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NOTICE BIOGRAPHIQUE =
et un talent prodigieux pour en démonter les ressorts. C’est par là qu’il est pittoresque, non par une peinture des formes extérieures que l’on ne pensera que plus tard à entreprendre, mais par la passion qu’il met à faire rejouer sur le papier par les divers personnages les scènes qu’il a eues sous les yeux ou qu’il a imaginées d’après les dires des spectateurs. Et pour la résurrection de ces tragédies, de ces comédies, il met tout en œuvre. Il s’occupe bien moins d’être correct que de rendre, avec la plus grande intensité possible, l’impression totale. Il accumule les traits, les images, les superlatifs, il se répète, il exagère, il s’exaspère. On ne peut citer, il faut le lire. Tout le monde a dit que les Mémoires ne sont pas exacts, et les érudits ont relevé les erreurs de faits, mais qui aurait pu prétendre qu’ils ne sont pas vivants ? Des puristes ont reproché à ses Mémoires d’être mal écrits, mais qui oserait déclarer qu’ils ne sont pas admirables ? Comme nous l’avons dit, ils nous présentent le siècle du Roi-Soleil en sa vérité morale. Nous y voyons toutes ses petitesses et aussi ses grandeurs. Nous y découvrons soudain en pleine lumière un moment de la vaste évolution d’une nation, et tous les êtres qui passent dans le champ de ce prodigieux cinématographe historique, si l’on peut dire, se gravent en nous d’une manière ineffaçable : roi et ministres, maîtresses et médecins, prélats et abbés, seigneurs affaiblis et robins arrogants.
Nous y découvrons enfin l’auteur lui-même, sincèrement ami de la vérité, mais plein de passions, de parti pris, vraiment animé d’un grand dévouement pour le bien public, mais tout à fait incapable de voir les nécessités du temps, merveilleusement sagace pour découvrir les menées des courtisans et, par moments, étrangement naïf ! On le voit plein de projets et à peu près incapable d’action, très pieux, faisant chaque année une retraite à la Trappe, mais déplorant la révocation de l’Édit de Nantes, enfin duc et pair entiché de ses privilèges, homme intègre, excellent époux, inimitable écrivain.
EXTRAITS
Lettre de Saint-Simon à l'abbé de Rancé.
Versailles, le 29 mars 1699.
Il faut, Monsieur, que je sois bien convaincu que vous avez pour moi une bonté extrême pour oser prendre la liberté que je fais en vous envoyant par la voie de M. du Charmel les papiers dont j’eus l’honneur de vous parler en mon dernier voyage, lorsque vous me permîtes de le faire. Je vous dis lors qu’il [y] avoit déjà quelque temps que je travaillois à des espèces de Mémoires de ma vie qui comprenoient tout ce qui a un rapport particulier à moi et aussi un peu en général et superficiellement une espèce de relation des événements de ces temps, principalement des choses de la Cour : et comme je m’y suis proposé une exacte vérité aussi m’y suis-je lâché à la dire bonne et mauvaise, toute telle qu’elle m’a semblé sur les uns et les autres, songeant à satisfaire mes inclinations et passions en tout ce que la vérité m’a permis de dire, attendu que travaillant pour moi et bien peu des miens pendant ma vie, et pour qui voudra après ma mort, je ne me suis arrêté à ménager personne par aucune considération, mais voyant cette espèce d’ouvrage qui va grossissant tous les jours avec quelque complaisance de le laisser après moi et aussi ne voulant point être exposé aux scrupules qui me convieroient à la fin de ma vie de le brûler, comme ç’ avoit été mon premier projet, et même plus tôt, à cause de tout ce qu’il y a contre la réputation de mille gens, et cela d’autant plus irréparablement que la vérité s’y rencontre tout entière et que la passion n’a fait qu’animer le style, je me suis résolu à vous en importuner de quelques morceaux, pour vous supplier par iceux de juger de la pièce et de me vouloir prescrire une règle pour dire toujours la vérité sans blesser ma conscience, et pour me donner de salutaires
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conseils sur la manière que j’aurai à tenir en écrivant des choses qui me touchent particulièrement et plus sensiblement que les autres. J'ai donc choisi la relation de notre procès contre MM. de Luxembourg père et fils, qui a produit des rencontres qui m’ont touché de presque toutes les plus vives passions d’une manière autant ou plus sensible que je l’aie été en ma vie, et qui est exprimée en un style qui le fait bien remarquer. C’est, je crois, tout ce qu’il y a de plus âpre et de plus amer en mes Mémoires, mais, au moins, y ai-je tâché d’être fidèle à la plus exacte vérité. Je l’ai copiée d’iceux, où elle est écrite éparse çà et là selon l’ordre des temps auxquels nous avons plaidé, et mise ensemble ; et, au lieu d’y parler à découvert comme dans mes Mémoires, je me nomme dans cette copie comme les autres, pour la pouvoir garder et m’en servir sans que j’en paroisse manifestement l’auteur. J’y ai joint aussi deux portraits pour servir d’échantillon au reste, quoique en bien c^lui de M. d’Aguesseau pût suffisamment servir à ceux de ce genre, duquel il y en a bien moins qu’en niai. Je vous supplie très humblement de vouloir garder ce que je vous envoie, jusqu’à ce que je l’aille moi-même chercher, espérant avoir ce délice tout aussitôt après Pâques, et vous porter en même temps quelques cahiers des Mémoires mêmes. Je me flatte donc, qu’au milieu de tous vos maux, de toutes les peines que vous cause ce changement heureux de votre grand et merveilleux monastère, vous aurez la charité d’examiner ce que je vous envoie, d’y penser devant Dieu, et de dicter ces avis, règles et salutaires conseils que j’ose vous demander, afin que, demeurant écrits, ils ne me passent point de la mémoire et que j’y puisse avoir toute ma vie recours. Je crois qu’il seroit inutile de vous demander des précautions sur le secret et sur le ton de voix dont on vous lira ces papiers pour qu’on ne puisse rien entendre hors de votre chambre. Eux-mêmes vous en feront souvenir suffisamment. Il ne me reste plus rien à ajouter ici, sinon de vous demander pardon cent et cent fois de la distraction que cela vous causera de tant de saintes et d’admirables occupations dont vous vous nourrissez sans relâche, et de vous assurer que je suis, Monsieur, plus que personne du monde, pénétré de respect, d’attachement et de reconnoissance pour vous, et à jamais votre très humble et très obéissant serviteur.
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P.. S. — M. du Charmel ne sait point ce que c’est que ces papiers.
Bataille de Neerwtncten.
Vdici la relation que je fis le lendemain de cette bataille, que j’envoyai à ma mère et à quelques amis :
Lundi 27 juillet, le maréchal de Joyeuse fut détaché du camp de Lecki, à trois lieues de Liège, avec Montchevreuil, lieutenant général, et Pracomtal, maréchal de camp, deux brigades d’infanterie et quelques régiments de cavalerie, pour aller à nos lignes joindre quelques troupes qu’y commandoit La Valette, et s’opposer aux ennemis qui avoient exigé des contributions du côté d’Arras et de Lille. Le mardi 28, l’armée décampa, marcha sur Warem, dont elle traversa la petite ville, et le détachement du maréchal de Joyeuse séparément d’elle, mais les deux maréchaux ensemble. La tête de l’armée arrivant à une demi-lieue, au delà, il vint plusieurs avis que le prince d’Orange étoit campé avec son armée au deçà de la Gette, qui est une petite rivière guéable en fort peu d’endroits, et dont les bords sont fort hauts et escarpés, et que cette armée n’étoit qu’à demi-lieue de Lave ou Lo, petite ville qui a une forteresse peu considérable dans des marais au delà de la Gette. et fort différente de Loo, maison de plaisance du prince d’Orange, qui en est bien loin en Hollande.
Sur ces nouvelles; M. de Luxembourg s’avança avec le maréchal de Villeroy, M. le duc de Chartres, M. le prince de Conti et fort peu d’autres, et quelques troupes pour tâcher de se bien assurer de la vérité de ces rapports. Une heure et demie après il manda au maréchal de Joyeuse, qui étoit resté à la tête de l’armée avec M. le Duc, et qui, pour voir de plus loin, étoit monté dans le moulin à vent de Warem, de marcher à lui avec l’armée, et d’y faire rentrer le détachement destiné à nos lignes. M. le prince de Conti revint qui confirma les nouvelles qu’on avoit eues de la position des ennemis, et se chargea de l’infanterie dont quelques brigades achevoient encore de passer le défilé de Warem. L’armée marcha fort vite, faisant néanmoins de temps en temps quelques haltes pour attendre l’infanterie, et sur les huit heures du soir arriva à trois lieues au delà de Warem,
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dans une plaine où les troupes furent mises en bataille- Peu de temps après elle se remit en colonne, s’avança un quart de lieue plus près de l’ennemi, et passa ainsi le reste de la nuit en colonne, tandis que l’infanterie et l’artillerie achevèrent d’arriver : c’étoit une chose charmante que la joie des troupes après plus de huit lieues de marche, et leur ardeur d’aller aux ennemis, dans le camp desquels on entendit beaucoup de bruit et de mouvement toute la nuit, ce qui fit craindre qu’ils se retiroient.
Sur les quatre heures du matin leur canon commença à se faire entendre ; nos batteries, disposées un peu trop loin, ne purent être prêtes qu’une heure après, qu’on commença à se canonner vigoureusement : et alors on reconnut que l’affaire seroit difficile. Les ennemis occupoient toutes les hauteurs, un village à droite et un autre village à gauche, dans lesquels ils s’étoient bien retranchés. Ils avoient fait aussi un long retranchement avec beaucoup de petites redoutes sur la hauteur, d’un village à l’autre jusqu’auprès d’un grand ravin à la droite, de manière qu’il falloit aller à eux par entre les deux villages, d’où il les falloit chasser, et qui étoient trop proches pour laisser de quoi s’étendre, ce qui obligeoit nos troupes d’être sur plusieurs lignes et leur causoit le désavantage d’être débordées, surtout sur notre gauche ; et cependant les batteries qu’ils avoient disposées fort près à près sur le haut de leur retranchement, entre les deux villages, et beaucoup mieux disposées que les nôtres, fouettoient étrangement notre cavalerie, repliée très confusément vis-à-vis, par la raison que je viens de dire.
M. le prince de Conti, le maréchal de Villeroy et beaucoup d’infanterie attaqua le village de notre droite, nommé Bas- Landen. Feuquières, lieutenant général, qui ne manquoit ni de capacité ni de courage, fut accusé de n’avoir voulu faire aucun mouvement. En même temps Montchevreuil, sous le maréchal de Joyeuse, qui tout à cheval arracha le premier cheval de frise, attaqua le village de notre gauche appelé Neerwinden, qui donna le nom à la bataille. Montchevreuil ■y fut tué, et fut remplacé par Rubentel, autre lieutenant général, et par le duc de Berwick, qui y fut pris. Ces deux attaques à la droite et à la gauche furent vivement repoussées, et sans le prince de Conti le désordre auroit été fort grand à
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celle de la droite. M. de Luxembourg, voyant l’infanterie presque rebutée, fit avancer toute la cavalerie au petit trot, comme pour forcer les retranchements du front ou d’entre les deux villages. L’infanterie ennemie qui les bordoit laissa approcher la cavalerie plus près que la portée du pistolet, et fit dessus une décharge si à propos, que les chevaux tournèrent bride et retournèrent plus vite qu’ils n’étoient venus. Ralliée à peine par ses officiers et les officiers généraux, elle fut ramenée avec la même furie, mais avec le même malheureux succès deux fois de suite. Ce n’étoit pas que M. de Luxembourg comptât de faire entrer la cavalerie dans ces retranchements qu’on pouvoit à peine escalader à pied ; mais il espéroit, par un mouvement général et audacieux de cette cavalerie, faire abandonner ces retranchements.
Voyant donc à ce coup sa cavalerie inutile et son infanterie repoussée deux fois : celle-ci des deux villages, et la cavalerie par trois fois des retranchements du front, et qui, durant plus de quatre heures, avoit essuyé un feu de canon terrible sans branler que pour resserrer les rangs à mesure que des files étoient emportées, il la porta un peu plus loin dans une espèce de petit fond, où le canon ne pouvoit les incommoder de volée, mais seulement de bonds, où elle demeura plus d’une grosse demi-heure. Alors les trois maréchaux, les trois princes, Albergotti et le duc de Montmorency, fils aîné de M. de Luxembourg, qu’on appeloit auparavant le prince de Tingry, se mirent ensemble dans ce même petit fond, peu éloigné de la cavalerie, presque à la tête du Royal-Roussillon. Le colloque fut vif à les voir et assez long, puis ils se séparèrent.
Alors on fit marcher les régiments des gardes françoises et suisses par derrière la cavalerie, M. le prince de Conti à leur tête, droit au village de Neerwinden, à notre gauche, qu’ils attaquèrent d’abordée avec furie. Dès qu’on vit qu’ils commençoient à emporter des jardinages et quelques maisons retranchées, on fit avancer la maison du roi, les carabiniers et toute la cavalerie. Chaque escadron défila par où il put, à travers les fossés relevés, les haies, les jardins, les houblonnières, les granges, les maisons dont on abattit ce que l’on put de murailles pour se faire des passages ; tandis que plus avant dans le village, l’infanterie, de part et d’autre, attaquoit * 17
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et défendoit avec une vigueur extraordinaire. Cependant Harcourt, qui avoit un petit corps séparé que Guiscard avoit joint, étoit parti de six lieues de là, soit au bruit du canon, soit sur un ordre que M. de Luxembourg lui avoit envoyé, et commençoit à paroître dans la plaine tout à la gauche, à notre égard, de Neerwinden, mais encore fort dans l’éloignement. En même temps notre cavalerie commença à déboucher de ce village dans la plaine et à se remettre à mesure du désordre d’un si étrange défilé.
Tout cela ensemble ébranla les ennemis, qui commencèrent à se retirer dans le retranchement du front et à abandonner le village, le curé duquel eut tout ce grand et long spectacle du haut de son clocher, où il s’étoit grimpé. Leur cavalerie qui n’avait point encore paru, sortit de derrière le retranchement du front et du village, s’avança en bon ordre dans la plaine où la notre débouchoit, et y fit d’abord plier des troupes d’élite, jusqu’alors invincibles, mais qui n’avoient pas eu le loisir de se former et de se bien mettre en bataille en sortant de ces fâcheux passages du village par où il avoit fallu défiler dans la plaine. Les gardes du prince d’Orange ceux de M. de Vaudemont et deux régiments anglois en eurent l’honneur ; mais ils ne purent entamer ni faire perdre un pouce de terrain aux chevau-légers de la garde, peut-être plus heureusement débouchés dans la plaine et mieux placés et formés que les autres troupes. Leur ralliement fait en moins de rien, elles firent bientôt merveille, tandis que le reste de la cavalerie débouchoit et se formoit à mesure qu’ils sortoient du village.
M. le duc de Chartres chargea plusieurs fois à la tête de ses braves escadrons de la maison du roi avec une présence d’esprit et une valeur dignes de sa naissance, et il y fut une fois mêlé et y pensa demeurer prisonnier. Le marquis d’Arcy, qui avoit été son gouverneur, fut toujours auprès de lui en cette action, avec le sang-froid d’un vieux capitaine et tout le courage de la jeunesse, comme il avoit fait à Steinkerque. M. le Duc, à qui principalement fut imputé le parti de cette dernière tentative des régiments des gardes françoises et suisses pour emporter le village de Neerwinden, fut toujours entre le feu des ennemis et le nôtre. Cependant toute notre cavalerie, passée et formée dans la plaine, alla jusqu’à cinq
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différentes fois à la charge ; et à la fin, après une vigoureuse résistance de la cavalerie ennemie, la poussa jusqu’à la Gette, dans laquelle elle se précipita, et où un nombre infini fut noyé.
M. le prince de Conti, maître enfin de tout le village de Neerwinden, où il avoit reçu une contusion au côté et un coup de sabre sur la tête que le fer de son chapeau para, se mit à la tête de quelque cavalerie, la plus proche de la tête de ce village, avec laquelle il prit à revers en flanc le retranchement du front, aidé par l’infanterie qui avoit emporté enfin le village de Neerwinden, et acheva de faire prendre la fuite à ce qui étoit derrière ce long retranchement. Mais cette infanterie n’ayant pu les charger aussi vite, ni la cavalerie de notre gauche qui en étoit la plus éloignée, cette retraite des ennemis, quoique précipitée, ne laissa pas d’être belle. Un peu après quatre heures ou vers cinq heures après midi, tout fut achevé après douze heures d’action par un des plus ardents soleils de tout l’été.
J’interromprai ici pour un moment cette relation pour dire un mot de moi-même. J’étois du troisième escadron du Royal- Roussillon, commandé par le premier capitaine du régiment, très-brave gentilhomme de Picardie que nous aimions tous, qui s’appeloit Grandvilliers. Du Puy, autre capitaine, qui étoit à la droite de notre escadron, me pressa de prendre sa place par honneur, ce que je ne voulus pas faire. Il fut tué à une de nos cinq charges. J’avois deux gentilshommes : l’un avoit ét? mon gouverneur et étoit homme de mérite, l’autre écuyer de ma mère, cinq palefreniers avec des chevaux de main et un valet de chambre. Je fis trois charges sur un excellent courtaud bai brun, que je n’avois pas descendu depuis quatre heures du matin. Le sentant mollir, je me tournai pour en demander un autre. Alors je m’aperçus que ces gentilshommes n’y étoient plus. On cria à mes gens qui se trouvèrent assez près de l’escadron, et ce valet de chambre qui s’appeloit Bretonneau, que j’avois presque de mon enfance, me demanda brusquement s’il ne me donneroit pas un cheval aussi bien que ces deux messieurs qui avoient disparu il y avoit longtemps. Je montai un très-joli cheval gris, sur lequel je fis encore deux charges : j’en fus quitte en tout pour la croupière du courtaud coupée et un agrément d’or de mon habit bleu déchiré.
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Mon ancien gouverneur m’avoit suivi, mais dès la première charge son cheval prit le mors aux dents, et l’ayant enfin rompu le portoit deux fois dans les ennemis si d’Achy ne l’eût arrêté l’une et un lieutenant l’autre. Le cheval fut blessé, et l’homme en prit un de cavalier. Il ne fut guère plus heureux après cette aventure. Il perdit sa perruque et son chapeau ; quelqu’un lui en donna un grand d’Espagnol qui avoit un chardon, auquel il ne pensa pas, et qui le fit passer par les armes des nôtres. Enfin il gagna les équipages où il attendit le succès de la bataille et ce que je serois devenu. Pour l’autre qui avoit disparu tout d’abord et n’avoit point essuyé d’aventure, il se trouva lorsque, tout étant plus que fini, j’allois manger un morceau avec force officiers du régiment et de la brigade, et s’approchant de moi, se félicita hardiment de m’avoir changé de cheval bien à propos. Cette effronterie me surprit et m’indigna tellement que je ne lui répondis pas un mot et ne lui en parlai jamais depuis ; mais voyant de quel bois ce brave se chauffoit, je m’en défis dès que je fus de retour de l’armée.
Mes gens, à la halte de la veille, avoient sagement sauvé un gigot de mouton et une bouteille de vin, sur la nouvelle d’une action prochaine. Je l’avois expédié le matin avec nos officiers qui, comme moi, n’ avoient point eu à souper, et nous avions tous les dents bien longues lorsque nous aperçûmes, de loin, deux chevaux de bât couverts de jaune, qui rôdoient dans la plaine, avec deux ou trois hommes à cheval. Quelqu’un de nous se détacha après et vit mon maitre d’hôtel qu’il ramena avec son convoi, qui nous fit à tous un plaisir extrême. Ce fut la première fois que d’Achy et Puyrobert s’embrassèrent de bon cœur et burent de même ensemble. Le dernier avoit montré une grande et judicieuse valeur, D’Achy en fut charmé, fit toutes les avances, et ils furent toujours depuis des amis. Ils étoient les miens l’un et l’autre, et cette réconciliation sincère me fît un grand plaisir et à tous les officiers du régiment. Je venois d’écrire trois mots à ma mère, avec une écritoire et un morceau de papier que ce même valet de chambre avoit eu soin de mettre dans sa poche, et j’envoyai un laquais à ma mère tout à l’instant ; mais mille embarras le retardèrent et laissèrent passer à la tendresse de ma mère vingtquatre heures de fort mauvais temps.
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Quand nous eûmes mangé, je pris quelques anciens officiers avec moi pour aller visiter tout le champ de bataille et surtout les retranchements des ennemis. Il est incroyable qu’en si peu d’heures qu’ils eurent à les faire, dont la nuit couvrit la plupart, ils aient pu leur donner l’étendue qu’ils avoient entre les deux villages (ce que nous appelions ceux du front), la hauteur de quatre pieds, des fossés larges et profonds, la régularité partout par les flancs qu’ils y pratiquèrent et les petites redoutes qu’ils y semèrent, avec des portes et des ouvertures couvertes de demi-lunes de même. Les deux villages, naturellement environnés de fortes haies et de fossés, suivant l’usage du pays, étoient encore mieux fortifies que tout le reste. La quantité prodigieuse de corps dont les rues, surtout de celui de Neerurinden, étoient plutôt comblées que jonchées, montroit bien quelle résistance on y avoit rencontrée ; aussi, la victoire si disputée coûta cher.
On y perdit Montchevreuil, lieutenant général, gouverneur d’Arras et lieutenant général d’Artois. Il étoit frère du chevalier de l’ordre, par conséquent fort bien avec le roi, dont il avoit le régiment d’infanterie. C’étoit un fort honnête homme et un bon officier général ; Lignery, maréchal de camp et lieutenant des gardes du corps, qui les commandoit; milord Lucan, capitaine des gardes du corps du roi d’Angleterre ; le duc d’Ü2ès, qui eut les deux jambes emportées, et le prince Paul de Lorraine, dernier fils de M. Lislebonne, colonels : le premier d’infanterie, l’autre de cavalerie ; cinq brigadiers de cavalerie : Saint-Simon, mon parent éloigné, de la branche de Montbléon ; Montfort, notre mestre de camp, à la tête des carabiniers ; Quoadt, notre brigadier. Je le vis tuer d’un coup de canon devant nous dès le grand matin (le duc de La Feuillade devint par là commandant de notre brigade et s’en acquitta avec distinction ; il disparut un moment après et nous fûmes plus d’une demi-heure sans le revoir : c’est qu’il étoit allé faire sa toilette ; il revint poudré et paré d’un beau surtout rouge, fort brodé d’argent, et tout son ajustement et celui de son cheval étoient magnifiques) ; le comte de Montrevel, neveu du lieutenant général, et Booleo, qui avoit le Royal- Allemand ; Gournay, un des deux maréchaux de camp mis aux carabiniers ; Rebé, qui avoit Piémont, et brigadier ; Gassion, enseigne des gardes du corps et brigadier, et un
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grand nombre d’officiers particuliers. J’y perdis le marquis de Chanvalon, mon cousin germain, enseigne des gens d’armes de la garde, fils unique de la sœur de ma mère, qui ne s’en est jamais consolée.
Les blessés furent : M. le prince de Conti, très légèrement ; le maréchal de Joyeuse et le duc de Montmorency de même ; le comte de Luxe, son frère, dangereusement ; le duc de La Rocheguyon, un pied fracassé, le chevalier de Sillery, une jambe cassée, qui n’étoit là qu’à la suite de M. le prince de Conti, dont il étoit écuyer ; Fon ville et Saillant, capitaines aux gardes, dont deux autres furent tués ; M. de Bournonville, dans les gens d’armes de la garde, fort blessé; M. de Villequier, fort légèrement.
Artagnan, major des gardes françoises et major général de l’armée, fort bien avec M. de Luxembourg et encore mieux avec le roi, lui porta la nouvelle et en eut le gouvernement d’Arras et la lieutenance générale d’Artois. Le comte de Nassau-Saarbrück eut le Royal- Allemand, qui vaut beaucoup ; et le marquis d’ Acier, devenu duc d’Uzès par la mort de son frère, eut ses gouvernements de Saintonge et d’Angoumois, d’Angoulême et de Saintes, et son régiment. Albergotti, favori de M. de Luxembourg, neveu de Magalotti, lieutenant général et gouverneur de Valenciennes, porta quelques jours après le détail. Il s’évanouit chez Mme de Maintenon, et tout à la mode qu’il fût se fit moquer de lui.
Les ennemis perdirent le prince de Barbançon, qui avoit défendu Namur ; les comtes de Solars et d’Athlone, généraux d’infanterie, et plusieurs autres officiers généraux. Le duc d’Ormond, le fils du comte d’Athlone furent pris ; Ruvigny l’a été et relâché dans l’instant ; on n’a pas fait semblant de le savoir ; et grand nombre d’officiers particuliers. On estime leur perte à plus de vingt mille hommes. On ne se trompera guère si on estime notre perte à près de la moitié. Nous avons pris tout leur canon, huit mortiers, beaucoup de charrettes d’artillerie et de caissons, et quantité d’étendards et de drapeaux et quelques paires de timbales. La victoire se peut dire complète.
Le prince d’Orange, étonné que le feu continuel et si bien servi de son canon n’ébranlât point notre cavalerie, qui l’essuya six heures durant sans branler et tout entière sur plu-
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sieurs lignes, vint aux batteries en colère, accusant le peu de justesse de ses pointeurs. Quand il eut vu l’effet, il tourna bride et s’écria : « Oh ! l’insolente nation ! » Il combattit presque jusqu’à la fin, et l’ électeur de Bavière et lui se retirèrent par des ponts qu’ils avoient sur la Gette, quand ils virent qu’ils nepouvoient plus raisonnablement rien espérer. L’armée du roi demeura longtemps comme elle se trouva, sur le terrain même où elle avoit combattu ; et vers la nuit marcha au camp marqué tout proche, le quartier général au village de Landen ou Land fermé. Plusieurs brigades prises de la nuit couchèrent en colonne comme elles se trouvèrent, marchant au camp, où elles entrèrent au jour, et la nôtre fut de ce nombre.
Demande en mariage de Mlle de Beauvilliers.
J’eus donc mon rendez-vous, à huit heures du soir, dans le cabinet de Mme de Beauvilliers, où le duc me vint trouver seul et sans elle. Là, je lui fis mon compliment, et sur ce qui m’amenoit, et sur ce que j’avois mieux aimé m’adresser directement à lui, que de lui faire parler comme on fait d’ordinaire dans ces sortes d’affaires ; et, qu’après lui avoir témoigné tout mon désir, je lui apportois un état le plus vrai, le plus exact de mon bien et de mes affaires, sur lequel je le suppliois de voir ce qu’il y pourroit ajouter pour rendre sa fille heureuse avec moi ; que c’étoient là loutes les conditions que je voulois faire, sans vouloir ouïr parler d’aucune sorte de discussion sur pas une autre, ni sur le plus ou le moins ; et que toute la grâce que je lui demandois étoit de m’accorder sa fille et de faire faire le contrat de mariage tout comme il lui plairoit; que ma mère et moi signerions sans aucun examen.
Le duc eut sans cesse les yeux collés sur moi pendant que je lui parlai. Il me répondit en homme pénétré de reconnoissance, et de mon désir, et de ma franchise, et de ma confiance. Il m’expliqua l’état de sa famille, après m’avoir demandé un peu de temps pour en parier à Mme de Beauvilliers, et voir ensemble ce qu’ils pourroient faire. Il me dit donc que, de ses huit filles, l’aînée étoit entre quatorze et quinze ans ; la y-':-::::'::--: t. == 23 — ■—
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seconde très-contrefaite et nullement mariable ; la troisième entre douze et treize ans ; toutes les autres, des enfants qu’il avoit à Montargis, aux Bénédictines, dont il avoit préféré la vertu et la piété qu’il y connoissoit, à des couvents plus voisins où il auroit eu le plaisir de les voir plus souvent. Il ajouta que son aînée vouloit être religieuse ; que la dernière fois qu’il l’avoit été voir de Fontainebleau, il l’y avoit trouvée plus déterminée que jamais ; que, pour le bien, il en avoit peu ; qu’il ne savoit s’il me conviendroit, mais qu’il me protestoit qu’il n’y avoit point d’efforts qu’il ne fît pour moi de ce côté-là. Je lui répondis qu’il voyoit bien, à la proposition que je lui faisois, que ce n’étoit pas le bien qui m’amenoit à lui, ni même sa fille que je n’avois jamais vue, que c’étoit lui qui m’avoit charmé et que je voulois épouser avec Mme de Beauvilliers. « Mais, me dit-il, si elle veut absolument être religieuse? — Alors, répliquai- je, je vous demande la troisième. » A cette proposition, il me fit deux objections : son âge et la justice de lui égaler l’aînée pour le bien, si le mariage de la troisième fait, cette aînée changeoit d’avis et ne vouloit plus être religieuse, et l’embarras où cela le jetteroit. A la première, je répondis par l’exemple domestique de sa belle-sœur, plus jeune encore lorsqu’elle avoit épousé le feu duc de Mortemart ; à l’autre, qu’il me donnât la troisième, sur le pied que l’aînée se marieroit, quitte à me donner le reste de ce qu’il auroit destiné d’abord, le jour que l’aînée feroit profession, et que si elle changeoit d’avis, je me contenterois d’un mariage de cadette, et serois ravi que l’aînée trouvât encore mieux que moi.
