‹ Mémoires (volume 5)Chapitre 416 sur 427 · LETTRE DE SAINT-SIMON SUR L'ABBÊ DE LA TRAPPE · texte numérisé non relu

LETTRE DE SAINT-SIMON SUR L'ABBÊ DE LA TRAPPE

« Il est juste, Monsieur, de satisfaire votre curiosité sur ce qui s'est passé entre le saint abbé réformateur de l'abbaye de la Trappe et moi touchant le jansénisme. Vous y verrez des traits bien marqués de la Providence, et c'est ce qui m'engage à me dérober de mon temps pour vous en instruire, encore que, grâces à Dieu, les sentiments de ce grand homme ne puissent être équivoques, non plus que ceux de ses enfants, sur une matjère si rebattue et si décidée par l'Église.

« MoQ ignorance dans ma profession et mon état laïque m'ont toujours empêché de m'appliquer à ces questions. Mais il est vrai que ce que j'entendois dire de la plupart de ceux qui ont le plus paru dans ces disputes avec l'imputation janséniste, et ce que je voyois de mes yeux dans quelques-uns de ceux qu'on en accusoit, m'avoit donné une si haute idée de leur vertu, que j'eus peine à croire leur doctrine mauvaise, et que, poussé par quelques-uns de mes plus intimes amis, je balançai longtemps à me lier étroitement de ce côté-là. J'étois retenu par l'ancienne impression de toute ma vie ; mais cette impression s'affoiblissoit, et je demeurois flottant dans un combat pénible.

« Je ne cachois rien à M. l'abbé de la Trappe, et vous savez quelles ont été ses constantes bontés pour moi : dans un voyage que je fis auprès de lui, je lui découvris ce qui se passoit en moi, et je le suppliai de m'éclaircir, de me décider, de me conduire.

« Il me demanda le secret jusqu'à sa mort, par des raisons dignes de sa charité et de sa prudence, et puis il me dit.... Il me recommanda de

me garder de me laisser prendre aux apparences extérieures Il ajouta

qu'il en avoit vu autrefois (des jansénistes) qu'il avoit cru des saints, et qu'il avoit trouvé n'avoir que des dehors et être de très grands pécheurs. Il s'étendit sur cela avec confiance, pour mon instruction,

1. Comme on l'a dit ci-dessus, p. 399, note .i, celte lettre a déjà été publiée, en premier lieu, dans le tome I des Mémoires du duc de Luynes, p. 4b3-i58, et, en dernier lieu, dans le tome XIX de l'édition in-18 (1873) des Mémoires de Saint-Simon, p. 361-367; mais nous en donnons aujourd'hui le texte obligeamment revisé par M. Souty, bibliothécaire du château de Dampicrre. — En 1734, le personnage qui transmit la copie de cette lettre à Mme de Luynes lui raconta que l'évcque de Metz, Claude de Saint-Simon, plus tard exécuteur testamentaire de notre duc, se l'étant procurée aussi, y trouva des expressions si fortes et des sentiments si éloignés de ceux que l'auteur professait en dernier lieu, qu'il n'osa la lui remettre sous les yeux.

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