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dit-il en homme plein et fâché, j’ai fait mon testament, on m’a tounnenté pour le faire ; » passant lors les yeux sur Mme de Maintenon ; « J’ai acheté du repos ; j’en coimois l’impuissance et l’inutilité. Nous pouvons tout ce que nous voulons tant que nous sommes ; après nous, nous pouvons moins que les particuliers ; il n’y a qu’à voir ce qu’est devenu celui du roi mon père, et aussitôt après sa mort, et ceux de tant d'autres rois. Je le sais bien, malgré cela on l’a voulu, on ne m’a dqnné ni paix, ni patience, ni repos qu’il ne fût fait ; oh bien l donc, madame, le voilà fait, il deviendra ce qu’il pourra, mais au moins on ne m’en tourmentera plus. »
Aussitôt que le premier président et le procureur général furent de retour à Paris, ils envoyèrent chercher des ouvriers, qu’ils conduisirent dans une tour du palais, qui est derrière la buvette de la grand’çfianifare et le cabinet du premier président, et qui répond au greffe. Ils firent creuser un grand trou dans la muraille de cette tour, qui est fort épaisse, y déposèrent le testament, en firent fermer l’ouverture par une porte de fer, avec une grille de fer en deuxième porte, et murailler encore par-dessus. La porte et la grille eurent trois serrures différentes, mais les mêmes à la porte et à la grille, et une clef pour chacune des trois, qui par conséquent ouvroit chacune deux serrures. Le premier président en garda une, le procureur générale une autre, et le greffier en chef du parlement la troisième. Ils prirent prétexte de la donner au grefffier en chef sur ce que ce dépôt étoit tout contre la chambre du greffe du parlement, pour éviter jalousie entre le second président à mortier et le doyen du parlement et la division que la préférence auroit pu causer. Le parlement fut assemblé en même temps, à qui le premier président rendit le compte le plus propre qu’il lui fut possible à flatter la compagnie, et à la piquer d’honneur sur la confiance de ce dépôt et le maintien de toutes les dispositions qui s’y trouverqient contenues.
Débourrage et surbourrage des places au Parlement .
Le banc des pairs et celui des présidents tout semblables, et de même hauteur à s’asseoir, et de même largeur, déplut à
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Novion. Il voulut un petit trône, et pour cela fit rembourer d’un pied et demi par-dessus le rembourrage ordinaire des bancs les six premières places les plus proches du coin du roi. Avec cette invention, les présidents à mortier se trouvent avoir un pied et demi d’élévation de séance au-dessus des princes du sang et des pairs. Ce fut encore une autre indignation de M. le duc de Berry et de M. le duc d’Orléans qui essuyèrent cette élévation au-dessus d’eux, élévation que les princes du sang essuient avec l’intervalle toutes les fois qu’ils se trouvent en séance aux grandes audiences. Il faut ajouter que les conseillers qui sont tout de suite surle banc des présidents ne se mettent point sur l’élévation présidentale. C’est un trône nouvellement imaginé qui ne convient qu’aux inventeurs, tellement que, s’il n’y a qu’un président ou deux à la grande audience, le premier des conseillers qui est sur le banc est à six ou sept places de distance de lui, qui demeurent vides, et si ce conseiller n’est pas bien grand, il a la commodité de s’appuyer sur cette élévation, comme on fait sur le bras d’un haut fauteuil. Telle est la nouvelle industrie pour relever la majesté de la présidence, paisiblement soufferte de grands et de petits, de princes du sang et de conseillers. Il est vrai qu’il est besoin que la stature des présidents réponde un peu à l’exhaussement de leur siège, et que j’en ai vu quelquefois gambiller de petits qui avoient peine à se tenir, et qui donnoient un peu à rire à la compagnie.
En bas c’est autre chose ; les inventions veulent de la variété. Il y a un peu d’air de campement dans celle-ci, qui se donne sous prétexte du vent, mais qui ne laisse pas d’être dans toutes les saisons. Elle fait souvenir de ces anciens tribunaux militaires qu’on tendoit en pleine campagne, où les empereurs recevoient les tributs des nations vaincues, et d’bù les chefs des armées haranguoient leurs troupes ou leur partageoient les dépouilles. Il y a des tringles et des machines, qui se tendent si subtilement sur le banc des présidents qu’en un clin d’œil il se trouve sous un dais fleudelisé, qui a un dossier et deux pentes pour les côtés, qui le déborde un peu par devant et qui est un peu sur eux en berceau. Le banc n’a point été rehaussé de rembourrage comme celui d’en haut. Cela viendra peutêtre avec le temps, et alors ce banc deviendra un véritable
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trône un peu allongé, comme lorsqu’ils étoient plusieurs associés à l’empire.
Quoique ce dais ne disparoisse pas devant les princes du s.ang, à plus forte raison devant les pairs, ils n’osèrent pourtant le produire devant M. le duc de Berry et M. le duc d’Orléans à la séance en bas des renonciations ; mais j’ai vu une fois, toutes les chambres assemblées, je ne me souviens plus pourquoi (et alors, comme la place manque en bas où est la séance, les chambres se placent aux hauts sièges), moi étant en place avec les princes du sang et les autres pairs, que ce dais étoit tendu, un murmure aux hauts sièges derrière à qui ce dais ôtoit la vue de la séance, un message ou deux venir à l'oreille du premier président Harlay, et aussitôt le dais se détendre et disparoître en un instant.
Caractère et mort de Fénelon .
En ce même commencement de janvier, Fénelon, aujourd’hui conseiller d’État d’épée, lieutenant général, gouverneur du Quesnoy et chevalier de l’ordre après avoir été ambassadeur en Hollande, entra chez moi à Versailles comme j’achevois de dîner. Il me dit fort affligé qu’il venoit d’apprendre par un courrier que l’archevêque de Cambrai, son grand-oncle, étoit extrêmement mal ; et qu’il me venoit prier d’obtenir de M. le duc d’Orléans de lui envoyer Chirac, son médecin., surle-champ, et de lui prêter ma chaise de poste. Je sortis de table aussitôt. J’envoyai chercher ma chaise, et allai chez M. le duc d’Orléans, qui envoya chercher Chirac, et lui ordonna de partir et de demeurer à Cambrai tant qu’il y seroit nécessaire- Entre l’arrivée de Fénelon chez moi et le départ de Chirac, il n’y eut pas une heure, et il alla tout de suite à Cambrai. Il trouva l’archevêque hors d’espérance et d’état à tenter aucun remède. Il y demeura néanmoins vingt-quatre heures, au bout desquelles il mourut. Ainsi, moi qu’il craignoit tant auprès de M. le duc d’Orléans pour les temps futurs, ce fut moi qui lui rendis le dernier service. Ce personnage a été si connu et si célèbre que, après ce qui s’en voit en plusieurs endroits ici, il seroit inutile de s’y beaucoup étendre, quoiqu’il ne soit pourtant pas possible de ne s’y arrêter pas un peu.
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On a vu ici sa naissance d’ancienne et bonne noblesse, décorée d’ambassades, de divers emplois, d’un collier du Saint-Esprit sous Henri III, et d’alliances ; sa pauvreté, ses obscurs commencements, ses tentatives diverses vers les jansénistes, les jésuites, les pères de l’Oratoire, le séminaire de Saint-Sulpice, auquel enfin non sans peine il s’accrocha et qui le produisit aux ducs de Chevreuse et de Beauvilliers ; le rapide progrès qu’il fit dans leur estime, la place de précepteur des enfants de France qu’elle lui valut, ce qu’il en sut faire, les sources et les progrès de la catastrophe de ses opinions et de sa fortune ; les ouvrages qu’il composa, E ceux qui y répondirent ; les adresses qu’il employa et qui ne purent le sauver, la disgrâce de ses partisans, de ses amis, de ses protecteurs, q combien peu il tint qu’elle n’entraînât la I ruine des ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, et l’incomparable action de Noailles, archevêque de Paris, depuis cardi- ! nal, qui le brouilla pour longtemps avec le duc son frère et | sa belle-sœur ; les divers contours de son affaire qu’il porta enfin à Rome, où le roi fit agir en son nom comme partie contre lui ; sa condamnation canoniquement acceptée par L foutes les assemblées des provinces ecclésiastiques du royaume j j
de l’obéissance du roi ; la promptitnde, la netteté, l’éclat de \ sa soumission et sa conduite admirable dans sa propre assemblée provinciale avec Valbelle, évêque de Saint-Omer, qui s’en déshonora ; enfin le bonheur qu’il eut de se conserver en entier, et pour toujours, le cœur et l’estime de Mgr le duc de Bourgogne, des ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, et de tous ses amis, sans l’affoiblissement d’aucun, malgré la : roideur et la profondeur de sa chute, la persécution toujours active de Mme de Maintenon, le précipice ouvert du côté du roi, et dix-sept années d’exil ; tous aussi vifs pour lui, aussi attentifs, aussi faisant leur chose capitale de ce qui le regardoit, aussi assujettis à sa direction, aussi ardents à profiter de | tout pour le remettre en première place que les premiers moments de sa disgrâce, et tous avec la plus grande mesure de respect pour le roi, mais sans s’en cacher, et moins qu’aucun d’eux les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, toute leur | famille et Mgr le duc de Bourgogne même.
Ce prélat étoit un grand homme maigre, bien fait, pâle, avec un grand nez, des yeux dont le feu et l’esprit sortoient comme
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un torrent, et une physionomie telle que je n’en ai point vu qui y ressemblât, et qui ne se pouvoit oublier quand on ne l’auroit vu qu’une fois. Ellerassembloit tout, et les contraires ne s’ycombattoientpas. Elle avoit delà gravité et de la galanterie, du sérieux et de la gaieté ; elle sentoit également le docteur, l’évêque et le grand seigneur ; ce qui y surnageoit, ainsi que dans toute sa personne, c’étoit la finesse, l’esprit, les grâces, la décence, et surtout la noblesse. Il falloit effort pour cesser de le regarder. Tous ses portraits sont parlants, sans toutefois avoir pu attraper îa justesse de l’harmonie qui frappoit dans l’original, et la délicatesse de chaque caractère que ce visage rassembloit. Ses manières y répondoient dans la même proportion, avec une aisance qui en donnoit aux autres, et cet air et ce bon goût qu’on ne tient que de l’usage de la meilleure compagnie et du grand monde, qui se trouvoit répandu de soi-même dans toutes ses conversations ; avec cela une éloquence naturelle, douce, fleurie ; une politesse insinuante, mais noble et proportionnée ; une élocution facile, nette, agréable ; un air de clarté et de netteté pour se faire entendre dans les matières les plus embarrassées et les plus dures ; avec cela un homme qui ne vouloit jamais avoir plus d’esprit que ceux à qui il parloit, qui se mettoit à la portée de chacun sans le faire jamais sentir, qui les mettoit à l’aise et qui sembloit enchanter, de façon qu’on ne pouvoit le quitter, ni s’en défendre, ni ne pas chercher à le retrouver. C’est ce talent si rare, et qu’il avoit au dernier degré, qui lui tint tous ses amis si entièrement attachés toute sa vie, malgré sa chute, et qui, dans leur dispersion, les réunissoit pour se parler de lui, pour le regretter, pour le désirer, pour se tenir de plus en plus à lui, comme les Juifs pour Jérusalem, et soupirer après son retour, et l’espérer toujours, comme ce malheureux peuple attend encore et soupire après le Messie. C’est aussi par cette autorité de prophète, qu’il s’étoit acquise sur les siens, qu’il s’étoit accoutumé à une domination qui, dans sa douceur, ne vouloit point de résistance. Aussi n'auroit-il pas longtemps souffert de compagnon s’il fût revenu à la cour et entré dans le conseil, qui fut toujours son grand but ; et une fois ancré et hors des besoins des autres, il eût été bien dangereux non seulement de lui résister, mais de n’être pas toujours pour lui dans la souplesse et dans l’admiration.