Alors, le duc levant les yeux au ciel, et presque hors de lui, me protesta qu’il n’avoit jamais été combattu de la sorte; qu’il lui falloit ramasser toutes ses forces pour ne me la pas donner à l’instant. Il s’étendit sur mon procédé avec lui, et me conjura, que la chose réussît ou non, de le regarder désormais comme mon père, qu’il m’en serviroii en tout, et que l’obligation que j’acquérois sur lui étoit telle qu’il ne pouvoit moins m’offrir et me tenir que tout ce qui étoit en lui de services et de conseils. Il m’embrassa en effet comme son fils, et nous nous séparâmes de la sorte poui nous revoir à l’heure qu’il me diroit le lendemain au lever du roi. Il m’y dit à l’oreille, en passant, de me trouver ce même jour, à
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trois heures après midi, dans le cabinet de Mgr le duc de Bourgogne, qui devoit être alors au jeu de paume et son appartement désert. Mais il se trouve toujours des fâcheux. J’en trouvai deux, en chemin du rendez-vous, qui, étonnés de l’heure où ils me trouvoient dans ce chemin où ils ne me voy oient aucun but, m’importunèrent de leurs questions ; je m’en débarrassai comme je pus, et j’arrivai enfin au cabinet du jeune prince, où je trouvai son gouverneur qui avoit mis un valet de chambre de confiance à la porte pour n’y laisser entrer que moi. Nous nous assîmes vis-à-vis l’un de l’autre, la table d’étude entre nous deux. Là, j’eus la réponse la plus tendre, mais négative, fondée sur la vocation de sa fille, sur son peu de bien pour l’égaler à la troisième, si, le mariage fait, elle se ravisoit ; sur ce qu’il n’étoit point payé de ses états, et sur le désagrément que ce lui seroit d’être le premier des ministres qui n’eût pas le présent que le roi avoit toujours fait lors du mariage de leurs filles, et que l’état présent des affaires l’empêchoit d’espérer. Tout ce qui se peut de douleur, de regrçt, d’estime, de préférence, de tendre, me fut dit ; je répondis de même, et nous nous séparâmes, en nous embrassant, sans pouvoir plus nous parler. Nous étions convenus d’un secret entier qui nous faisoit cacher nos conversations et les dépayser, de sorte que, ce jour-là, j’avois compté à M. de Beauvilliers, avant d’entrer en matière, les deux rencontres que j’avois faites; et sur ce qu’il me recommanda de plus en plus le secret, je donnai le change à Louville de ce second entretien, quoiqu’il sût le premier, et qu’il fût un des deux hommes que j’avois rencontrés.
Harlay ; premier président.
Harlay étoit fils d’un autre procureur général du parlement et d’une Bellièvre, duquel le grand-père fut ce fameux Achille d’Harlay, premier président du parlement après ce célèbre Christophe de Thou son beau-père, lequel étoit père de ce fameux historien. Issu de ces grands magistrats ; Harlay en eut toute la gravité qu’il outra en cynique ; en affecta le désintéressement et la modestie, qu’il déshonora l’une par sa conduite, l’autre par un orgueil raffiné, mais extrême, et qui,
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malgré lui, sautoit aux yeux. Il se piqua surtout de probité et de justice, dont le manque tomba bientôt. Entre Pierre et Jacques il conservoit la plus exacte droiture ; mais, dès qu’il apercevoit un intérêt ou une faveur à ménager, tout aussitôt il étoit vendu. La suite de ces Mémoires en pourra fournir des exemples ; en attendant, ce procès-ci le manifesta à découvert.
Il étoit savant en droit public, il possédoit fort le fond des diverses jurisprudences, il égaloit les plus versés aux belleslettres, il connoissoit bien l’histoire, et sa voit surtout gouverner sa compagnie avec une autorité qui ne souffroit point de réplique, et que nul autre premier président l’atteignit jamais avant lui. Une austérité pharisaïque le rendoit redoutable par la licence qu’il donnoit à ses répréhensions publiques, et aux parties, et aux avocats, et aux magistrats, en sorte qu’il n’y avoit personne qui ne tremblât d’avoir affaire à lui. D’ailleurs, soutenu en tout par la cour, dont il étoit l’esclave, et le très-humble serviteur de ce qui y étoit en vraie faveur, fin courtisan, singulièrement rusé politique, tous ces talent.s, il les tournoit uniquement à son ambition de dominer et de parvenir, et de se faire une réputation de grand homme. D’ailleurs sans honneur effectif, sans mœurs dans le secret, sans probité qu’extérieure, sans humanité même, en un mot, un hypocrite parfait, sans foi, sans loi, sans Dieu et sans âme, cruel mari, père barbare, frère tyran, ami uniquement de soimême, méchant par nature, se plaisant à insulter, à outrager, à accabler, et n’en ayant de sa vie perdu une occasion. On feroit un volume de ses traits, et tous d’autant |ï>lus perçants qu’il avoit infiniment d’esprit, l’esprit naturellement porté à cela et toujours maître de soi pour ne rien hasarder dont il pût avoir à se repentir.
Pour l’extérieur, un petit homme vigoureux et maigre, un visage en losange, un nez grand et aquilin, des yeux beaux, parlants, perçants, qui ne regardoient qu’à la dérobée, mais qui, fixés sur un client ou sur un magistrat, étoient pour le faire rentrer en terre ; un habit peu ample, un rabat presque d’ecclésiastique et des manchettes plates comme eux, une perruque fort brune et fort mêlée de blanc, touffue, mais courte, avec une grande calotte par-dessus. Il se tenoit et marchoit un peu courbé, avec un faux air plus humble que
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EXTRAITS
modeste, et rasoit toujours les murailles pour se faire faire place avec plus d^ bruit, et n’avançoit qu’à force derévérences respectueuses et comme honteuses à droite et à gauche, à Versailles,
Fénelon.
Fénelon étoit un homme de qualité qui n’avoit rien, et qui, se sentant beaucoup d’esprit, et de cette sorte d’esprit insinuant et enchanteur, avec beaucoup de talents, de grâces et du savoir, avoit aussi beaucoup d’ambition. Il avoit frappé longtemps à toutes les portes sans se les pouvoir faire ouvrir. Piqué contre les jésuites, où il s’étoit adressé d’abord comme aux maîtres des grâces de son état, et rebuté de ne pouvoir prendre avec eux, il se tourna aux jansénistes pour se dépiquer, par l’esprit et par la réputation qu’il se flattoit de tirer d’eux, des dons de la fortune qui l’avoit méprisé. Il fut un temps assez considérable à s’initier, et parvint après à être des repas particuliers, que quelques importants d’entre eux faisoient alors une ou deux fois la semaine chez la duchesse de Brancas. Je ne sais s’il leur parut trop fin, ou s’il espéra mieux ailleurs qu’avec gens avec qui il n’y avoit rien à partager que des plaies , mais peu à peu sa liaison avec eux se refroidit, et à force de tourner autour de Saint-Sulpice, il parvint à y en former une dont il espéra mieux. Cette société de prêtres commençoit à percer, et d’un séminaire d’une paroisse de Paris à s’étendre. L’ignorance, la petitesse des pratiques, le défaut de toutes protections, et le manque de sujets de quelque distinction en aucun genre, leur inspira une obéissance aveugle pour Rome et pour toutes ses maximes, un grand éloignement de tout ce qui passoit pour jansénisme, et une dépendance des évêques qui les fit successivement désirer dans beaucoup de diocèses. Ils parurent un milieu très-utile aux prélats qui craignoient également la cour sur les soupçons de doctrine, et la dépendance des jésuites qui les mettoient sous leur joug dès qu’ils s’étoient insinués chez eux, ou les perdoient sans ressource, de manière que ces sulpiciens s’étendirent fort promptement. Personne parmi eux qui pût entrer en comparaison sur rien avec l’abbé de Fénelon ; de sorte qu’il trouva là de quoi primer à l’aise et se faire des ■ = 27 -
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protecteurs qui eussent intérêt à l’avancer pour en être protégés à leur tour. Sa piété qui se faisoit tqp te à tous, et sa doctrine qu’il forma sur la leur en abjurant tout bas tout ce qu’il avoit pu contracter d’impur parmi ceux qu’il abandomioit, les charmes, les grâces, la douceur, l’insinuation de son esprit le rendirent un ami cher à cette congrégation nouvelle, et lui y trouva ce qu’il cherchoit depuis longtemps, des gens à qui se rallier, et qui pussent et voulussent le porter. En attendant les occasions, il les cultivoit avec grand soin sans toutefois être tenté de quelque chose d’aussi étroit pour ses vues que de se mettre parmi eux, et cherchoit toujours à faire des connoissances et des amis. C’étoit un esprit coquet qui, depuis les personnes les plus puissantes jusqu’à l’ouvrier et au laquais, cherchoit à être goûté et vouloit plaire, et ses talents en ce genre secondoient parfaitement ses désirs.
Forte picoterie des princesses.
Feu de jours après nous fûmes d’un voyage de Marly, qui fut pour moi le premier, où il arriva une singulière scène. Le roi et Monseigneur y tenoient chacun une table à même heure et en même pièce, soir et matin ; les dames s’y partageoieni sans affectation, sinon que Mme la princesse de Conti étoit toujours à celle de Monseigneur, et ses deux autres sœurs toujours à celle du roi. Il y avoit dans un coin de la même piece cinq ou six couverts où, sans affectation aussi, se mettoient tantôt les unes, tantôt les autres, mais qui n’étoient tenus par personne. Celle du roi étoit plus proche du grand salon, l’autre plus voisine des fenêtres et de la porte par où, en sortant de dîner, le roi alloit chez Mme de Maintenon, qui alors dinoit souvent à la table du roi, se mettoit vis-à-vis de lui (les tables étoient rondes), ne mangeoit jamais qu’à celle-là, et soupoit toujours seule chez eMe. Pour expliquer le fait il falloit mettre ce tableau au net.
Les princesses n’étoient que très-légèrement raccommodées, comme on l’a vu plus haut, et Mme la princesse de Conü intérieurement de fort mauvaise humeur du goût de Monseigneur pour la Clioin, qu’elle ne pouvoit ignorer et dont elle n’esoit donner aucun signe. A un dîner pendant lequel
Monseigneur étoit à la chasse, et où sa table étoit tenue par Mme la princesse de Conti, le roi s’amusa à badiner avec Mme la Duchesse, et sortit de cette gravité qu’il ne quittoit jamais, pour, à la surprise de la compagnie, jouer avec elle aux olives. Cela fit boire quelques coups à Mme la Duchesse; le roi fit semblant d’en boire un ou deux, et cet amusement dura jusqu’aux fruits et à la sortie de table. Le roi, passant devant Mme la princesse de Conti pour aller chez Mme de Maintenon, choqué peut-être du sérieux qu’il lui remarqua, lui dit assez sèchement que sa gravité ne s’accommodoit pas de leur ivrognerie. La princesse piquée laissa passer le roi, puis se tournant à Mme de Châtillon, dans ce moment de chaos où chacun se lavoit la bouche, lui dit qu’elle aimoit mieux être grave que sac à vin (entendant quelques repas un peu allongés que ses sœurs avoient faits depuis peu ensemble). Ce mot fut entendu de Mme la duchesse de Chartres qui répondit assez haut, de sa voix lente et tremblante, qu’elle aimoit mieux être sac à vin que sac à guenilles : par où elle entendoit Clermont et des officiers des gardes du corps qui avoient été, les uns chassés, les autres éloignés à cause d’elle. Ce mot fut si cruel qu’il ne reçut point de repartie, et qu’il courut sur-le-champ par Marly, et de là par Paris et partout. Mme la Duchesse qui, avec bien de la grâce et de l’esprit, a l’art des chansons salées, en fit d’étranges sur ce même ton. Mme la princesse de Conti au désespoir, et qui n’avoit pas les mêmes armes, ne sut que devenir. Monsieur, le roi des tracasseries, entra dans celle-ci qu’il trouva de part et d’autre trop forte. Monseigneur s’en mêla aussi ; il leur donna un dîner à Meudon où Mme la princesse de Conti alla seule et y arriva la première ; les deux autres y furent menées par Monsieur. Elles se parlèrent peu, tout fut aride, et elles revinrent de tout point comme elles étoient allées.
La fin de cette année fut orageuse à Marly. Mme la duchesse de Chartres et Mme la Duchesse, plus ralliées par l’aversion de Mme la princesse de Conti, se mirent au voyage suivant à un repas rompu, après le coucher du roi, dans la chambre de Mme de Chartres au château; Monseigneur joua tard dans le salon. En se retirant chez lui il monta chez ces princesses et les trouva qui fumoient avec des pipes qu’elles avoient envoyé chercher au corps de garde suisse. Monseigneur, — ■■■ ■ T , 29 = ■..»■■■■, .T-T7=
qui en vit les suites si cette odeur gagnoit, leur fit quitter cet exercice ; mais la fumée les avoit trahies. Le roi leur fit le lendemain une rude correction, dont Mme la princesse de Conti triompha. Cependant ces brouilleries se multiplièrent, et le roi, qui avoit espéré qu’elles finiroient d’elles-mêmes, s’en ennuya ; et un soir à Versailles qu’elles étoient dans son cabinet après son souper, il leur en parla très-fortement, et conclut par les assurer que s’il en entendoit parler davantage, elles avoient chacune des maisons de campagne où il les enverroit pour longtemps et où il les trouveroit fort bien. La menace eut son effet, et le calme et la bienséance revinrent et suppléèrent à l’amitié.
Mariage du duc de Bourgogne .
Le samedi matin 7 décembre, toute la cour alla de bonne heure chez Mgr le duc de Bourgogne, qui alla ensuite chez la princesse. Sa toilette finissoit où il y avoit peu de dames, la plupart étant allées à la tribune ou sur les échafauds placés dans la chapelle pour voir la cérémonie. Toute la maison royale avoit déjà été chez la princesse, et attendoit chez le roi où les mariés arrivèrent un peu avant midi. Ils trouvèrent le roi dans le salon qui, un moment après, se mit en chemin de la chapelle. La marche et tout le reste se passa comme au mariage de M. le duc de Chartres que j’ai décrit, excepté que le cardinal de Coislin, en l’absence du cardinal de Bouillon grand aumônier, qui étoit à Rome, commença par les fiançailles, après lesquelles chacun fit à genoux une médiocre pause pour l’intervalle entre les fiançailles et le mariage. Le cardinal dit une messe basse, après laquelle le roi et la maison royale retourna comme elle étoit venue et se mit tout de suite à table. La duchesse du Lude et les duchesses et princesses qui se trouvèrent en bas eurent leurs carreaux partout, et les ducs et princes en arrière du roi. La duchesse du Lude, Mmes de Mailly, Dangeau et Tessé, s’approchèrent de la princesse, pendant la célébration des fiançailles et du mariage seulement, pendant laquelle Dangeaü et Tessé soutenoient par en haut son bas de robe. Les dames du palais ne bougèrent de leurs places. Un courrier tout prêt à la porte de la chapelle r-= 30
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partit pour Turin au moment que le mariage fut célébré, La journée se passa assez ennuyeusement. Sur les sept heures du soir le roi et la reine d’Angleterre arrivèrent, que le roi avoit été convier quelques jours auparavant. Il tint le portique, et sur les huit heures ils vinrent dans le salon du bout de la galerie joignant l’appartement de Mme la duchesse de Bourgogne, d’où, malgré la pluie, ils virent tirer un feu d’artifice sur la pièce des Suisses. On soupa ensuite comme on avoit dîné, le roi et la reine d’Angleterre de plus, la reine entre les deux rois. En sortant de table on fut coucher la mariée, de chez laquelle le roi fit sortir absolument tous les hommes. Toutes les dames y demeurèrent, et la reine d’Angleterre donna la chemise que la duchesse du Lude lui présenta. Monseigneur le duc de Bourgogne se déshabilla dans l’antichambre au milieu de toute la cour, assis sur un ployant. Le roi y étoit avec tous les princes. Le roi d’Angleterre donna la chemise qui lui fut présentée par le duc de Beauvilliers.
Dès que Mme la duchesse de Bourgogne fut au lit, Mgr le duc de Bourgogne entra, et se mit dans le lit à sa droite en présence des rois et de toute la cour, et aussitôt après le roi et la reine d’ Angleterre s’en allèrent ; le roi s’alla coucher, et tout le monde ^sortit de la chambre nuptiale, excepté Monseigneur, les dames de la princesse, et le duc de Beauvilliers qui demeura toujours au chevet du lit du côté de son pupille, et la duchesse du Lude de l’autre ; Monseigneur y demeura un quart d’heure avec eux à causer, sans quoi ils eussent été assez empêchés de leurs personnes ; ensuite il fit relever M. son fils, et auparavant lui fit embrasser la princesse malgré l’opposition de la duchesse du Lude. Il se trouva qu’elle n’avoit pas tort. Le roi le trouva mauvais, et dit qu’il ne vouloit pas que son petit-fils baisât le bout du doigt à sa femme jusqu’à ce qu’ils fussent tout à fait ensemble. Il se rhabilla dans l’antichambre à cause du froid, et s’alla coucher chez lui à l’ordinaire. Le petit duc de Berry, gaillard et résolu, trouva bien mauvaise la docilité de M. son frère, et assura qu’il seroit demeuré au lit.
SAINT-SIMON
Charnacé déplace une maison.
Le roi fit arrêter Charnacé en province où, déjà fort mécontent de sa conduite en Anjou où il étoit retiré chez lui, il l’avoit relégué ailleurs, et de là conduire à Montauban, fort accusé de beaucoup de méchantes choses, surtout de fausse monnoie. C’étoit un garçon d’esprit qui avoit été page du roi et officier dans ses gardes du corps, fort du monde, et puis retiré chez lui où il avoit souvent fait bien des fredaines, mais il avoit toujours trouvé bonté et protection dans le roi. Il en fit une entre autres pleine d’esprit et dont on ne put que rire.
Il avoit une très-longue et parfaitement belle avenue devant sa maison en Anjou, dans laquelle étoit placée une maison de paysan et son petit jardin qui s’y étoit apparemment trouvée lorsqu’elle fut plantée, et que jamais Charnacé ni son père n’avoient pu réduire ce paysan à la leur vendre, quelque avantage qu’ils lui en eussent offert, et c’est une opiniâtreté dont quantité de petits propriétaires se piquent, pour faire enrager des gens à la convenance et quelquefois à la nécessité desquels ils sont. Charnacé ne sachant plu? qu’y faire avoit laissé cela là depuis fort longtemps sans en plus parler. Enfin, fatigué de cette chaumine qui lui bouchoit tout l’agrément de son avenue, il imagina un tour de passe-passe. Le paysan qui y demeuroit, et à qui elle appartenoit étoit tailleur de son métier quand il trouvoit à l’exercer, et il étoit chez lui tout seul, sans femme ni enfants. Charnacé l’envoie chercher, lui dit qu’il est mandé à la cour pour un emploi de conséquence, qu’il est pressé de s’y rendre, mais qu’il lui faut une livrée. Ils font marché comptant ; mais Charnacé stipule qu’il ne veut point se fier à ses délais, et que, moyennant quelque chose de plus, il ne veut point qu’il sorte de chez lui que sa livrée ne soit faite, et qu’il le couchera, le nourrira et le payera avant de le renvoyer. Le tailleur s’y accorde et se met à travailler. Pendant qu’il y est occupé, Charnacé fait prendre avec la dernière exactitude le plan et les dimensions de sa maison et de son jardin, des pièces de l’intérieur, jusque de la position des ustensiles et du petit meuble, fait démonter la maison et emporter tout ce qui y étoit, remonte la maison telle qu’elle , -, . ■ 32 =r== .. =
étoit au juste dedans et dehors, à quatre portées de mousquet, à côté de son avenue, replace tous les meubles et ustensiles dans la même position en laquelle on les avoit trouvés, et rétablit le petit jardin de même, en même temps fait aplanir et nettoyer l’endroit de l’avenue où elle étoit, en sorte qu’il n’y parut pas.
Tout cela fut exécuté encore plus tôt que la livrée faite, et cependant le tailleur doucement gardé à vue de peur de quelque indiscrétion. Enfin la besogne achevée de part et d’autre, Charnacé amuse son homme jusqu’à la nuit bien noire, le paye et le renvoie content. Le voilà qui enfile l’avenue. Bientôt il la trouve longue, après il va aux arbres et n’en trouve plus. Il s’aperçoit qu’il a passé le bout et revient à tâtons chercher les arbres. Il les suit à l’estime, puis croise et ne trouve point sa maison. Il ne comprend point cette aventure. La nuit se passe dans cet exercice, le jour arrive et devient bientôt assez clair pour aviser sa maison. Il ne voit rien, il se frotte les yeux, il cherche d’autres objets pour découvrir si c’est la faute de sa vue. Enfin il croit que le diable s’en mêle, et qu’il a emporté sa maison. A force d’aller, de venir, et de porter sa vue de tous côtés, il aperçoit, à une assez grande distance de l’avenue, une maison qui ressemble à la sienne comme deux gouttes d’eau. Il ne peut croire que ce la soit ; mais la curiosité le fait aller où elle est, et où il n’a jamais vu de maison. Plus il approche, plus il reconnoît que c’est la sienne. Pour s’assurer mieux de ce qui lui tourne la tête, il présente sa clef, elle ouvre, il entre : il retrouve tout ce qu’il y avoit laissé, et précisément dans la même place. Il est prêt à se pâmer, et il demeure convaincu que c’est un tour de sorcier. La journée ne fut pas bien avancée, que la risée du château et du village l’instruisit de la vérité du sortilège, et le mit en furie. Il veut plaider, il veut demander justice à l’intendant, et partout on s’en moque. Le roi le sut qui en rit aussi, et Charnacé eut son avenue libre. S’il n’avoit jamais fait pis, il auroit conservé sa réputation et sa liberté.
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Le chapeau gris de M. de Tessé.
Il arriva sur cette revue une plaisante aventure au comte de Tessé. Il étoit colonel général des dragons. M. de Lauzun lui demanda deux jours auparavant, avec cet air de bonté, de douceur et de simplicité qu’il prenoit presque toujours, s’il avoit songé à ce qu’il lui falloit pour saluer le roi à la tête des dragons, et là-dessus, entrèrent en récit du cheval, de l’habit et de l’équipage. Après les louanges : « Mais le chapeau, lui dit bonnement Lauzun, je ne vous en entends point parler ?
— Mais non, répondit l’autre, je compte d’avoir un bonnet. — Un bonnet ! reprit Lauzun, mais y pensez-vous ï un bonnet ! cela est bon pour tous les autres, mais le colonel général avoir un bonnet ! monsieur le comte, vous n’y pensez pas. — Comment donc? lui dit Tessé, qu’aurois-je donc? » Lauzun le fit douter, et se fit prier longtemps, et lui faisant accroire qu’il savoit mieux qu’il ne disoit ; enfin, vaincu par ses prières, il lui dit qu’il ne vouloit pas laisser commettre une si lourde faute, que cette charge ayant été créée pour lui, il en savoit bien toutes les distinctions dont une des principales étoit» lorsque le roi voyait les dragons, d’avoir un chapeau gris. Tessé surpris avoue son ignorance, et, dans l’effroi de la sottise où il seroit tombé sans cet avis si à propos, se répand en actions de grâces, et s’en va vite chez lui dépêcher un de ses gens à Paris pour lui rapporter un chapeau gris. Le duc de Lauzun avoit bien pris garde à tirer adroitement Tessé à part pour lui donner cette instruction, et qu’elle ne fût entendue de personne ; il se doutoit bien que Tessé dans la honte de son ignorance ne s’en vanterait à personne, et lui aussi se garda bien d’en parler.
Le matin de la revue, j’allai au lever du roi, et contre sa coutume, j’y vis M. de Lauzun y demeurer, qui avec ses grandes entrées s’en alloit toujours quand les courtisans entroient. J’y vis aussi Tessé avec un chapeau gris, une plume noire et une grosse cocarde, qui piaffoit et se pavanoit de son chapeau. Cela qui me parut extraordinaire et la couleur du chapeau que le roi avoit en aversion, et dont personne ne portoit plus depuis bien des années, me frappa et me le fit regarder, car il étoit presque vis-à-vis de moi,
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et M. de Lauzun assez près de lui, un peu en arrière. Le roi, après s’être chaussé et [avoir] parlé à quelques-uns, avise enfin ce chapeau. Dans la surprise où il en fut, il demanda à Tessé où il l’avoit pris. L’autre, s’applaudissant, répondit qu’il lui étoit arrivé de Paris. « Et pourquoi faire ? dit le roi.
— Sire, répondit l’autre, c’est que Votre Majesté nous fait l’honneur de nous voir aujourd’hui. — Eh bien ! reprit le roi de plus en plus surpris, que fait cela pour un chapeau gris ?
— Sire, dit Tessé que cette réponse commençoit à embarrasser, c’est que le privilège du colonel général est d’avoir ce jour-là un chapeau gris. — Un chapeau gris ! reprit le roi, où diable avez- vous pris cela? — [C’est] M. de Lauzun, Sire, pour qui vous avez créé la charge, qui me l’a dit ; » et à l’instant, le bon duc à pouffer de rire et s’éclipser. « Lauzun s’est moqué de vous, répondit le roi un peu vivement, et croyez-moi, envoyez tout à l’heure ce chapeau au général des Prémontrés. » Jamais je ne vis homme plus confondu que Tessé. Il demeura les yeux baissés et regardant ce chapeau avec une tristesse et une honte qui rendit la scène parfaite. Aucun des spectateurs ne se contraignit de rire, ni des plus familiers avec le roi d’en dire son mot. Enfin Tessé reprit assez ses sens pour s’en aller, mais toute la cour lui en dit sa pensée et lui demanda s’il ne connoissoit point encore M. de Lauzun, qui en rioit sous cape, quand on lui en parîoit. Avec tout cela, Tessé n’osa s’en fâcher, et la chose, quoique un peu forte, demeura en plaisanterie, dont Tessé fut longtemps tourmenté et bien honteux.
Belle action de Chamillart.
Je ne puis quitter Chamillart sans en rapporter une action qui, pour n’être pas ici en sa place et avoir dû être racontée plus haut, mérite de n’être pas oubliée. Ce fut du temps qu’il étoit conseiller au parlement, et qu’il jouoit au billard avec le roi trois fois la semaine sans coucher à Versailles. Cela lui rompoit fort les jours et les heures sans le détourner, comme je l’ai dit, de son assiduité au palais. Il y rapporta dans ces temps-là un procès. Celui qui le perdit lui vint crier miséricorde. Chamillart le laissa s’exhaler avec ce don de tranquillité et de patience qu’il avoit. Dans le discours du complaignant,
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il insista fort sur une pièce qui faisoit le gain de son procès, et avec laquelle il ne comprenoit pas encore qu’il l’eût perdu. Il rebattit tant cette pièce, que Chamillart se souvint qu’il ne l’avoit pas vue, et lui dit qu’il ne l’avoit pas produite. L’autre à crier plus fort et qu’elle rétoit. Chamillart insistant et l’autre aussi, il prit les sacs qui se trouvèrent là, parce que l’arrêt ne faisoit qu’être signé ; ils les visitèrent, et la pièce s’y trouva produite. Voilà l’homme à se désoler, et cependant Chamillart à lire la pièce et à le prier de lui donner un peu de patience. Quand il l’eut bien lue et relue : « Vous avez raison, lui dit Chamillart, elle m’étoit inconnue, et je ne comprends pas comment elle m’a pu échapper : elle décide en votre faveur. Vous demandiez vingt mille livres, vous en êtes débouté par ma faute, c’est à moi à vous les payer. Revenez après-demain. » Cet homme fut si surpris qu’il fallut lui répéter ce qu’il venoit d’entendre ; il revint le surlendemain. Chamillart cependant avoit battu monnoie de tout ce qu’il avoit, et emprunté le reste. Il lui compta les vingt mille livres, lui demanda le secret et le congédia ; mais il comprit de cette aventure que les examens et les rapports de procès ne pouvoient compatir avec ce billard de trois fois la semaine. Il n’en fut pas moins assidu au palais, ni attentif à bien juger, mais il ne voulut plus être rapporteur d’aucune affaire, et remit au greffe celles dont il se trouvoit chargé, et pria le président d’y commettre. Cela s’appelle une belle, prompte et grande action dans un juge, et plus encore dans un juge aussi étroitement dans ses affaires qu’il y étoit alors.
Trait cruel du duc de Gesvres.
Le duc de Gesvres fit, cette même année, un tour au maréchal de Villeroy à le tuer. Tous deux étoient venus de secrétaires d’État et tous deux avaient eu des pères qui avoient fait une grande et extraordinaire fortune. Un jour que le petit couvert étoit servi, et que le roi étoit encore chez Mme de Maint enon, où il alloit souvent les matins, les jours qu’il n’avoit point de conseil, comme les jeudis et les vendredis (et qu’elle n’avoit point là de Saint-Cyr à aller dès le matin, comme à Versailles), les courtisans étoient autour de
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la table du roi, à l’attendre, et M. de Gesvres, pour le servir. Le maréchal de Villeroy arriva avec ce bruit et ces airs qu’il avoit pris de tout temps, et que sa faveur et ses emplois rendoient plus superbes ; je ne sais si cela impatienta ce vieux Gesvres plus qu’à l’ordinaire, mais dès qu’il le vit arriver, derrière un coin du fauteuil du roi où il se mettoit toujours : « Monsieur le maréchal, se prit-il à lui dire tout d’un coup, la table et le fauteuil entre deux, il faut avouer que vous et moi sommes bien heureux. » Le maréchal, étonné d’un propos que rien n’amenoit, en convint avec un air modeste, et secouant sa tête et sa perruque voulut le rompre en parlant à quelqu’un ; mais l’autre, qui n’avoit pas si bien commencé pour rien, continue, l’apostrophe pour se faire écouter, admire la fortune du Villeroy qui épouse une Créqui, et de son père qui épouse une Luxembourg, et de là, des charges, des gouvernements, des dignités, des biens sans nombre ; et les pères de ces genslà des secrétaires d’État : « Arrêtons-nous là, monsieur le maréchal, n’allons pas plus loin ; car, qui étoient leurs pères, à ces deux secrétaires d’État ? de petits commis, et commis eux-mêmes ; et de qui venoient-ils ? le vôtre, d’un vendeur de marée aux halles, et le mien, d’un porteballe, et peut-être de pis. Messieurs, s’adressant à la compagnie tout de suite,, est-ce que je n’ai pas raison de trouver notre fortune prodigieuse ? à M. le maréchal et à moi ? N’est-il pas vrai, donc, monsieur le maréchal, que nous sommes bien heureux ? » Puis à regarder, à se pavaner et à rire. La maréchal eût voulu être mort, beaucoup mieux encore l’étrangler ; mais que faire à un homme qui, pour vous dire une cruauté, s’en dit à luimême le premier ? Tout le monde se tut et baissa la vue ; il y en eut plus d’un qui ne fut pas fâché de regarder le maréchal du coin de l’œil, et de voir ses grandes manières si plaisamment humiliées. Le roi vint et finit le spectacle et l’embarras, mais il ne fit que suspendre. Ce fut la matière de la conversation de plusieurs jours, et le divertissement de la malignité et de l’envie si ordinaires à la cour.
