Le Grand Alcandre, p
MÉMOIRES DE S.\I.NT-SlMOiN. V 36
contraire aux allusions malignes des contemporains et aux affirmations jalouses de Saint-Simon. Ne plairait-il point de voir Anne de Rohan résistant à la tentation, et même à son proche penchant, par vertu, par devoir, par amour pour son mari, ou, si l'on veut, par raison, par crainte, par froideur de tempérament, — laissons le champ bien libre aux interprétations, — et Louis XIV reconnaissant sa défaite avec une magnanimité dont nous savons d'ailleurs qu'il n'était pas incapable, faisant succéder aux feux de l'amour la constance d'une estime sincère, aux séductions qu'on avait dédaignées les témoignages de sa respectueuse admiration? Rien, dans le dossier que nous venons de feuilleter avec soin, ne s'oppose à cette réhabilitation.
Mais voici encore un témoignage tout à fait favorable à la princesse, et certes il a plus de poids que celui du Grand Alcandre frustré. On sait que le savant Ézéchiel Spauheim, qui résida en France, de 1680 à 1689, comme représentant de l'électeur de Brandebourg, et qui jouissait à la cour de Versailles d'un véritable crédit, nous a laissé une « relation » de cette cour où la forme et le beau langage font quelquefois défaut, mais non le fond, qui est très solide, ni l'exactitude des informations et des détails, ni la finesse des appréciations et la fidélité des portraits ^ Fort rigide, point du tout indulgent pour les « passions criminelles » de Louis XIV, Spanheim énumère longuement les beautés qui inspirèrent ces passions. Il n'en nomme que trois qui « n'y répondirent pas comme il souhaitoit » : Mlle d'Elbeuf, depuis princesse de Vaudémont; Mlle de Toussy, depuis duchesse d'Aumont-, et enfin Mme de Soubise. Celle-ci, dit-il, « eut aussi la même destinée, à savoir : de plaire au Roi, d'en être poursuivie, et de n'y pas répondre, en femme vertueuse qui étoit attachée à son devoir et qui aimoit son maris, » Et ailleurs il constate que, « pour n'avoir pas répondu à l'inclination du Roi, elle n'en est pas moins bien en cour *. » Sans doute on pourra supposer, à cause de l'analogie entre les dires du diplomate prussien et le pamphlet : le Grand Alcandre frustré, que ce dernier a inspiré Spanheim, qui ne ferait qu'en répéter la version justificative, ou même que le pamphlétaire était un protestant, et qu'entre tous ces coreligionnaires, y compris Élie Benoît, dont le témoignage a été cite presque au début de notre notice^, il y a eu entente pour innocenter la petite-fille du grand duc Henri de Rohan. Mais tant d'égards pour une descendance qui était rentrée dans le giron de l'église catholique ne semblent guère plus probables qu'un grossier plagiat de la part de Spanheim, si justement réputé pour son esprit original. Quoi qu'on pense, en un mot, de la valeur respective de ces témoignages, il en
1. C'est cette Relation de la cour de France en 1690 que M. Ch. Schefer, de l'Institut, a publiée pour la Société de l'Histoire de France (1882), et qui est très souvent citée dans notre commentaire.
2. Saint-Simon ne les cite pas comme ayant été l'objet des attentions du Roi.
3. Relation, p. 11. — 4. Ibidem, p. 130. — '6. Ci-dessus, p. 540.
LA PRINCESSE DE SOUBISE. o63
restera toujours quelque chose en regard des ouï-dire journaliers recueillis par Mme de Sévigné, des souvenirs souvent contestables et contestés de Mademoiselle, de Mme de Caylus ou de la mère du Régent, et des amplifications postérieures de Saint-Simon ou de nos historiens modernes*. Des uns aux autres, l'écart est trop grand pour que l'on puisse n'en pas tenir compte.
Dans toutes les lettres de Mme de Sévigné, avons-nous trouvé autre chose que des inductions, des hypothèses piquantes, tirées, comme Saint- Simon le dit lui-même-, de l'attitude que le Roi prenait vis-à-vis de Mme de Soubise en public, de cette considération si marquée que les gens les moins au fait n'eussent pu s'y méprendre, de la manière dont il la recevait, l'écoutait et se séparait d'elle... ? Que Louis XIV ait été épris des charmes de l'éblouissante princesse, qu'il ait laissé entrevoir ses sentiments, que même il les ait déclarés ou fait connaître par quelque tiers à celle qui en était l'objet, qu'il l'ait compromise publiquement, ce sont là des faits acquis et admis. Mais conclure de ses égards constants pour elle, du crédit qu'il lui accorda pendant trente ou quarante ans, des faveurs dont il combla sa famille, que c'était le prix d'une capitulation dont la honte aurait été doublée par les calculs intéressés des deux époux, cela ne s'impose point, cela peut paraître moins plausible que d'admettre — une fois par hasard — la justification pure et simple qui ferait honneur au Roi comme à Mme de Soubise.
Il faut bien dire aussi quelques mots de ce mari sur lequel Saint- Simon s'est acharné en toute occasion avec une rare abondance d'épithètes et de qualifications plus méprisantes les unes que les autres^. Tout ce qu'il lui accorde, c'est d'être « le plus beau gendarme et un des hommes le mieux fait de son temps, de corps et de visage, jusque dans sa dernière vieillesse; » de joindre « la partie d'un admirable écuyer » à toutes les qualités requises pour faire « un excellent intendant de maison et un très bon maître d'hôtel *. » Il veut bien aussi, en passant, reconnaître que c'était « un fort brave homme et bon lieutenant général. » Beau et brave, cela est exact, car, à côté du magnifique portrait peint par C.-L. le Febvre et que Jacques Grignon a gravé s, nous