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Retiré dans son diocèse, il y vécut avec la piété et l’application d’un pasteur, avec l’art et la magnificence d’un homme qui n’a renoncé à rien, qui se ménage tout le monde et toutes choses. Jamais homme n’a eu plus que lui la passion de plaire, et au valet autant qu’au maître ; jamais homme ne l’a portée plus loin, avec une application plus suivie, plus constante, plus universelle; jamais homme n’y a plus entièrement réussi- Cambrai est un lieu de grand abord et de grand passage ; rien d’égal à la politesse, au discernement, à l’agrément avec lesquels il recevoit tout le monde. Dans les premières années on l’évitoit, il ne couroit après personne ; peu à peu les charmes de ses manières lui rapprochèrent un certain gros. A la faveur de cette petite multitude, plusieurs de ceux que la crainte a voit écartés, mais qui désiroient aussi de jeter des semences pour d’autres temps, furent bien aises des occasions de passer à Cambrai. De l’un à l’autre tous y coururent. A mesure que Mgr le duc de Bourgogne parut figurer, la cour du prélat grossit ; et elle en devint une effective aussitôt que son disciple fut devenu Dauphin. Le nombre des gens qu’il y avait accueillis, la quantité de ceux qu’il a voit logés chez lui passant par Cambrai, les soins qu’il avoit pris des malades et des blessés qu’en diverses occasions on avoit portés dans sa ville, lui avoient acquis le cœur des troupes. Assidu aux hôpitaux et chez les moindres officiers, attentif aux principaux, en ayant chez lui en nombre et plusieurs mois de suite jusqu’à leur parfait rétablissement, vigilant en vrai «pasteur au salut de leurs âmes, avec cette connoissance du monde qui les savoit gagner et qui en engageoif beaucoup à s’adresser à lui-même, et il ne se refusoit pas au moindre des hôpitaux qui vouloient aller à lui, et qu’il suivoit comme s’il n’eût point eu d’autres soins à prendre, il n’étoit pas moins actif au soulagement corporel. Les bouillons, les nourritures, les consolations des dégoûts, souvent encore les remèdes sortoient en abondance de chez lui ; et dans ce grand nombre un ordre et un soin que chaque chose fût du meilleur en sa sorte qui ne se peut comprendre. Il présidoit aux consultations les plus importantes ; aussi est-il incroyable jusqu’à quel point il devint l’idole des gens de guerre, et combien son nom retentit jusqu’au milieu de la cour.
Ses aumônes, ses visites épiscopales réitérées plusieurs fois ■ , „ -r,-=r = 116 -;r-T,rrTr^ ■■ : ■
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Tannée, et qui lui firent connoître par lui-même à fond toutes les parties de son diocèse, la sagesse et la douceur de son gouvernement, ses prédications fréquentes daus la ville et dans les villages, la facilité de son accès, son humanité avec les petits, sa politesse avec les autres, ses grâces naturelles qui rehaussoient le prix de tout ce qu’il disoit et faisoit, le firent adorer de son peuple ; et les prêtres dont il se déclaroit le père et le frère, et qu’il traitait tous ainsi, le portaient tous dans leurs cœurs. Parmi tant d’art et d’ardeur de plaire, et si générale, rien de bas, de commun, d’affecté, de déplacé, toujours en convenance à l’égard de chacun ; chez lui abord facile, expédition prompte et désintéressée ; un même esprit, inspiré par le sien, en tous ceux qui travailloient sous lui dans ce grand diocèse ; jamais de scandale ni rien de violent contre personne ; tout en lui et chez lui dans la plus grande décence. Ses matinées se passoient en affaires du diocèse. Comme il avoit le génie élevé et pénétrant, qu’il y résidoit toujours, qu’il ne se passoit pas de jour qu’il ne réglât ce qui se présentoit, c’était chaque jour une occupation courte et légère. Il recevoit après qui le vouloit voir, puis alloit dire la messe, et il y était prompt ; c’étoit toujours dans sa chapelle, hors les jours qu’il ofücioit, ou que quelque raison particulière l’engageoit à l’aller dire ailleurs. Revenu chez lui, il dînoit avec la compagnie toujours nombreuse, mangeoit peu et peu solidement, mais demeuroit longtemps à table pour les autres, et les charmoit par l’aisance, la variété, le naturel, la gaieté de sa conversation, sans jamais descendre à rien qui ne fût digne et d’un évêque et d’un grand seigneur ; sortant de table il demeuroit peu avec la compagnie. Il l’avoit accoutumée à vivre chez lui sans contrainte, et à n’en pas prendre pour elle. Il entroit dans son cabinet et y travailloit quelques heures, qu’il prolongeoit s’il faisoit mauvais temps et qu’il n’eut rien à faire hors de chez lui.
Au sortir de son cabinet il alloit faire des visites ou se promener à pied hors la ville. Il aimoit fort cet exercice et l’allongeoit volontiers ; et, s’il n’y avoit personne de ceux qu’il logeoit, ou quelque personne distinguée, il prenoit quelque grand vicaire et quelque autre ecclésiastique, et s’entretenoit avec eux du diocèse, de matières de piété ou de savoir ; souvent il y mêloit des parenthèses agréables. Les «g== ■ - - = 117 -r^~r.v
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soirs, il les passoit avec ce qui logeoit chez lui, soupoit avec les principaux de ces passages d’armée quand il en arrivoit, et alors sa table étoit servie comme le matin. Il mangeoit encore moins qu’à dîner, et ss couchoit toujours avant minuit. Quoique sa table fût magnifique et délicate, et que tout chez lui répondît à l’état d’un grand seigneur, il n’y avoit rien néanmoins qui ne sentit l’odeur de l’épiscopat et de la règle la plus exacte, parmi la plus honnête et la plus douce liberté. Lui-même étoit un exemple toujours présent, mais auquel on ne pou voit atteindre ; partout encore l’auteur de Télémaque. Jamais un mot sur la cour, sur les affaires, quoi que ce soit qui pût être repris, ni qui sentît le moins du monde bassesse, regrets, flatterie ; jamais rien qui pût seulement laisser soupçonner ni ce qu’il avoit été, ni ce qu’il pouvoit encore être. Parmi tant de grandes parties un grand ordre dans ses affaires domestiques, et une grande règle dans son diocèse ; mais sans petitesse, sans pédanterie, sans avoir jamais importuné personne d’aucun état sur la doctrine.
Les jansénistes étoient en paix profonde dans le diocèse de Cambrai, et il y en avoit grand nombre ; ils s’y taisoient, et l’archevêque aussi à leur égard. Il auroit été à désirer pour lui qu’il eût laissé ceux de dehors dans le même repos ; mais il tenoit trop intimement aux jésuites, et il espéroit trop d’eux, pôur ne leur pas donner ce qui ne troubloit pas le sien. Il étoit aussi trop attentif à son petit troupeau choisi, dont il étoit le cœur, l’âme, la vie et l’oracle, pour ne lui pas donner de temps en temps la pâture de quelques ouvrages qui couroient entre leurs mains avec la dernière avidité, et dont les éloges retentissoient.il fut rudement réfuté par les jansénistes ; et il est vrai de plus que le silence en matière de doctrines auroit convenu à l’auteur si solennellement condamné du livre des Maximes des saints ; mais l’ambition n’étoit rien moins que morte ; les coups qu’il recevoit des réponses des jansénistes lui devenoient de nouveaux mérites auprès de ses amis, et de nouvelles raisons aux jésuites de tout faire et de tout entreprendre pour lui procurer le rang et les places d’autorité dans l’Église et dans l’État. A mesure que les temps orageux s’éloignoient, que ceux de son Dauphin s’approchoient, cette ambition se réveilloit fortement, quoique cachée sous une mesure qui, certainement, lui devoit coûter. Le célèbre
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iossuet, évêque de Meaux, n’étoit plus, ni Godet, évêque de Chartres. La constitution avoit perdu le cardinal de Noailles ; le P. Tellier étoit devenu tout-puissant. Ce confesseur du roi étoit totalement à lui ainsi que l’élixir du gouvernement des jésuites ; et la société entière faisoit profession de lui être attachée depuis la mort du P. Bourdaloue, du P. Gaillard et de quelques autres principaux qui ‘ lui étoient opposés, qui en retenoient d’autres, et que la politique des supérieurs laissoit agir, pour ne pas choquer le roi ni Mme de Maintenon contre tout le corps ; mais ces temps étoient passés, et tout ce formidable corps lui étoit enfin réuni. Le roi, en deux ou trois occasions depuis peu, n’avoit pu s’empêcher de le louer. Il avoit ouvert ses greniers aux troupes dans un temps de cherté et où les munitionnaires étoient à bout, et il s’étoit bien gardé d’en rien recevoir, quoi qu’il eût pu en tirer de grosses sommes en le vendant à l’ordinaire. On peut juger que ce service ne demeura pas enfoui, et ce fut aussi ce qui fit hasarder pour la première fois de nommer son nom au roi. Le duc de Chevreuse avoit enfin osé l’aller voir, et le recevoir une autre fois à Chaulnes ; et on peut juger que ce ne fut pas sans s’être assuré que le roi le trouvoit bon.
Fénelon, rendu enfin aux plus flatteuses et aux plus hautes espérances, laissa germer cette semence d'elle-même ; mais elle ne put venir à maturité. La mort si peu attendue du Dauphin l’accabla, et celle du duc de Chevreuse qui ne tarda guère après aigrit cette profonde plaie ; la mort du duc de Beauvilliers la rendit incurable, et l’atterra. Ils n’étoient qu’un cœur et qu’une âme, et, quoiqu’ils ne se fussent jamais vus depuis l’exil, Fénelon le dirigeoit de Cambrai jusque dans les plus petits détails. Malgré sa profonde douleur de la mort du Dauphin, il n’avoit pas laissé d’embrasser une planche dans ce naufrage. L’ambition surnageoit à tout, se prenoit à tout. Son esprit avoit toujours plu à M. le duc d’Orléans. M. de Chevreuse avoit cultivé et entretenu entre eux l’estime et l’amitié, et j’y avois aussi contribué par attachement pour le duc de Beauvilliers qui pouvoit tout sur moi. Après tant de pertes et d’épreuves les plus dures,, ce prélat étoit encore homme d’espérances ; il ne les avoit pas mal placées. On a vu les mesures que les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers m’avoient engagé de prendre pour lui auprès de ce prince, et
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qu’elles avoient réussi de façon que les premières places lui étoient destinées, et que je lui en avois fait passer l’assurance par ces deux ducs dont la piété s’intéressoit si vivement en lui, et qui étoient persuadés que rien ne pouvoit être si utile à l’Eglise, ni si important à l’Etat, que de le placer au timon du gouvernement ; mais il étoit arrêté qu’il n’aurait que des espérances. On a vu que rien ne le pouvoit rassurer sur moi, et que les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers me l’avouoient. Je ne sais si cette frayeur s’augmenta par leur perte, et s’il crut que, ne les ayant plus pour me tenir, je ne serois plus le même pour lui, avec qui je n’avois jamais eu aucun commerce, trop jeune avant son exil, et sans nulle occasion depuis. Quoi qu’il en soit, sa foible complexion ne put résister à tant de soins et de traverses. La mort du duc de Beauvilliers lui donna le dernier coup. ïl se soutint quelque temps par effort de courage, mais ses forces étoient à bout. Les eaux, ainsi qu’à Tantale, s’étoient trop persévéramment retirées du bord de ses lèvres toutes les fois qu’il croyoit y toucher pour y éteindre l’ardeur de sa soif.