Mort de Rose.
Ce bonhomme [Rose] étoit fin, rusé, adroit et dangereux ; il y a de lui des histoires sans nombre, dont je rapporterai deux ou trois seulement, parce qu’elles le caractérisent lui et ceux dont il sy agit. Il avoit fort près de Chantilly une belle terre et bien bâtie qu’il aimoit fort, et où il alloit souvent ; il rendoit force respects à M. le Prince (c’est du dernier mort dont je parle), mais il étoit attentif à ne s’en pas laisser dominer chez .lui. M. le Prince, fatigué d’un voisinage qui le resserroit, et peut-être plus que lui, ses officiers de chasse, fit proposer à Rose de l’en accommoder ; celui-ci n’y voulut jamais entendre ni s’en défaire pour quoi que ce fût. A la fin.M, le Prince, hors de cette espérance, se mit à lui faire des niches pour le dégoûter et le résoudre ; et de niche en niche, il lui fit jeter trois ou quatre cents renards ou renardeaux, qu’il fit prendre et venir de tous côtés, par-dessus les murailles de son parc. On peut se représenter quel désordre y fit cette compagnie, et la surprise extrême de Rose et de ses gens d’une fourmilière inépuisable de renards venus là en une nuit.
Le bonhomme, qui étoit colère et véhément et qui connoissoit bien M. le Prince, ne se méprit pas à l’auteur du présent. Il s’en alla trouver le roi dans son cabinet, et toutrésolûment lui demanda la permission de lui faire une question peutêtre un peu sauvage. Le roi, fort accoutumé à lui et à ses goguenarderies, car il étoit plaisant et fort salé, lui demanda ce que c’étoit. « Ce que c’est, sire, lui répondit Rose d’un visage enflammé, c'est que je vous prie de me dire si nous avons deux rois en France. — Qu’est-ce à dire ? dit le roi surpris, et rougissant à son tour. — - Qu’est-ce à dire ? répliqua Rose, c’est que si M. le Prince est roi comme vous, il faut pleurer et baisser la tête sous ce tyran. S’il n’est que premier prince du sang, je vous en demande justice, sire, car vous la devez à tous vos sujets, et vous ne devèz pas souffrir qu’ils soient la proie de M. le Prince. » Et de là lui conte comme il l’a voulu obliger à lui vendre sa terre, et après l’y forcer en le persécutant, et raconte enfin l’aventure des renards. Le roi lui promit qu’il parleroit à M. le Prince de façon qu’il auroit repos désormais. En effet, il lui ordonna de faire ôter
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par ses gens et à ses frais jusqu’au dernier renard du parc du bonhomme , et de façon qu’il ne s’y fît aucun dommage, et qu’il réparât ceux que les renards y avoient faits ; et pour l’avenir lui imposa si bien, que M. le Prince, plus bas courtisan qu’homme du monde, se mit à rechercher Rose, qui se tint longtemps sur son fier, et oncques depuis n’osa le troubler en la moindre chose. Malgré tant d’avances, qu’il fallut bien enfin recevoir, il la lui gardoit toujours bonne, et lui lâchoit volontiers quelque brocard. Moi et cinquante autres en fûmes un jour témoins.
Les jours de conseil, les ministres s’assembloient dans la chambre du roi sur la fin de la messe, pour entrer dans le cabinet quand on les appeloit pour le conseil, lorsque le roi étoit rentré par la galerie droit dans ses cabinets. Il y avoit toujours des courtisans à ces heures-là dans la chambre du roi, ou qui avoient affaire aux ministres, à qui ils parloient là plus commodément quand ils avoient peu à leur dire, où pour causer avec eux. M. le Prince y venoit souvent, et il étoit vrai qu’il leur parloit à tous sans avoir rien à leur dire, avec le maintien d’un client qui fait bassement sa cour. Rose, à qui rien n’échappoit, prit sa belle qu’il y avoit beaucoup du meilleur de la cour que le hasard y avoit rassemblé ce jour-là, et que M. le Prince avoit cajolé les ministres avec beaucoup de souplesse et de flatterie ! Tout d’un coup le bonhomme, qui le voyoit faire, s’en va droit à lui, et clignant un œil avec un doigt dessous, qui étoit quelquefois son geste : « Monsieur, lui dit-il tout haut, je vous vois faire ici un manège avec tous ces messieurs, et depuis quelques jours, et ce n’est pas pour rien ; je connois ma cour et mes gens depuis longues années, on ne m’en fera pas accroire : je vois bien où cela va ; » et avec des tours et des inflexions de voix, qui embarrassoient tout à fait M. le Prince, qui se défendoit comme il pouvoit. Ce dialogue amassa les ministres, et ce qu’il y avoit là de principal autour d’eux. Comme Rose se vit bien environné et le conseil sur le point d’être appelé, il prend respectueusement M. le Prince par le bout du bras avec un souris fin et malin : « Seroit-ce point, monsieur, lui dit-il, que vous voudriez vous faire premier prince du sang? » et à l’instant fait la pirouette, et s’écoule. Qui demeura stupéfait ? ce fut M. le Prince, et toute l’assistance à rire sans 39 ======rr^== ■■ ^
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pouvoir s’en empêcher. C’étoit là de ces tours hardis de Rose ; celui-là fit plusieurs jours l’amusement et l’entretien de la cour. M. le Prince fut enragé, mais il ne put et n’osa que dire. Il n’y avoit guère plus d’un an de cette aventure, lorsque ce bonhomme mourut.
Il n’avoit jamais pardonné à M. de Duras un trait, qui en effet fut une cruauté. C’étoit à un voyage de la cour ; la voiture de Rose avoit été, je ne sais comment, déconfite. D’impatience, il avoit pris un cheval. Il n’étoit pas bon cavalier ; lui et le cheval se brouillèrent, et le cheval s’en défit dans un bourbier. Passa M. de Duras, à qui Rose cria à l’aide de dessous son cheval au milieu du bourbier. M. de Duras, dont le carrosse alloit doucement dans cette fange, mit la tête à la portière, et pour tout secours se mit à rire et à crier que c’étoit là un cheval bien délicieux, de se rouler ainsi sur les roses ; et continua son chemin et le laissa là. Vint après le duc de Coislin, qui fut plus charitable, et qui le ramassa ; mais si furieux et si hors de soi de colère, que la carrossée fut quelque temps sans pouvoir apprendre à qui il en avoit. Mais le pis fut à la couchée. M. de Duras, qui ne craignoit personne, et qui avoit le bec aussi bon que Rose, en avoit fait le conte au roi et à toute la cour, qui en rit fort. Cela outra Rose à un point qu’il n’a depuis jamais approché de M. de Duras, et n’en a parlé qu’en furie, et quand quelquefois il hasardoit devant , le roi quelque lardon sur lui, le roi se mettoit à rire, et lui parloit du bourbier.
Sur la fin de sa vie, il avoit marié sa petite-fille fort riche, et qui attendoit encore de plus grands biens de lui, à Portail, qui longtemps depuis est mort premier président du parlement de Paris. Le mariage ne fut point concordant ; la jeune épouse, qui se sentoit riche parti, méprisoit son mari, et disait qu’au lieu d’entrer en quelque bonne maison elle étoit demeurée au portail. A la fin, le père, vieux conseiller de grand’chambre, et le fils firent leurs plaintes au bonhomme ; d’abord il n’en tint pas grand compte, et comme elles recommencèrent il leur promit de parler à sa petite-fille et n’en fit rien. A la fi,n, lassé de ces plaintes : « Vous avez toute raison, leur répondit-il en colère, c’est une impertinente, une coquine dont on ne peut venir à bout, et si j’entends encore parler d’elle, je l’ai résolu, je la déshériterai. » Ce fut la fin des
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plaintes. Rose étoit un petit homme ni gras ni maigre, avec un assez beau visage, une physionomie fine, des yeux perçants et pétillants d’esprit, un petit manteau, une calotte de satin sur ses cheveux presque blancs, un petit rabat uni presque d’abbé, et toujours son mouchoir entre son habit et sa veste. Il disoit qu’il étoit là plus près de son nez. Il m’avoit pris en amitié, se moquoit très librement des princes étrangers, de leurs rangs, de leurs prétentions, et appeloit toujours les ducs avec qui il étoit familier Votre Altesse Ducale : c’étoit pour rire de ces autres prétendues Altesses. Il étoit extrêmement propre et gaillard et plein de sens jusqu’à la fin : c’étoit une sorte de personnage.
Mort de Monsieur .
Le mercredi 8 juin, Monsieur vint de Saint-Cloud diner avec le roi à Marly, et, à son ordinaire, entra dans son cabinet lorsque le conseil d’État en sortit. Il trouva le roi chagrin de ceux que M. de Chartres donnoit exprès à sa fille, ne pouvant se prendre à lui directement. Il étoit amoureux de Mlle de Sery, fille d’honneur de Madame, et menoit cela tambour battant. Le roi prit son thème là-dessus, et fit sèchement des reproches à Monsieur de la conduite de son fils. Monsieur qui, dans la position où il étoit, n’avoit pas besoin de ce début pour se fâcher, répondit avec aigreur que les pères qui avoient mené de certaines vies avoient peu de grâce et d’autorité à reprendre leurs enfants. Le roi, qui sentit le poids de la réponse, se rabattit sur la patience de sa fille, et qu’au moins devoit-on éloigner de tels objets de ses yeux. Monsieur, dont la gourmette étoit rompue, le fit souvenir, d’une manière piquante, des façons qu’il avoit eues pour la reine avec ses maîtresses, jusqu’àleur faire faire les voyages dans son carrosse avec elle. Le roi outré renchérit, de sorte qu’ils se mirent tous deux à se parler à pleine tête.
A Marly, les quatre grands appartements en bas étoient pareils et seulement de trois pièces. La chambre du roi tenoit au petit salon, et étoit pleine de courtisans à ces heures-là pour voir passer le roi s’allant mettre à table ; et par de ces usages propres aux différents lieux, sans qu’on en puisse dire la
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cause, la porte du cabinet qui, partout ailleurs, étoit toujours fermée, demeuroit en tout temps ouverte à Marly hors le temps du conseil, et il n’y avoit dessus qu’une portière tirée que l’huissier ne faisoit que lever pour y laisser entrer. A ce bruit il entra, et dit au roi qu’on l’entendoit distinctement de sa chambre et Monsieur aussi, puis ressortit. L’autre cabinet du roi joignant le premier ne se fermoit ni de porte ni de portière, il sortoit dans l’autre petit salon, et il étoit retranché dans sa largeur pour la chaise percée du roi. Les valets intérieurs se tencient toujours dans ce second cabinet, qui ay oient entendu d’un bout à l’autre tout le dialogue que je viens de rapporter.
L’avis de l’huissier fit baisser le ton, mais n’arrêta pas les reproches, tellement que Monsieur, hors des gonds, dit au roi qu’en mariant son fils il lui avoit promis monts et merveilles, que cependant il n’en avoit pu arracher encore un gouvernement ; qu’il avoit passionnément désiré de faire servir son fils pour l’éloigner de ces amourettes, et que son fils l’avoit aussi fort souhaité, comme il le savoit de reste, et lui en avoit demandé la grâce avec instance ; que puisqu’il ne le vouloit pas, il ne s’entendoit point à l’empêcher de s’amuser pour se consoler. Il ajouta qu’il ne voyoit que trop la vérité de ce qu’on lui avoit prédit, qu’il n’auroit que le déshonneur et la honte de ce mariage sans en tirer jamais aucun profit. Le roi, de plus en plus outré de colère, lui repartit que la guerre l’obligeroit bientôt à faire plusieurs retranchements ; et que, puisqu’il se montroit si peu complaisant à ses volontés, il commenceroit par ceux de ses pensions avant que retrancher sur soi-même.
Là-dessus le roi fut averti que sa viande étoit portée. Ils sortirent un moment après pour se venir mettre à table, Monsieur d’un rouge enflammé, avec les yeux étincelants de colère. Son visage ainsi allumé fit dire à quelqu’une des dames qui étoient à table et à quelques courtisans derrière, pour chercher à parler, que Monsieur, à le voir, avoit grand besoin d’être saigné. On le disoit de même à Saint-Cloud, il y avoit quelque temps, U en crevoit de besoin, il l’avouoit même, le roi l’en avoit même pressé plus d’une fois malgré leurs piques. Tancrède, son premier chirurgien, étoit vieux, saignoit mal et l’avoit manqué. Il ne vouloit pas se faire
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saigner par lui, et pour ne point lui faire de peine il eut la bonté de ne vouloir pas être saigné par un autre, et d’en mourir. A ces propos de saignée, le roi lui en parla encore, et ajouta qu’il ne savoit à quoi il tenoit qu’il ne le menât dans sa chambre et qu’il ne le fît saigner tout à l’heure. Le dîner se passa à l’ordinaire, et Monsieur y mangea extrêmement, comme il faisoit à tous ses deux repas, sans j^arler du chocolat abondant du matin, et de tout ce qu’il avaloit de fruits, de pâtisserie, de confitures et de toutes sortes de friandises toute la journée, dont les tables de ses cabinets et ses poches étoient toujours remplies. Au sortir de table, le roi seul, Monseigneur avec Mme la princesse de Conti, Monseigneur le duc de Bourgogne seul, Mme la duchesse de Bourgogne avec beaucoup de dames, allèrent séparément à Saint- Germain voir le roi et la reine d’Angleterre. Monsieur, qui avoit amené Mme la duchesse de Chartres de Saint-Cloud dîner aveclerpi, la mena aussi à Saint-Germain, d’où il partit pour retourner à Saint-Cloud avec elle, lorsque le roi arriva à Saint-Germain.
Le soir après le souper, comme le roi étoit encore dans son cabinet avec Monseigneur et les princesses comme à Versailles, Saint-Pierre arriva de Saint-Cloud qui demanda à parler au roi de la part de M. le duc de Chartres. On le fit entrer dans le cabinet, où il dit au roi que Monsieur avoit eu une grande foiblesse en soupant, qu’il avoit été saigné, qu’il étoit mieux, mais qu’on lui avoit donné de l’émétique. Le fait étoit qu’il soupaà son ordinaire avec les dames qui étoient à Saint-Cloud. Vers l’entremets, comme il versoit d’un vin de liqueur à Mme de Bouillon, on s’aperçut qu’il balbutioit et qu’il montroit quelque chose de la main. Comme il lui arrivoit quelquefois de leur parler espagnol, quelques dames lui demandèrent ce qu’il disoit, d’autres s’écrièrent'; tout cela en un instant, et il tomba en apoplexie sur M, le duc de Chartres qui le retint. On l’emporta dans le fond de son appartement, on le secoua, on le promena, on le saigna beaucoup, on lui donna force émétique, sans en tirer presque aucun signe de vie,
A cette nouvelle, le roi, qui pour de riens accouroit chez Monsieur, passa chez Mme de Maintenon qu’il fit éveiller ; il fut un quart d’heure avec elle, puis sur ie minuit rentrant
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chez lui, il commanda ses carrosses tout prêts, et ordonna au marquis de Gesvres d’aller à Saint-Cloud et, si Monsieur étoit plus mal, de revenir l’éveiller pour y aller, et se coucha. Outre la situation en laquelle ils se trouvoient ensemble, je pense que le roi soupçonna quelque artifice pour sortir de ce qui s’étoit passé entre eux, qu’il alla en consulter Mme de Maintenon, et qu’il aima mieux manquer à toute bienséance que de hasarder d’en être la dupe. Mme de Maintenon n’aimoit pas Monsieur ; elle le craignoit. Il lui rendoit peu de devoirs, et avec toute sa timidité et sa plus que déférence, il lui étoit échappé des traits sur elle plus d’une fois avec le roi, qui marquoient son mépris, et la honte qu’il avoit de l’opinion publique. Elle n’ étoit donc pas pressée de porter le roi à lui rendre, et moins encore de lui conseiller de voyager la nuit, de ne se point coucher, et d'être témoin d’un aussi triste spectacle et si propre à toucher et à faire rentrer en soi-même ; et qu’elle espéra que, si la chose alloit vite, le roi se l’épargneroit ainsi.
Un moment après que le roi fut au lit, arriva un page de Monsieur. Il dit au roi que Monsieur étoit mieux, et qu’il venoit demander à M. le prince de Conti de l’eau de Schaffouse, qui est excellente pour les apoplexies. Une heure et demie après que le roi fut couché, Longueville arriva de la part de M. le duc de Chartres, qui éveilla le roi, et qui lui dit que l’émétique ne faisoit aucun effet, et que Monsieur étoit fort mal. Le roi se leva, partit et trouva le marquis de Gesvres en chemin qui l’alloit avertir ; il l’arrêta et lui dit les mêmes nouvelles. On peut juger quelle rumeur et quel désordre cette nuit à Marly, et quelle horreur à Saint-Cloud, ce palais des délices. Tout ce qui étoit à Marly courut comme il put à Saint-Cloud ; on ^’embarquoit avec les plus tôt prêts ; et chacun, hommes et femmes, se jetoient et s’entassoient dans les carrosses sans choix et sans façon. Monseigneur alla avec Mme la Duchesse. Il fut si frappé, par rapport à l’état duquel il ne faisoit que sortir, que ce fut tout ce que put faire un écuyer de Mme la Duchesse, qui se trouva là, de le traîner et le porter presque et tout tremblant dans le carrosse. Le roi arriva à Saint-Cloud avant trois heures du matin. Monsieur n’avoit pas eu un moment de connoissance depuis qu’il s’étoit trouvé mal. Il n’en eut qu’un rayon d’un instant, tandis — -r--- , ■■■ - AA r^=
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que sur le matin le P. du Trévoux étoit allé dire la messe, et ce rayon même ne revint plus.
Les spectacles les plus horribles ont souvent des instants de contrastes ridicules. Le P. du Trévoux revint et crioit à Monsieur : « Monsieur, ne connoissez-vous pas votre confesseur ? Ne connoissez-vous pas le bonpetit père du Trévoux qui vous parle ? » et fit rire assez indécemment les moins affligés.
Le roi le parut beaucoup ; naturellement il pleuroit aisément, il étoit donc tout en larmes. Il n’avoit jamais eu lieu que d’aimer Monsieur tendrement; quoique mal ensemble depuis deux mois, ces tristes moments rappellent toute la tendresse ; peut-être se reprochoit-il d’avoir précipité sa mort par la scène du matin ; enfin il étoit son cadet de deux ans, et s’étoit toute sa vie aussi bien porté que lui et mieux. Le roi entendit la messe à Saint-Cloud, et sur les huit heures du matin, Monsieur étant sans aucune espérance, Mme de Maintenon et Mme la duchesse de Bourgogne l’engagèrent de n’y pas demeurer davantage, et revinrent avec lui dans son carrosse. Comme il alloit partir et qu’il faisoit quelques amitiés à M. de Chartres, en pleurant fort tous deux ce jeune prince sut profiter du moment. « Eh ! sire, que deviendrai-je? lui dit-il en lui embrassant les cuisses; je perds Monsieur, et je sais que vous ne m’aimez point. » Le roi surpris et fort touché l’embrassa, et lui. dit tout ce qu’il put de tendre. En arrivant à Marly, il entra avec Mme la duchesse de Bourgogne chez Mme de Maintenon. Trois heures après, M. Fagon, à qui le roi avoit ordonné de ne point quitter Monsieur qu’il ne fût mort ou mieux, ce qui ne pouvoit arriver que par miracle, lui dit dès qu’il l’aperçut : « Eh bien ! monsieur Fagon, mon frère est mort ? — Oui, sire répondit-il, nul remède n’a pu agir. » Le roi pleura beaucoup. On le pressa de manger un morceau chez Mme de Maintenon, mais il voulut dîner à l’ordinaire avec les dames, et les larmes lui coulèrent souvent pendant le repas, qui fut court, après lequel il se renferma chez Mme de Maintenon jusqu’à sept heures, qu’il alla faire un tour dans ses jardins. Il travailla avec Chamillart, puis avec Pontchartrain pour le cérémonial de la mort de Monsieur, et donna là-dessus ses ordres à Desgranges, maître des cérémonies, Dreux, grand maître, étant : -= 45 " -
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à l’armée d’Italie. Il soupa une heure plus tôt qu’à l’ordinaire et se coucha fort tôt après. Il a voit eu sur les cinq heures la visite du roi et de la reine d’Angleterre, qui ne dura qu’un moment.
Au départ du roi la foule s’écoula de Saint-Cloud peu à peu, en sorte que Monsieur mourant, jeté sur un lit de repos dans son cabinet, demeura exposé aux marmitons et aux bas officiers, qui la plupart, par affection ou par intérêt, étoient fort affligés. Les, premiers officiers et autres qui perdoient charges et pensions faisoient retentir l’air de leurs cris, tandis que toutes ces femmes qui étoient à Saint-Cloud, et qui perdoient leur considération et tout leur amusement, couroient çà et là, criant échevelées comme des bacchantes. La duchesse de La Ferté, de la seconde fille de qui on a vu plus haut l’étrange mariage, entra dans ce cabinet, où considérant attentivement ce pauvre prince qui palpitoit encore : « Pardi, s’écria-t-elle dans la profondeur de ses réflexions, voilà une fille bien mariée ! — Voilà qui est bien important aujourd’hui, lui répondit Châtillon qui perdoit tout lui-même, que votre fille soit bien ou mal mariée ! »
Madame étoit cependant dans son cabinet qui n’avoit jamais eu ni grande affection ni grande estime pour Monsieur, mais qui sentoit sa perte et sa chute, et qui s’écrioit dans sa douleur de toute sa force : « Point de couvent ! qu’on ne me parle point de couvent ! je ne veux point de couvent. » La bonne princesse n’avoit pas perdu le jugement : elle savoit que, par son contrat de mariage, elle devoit opter, devenant veuve, un couvent, ou l’habitation du château de Montargis. Soit qu’elle crût sortir plus aisément de l’un que de l’autre, soit que sentant combien elle avoit à craindre du roi, quoiqu’elle ne sût pas encore tout, et qu’il lui eût fait les amitiés ordinaires en pareille occasion, elle eut encore plus de peur du couvent. Monsieur étant expiré, elle monta en carrosse avec ses dames, et s’en alla à Versailles suivie de M. et de Mme la duchesse de Chartres, et de toutes les personnes qui étoient à eux.
Le lendemain matin, vendredi, M. de Chartres vint chez le roi, qui étoit encore au lit et qui lui parla avec beaucoup d’amitié. Il lui dit qu’il falloit désormais qu’il le regardât comme son père ; qu’il atiroit soin de sa grandeur et de ses
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intérêts : qu’il oublioit tous les petits sujets de chagrin qu’il avoit eus contre lui ; qu’il espéroit que de son côté il les oublieroit aussi ; qu’il le prioit que les avances d’amitié qu’il lui faisoit servissent à l’attacher plus à lui, et à lui redonner son cœur comme il lui redonnoit le sien. On peut juger si M, de Chartres sut bien répondre.
Mort et aventures de Vatteviîîe.
La mort de l’abbé de Vatteville fit moins de bruit, mais le prodige de sa vie mérite de n’être pas omis. Il étoit frère du baron de Vatteville, ambassadeur d’Espagne en Angleterre, qui fit à Londres, le 10 octobre 1661, une espèce d’affront au comte, depuis maréchal d’Estrades, ambassadeur de France, pour la préséance, dont les suites furent si grandes, et qui finirent par la déclaration que fit au roi lç comte de Fuentès, ambassadeur extraordinaire d’Espagne, envoyé exprès, que les ambassadeurs d’Espagne, en quelque cour que ce fût, n’entreroient jamais en concurrence avec les ambassadeurs de France. Cela se passa le 24 mars 1662, en présence de toute la cour et de vingt-sept ministres étrangers, dont on tira acte.
Ces Vatteville sont des gens de qualité de Franche-Comté. Ce cadet-ci se fit chartreux de bonne heure, et après sa profession fut ordonné prêtre. Il avoit beaucoup d’esprit, mais un esprit libre, impétueux, qui s’impatienta bientôt du joug qu’il avoit pris. Incapable de demeurer plus longtemps soumis à de si gênantes observances, il songea à s’en affranchir. Il trouva moyen d’avoir des habits séculiers, de l’argent, des pistolets, et un cheval à peu de distance. Tout cela peut-être n’avoit pu se pratiquer sans donner quelque soupçon. Son prieur en eut, et avec un passe-partout va ouvrir sa cellule, et le trouve en habit séculier sur une échelle, qui alloit sauter les murs. Voilà le prieur à crier ; l’autre, sans s’émouvoir, le tue d’un coup de pistolet, et se sauve. A deux ou trois journées de là, il s’arrête pour dîner à un méchant cabaret seul dans la campagne, parce qu’il évitoit tant qu’il pouvoit de s'arrêter dans des lieux habités, met pied à terre, demande ce qu’il y a au logis. L’hôte lui répond : « Un gigot et un chapon. — Bon, répond mon défroqué, mettez-les à la broche. »
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L’hôte lui veut remontrer que c’est trop des deux pour lui seul, et qu’il n’a que cela pour tout chez lui. Le moine se fâche, et dit qu’en payant c’est bien le moins d’avoir ce qu’on veut, et qu’il a assez bon appétit pour tout manger. L’hôte n’ose répliquer, et embroche. Comme ce rôti s’en alloit cuit, arrive un autre homme à cheval, seul aussi, pour dîner dans ce cabaret. Il en demande, il trouve qu’il n’y a quoi que ce soit que ce qu’il voit prêt à être tiré de la broche. Il demande combien ils sont là-dessus, et se trouve bien étonné que ce soit pour un seul homme. Il propose en payant d’en manger sa part, et est encore plus surpris de la réponse de l’hôte, qui l’assure qu’il en doute à l’air de celui qui a commandé le dîner. Là-dessus le voyageur monte, parle civilement à Vatteville, et le prie de trouver bon que, puisqu’il n’y a rien dans le logis que ce qu’il a retenu, il puisse, en payant, dîner avec lui. Vatteville n’y veut pas consentir; dispute, elle s’échauffe ; bref, le moine en use comme avec son prieur, et tue son homme d’un coup de pistolet. Il descend après tranquillement, et au milieu de l’effroi de l’hôte et de l’hôtellerie, se fait servir le gigot et le chapon, les mange l’un et l’autre jusqu’aux os, paye, remonte à cheval et tire pays.
Ne sachant que devenir, il s’en va en Turquie, et pour le faire court se fait circoncire, prend le turban, s’engage dans la milice. Son reniement l’avance, son esprit et sa valeur le distinguent, il devient bacha, et l’homme de confiance en Morée, où les Turcs faisoient* la guerre aux Vénitiens. Il leur prit des places, et se conduisit si bien avec les Turcs, qu’il se crut en état de tirer parti de sa situation, dans laquelle il ne pouvoit se trouver à son aise. Il eut des moyens de faire parler au généralissime de la république, et de faire son marché avec lui. Il promit verbalement de livrer plusieurs places et force secrets desTurcs, moyennant qu’on lui rapportât, en toutes les meilleures formes, l’absolution du pape de tous les méfaits de sa vie, de ses meurtres, de son apostasie, sûreté entière contre les chartreux, et de ne pouvoir être remis dans aucun autre ordre, restitué plénièrement au siècle avec les droits de ceux qui n’en sont jamais sortis, et pleinement à l’exercice de son ordre de prêtrise, et pouvoir de posséder tous bénéfices quelconques. Les Vénitiens y trouvèrent trop bien leur compte pour s’y épargner, et le pape ; - = 48 — -
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crut l’intérêt de l’Église assez grand à favoriser les chrétiens contre les Turcs ; il accorda de bonne grâce toutes les demandes du bacha. Quand il fut bien assuré que toutes les expéditions en étoient arrivées au généralissime en la meilleure forme, il prit si bien ses mesures qu’il exécuta parfaitement tout ce à quoi il s’étoit engagé envers les Vénitiens. Aussitôt après, il se jeta dans leur armée, puis sur un de leurs vaisseaux qui le porta en Italie. Il fut à Rome, le pape le reçut bien mK et pleinement assuré, il s’en revint en Franche-Comté dans sa famille, et se plaisoit à morguer les chartreux.
Ninon de VEnclos.
Ninon, courtisane fameuse, et depuis que l’âge lui eut fait quitter le métier, connue sous le nom de Mlle de l’Enclos, fut un exemple nouveau du triomphe du vice conduit avec esprit, et réparé de quelque vertu. Le bruit qu’elle fit, et plus encore le désordre qu’elle causa parmi la plus haute et la plus brillante jeunesse, força l’extrême indulgence que, non sans cause, la reine mère aVbit pour les personnes galantes et plus que galantes, de lui envoyer un ordre de se retirer dans un couvent. Un de ces exempts de Paris lui porta la lettre de cachet, elle la lut, et remarquant qu’il n’y avoit pas de couvent désigné en particulier: « Monsieur, dit-elle à l’exempt sans se déconcerter, puisque la reine a tant de bonté pour moi que me laisser le choix du couvent où elle veut que je me retire, je vous prie de lui dire que je choisis celui des grands cordeliers de Paris, » et lui rendit la lettre de cachet avec une belle révérence. L’exempt, stupéfait de cette effronterie sans pareille, n’eut pas un mot à répliquer, et la reine la trouva si plaisante qu’elle la laissa en repos. Jamais Ninon n’ avoit qu’un amant à fois, mais des adorateurs en foule, et quand elle se lassoit du tenant, elle le lui disoit franchement, et en prenoit un autre. Le délaissé avoit beau gémir et parler, c’étoit un arrêt ; et cette créature avoit usurpé un tel empire qu’il n’eût osé se prendre à celui qui le supplantoit, trop heureux encore d’être admis sur le pied d’ami de la maison. Elle a quelquefois gardé à son tenant, quand il lui plaisoit fort, fidélité entière pendant toute une campagne.
