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Mémoires

Saint-Simon est l’homme à qui nous devons de connaître le siècle de Louis XIV, le grand siècle , ainsi que les années de la Régence qui suivirent, et cela, non pas au point de vue de l’histoire des faits, mais comme une réalité avec toute sa complexité et son pittoresque. Il nous fait croire que nous y vivons et il nous prête de plus ses dons d’observation merveilleux. Il nous rend si bien citoyens de cette époque que nous ne pouvons plus, semble-t-il, nous acclimater à aucune autre de l’histoire. Une période qui n’est pas celle dont il nous parle est, dit Sainte-Beuve, « déserte, muette et décolorée ; elle a je ne sais quoi d’inhabité ».

Il y a deux hommes dans Saint-Simon, deux hommes qui se pénètrent très étroitement et qui cependant sont d’un âge différent : il y a le grand seigneur qui appartient au XVIIe siècle, qui lui est même antérieur, qui est presque un «féodal », — le mot est de M. Lanson, — et l’écrivain qui est tout à fait moderne et qui vient, en quelque sorte, nous chercher chez nous pour nous amener dans son monde. C’est ainsi qu’il nous enchante.

Sa vie est simple. Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon, naquit à Paris, dans un hôtel de la rue des Saints-Pères, dans la nuit du 15 au 16 janvier 1675.

Son père avait soixante-huit ans. C’était un seigneur de bonne race, mais de ressources assez maigres, que Louis XIII avait remarqué un jour à la chasse et qu’il avait fait successivement premier écuyer, capitaine du Petit-Bourbon, de 7 , ■--=>: -„=

NOTICE BIOGRAPHIQUE — — ^

Saint-Germain et de Versailles, grand louvetier, premier gentilhomme de la Chambre, conseiller du roi en son conseil privé, gouverneur de Senlis et de Blaye, duc et pair, chevalier de Tordre du Saint-Esprit. Une tradition voulait que les Rduvroy de Saint-Simon descendissent de Bernard, roi d’Italie, et ainsi de Charlemagne lui-même. Voilà de quoi expliquer déjà les traits fondamentaux du caractère de notre Saint- Simon : la vénération pour le règne précédent, le culte de la noblesse. Sa mère, Charlotte de l’Aubépine de Châteauneuf d’Hauterive que le duc venait d’épouser à trente-deux ans, était une personne de mérite qui semble s’être appliquée à éduquer de son mieux l’unique rejeton de la vieille lignée.

L’enfance de Saint-Simon, parmi ces personnes d’un âge assez avancé, fut grave et sombre, soit à Paris, soit à la Fertéau-Vidame où se retirait volontiers son père. Il étudia, comme il sied, le latin, apprit l’allemand, ce qui était beaucoup moins ordinaire, et s’intéressa à l’histoire vers laquelle son instinct l’attirait. Sainte-Beuve remarque avec finesse : « Il lisait sans doute... avec l’idée d’imiter les grands exemples qu’il voyait retracés et de devenir quelque chose ; mais, au fond, son plus cher désir et son ambition était plutôt d’ être de quelque chose , afin de savoir le mieux qu’il, pourrait les affaires de son temps et de les écrire. » Cependant il fallait d’abord tenir son rang. Le 28 octobre 1691 il est présenté au roi par son père, il est reçu dans la première compagnie des mousquetaires. Son père meurt. Le jeune duc se distingue à Namur, charge trois fois à Nerwinden où il prend part à la bataille comme capitaine dans le Royal-Roussillon et, le lendemain, il en écrit un récit pour sa mère et quelques amis. Bientôt il achète un régiment de cavalerie, entre dans l’armée du maréchal de Lorges, traverse le Palatinat et, au milieu des loisirs des camps, commence, à dix-neuf ans, ces Mémoires qu’il poursuivra pendant soixante ans. En 1702, la guerre de succession d’Espagne éclate, Saint-Simon n’est pas compris

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■ dans une promotion de brigadiers ; il s’en trouve froissé, il prend prétexte de sa mauvaise santé pour offrir sa démission au roi. « Eh bien ! monsieur, voilà encore un homme qui nous quitte, » dit Louis XIV au secrétaire d’État de la Guerre Chamillart. Saint-Simon avait vingt-huit ans. Désormais il sera courtisan, il le demeurera pendant vingt ans.

Qu’allait-il faire à la cour ? Il avait si peu le caractère qui convenait à ce milieu 1 que de temps en temps, dégoûté, il se retirait dans ses bois de la Ferté et projetait quelquefois de n’en plus sortir, mais « la mécanique de la Cour » l’engrenait à nouveau. Il s’y rendait, sans doute, pour attendre la faveur, pour guetter le moment de proposer ses plans de gouvernement, mais la véritable et inconsciente raison, c’est qu’il avait besoin d’observer, besoin de peindre. Il attendit toute sa vie le moment où il pourrait faire quelque chose, et tonte sa vie il réalisa ce qui était sa véritable vocation.