Il fit un court voyage de visite épiscopale, il versa dans un endroit dangereux, personne ne fut blessé, mais il vit tout le péril, et eut dans sa foible machine toute la commotion de cet accident. Il arriva incommodé à Cambrai, la fièvre survint, et les accidents tellement coup sur coup qu’il n’y eut plus de remède ; mais sa tête fut toujours libre et saine. Il mourut à Cambrai le 7 janvier de cette année, au milieu des regrets intérieurs, et à la porte du comble de ses désirs. Il savoit l’état tombant du roi, il savoit ce qui le regardoit après lui. Il étoit déjà consulté du dedans et recourtisé du dehors, parce que le goût du soleil levant avoit déjà percé. Il étoit porté par le zèle infatigablement actif de son petit troupeau, devenu la portion d’élite du grand parti de la constitution par la haine des anciens ennemis de l’archevêque de Cambrai, qui ne l’étoient pas moins de la doctrine des jésuites qu’il s’agissoit, de tolérée à grand’peine qu’elle avoit été depuis son père Molina, de rendre triomphante, maîtresse et unique. Que de puissants motifs de regretter la vie ; et que la mort est amère dans des circonstances si parfaites et si à souhait de tous côtés! Toutefois il n’y parut pas. Soit amour de la réputation, qui fut toujours un objet auquel il donna toute =.-..t ====== 120 - .■"==:
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préférence, soit grandeur d’âme qui méprise enfin ce qu’elle ne peut atteindre, soit dégoût du monde si continuellement trompeur pour lui, et de sa figure qui passe et qui alloit lui échapper, soit piéfé ranimée par un long usage, et ranimée peut-être par ces tristes mais puissantes considérations, il parut insensible à tout ce qu’il quittait, et uniquement occupé de ce qu’il alloit trouver, avec une tranquillité, une paix, qui n’excluoit que le trouble, et qui einb.-> assoit la pénitence, le détachement, le soin unique des choses spirituelles et de son diocèse, enfin avec une confiance qui ne faisoit que surnager à l’humilité et à la crainte.
Dans cet état il écrivit âu roi une lettre, sur le spirituel de son diocèse, qui ne disoit pas un mot sur lui-même, quin’avoit rien que de touchant et qui ne convînt au lit de la mort à un grand évêque. La sienne, à moins de soixante-cinq ans, munie des sacrements de l’Eglise, au milieu des siens et de son clergé, put passer pour une grande leçon à ceux qui survi voient, et pour laisser de grandes espérances de celui qui étoit appelé. La consternation dans tous les Pays-Bas fut extrême. Il y avoit apprivoisé jusqu’aux armées ennemies, qui avoient autant et même plus de soin de conserver ses biens que les nôtres. Leurs généraux et la cour de Bruxelles se piquoient de le combler d’honnêtetés et des plus grandes marques de considération, et les protestants pour le moins autant que les catholiques. Les regrets furent donc sincères et universels dans toute l’étendue des Pays-Bas. Ses amis, surtout son petit troupeau, tombèrent dans l’abîme de l’affliction la plus amère. A tout prendre, c’étoit un bel esprit et un grand homme. L’humanité rougit pour lui de Mme Guyon, dans l’admiration de laquelle, vraie ou feinte, il a toujours vécu, sans que ses mœurs aient jamais été le moins du monde soupçonnées, et est mort après en avoir été le martyr, sans qu’il ait été jamais possible de l’en séparer. Malgré la fausseté notoire de toutes ses prophéties, elle fut toujours le centre où tout aboutit dans ce petit troupeau, et l’oracle suivant lequel Fénelon vécut et conduisit les autres.
Si je me suis un peu étendu sur ce personnage, la singularité de ses talents, de sa vie, de ses diverses fortunes, la figure et le bruit qu’il a faits dans le monde, m’ont entraîné, persuadé aussi que je ne devois pas moins au feu duc de ==■-■■■ ' ■■■ = 121 ■■■■■■
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Beauvilliers pour un ami et un maître qui lui fut si cher, et pour montrer que ce n’étoit pas merveille qu’il en fût aussi enchanté, lui qui avec sa candeur n’y vit jamais que la piété la plus sublime, ét qui n’y soupçonna pas même l’ambition. Tout étoit si exactement compassé chez M. de Cambrai qu’il mourut sans devoir un sou et sans nul argent.
Ambassadeur de Perse.
Un ambassadeur de Perse étoit arrivé à Charenton, défrayé depuis son embarquement : le roi s’en fit une grande fête, et Pontchartrain lui en fit fort sa cour. Il fut accusé d’avoir créé cette ambassade, en laquelle en effet il ne parut rien de réel, et que toutes les manières de l’ambassadeur démentirent, ainsi que sa misérable suite et la pauvreté des présents qu’il apporta. Nulle instruction ni pouvoir du roi de Pérse, ni d’aucun de ses ministres. C’étoit une espèce d’intendant de province, que le gouverneur chargea de quelques affaires particulières de négoce, que Pontchartrain travestit en ambassadeur, et dont le roi presque seul demeura la dupe. Il fit son entrée le jeudi 7 février à Paris, à cheval, entre le maréchal de Matignon et le baron de Breteuil, introducteur des ambas. sadeurs, avec lequel il eut souvent des grossièretés de bas marchand ; et tant de folles disputes sur le cérémonial avec le maréchal de Matignon, que, dès qu’il l’eût remis à l’hôtel des ambassadeurs extraordinaires, il le laissa là sans l’accompagner dans sa chambre, comme c’est la règle, et s’en alla faire ses plaintes au roi, qui l’approuva en tout, et trouva l’ambassadeur très mal appris. Sa suite fut pitoyable. Torcy le fut voir aussitôt. Il s’excusa à lui sur la lune d’alors, qu’il prétendoit lui être contraire, de toutes les impertinences qu’il avoit faites ; et obtint par la même raison de différer sa première audience, contre la règle qui la fixe au surlendemain de l’entrée.
Dans ce même temps, Dippy mourut, qui étoit interprète du roi pour les langues orientales. Il fallut faire venir un curé d’auprès d’Ambroise, qui avoit passé plusieurs années en Perse, pour remplacer cet interprète. Il s’en acquitta très bien, et en fut mal récompensé. Le hasard me le fit fort connoître , .. 122 =
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et entretenir. C’était un homme de bien, sage, sensé, qui connoissoit fort les mœurs et le gouvernement de Perse, ainsi que la langue, et qui, par tout ce qu’il vit et connut de cet ambassadeur, auprès duquel il demeura toujours tant qu’il fut à Paris, jugea toujours que l’ambassade étoit supposée, et l’ambassadeur un marchand de fort peu de chose, fort embarrassé à soutenir son personnage, où tout lui manquoit. Le roi, à qui on la donna toujours pour véritable, et qui fut presque le seul de sa cour qui le crut de bonne foi, se trouva extrêmement flatté d’une ambassade de Perse sans se l’être attirée par aucun envoi. Il en parla souvent avec complaisance, et voulut que toute la cour fût de la dernière magnificence le jour de l’audience, qui fut le mardi 19 février ; lui-même en donna l’exemple, qui fut suivi avec la plus grande profusion.
On plaça un magnifique trône, élevé de plusieurs marches, dans le bout de la galerie, adossé au salon qui joint l’appartement de la reine, et des gradins à divers étages de bancs des deux côtés de la galerie, superbement ornée ainsi que tout le grand appartement. Les gradins les plus proches du trône étoient pour les dames de la cour, les autres pour les hommes et pour les bayeuses ; mais on n’y laissoit entrer hommes ni femmes que fort parés. Le roi prêta une garniture de perles et de diamants au duc du Maine, et une de pierres de couleur au comte de Toulouse. M. le duc d’Orléans avoit un habit de velours bleu, brodé en mosaïque, tout chamarré de perles et de diamants, qui remporta le prix de la parure et du bon goût. La maison royale, les princes et princesses du sang et les bâtards s’assemblèrent dans le cabinet du roi.
Les cours, les toits, l’avenue, fourmilloient de monde, à quoi le roi s’amusa fort par ses fenêtres, et y prit grand plaisir en attendant l’ambassadeur, qui arriva sur les onze heures dans les carrosses du roi, avec le maréchal de Matignon et le ba,ron de Breteuil, introducteur des ambassadeurs. Ils montèrent à cheval dans l’avenue, et, précédés de la suite de l’ambassadeur, ils vinrent mettre pied à terre dans la grande cour, à l’appartement du colonel des gardes, par le cabinet. Cette suite parut fort misérable en tout, et le prétendu ambassadeur fort embarrassé et fort mal vêtu, les présents au-dessous de rien. Alors le roi, accompagné de ce qui remplissoit son cabinet, entra dans la galerie, se fit voir aux
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dames des gradins ; les derniers étoient pour les princesses du sang. Il avoit un habit d’étoffe or et noir, avec l’ordre pardessus, ainsi que le très peu de chevaliers qui le portoient ordinairement dessous ; son habit noir étoit garni des plus beaux diamants de la couronne, il y en avoit pour douze millions cinq cent mille livres ; il ployoit sous le poids, et parut fort cassé, maigri et très méchant visage. Il se plaça sur le trône, les princes du sang et bâtards debout à ses côtés, qui ne se couvrirent point. On avoit ménagé un petit degré et un espace derrière le trône pour Madame et pour Mme la duchesse de Berry qui étoit dans sa première année de deuil, et pour leurs principales dames. Elles étoient là, incognito et fort peu vues, mais voyant et entendant tout. Elles entrèrent et sortirent par l’appartement de la reine, qui n’avoit pas été ouvert depuis la mort de Mme la Dauphine. La duchesse de Ventadour étoit debout à la droite du roi, tenant le roi d’aujourd’hui par la lisière. L’électeur de Bavière étoit sur le second gradin avec les dames qu’il avoit amenées ; et le comte de Lusace, c’est-à-dire le prince électeur de Saxe, sur celui de la princesse de Conti, fille de M. le Prince. Coypel, peintre, et Boze, secrétaire de l’Académie des inscriptions, étoient au bas du trône, l’un pour en faire le tableau, l’autre la relation. Pontchartrain n’avoit rien oublié pour flatter le roi, lui faire accroire que cette ambassade ramenoit l’apogée de son ancienne gloire, en un mot le jouer impudemment pour lui plaire.