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La Châtre, sur le point de partir, prétendit être de ces heureux distingués. Apparemment que Ninon ne lui promit pas bien nettement. Il fut assez sot, et il l’étoit beaucoup et présomptueux à l’avenant, pour lui en demander un billet. Elle le lui fit. Il l’emporta et s’en vanta fort. Le billet fut mal tenu, et à chaque fois qu’elle y manquait : « Oh ! le bon billet, s’écrioit-elle, qu’a là La Châtre ! » Son fortuné à la fin lui demanda ce que cela vouloit dire, elle le lui expliqua ; il le conta, et accabla La Châtre d’un ridicule qui gagna jusqu’à l’armée où il étoit.
Ninon eut des amis illustres de toutes sortes, et eut tant d’esprit qu’elle se les conserva tous, et qu’elle les tint unis entre eux, ou pour le moins sans le moindre bruit. Tout se passoit chez elle avec un respect et une décence extérieure que les plus hautes princesses soutiennent rarement avec des foiblesses. Elle eut de la sorte pour amis tout ce qu’il y avoi^ de plus trayé et de plus élevé à la cour, tellement qu’il devint à la mode d’être reçu chez elle, et qu’on avoit raison de le désirer par les liaisons qui s’y formoient. Jamais ni jeu, ni ris élevés, ni disputes, ni propos de religion ou de gouvernement ; beaucoup d’esprit et fort orné, des nouvelles anciennes et modernes, des nouvelles de galanteries, et toutefois sans ouvrir la porte à la médisance, tout y étoit délicat, léger, mesuré, et formoit les conversations qu’elle sut soutenir par son esprit, et par tout ce qu’elle savoit de faits de tout âge. La considération, chose étrange, qu’elle s’étoit acquise, le nombre et la distinction de ses amis et de ses connoissances [continuèrent] quand les charmes cessèrent de lui attirer du monde, quand la bienséance et la mode lui défendirent de jË>1us mêler le corps avec l’esprit. Elle savoit toutes les intrigues de l’ancienne et de la nouvelle cour, sérieuses et autres ; sa conversation étoit charmante ; désintéressée, fidèle, secrète, sûre au dernier point, et, à la foiblesse près, dn pouvoit dire qu’elle étoit vertueuse et pleine de probité. Elle a souvent secouru ses amis d’argent et de crédit, est entrée pour eux dans des choses importantes, a gardé très fidèlement des dépôts d’argent et des secrets considérables qui lui étoient confiés. Tout cela lui acquit de la réputation et une considération tout à fait singulière.
Elle avoit été amie intime de Mme de Maintenon, tout le
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temps que celle-ci demeura à Paris. Mme de Maintenon n’aimoit pas qu’on lui parlât d’elle, mais elle n’osoit la désavouer. Elle lui a écrit de temps en temps jusqu’à sa mort avec amitié. L’Enclos, car Ninon avoit pris ce nom depuis qu’elle eut quitté le métier de sa jeunesse longtemps poussée, n’y étoit pas si réservée avec ses amis intimes, et quand il lui est arrivé de s’intéresser fortement pour quelqu’un ou pour quelque chose, ce qu’elle savoit rendre rare et bien ménager, elle en écrivoit à Mme de Maintenon qui la servoit efficacement et avec promptitude ; mais depuis sa grandeur, elles ne se sont vues que deux ou trois fois, et bien en secret. L’Enclos avoit des reparties admirables. Il y en a deux entre autres au dernier maréchal de Choiseul, qui ne s’oublient point : l’une est une correction excellente, l’autre un tableau vif d’après nature. Choiseul, qui étoit de ses anciens amis, avoit été galant et bien fait. Il étoit mal avec M. de Louvois, et il déploroit sa fortune lorsque le roi le mit, malgré le ministre, de la promotion de l’ordre de 1688. Il ne s’y attendoit en façon du monde, quoique de la première naissance et des plus anciens et meilleurs lieutenants généraux. Il fut donc ravi de joie, et se regardoit avec plus que de la complaisance paré de son cordon bleu. L’Enclos l’y surprit deux ou trois fois. A la fin impatientée : « Monsieur le comte, lui dit-elle devant toute la compagnie, si je vous y prends encore, je vous nommerai vos camarades. » Il y en avoit eu en effet plusieurs à faire pleurer, mais quels et combien en comparaison dé ceux de 1724, et de quelques autres encore depuis ! Le bon maréchal étoit toutes les vertus mêmes, mais peu réjouissantes et avec peu d’esprit. Après une longue visite l’Enclos bâille, le regarde, puis s’écrie :
« Seigneur, que de vertus vous me faites haïr ! »
qui est un vers de je ne sais plus quelle pièce de théâtre. On peut juger de la risée et du scandale. Cette saillie pourtant ne les brouilla point. L’Enclos passa de beaucoup quatre-vingts ans, toujours saine, visitée, considérée. Elle donna à Dieu ses dernières années, et sa mort fit une nouvelle. La singularité unique de ce personnage m’a fait étendre sur elle.
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Bataille de Ramillies.
Le roi n’avoit rien tant recommandé au maréchal de Villeroy que de ne rien oublier pour ouvrir la campagne par une bataille. Il commençoit à sentir le poids de la guerre ; il avoit dès lors envie de la terminer, mais il vouloit donner la paix et non la recevoir. Il espéroit tout de ses généraux et de ses troupes ; les succès d’Italie et du Rhin sembloient lui répondre de ceux de ses autres entreprises ; il aimait assez Villeroy pour vouloir qu’il cueillît des lauriers. Il partit à la mi-avril pour retourner en Flandre, et depuis son départ jusqu’à l’assemblée de son armée, le roi le pressa sans cesse d’exécuter ce qu’il lui avoit si expressément ordonné.
Le génie court et superbe de Villeroy se piqua de ces ordres si réitérés. Il se figura que le roi doutoit de son courage puisqu’il jugeoit nécessaire de l’aiguillonner si fort ; il résolut de tout hasarder pour le satisfaire, et lui montrer qu’il ne méritoit pas de si durs soupçons. En même temps que le roi vouloit une bataille en Flandre, il se vouloit mettre en état de la gagner. Dès que les lignes du Rhin furent prises et le fort Louis dégagé, le roi envoya ordre à Marsin de prendre dix-huit bataillons et vingt escadrons de son armée, laissant le reste à Villars, et de venir sur la Moselle où il trouveroit vingt autres escadrons et de marcher avec le tout en Flandre joindre le maréchal de Villeroy ;et à celui-ci de ne rien entreprendre avant cette jonction faite. Cette défense fut réitérée au maréchal de Villeroy par quatre courriers de suite coup sur coup, sur ce que ses réponses montroient que, piqué de toutes les instances qui lui avoient été redoublées pour donner promptement une bataille, il la vouloit brusquer sans attendre ce secours. J’insiste ici sur ce point, parce qu’il fut celui de la division mortelle d’entre le maréchal et Chamillart, et que ce dernier me montra les lettres originales du roi et de lui au maréchal et les réponses de ce dernier#depuis l’ouverture de la campagne et quelques-unes même dès auparavant. Mais il ne s’agit pas encore de cette querelle.
Villeroy donc poussa sa pointe malgré les ordres d’attendre Marsin. Marlborough avoit passé la mer de bonne heure, toutes ses troupes ne l’avoient pas joint. Villeroy en avoit 52 -«»■■■■■, ■, ,^-r
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plus que lui. Cette raison lui donna de la confiance, il ne douta point du succès ; il n’en voulut partager l’honneur avec personne, non seulement avec Marsin et les troupes qu’il lui amenoit, mais avec l’électeur même, qui pourtant commandoit l’armée et que le maréchal avoit laissé à Bruxelles sans lui faire part de son dessein. Il s’avança donc, le 21 mai, vers l’endroit où l’année précédente Roquelaure avoit laissé percer nos lignes. Sur l’avis de la marche et de l’approche de Marlborough, il fit un mouvement pour l’attendre, puis, le 24 au matin, jour de la Pentecôte, un second pour se poster dans un terrain où feu M. de Luxembourg n’avoit jamais voulu s’exposer à combattre. Lui-mê^ie en avoit été témoin, mais son sort et celui de la France étoit qu’il l’oubliât. Il le manda par un courrier avant de prendre ce poste. M. le duc d’Orléans prédit à qui le voulut entendre qu’il y seroit battu s’il y tenoit ou y souffroit une action ; que M. de Luxembourg n’avoit jamais voulu s’y commettre ; et que sur le lieu même il lui en avoit expliqué et montré les raisons que ce prince rendit fort bien. Il ne fut que trop bon prophète.
Villeroy mit donc la maison du roi et deux brigades de cavalerie de suite entre les villages de Taviers et de Ramillies. Taviers couvroit le flanc de la maison du roi. Sa situation étoit sur un penchant près de la Méhaigne qui formoit un marais derrière, et dans ce village il mit le comte de la Mothe avec six bataillons de l’électeur et trois régiments de dragons. Il établit dans celui de Ramillies vingtquatre pièces de canon soutenues de vingt bataillons, qui le furent ensuite d’un plus grand corps d’infanterie. Il en prit lesurplus pour occuper le terrain qui s’étendoit vers le village de Neuféglise, laissa la droite de sa seconde ligne dans son ordre naturel, et porta son aile gauche devant un marais très difficile qui s’étendoit au delà de cette aile, laquelle se trouvoit à peu près en ligue avec la droite. Comme il achevoit ses dispositions, l’électeur à peine averti arriva au grand galop de Bruxelles. Il avoit grand lieu de se plaindre, et peut-être encore de blâmer ce qui se faisoit : mais il n’étoit pas temps. Il n’y avoit que celui d’achever ce qui étoit commencé ; à quoi il se prêta sans humeur et de bonne grâce en attendant un autre loisir. •
Il étoit deux heures après midi quand l’armée ennemie,
arrivée en bel ordre en présence, commença à essuyer le canon de Ramillies. Il obligea leurs troupes à faire halte pour attendre le leur qui, fort promptement après, se trouva en batterie. La canonnade dura bien une heure. Ils marchèrent ensuite à Taviers avec du canon. Ils y trouvèrent moins de résistance qu’à leur droite, ils s’en rendirent maîtres. Dès ce moment, ils firent marcher leur cavalerie. Ils s etoient aperçus fort à temps que le marais qui couvroit notre gauche empêcheroit les deux ailes des deux armées de se pouvoir joindre. Ils avoient fait couler toute la leur derrière leur centre, en avoient formé plusieurs lignes les unes sur les autres, mais sans confusion, derrière leui^. gauche, eurent ainsi toute la cavalerie de leur armée vis-à-vis notre droite et en état de s’en servir, tandis que toute la moitié de la nôtre demeura inutile dans un poste où elle ne pouvoit rien faire. Elle avoit vu toute celle des ennemis disparoître de devant elle entièrement ; ce mouvement, qui devoit lui servir d’exemple, ne l’ébranla point. Gassion qui îa commandoit, comme l’ancien lieutenant général de notre gauche, s’en tourmenta fort, mais sans succès. Il lui étoit ordonné de ne bouger de là sans ordre : il eut beau envoyer des aides de camp, nul ordre ne lui parvint.
Guiscard, l’ancien lieutenant général de la droite, la fit ébranler au mouvement des ennemis. La maison du roi et la première ligne de la cavalerie de cette aile fit une charge vigoureuse. Les escadrons rouges de la maison du roi percèrent trois lignes de cavalerie qui s’ouvrirent, tandis que leur droite emporta la première ligne. Les rouges gagnèrent plus de cinq cents pas de terrain. Ils chargèrent encore tout de suite avec succès des escadrons qui les vouloient prendre en flanc. Ils se rallièrent après en faisant demi-tour à droite, et en chargèrent encore six autres. Ils trouvèrent après une quatrième ligne devant eux, et furent en même temps pris par derrière. Cette aventure étoit arrivée plus tôt à eux qu’à leur droite, qui ne put ainsi leur donner de secours. Le même malheur étoit arrivé à leur gauche. Les ennemis qui avoient là ligne sur ligne ne firent partout que s’ouvrir pour laisser engager la nôtre bien avant, et se refermer ensuite et la prendre par devant et par derrière. Plus de protection du village deTaviers, dont les ennemis, comme je l’ai dit, s’étoient rendus maîtres,
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et se servoient au contraire de notre canon sur nous, et le village de Ramillies trop éloigné. Ce fut donc pour nos troupes à repasser, qui put, un petit marais dont le milieu étoit difficile, et dont chacun ne se seroit tiré sans un peloton d’infanterie qui, de soi-même- et' sans ordre, se détacha, se posta sur le bord, et protégea de son feu ceux qui purent repasser.
Le désordre et l’inégalité de cette charge donna lieu à de grands inconvénients et à diverses plaintes fâcheuses. Ce qui demeura ensemble ou se rallia de la maison du roi demeura en bataille derrière le village de Ramillies. Le feu y fut prodigieux. Nos troupes pénétrèrent jusqu’au centre des ennemis ; mais leur grand nombre les rechassa bien vite; et, dans ce désordre, ils emportèrent le village de Ramillies, et eurent tout le canon que nous y avions mis. Le duc de Guiche, à la tête du régiment des gardes, s’y défendit quatre heures durant, et y fit des prodiges. La seconde ligne de cavalerie de la droite, presque toute bavaroise ou walione, avoit refusé tout net au duc de Villeroy et à Sousternon, lieutenants généraux, de soutenir la première, et demeura sans rien faire. Toute notre gauche resta inutile, le nez dans ce marais, et personne vis-à-vis d’elle, sans branler de ce poste ; notre droite, tout à fait rompue, le centre enfoncé, et l’infanterie qui avoit presque toute combattu, rebutée. L’électeur se porta partout avec une grande valeur. Le maréchal de Villeroy couroit éperdu et ne savoit remédier à ce qui coup sur coup arrivoit de sinistre. Il montra de la valeur, mais ce fut tout. On n’en doutoit pas, ni qu’il fût en lui d’y mettre autre chose. Il ne fut donc plus question que de se retirer.
La retraite commença dans un grand ordre; mais bientôt la nuit survint qui mit la cohfusion. La cavalerie de la gauche rompit l’infanterie, en pressant trop sa marche qui dura toute la nuit. Le défilé de Judoigne se trouva tellement engorgé des gros bagages et de quelques menus, et de ce qu’on avoit pu retirer d’artillerie, que tout y fut pris. Enfin l’armée arriva à Louvain ; mais on ne se crut en sûreté qu’après avoir passé le canal de Wilworde, sans néanmoins que les ennemis eussent suivi de trop près.
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Curiosités sur l'avertir.
M. le duc d’Orléans étoit curieux de toutes sortes d’arts et de sciences, et, avec infiniment d’esprit, avoit eu toute sa vie la faiblesse si commune à la cour des enfants d’Henri II, que Catherine de Médicis avoit entre autres maux apportée d’Italie . Il avoit tant qu’il avoit pu cherché à voir le diable, sans y avoir pu parvenir, à ce qu’il m’a souvent dit, et à voir des choses extraordinaires, et savoir l’avenir. La Sery avoit une petite fille chez elle de huit ou neuf ans, qui y étoit née et n’en étoit jamais sortie, et qui avoit l’ignorance et la simplicité de cet âge et de cette éducation. Entre autres fripons de curiosités cachées, dont M. le duc d’Orléans avoit beaucoup vu en sa vie, on lui en produisit un, chez sa maîtresse, qui prétendit faire voir dans un verre rempli d’eau tout ce qu’on voudroit savoir. Il demanda quelqu’un de jeune et d’innocent pour y regarder, et cette petite fille s’y trouva propre. Ils s’amusèrent donc à vouloir savoir ce qui se passoit alors même dans des lieux éloignés, et la petite fille voyoit, et rendoit ce qu’elle voyait à mesure. Cet homme prononçoit tous bas quelque chose sur ce verre rempli d’eau, et aussitôt on y regardoit avec succès.
Les duperies que M. le duc d’Orléans avoit souvent essuyées l’engagèrent à une épreuve qui pût le rassurer. Il ordonna tout bas à un de ses gens, à l’oreille, d’aller sur-lechamp à quatre pas de là, chez Mme de Nancré, de bien examiner qui y étoit, ce qui s’y faisoit, la position et l’ameublement de la chambre, et la situation de tout ce qui s’y passoit, et, sans perdre un moment ni parler à personne, de le lui venir dire à l’oreille. En un tourne-main la commission fut exécutée, sans que personne s’aperçût de ce que c’étoit, et la petite fille toujours dans la chambre. Dès que M. le duc d’Orléans fut instruit, il dit à la petite fille de regarder dans le verre qui étoit chez Mme de Nancré et ce qui s’y passoit. Aussitôt elle leur raconta mot pour mot tout ce qu’y avoit vu celui que M. le duc d’Orléans y avoit envoyé. La description des visages, des figures, des vêtements, des gens qui y étoient, leur situation dans la chambre, les gens qui jouoient à deux tables différentes, ceux qui régardoient ou qui causoient assis ou ■ ■-,:=-.=:z= 56 - ■ -
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debout, la disposition des meubles, en un mot tout. Dans l’instant M. le duc d’Orléans y envoya Nancré, qui rapporta avoir tout trouvé comme la petite fille l’avoit dit, et comme le valet quijr avoit été d’abord l’avoit rapporté à l’oreille de M. le duc d’Orléans.
Il ne meparloit guère de ces choses-là, parce que jeprenois liberté de lui en faire honte. Je pris celle de le pouiller à ce récit et de lui dire ce que je crus le pouvoir détourner d’ajouter foi et de s’amuser à ces prestiges, dans un temps surtout où il devoit avoir l’esprit occupé de tant de grandes choses. « Ce n’est pas tout, me dit-il : et je ne vous ai conté cela que pour venir au reste ; » et tout de suite me conta que, encouragé par l’exactitude de ce que la petite fille avoit vu de la chambre de Mme de Nancré, il avoit voulu voir quelque chose de plus important, et ce qui se passeroit à la mort du roi, mais sans en rechercher le temps qui ne se pouvoit voir dans ce verre. Il le demanda donc tout de suite à la petite fille, qui n’avoit jamais ouï parler de Versailles, ni vu personne que lui de la cour. Elle regarda et leur expliqua longuement tout ce qu’elle voyoit. Elle fit avec justesse la description de la chambre du roi à Versailles, et de l’ameublement qui s’y trouva en effet à sa mort. Elle le dépeignit parfaitement dans son lit, et ce qui étoit debout auprès du lit ou de la chambre, un petit enfant avec l’ordre tenu par Mme de Ventadour, sur laquelle elle s’écria parce qu’elle l’a voit vue chez Mlle de Sery. Elle leur fit connoître Mme de Maintenon, la figure singulière de Fagon, Madame, Mme la duchesse d’Orléans, Mme la Duchesse, Mme la princesse de Conti ; elle s’écria sur M. le duc d’Orléans ; en un mot, elle leur fit connoître ce qu’elle voyoit là de princes et de domestiques, seigneurs ou valets. Quand elle eut tout dit, M. le duc d’Orléans, surpris qu’elle ne leur eût point fait connoître Monseigneur, Mgr le duc de Bourgogne, Mme la duchesse de Bourgogne, ni M. le duc de Berry, lui demanda si elle ne voyoit point des figures de telle façon. Elle répondit constamment que non, et répéta celles quelle voyoit. C’est ce que M. le duc d’Orléans ne pouvoit comprendre et dont il s’étonna fort avec moi, et en rechercha vainement la raison. L’événement l’expliqua. On étoit lors en 1706. Tous quatre étoient alors pleins de vie et de santé, et tous quatre étoient morts avant le roi. Ce fut la même chose 57 r—
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de M. le Prince, de M. le Duc et de M. le prince de Contî qu’elle ne vit point, et vit les enfants des deux derniers, M. du Maine, les siens, et M. le comte de Toulouse. Mais jusqu’à l’événement cela demeura dans l’obscurité.
Cette curiosité achevée, M. le duc d’Orléans voulut savoir ce qu’il deviendroit. Alors ce ne fut plus dans le verre. L’homme qui étoit là lui offrit de le lui montrer comme peint sur la muraille de la chambre, pourvu qu’il n’eût point de peur de s’y voir ; et au bout d’un quart d’heure de quelques simagrées devant eux tous, la figure de M. le duc d’Orléans, vêtu comme il l’étoit alors et dans sa grandeur naturelle, parut tout à coup sur la muraille comme en peinture, avec une couronne fermée sur la tête. Ellen’étoit ni de France, ni d’Espagpe, ni d’Angleterre, ni impériale. M. le duc d’Orléans, qui la considéra de tous ses yeux, ne put jamais la deviner ; il n’en avoit jamais vu de semblable. Elle n’avoit que quatre cercles, et rien au sommet. Cette couronne lui couvroit la tête.
De l’obscurité précédente et de celle-ci, je pris occasion de lui remontrer la vanité de ces sortes de curiosités, les justes tromperies du diable que Dieu perqiet pour punir des curiosités qu’il défend, le néant et les ténèbres qui, en résultent au lieu de la lumière et de la satisfaction qu’on y recherche. Il étoit assurément alors bien éloigné d’être régent du royaume et de l’imaginer. C’étoit peut-être ce que cette couronne singulière lui annonçoit. Tout cela s’étoit passé à Paris chez sa maîtresse, en présence de leur plus étroit intrinsèque, la ' veille du jour qu’il me le raconta, et je l’ai trouvé si extraordinaire que je lui ai donné place ici, non pour l’approuver mais pour le rendre.
Retraite et mort de Madame de Montespan.
Une autre mort fit bien plus de bruit, quoique d’une personne depuis longtemps retirée de tout, et qui n’avoit conservé aucun reste du crédit dominant qu’elle avoit si longtemps exercé. Ce fut la mort de Mme de Montespan arrivée fort brusquement aux eaux de Bourbon, à soixante-six ans, le vendredi 27 mai, à trois heures du matin.
Je ne remonterai pas au delà démon temps, à parler de celui ^ 58 " ~
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de son règne. Je dirai seulement, parce que c’est une anecdote assez peu connue, que ce fut la faute de son mari plus que la sienne ; elle l’avertit du soupçon de l’amour du roi pour elle ; elle ne lui laissa pas ignorer qu’elle n’en pouvoit plus douter. Elle l’assura qu’une fête que le roi donnoit étoit pour elle ; elle le pressa- elle le conjura avec les plus fortes instances de l’emmener dans ses terres de Guyenne, et de l’y laisser jusqu’à ce que le roi l’eût oubliée et se fût engagé ailleurs. Rien n’y put déterminer Montespan, qui ne fut pas longtemps * sans s’en repentir, et qui, pour son tourment, vécut toute sa vie et mourut amoureux d’elle, sans toutefois l’avoir jamais voulu revoir depuis le premier éclat. Je ne parlerai point, non plus, des divers degrés que la peur du diable mit à reprises à sa séparation de la cour, et je parlerai ailleurs de Mme de Maintenon qui lui dut tout, qui prit peu à peu sa place, qui monta plus haut, qui la nourrit longtemps des plus cruelles couleuvres, et qui enfin la relégua de la cour. Ce que personne n’osa, ce dopt le roi fut bien en peine, M. du Maine, comme je l’ai dit ailleurs, s’en chargea, M. de Meaux acheva, elle partit en larmes et en furie, et ne l’a jamais pardonné à M. du Maine, qui par cet étrange service se dévoua pour toujours le cœur et la toute-puissance de Mme de Maintenon.
La maîtresse, retirée à la communauté de Saint- Joseph qu’elle avoit bâtie, fut longtemps à s’y accoutumer. Elle promena son loisir et ses inquiétudes à Bourbon, à Fonte vrault, aux terres d’ Antin, et fut des années sans pouvoir se rendre à elle-même. A la fin Dieu la toucha. Son péché n’avoit jamais été accompagné de l’oubli, elle quittoit souvent le roi pour aller prier Dieu dans un cabinet ; rien ne lui auroit fait rompre aucun jeûne ni un jour maigre, elle fit tous les carêmes, et avec austérité quant aux jeûnes dans tous les temps de son désordre. Des aumônes, estime des gens de bien, jamais rien qui approchât du doute ni de l’impiété ; mais impérieuse, altière, dominante, moqueuse, et tout ce que la beauté et la toute-puissance qu’elle en tiroit entraîne après soi. Résolue enfin de mettre à profit un temps qui ne lui avoit été donné que malgré elle, elle chercha quelqu’un de sage et d’éclairé et se mit entre les mains du P. de la Tour, ce général de l’Oratoire si connu par ses sermons, par ses directions, par ses amis, et par la prudence et les talents du gou- I — =■- 59 ^..T.T====r:-:-a=
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vernement. Depuis ce moment jusqu’à sa mort, sa conversion ne se démentit point, et sa pénitence augmenta toujours. Il fallut d’abord renoncer à l’attachement secret qui lui étoit demeuré pour la cour, et aux espérances qui, toutes chimériques qu’elles fussent, l’avoient toujours flattée. Elle se persuadoit que la peur du diable seule avoit forcé le roi à la quitter ; que cette même peur dont Mme de Maintenon s’étcit habilement servie pour la faire renvoyer tout à fait, l’avoit mise au comble de grandeur où elle étoit parvenue ; que son âge et sa mauvaise santé qu elle se figuroit l’en pouvoient délivrer ; qu’alors se trouvant veuf, rien ne s’opposeroit à rallumer un feu autrefois si actif, dont la tendresse et le désir de la grandeur de leurs enfants communs pouvoit aisément rallumer les étincelles, et qui n’ayant plus de scrupules à combattre, pouvoit la faire succéder à tous les droits de son ennemie.
Ses enfants eux-mêmes s’en flattoient et lui rendoient de grands devoirs et fort assidus. Elle les aimoit avec passion, excepté M. du Maine qui fut longtemps sans la voir, et qui ne la vit depuis que par bienséance. C’étoit peu dire qu’elle eût du crédit sur les trois autres, c’étoit de l’autorité, et elle en usoit sans contrainte. Elle leur donnoit sans cesse, et par amitié et pour conserver leur attachement, et pour se réserver ce lien avec le roi qui n’avoit avec elle aucune sorte de commerce, même par leurs enfants. Leur assiduité fut retranchée ; ils ne la voyoient plus que rarement et après le lui avoir fait demander. Elle devint la mère de d’Antin dont elle n’avoit été jusqu’alors que la marâtre, elle s’occupa de l’enrichir.
Le P. de la Tour tira d’elle un terrible acte de pénitence, ce fut de demander pardon à son mari et de se remettre entre ses mains. Elle lui écrivit elle-même dans les termes les plus soumis, et lui offrit de se remettre avec lui s’il daignoit la recevoir, ou de se rendre en quelque lieu qu’il voulût lui ordonner. A qui a connu Mme de Montespan, c’étoit le sacrifice le plus héroïque. Elle en eut le mérite sans en essuyer l’épreuve ; M de Montespan lui fit dire qu’il ne vouloit ni la recevoir, ni lui prescrire rien, ni ouïr parler d’elle de sa vie. A sa mort, elle en prit le deuil comme une veuve ordinaire, mais il est vrai que, devant et depuis, elle ne reprit jamais ses livrées ni ses armes qu’elle avoit quittées, et porta toujours les siennes seules et pleines.
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Peu à peu elle en vint à donner presque tout ce qu’elle avoit aux pauvres. Elle travailloit pour eux plusieurs heures par jour à des ouvrages bas et grossiers, comme des chemises et d’autres besoins semblables, et y faisoit travailler ce qui l’environnoit. Sa table, qu’elle avoit aimée avec excès, devint la plus frugale, ses jeûnes fort multipliés ; sa prière interrompoit sa compagnie et le plus petit jeu auquel elle s’amusoit ; et à toutes les heures du jour, elle quittoit tout pour aller prier dans son cabinet. Ses macérations étoient continuelles ; ses chemises et ses draps étoient de toile jaune la plus dure et la plus grossière, mais cachée sous les draps et une chemise ordinaire. Elle portoit sans cesse des bracelets, des jarretières et une ceinture à pointes de fer, qui lui faisoient souvent des plaies ; et sa langue, autrefois si à craindre, avoit aussi sa pénitence. Elle étoit, de plus, tellement tourmentée des affres de la mort, qu’elle payoit plusieurs femmes dont l’emploi unique étoit de la veiller. Elle couchoit tous ses rideaux ouverts avec beaucoup de bougies dans sa chambre, ses veilleuses autour d’elle qu’à toutes les fois qu’elle se réveilloit elle vouloit trouver causant, joliant ou mangeant, pour se rassurer contre leur assoupissement.
Parmi tout cela, elle ne put jamais se défaire de l’extérieur de reine qu’elle avoit usurpé dans sa faveur et qui la suivit dans sa retraite. Il n’y avoit personne qui n’y fût si accoutumé de ce temps-là qu’on n’en conservât l’habitude sans murmure. Son fauteuil avoit le dos joignant le pied de son lit ; il n’en falloit point chercher d’autre dans la chambre, non pas même pour ses enfants naturels, Mme la duchesse d’Orléans pas plus que les autres. Monsieur et la grande Mademoiselle l’avoient toujours aimée et l’alloient voir assez souvent. A ceux-là on apportoit des fauteuils et à Mme la Princesse ; mais elle ne songeoit pas à se déranger du sien, ni à les conduire. Madame n’y alloit presque jamais, et trou voit cela fort étrange. On peut juger par là comme elle recevoit tout le monde. Il y avoit de petites chaises à dos, lardées de ployants de part et d’autre, depuis son fauteuil, vis- à vis les uns des autres, pour la compagnie qui venoit et pour celle qui logeoit chez elle, nièces, pauvres demoiselles, filles et femmes qu’elle entretenoit et qui faisoient les honneurs.
