LETTRE SUR L'ABBÉ DE LA TRAPPE
quoique avec sa prudence et sa charité accoutumées, d'une manière à me laisser convaincu que ce qui m'avoit le plus touche n'eu étoit que plus séducteur et plus périlleux ; et c'est sur quoi je ne crois pas nécessaire de m'étendre ici. Il m'assura que le jansénisme étoit existant, condamné, opposé, rebelle, dangereux à l'Église, et même à l'État, et me conjura de me souvenir toujours de cette conversation et de bien rendre grâces à Dieu de n'avoir pas permis que je tombasse dans un si pernicieux écueil.
« Il ajouta qu'il avoit été fort uni avec les principaux de ceux qui avoient passé pour jansénistes, et qu'il en avoit consulté plusieurs avant sa retraite, mais qu'il ne s'étoit point arrêté à ceux qui lui avoient paru l'être eu effet...; qu'à l'égard de Monsieur d'Alet^ ce grand évêque étoit très éloigné, très opposé même au jansénisme, lorsqu'il fut le consulter jusque chez lui ; que, la veille qu'il en partit, ce prélat le mena s'asseoir au bord d'un torrent, où ils conférèrent quatre heures tête à tète sur le jansénisme, dont Monsieur d'Alet n'oublia rien pour le préserver ; que tels étoient ses sentiments pour lors, et en grande connoissance de cause; qu'il s'étoit remué depuis bien des machines pour le faire changer, et qu'il ne pourroit assez s'étonner comment ces machines avoient pu réussir.
« Il m'assura qu'il n'y avoit ni charité, ni paix, ni soumission parmi les vrais jansénistes, point de vérité ni de bonne foi sur leur doctrine, beaucoup de dureté, de hauteur et de domination dans leur conduite; qu'il l'avoit expérimenté lui-même en quantité de choses ; qu'il savoit de grands hommes de bien, et m'en nomma, qui s'étoient retirés d'avec eux par cette expérience ; que lui-même leur en avoit détaché plusieurs, entr'autres un célèbre, qu'il me cita, desquels les uns avoient persévéré avec action de grâces, d'autres s'étoient laissé relâcher par des vues humaines, dont il en .étoit morts dans le repentir,, et d'autres étoient redevenus de gi'ands pécheurs ; que nombre de leurs plus considérables tenoient à eux par des liens de considération, de réputation, de figure ; qu'il lui étoit passé tant de gens et tant de choses par les mains, et qu'il me pouvoit dire qu'il avoit été également instruit à fond, surpris, et afîligé môme étrangement; que, pour lui, il avoit constamment, et de tout son cœur, évité les contestations et les disputes, et qu'il n'avoit eu que celles dont il n'avoit pu se parer, sur les choses monastiques, pour l'instruction de ses frères ; que son état, son goût et son choix étoit le silence; que c'étoit ce qui l'avoit rendu si circonspect sur les matières appelées du temps; que ces matières étoient si jalouses que, pour peu qu'on laissât échapper quelque chose, l'un des partis, au moins, entreprenoit les gens et les forçoit d'entrer en lice; que cette crainte l'avoit toujours retenu d'y donner le moindre lieu, voyant la bonne cause si fortement appuyée et soutenue sans que ceux-là qui,
1. Nicolas Pavillon, né en 1597, nommé évéque d'Alet en 1637, mort le 8 décembre 1077.
comme lui, n'étoient pas maîtres en Israël, eussent de nécessité de s'en ingérer, mais qu'il n'avoitpas voulu, pour cela, que ses sentiments pussent être incertains, et qu'on trouveroit, après sa mort, des écrits qui les marqucroient dans toute leur étendue sur ces matières, et qu'il les avoit faits et conservés à ce dessein, et pour préserver de tout venin sa maison jusqu'après lui, si elle vouloit bien suivre sa doctrine, dont l'exposition nette et claire ne le pourroit plus commettre alors aux disputes et aux contestations si préjudiciables à la charité, quand on s'y expose sans une véritable nécessité et hors de l'ordre.
« J'ai abrégé et omis beaucoup de choses, pour ne m'arrêter qu'au pur essentiel. Cette conversation m'a éloigné du jansénisme pour toute ma vie. Vous en allez voir un autre effet.
« Vous savez sans doute ce qui se passa lors de la démission de l'abbé Gervais* et jusques à quel point la sainteté de M. l'abbé de la Trappe- se surpassa en cette occasion. Tout périssoit dans l'opinion du prétendu jansénisme de la Trappe ; plus certaines personnes la servoient, plus la prévention se fortifioit. J'étois le seul qui la pouvoit sauver en parlant de ce qui m'avoit été confié, et j'essayai inutilement de tout autre moyen. Cependant, après une longue et cruelle incertitude, je vis arriver le terme fatal, et je sus avec certitude que cette fausse idée, mais parvenue au point de conviction, produiroit le lendemain la destruction de la Trappe. A bout de toute autre ressource, j'estimai qu'ayant donné tout au secret jusque-là, je ne le devois pas garder pour causer un mal si grand et si irrémédiable, et que j'aurois à me reprocher toute ma vie de n'en avoir pas fait un grand usage pour lequel la Providence avoit peut-être permis mes doutes, et qu'il m'eût été confié pour m'éclaircir. Il n'y avoit plus un moment à perdre. Je pris ma résolution ; elle me coûta des deux manières. Je l'exécutai, et Dieu la bénit.
« J'étois infiniment ami de M. de.... 5; il étoit à....*; je l'y fus trouver. Rien n'avoit pu le persuader, ni les autres gens dont il s'agissoit. Je lui confiai mon secret, avec tout ce que j'y pus mettre de conditions pour qu'il servît sans se répandre. Il fut si aise et si surpris, qu'il me fit répéter. Il me répondit du succès du lendemain ; en effet, la Trappe fut sauvée. D. Jacques de la Cour fut abbé. Les suites, vous les savez; mais ce que vous avez vu n'est pas tout.
« Au bout de quelques mois, M. de.... fut inquiet des papiers dont je lui avois parlé; il m'exposa sa crainte qu'ils ne se trouvassent plus à la mort de Monsieur de la Trappe, et son désir qu'il voulût consentir à