Personne déjà n’en étoit plus la dupe que ce monarque. L’ambassadeur arriva par le grand escalier des ambassadeurs, traversa le grand appartement, et entra dans la galerie par le salon opposé à celui contre lequel le trône étoit adossé. La splendeur du spectacle acheva de le déconcerter. Il se fâcha une fois ou deux pendant l’audience contre son interprète, et fit soupçonner qu’il entendoit un peu le françois. Au sortir de l’audience, il fut traité à dîner par les officiers du roi, comme on a accoutumé. Il fut ensuite saluer le roi d’aujourd’hui dans l’appartement de la reine qu’on avoit superbement orné, de là voir Pontchartrain et Torcy, où il monta en carrosse pour retourner à Paris. Les présents, aussi peu dignes du roi de Perse que du roi, consistèrent en tout en cent quatre perles fort médiocres, deux cents turquoises fort
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vilaines et deux boîtes d’or pleines d’un baume qui est rare, sort d’un rocher renfermé dans un autre, et se congèle un peu par la suite du temps. On le dit merveilleux pour les blessures. Le roi ordonna qu’on ne défît rien dans la galerie ni dans le grand appartement. Il a voit résolu de donner l’audience de congé dans le même lieu et avec la même magnificence qu’il avoit donné cette première audience à ce prétendu ambassadeur. Il eut pour commissaires Torcy, Pontchartrain et Desmarets, dont Pontchartrain se trouva fort embarrassé.
Mort de Louis XIV.
Le vendredi 23 août, la nuit fut à l’ordinaire, et la matinée aussi. [Le roi] travailla avec le P. Tellier qui fit inutilement des efforts pour faire nommer aux grands et nombreux bénéfices qui vaquoient, c’est-à-dire pour en disposer lui-même, et ne les pas laisser à donner par M. le duc d’Orléans. Il faut dire tout de suite que plus le roi empira, plus le P. Tellier le pressa là-dessus, pour ne pas laisser échapper une si riche proie, ni l’occasion de se munir de créatures affidées avec lesquelles ses marchés étoient faits, non en argent, mais en cabales. Il n’y put jamais réussir. Le roi lui déclara qu’il avoit assez de comptes à rendre à Dieu sans se charger encore de ceux de cette nomination, si prêt à paroître devant lui, et lui défendit de lui en parler davantage. Il dîna debout dans sa chambre en robe de chambre, y vit les courtisans, ainsi qu’à son souper de même, passa chez lui l’après-dînée avec ses deux bâtards, M. du Maine surtout, Mmè de Maintenon et les dames familières; la soirée à l’ordinaire. Ce fut ce même jour qu’il apprit la mort de Maisons, et qu’il donna sa charge à son fils, à la prière du duc du Maine.
Il ne faut pas aller plus loin sans expliquer la mécanique de l’appartement du roi, depuis qu’il ne sortoit plus. Toute la cour se tenoit tout le jour dans la galerie. Personne ne s’arrêtoit dans l’antichambre la plus proche de sa chambre, que les valets familiers, et la pharmacie, qui y faisoient chauffer ce qui étoit nécessaire ; on y passoit seulement, et vite, d’une porte à l’autre. Les entrées passoient dans les cabinets par la porte de glace qui y donnoit de la galerie qui
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étoit toujours fermée, et qui ne s’ouvroit que lorsqu’on y grattoit, et se refermoit à l’instant. Les ministres et les secrétaires d’Etat y entroient aussi, et tous se tenoient dans le cabinet qui joignoit la galerie. Les princes du sang, ni les princesses filles du roi n’entroient pas plus avant, à moins que le roi ne les demandât, ce qui n’arrivoit guère. Le maréchal de Villeroy, le chancelier, les deux bâtards, M. le duc d’Orléans, le P. Tellier,le curé delà paroisse, quand Maréchal, Fagon et les premiers valets de chambre n’étoient pas dans la chambre, se tenoient dans le cabinet du conseil, qui est entre la chambre du roi et un autre cabinet où étoient les princesses du sang, les entrées et les ministres.
Le duc de Tresmes, premier gentilhomme de la chambre en année, se tenoit sur la porte, entre les deux cabinets, qui demeuroit ouverte, et n’entroit dans la chambre du roi que pour les moments de son service absolument nécessaire. Dans tout le jour personne n’entroit dans la chambre du roi que par le cabinet du conseil, excepté ces valets intérieurs ou de la pharmacie qui demeuroient dans la première antichambre, Mme de Maintenon et les dames familières, et pour le dîner et le souper, le service et les courtisans qu’on y laissoit entrer. M. le duc d’Orléans se mesuroit fort à n’entrer dans la chambre qu’une fois ou deux le jour au plus, un instant, lorsque le duc de Tresmes y entroit, et se présentoit un autre instant une fois le jour sur la porte du cabinet du conseil dans la chambre, d’où le roi le pouvoit voir de son lit. Il demandoit quelquefois le chancelier, le maréchal de Villeroy, le P. Tellier, rarement quelques ministres, M. du Maine souvent, peu le comte de Toulouse, point d’autres, ni même les cardinaux de Rohan et de Bissy, qui étoient souvent dans le cabinet où se tenoient les entrées. Quelquefois, lorsqu’il étoit seul avec Mme de Maintenon, il faisoit appeler le maréchal de Villeroy, ou le chancelier, ou tous les deux, et fort souvent le duc du Maine. Madame ni Mme la duchesse de Berry n’alloient point dans ces cabinets, et ne voyoient presque jamais le roi dans cette maladie, et si elles y alloient, c’étoit par les antichambres, et réssortoient à l’instant.
Le samedi 24, la nuit ne fut guère plus mauvaise qu’à l’ordinaire, car elles l’étoient toujours. Mais sa jambe parut considérablement plus mal, et lui fit plus de douleur. La
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messe à l’ordinaire, le dîner dans son lit, où les principaux courtisans sans entrées le virent ; conseil de finances ensuite, puis il travailla avec le chancelier seul. Succédèrent Mme de Maintenon et les dames familières. Il soupa debout en robe de chambre, en présence des courtisans, pour la dernière fois. J’y observai qu’il ne put avaler que du liquide, et qu’il avoit peine à être regardé. Il ne put achever, et dit aux courtisans qu’il les prioit de passer, c’est-à-dire de sortir. Il se fit remettre au lit ; on visita sa jambe, où il parut des marques noires. Il envoya chercher le P. Tellier, et se confessa. La confusion se mit parmi la médecine. On avoit tenté le lait et le quinquina à l’eau ; on les supprima l’un et l’autre sans savoir que faire. Ils avouèrent qu’ils lui croyoient une fièvre lente depuis la Pentecôte, et s’excusoient de ne lui avoir rien fait sur ce qu’il ne vouloit point de remèdes, et qu’ils ne le croyoient pas si mal eux-mêmes. Par ce que j’ai rapporté de ce qui s’étoit passé dès avant ce temps-là entre Maréchal et Mme de Maintenon là-dessus, on voit ce qu’on en doit croire.
Le dimanche 25 août, fête de Saint-Louis, la nuit fut bien plus mauvaise. On ne fit plus mystère du danger, et tout de suite grand et imminent. Néanmoins, il voulut expressément qu’il ne fût rien changé à l’ordre accoutumé de cette journée, c'est-à-dire que les tambours et les hautbois, qui s’étoient rendus sous ses fenêtres, lui donnassent, dès qu’il fut éveillé, leur musique ordinaire, et que les vingt-quatre violons jouassent de même dans son antichambre pendant son dîner. Il fut ensuite en particulier avec Mme de Maintenon, le chancelier et un peu le duc du Maine. Il y avoit eu la veille du papier et de l’encre pendant son travail tête à tête avec le chancelier ; il y en eut encore ce jour-ci, Mme de Maintenon présente, et c’est l’un des deux que le chancelier écrivit sous lui son codicille. Mme de Maintenon et M. du Maine, qui pensoit sans cesse à soi, ne trouvèrent pas que le roi eût assez fait pour lui par son testament ; ils y voulurent remédier par un codicille, qui montra également l’énorme abus qu’ils firent de la foiblesse du roi dans cette extrémité, et jusqu’où l’excès de l’ambition peut porter un homme. Par ce codicille le roi soumettoit toute la maison civile et militaire du roi au duc du Maine immédiatement et sans réserve, et
sous ses ordres au maréchal de Villeroy, qui, par cette disposition, devenoient les maîtres uniques de la personne et du lieu de la demeure du roi ; de Paris, par les deux x'égiments des gardes et les deux compagnies des mousquetaire^ ; de toute la garde intérieure et extérieure ; de tout le service, chambre, garde-robe, chapelle, bouche, écuries ; tellement que le régent n’y avoit plus l’ombre même de la plus légère autorité, et se trouvoit à leur merci, et en état continuel d’être arrêté, et pris, toutes les fois qu’il auroit plu au duc du Maine.
Peu après que le chancelier fut sorti de chez le roi, Mme de Maintenon, qui y étoit restée, y manda les dames familières, et la musique y arriva à sept heures du soir. Cependant le roi s’étoit endormi pendant la conversation des dames. Il se réveilla la tête embarrassée, ce qui les effraya et leur fit appeler les médecins. Ils trouvèrent le pouls si mauvais qu’ils ne balancèrent pas à proposer au roi, qui revenoit cependant de son absence, de ne pas différer à recevoir les sacrements. On envoya quérir le P. Tellier, et avertir le cardinal de Rohan, qui étoit chez lui en compagnie, et qui ne songeoit à rien moins, et cependant on renvoya la musique qui avoit déjà préparé ses livres et ses instruments, et les dames familières sortirent.
En un quart d’heure, depuis le renvoi de la musique et des dames, tout fut fait. Le P. Tellier confessa le roi, tandis que le cardinal de Rohan fut prendre le saint sacrement à la chapelle, et qu’il envoya chercher le curé et les saintes huiles. Deux aumôniers du roi, mandés par le cardinal, accoururent, et sept ou huit flambeaux portés par des garçons bleus du château, deux laquais de Fagon, et un de Mme de Maintenon. Ce très petit accompagnement monta chez le roi par le petit escalier de ses cabinets, à travers desquels le cardinal arriva dans sa chambre. Le P. Tellier, Mme de Maintenon, et une douzaine d’entrées, maîtres ou valets, y reçurent ou y suivirent le saint sacrement. Le cardinal dit deux mots au roi sur cette grande et dernière action, pendant laquelle le roi parut très ferme, mais très pénétré de ce qu’il faisoit. Dès qu’il eut reçu Notre-Seigneur et les saintes huiles, tout cê qui étoit dans la chambre sortit devant et après le saint sacrement : il n’y demeura que Mme de Maintenon et
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le chancelier. Tout aussitôt, et cet aussitôt fut un peu étrange, on apporta sur le lit une espèce de livre ou de petite table ; le chancelier lui présenta le codicille, à la fin duquel il écrivit quatre ou cinq lignes de sa main, et le rendit après au chancelier.
Le roi demanda à boire, puisappelale maréchal de Villeroy qui, avec très peu des plus marqués, étoit dans la porte de la chambre au cabinet du conseil, et lui parla seul près d’un quart d’heure. Il envoya chercher M. le duc d’Orléans, à qui il parla seul aussi un peu plus qu’il n’avoit fait au maréchal Villeroy. Il lui témoigna beaucoup d’estime, d’amitié, de confiance ; mais ce qui est terrible, avec Jésus-Christ sur les lèvres encore qu’il venoit de recevoir, il l’assura qu’il ne trouveroit rien dans son testament dont il ne dût être content, puis lui recommanda l’Etat et la personne du roi futur. Entre sa communion et l’extrême-onction et cette conversation, il n’y eut pas une demi-heure ; il ne pou voit avoir oublié les étranges dispositions qu’on lui avoit arrachées avec tant de peine, et il venoit de retoucher dans l’entre-deux son codicille si fraîchement fait, qui mettoit le couteau dans la gorge à M. le duc d’Orléans, dont il livroit le manche en plein au duc du Maine. Le rare est que le bruit de ce particulier, le premier que le roi eût encore eu avec M. le duc d’Orléans, fit courir le bruit qu’il venoit d’être déclaré régent.