Toute la France y alloit. Je ne sais par quelle fantaisie cela r— ■■ 61 , ■ . -,
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s’étoit tourné de temps en temps en devoir ; les femmes de la cour en faisoient la leur à ses filles ; d’hommes il y en alloit peu sans des raisons particulières, ou des occasions. Elle parloit à chacun comme une reine qui tient sa cour et qui honore en adressant la parole. C’étoit toujours avec un air de grand respect, qui que ce fût qui entrât chez elle ; et de visites elle n’en faisoit jamais, non pas même à Monsieur, ni à Madame, ni à la grande Mademoiselle, ni à l’hôtel de Condé. Elle envoyoit aux occasions aux gens qu’elle vouloit favoriser, et point à tout ce qui la voyoit. Un air de grandeur répandu partout chez elle, et de nombreux équipages toujours en désarroi ; belle comme le jour jusqu’au dernier moment de sa vie, sans être malade et croyant toujours l’être et aller mourir. Cette inquiétude l’entretenoit dans le goût de voyager ; et dans ses voyages elle menoit toujours sept ou huit personnes de compagnie. Elle en fut toujours de la meilleure, avec des grâces qui faisoient passer ses hauteurs et qui leur étoient adaptées. Il n’étoit pas possible d’avoir plus d’esprit, de fine politesse, des expressions singulières, une éloquence, une justesse naturelle qui lui formoit comme un langage particulier, mais qui étoit délicieux et qu’elle communiquoit si bien par l’habitude, que ses nièces et les personnes assidues auprès d’elle, ses femmes, celles que, sans l’avoir été, elle avoit élevées chez elle, le prenoient toutes, et qu’on le sent et on le reconnoît encore aujourd’hui dans le peu de personnes qui en restent. C’étoit le langage naturel de la famille, de son frère et de ses sœurs. Sa dévotion ou peut-être sa fantaisie étoit de marier les gens, surtout les jeunes filles ; et comme elle avoit peu à donner après toutes ses aumônes, c’étoit souvent la faim et la soif qu’elle marioit. Jamais depuis sa sortie de la cour, elle ne s’abaissa à rien demander pour soi ni pour autrui. Les ministres, les intendants, les juges n’entendirent jamais parler d’elle. La dernière fois qu’elle alla à Bourbon, et sans besoin, comme elle faisoit souvent, elle paya deux ans d’avance toutes les pensions charitables qu’elle faisoit en grand nombre, presque toutes à de pauvre noblesse, et doubla toutes ses aumônes. Quoique en pleine santé, et de son aveu, elle disoit qu’elle croyoit qu’elle ne reviendroit pas de ce voyage, et que tous ces pauvres gens auroient, avec ces avances, le temps de chercher — 62 ■ -=
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leur subsistance ailleurs. En effet, elle avoit toujours la mort présente ; elle en parloit comme prochaine dans une fort bonne santé, et avec toutes ses frayeurs, ses veilleuses et une préparation continuelle, elle n’avoit jamais ni médecin ni même de chirurgien.
Parmi ces bagatelles, et Mme de Montespan dans une très bonne santé, elle se trouva tout à coup si mal une nuit, que ses veilleuses envoyèrent éveiller ce qui étoit chez elle. La maréchale de Cœuvres accourut des premières, qui, la trouvant prête à suffoquer et la tête fort embarrassée, lui fit à l’instant donner de l’émétique de son autorité, mais une dose si forte que l’opération leur en fit une telle peur qu’on se résolut à l’arrêter, ce qui peut-être lui coûta la vie.
Elle profita d’une courte tranquillité pour se confesser et recevoir les sacrements. Elle fit auparavant entrer tous ses domestiques jusqu’aux plus bas, fit une confession publique de ses péchés publics, et demanda pardon du scandale qu’elle avoit si longtemps donné, même de ses humeurs, avec une humilité si sage, si profonde, si pénitente que rien ne put être plus édifiant. Elle reçut ensuite les derniers sacrements avec une piété ardente. Les frayeurs de la mort qui, toute sa vie, 1^ a voient si continuellement troublée, se dissipèrent subitement et ne l’inquiétèrent plus. Elle remercia Dieu en présence de tout le monde de ce qu’ il permettoit qu’elle mourût dans un lieu où elle étoit éloignée des enfants de son péché, et n’en parla durant sa maladie que cette seule fois. Elle ne s’occupa plus que de l’éternité, quelque espérance de guérison dont on la voulût flatter, et de l’état d’une pécheresse dont la crainte étoit tempérée par une sage confiance en la miséricorde de Dieu, sans regrets et uniquement attentive à lui rendre son sacrifice plus agréable, avec une douceur et une paix qui accompagna toutes ses actions.
D’Antin, à qui on avoit envoyé un courrier, arriva comme elle approchoit de sa fin. Elle le regarda et lui dit seulement qu’il la voyoit dans un état bien différent de celui où il l’avoit vue à Bellegarde. Dès qu’elle fut expirée, peu d’heures après l’arrivée de d’Antin, il partit pour Paris, ayant donné ses ordres, qui furent étranges ou étrangement exécutés. Ce corps, autrefois si parfait, devint la proie de la maladresse et ■ := — = 63 - ■ =
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de l’ignorance du chirurgien de la femme de Le Gendre, intendant de Montauban, qui étoit venue prendre les eaux, et qui mourut bientôt après elle-même. Les obsèques furent à la discrétion des moindres valets, tout le reste de la maison ayant subitement déserté. La maréchale de Cœuvres se retira sur-le-champ à l’abbaye de Saint-Menou, à quelques lieues de Bourbon, dont une nièce du P. Lachaise étoit abbesse, avec quelques-unes de la compagnie de Mme de Montespan, les autres ailleurs. Le corps demeura longtemps sur la porte de la maison, tandis que les chanoines de la Sainte-Chapelle et les prêtres de la paroisse disputoient de leur rang jusqu’à plus que de l’indécence. Il fut mis en dépôt dans la paroisse comme y eût pu être celui de la moindre bourgeoise du lieu, et longtemps après porté à Poitiers dans le tombeau de sa maison à elle, avec une parcimonie indigne. Elle fut amèrement pleurée de tous les pauvres de la province, sur qui elle répandoit une infinité d’aumônes, et d’autres sans nombre de toutes les sortes à qui elle en distribuoit continuellement.
D’Antin étoit à Livry, où Monseigneur étoit allé chasser et coucher une nuit, lorsqu’il reçut le courrier de Bourbon. En partant pour s’y rendre, il envoya avertir à Marly les enfants naturels de sa mère. Le comte de Toulouse l’alla dire au roi, et lui demander la permission d’aller trouver sa mère. Il la lui accorda, et [le comte de Toulouse] partit aussitôt ; mais il ne fut que jusqu’à Montargis, où il trouva un courrier qui apportoit la nouvelle de sa mort, ce qui fit aussi rebrousser les médecins et les autres secours qui l’alloient trouver à Bourbon. Rien n’est pareil à la douleur que Mme la duchesse d’Orléans, Mme la Duchesse et le comte de Toulouse en témoignèrent. Ce dernier l’étoit allé cacher de Montargis à Rambouillet. M. du Maine eut peine à contenir sa joie ; il se trouvoit délivré de tout reste d’embarras. Il n’osa rester à Marly, mais au bout de deux jours qu’il fut à Sceaux, il retourna à Marly et y fit mander son frère. Leurs deux sœurs, qui s’étoient aussi retirées à Versailles, eurent le même ordre de retour. La douleur de Mme la Duchesse fut étonnante, elle qui s’étoit piquée toute sa vie de n’aimer rien, et à qui l’amour même, ou ce que l’on crôyoit tel, n’avoit jamais pu donner de regrets. Ce qui le fut davantage, c’est celle de M. le Duc qui fut extrême, lui si peu accessible à l’amitié, et ==-^-= =r.-rr ■■= 64 :==^-=P
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dont l’orgueil étoit honteux d’une telle belle-mère. Cela put confirmer dans l’opinion que j’ai expliquée plus haut de leurs espérances, auxquelles cette mort mit fin.
Mme de Maintenon, délivrée d’une ancienne maîtresse dont elle avoit pris la place, qu’elle avoit chassée de la cour, et sur laquelle elle n’avoit pu se défaire de jalousies et d’inquiétudes, sembloit devoir se trouver affranchie. Il en fut autrement ; les remords de tout ce qu’elle lui avoit dû, et de la façon dont elle l’en avoit payée, l’accablèrent tout à coup à cette nouvelle. Les larmes la gagnèrent, que faute de meilleur asile, elle fut cacher à sa chaise percée ; Mme la duchesse de Bourgogne qui l’y poursuivit en demeura sans parole d’étonnement. Elle ne fut pas moins surprise de la parfaite insensibilité du roi après un amour si passionné de tant d’années ; elle ne put se contenir de le lui témoigner. Il lui répondit tranquillement que depuis qu’il l’avoit congédiée, il avoit compté ne la revoir jamais, qu’ainsi elle étoit dès lors morte pour lui. Il est aisé de juger que la douleur des enfants qu’il en avoit ne lui plut pas. Quoique redouté au dernier point, elle eut son cours, et il fut long. Toute la cour les fut voir sans leur rien dire, et le spectacle ne laissa pas d’en être curieux. Un contraste entre eux et la princesse de Conti ne le fut pas •moins, et les humilia beaucoup. Celle-ci étoit en deuil de sa tante, Mme de la Vallière, qui venoit de mourir. Les enfants du roi et de Mme de Montespan n’osèrent porter aucun deuil d’une mère non reconnue. Il n’y parut qu’au négligé, au retranchement de toute parure et de tout divertissement, même du jeu qu’elles s’interdirent pour longtemps, ainsi que le comte de Toulouse. La vie et la conduite d’une si fameuse maîtresse depuis sa retraite forcée m’a paru être une chose assez curieuse pour s’y étendre, et l’effet de sa mort propre à caractériser la cour.
La duchesse de Bourgogne blessée»
Mme la duchesse de Bourgogne étoit grosse ; elle étoit fort incommodée. Le roi vouloit aller à Fontainebleau contre sa coutume, dès le commencement de la belle saison, et l’avoit déclaré. Il vouloit ses voyages de Marly en attendant. Sa
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petite-fille l’amusoit fort, il ne pou voit se passer d’elle, et tant de mouvements ne s’accommodoient pas avec son état. Mme de Maintenon en étoit inquiète, Fagon en glissoit doucement son avis. Cela importunoit le roi, accoutumé à ne se contraindre pour rien, et gâté pour avoir vu voyager ses maîtresses grosses, ou à peine relevées de couche, et toujours alors en grand habit. Les représentations sur les Marlys le chicanèrent sans les pouvoir rompre. Il différa seulement à deux reprises celui du lendemain de la Quasimodo, et n’y alla que le mercredi de la semaine suivante, malgré tout ce qu’on put dire et faire pour l’en empêcher, ou pour obtenir que le princesse demeurât à, Versailles.
Le samedi suivant, le rojL se promenant après sa messe, et s’amusant au bassin dèà carpes entre le château et la Perspective, nous vîmes venir à pied la duchesse du Lude toute seule, sans qu’il y eût aucune dame avec le roi, ce qui arrivoit rarement le matin. Il comprit qu’elle avoit quelque chose de pressé à lui dire, il fut au-devant d’elle, et quand il en fut à peu de distance, on s’arrêta, et on le laissa seul la joindre. Le tête-à-tête ne fut pas long. File s’en retourna, et le roi revint vers nous, et jusque près des carpes sans mot dire. Chacun vit bien de quoi il étoit question, et personne ne se pressoit de parler. A la fip le roi arrivant tout auprès du bassin, regarda ce qui étoit là de plus principal, et sans adresser la parole à personne, dit d’un air de dépit ces seules paroles : « La duchesse de Bourgogne est blessée. » Voilà M. de la Rochefoucauld à s’exclamer, M. de Bouillon, le duc de Tresmes et le maréchal de Boufflers à répéter à basse note, puis M. de la Rochefoucauld à se récrier plus fort que c’étoit le plus grand malheur du monde, et que s’étant déjà blessée d’autres fois, elle n’en auroit peut-être plus. << Eh ! quand cela seroit, interrompit le roi tout d’un coup avec colère, qui jusque-là n’avoit dit mot, qu’est-ce que cela me feroit? Est-ce qu’elle n’a pas déjà un fils? et quand il mourroit, est-ce que le duc de Berry n’est pas en âge de se mariei* et d’en avoir ? et que m’importe qui me succède des uns ou des autres ! Ne sont-ce pas également mes petits-fils ? » Et tout de suite avec impétuosité : « Dieu merci, elle est blessée, puisqu’elle avoit à l’être, et je ne serai plus coptrarié dans mes voyages et dans tout ce que j’ai envie de faire par les représentations des ^ 66 ===== --=^
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médecins et les raisonnements des matrones. J’irai et viendrai à ma fantaisie et on me laissera en repos. » Un silence à entendre une fourmi marcher succéda à cette espèce de sortie. On baissoit les yeux, à peine osoit-on respirer. Chacun demeura stupéfait. Jusqu’aux gens des bâtiments et aux jardiniers demeurèrent immobiles. Ce silence dura plus d’un quart d’heure. *
Le roi le rompit, appuyé sur la balustrade, pour parler d’une carpe. Personne ne répondit. Il adressa après la parole sur ces carpes à des gens des bâtiments qui ne soutinrent pas la conversation à l’ordinaire ; il ne fut question que de carpes avec eux. Tout fut languissant, et le roi s’en alla quelque temps après. Dès que nous osâmes nous regarder hors de sa vue, nos yeux se rencontrant se dirent tout. Tout ce qui se trouva là de gens furent pour ce moment les confidents les uns des autres. On admira, on s’étonna, on s’affligea, on haussa les épaules. Quelque éloignée que soit maintenant cette scène, elle m’est toujours également présente. M. de la Rochefoucauld étoit en furie, et pour cette fois n’avoit pas tort. Le premier écuyer en pâmoit d’effroi ; j’examinois, moi, tous les personnages, des yeux et des oreilles, et je me sus gré d’avoir jugé depuis longtemps que le roi n’aimoit et ne comptait que lui, et étoit à soi-même sa fin dernière. Cet étrange propos retentit bien loin au delà de Marly.
Anecdote sur Mansart.
Le roi, qui trouvoit fort mauvais que les courtisans malades ne s’adressassent pas à Fagon et ne se soumissent pas en tout à lui, avoit la même foiblesse pour Mansart, et c’eût été un démérite dangereux à qui faisoit des bâtiments ou des jardins, de ne s’abandonner pas à Mansart qui aussi s’y donuoit tout entier ; mais il n’étoit point habile. Il fit un pont à Moulins, où il alla plusieurs fois. Il le crut un chefd’œuvre de solidité, il s’en vantoit avec complaisance. Quatre ou cinq mois après qu’il fut achevé, Charlus, père du duc de Lévi, vint au lever du roi, arrivant de ses terres tout proche de Moulins, et il étoit lieutenant général de la province. C’étoit un homme d!esprit, peu content, et volontiers caustique. — ' ■ ■ ■ = 6? ;
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Mansart, qui s’y trouva, voulut se faire louer, lui parla du pont, et tout de suite pria le roi de lui en demander des nouvelles. Charlus ne disoit mot. Le roi, voyant qu’il n’entroit point dans la conversation, lui demanda des nouvelles du pont de Moulins. « Sire, répondit froidement Charlus, je n’en ai point depuis qu’il est parti, mais je le crois bien à Nantes présentement. — Comment ! dit le roi, de qui croyez-vous que je vous parle ? C’est du pont de Moulins. — Oui, sire, répliqua Charlus avec la même tranquillité, c’est le pont de Moulins qui s’est détaché tout entier la veille que je suis parti, et tout d’un coup, et qui s’en est allé à vau-l’eau. » Le roi et Mansart se trouvèrent aussi étonnés l’un que l’autre, et le courtisan à se tourner pour rire. Le fait étoit exactement vrai. Le pont de Blois, bâti par Mansart quelque temps auparavant, lui avoit fait le même tour.
Enlèvement et mariage de Mlle de Roquelaure .
Mlles de Roquelaure étoient au faubourg Saint- Antoine, aux Filles de la Croix, où M. de Léon avoit eu la permission de voir celle qu’il devoit épouser. Dès qu’il sentit leur mariage rompu, il courut au couvent, il l’apprit à Mlle de Roquelaure, fit le passionné, le désespéré, lui persuada que jamais leurs pères et mères ne les marieroient, et qu’elle pourriroit au couvent. Il lui proposa de n’en être pas les dupes, qu’il étoit prêt à l’épouser si elle vouloit y consentir ; que ce n’étoit point eux qui avoient imaginé leur mariage, mais leurs parents qui l’avoient trouvé convenable, et que leur avarice rompoit ; que, dans quelque colère qu’ils entrassent, il faudroit bien qu’ils s’apaisassent, et qu’ils demeureroient mariés et affranchis de leurs caprices ; en un mot, il lui en dit tant qu’il la persuada, et encore qu’il n’y avoit pas un moment à perdre. Ils convinrent de leurs faits pour que la fille pût recevoir de ses nouvelles, et il s’en alla donner ordre à l’exécution de ce projet. Mme de Roquelaure et Mme de la Vieu ville, qui fut depuis damé d’atours de Mme la duchesse de Berry, étoient de tout temps les deux doigts de la main, et Mme de la Vieuville étoit l’unique personne à qui, ou à Tordre de qui, Mme de Roquelaure avoit ■■ ■■■■■■■■■■ ■.*= 68 ■ ■-■■■■■:= --===
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(permis à la supérieure de la Croix de confier ses filles, ensemble ou séparément, toutes les fois qu’elle les iroit prendre ou qu’elle les enverroit chercher. M. de Léon, qui en étoit instruit, fait ajuster un carrosse de même forme, grandeur et garniture semblable à celui de Mme de la Vieuville avec ses armes et trois habits de sa livrée, un pour le cocher, deux pour des laquais ; contrefait une lettre de Mme de la Vieuville avec un cachet de ses armes ; et envoie cet équipage avec un laquais des deux bien instruit porteur de la lettre aux Filles de la Croix, le mardi matin, 29 mai, à l’heure qu’il savoit que Mme de la Vieuville les envoyoit chercher quand elle les vouloit avoir. Mlle de Roque-
ilaure, qui avoit été avertie, porte la lettre à la supérieure, lui dit que Mme de la Vieuville l’envoie chercher seule, et si elle n’a rien à lui mander.
La supérieure accoutumée à cela, et la gouvernante aussi, ne prirent point la peine de voir la lettre, et, avec le congé de la supérieure, sortent sur-le-champ, et montent dans le carrosse qui marcha aussitôt, et qui s’arrêta au tournant de la première rue, où le prince de Léon attendoit, qui ouvrit la portière, sauta dedans, et voilà le cocher à fouetter de son mieux, et la gouvernante presque hors d’elle de ce qui arrivoit, à crier de toute sa force. Mais au premier cri, M. de Léon lui fourra un mouchoir dans la bouche, qu’il lui tint bien ferme. Ils arrivèrent de la sorte, et en fort peu de temps, aux Bruyères, près du Ménilmontant, maison de campagne du duc de Lorges, élevé [avec le prince de Léon], et de tout temps son ami intime, qui les y attendoit avec le comte de Rieux dont l’âge et la conduite s’accordoient mal ensemble, et qui étoit venu là pour servir de témoin avec le maître du logis. Il avoit un prêtre interdit et vagabond, Breton, tout prêt à les marier. Il dit la messe, et fit la célébration sur-lechamp, puis mon beau-frère mena ces beaux époux dans une belle chambre. Le lit et les toilettes y étoient préparées. On les déshabilla, on les coucha, on les laissa seuls deux ou trois heures, on leur donna ensuite un bon repas, après lequel ils mirent l’épousée dans le même carrosse qui l’avoit amenée, et sa gouvernante qui se désespéroit. Elles rentrèrent au couvent, Mlle de Roquelaure s’en alla tout délibérément dire à la supérieure tout ce qui venoit de se passer ; et sans 1?
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moindre émotion des cris, qui de la supérieure et de la gouvernante gagnèrent bientôt toute la maison, s’en alla tranquillement dans sa chambre écrire une belle lettre à sa mère, pour lui rendre compte de son mariage, l’excuser et lui en demander pardon.
Étrange motif de la guerre de 1688.
Le roi, qui aimoit à bâtir, et qui n’avoit plus de maîtresses, avoit abattu le petit Trianon de porcelaine qu’il avoit pour Mme de Montespan, et le rebâtissoit pour le mettre en l’état où on le voit encore. Louvois étoit surintendant des bâtiments. Le roi, qui avoit le coup d’œil de la plus fine justesse, s’aperçut d’une fenêtre de quelque peu plus étroite que les autres ; les trémeaux ne faisoient encore que de s’élever, et n’étoient pas joints par le haut. Il la montra à Louvois pour la réformer, ce qui étoit alors très aisé. Louvois soutint que la fenêtre étoit bien. Le roi insista, et le lendemain encore, sans que Louvois, qui étoit entier, brutal et enflé de son autorité, voulût céder.
Le lendemain le roi vit Le Nôtre dans la galerie. Quoique son métier ne fût guère que les jardins, où il excelloit, le roi ne laissoit pas de le consulter sur ses bâtiments. Il lui demanda s’il avoit été à Trianon. Le Nôtre répondit que non. Le roi lui ordonna d’y aller. Le lendemain il le vit encore ; même question, même réponse. Le roi comprit à quoi il tenoit, tellement qu’un peu fâché, il lui commanda de s’y trouver l’après-dînée même, à l’heure qu’il y seroit avec Louvois. Pour cette fois Le Nôtre n’osa y manquer. Le roi arrivé et Louvois présent, il fut question de la fenêtre que Louvois opiniâtra toujours de largeur égale aux autres. Le roi voulut que Le Nôtre l’allât mesurer, parce qu’il étoit droit et vrai, et qu’il diroit librement ce qu’il auroit trouvé. Louvois piqué s’emporta. Le roi qui ne le fut pas moins le laissoit dire, et cependant Le Nôtre, qui auroit bien voulu n’être pas là, ne bougeoit. Enfin le roi le fit aller, et cependant (Lotrvcns toujours à gronder, et à maintenir l’égalité de la fenêtre, avec audace et peu de mesure. Le Nôtre trouva et dit que le roi avoit raison de quelques pouces. Louvois voulut imposer, ;-r~- : - . 70 ^=. . ■■■■■"■=:
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mais le roi à la fin trop impatienté le fit taire, lui commanda dé faire défaire la fenêtre à l’heure même, et, contre sa modération ordinaire, le malmena fort durement.
Ce qui outra le plus Louvois, c’est que la scène se passa non seulement devant les gens des bâtiments, mais en présence de tout ce qui suivoit le roi en ses promenades, seigneurs, courtisans, officiers des gardes et autres, et même de tous les valets, parce qü’on ne faisoit presque que sortir le bâtiment de terre, qu’on étoit de plain-pied à la cour, à quelques marches près, que tout étoit ouvert, et que tout suivoit partout. La vesperie fut forte et dura assez longtemps, avec les réflexions des conséquences de la faute de cette fenêtre, qui, remarquée plus tard, auroit gâté toute cette façade et auroit engagé à l’abattre.
Louvois, qui n’a voit pas accoutumé d’être traité de la sorte, revint chez lui en furie et comme un homme au désespoir. Saint-Pouange, les Tilladet et ce peu de familiers de toutes ses heures, en furent effrayés, et dans leur inquiétude, tournèrent pour tâcher de savoir ce qui étoit arrivé. A la fin, il le leur conta, dit qu’il étoit perdu, et que, pour quelques pouces, le roi oublioit tous ses services qui lui avoient valu tant de conquêtes ; mais qu’il y mettroit ordre, et qu’il lui ^ susciteroit une guerre, telle qu’il lui feroit avoir besoin de lui, et laisser là la truelle, et de là s’emporta en reproches et en fureurs.
Il ne mit guère à tenir parole. Il enfourna la guerre par l’affaire de la double élection de Cologne, du prince de Bavière et du cardinal de Fürstemberg ; il la confirma en portant les flammes dans le Palatinat, et en laissant toute liberté au projet d’Angleterre ; il y mit le dernier sceau pour la rendre générale, et s’il eût pu éternelle, en désespérant le duc de Savoie, qui ne vouloit que la paix, et qu’à l’insu du roi il traita si indignement qu’il le força à se jeter entre les bras de ses ennemis, et à devenir après, par la position de son pays, notre partie la plus difficile et la plus ruineuse. Tout cela a été mis bien au net depuis.
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Vaisselles portées à la Monnaie .
Si Mme de Maintenon fut bien fatale dans le plus grand, cette vilaine que le duc de Grammont avoit épousée la fut en petit : c’est le sort de toutes ces créatures. Celle-ci, revenue de Bayonne par ordre du roi, où ses pillages et d’adresse et de force avoient trop éclaté, où elle avoit impunément volé les perles de la reine d’Espagne, et manqué de respect en toutes façons, étoit au désespoir de se retrouver à Paris exclue du rang et des honneurs de son mariage.
Cette Grammont crut trouver dans cette espèce de déchaînement un moyen d’obtenir ce qui lui étoit interdit, et qu’elle désiroit avec tant de passion. Elle proposa à son mari d’aller offrir au roi sa vaisselle d’argent, dans l’espérance que cet exemple seroit suivi, et qu’elle auroit le gré de l’invention, et la récompense d’avoir procuré un secours si prompt, si net et si considérable. Malheureusement pour elle le duc de Grammont en parla au maréchal de Boufflers son gendre, comme il alloit exécuter ce conseil. Le maréchal trouva cela admirable, s’en engoua, alla sur les pas de son beau-père offrir la sienne dont il avoit en grande quantité, et admirable, et en fit tant de bruit pour y exhorter tout le monde, qu’il passa pour l’inventeur, et qu’il ne fut pas seulement mention de la vieille Grammont, ni même du duc de Grammont, qui en furent les dupes, et elle enragée. Il en avoit parlé à Chamillart, son ancien ami du billard, pour en parler au roi- Cette offre entra dans la tête du ministre, et par lui dans celle du roi à qui Boufflers alla tout droit. Lui et son beaupère furent fort remerciés.
Aussitôt la nouvelle en vola au Chenil. M. de la Rochefoucauld à l’instant se fit mener chez le roi qu’il trouva allant passer chez Mme de Maintenon, et l’embarrassa par une vive sortie de plaintes et de reproches qui n’étonnèrent pas moins le courtisan, car cette fois il l’attendit à son passage. La fin de ce torrent et de ces convulsions énergiques, la cause de son mauvais traitement, de son profond malheur, fut que le roi, voulant bien accepter la vaisselle de tout le monde, ne lui eût pas fait la grâce de lui demander d’abord la sienne. A rr^=rr- r==T== 72 . ■ :■-=
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ces mots le roi s’en tint quitte à bon marché, et pour la première fois le courtisan au lieu d’applaudir s’écoula en silence en levant les épaules. Le roi répondit qu’il n’avoit encore rien résolu sur cela, que s’il acceptoit les vaisselles il seroit averti, et qu’il lui savoit gré de son zèle. Le duc redoubla d’empressement et de cris en aveugle qu’il étoit, avec lesquels il suivit le roi tant qu’il put, au lieu des termes qui ne se présentoient pas souvent à lui, et bièn content de soi, il s’en retourna dans son Chenil.
Ce bruit de la vaisselle fit un grand tintamarre à la cour* Chacun n’osoit rie pas offrir la sienne ; chacun y avoit grand regret. Les uns la gardoient pour une dernière ressource dont il les fâchoit fort de se priver ; d’autres craignoient la malpropreté de l’étain et de la terre ; les plus esclaves s’affligeoient d’une imitation ingrate dont tout le gré seroit pour l’inventeur. Le lendemain, le roi en parla au conseil des finances, et témoigna pencher fort à recevoir la vaisselle de tout le monde.
Cet expédient avoi{ déjà été proposé et rejeté par Pontchartrain, lorsqu’il étoit contrôleur général, qui, devenu chancelier, n’y fut pas plus favorable. On objectoit que l’épuisement étoit depuis ce temps-là infiniment augmenté et les moyens également diminués. Ce spécieux ne le toucha point* Il opina fortement contre, représenta le peu de profit par rapport à l’objet, si considérable pour chaque particulier, et un profit court et peu utile, qui tôt perçu n’apporteroit pas un soulagement qui tînt lieu de quelque chose ; l’embarras et la douleur de chacun, et la peine dans l’exécution de ceux-là mêmes qui le feroient de meilleur cœur ; la honte de la chose en elle-même ; la bigarrure de la cour et de la première volée d’ailleurs en vaisselle de terre, et des particuliers de Paris et des provinces en vaisselle d'argent, si on en laissoit la liberté ; et si on ne la laissoit pas, le désespoir général, et la ressource des cachettes ; le décri des affaires qui, après cette ressource épuisée, et qui la seroit en un moment, et paroîtroit extrême et dernière, sembleroient n’en avoir plus aucune ; enfin le bruit que cela feroit chez les étrangers, l’audace, le mépris, les espérances que les ennemis en concevr oient ; le souvenir de leurs railleries lorsqu’en la guerre de 1688 tant de précieux meubles d’argent massif qui faisoient l’ornement de la galerie :■ 73 ■ ; -
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et des grands et petits appartements de Versailles et Téton* nement des étrangers, furent envoyés à la Monnoie, jusqu’au trône d’argent ; du peu qui en revint, et de la perte inestimable de ces admirables façons plus chères que la matière, et que le luxe avoit introduites depuis sur les vaisselles, ce qui tourneroit nécessairement en pure perte pour chacun. Desmarets, quoique celui qui portoit le poids des finances et que cela devoit soulager de quelques millions, opina en même sens et avec la même force.