Pour réussir à la Cour, il lui manquait d’abord d’être ahlié du roi. Le roi lui gardait rancune d’avoir quitté d’un coup de tête l’armée ; de plus, il le craignait un peu, car il sentait. en lui un juge. Cependant le monarque vieillissait, et l’ambitieux duc comptait sur un autre règne. Mais *il y avait les courtisans, il y avait l’esprit du siècle même ! Saint-Simon s’opposait à eux par son caractère tout d’une pièce, à la fois susceptible et consciencieux, trop sincère. Dans toute sa profession de courtisan, aux levers du roi, à ses messes, à ses promenades, à ses repas, il se montrait une espèce d’Alceste, trouvant toujours à blâmer, à protester, à réclamer, se trahissant par ses silences mêmes. « C’est une chose étrange, dit un jour Louis XIV, que depuis qu’il a quitté le service, M. de Saint-Simon ne songe qu’à étudier les rangs et à faire des procès à tout le monde. » Et une autre fois qu’il se plaignait au roi lui-même des propos que ses ennemis tenaient contre lui : « Mais aussi, monsieur, répondit le souverain c’est que vous parlez et que vous blâmez, voilà ce qui fait ' - — - — -■ 9 =^. ---

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qu’on parle contre vous. » Alors Saint-Simon tenait peut-être un peu sa langue, mais il s’épanchait dans ses notes.

Chosp à remarquer, malgré tant de gens qui lui étaient opposés, le duc, sans arriver jamais à la faveur, occupa toujours une place assez haute. lien imposait par son sérieux, sa dignité, son indépendance. De plus, au milieu des cabales et des intrigues, il avait su se faire des amis puissants parmi les plus âgés des grands seigneurs. C’était d’abord le duc de Beauvilliers dont il avait impétueusement désiré épouser une fille, uniquement à cause de la vénération qu’il avait pour le père. Malheureusement, la première et la troisième de ces filles voulaient prendre le voile et la seconde était contrefaite. C’était le maréchal de Lorges, avec qui il eut plus de chance. Mlle de Lorges devint sa femme. Elle était d’ailleurs char* mante, modeste, dévouée et, après onze ans de veuvage, il se la remémorait avec attendrissement. C’était encore le duc de Chevreuse, le chancelier Pontchartrain, Chamillart, le nonce Gualterio. Mais, pour l’utilité de ses mémoires, il avait aussi toutes sortes de relations qui le tenaient au courant des incidents de chaque jour, des femmes jeunes et vieilles, et Bontems et Maréchal, des valets. Il avait encore une amitié qui surprend au premier abord, celle du duc d’Orléans, du futur régent, du libertin qu’on évitait dans les couloirs de Versailles mais qui restait toujours très près du trône et duquel il aima sincèrement les bons cotés, cherchant même, avec un zèle indiscret parfois, à le moraliser.

A un moment, Saint-Simon put croire que sa fortune allait prendre plus d’éclat. On lui promit l’ambassade de Rome, mais elle ne fut point créée ! Seulement sa femme devint dame d’honneur de la duchesse de Berry, et cela lui procura d’être logé à Versailles dans le château. Il eut au premier étage deux chambres et deux cabinets.

Il se trouva, plus que jamais, au centre du tourbillon. Mais les circonstances semblaient bientôt l’amener au seuil même

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du poste rêvé. Monseigneur mourait le 14 avril 1711 et le duc de Bourgogne devenait Dauphin, héritier présomptif du trône, le duc de Bourgogne, c’est-à-dire l’élève du duc de Beauvilliers, un prince avec qui il travaillait confidentiellement, avec qui triompherait tout son idéal politique, le relèvement de la noblesse, l’organisation des Pairs, la substitution des Conseils aux sous-secrétaires d'Etat... Cette période de fiévreux espoi^ dura dix mois. Le duc de Bourgogne mourut ! Cependant Saint-Simon n’avait que trente-sept ans, il avait encore sa liaison avec le duc d’Orléans, il pouvait encore aspirer à quelque chose. Et voilà, en effet, que Louis XIV s’éteint. Saint-Simon presse le régent de convoquer les Etats généraux, mais on ne l’écoute pas. Les Conseils ne sont pas organisés selon son idée. Cependant il abonde en avis, il enrage des transactions du régent, il reçoit l’ambassade d’Espagne, mission surtout honorifique, et soudain, en 1723, le duc d’Orléans meurt à son tour. Cette fois c’est la fin pour le duc. Il ne peut plus avoir la moindre influence sur le cardinal de Fleury. Celui-ci, faisant une visite à Mme de Saint- Simon, lui fait comprendre qu’on aimerait mieux voir son mari à Paris qu’à Versailles. Saint-Simon n’hésite pas, il renonce à la Cour, il part avec tous ses plans en portefeuille, mais aussi avec toutes ses notes, et soit dans ses terres, soit dans son hôtel de la rue Saint-Dominique, au milieu de ses six mille volumes d’histoire, de lettres, de recueils d’édits, il se consacre à ses Mémoires. Il ne mourra qu’en 1755 (le 2 mars), à quatre-vingts ans.

Les Mémoires, c’est la masse de ses notes quotidiennes coordonnées, ce sont ses observations, ses opinions, des portraits, de petits faits et de grands tableaux, des considérations futiles et d’amples vues générales. « Ce n’est pas un livre que le sien, dit encore Sainte-Beuve, c’est tout un monde. » Cela vit d’une vie endiablée. Il avait une incroyable avidité de scruter l’âme des personnages qu’il voyait agir autour de lui

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