Dès qu’il se fut retiré, le duc du Maine, qui étoit dans le cabinet, fut appelé. Le roi lui parla plus d’un quart d’heure, puis fit appeler le comte de Toulouse qui étoit aussi dans le cabinet, lequel fut un autre quart d’heure en tiers avec le roi et le duc du Maine. Il n’y avoit que peu de valets des plus nécessaires dans la chambre avec Mme de Maintenon. Elle ne s’approcha point tant que le roi parla à M. le duc d’Orléans. Pendant tout ce temps-là, les trois bâtards du roi, les deux fils de Mme la Duchesse et le prince de Conti avoient eu le temps d’arriver dans le cabinet. Après que le roi eut fini avec le duc du Maine et le comte de Toulouse, il fit appeler les princes du sang, qu’il avoit aperçus sur la porte du cabinet, dans sa chambre, et ne leur dit que peu de chose ensemble, et point en particulier ni bas. Les médecins s’avancèrent presque en même temps pour panser sa jambe. Les princes sortirent, il ne demeura que le pur nécessaire et — - ■ rr- 129 ,=r.a ■: ■ • --=
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Mme de Maintenon. Tandis que tout cela se passoit, le chancelier prit à part M. le duc d’Orléans dans le cabinet du conseil, et lui montra le codicille. Le roi pansé sut que les princesses étoient dans le cabinet ; il les fit appeler, leur dit deux mots tout haut, et, prenant Occasion de leurs larmes, les pria de s’en aller, parce qu’il vouloit reposer. Elles sorties avec le peu qui étoit entré, le rideau du lit fut un peu tiré ; et Mme de Maintenon passa dans les arrière-cabinets.
Le lundi 26 août la nuit ne fut pas meilleure. Il fut,pa^é, puis entendit la messe. Il y avoit le pur nécessaire dans la chambre, qui sortit après la messe. Le roi fit demeurer les cardinaux de Rohan et de Bissy. Mme de Maintenon resta aussi comme elle demeuroit toujours, et avec elle le maréchal de Villeroy, le P. Tellier et le chancelier. Il appela les deux cardinaux, protesta qu’il mouroit dans la foi et la soumission à l’Eglise, puis ajouta en les regardant qu’il étoit fâché de laisser les affaires de l’Eglise en l’état où elles étoient, qu’il y étoit parfaitement ignorant ; qu’ils savoient, et qu’il les en attestoit, qu’il n’y avoit rien fait que ce qu’ils avoient voulu ; qu’il y avoit fait tout ce qu’ils avoient voulu ; que c’étoit donc à eux à répondre devant Dieu pour lui de tout ce qui s’y étoit fait, et du trop ou du trop peu ; qu’il protestoit de nouveau qu’il les en chargeoit devant Dieu, et qu’il en avoit la conscience nette, comme un ignorant qui s’étoit abandonné absolument à eux dans toute la suite de l’affaire. Quel affreux coup de tonnerre ! mais les deux cardinaux n’étoient pas pour s’en épouvanter, leur calme étoit à toute épreuve. Leur réponse ne fut que sécurité et louanges ; et le roi à repéter que, dans son ignorance, il avoit cru ne pouvoir mieux faire pour sa conscience que de se laisser conduire en toute confiance par eux, par quoi il étoit déchargé devant Dieu sur eux. Il ajouta que, pour le cardinal de Noailles, Dieu lui étoit témoin qu’il ne le haïssoit point, et qu’il avoit toujours été fâché de ce qu’il avoit cru devoir faire contre lui. A ces dernières paroles Bloin, Fagon, tout baissé et tout courtisan qu’il étoit, et Maréchal qui étoient en vue, et assez près du roi, se regardèrent et se demandèrent entre haut et bas si on laisserait mourir le roi sans voir son archevêque, sans marquer par là réconciliation et pardon, que c’étoit un scandale nécessaire à lever. Le roi, qui les entendit, reprit la parole
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aussitôt, et déclara que non seulement il ne s’y sentoit point de répugnance, mais qu’il le désiroit.
Ce mot interdit les deux cardinaux bien plus que la citation que le roi venoit de leur faire devant Dieu à sa décharge. Mme de Maintenon en fut effrayée ; le P. Tellier en trembla. Un retour de confiance dans le roi, un autre de générosité et de vérité dans le pasteur, les intimidèrent. Ils redoutèrent les moments où le respect et la crainte fuient si loin devant des considérations plus prégnantes. Le silence régnoit dans ce terrible embarras. Le roi le rompit par ordonner au chancecelier d’envoyer sur-le-champ chercher le cardinal deNoailles, si ces messieurs, en regardant les cardinaux de Rohan et de Bissy, jugeoient qu’il n’y eût point d’inconvénient. Tous deux se regardèrent, puis s’éloignèrent jusque vers la fenêtre, avec le P. Tellier, le chancelier et Mme de Maintenon. Tellier cria tout bas et fut appuyé de Bissy. Mme de Maintenon trouva la chose dangereuse ; Rohan, plus doux et plus politique sur le futur, ne dit rien ; le chancelier non plus. La résolution enfin fut de finir la scène comme ils l’avoient commencée et conduite jusqu’alors, en trompant le roi et se jouant de lui. Ils s’en rapprochèrent et lui firent entendre, avec force louanges, qu’il ne falloit pas exposer la bonne cause au triomphe de ses ennemis, et à ce qu’ils sauroient tirer d’une démarche qui ne partoit que de la bonne volonté du roi et d’un excès de délicatesse de conscience ; qu’ainsi ils approu voient bien que le cardinal de Noailles eût l’honneur de le voir, mais à condition qu’il accepteroit la constitution, et qu’il en donneroit sa parole. Le roi encore en cela se soumit à leur avis, maié sans raisonner, et dans le moment le chancelier écrivit conformément, et dépêcha au cardinal de Noailles.
Dès que le roi eut consenti, les deux cardinaux le flattèrent de la grande œuvre qu’il alloit opérer (tant leur frayeur fut grande qu’il ne revînt à le vouloir voir sans condition, dont le piège étoit si misérable et si aisé à découvrir), ou en ramenant le cardinal de Noailles, ou en manifestant par son refus et son opiniâtreté invincible à troubler l’Église, et son ingratitude consommée pour un roi à qui il devoit tout, et qui lui tendoit ses bras mourants. Le dernier arriva. Le cardinal de Noailles fut pénétré 4e douleur de ce dernier comble de =^- ~ 131 = - — -
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l’artifice. Il avoittort ou raison devant tout parti sur l’affaire de la constitution ; mais quoi qu’il en fût, l’événement de la mort instante du roi n’opéroit rien sur la vérité de cette matière, ni ne pouvoit opérer, par conséquent, aucun changement d’opinion. Rien de plus touchant que la conjoncture, mais rien de plus étranger à la question, rien aussi de plus odieux que ce piège qui, par rapport au roi, de l’état duquel ils achevèrent d’abuser si indignement, et par: rapport au cardinal de Noailles qu’ils voulurent brider ou noircir si grossièrement. Ce trait énorme émut tout le public contre eux, avec d’autant plus de violence, que l'extrémité du roi rendit la liberté que sa terreur avoit si longtemps retenue captive. Mais quand on en sut le détail, et l’apostrophe du roi aux deux cardinaux, sur le compte qu’ils auroient à rendre pour lui de tout ce qu’il avoit fait sur la constitution et le détail de ce qui là même s’étoit passé, tout de suite sur le cardinal de Noailles, l’indignation générale rompit les digues, et ne se contraignit plus ; personne au contraire qui blâmât le cardinal de Noailles, dont la réponse au chancelier fut en peu de mots un chef-d’œuvre de religion, de douleur et de sagesse.
Ce même lundi, 26 août, après que les deux cardinaux furent sortis, le roi dîna dans son lit en présence de ce qui avoit les entrées. Il les fit approcher comme on desservoit, et leur dit ces paroles qui furent à l’heure même recueillies : « Messieurs, je vous demande pardon du mauvais exemple que je vous donné. J’ai bien à vous remercier de la manière dont vous m’avez servi, et de l’attachement et de la fidélité que vous m’avez toujours marqués. Je suis bien fâché de n’avoir pas fait pour vous ce que j’aurois bien voulu faire* Les mauvais temps en sont cause. Je vous demande pour mon petit-fils la même application et la même fidélité que vous avez eue pour moi. C’est un enfant qui pourra essuyer bien des traverses. Que votre exemple en soit un pour tous mes autres sujets. Suivez les ordres que mon neveu vous donnera, il va gouverner le royaume. J’espère qu’il le fera bien ; j’espère aussi que vous contribuerez tous à l’union, et que si quelqu’un s’en écartoit, vous aideriez à le ramener. Je sens que je m’attendris, et que je vous attendris aussi. Je vous en demande pardon. Adieu, messieurs, je compte que vous vous souviendrez quelquefois de moi. »
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Un peu après que tout le monde fut sorti, le roi demanda le maréchal de Villeroy, et lui dit ces mêmes paroles qu’il retint bien, et qu’il a depuis rendues : « Monsieur le maréchal, je vous donne une nouvelle marque de mon amitié et de ma confiance en mourant. Je vous fais gouverneur du Dauphin, qui est l’emploi le plus important que je puisse donner. Vous saurez par ce qui est dans mon testament ce que vous aurez à faire à l’égard du duc du Maine. Je ne doute pas que vous ne me serviez après ma mort avec la même fidélité que vous l’avez fait pendant ma vie. J’espère que mon neveu vivra avec vous avec la considération et la confiance qu’il doit avoir pour un homme que j’ai toujours aimé. Adieu, monsieur le maréchal, j’espère que vous vous souviendrez de moi. »
Le roi, après quelque intervalle, fit appeler M. le Duc et M. le prince de Conti, qui étoient dans les cabinets ; et sans les faire trop approcher, il leur recommanda l’union désirable entre les princes, et de ne pas suivre les exemples domestiques sur les troubles et les guerres. Il ne leur en dit pas davantage ; puis entendant des femmes dans le cabinet, il comprit bien qui elles étoient, et tout de suite leur manda d’entrer. C’étoit Mme la duchesse de Berry, Madame, Mme la duchesse d’Orléans, et les princesses du sang qui crioient, et à qui le roi dit qu’il ne falloit point crier ainsi. Il leur fit des amitiés courtes, distingua Madame, et finit par exhorter Mme la duchesse d’Orléans et Mme la Duchesse de se raccommoder. Tout cela fut court, et il les congédia. Elles se retirèrent par les cabinets pleurant et criant fort, ce qui fit croire au dehors, parce que les fenêtres du cabinet étoient ouvertes, que le roi étoit mort, dont le bruit alla à Paris, et jusque dans les provinces.