Nonobstant de si bonnes raisons et si évidentes, le roi persista à vouloir non pas forcer personne, mais recevoir la bonne volonté de ceux qui présenterôient leurs vaisselles, et cela fut déclaré ainsi et verbalement, et on indiqua deux voies à faire le bon citoyen : Launay, orfèvre du roi, et la Monnoie. Ceux qui donnèrent leur vaisselle à pur et à plein l’envoyèrent à Launay, qui tenoit un registre dés noms et du nombre de marcs qu’il recevoit. Le roi voyoit exactement cette liste, au moins les premiers jours, et promettoit à ceux-là, verbalement et en général, de leur rendre le poids qu’il recevoit d’eux quand ses affaires le lui permettroient, ce que pas un d’eux ne crut ni n’espéra, et de les affranchir du contrôle, monopole assez nouveau, pour la vaisselle qu’ils feroient refaire. Ceux qui voulurent le prix de la leur l’envoyèrent à la Monnoie. On l’y pesoit en arrivant ; on écrivoit les noms, les marcs et la date, suivant laquelle on y payoit chacun à mesure qu’il y avoit de l’argent. Plusieurs n’en furent point fâchés pour vendre leur vaisselle sans honte, et s’en aider dans l’extrême rareté de l’argent. Mais la perte et le dommage furent inestimables de toutes ces admirables moulures, gravures, ciselures, de ces reliefs et de tant de divers ornements achevés dont le luxe avoit chargé la vaisselle de tous les gens riches et de tous ceux du bel air.
De compte fait, il ne se trouva pas cent personnes sur la liste de Launay, et le total du produit en don ou en conversion ne monta pas à trois millions. La cour et Paris, encore les grosses têtes de la ville qui n’osèrent s’en dispenser, et quelque peu d’autres qui crurent se donner du relief, suivirent le torrent ; nuis autres dans Paris, ni presque dans les provinces. Parmi ceux même qui cessèrent de se servir de leur vaisselle, qui ne furent pas en grand nombre, la plupart , ■ ■— .r.r. ' — 74 "t: — , — ~Trr=:
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la mirent dansïe coffre pour en faire de l’argent, suivant leurs besoins, ou pour la faire reparoître dans un meilleur temps.
J’avoue que je fis l’arrière-garde, et que, fort las des monopoles, je ne me soumis point à un volontaire. Quand je me vis presque le seul de ma sorte mangeant dans de l’argent, j’en envoyai pour un millier de pistoles à la Monnoie, et je fis serrer le reste. J’en avois peu de vieille de mon père, et sans façons, de sorte que je la regrettai moins que l’incommodité et la malpropreté.
Pour M. de Lauzun, qui en avoit quantité et toute admirable, son dépit fut extrême, et l’emporta sur le courtisan. Le duc de Villeroy lui demanda s’il l’avoit envoyée ; j’étois avec lui, le duc de la Rocheguyon et quelques autres. « Non, encore, répondit-il d’un ton tout bas et tout doux. Je ne sais à qui m’adresser pour me faire la grâce de la prendre, et puis, que sais- je s’il ne faut pas que tout cela passe sous le cotillon de la duchesse de Grammont ? » Nous en pensâmes tous mourir de rire ; et lui, de faire la pirouette et nous quitter.
Tout ce qu’il y eut de grand ou de considérable se mit en huit jours en faïence, en épuisèrent les boutiques, et mirent lé feu à cette marchandise, tandis que tout le médiocre continua à se servir de son argenterie.
Le roi agita de se mettre à la faïence ; il envoya sa vaisselle d’or à la Monnoie, et M. le duc d’Orléans le peu qu’il en avoit. Le roi et la famille royale se servirent de vaisselle de vermeil et d’argent ; les princes et les princesses du sang, de faïence. Le roi sut peu après que plusieurs avoient foit des démonstrations frauduleuses, et s’en expliqua avec une aigreur qui lui étoit peu ordinaire, mais qui ne produisit rien. Elle seroit mieux tombée sur le duc de Grammont et sa vilaine épousée, causes misérables d’un éclat si honteux et si peu utile. Ils n’en furent pas les dupes, ils eqcoffrèrent leur belle et magnifique vaisselle ; et la femme elle-même porta leur vieille à la Monnoie, où elle se la fit très bien payer.
Pour d’Antin, qui en avoit de la plus achevée et en grande quantité, on peut juger qu’il fût des premiers sur la liste de Launay ; mais, dès qu’il eut le premier vent de la chose, il courut à Paris choisir force porcelaine admirable, qu’il eut à grand marché, et enlever deux boutiques de faïence?qu’il fit porter pompeusement à Versailles.
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Cependant les donneurs de vaisselle n’espérèrent pas longtemps d’avoir plu. Au bout de trois mois, le roi sentit la honte et la faiblesse de cette belle ressource, et avoua qu’il se repentoit d’y avoir consenti. Ainsi alloient alors les choses et pour la cour et pour l'État.
Rang des enfants du duc du Maine .
M. du Maine, outré du règlement entre les princesses du sang qui renversoit l’échelon que Mme sa femme lui préparoit adroitement pour s’élever jusqu’à être prince du sang lui-même, dont ce règlement et le brevet de conservation de rang à Mme duMainele faisoit tomber, imagina qu’il pou voit profiter de la foiblesse du roi pour sa douleur. Il trouva l’occasion belle, parce que le tapis se trouvoit nettoyé. La mort de M. le prince de Conti, de M. le Prince et de M. le Duc ne laissoit que des enfants dont le plus vieux avoit dix- sept ans, venoit d’être comblé, et se trouvoit sous la main de d’Antin ; M. le duc d’Orléans, peu soucieux, négligent, mal averti, à peine raccommodé avec le roi et avec Mme sa femme plus bâtarde de cœur et d’affection que lui-même. Ainsi point d’iiitérêts directs et plus grands que lui qui pussent l’embarrasser ; et à l’égard des fils de France, ce n’étoit rien au roi que les sauter à joints pieds, sans que pas un d’eux, àv commencer par Monseigneur, osât dire une parole. Pour tout le reste du monde, c’étoit une cour anéantie, accoutumée à toute sorte de jougs et à se surpasser les uns les autres en flatteries et en bassesses.il songea donc à tirer sur le temps, et à obtenir, tout d’un coup, pour ses enfants tout ce qu’il avoit obtenu d’honneurs et de rang, à la longue, par insensibles degrés, et par tant de degrés entés l’un sur l’autre par des usurpations, des introductions d’usages, des confirmations verbales, enfin par des réalités existantes, comme sa séance au parlement telle qu’il l’y avoit.
Son grand ressort étoit Mme de Maintenon qui l’avoit élevé, à qui il avoit sacrifié Mme deMontespan, qu’il avoit toujours depuis ménagée avec tout l’art où il étoit grand maître, laquelle aussi l’aimoit plus tendrement qu’aucune mie, ni qu’aucune nourrice, et avec un plus entier abandon. C’étoit par elle qu’il
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s’étoit poulié du néant à la grandeur en laquelle il se voyoit, et qu’une Mme Scarron, devenue reine, trouvoit merveilleusement juste. Par les mêmes motifs, elle entra dans ses désirs pour la grandeur de ses enfants, et dans la facilité qu’il lui en montra par la nullité des princes du sang morts ou enfants, et parcelle d’une cour entièrement débellée et asservie. Il n’eut pas de peine à lui persuader qu’il n’y avoit aucune difficulté à craindre de la part des fils de France, ni de M. le duc d’Orléans, au moindre signe de la volonté du roi. Quelque foiblesse qu’il eût pour ses bâtards, et pour celui-ci sur tous les autres, quelque absolu qu’il fût et qu’il se piquât d’être, on a pu remarquer que, excepté les mariages de ses filles et les gouvernements et les charges de ses fils, ce qu’il fit d’ailleurs pour eux ne fut que peu à peu, sans forme, sans rien d’écrit, par une usurpation d’usages, à reprises, et toujours entraîné au delà de ce qu'il sentoit, jusqu’à ce que le procès de M. de Luxembourg ayant excité celui de M. de Vendôme, il fut poussé à remettre en vigueur l’édit mort-né d’Henri IV, comme ne faisant rien de nouveau, et qu’ayant affermi ses deux fils, par le simple usage, dans tout l’extérieur des princes du sang au dedans de^sa cour, il le leur donna de même dans ses armées, et voulut enfin y soumettre les ambassadeurs, ce qui ne s’acheva pas sans une résistance qui subsiste encore dans les nonces qui deviennent cardinaux, et qui a été enfin vaincue dans tous les autres, mais toujours sans rien écrire et sans formes. Rien n’est si précieux que la répugnance qu’il eut au mariage de M. du Maine par la raison qu’il en allégua, et que ce qu’il dit au maréchal de Tessé allant en Italie, ou il devoit trouver M. de Vendôme à la tête d’une armée. Toutes ces choses se trouvent remarquées ici en leur temps, et de quelle façon, et combien après il s’écarta dans tous ces faits, comme malgré soi, à des grandeurs nouvelles en leur faveur, et en celle de M. de Vendôme à cause d’eux. Ce fut en cette occasion ia même chose : même résistance, même vue de l’énormité qui lui étoit proposée, et pour la fin mêipe entraînement, comme malgré lui, et toujours presque sans forme. Le combat ne fut pas long, puisqu’il ne fut commencé qu’après le 4 mars, jour de la mort de M. le Duc et de la décision du rang des princesses du sang entre elles, et qu’il finit le 16 du même mois par la victoire de M. du Maine.
Quand elle fut résolue entre le roi, Mme de Maintenou et lui, il fut question de la déclarer ; et cette déclaration produisit la scène la plus nouvelle et la plus singulière de tout ce long règne, pour qui a connu le rçi, et -quelle étoit l’ivresse de sa toute-puissance. Entrant le samedi au soir, 15 mars, dans son cabinet, après souper, à V ersailles, et l’ordre donné à l’ordinaire, il s’avança gravement dans le second cabinet, se rangea vers son fauteuil sans s’asseoir, passa lentement les yeux sur toute la compagnie, à qui il dit, sans adresser la parole à personne, qu’il donnoit aux enfants de M. du Maine le même rang et les mêmes honneurs dont M, du Maine jouissoit ; et sans un moment d’intervalle, marcha vers le bout du cabinet le plus éloigné, et appela Monseigneur et Mgr le duc de Bourgogne. Là, pour la première fois de sa vie, ce monarque si fier, ce père si sévère et si maître s’humilia de-» vant son fils et son petit-fils. Il leur dit que, devant tous deux régner successivement après lui, il les prioit d'agréer le rang qu’il donnoit aux enfants du duc du Maine, de donner cela à la tendresse qu’il se flattoit qu’ils avoient pour lui, et à celle qu’il se se sentoit pour ses enfants et pour leur père ; que, vieux comme il étoit, et considérant que sa mort ne pou voit être éloignée, il les leur reconnu andoit ‘étroitement, et avec toute l’instance dont il étoit capable ; qu’il espéroit qu’après lui ils les voudroient bien protéger par amitié pour sa mémoire. Il prolongea ce discours touchant assez longtemps, pendant lequel les deux princes un peu attendris, les yeux fichés à terre, se serrant l’un contre l’autre, immobiles d’étonnement et de la chose et des discours, ne prof érèrent pas une unique parole. Le roi, qui apparemment s’attendoit à mieux et qui vouloit les y forcer, appela M. du Maine qui, arrivant à eux de l’autre bout du cabinet, où tout étoit cependant dans le plus profond silence, le roi le prit par les épaules, et en s’appuyant dessus pour le faire courber au plus bas devant les deux princes, le leur présenta, leur répéta en sa présence que c’étoit d’eux qu’il attendpit après sa mort toute protection pour lui, qu’il la leur demandoit avec toute instance, qu’il espérait cette grâce de leur bon naturel, et de leur amitié pour lui et pour sa mémoire, et il finit par leur dire qu’il leur en demandoit leur parole.
En cet instant les deux princes se regardèrent l’un l’autre,
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sans presque savoir si ce qui se passoit étoit un songe ou une réalité, sans toutefois répondre un mot jusqu’à ce que, plus vivement pressés encore par le roi, ils balbutièrent je ne sais quoi qui ne dit rien de précis. M. du Maine, embarrassé de leur embarras, et fort peiné de ce qu’il ne sortoit rien de net de leur bouche, se mit en posture de leur embrasser les genoux. En ce moment le roi, les yeux mouillés de larmes, les pria de le vouloir bien embrasser en sa présence et de l’assurer par cette marque de leur amitié. Il continua de là à les presser de lui donner leur parole de n’ôter point ce rang qu’il venoit de déclarer, et les deux princes, de plus en plus étourdis d’une scène si extraordinaire, bredouillèrent encore ce qu’ils purent, mais sans rien promettre. Je n’entreprendrai ici pas de commenter une si grande faute, ni le peu de force d’une parole qu’ils auroient donnée delà sorte. Je me contente d’écrire ce que je sus mot à mot du duc de Beauvilliers à qui Mgr le duc de Bourgogne conta tout ce qui s’étoit passé le lendemain, et que ce duc me rendit le jour même. On le sut aussi par Monseigneur qui le dit à ses intimes, en ne se cachant pas d’eux combien il étoit choqué de ce rang. Il n’avoit jamais aimé le duc du Maine, il avoit toujours été blessé de la différence du cœur du roi et de sa familiarité, et il avoit eu des temps de jeunesse où le duc du Maine, sans de vrais manquements de respect, avoit peu ménagé Monseigneur, tout au contraire du comte de Toulouse qui s’en étoit acquis l’amitié. Pour le pauvre Mgr le duc de Bourgogne, je ne fus pas longtemps sans savoir bien ce qu’il pensoit de cette nouvelle énormité, et l’un et l’autre ne furent point fâchés qu’on les devinât là-dessus, autre bien étrange faute. Après celle de ce dernier bredouillement informe de ces deux prinçes, le roi, à bout d’en espérer davantage, sans montrer toutefois aucun mécontentement, retourna vers son fauteuil et le cabinet reprit aussitôt sa forme accoutumée.
Dès que le roi fut assis, il remarqua promptement le sombre qui y régnoit. Il se hâta de dire encore un mot sur ce rang et d’ajouter qu’il seroit bien aise que chacun lui en marquât sa satisfaction en la témoignant au duc du Maine, lequel incontinent accueilli de chacun, fut assez sérieusement félicité jusque par le comte de Toulouse son frère, que le même honneur regardoit à son tour, mais à qui il fut aussi nouveau
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qu’à tous les autres. La différence d’âge et d’esprit, qui donnoit au duc du Maine une grande supériorité sur le comte de Toulouse, n’avoit pas contribué à une union intérieure bien grande ; ils se voyoient rarement chez eux ; les bienséances étoient gardées, mais lyamitié étoit froide, la confiance nulle, et M. du Maine avoit toujours fait sa grandeur, et conséquemment la sienne, sans le consulter et même sans lui en parler. Le bon .sens, l’honneur et la droiture de cœur de celui-ci lui rendoient la conduite de la duchesse du Maine insupportable. Elle s’en étoit bien aperçue ; aussi ne l’aima-t-elle pas» et ne contribua pas à rapprocher le comte de Toulouse qu’elle craignoit auprès du duc du Maine dont il n’approuvoit pas les complaisances qui pour elle étoient sans bornes, et dont avec cela il n’évitoit pas les hauteurs : le reste du cabinet fut court et mal à l’aise.
La nouvelle éclata le lendemain, et on sut que tout ce qu’il y en auroit d’écrit étoit une simple note sur le registre du maître des cérémonies, en l’absence du grand maître qui servoit cet hiver sur la frontière, en ces mots :
« Le roi étant à Versailles a réglé que dorénavant les enfants de M. le duc du Maine auront comme petits-fils de Sa Majesté le même rang, les mêmes honneurs et les mêmes traitements dont a joui jusqu’à présent mondit sieur le duc du Maine, et Sa Majesté m’a ordonné d’en faire la présente mention sur mon registre. » Cela dit tout et ne dit rien, et n’exprime quoi que ce soit, sinon que cela renvoie à l’usage dans lequel on voyoit le duc du Maine, et sans expliquer ni quel ni à quel titre, mais insinue beaucoup en causant comme petit-fils de Sa Majesté et par ce terme absolu sans y rien ajouter.
Jamais chose ne fut reçue du public d’une manière si morne ; personne à la cour n’osa en dire un mot tout haut, mais chacun s’en parloit à l’oreille, et chacun la détesta. On n’ étoit pas encore accoutumé au rang de M. du Maine, qu’on le vit passer à ses enfants. De représentations là-dessus, on vit bien ^qu’elles seroient non seulement inutiles, mais criminelles ; et dès que ce qui s’étoit passé à la déclaration du cabinet eut percé, et qu’on sut que le roi avoit invité à féliciter M. du Maine, il n’y eut personne qui osât s’en dispenser. On avoit éclaté contre les premiers rangs donnés à M. du Maine ; à ce comble-ci, qui que ce soit n’osa dire un seul
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mot, et la foule courut chez lui avec le visage triste et une simple révérence, qui sentoit plus l’amende honorable que le compliment.
Crayon du duc de Bourgogne .
Il faut dire d’abord que Mgr le duc de Bourgogne étoit né avec un naturel à faire trembler. Il étoit fougueux jusqu’à vouloir briser ses pendules lorsqu’elles sonnoient l’heure qui l’appeloit à ce qu’il ne vouloit pas, et jusqu’à s'emporter de la plus étrange manière contre la pluie quand elle s’opposoit à ce qu’il vouloit faire. La résistance le mettoit en fureur : c’est ce dont j’ai été souvent témoin dans sa première jeunesse. D’ailleurs un goût ardent le portoit à tout ce qui est défendu au corps et à l’esprit. Sa raillerie étoit d’autant plus cruelle qu’elle étoit plus spirituelle et plus salée, et qu’il attrapoit tous les ridicules avec justesse. Tout cela étoit aiguisé par une vivacité de corps et d’esprit qui alloit à l’impétuosité, et qui ne lui permit jamais dans ces premiers temps d’apprendre rien qu’en faisant deux choses à la fois. Tout ce qui est plaisir il l’aimoit avec une passion violente, et tout cela avec plus d’orgueil et de hauteur qu’on n’en peut exprimer ; dangereux de plus à discerner et gens et choses, et à apercevoir le foible d’un raisonnement et à raisonner plus fortement et plus profondément que ses maîtres. Mais aussi, dès que l’emportement étoit passé, la raison le saisissoit et surnageoit à tout ; il sentoit ses fautes, il les avouoit, et^ quelquefois avec tant de dépit, qu’il rappeloit la fureur. Un esprit vif, actif, perçant, se roidissant contre les difficultés, à la lettre transcendant en tout genre. Le prodige est qu’en très peu de temps la dévotion et la grâce en firent un autre homme, et changèrent tant et de si redoutables défauts en vertus parfaitement contraires. Il faut donc prendre à la lettre toutes les louanges de ce Discours.
Ce prince, qui avoit toujours eu du goût et de la facilité pour toutes les sciences abstraites, les mit à la place des plaisirs dont l’attrait toujours subsistant en lui les lui faisoit fuir avec frayeur, même des plus innocents, ce qui, joint à cet esclavage de charité du prochain, si on ose hasarder ce
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terme, dans un novice qui tend d’abord en tout à la perfection, et qui ignore les bornes des choses, et à une timidité qui l’embarrassoit partout faute de savoir que dire et que faire à tous les instants, entre Dieu qu’il craignoit d’offenser en tout et le monde avec lequel cette gêne perpétuelle le mettoit de travers, le jeta dans ce particulier sans bornes, parce qu’il ne se trouvoit en liberté que seul, et que son esprit et les sciences lui fournissoient de reste de quoi ne s’y pas ennuyer, outre que la prière y occupoit beaucoup de son temps. La violence qu’il s’étoit faite sur tant de défauts et tous véhéments, ce désir de perfection, l’ignorance, la crainte, le peu de discernement qui accompagne toujours une dévotion presque naissante, le faisoit excéder dans le contre-pied de ses défauts, et lui inspiroit une austérité qui outroit en tout, et qui lui donnoit un air contraint, et souvent, sans s’en apercevoir, de censeur, qui éloigna Monseigneur de lui de plus en plus et dépitoit le roi même. J’en dirai un trait entre mille qui, parti d’un excellent principe, mit le roi hors des gonds, et révolta toute la cour deux ou trois ans auparavant. Nous étions à Marly, où il y eut un bal le jour des Rois ; Mgr le duc de Bourgogne n’y voulut seulement pas paroître, et s’en laissa entendre assez tôt pour que le roi, qui le trouva mauvais, eût le temps de lui en parler d’abord en plaisanterie, puis plus amèrement, enfin en sérieux' et piqué de se voir condamné par son petit-fils. Mme la duchesse de Bourgogne, ses dames, M. de Beauvilliers même, jamais on n’en put venir à bout. Il se renferma à dire que le roi étoit le maître, qu’il ne prenoit pas la liberté de blâmer rien de ce qu’il faisoit, mais que l’Épiphanie étant une triple fête et celle des chrétiens en particulier par la vocation des gentils et par le baptême de Jésus-Christ, il ne croyoit pas la devoir profaner en se détournant de l’application qu’il devoit à un si saint jour, pour un spectacle tout au plus supportable un jour ordinaire. On eut beau lui représenter qu’ayant donné la matinée et l’après-dînée aux offices de l’Église et d’autres heures encore à la prière dans son cabinet, il en pouvoit et devoit donner la soirée au respect et à la complaisance de sujet et de fils : tout fut inutile, et, hors le temps de souper avec le roi, il fut enfermé tout le soir seul dans son cabinet.
Avec cette austérité il avoit conservé de son éducation une
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précision et un littéral qui se répandoit sur tout, et gênoit lui et tout le monde avec lui, parmi lequel il étoit toujours comme un homme en peine et pressé de le quitter, comme ayant toute autre chose à faire, qui sent qu’il perd son temps et qui le veut mieux employer. D’un autre côté, il ressembloit fort à ces jeunes séminaristes qui, gênés tout le jour par l’enchaînement de leurs exercices, s’en dédommagent à la récréation par tout le bruit et toutes les puérilités qu’ils peuvent, parce que toute autre chose de plaisir est interdite dans leurs maisons. Le jeune prince étoit passionnément amoureux de Mme la duchesse de Bourgogne ; il s’y livroit en homme sévèrement retenu sur toute autre, et toutefois s’amusoit avec les jeunes dames de leurs particuliers, souvent en séminariste en récréation, elles en jeunesse étourdie et audacieuse. On trouvera donc dans cette courte exposition les raisons de bien des traits du Discours qu’on vient de lire, qu’on ne comprendroit pas aisément sans cet éclaircissement, et surtout celle qui m’a fait étendre en raisonnement de piété, pour tourner un peu plus aq monde la piété de ce prince qui n’étoit pas susceptible d’écouter, bien moins de se rendre, par d’autres raisons que par celles de la piété même.
Ses deux premières campagnes lui avoient été extrêmement favorables, en ce que, étant éloigné des objets de son extrême timidité et de celui de son amour, il étoit plus à lui-même et se montroit plus à découvert, délivré des entraves de la charité du prochain par les matières de guerre et de tout ce qui y a rapport, qui, dans le cours de ces campagnes, faisoit le sujet continuel des discours et de la conversation ; tellement qu’avec l’esprit, l’ouverture, la pénétration qu’il y fit paroître, il donna de soi les plus hautes espérances. La troisième campagne lui fut funeste, comme je l’ai raconté en son lieu, parce qu’il sentit de bonne heure, et toujours de plus en plus, qu’il avoit affaire, chose également monstrueuse et vraie, à plus fort que lui à la cour et dans le monde, et l’avantageux Vendôme, secondé des cabales qui ont été expliquées, saisit le foible du prince, et poussa l’audace au dernier période. Ce foible du prince fut cette timidité si déplacée, cette dévotion si mal entendue qui fit si étrangement du marteau l’enclume et de l’enclume le marteau, dont il ne put revenir ensuite.
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Aventure de Villars et d’Heudicourt.
Il arriva au maréchal de Villars une aventure fort ridicule qui fit grand bruit à l'armée et à la cour. Sa blessure, ou les airs qu’il en prenoit, lui faisoit souvent tenir la jambe sur le cou de son cheval à peu près comme les dames. Il lui échappa un jour, dans l’ennui où il se trouvoit dans son armée, qu’il étoit bien las de monter à cheval comme ces p..... de la suite de Mme la duchesse de Bourgogne, qui, par parenthèse, étoient toutes les jeunes dames de la cour et les filles de Mme la Duchesse. Un tel propos, tenu en pleine promenade par un général d’armée peu aimé, courut bientôt d’un bout à l’autre du camp, et ne tarda guère à voler à la cour et à Paris. Les dames cavalières s’offensèrent, les autres prirent parti pour elles ; Mme la duchesse de Bourgogne ne put leur refuser de s’en montrer irritée et de s’en plaindre. Villars en fut tôt averti, et fort en peine d’un surcroît d'ennemis si redoutables, dont sa campagne n’avoit pas besoin. Il se mit dans la tête de découvrir qui l’avoit décelé. Il fit si bien qu’il sut à n’en pas douter que c’ étoit Heudicourt qui l’avoit mandé ; et il en fut d’autant plus piqué que, pour faire sa cour à sa mère, ce mauvais ange de Mme de Maintenon, et à Mme de Montgon sa sœur, il l’avoit adomestiqué, protégé, et, chose fort étrange pour le maréchal, lui avoit souvent, non pas prêté, mais donné de l’argent, dont il étoit toujours fort dépourvu par sa mauvaise conduite et l’avarice de son père qui mangeoit tout à son âge avec des créatures.
La vieille Heudicourt et sa fille étoient mortes, mais Heudicourt, fort protégé du roi par Mme de Maintenon, à cause de sa défunte mère, étoit demeuré comme l’enfant de la maison partout où étoit le maréchal de Villars. C’étoit un drôle de beaucoup d’esprit, qui excelloit à donner des ridicules, à la plaisanterie la plus salée, aux chansons les plus immortelles, et qui, gâté par la faveur qui l’avoit toujours soutenu, ne s’étoit contraint pour personne, et par cette même faveur, et par l’audace et le tranchant de sa langue s’étoit rendu redoutable. Il n’avoit point d’âme, grand ivrogne et débauché, point du tout poltron, et une figure hideuse de vilain satyre. Il se faisoit justice là-dessus ; mais hors d’état
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d’espérer de bonnes fortunes, il les facilitoit volontiers, étoit sûr dans cet honnête commerce, et s’étoit acquis par là beaucoup d’amis de la fleur de la cour, et encore plus d’amies. Par contraste à sa méchanceté, on ne l’appeloit que le petit bon ; et le\*petit bon étoit de toutes les intrigues, en menoit quantité, et en étoit un répertoire. C’étoit parmi les dames à la cour à qui l’aUroit, dont pas une n’eût osé se brouiller avec lui, à commencer par les plus hautes. Cette protection que personne n’ignoroit le rendoit plus hardi, tellement que le maréchal de Villars se trouva dans le dernier embarras. Toutefois, après y avoir bien pensé, il eut recours à l’effronterie qui toujours l’avoit si utilement servi.
Pour cela il envoya chercher une quinzaine d’officiers généraux, tous considérables par leur poids à l’armée, ou par leurs entours à la cour, et Heudicourt avec eux. Quand il les sut tous arrivés, il sortit de sa chambre, et alla où ils étoient, avec ce que le hasard y avoit conduit d’autres gens, comme il en fourmille toujours de toute espèce chez le général, qui vouloit faire une scène publique. Là, il demanda tout haut à chacun de ceux qu’il avoit mandés, et l’un après l’autre, s’ils se sonvenoient qu’il eût dit telle chose qu’il répéta. Albergotti, revenu à l’armée après avoir fait, au sortir de Douai,, un tour de huit ou dix jours à Paris et à la cour, prit en matois la parole le premier, répondit qu’il se souvenoit qu’il avoit ainsi parlé des vivandières et des créatures du camp, et jamais d’autres. Nangis, le prince de Rohan, le prince Charles, fils de M. le Grand, et tous les autres, ravis d’une si belle ouverture, la suivirent l’un après l’autre, et la confirmèrent jusqu’au dernier. Alors Villars, dans le soulagement qu’on peut juger, insista pour faire mieux confirmer et consolider la chose, puis, éclatant contre l’inventeur d’une si affreuse calomnie, et contre l’imposteur qui l’avoit écrite à la cour, adressa la parole à Heudicourt qu’il traita de la plus cruelle façon du monde. Le petit bon, qui n’avoit pas prévu qu’il seroit découvert ni la scène où il se trouvoit, fut étrangement interdit, et se voulut défendre ; mais Villars produisit des preuves qui ne purent être contredites. Alors le vilain, acculé, avoua sa turpitude, et eut l’audace de s’approcher de Villars pour lui parler bas ; mais le maréchal, se reculant et le repoussant avec un air d’indignation, lui dit de parler tout haut,
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parce que, avec des fripons de sa sorte, il ne vouloit rien de particulier. Alors Heudicourt, reprenant ses esprits, se livra à toute son impudence. Il soutint qu’aucuns de tout ce qui étoit là et que Villars avoit interrogé, n’osoient lui déplaire en face, mais [qu’ils ] savoient fort bien tous la vérité du fait, telle qu’il l’avoit écrite ; qu’il pouvoit avoir tort de l’avoir mandée, mais qu’il n’avoit pas imaginé que dite en si nombreuse compagnie et en lieu si public, elle pût demeurer secrète, et qu’il fît plus mal de la mander que tant d’autres qui en avoient pu faire autant.
Le maréchal, outré de colère d’entendre une réponse si hardie, et au moins si vraisemblable, lui reprocha ses bienfaits et sa scélératesse. Il ajouta que, quand la chose seroit vraie, il n’y auroit pas moins de crime à lui de la publier qu’à l’inventer, [après] toutes les obligations qu’il lui avoit ; le chassa de sa présence ; et quelques moments après le fit arrêter et conduire au château de Calais. Cette violente scène fit à l’armée et à la cour autant de bruit que ce qui l’avoit causée. La conduite suivie et publique du maréchal fut approuvée. Le roi déclara qu’il le laissoit maître du sort d’Heudicourt ; Mme de Maintenon et Mme la duchesse de Bourgogne, qu’elles l’abandonnoient ; et ses amis avouoient que sa faute étoit inexcusable. Mais la chance tourna bientôt. Après le premier étourdissement, l’excuse du petit bon parut valable aux dames qui avoient leurs raisons pour l’aimer et pour craindre de l’irriter ; elle la parut aussi dans l’armée, où le maréchal n’étoit pas aimé. Plusieurs de ceux qu’il avoit si publiquement interrogés se laissèrent entendre que , dans la surprise où ils s’étoient trouvés, ils n’avoient pas voulu se commettre. On en vint bassement à cette discussion que cette allure du maréchal, et son prétendu propos, ne pouvoit aller aux vivandières et aux autres femmes des armées, qui alloient toutes à cheval jambe deçà, jambe delà, au contraire des dames, surtout de celles qui montoient à cheval avec Mme la duchesse de Bourgogne. On contesta jusqu’au pouvoir des généraux d’armée de se faire justice à eux-mêmes de leurs inférieurs, pour des choses personnelles et où le service n’entroit pour rien : en un mot, Heudicourt, au sortir de Calais, où il ne fut pas longtemps, demeura le petit bon à la mode, en dépit du maréchal. Tant de choses lui tournèrent = 86 . .
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mal à cette campagne qu’il prit la résolution de s’en aller aux eaux. Il fit tant qu’il l’obtint.
Mort de Monseigneur . X
Le roi, à peine à lui-même, prit à l’instant le chemin de l’appartement de Monseigneur, et réprima très sèchement l’indiscret empressement de quelques courtisans à le retenir, disant qu’il vouloit voir encore son fils, et s’il n’y avoit plus de remède. Comme il étoit près d’entrer dans la chambre, Mme la princesse de Conti, qui avoit eu le temps d’accourir chez Monseigneur dans ce court intervalle de la sortie de table, se présenta pour l’empècher d’entrer. Elle le repoussa même des mains, et lui dit qu’il ne falloit plus désormais penser qu’à lui-même. Alors le roi, presque en foiblesse d’un renversement si subit et si entier, se laissa aller sur un canapé qui se trouva à l’entrée de la porte du cabinet par lequel il étoit entré, qui donnoit dans la chambre. Il demandoit des nouvelles à tout ce qui en sortoit, sans que presque personne osât lui répondre. En descendant chez Monseigneur, car il logeoit au-dessus de lui, il avoit envoyé chercher le P. Tellier qui venoit de se mettre au lit ; il fut bientôt habillé et arrivé dans la chambre ; mais il n’étoit plus temps, à ce qu’ont dit depuis tous les domestiques, quoique le jésuite, peut-être pour consoler le roi, lui eût assuré qu’il avoit donné une absolution bien fondée. Mme de Maintenon, accourue auprès du roi, et assise sur le même canapé, tâchoit de pleurer. Elle essayoit d’emmener le roi, dont les carrosses étoient déjà prêts dans la cour, mais il n’y eut pas moyen de l’y faire résoudre que Monseigneur ne fût expiré.
Cette agonie sans connoissance dura près d’une heure depuis que le roi fut dans le cabinet. Mme la Duchesse et Mme la princesse de Conti se partageoient entre les soins du mourant et ceux du roi, près duquel elles revenoient souvent, tandis que la Faculté confondue, les valets éperdus, le courtisan bourdonnant, se poussoient les uns les autres, et cheminoient sans cesse sans presque changer de lieu. Enfin le moment fatal arriva. Fagon sortit qui le laissa entendre.
Le roi, fort affligé, et très peiné du défaut de confession, "T.T- : = 87 » rr— ir
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maltraita un peu ce premier médecin, puis sortit, emmené par Mme de Maintenon et par les deux princesses. L’appartement étoit dé plain-pied à la cour ; et comme il se présenta pour monter en carrosse, il trouva devant lui la berline de Monseigneur. Il fit signe de la main qu’on lui amenât un autre carrosse, par la peine que lui faisoit celui-là. Il n’en fut pas néànmoins tellement occupé que, voyant Pontchartrain, il ne l’appelât pour lui dire d’avertir son père et les autres ministres de se trouver le lendemain matin un peu tard à Marly pour le conseil d’État ordinaire du mercredi. Sans commenter ce sang-froid, je me contenterai de rapporter la surprise extrême de tous les témoins et de tous ceux qui l’apprirent. Pontchartrain répondit que, ne s’agissant que d’affaires courantes, il vaudroit mieux remettre le conseil d’un jour que de l’en importuner. Le toi y consentit. Il monta avec peine en carrosse appuyé des deux côtés, Mme de Maintenon tout de suite après qui se mit à côté de lui ; Mme la Duchesse et Mme la princesse de Conti montèrent après elle, et se mirent sur le devant. Une foule d’officiers de Monseigneur se jetèrent à genoux tout du long de la cour, des deux côtés, sur fe passage du roi, lui criant avec des hurlements étranges d’avoir compassion d’eux, qui avoient tout perdu et qui mouroient de faim* Tandis que Meudon étoit rempli d’horreur, tout étoit tranquille à Versailles, sans en avoir le moindre soupçon. Nous avions soupé. La compagnie quelque temps après s’étoit retirée, et je causois avec Mme de Saint-Simon qui achevoit de se déshabiller pour se mettre au lit, lorsqu’un ancien valet de chambre, à qui elle avoit donné une charge de garçon de la chambre de Mme la duchesse de Berry, et qui y servoit à table, entra tout effarouché. Il nous dit qu’il falloit qu’il y eût de mauvaises nouvelles de Meudon ; que M. le duc de Bourgogne venoit d’envoyer parler à l’oreille à M. le duc de Berry, à qui les yeux avoient rougi à l’instant ; qu’aussitôt il étoit sorti de table, et que, sur un second message fort prompt, la table ou la compagnie étoit restée s’étoit levée avec précipitation, et que tout le monde étoit passé dans le cabinet. Un changement si subit rendit ma surprise extrême. Je courus chez Mme la duchesse de Berry aussitôt ; il n’y avoit plus personne ; ils étoient tous allés chez Mme la duchesse de Bourgogne, j'y poussai tout de suite.
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J’ai trouvai tout Versailles rassemblé, ou y arrivant ; toutes les dames en déshabillé, la plupart prêtes à. se mettre au lit, toutes les portes ouvertes, et tout en trouble. J’appris que Monseigneur avoit reçu l’extrême-onction, qu’il étoit sans connoissance et hors de toute espérance, et que le roi avoit mandé à Mme la duchesse de Bourgogne qu’il s’en alloit à Marly, et de le venir attendre dans l’avenue entre les deux écuries pour le voir en passant.
Le spectacle attira toute l’attention que j’y pus donner parmi les divers mouvements de mon âme, et ce qui tout à la fois se présenta à mon esprit. Les deux princes et les deux princesses étoient dans le petit cabinet derrière la ruelle du lit. La toilette pour le coucher étoit à l’ordinaire dans la chambre de Mme la duchesse de Bourgogne, remplie de toute la cour en confusion. Elle allait et venoit du cabinet dans la chambre, en attendant le moment d’aller au passage du roi ; et son maintien, toujours avec ses mêmes grâces, étoit un maintien de trouble et de compassion que celui de chacun sembloit prendre pour douleur. Elle disoit ou répondoit en passant devant les uns et les autres quelques mots rares. Tous les assistants étoient des personnages vraiment expressifs ; il ne falloit qu’avoir des yeux, sans aucune connoissance de la cour, pour distinguer les intérêts peints sur les visages, ou le néant de ceux qui n’étoient de rien : ceux-ci tranquilles à euxmêmes, les autres pénétrés de douleur ou de gravité et d’attention sur eux-mêmes, pour cacher leur élargissement et leur joie.
Mon premier mouvement fut de m’informer à plus d’une fois, de ne croire qu’à peine au spectacle et aux paroles ; ensuite de craindre trop peu de cause pour tant d’alarme, enfin de retour sur moi-même par la considération de la misère commune à tous les hommes, et que moi-même je me trou ver ois un jour aux portes de la mort. La joie néanmoins perçoit à travers les réflexions momentanées de religion et d’humanité par lesquelles j’essayois de me rappeler. Ma délivrance particulière me sembloit si grande et si inespérée qu’il me sembloit, avec une évidence encore plus parfaite que la vérité, que l’État gagnoit tout en une telle perte. Parmi ces pensées, je sentois malgré moi un reste de crainte que le malade en réchappât, et j’en a vois une extrême honte.
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Enfoncé de la sorte en moi-même, je ne laissai pas de mander à Mme de Saint-Simon qu’il étoit à propos qu’elle vînt, et de percer de mes regards clandestins chaque visage, chaque maintien, chaque mouvement, d’y délecter ma curiosité, d’y nourrir les idées que je m’étois formées de chaque personnage, qui ne m’ont jamais guère trompé, et de tirer de justes conjectures de la vérité de ces premiers élans dont on est si rarement maître, et qui par là, à qui connoît la carte et les gens, deviennent des indictions sûres des liaisons et des sentiments les moins visibles en tous autres temps rassis.
Je vis arriver Mme la duchesse d’Orléans, dont la contenance majestueuse et compassée ne disoit rien. Elle entra dans le petit cabinet, d’où bientôt après elle sortit avec M. le duc d’Orléans, duquel l’activité et l’air turbulent niarquoient plus l’émotion du spectacle que tout autre sentiment. Ils s’en allèrent, et je le remarque exprès, par ce qui bientôt après arriva en ma présence.
Quelques moments après, je vis de loin, vers la porte du petit cabinet, Mgr le duc de Bourgogne, avec un air fort ému et peiné ; mais le coup d’œil que j’assenai vivement sur lui ne m’y rendit rien de tendre, et ne me rendit que l’occupation profonde d’un esprit saisi.
Valets et femmes de chambre crioient déjà indiscrètement, et leur douleur prouva bien tout ce* que cette espèce de gens alloit perdre. Vers minuit et demi, on eut des nouvelles du roi ; et aussitôt je vis Mme la duchesse de Bourgogne sortir du petit cabinet avec Mgr le duc de Bourgogne, l’air alors plus touché qu’il ne m’avoit paru la première fois, et qui rentra aussitôt dans le cabinet. La princesse prit à sa toilette son écharpe et ses coiffes, debout et d’un air délibéré, traversa la chambre, les yeux à peine mouillés, mais trahie par de curieux regards lancés de part et d’autre à la dérobée, et, suivie seulement de ses dames, gagna son carrosse par le grand escalier.
Comme elle sortit de sa chambre, je pris mon temps pour aller chez Mme la duchesse d’Orléans avec qui je grillois d’être. Entrant chez elle, j’appris qu’ils étoient chez Madame. Je poussai jusque-là à travers leurs appartements. Je trouvai Mme la duchesse d’Orléans qui retournoit chez elle, et qui, d’un air fort sérieux, me dit de revenir avec elle.
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M. le duc d’Orléans étoit demeuré. Elle s’assit dans sa chambre, et auprès d’elle la duchesse de Villeroy, la maréchale de Rochefort et cinq ou six dames familières. Je petillois cependant de tant de compagnie ; Mme la duchesse d’Orléans, qui n’en étoit pas moins importunée, prit une bougie et passa derrière sa chambre. J’allai alors dire un mot à l’oreille à la duchesse de Villeroy ; elle et moi pensions de même sur l’événement présent. Elle me poussa et me dit tout bas de me bien contenir. J’étouffois de silence parmi les plaintes et les surprises narratives de ces dames, lorsque M. le duc d’Orléans parut à la porte du cabinet et m’appela.
Je le suivis dans son arrière-cabinet en bas sur la galerie, lui près de se trouver mal, et moi les jambes tremblantes de tout ce qui se passoit sous mes yeux et au dedans de moi. Nous nous assîmes par hasard vis-à-vis l’un de l’autre ; mais quel fut mon étonnement lorsque incontinent après je vis des larmes lui tomber des yeux : « Monsieur ! » m’écriai-je en me levant dans l’excès de ma surprise. Il me comprit aussitôt et me répondit d’une voix coupée et pleurant véritablement : « Vous avez raison d’être surpris, et je le suis moi-même ; mais le spectacle touche. C’est un bon homme avec qui j 'ai passé ma vie ; il m’a bien traité et avec amitié tant qu’on l’a laissé faire et qu’il a agi de lui-même. Je sens bien que l’affliction ne peut pas être longue ; mais ce sera dans quelques jours que je trouverai tous les motifs de me consoler dans l’état où on m’avoit mis avec lui ; mais présentement le sang, la proximité, l’humanité, tout touche, et les entrailles s’émeuvent. » Je louai ce sentiment, mais j’en avouai mon extrême surprise par la façon dont il étoit avec Monseigneur. Il se leva, se mit la tête dans un coin, le nez dedans, et pleura amèrement et à sanglots, chose que, si je n’avois vue, je n’eusse jamais crue. Après quelque peu de silence, je l’exhortai à se calmer. Je lui représentai qu’incessamment il faudroit retourner chez Mme la duchesse de Bourgogne, et que si on l’y voyoit avec des yeux pleureux, il n’y avoit personne qui ne s’en moquât comme d’une comédie très déplacée, à la façon dont toute la cour savoit qu’il étojt avec Monseigneur. Il fit donc ce qu’il put pour arrêter ses larmes, et pour bien essuyer et retaper ses yeux. Il y travailloit encore, lorsqu’il fut averti que Mme la duchesse de Bourgogne arrivoit, et que Mme la duchesse ■ .■■===^:. = 91
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d’Orléans ail oit retourner chez elle. Il la fut joindre et je les y suivis.
Mme la duchesse de Bourgogne, arrêtée dans l’avenue entre les deux écuries, n’avoit attendu le roi que fort peu de temps.
Dès qu’il approcha, elle mit pied à terre et alla à sa portière.
Mme de Maintenon, qui étoit de ce même côté, lui cria : « Où allez-vous, madame ? N’approchez pas ; nous sommes pestiférés. » Je n’ai point su quel mouvement fit le roi, qui ne l’embrassa point à cause du mauvais air. La princesse à l’instant regagna son carrosse et s’en revint.
Le beau secret que Fagon avoit imposé sur l’état de Monseigneur avoit si bien trompé tout le monde, que le duc de Beauvilliers étoit revenu à Versailles après le conseil de dépêches, et qu’il y coucha contre son ordinaire depuis la maladie de Monseigneur. Comme il se levoit fort matin, il se couchoit toujours sur les dix heures, et ils’étoit mis au lit sans se défier de rien. Il n’y fut pas longtemps sans être réveillé par un message de Mme la duchesse de Bourgogne, qui l’envoya chercher, et il arriva dans son appartement peu avant son retour du passage du roi. Elle retrouva les deux princes et Mme la duchesse de Berry avec le duc de Beauvilliers, dans ce petit cabinet où elle les avoit laissés.
Après les premiers embrassements d’un retour qui signifioit tout, le duc de Beauvilliers, qui les vit étouffant dans ce petit lieu, les fit passer par la chambre dans le salon qui la sépare de la galerie, dont, depuis quelque temps, on avoit fermé ce salon d’une porte pour en faire un grand cabinet.
On y ouvrit des fenêtres, et les deux princes, ayant chacun sa princesse à son côté, s’assirent sur un même canapé près des fenêtres, le dos à ,1a galerie, tout le monde épars, assis et debout, et en confusion dans ce salon, et les dames les plus familières par terre aux pieds ou proche du canapé des princes. *
Là, dans la chambre et par tout l’appartement, on lisoit apertement sur les visages. Monseigneur n’étoit plus ; on le sa voit, on le disoit, nulle contrainte ne retenoit plus à son égard, et ces premiers mouvements peints au naturel et pour lors affranchis de toute politique, quoique avec sagesse, par le trouble, l’agitation, la surprise, la foule, le spectacle confus de cette nuit si rassemblée.
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Les premières pièces offroient les mugissements contenus des valets, désespérés de la perte d’un maître si fait exprès pour eux; et pour les consoler d’une autre qu’ils ne prévoyaient qu’avec transissement, et qui par celle-ci devenoit la leur propre. Parmi eux s’en remarquoient d’autres des plus éveillés de gens principaux de la cour, qui étoient accourus aux nouvelles, et qui montroient bien à leur air de quelle boutique ils étoient balayeurs.
Plus avant commençoit la foule des courtisans de toute espèce. Le plus grand nombre, c’est-à-dire les sots, tiroient des soupirs de leurs talons, et, avec des yeux égarés et secs, louaient Monseigneur, mais toujours de la même louange» c’est-à-dire de bonté , et plaignoient le roi de la perte d’un si bon fils. Les plus fins d’entre eux, ou les plus considérables, s’inquiétoient déjà de la santé du roi ; ils se sa voient bon gré de conserver tant de jugement parmi ce trouble, et n’en laissoient pas douter par la fréquence de leurs répétitions. D’autres, vraiment affligés, et de cabale frappée, pleuroient amèrement, ou se contenoient avec un effort aussi aisé à remarquer que les sanglots. Les plus forts de ceux-là, ou les plus politiques, les yeux fichés à terre, et reclus en des coins, méditoient profondément aux suites d’un événement si peu attendu, et bien davantage sur eux-mêmes. Parmi ces diverses sortes d’affligés, point ou peu de propos, de conversation nulle, quelque exclamation parfois échappée à la douleur et parfois répondue par une douleur voisine, un mot en un quart d’heure, des yeux sombres ou hagards, des mouvements de mains moins rares qu’involontaires, immobilité du reste presque entière ; les simples curieux et peu soucieux presque nuis, hors les sots qui avoient le caquet en partage, les questions, et le redoublement du désespoir des affligés, et l'importunité pour les autres. Ceux qui déjà regardoient cet événement comme favorable avoient beau pousser la gravité jusqu’au maintien chagrin et austère, le tout n’étoit qu’un voile clair, qui n’empêchoit pas de bons yeux de remarquer et de distinguer tous leurs traits. Ceux-ci se tènoient aussi tenaces en place que les plus touchés, en garde contre l’opinion, contre la curiosité, contre leur satisfaction, contre leurs mouvements ; mais leurs yeux suppléoient au peu d’agitation de leur corps. Des changements de posture, comme des gens
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peu assis ou mal debout ; un certain soin de s’éviter les uns les autres, même de se rencontrer des yeux ; les accidents momentanés qui arrivoient de ces rencontres ; un je ne sais quoi de plus libre en toute la personne à travers le soin de se tenir et de se composer, un vif, une sorte d’étincelant autour d’eux les distinguoit malgré qu’ils en eussent.
Les deux princes, et les deux princesses assises à leurs côtés, prenant soin d’eux, étoient les plus exposés à la pleine vue. Mgr le duc de Bourgogne pleuroit d’attendrissement et de bonne foi, avec un air de douceur, des larmes de nature, de religion, de patience. M. le duc de Berry tout d’aussi bonne foi en versoit en abondance, mais des larmes pour ainsi dire sanglantes, tant l’amertume en paroissoit grande, et poussoit non des sanglots, mais des cris, mais des hurlements. Il se taisoit parfois, mais de suffocation, puis éclatoit, mais avec un tel bruit, et un bruit si fort la trompette forcée du désespoir, que la plupart éclatoient aussi à ces redoublements si douloureux, ou par un aiguillon d’amertume, ou par un aiguillon de bienséance. Cela fut au point qu’il fallut le déshabiller là même, et se précautionner de remèdes et de gens de la Faculté. Mme la duchesse de Berry étoithors d’elle, on verra bientôt pourquoi. Le désespoir le plus amer étoit peint avec horreur sur son visage. On y voy oit comme écrite une rage de douleur, non d'amitié mais d’intérêt ; des intervalles secs mais profonds et farouches, puis un torrent de larmes et de gestes involontaires, et cependant retenus, qui montroient une amertume d’âme extrême, fruit de la méditation profonde qui venoit de précéder. Souvent réveillée par les cris de son époux, prompte à le secourir, à le soutenir, à l’embrasser, à lui présenter quelque chose à sentir, on voyoit un soin vif pour lui, mais tôt après une chute profonde en elle-même, puis un torrent de larmes qui lui aidoient à suffoquer ses cris. Mme la duchesse de Bourgogne consoloit aussi son époux, et y avoit moins de peine qu’à acquérir le besoin d’être elle-même consolée, à quoi pourtant, sans rien montrer de faux, on voyoit bien qu’elle faisoit de son mieux pour s’acquitter d’un devoir pressant de bienséance sentie, mais qui se refuse au plus grand besoin. Le fréquent moucher répondoit aux cris du prince son beau-frère. Quelques larmes amenées du spectacle, et souvent entretenues avec : - ^ ■- : : 94 L' — ' ■■■
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soin, fournissoient à l’art du mouchoir pour rougir et grossir les yeux et barbouiller le visage, et cependant le coup d’œil fréquemment dérobé se promenoit sur l’assistance et sur la contenance de chacun.
Le duc de Beauvilliers, debout auprès d’eux, l’air tranquille et froid, comme à chose non avenue ou à spectacle ordinaire, donnoit ses ordres pour le soulagement des princes, pour que peu de -gens entrassent, quoique les portes fussent ouvertes à chacun, en un mot pour tout ce qu’il étoit besoin, sans se méprendre en quoi que ce soit ni aux gens ni aux choses ; vous l’auriez cru au lever ou au petit couvert servant à l’ordinaire. Ce flegme dura sans la moindre altération, également éloigné d’être aise par la religion, et de cacher aussi le peu d’affliction qu’il ressentoit, pour conserver toujours la vérité.
Madame, rhabillée en grand habit, arriva hurlante, ne sachant bonnement pourquoi ni l’un ni l’autre, les inonda tous de ses larmes en les embrassant, fit retentir le château d’un renouvellement de cris, et fournit un spectacle bizarre d’une princesse qui se remet en cérémonie, en pleine nuitf pour venir pleurer et crier parmi une foule de femmes en déshabillé de nuit, presque en mascarades.
Mme la duchesse d’Orléans s’étoit éloignée des princes, et s’ étoit assise le dos à la galerie, vers la cheminée, avec quelques dames. 'Tout étant fort silencieux autour d’elle, ces dames peu à peu se retirèrent d’auprès elle, et lui firent grand plaisir. Il n’y resta que la duchesse Sforce, la duchesse de Villeroy, Mme de Castries, sa dame d’atours, et Mme de Saint- Simon. Ravies de leur liberté, elles s’approchèrent en un tas, tout le long d’un lit de veille à pavillon et le joignant ; et comme elles étoient toutes affectées de même à l’égard de l’événement qui rassembloit là tant de monde, elles se mirent à en deviser tout bas ensemble dans ce groupe avec liberté.
Dans la galerie et dans ce salon il y avoit plusieurs lits de veille ; comme dans tout le grand appartement, pour la sûreté, où couchoient des Suisses de l’appartement et des frotteurs, et ils y avoient été mis à l’ordinaire avant les mau^ vaises nouvelles de Meudon. Au fort de la conversation de ces dames, Mme de Castries qui touchoit au lit le sentit remuer et en fut fort effrayée, car elle l’étoit de tout quoique ■ = 95
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avec beaucoup d’esprit. Un moment après elles virent un gros bras presque nu relever tout à coup le pavillon, qui leur montra un bon gros Suisse entre deux draps, demi-éveillé et tout ébahi, très long à reconnoître son monde qu’il regardoit fixement l’un après l'autre, et qui enfin, ne jugeant pas à propos de se lever en si grande compagnie, se renfonça dans son lit et ferma son pavillon. Le bonhomme s’étoit apparemment couché avant que personne eût rien appris, et avoit assez profondément dormi depuis pour ne s’être réveillé qu’alors. Les plus tristes spectacles sont assez souvent sujets aux contrastes les plus ridicules. Celui-ci fit rire quelque dame de là autour, et [fit] quelque peur à Mme la duchesse d’Orléans et à ce qui causait avec elle d’avoir été entendues. Mais, réflexion faite, le sommeil et la grossièreté du personnage les rassura.
La duchesse de Villeroy, qui ne faisoit presque que les joindre, s’étoit fourrée un peu auparavant dans le petit cabinet avec la comtesse de Roucy et quelques dames du palais, dont Mme de Lévi n’avoit osé approcher, par penser trop conformément à la duchesse de Villeroy. Elles y étoient quand j’arrivai.
Je m’arrêtai donc un peu à considérer le spectacle de ces différentes pièces de ce vaste et tumultueux appartement. Cette sorte de désordre dura bien une heure, où la duchesse du Lude ne parut point, retenue au lit par la goutte. A la fin M. de Beauvilliers s’avisa qu’il étoit temps de délivrer les deux princes d’un si fâcheux public. Il leur proposa donc que M. [le duc] et Mme la duchesse de Berry se retirassent dans leur appartement ; et le monde, de celui de Mme la duchesse de Bourgogne. Cet avis fut aussitôt embrassé. M. le duc de Berry s’achemina donc partie seul et quelquefois appuyé sur son épouse, Mme de Saint-Simon avec eux et une poignée de gens. Je les suivis de loin pour ne pas exposer ma curiosité plus longtemps. Ce prince vouloit coucher chez lui, mais Mme la duchesse de Berry ne le voulut pas quitter ; il étoit si suffoqué et elle aussi qu’on fit demeurer auprès d’eux une Faculté complète et munie.
Toute leur nuit se passa en larmes et en cris. De fois à autre M. le duc de Berry demandoit des nouvelles de Meudon,
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sans vouloir comprendre la cause de la retraite du roi à Marly. Quelquefois il s’informoit s’il n’y avoit plus d’espérance, il vouloit envoyer aux nouvelles ; et ce ne fut qu’assez avant dans la matinée que le funeste rideau fut tiré de devant ses yeux, tant la nature et l’intérêt ont de peine à se persuader des maux extrêmes sans remède. On ne peut rendre l’état où il fut quand il le sentit enfin dans toute son étendue. Celui de Mme la duchesse de Berry ne fut guère meilleur, mais qui ne l’empêcha pas de prendre de lui tous les soins possibles.
La nuit de Mgr [le duc] et de Mme la duchesse de Bourgogne fut plus tranquille ; ils se couchèrent assez paisiblement. Mme de Lévi dit tout bas à la princesse que, n’ayant pas lieu d’être affligée, il seroit horrible de lui voir jouer la comédie. Elle répondit bien naturellement que, sans comédie, la pitié et le spectacle la touchoient, et la bienséance la contenoit, et rien de plus ; et en effet elle se tint dans ces bornes-là avec vérité et avec décence. Ils voulurent que quelques-unes des dames du palais passassent la nuit dans leur chambre dans des fauteuils. Le rideau demeura ouvert, et cette chambre devint aussitôt le palais de Morphée. Le prince et la princesse s’endormirent promptement, s’éveillèrent une fois ou deux un instant ; à la vérité ils se levèrent d’assez bonne heure, et assez doucement. Le réservoir d’eau étoit tari chez eux, les larmes ne revinrent plus depuis que rares et foibles à force d’occasion. Les dames qui avoient veillé et dormi dans cette chambre contèrent à leurs amis ce qui s’y étoit passé. Personne n’en fut surpris ; et comme il n’y avoit plus de Monseigneur, personne aussi n’en fut scandalisé.
Mme de Saint-Simon et moi, au sortir de chez M. [le duc] et Mme la duchesse de Berry, nous fûmes encore deux heures ensemble. La raison plutôt que le besoin nous fit coucher, mais avec si peu de sommeil qu’à sept heures du matin j’étois debout ; mais, il faut l’avouer, de telles insomnies sont douces, et de tels réveils savoureux.
L’horreur régnoit à Meudon. Dès que le roi en fut parti, tout ce qu’il y avoit de gens de la cour le suivirent, et s’entassèrent dans ce qui se trouva de carrosses, et dans ce qu’il en vint aussitôt après. En un instant Meudon se trouva vide. Mlle de Lislebonne et Mlle de Melun montèrent chez ^ = 97 rr,-r-r- ==^-==-^===3
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Mlle Choin, qui, recluse dans son grenier, ne faisoit que commencer à entrer dans des transes funestes. Elle avoit tout ignoré, personne n’avoit pris soin de lui apprendre de tristes nouvelles. Elle ne fut instruite de son malheur que par les cris. Ces deux amies la jetèrent dans un carrosse de louage qui se trouva encore là par hasard, y montèrent avec elle, et la menèrent à Paris.
Pontchartrain, avant partir, monta chez Voysin. Il trouva ses gens difficiles à ouvrir et lui profondément endormi ; il s’étoit couché sans aucun soupçon sinistre, et fut étrangement surpris à ce réveil. Le comte de Brionne le fut bien davantage. Lui et ses gens s’étoient couchés dans la même confiance, personne ne songea à eux. Lorsqu’en se levant il sentit ce grand silence, il voulut aller aux nouvelles et ne trouva personne, jusqu’à ce que, dans cette surprise, il apprit enfin ce qui étoit arrivé.