Quelque temps après il manda à la duchesse de Ventadour de lui amener le Dauphin. Il le fit approcher et lui dit ces paroles devant Mme de Maintenon et le très peu des plus intimement privilégiés ou valets nécessaires qui les recueillirent : « Mon enfant, vous allez être un grand roi ; ne m’imitez pas dans le goût que j’ai eu pour les bâtiments, ni dans celui que j’ai eu pour la guerre; tâchez, au contraire, d’avoir la paix avec vos voisins. Rendez à Dieu ce que vous lui devez ; reconnoissez les obligations que vous lui avez, faites-le honorer par vos sujets. Suivez toujours les bons — : = 133 -..=r^-r.-- =
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conseils, tâchez de soulager vos peuples ; ce que je suis assez malheureux pour n’avoir pu faire. N’oubliez point la reconnoissance que vous avez à Mme de Ve ntadour. Madame, s’adressant à elle, que je l’embrasse, et en l’embrassant lui dit : Mon cher enfant, je vous donne ma bénédiction de tout mon cœur. » Comme on eût ôté le petit prince de dessus le lit du roi, il le redemanda, l’embrassa de nouveau, et, levant les mains et les yeux au ciel, le bénit encore. Ce spectacle fut extrêmement touchant; la duchesse de Ventadour se hâta d’emporter le Dauphin et de le remener dans son appartement.
Après une courte pose, le roi fit appeler le duc du Maine et le comte de Toulouse, fit sortir tout ce peu qui étoit dans sa chambre et fermer les portes. Ce particulier dura assez longtemps. Les choses remises dans leur ordre accoutumé quand il eut fait avec eux, il envoya chercher M. le duc d’Orléans qui étoit chez lui. Il lui parla fort peu de temps' et le rappela comme il sortoit pour lui dire encore quelque chose qui fut fort court. Ce fut là qu’il lui ordonna de faire conduire, dès qu’il seroit mort, le roi futur à Vincennes, donl l’air est bon, jusqu’à ce que toutes les cérémonies fussenl finies à Versailles et le château bien nettoyé après, avant de le ramener à Versailles, où il destinoit son séjour. Il en avoit apparemment parlé auparavant au duc du Maine et au maréchal de Villeroy, car après que M. le duc d’Orléans fut sorti, il donna ses ordres pour aller meubler Vincennes, et mettre ce lieu en état de revoir incessamment son successeur. Mme du Maine, qui jusqu’alors n’avoit pas pris la peine de bouger de Sceaux, avec ses compagnies et ses passe-temps, étoit arrivée à Versailles, et fit demander au roi la permission de le voir un moment après ces ordres donnés. Elle étoit déjà dans l’antichambre : elle entra et sortit un moment après.
Le mardi 27 août personne n’entra dans la chambre du roi que le P. Tellier, Mme de Maintenon, et pour la messe seulement le cardinal de Rohan et les deux aumôniers de quartier. Sur les deux heures, il envoya chercher le chancelier, et, seul avec lui et Mme de Maintenon, lui fit ouvrir deux cassettes pleines de papiers, dont il lui fit brûler beaucoup, et lui donna ses ordres pour ce qu’il voulut qu’il fît des autres. Sur les six
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heures du soir, il manda encore le chancelier. Mme de Maintenon he sortit point de sa chambre de la journée, et personne n’y entra que les valets, et dans des moments, l’apparition du service le plus indispensable. Sur le soir, il fit appeler le P. Tellier, et presque aussitôt après qu’il lui eut parlé, il envoya chercher Pontchartrain, et lui ordonna d’expédier aussitôt qu’il seroit mort un ordre pour faire porter son cœur dans l’église de la maison professe des jésuites à Paris, et l’y faire placer Vis-à-vis celui du roi son père, et de la même manière.
Peu après, il se souvint que Cavoye, grand maréchal des logis de sa maison, n’avoit jamais fait les logements de la cour à Vincennes, parce qu’il y avoit cinquante ans que la cour n’y avoit été ; il indiqua une cassette où on trouveroit le plan de ce château, et ordonna de le prendre et de le porter à Cavoye. Quelque temps après ces ordres donnés, il dit à Mme de Maintenon qu’il avoit toujours ouï dire qu’il étoit difficile de se résoudre à la mort ; que pour lui, qui se trou voit sur le point de ce moment si redoutable aux hommes, il ne trouvoit pas que cette résolution fût si pénible à prendre. Elle lui répondit qu’elle l’étoit beaucoup quand on avoit de l'attachement aux créatures, de la haine dans le cœur, des restitutions à faire. « Ah ! reprit le roi, pour des restitutions à faire, je n’en dois à personne comme particulier ; mais pour celles que je dois au royaume, j’espère en la miséricorde de Dieu. » La nuit qui suivit fut fort agitée. On lui voyoit à tous moments joindre les mains, et on l’entendoit dire les prières qu’il avoit accoutumées en santé, et se frapper la poitrine au Confiteor.
Le mercredi 28 août, il fit le matin une amitié à Mme de Maintenon qui ne lui plut guère, et à laquelle elle ne répondit pas un mot. Il lui dit que ce qui le consoloit de la quitter étoit l’espérance, à l’âge où elle étoit, qu’ils se rejoindroient bientôt. Sur les sept heures du matin, il fit appeler le P. Tellier, et comme il lui parloit de Dieu, il vit dans le miroir de sa cheminée deux garçons de sa chambre assis au pied de son lit qui pleuroient. Il leur dit : « Pourquoi pleurezvous? est-ce que vous m’avez cru immortel? Pour moi, je n’ai point cru l’être, et vous avez dû, à l’âge où je suis, vous préparer à me perdre. »
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Une espèce de manant provençal, fort grossier, apprit l’extrémité du roi en chemin de Marseille à Paris, et' vint ce matin-ci à Versailles avec un remède, qui, disoit-il, guérissoit la gangrène. Le roi étoit si mal, et les médecins tellement à bout, qu’ils y consentirent sans difficulté en présence de Mme de Maintenon et du duc du Maine. Fagon voulut dire quelque chose ; ce manant, qui se nommoit Le Brun, le malmena fort brutalement, dont Fagon, qui avoit accoutumé de malmener les autres et d’en être respecté jusqu’au tremblement, demeura tout abasourdi. On donna donc au roi dix gouttes de cet élixir dans du vin d’Alicante, sur les onze heures du matin. Quelque temps après il se trouva plus fort, mais le pouls étant retombé et devenu fort mauvais, on lui en présenta une autre prise sur les quatre heures, en lui disant que c’étoit pour le rappeler à la vie. Il répondit en prenant le verre où cela étoit : « A la vie ou à la mort ! tout ce qui plaira à Dieu. »
Mme de Maintenon venoit de sortir de chez le roi, ses coiffes baissées, menée par le maréchal de Villeroy pardevant chez elle sans y entrer, jusqu’au bas du grand degré où elle leva ses coiffes. Elle embrassa le maréchal d’un œil fort sec, en lui disant: « Adieu, monsieur le maréchal! » monta dans un carrosse du roi qui la servoit toujours, dans lequel Mme de Caylus l’attendoit seule, et s’en alla à Saint- Cyr, suivie de son carrosse où étoient ses femmes. Le soir le duc du Maine fit chez lui une gorge chaude fort plaisante de l’aventure de Fagon avec Le Brun. On reviendra ailleurs à parler de sa conduite, et de celle de Mme de Maintenon et du P. Tellier en ces derniers jours de la vie du roi. Le remède de Le Brun fut continué comme il voulut, et il le vit toujours prendre au roi. Sur un bouillon qu’on lui proposa de prendre, il répondit qu’il ne falloit pas lui parler comme à un autre homme ; que ce n’étoit pas un bouillon qu’il lui falloit, mais son confesseur ; et il le fit appeler. Un jour qu’il revenoit d’une perte de connoissance, il demanda l’absolution générale de ses péchés au P. Tellier, qui lui demanda s’il souffroit beaucoup. « Eh ! non, répondit le roi, c’est ce qui me fâche, je voudrois souffrir davantage pour l’expiation de mes péchés. »
Le jeudi 29 août dont la nuit èt le jour précédents avoient
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été si mauvais, l’absence des tenants qui n’avoient plus à besogner au delà de ce qu’ils avoient fait, laissa l’entrée de la chambre plus libm aux grands officiers qui en avoient toujours été exclus. Il n’y avoit point eu de messe la veille, et on ne comptoit plus qu il y en eût. Le duc de Charost, le capitaine des gardes, qui s’étoit aussi glissé dans la chambre, le trouva mauvais avec raison, et fit demander au roi par un des valets familiers, s’il ne seroit pas bien aise de l’entendre. Le roi dit qu’il le désiroit ; sur quoi on alla quérir les gens et les choses nécessaires, et on continua les jours suivants. Le matin de ce jeudi, il parut plus de force, et quelque rayon de mieux qui fut incontinent grossi, et dont le bruit courut de tous côtés. Le roi mangea même deux petits biscuits dans un peu de vin d’Alicante avec une sorte d’appétit. J’allai ce jour-là sur les deux heures après midi chez M. le duc d’Orléans, dans les appartements duquel la foule étoit au point depuis huit jours, et à toute heure, qu’exactement parlant, une épingle n’y seroit pas tombée à terre. Je n’y trouvai qui que ce soit. Dès qu’il me vit, il se mitàrire et à me dire que j’étois le premier homme qu’il eût encore vu chez lui de la journée, qui, jusqu’au soir, fut entièrement déserte chez lui. Voilà le monde.
Le soir fort tard ne répondit pas à l’applaudissement qu’on avoit voulu donner à la journée, pendant laquelle il [le roi] avoit dit au curé de Versailles, qui avoit profité de la liberté d’entrer, qu’il n’étoit pas question de sa vie, sur [ce] qu’il lui disoit que tout étoit en prières pour la demander, mais de son salut pour lequel ilfalloitbien prier. Il lui échappa ce même jour, en donnant des ordres, d’appeler le Dauphin le jeune roi. Il vit un mouvement dans ce qui étoit autour de lui. « Eh pourquoi ? leur dit-il, cela ne me fait aucune peine. » Il prit sur les huit heures du soir de l’élixir de cet homme de Provence. Sa tête parut embarrassée ; il dit lui-même qu’il se sentoit fort mal. Vers onze heures du soir sa jambe fut visitée. La gangrène se trouva dans tout le pied, dans le genou, et la cuisse fort enflée. Il s’évanouit pendant cet examen. Il s’étoit aperçu avec peine de l’absence de Mme de Maintenon, qui ne comptoit plus revenir. Il la demanda plusieurs fois dans la journée; on ne lui put cacher son départ. Il l’envoya chercher à Saint-Cyr ; elle revint le soir.
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Le vendredi 30 août, la journée fut aussi fâcheuse qu’avoit été la nuit, un grand assoupissement, et dans les intervalles la tête embarrassée. Il prit de temps en temps un peu de gelée et de l’eau pure, ne pouvant plus souffrir le vin. Il n’y eut dans sa chambre que les valets les plus indispensables pour le service, et la médecine, Mme de Maintenon et quelques rares apparitions du P. Tellier, que Bioin ou Maréchal en voy oient chercher. Il se tehoit peu même dans les cabinets, non plus que M. du Maine. Le roi revenoit aisément à la piété quand Mme de Maintenon ou le P. Tellier trouvoient les moments où sa tête étoit moins embarrassée ; mais ils étoient rares et courts. Sur les cinq heures du soir, Mme de Maintenon passa chez elle, distribua ce qu’elle avoit de meubles dans son appartement à son domestique, et s’en alla à Saint- Cyr pour n’en sortir jamais.