Cette foule de bas officiers de Monseigneur, et bien d’autres, errèrent toute la nuit dans les jardins. Plusieurs courtisans étoient partis épars à pied. La dissipation fut entière et la dispersion générale. Un ou deux valets au plus demeurèrent auprès du corps ; et, ce qui est très digne de louange, La Vallière fut le seul des courtisans qui, ne l’ayant point abandonné pendant sa vie, ne l’abandonna point après sa mort. Il eut peine à trouver quelqu’un pour aller chercher des capucins pour venir prier Dieu auprès du corps. L’infection en devint si prompte et si grande que l’ouverture des fenêtres qui donnoient en portes sur la terrasse ne suffit pas, et que Le Vallière, les capucins et ce très peu de bas étage qui étoit demeuré, passèrent la nuit dehors. Du Mont et Casau son neveu, navrés de la plus extrême douleur, y étoient ensevelis dans la capitainerie. Ils perdoient tout après une longue vie toute de petits soins, d’assiduité, de travail, soutenue par les plus flatteuses et les plus raisonnables espérances, et les plus longuement prolongées, qui leur échappoient en un moment. A peine sur le matin du Mont put-il donner quelques ordres, Je plaignis celui-là avec amitié.
On s’étoit reposé sur une telle confiance que personne ^’avoit songé que le roi pût aller à Marly. Aussi n’y trouvat-ii rien de prêt ; point de clefs des appartements, à peine quelques bouts de bougie, et même de chandelle. Le roi fut , . : ■ ■ „ ■ 98 - :
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plus d’une heure dans cet état avec Mme de Maintenon dans son antichambre à elle, Mme la Duchesse, Mme la princesse de Conti, Mmes deDangeau et de Caylus, celle-ci accourue de Versailles auprès de sa tante. Mais ces deux dames ne se tinrent que peu, par-ci par-là, dans cette antichambre par discrétion : ce qui a voit suivi et qui arrivoit à la file étoit dans le salon en même désarroi et sans savoir où gîter. On fut longtemps à tâtons, et toujours sans feu, et toujours les clefs mêlées, égarées par l’égarement des valets. Les plus hardis de ce qui étoit dans le salon montrèrent peu à peu le nez dans l’antichambre, où Mme d’Espinoy ne fut pas des dernières ; et de l’un à l’autre tout ce qui étoit venu s’y présenta, poussés de curiosité et de désir de tâcher que leur empressement fût remarqué. Le roi, reculé en un coin, assis entre Mme de Maintenon et les deux princesses, pleuroit à longues reprises. Enfin la chambre de Mme de Maintenon fut ouverte, qui le délivra de cette importunité. Il y entra seul avec elle, et y demeura encore une heure. Il alla ensuite se coucher qu’il étoit près de quatre heures du matin, et la laissa en liberté de respirer et de se rendre à elle-même. Le roi couché, chacun sut enfin où loger ; et Bloin eut ordre de répandre que les gens qui désireroient des logements à Marly s’adressassent à lui, pour qu’il en rendît compte au roi et qu’il avertît les élus.
Conversations avec le Dauphin.
Je voyois souvent le Dauphin en particulier, et je rendois aussitôt après au duc de Beauvilliers ce qui s’y étoit passé. Je profitai de son avis, et je parlai de tout au prince. Sa réserve ni sa charité ne s’effarouchèrent de rien ; non seulement il entra aisément et avec liberté dans tout ce que je mis sur le tapis de choses et de personnes, mais il m’encouragea à le faire, et me chargea de lui rendre compte de beaucoup de choses et de gens. Il me donnoit des mémoires, je les lui rendois avec le compte qu’il m’en a voit demandé ; je lui en donnois d’autres qu’il gardoit et qu’il discutoit après avec moi en me les rendant. Je garnissois toutes mes poches de force papiers toutes les fois que j’allois à ces audiences, et 99 =
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je riois souvent en moi-même, passant dans le salon, d’y voir force gens qui se trouvoient actuellement dans mes ppches, et qui étoient bien éloignés de se douter de l’importante discussion qui alloit se faire d'eux.
Le Dauphin logeoit alors dans celui des quatre grands appartements de plain-pied au salon, que la maladie de Mme la princesse de Conti, comme je l’ai remarqué lors de la mort de Monseigneur, fit rompre pendant le voyage suivant de Fontainebleau, pour y placer un grand escalier, parce que le roiavoit eu peine à monter chez elle par les petits degrés tortueux, uniques alors. La chambre du prince étoit dans cet emplacement ; le lit avoit les pieds aux fenêtres ; à la ruelle du côté de la cheminée étoit la porte de la garde-robe obscure par où j’entrois ; entre ila cheminée et une des deux fenêtres, un petit bureau portatif à travailler : vis-à-vis la porte ordinaire d’entrée, et derrière le siège à travailler et le bureau, la porte d’une autre pièce du côté de la Dauphine ; entre les deux fenêtres une commode qui n’ étoit que pour des papiers.
Il y avoit toujours quelques moments de conversation avant que le Dauphin se mît à son bureau, et qu’il m’ordonnât de m’asseoir vis-à-vis tout contre. Devenu plus libre avec lui, je pris la liberté de lui dire, dans ces premiers moments de conversation debout, qu’il feroit bien de pousser le verrou de la porte derrière lui. Il me dit que la Dauphine ne viendroit pas, et que ce n’étoient pas là ses heures. Je répondis que je ne craindrois point cette princesse seule, mais beaucoup l’accompagnement qui la suivoit toujours ; il fut opiniâtre et n’en voulut rien faire. Je n’osai l’en presser davantage ; il se mit à son bureau et m’ordonna de m’y mettre aussi. La séance fut longue, après laquelle nous triâmes nos papiers. Il me donna des siens à mettre dans mes poches, il en prit des miens, il en enferma dans sa commode, et, au lieu d’en enfermer d’autres dans son bureau, il en laissa dessus et se mit à causer, le dos à la cheminée, des papiers dans une main et ses clefs dans l’autre. J’étois debout au bureau, y cherchant quelques papiers d’une main et de l’autre en tenant d’autres, lorsque tout à coup la porte s’ouvrit vis-à-vis de moi , et la Dauphine entra.
Ce premier coup d’œil de tous les trois, car Dieu merci elle étoit seule, l’étonnement, la contenance de tous les trois
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ne sont jamais sortis de ma mémoire. Le fixe des yeux et l’immobilité de statue, le silence, l’embarras également dans tous trois, dura plus d’un lent Pater. La princesse le rompit la première. Elle dit au prince, d’une voix très mal assurée, qu’elle ne le croyoit pas en si bonne compagnie, en souriant à lui et puis à moi. J’eus le temps de sourire aussi et de baisser les yeux avant que le Dauphin répondît. « Puisque vous m’y trouvez, madame, lui dit-il en souriant de même, allez-vous-en. » Elle fut un instant à le regarder en lui souriant davantage et lui à elle ; elle me regarda après toujours souriant avec plus de liberté que d’abord, fit après la pirouette, sortit et ferma la porte, dont elle n’avoit pas dépassé plus que la profondeur.
Jamais je ne vis femme si étonnée ; jamais, j’en hasarderai le mauvais mot, je ne vis homme si penaud que le prince, même après la sortie ; jamais homme, car il faut tout dire, n’eut si grand’peur que j’eus d’abord, mais qui se rassura dès que je ne la vis point suivie. Sitôt qu’elle eut fermé la porte :« Eh bien, monsieur, dis-je au Dauphin, si vous aviez bien voulu tirer le verrou ? — Vous aviez raison, me dit-il, et j ’ai eu tort. Mais il n’y a point de mal, elle étoit seule heureusement, et je vous réponds de son secret. — Je n’en suis point en peine, lui dis-je (si l’étois-je bien toutefois), mais c’est un miracle de ce qu’elle s’est trouvée seule. Avec sa suite vous en auriez été quitte pour être peut-être grondé, mais moi, je serois perdu sans ressource. » Il convint encore de son tort, et me rassura de plus en plus sur le secret. Elle nous avoit pris non seulement tête à tête, ce dont personne au monde n’avoit le moindre soupçon, mais sur le fait, mais, comme on dit, le larcin à la main. Je compris bien qu’elle ne voudroit pas exposer le Dauphin, mais je craignois la facilité de quelque confidence, et de là la révélation après du secret. Toutefois il fut si bien gardé, ou confié, s’il le fut, à personnes si sûres qu’il n’en a jamais rien transpiré. Je n’insistai pas davantage. Nous achevâmes, moi d’empocher, le prince de serrer nos papiers. Le reste de la conversation fut court, et je me retirai par la garde-robe, comme j’étois venu, et comme jefaisois toujours, où du Chesne seul m’attendoit. M. de Beauvilliers, à qui je contai l’aventure, en lui rendant compte du travail, en pâlit d’abord, et se remit lorsque je lui dis que la
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Dauphine étoit seule, et blâma fort l’imprudence du verrou ; mais il me rassura aussi sur le secret.
Le cardinal de Bouillon marie la princesse d’Auvergne .
Un fort mince gentilhomme qu’on appeloit Mésy, qui avoit été page chez MM. dé Bouillon, étoit devenu écuyer de la princesse d’Auvergne qui, depuis quelque temps, le regardoit dè bon œil. Le cardinal de Bouillon s’en aperçut, suivit ses soupçons, les trouva très bien fondés. La gloire du prétendu descendant des anciens ducs de Guyenne, et celle du premier homme de l’Église après le pape, comme il se le disoit, de voit être extrêmement blessée d’une pareille découverte, et encore plus alarmée des suites. Mais la vanité céda aux besoins ; il imagina qu’en favorisant ces amours jusqu’à les porter à l’union conjugale, et venant après à éclater, il déshonoreroit si parfaitement la princesse d’Auvergne par la honte de la mésalliance, qu’il la feroit déchoir de la tutelle, et que cette tutelle lui tomberoit au préjudice de la duchesse d’Aremberg, parce que Berg-op-Zoom et d’autres biens encore venoient à l’enfant du côté de son père et emporteroient même les maternels.
Dans cet infâme dessein il parla à Mésy, et comme par amitié et par intérêt pour sa fortune, l’encouragea à pousser sa pointe et à la tourner du côté du mariage, en quoi il lui promit toute protection. Instruit après par Mésy de ses progrès, il parla à sa nièce dont l’embarras ne se peut exprimer ; il en profita pour la rassurer et en tirer l’aveu de sa foibiesse, la plaignit, et la combla de trouver un consolateur et un confident dans celui qu’elle avoit le plus à redouter. De là peu à peu il fit l’homme de bien avec elle, et l’évêque, pour mettre sa conscience en sûreté en flattant sa passion. Il fit accroire à la princesse d’Auvergne et à Mésy que leur mariage deméureroit secret, et ne seroit par conséquent sujet à aucune suite fâcheuse du côté des Bouillon ni du côté des Aremberg ; il leur offrit de les marier lui-même ; il les y résolut, et il les maria dans l’hôtel d’Aremberg.
Quelques mois se passèrent dans les transports de l’amour,
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de la reconnoissance, de la confidence. Le cardinal s’applaudissoit en secret de son crime, et se moquoit de leur simplicité en attendant son temps. L’amante se crut grosse ; ce fut celui d’en profiter. Le mariage se divulgua ; le duc et la duchesse d’Aremberg furent outrés de rage et de dépit, et d’étonnement de trouver le cardinal de Bouillon moins emporté qu’il ne l'étoit. A la fin la chose éclata tout à fait. L’écuyer et sa dame furent chassés de la maison, sans savoir où se réfugier. Le cardinal, très court d’argent, les assista peu en cachette, et leur fit entendre qu’il ne pouvoit à l'extérieur se séparer de sentiment du duc et de la duchesse d’Aremberg. tant qu’il en demeura en ces termes, ils eurent patience dans l’espérance d’en être secourus ; mais bientôt il fut question d’ôter la tutelle de la petite-fille, que la duchesse d’Aremberg, sa grand’mère, prétendit. A l’instant le cardinal la lui disputa ; et pour rendre sa prétention meilleure, se hasarda à déclamer contre l’indignité d’un pareil mariage, qui faisoit un tel affront à sa maison, conduit et consommé dans la maison maternelle.
Le jugement manqua ici au cardinal de Bouillon comme dans toutes les occasions de sa vie. Pour ravir le bien il attaquoit la vigilance de la duchesse d’Aremberg, et la vouloit rendre responsable de 1’égatement de sa fille et sa nièce* et l’en châtier en lui ôtant la tutelle de l’enfant. C'est ce qui le perdit, je ne dirai pas d’honneur, ce ne fut qu’un en-sus de ce qu’il n’avoit plus il y avoit longtemps, et de [ce] que même il n’eut jamais, mais l’en-sus fut violent, et retentit cruellement partout où les Aremberg et les Bouillon étoient connus. Mésy expliqua toute l’affaire, sa femme la raconta à qui voulut l’entendre ; la duchesse d’Aremberg les fit interroger juridiquement ; il tint à peu que le cardinal ne le fût lui-même. Ce fut un prodigieux fracas que cette révélation de son crime dont sa conduite pour la tutelle ne laissoit plus lâ, vue obscure. Prêt à succomber, il aima mieux se désister ; et la tutelle entière fut donnée à la duchesse d’Aremberg, sans que le cardinal de Bouillon fût compté pour rien. L’ignominie dont cette affaire le couvrit dans l’asile où il avoit cru régner le jeta dans un nouveau désespoir que son peu de moyens et le mépris public, qui ne lui fut pas ménagé, rendit extrêmes.
SAINT-SIMON
Demande en cassation de mariage.
Il arrive assez souvent que les événements les plus tristes sont suivis de quelque farce imprévue qui divertit le public lorsqu’il y pense le moins. La maison du duc de Tresmes en fournit une qui fit un étrange éclat, et qui amusa beaucoup le monde. Il a voit marié son fils aîné à Mlle Mascrani, comme je l’ai marqué en son temps. C’étoit la fille unique d’un maître des requêtes qui avoit des biens immenses, qui n’avoit plus ni père ni mère, qui étoit sous la tutelle de l’abbé Mascrani, frère de son père lorsqu’elle se maria, et dont les Caumartin, frères de sa mère et amis intimes du duc de Tresmes de tout temps, avoient fait le mariage. Elle n’étoit plus enfant lorsqu’il se fit. Avec ses richesses, elle crut qu’elle alloit être heureuse ; elle ignoroit que ce n’étoit pas le sort des femmes des Potier. Mme de Revel, veuve sans enfants, et sœur peu riche du duc de Tresmes, vint loger chez lui pour gouverner sa belle-fille, qui ne se trouva pas facile à l’être, ni la tante bien propre à cet emploi. Des mésaises on en vint aux humeurs, puis aux plaintes, après aux querelles et aux procédés, enfin aux expédients. La jeune femme avoit plus d’esprit que les Gesvres, elle sut mettre toute sa famille dans ses intérêts, jusqu’aux Caumartin qui s’embrouillèrent enfin avec les Gesvres. Elle s’enfuit chez la vieille Vertamont, sa grand’mère maternelle, qui l’avoit élevée, et qui en étoit idolâtre, et de cet asile fit signifier une demande de cassation de son mariage pour cause d’impuissance. Les factums de part et d’autre mouchèrent. On peut juger ce qu’une telle matière fournit, et quelle source d’ordures et de plaisanteries. L’affaire se plaida à l’officialité. Le marquis de Gesvres prétendit n’être point impuissant, et comme c’étoit chose de fait, il fut ordonné qu’il seroit visité par des chirurgiens, et elle par des matrones, nommés par l’officialité, pour y faire leur rapport, et tous deux en effet furent visités. Il seroit difficile de rendre les scènes que cette affaire produisit. Les gens connus et même distingués alloient s’en divertir aux audiences ; on y retenoit les places dès le grand matin, ©n s’y portoit, et de là des récits qui faisoient toutes les conversations. Les pauvres Gesvres en pensèrent mourir de ■•=»■■■■ - ■ 104 ‘ =v=s
EXTRAITS
dépit et de honte, et se repentirent bien de s’ètre engagés en un pareil combat. Il dura longtemps et toujours avec de nouveaux ridicules, et ne finit qu’avec la vie de la marquise de Gesvres. On se persuadoit malignement qu’elle n’avoit pas tout le tort, et son mari en a confirmé la pensée en ne songeant pas à se remarier depuis plus de trente ans. Il y a suppléé par son frère qui a des enfants de la fille aînée du maréchal de Montmorency.
Mariage de La Salle.
Une vie si coupée et si nécessairement occupée de riens, déplaisoit souvent à La Salle. Il étoit fort glorieux et entêté de son mérite, et quoique j’eusse peu d’habitude avec lui, et en général c’étoit un homme chagrin, particulier, sauvage, avec qui on n’en avoit guère, je lui ai ouï regretter les gens d’armes, et sa charge qui l’avoit tiré du service, disoit-il, malgré lui, et l’avoit empêché d’être maréchal de France. Désœuvré, par n’avoir plus de fonctions et n’avoir jamais eu beaucoup de commerce, il s’en étoit allé auprès de Dreux, dans une petite terre appelée Montpinçon, dont la maison étoit au bord de la rivière d’Eure, dont les jardins étoient souvent inondés. Il l’accommoda pour habiter et pour s’amuser ; il s’y ennuya, il s’alla promener en basse Normandie chez des gens de sa connoissance. Il trouva dans une de ses visites une fille de vingt ans, jolie et bien faite, avec sa mère, qui étoit du voisinage, et qui s’appeloit Mlle de Bénouville. Il les vit le soir qu’il y arriva, et y dîna le lendemain avec elles. Quelqu’un à table demanda à la mère si elle ne songeoit point à la marier. Elle répondit qu’elle y pensoit bien, mais cela n’étoit pas facile quand on n’avoit rien à donner. De propos en propos elle dit que ce qu’elle voudroit trouver, ce seroit quelque homme âgé qui ne songeât point au bien, mais à se donner une compagnie et une femme qui eût soin de lui et qui en fût tout occupée ; que sa fille avoit la raison de penser de même et d’aimer mieux un mariage comme celui-là, qui la mettroit à son aise, que d’épouser un jeune homme. La conversation changea, La Salle ne parut pas y prendre la moindre part, mais il y fit ses réflexions. Elles ne furent = 105 ■ -',-TTT.- =
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pas longues. Dans la fin de la journée il s’informa au maître de la maison de ce que c’étoit que M., Mme et Mlle de Bénouville ; ce qu’il en apprit ne lui déplut pas, et la demoiselle lui avoit donné dans les yeux. Il crut bannir l’ennui de sa vie en l’épousant, et tout de suite pria celui à qui il s’en informoit d’en faire la proposition à la fille et à la mère. Toutes deux, le lendemain matin, crurent rêver, et eurent peine à se persuader que la chose fût sérieuse. Le cordon bleu du vieux galant qui la demandoit sans dot quelconque, uniquement à condition de demeurer à Montpinçon sans jamais aller à Paris, leur parut les cieux ouverts. Elles envoyèrent bien vite chercher le père, et dans le jour tout fut d’accord et réglé. La Salle partit là-dessus pour le venir dire au roi, et s’en retourna tout aussitôt en Normandie où le mariage se fit. Il a été très heureux, et cette jeune femme a vécu avec lui à merveilles ; vertu, complaisance* soin d’attirer du monde, et pourtant avec économie. Ils se firent aimer et considérer chez eux. La Salle avoit soixante-six ans. Il lui tint parole sur Paris, mais lui-même ne faisoit que deux ou trois apparitions par an à Versailles, et encore moins à Paris. Ils ont eu un fils qui est dans le service et marié.
Plaisant4 tour de Brissac.
Un trait de ce major des gardes [Brissac] donnera Un petit crayon de la cour. Il y avoit une prière publique tous les soirs dans la chapelle de Versailles à la fin de la journée, qui étoit suivie d'un salut avec la bénédiction du saint sacrement tous les dimanches et les jeudis. L’hiver, le salut étoit à six heures ; l’été, à cinq, pour pouvoir s’aller promener après. Le roi n’y manquoit point les dimanches et très rarement les jeudis en hiver. A la fin de la prière, un garçon bleu en attente dans la tribune couroit avertir le roi, qui ar ri voit toujours un moment avant le salut ; mais qu’il dût venir ou non, jamais le salut ne l’attendoit. Les officiers des gardes du corps postoient les gardes d’avance dans la tribune, d’où le roi l’entendoit toujours. Les dames étoient soigneuses d’y garnir les travées des tribunes, et, l’hiver, de s’y faire remarquer par de petites bougies qu’elles âvoient pour lire dans - 106 - •
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leurs livres et qui donnoient à plein sur leur visage. La régularité étoit un mérite, et chacune, vieille et souvent jéüne, tâchoit de se l’acquérir auprès du roi et de Mme de Maintenon. Brissac, fatigué d’y voir des femmes qui n’avoient pas le bruit de se soucier beaucoup d’entendre le salut, donna lé mot un jour aux officiers qui postoient ; et pendant la prière il arrive dans la trâvée du roi, frappe dessus de son bâton, et se met à crier d’un ton d’autorité : Gardes du roi , retirez ~ s vous; le roi ne vient point au salut. A cet ordre tout obéit, les gardes s’eü vont, et Brissac se colle derrière un pilier. Grand murmure dans les travées, qui étoient pleines : et un moment après chaque femme souffle sa bougie, et s’en va tant et si bien qu’il n’y demeura en tout que Mme de Dan* geau et deux autres assez du commun.
C’étoit dans l’ancienne chapelle. Les officiers, qui étoient avertis, avoient arrêté les gardes dans l’escalier de Bloin et dans les paliers où ils étoient bien cachés, et quand Brissac eut donné tout loisir aux dames de s’éloigner et de ne pouvoir entendre le retour des gardes, il les fit reposter. Tout cela fut ménagé si juste que le roi arriva un moment après, et que le salut commença. Le roi, qui faisoit toujours des yeux le tour des tribunes et qui les trou voit toujours pleines et pressées, fut dans la plus grande surprise du monde de n’y trouver en tout et pour tout que Mme de Dangeau et ces deux autres femmes. Il en parla, dès en sortant de sa travée, avec un ^rand étonnement. Brissac, qui mar choit toujours près de lui, se mit à rire et lui conta le tour qu’il avoit fait à ces bonnes dévotes de cour, dont il s’étoit lassé de voir le roi la dupe. Le roi en rit beaucoup, et encore plus le courtisan. On sut à peu près qui étoient celles qui avoient soufflé leurs bougies et pris leur parti sur ce que le roi ne viendroit point, et il y en eut de furieuses qui vouloient dévisager Brissac, qui ne le méritoit pas mal par tous les propos qu’il tint sur elles.
Les bâtards du roi.
La cour, taris, le monde furent étrangement indignés de l’infâme prostitution du maréchal d’Huxelles, qui vint remercier le roi, en forme et comme de la plus grande grâce qu’il
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auroit personnellement reçue, de ce qu’il venoit de faire pour les bâtards. Il brigua de leur donner un grand dîner, l’un des jours qu’ils dévoient employer en sollicitations à Paris pour la forme. Il n’osa en prier ni ducs ni gens distingués. Enfin il se donna pour recevoir des compliments sur cette affaire. Il petilloit d’entrer dans le conseil, il séchoit d’être duc ; sa prostitution ne lui valut ni l’un ni l’autre.
Mais ce qui me donna fort à penser, fut que l’un des deux jours de cette sollicitation, le duc du Maine et le comte de Toulouse dînèrent à huis clos chez le président de Maisons. Je ne sais comment un homme d’esprit pou voit espérer que cela ne se sauroit point. Il s’en flatta pourtant, aussi n’y eut-il nuis convives. Il se trouva fort embarrassé quand je lui en parlai. Je ne fis pas semblant de le remarquer, et pris pour bon le hasard qu’il allégua, qu'ils étoient pressés de leurs sollicitations, parce qu’ils ne couchoient point à Paris ; qu’ils ne savoient où manger un simple morceau, parce qu'ils ne vouloient pas s’arrêter à dîner. Cette conduite me sembla mal ajustée avec les fureurs dont j’avois été témoin il y avoit si peu de jours, et ces messieurs, dans l’apogée de leur faveur et de leur gloire, ne dévoient pas être réduits à ne savoir où faire un léger repas à la hâte, et avec chacun une maison dans Paris. Maisons n’avoit pas eu cette préférence et cette privance sans l’avoir recherchée. C’est ce que je fis sentir à M. le duc d’Orléans, avec qui Maisons se déployoit tant en raisonnements contre les bâtards, et que je crus toujours avoir eu grande part à la scène dont il me rendit spectateur chez lui, qu’il se doutoit bien que je rendrois à ce prince.
Les deux frères, seuls avec leur cortège rassemblé, sans avertir personne de l’heure de leur visite, allèrent chez tous les pairs et chez tous ceux des magistrats qui avoient séance à la grand’ chambre. Si toute voix avoit été étouffée, et jusqu’aux soupirs retenus, on peut juger quel crime c’eût été de manquer à cette invitation sous aucun prétexte que de maladie bien effective et bien évidente. Le jeudi 2 août fut le grand jour du possible couronnement de cet ordre nouveau de princes du sang. M. le Duc et M. le prince de Conti, et une vingtaine de pairs, c’est-à-dire tout ce qui y pouvoit assister, s’y trouvèrent. J’y fus témoin du frémissement public lorsque les deux bâtards parurent, et qui augmenta avec une sorte de bruit
EXTRAITS
suffoqué, lorsqu’ils se mirent à traverser lentement le parquet.
L’hypocrisie étoit peinte sur le visage et sur toute la contenance de M. du Maine, et une modestie honteuse sur toute la personne du comte de Toulouse qui le suivoit. L’aîné, courbé sur son bâton avec une humilité très marquée, s’arrêtoit à chaque pas pour saluer plus profondément de toutes parts. H redoubloit sans cesse ses révérences, et y demeuroit plongé en pauses distinguées ; je crus qu’il s’alloit prosterner vers le côté où j’étois ; son visage contenu dans un sérieux doux sembloit exprimer le non sum dignus du plus profond de son âme, que ses yeux, étincelants d’un ravissement de joie, démentoient publiquement, et qu’il promenoit sur tous, comme en les dardant à la dérobée. Il multiplia encore ses révérences du corps de tous les côtés, arrivé en sa place avant que s’asseoir, et il fut admirable à considérer pendant toute la séance, et lorsqu’il en sortit.
Les princes du sang furent ceux qui parurent avoir le moins de part à tant de courbettes ; ils étoient trop jeunes pour qu’il en fît cas.
Le comte de Toulouse droit, froid à son ordinaire, avoit les yeux baissés, ses révérences mesurées, point multipliées ; il ne levoit les yeux que pour les adresser. Toute sa personne témoignoit qu’il se laissoit conduire, et sa confusion de ce qui se passoit. Il fut immobile et sans ouvrir la bouche tant qu’il fut en place, regardant comme point, et l’air concentré, taudis qu’on apercevoit le travail du duc du Maine à contenir tout ce qui lui échappoit. Il put jouir à son aise d’un silence farouche, rarement interrompu par quelques ondulations de murmures sourds et contenus avec violence, et de regards qui tous, sans exception que du seul premier président, qui nageoit aussi dans une indiscrète joie, décou vroient à plein l’horreur dont chacun étoit saisi.
Le premier président donna un grand dîner à ces nouveaux successeurs à la couronne, où le maréchal d’Huxelles se surpassa ; force domestiques de ces deux messieurs, quelque magistrature avide du sac, d’Antin, nul autre duc ni autres gens de marque, quelque peu de mortiers, Maisons entre autres qui tint dans la séance une contenance fort grave, fort sérieuse et fort compassée. Le soir, les deux bâtards retournèrent à Marly.
Dépôt du testament du roi .
On ètoit à Versailles. Le dimanche 27 août, Mesmes, premier président, et Joly de Fleury, procureur général, que le roi avoit mandés, entrèrent dans son cabinet à l’issue de son lever ; ils avoient vu le chancelier chez lui auparavant, la mécanique de la garde du dépôt y avoit été arrêtée. On peut juger que dès que le duc du Maine aVoit été bien assuré de son fait, il l’avoit bien discutée avec le premier président, sa créature. Seuls avec le rpi, il leur tira d’un tiroir sous sa clef un gros et grand paquet cacheté de sept cachets (je ne sais si M. du Maine y voulut imiter le mystérieux livre à sept sceaux de T Apocalypse, pour diviniser ce paquet). En le leur remettant ;« Messieurs, leur dit il, c’est mon testament; il n’y a qui que ce soit que moi qui sache ce qu’il contient. Je vous le remets pour le garder au parlement, à qui je ne puis donner un pins grand témoignage de mon estime et de ma confiance, que de l’en rendre dépositaire. L’exemple des rois mes prédécesseurs et celui du testament du roi mon père ne me laissent pas ignorer ce que celui-ci pourra devenir ; mais pn l’a voulu, on m’a tourmenté, on ne m’a point laissé de repos, quoi que j’aie pu dire. Oh bien ! j’ai donc acheté mon repos. Le voilà, emportez-le, il deviendra ce qu’il pourra ; au moins j’aurai patience et je n’en entendrai plus parler. » A ce dernier mot, qu’il finit avec un coup de tête fort sec, il leur tourna le dos, passa dans un autre cabinet et les laissa tous deux presque changés en statues. Ils se regardèrent, glacés de ce qu’ils yenoient d’entendre, encore mieux de ce qu’ils venoient de voir aux yeux et à toute la contenance du roi, et dès qu’ils eurent repris leurs sens ils se retirèrent et s’en allèrent à Paris. On ne sut que) l’après-dînée que le roi avoit fait un testament, et qu’il le leur avoit remis. A mesure que la nouvelle §e publia, la consternation remplit la cour, tandis que les flatteurs, %u fond aussi consternés que le reste de la cour et que Paris le fut ensuite, se tuèrent de louanges et d’éloges.
Le lendemain lundi 28, la reine d’Angleterre vint de Chail- Ipt, où ellp étpit presque toujours, chez Mme de Maintenpn. Le roi l’y fut trouver. Dès qu’il l’aperçut : « Madame, lui