Le samedi 31 août la nuit et la journée furent détestables. Il n’y eut que de rares et courts instants de connoissance. La gangrène avoit gagné le genou et toute la cuisse. On lui donna du remède du feu abbé Aignan, que la duchesse du Maine avoit envoyé proposer, qui étoit un excellent remède pour la petite vérole. Les médecins consentoient à tout, parce qu’il n’y avoit plus d’espérance. Vers onze heures du soir on le trouva si mal qu’on lui dit les prières des agonisants. L’appareil le rappela à lui. Il récita des prières d’une voix si forte qu’elle se faisoit entendre à travers celle du grand nombre d’ecclésiastiques et de tout ce qui étoit entré. A la fin des prières, il reconnut le cardinal de Rohan, et lui dit : « Ce sont là les dernières grâces de l’Église.» Ce fut le dernier homme à qui il parla. Il répéta plusieurs fois : Nunc et in hora mortis , puis dit: « O mon dieu, venez à mon aide, hâtez-vous de me secourir ! » Ce furent ses dernières paroles. Toute la nuit fut sans connoissance, et une longue agonie, qui finit le dimanche 1er septembre 1715, à huit heures un quart du matin, trois jours avant qu’il eût soixante-dixsept ans accomplis, dans la soixante-douzième année de son règne. /
Par l’ouverture de son corps qui fut faite par Maréchal, son premier chirurgien, avec l’assistance et les cérémonies accoutumées, on lui trouva toutes les parties si entières, si saines et tout si parfaitement conformé, qu’on jugea qu’il auroit
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vécu plus d’un siècle sans les fautes dont il a été parlé qui lui mirent la gangrène dans le sang. O11 lui trouva aussi la capacité de l’estomac et des intestins doul >le au moins des hommes de sa taille ; ce qui est fort exti aordinaire, et ce qui étoit cause qu’il étoit si grand mangeur iX si égal.
Soupers du duc d’Orléan >.
Ses soupers étoient toujours en compagnie fort étrange. Ses maîtresses, quelquefois une fille de l’Opéra, souvent Mme la duchesse de Berry, et une douzaine d’hommes, tantôt les uns, tantôt les autres, que sans façon il ne nommoit jamais autrement que ses roués. C’étoit Broglio, l’aîné de celui qui est mort maréchal de France et duc ; Nocé ; quatre ou cinq de ses officiers, non des premiers ; le duc de Brancas, Biron, Canillac, quelques jeunes gens de traverse, et quelques dames de moyenne vertu, mais du monde ; quelques gens obscurs encore sans nom, brillant par leur esprit ou leur débauche. La chère exquise s’apprêtoit dans des endroits faits exprès, de plain-pied, dont tous les ustensiles étoient d’argent ; eux-mêmes mettoient souvent la main à l’œuvre avec les cuisiniers. C’étoit en ces séances où chacun étoit repassé, les ministres et les familiers tout au moins comme les autres, avec une liberté qui étoit licence effrénée. Les galanteries passées et présentes de la cour et de la ville sans ménagement ; les vieux contes, les disputes, les plaisanteries, les ridicules, rien ni personne n’étoit épargné. M. le duc d’Orléans y tenoit son coin comme les autres, mais il est vrai que très rarement tous ces propos lui faisoient-ils la moindre impression. On buvoit d’autant, on s’échauffoit, on disoit des ordures à gorge déployée, et des impiétés à qui mieux mieux, et quand on avoit bien fait du bruit, et qu’on étoit bien ivre, on s’alîoit coucher, et on recommençoit le lendemain. Du moment que l’heure venoit de l’arrivée des soupeurs, tout étoit tellement barricadé au dehors que quelque affaire qu’il eût pu survenir, il étoit inutile de tâcher de percer jusqu’au régent. Je ne dis pas seulement des affaires inopinées des particuliers, mais de celles qui auroient le plus dangereusement intéressé l’Etat ou sa personne, et cette clôture duroit jusqu’au lendemain matin.
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Arouet exilé.
Arouet, fils d’u a notaire qui Ta été de mon père et de moi jusqu’à sa mort, fut exilé et envoyé à Tulle, pour des vers fort satiriques el fort impudents. Je ne m’amuserois pas à marquer une si petite bagatelle, si ce même Arouet, devenu grand poète et a :adémicien, sous le nom de Voltaire, n’étoit devenu, à trave :s force aventures tragiques, une manière de personnage dans la république des lettres, et même une manière d’important parmi un certain monde.
D'Aguesseau.
Un chancelier doit être un personnage, et dans une régence il ne se peut qu’il n’en soit un. Celui-là l’a été si longtemps, puisqu’il vit encore, et a été si battu de la fortune dans cette grande place qui sembleroit en être le port et l’asile, que tant de raisons m’engagent à passer sur là règle que je me suis faite de ne m’étendre point sur ceux qui sont encore au monde dans le temps que j’écris.
Il naquit le 26 novembre*1668 ; avocat général, 12 janvier 1691, à vingt-deux ans et demi ; procureur général, 19 novembre 1700, à trente-deux ans ; chancelier et garde des sceaux de France, 2 février 1717, à quarante-huit ans. Le père de son père étoit maître des comptes, il est bon de n’aller pas plus loin. Ce maître des comptes maria pourtant sa fille au père de MM. d’Armentières et de Conflans, tous deux gendres de Mme de Jussac dont j’ai parlé ailleurs et du bailli de Conflans, avec la petite terre de Puyseux qu’ils en ont encore, et les sœurs du chancelier ont été mariées, longtemps avant qu’il le fût, la cadette à M. Le Guerchois, mort conseiller d’Etat sans enfants, l’autre à M. de Tavannes, père et mère de M. de Tavannes, lieutenant général et commandant en Bourgogne et chevalier de l’ordre, et de l’archevêque de Rouen, grand aumônier de la reine, ci-devant évêque-comte de Châlons, dont par brevet il a conservé le rang.
D’Aguesseau, de taille médiocre, fut gros, avec un visage fort plein et agréable, jusqu’à ses dernières disgrâces, et :,= :r.-=-: - 140 : - : ,v, -:y :: ..
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toujours avec une physionomie sage et spirituelle, un œil pourtant bien plus petit que l’autre. Il est remarquable qu’il n’a jamais eu voix délibérative avant d’être chancelier, et qu’on se piquoit volontiers au parlement de ne pas suivre ses conclusions, par une jalousie de l’éclat de la réputation qu’il avoit acquise, qui prévaloit à l’estime et à l’amitié. Beaucoup d’esprit, d’application, de pénétration, de savoir en tout genre, de gravité et de magistrature, d’équité, de piété et d’innocence de mœurs, firent le fonds de son caractère. On peut dire que c’étoit un bel esprit et un homme incorruptible, si, on en excepte l’affaire des Bouillon, qui a été racontée ; avec cela doux, bon, humain, d’un accès facile et agréable» et dans le particulier de la gaieté et de la plaisanterie salée» mais sans jamais blesser personne ; extrêmement sobre, poli sans orgueil, et noble sans la moindre avarice, naturellement paresseux, dont il lui étoit resté de la lenteur. Qui ne croiroit qu’un magistrat orné de tant de vertus et de talents dont la mémoire, la vaste lecture, l’éloquence à parler et à écrire, la justesse jusque dans les moindres expressions des conversations les plus communes, avec les grâces de la facilité, n’eût été le plus grand chancelier qu’on eût vu depuis plusieurs siècles ? Il est vrai qu’il auroit été un premier président sublime, il ne l’est pas moins que, devenu chancelier, il fit regretter jusqu’aux d’Aligre et aux Boucherat. Ce paradoxe est difficile à comprendre, il se voit pourtant à l’œil depuis trente ans qu’il est chancelier, et avec tant d’évidence que je pourrois m’en tenir là ; mais un fait si étrange mérite d’être développé. Un si heureux assemblage étoit gâté par divers endroits qui étoient demeurés cachés dans sa première vie, et qui éclatèrent tout à la fois sitôt qu’il fut parvenu à la seconde. La longue et unique nourriture qu’il avoit prise dans le sein du parlement l’avoit pétri de ses maximes et de toutes ses prétentions, jusqu’à le regarder avec plus d’amour, de respect et de vénération que les Anglais n’en ont pour leurs parlements, qui n’ont de commun que le nom avec les nôtres ; et je ne dirai pas trop quand j’avancerai qu’il ne regardoit pas autrement tout ce qui émanoit de cette compagnie, qu’un fidèle bien instruit de sa religion regarde les décisions sur la foi des conciles œcuméniques. De cette sorte de culte naissoient trois extrêmes 141 ■: -
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défauts qui se rencontroient très fréquemment : le premier, qui étoit toujours pour le parlement, quoi qu’il pût entreprendre contre l’autorité royale, ou d’ailleurs au delà de la sienne, tandis que son office, qui le rendoit le supérieur et le modérateur des parlements et la bouche du roi à leur égard, l’obligeoit à les contenir quand ils passoient leurs bornes, surtout à leur imposer avec fermeté, quand ils attentoient à l’autorité du roi. Son équité et ses lumières lui montraient bien l’égarement du parlement à chaque fois qu’il s’y jetoit, mais de le réprimer étoit plus fort que lui. Sa mollesse, secondée de cette sorte de culte dont il l’honor oit, étoit peinée, affligée de le voir en faute ; mais de laisser voir qu’il y fût tombé étoit un crime à ses yeux, dont il gémissoit de voir souiller les autres, et dont il ne pouvoit se souiller lui-même. Il mettoit donc tous ses talents à pallier, à couvrir, à excuser, à donner des interprétations captieuses à éblouir sur les fautes du parlement, à négocier avec lui d’une part, avec le régent d’autre, à profiter de sa timidité, de sa facilité, de sa légèreté pour tout émousser, tout énerver en lui, en sorte qu’au lieu d’avoir en ce premier magistrat un ferme soutien de l’autorité royale, et un vrai juge des justices, on en tiroit à peine quelque bégayement forcé qui affoiblissoit encore le peu à quoi il avoit pu se résoudre à peine, et qui donnoit courage, force et hauteur au parlement ; et si quelquefois il s’est expliqué avec lui en d’autres termes, ce n’étoit qu’après un long combat, et toujours bien plus foiblement qu’il n’étoit convenu de le faire.
Un second inconvénient étoit l’extension de ce culte particulier du parlement à tout ce qui portoit robe, je dis jusqu’à des officiers de bailliages royaux. Tout homme portant robe devoit selon lui imposer le dernier respect quoi qu’il fît ; on ne pouvait s’en plaindre qu’avec la dernière circonspection. Les plaintes n’étoient pas écoutées sans de longues preuves juridiquement ordonnées ; avec cela même elles étoient rejetées avec grand dommage pour le plaignant, si grand qu’il fût, si elles n’étoient appuyées de la dernière évidence ; alors cela lui paroissoit bien fâcheux. Il se tournoit tout entier à sauver l’honneur de la robe, comme si la robe en général étoit déshonorée parce qu’un fripon en étoit revêtu pour son argent. Il proposoit des compositions, des accom- — ■ 142 ■ -1=
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modements, et si les plaignants étoient d’une certaine espèce, des désistements pour s’en rapporter à lui ; enfin il avoit recours à des longueurs ruineuses qui pouvoient équivaler à des dénis de justice, et toujours l’homme de robe en sortoit au meilleur marché, et surtout le plus blanc qu’il pou voit, et te plus légèrement tancé. Dans cet esprit il ne comprenoit pas comment on pouvoit se porter à casser un arrêt du parlement. Il employoit pour l’éviter tous les mêmes manèges, et ce n’étoit qu’après la plus belle défense qu’il souffroit que l’affaire fût portée au bureau des cassations. Ce bureau, composé par lui comme tous les autres du conseil, n’ignoroit pas son extrême répugnance. On peut croire qu’il sa voit la ménager, et qu’il falloit des raisons bien claires pour les engager à porter la cassation au conseil, qui à son tour n’avoit pas moins de ménagement que le bureau. Si malgré tout cela l’évidence l’entraînoit, le chancelier, qui ne pouvoit se résoudre à prononcer le blasphème de casser, inventa le premier une autre formule, et prononçoit que l'arrêt seroit comme non avenu , encore n’étoit-ce pas sans quelque péroraison de défense, ou de gémissement ; or, on voit que cela attaque clairement la justice distributive.
Un autre mal sorti de la même source, c’étoit un attachement aux formes, et jusqu’aux plus petites, si littérale, si précise, si servile que toute autre considération, même de la plus évidente justice, disparoissoit à ses yeux devant la plus petite formalité. Il y étoit tellement attaché, comme à l’âme et à la perpétuité des procès qui sont la source de l’autorité et des biens de la robe, qu’il ne tint pas à lui qu’il ne les introduisît au conseil des dépêches, où jamais on n’en avoit ouï parler, bien loin de s’y arrêter. L’absurdité étoit manifeste. Ce conseil n’est établi que pour juger des différends qui ne peuvent rouler sur des formes, ou des procès qu’il plaît au roi d’évoquer à sa personne, et qu’il juge lui tout seul, parce que là ceux qui en sont n’ont que voix consultative. Il faudroit donc que le roi fût instruit de la forme comme un procureur, ou qu’il jugeât à l’aveugle sur celle des gens qui la sauroient. Or ces gens-là l’ignorent comme nous l’ignorions tous, ou l’ont oublié comme les secrétaires d’État qui y rapportent, ou du moins qui y opinent quand il y entre un autre rapporteur, et qui n’ont ni le temps ni la volonté de les rapprendre. Le chan-
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celier fit en deux ou trois occasions la tentative d’alléguer les formes au conseil des dépêches ; quoique bien avec lui, je l’interrompis autant de fois, je combattis sa tentative, et à chaque fois elle demeura inutile avec un grand regret de sa part qu’il montra fort franchement.
Le long usage du parquet lui avoit gâté l’esprit. Il étoit étendu et lumineux, et orné d’une grande lecture et d’un profond savoir. L’état du parquet est de ramasser, d’examiner, de peser et de comparer les raisons des deux et des différentes parties, car il y en a souvent plusieurs au même procès, et d’étaler cette espèce de bilan, pour m’exprimer ainsi, avec toutes les grâces et les fleurs de l’éloquence devant les juges, avec tant d’art et d’exactitude qu’il ne soit rien oublié d’aucune part, et qu’aucun des nombreux auditeurs ne puisse augurer de quel avis l’avocat général sera avant qu’il ait commencé à conclure. Quoique le procureur général, qui ne donne ses conclusions que par écrit, ne soit pas exposé au même étalage, il est obligé au même examen, à la même comparaison, au même bilan, dans son cabinet, avant de se déterminer à conclure. Cette continuelle habitude pendant vingt-quatre années à un esprit scrupuleux en équité et en formes, fécond en vues, savant en droit, en arrêts, en différentes coutumes, l’avoit formé à une, incertitude dont il ne pouvoit sortir, et qui, lorsqu’il n’étoit point nécessairement pressé par quelque limite fixe, prolongeoit les affaires à l’infini. Il en souffroit le premier ; c’étoit pour lui un accouchement que se déterminer ; mais malheur à qui étoit dans le cas de l’attendre. S’il étoit pressé, par exemple, par un conseil de régence où une affaire se de voit juger à jour pris, il flottoit errant jusqu’au moment d’opiner, étant de la meilleure foi jusque-là tantôt d’un avis, tantôt de l’avis contraire, et opinoit après, quand son tour arrivoit, comme il lui venoit en cet instant. J’en rapporterai en son lieu un exemple singulier entre mille autres.
Sa lenteur et son irrésolution s’accordoient merveilleusement à ne rien finir. Un autre défaut y contribuoit encore, c’est qu’il étoit le père des difficultés. Tant de choses diverses se présentoient à son esprit, qu’elles l’arrêtoient. Je l’ai dit du duc de Chevreuse, je le répète ici de ce chancelier ; il coupoit un cheveu en quatre. Aussi étoient-ils fort amis. Ce C». ■ = 144 -~r
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n’étoit pas qu’il n’eût l’esprit fort juste, mais la moindre difficulté l’embarrassoit, et il en cherchoit partout avec le même soin que d’autres en mettent à les lever. Ses meilleurs amis, les affaires qu’il affectionnoit, n’en étoient pas plus exempts que les autres, et ce goût des difficultés devint une plaie pour tout ce qui avoit à passer par ses mains. La vieille duchesse d'Estrées-Vaubrun, qui brilloit d’esprit et qui étoit intimement de ses amies, fut un jour pressée de lui parler pour quelqu’un. Elle s’en défendoit par la connoissance qu’elle avoit de ce terrain si raboteux. « Mais, madame, lui dit ce client, il est votre ami intime. — Il est vrai, répondit-elle ; il faut donc vous dire quel est M. le chancelier : c’est un ami travesti en ennemi. » La définition étoit fort juste. A tant de défauts essentiels, qui pourtant ne venoient pour la plupart que de trop de lumières et de vues, de trop d’habitude du parquet, de la nourriture qu’il avoit uniquement prise dans le parlement, et qui bien [loin] d’attaquer l’honneur et la probité n’étoient grossis que par la délicatesse de conscience, il s’en joignit d’autres qui ne venoient que de sa lenteur naturelle et de trop d’attachement à bien faire : il ne pouvoit finir à tourner une déclaration, un règlement, une lettre d’affaires tant soit peu importante. Il les limoit et les retouchoit sans cesse. Il étoit esclave de la plus exacte pureté de diction, et ne s’apercevoit pas que cette servitude le rendoit très souvent obscur, et quelquefois inintelligible. Son goût pour les sciences couronnoit tous ces inconvénients. Il aimoit les langues, surtout les savantes, et il se plaisoit infiniment à toutes les parties de la physique et de la mathématique. Il ne laissoit pas encore d’être métaphysicien. Il avoit pour toutes ces sciences beaucoup d’ouverture et de talent ; il aimoit à les creuser, et à faire chez lui à huis clos des exercices sur ces différentes sciences avec ses enfants et quelques savants obscurs. Ils y prenoient des points de recherches É>our l’exercice suivant, et cette sorte d’étude lui faisoit perdre un temps infini, et désespéroit ceux qui avoient à faire à lui, qui alloient dix fois chez lui sans pouvoir le joindre à travers les fonctions de son office et les amusements de son goût. C’étoit précisément pour les sciences qu’il étoit né. Il est vrai qu’il eût été un excellent premier président, mais à quoi il eût été le plus propre, c’eût été d’être uniquement à la tête — -, ■■ -= 145 - ^
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de toute la littérature, des Académies, de l’Observatoire, du Collège royal, de la librairie, et c’est où il auroit excellé. Sa lenteur sans incommoder personne, et ses faciles difficultés n’auroient servi qu’à éclaircir les matières, et son incertitude, indépendante alors de la conscience, n’eût tendu qu’à la même fin. Il n’auroit eu affaire qu’à des gens de lettres et point au monde, qu’il ne connut jamais et dont, à la politesse près, il n’avoit nul usage. Il seroit demeuré éloigné du gouvernement et des matières d’Etat, où il fut toujours étranger jusqu’à surprendre par une ineptie si peu compatible avec tant d’esprit et de lumières.
En voilà beaucoup, mais encore un coup de pinceau. Le duc de Grammont l’aîné, qui avoit beaucoup d’esprit, m’a conté que se trouvant un matin dans le cabinet du roi à Versailles, tandis que le roi étoit à la messe, et tête à tête avec le chancelier, [il] lui demanda dans la conversation si depuis qu’il étoit chancelier, avec le grand usage qu’il avoit des chicanes et de la longueur des procès, il n’avoit jamais pensé à faire un règlement là-dessus qui les abrégeât et en arrêtât les friponneries. Le chancelier lui répondit qu’il y avoit si bien pensé qu’il avoit commencé à en jeter un règlement sur le papier, mais qu’en avançant il avoit réfléchi au grand nombre d’avocats, de procureurs, d’huissiers que ce règlement ruineroit, et que la compassion qu’il en avoit eue lui avoit fait tomber la plume de la main. Par la même raison il ne faudroit ni prévôts ni archers qui arrêtent les voleurs, et qui les mettent en chemin certain du supplice, dont par cette raison la compassion étoit encore plus grande. En deux mots, c’est que la durée et le nombre des procès fait toute la richesse et l’autorité de la robe, et que par conséquent il les faut laisser pulluler et s’éterniser. Voilà un long article ; mais je l’ai cru d’autant plus curieux qu’il fait mieux connoître comment un homme de tant de droiture, de talents et de réputation, est peu à peu parvenu, par être sorti de son centre, à rendre sa droiture équivoque, ses talents pires qu’inutiles, à perdre toute sa réputation, et à devenir le jouet de la fortune.
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Achat du diamant « le Régent ».
Par un événement extrêmement rare, un employé aux mines de diamants du Grand Mogol trouva le moyen de s’en fourrer un [diamant] dans le fondement, d’une grosseur prodigieuse, et ce qui est le plus merveilleux, de gagner le bord de la mer, et de s’embarquer sans la précaution qu’on ne manque jamais d’employer à l’égard de presque tous les passagers, dont le nom ou l’emploi ne les garantit pas, qui est de les purger et de leur donner un lavement pour leur faire rendre ce qu’ils auroient pu avaler, ou se cacher dans le fondement. Il fit apparemment si bien qu’on ne le soupçonna pas d’avoir approché des mines ni d’aucun commerce de pierreries. Pour comble de fortune, il arriva en Europe avec son diamant. Il le fit voir à plusieurs princes, dont il passoit les forces, et le porta enfin en Angleterre, où le roi l’admira sans pouvoir se résoudre à l’acheter. On en fit un modèle de cristal en Angleterre, d’où on adressa l’homme, le diamant et le modèle parfaitement semblable à Law, qui le proposa au régent pour le roi. Le prix en effraya le régent, qui refusa de le prendre.
Law, qui pensoit grandement en beaucoup de choses, me vint trouver consterné, et m’apporta le modèle. Je trouvai comme lui qu’il ne convenoit pas à la grandeur du roi de France de se laisser rebuter par le prix d’une pièce unique dans le monde et inestimable, et que plus de potentats n’avoient osé y penser, plus on devoit se garder de le laisser échapper. Law, ravi de me voir penser de la sorte, me pria d’en parler à M. le duc d’Orléans. L’état des finances fut un obstacle sur lequel le régent insista beaucoup. Il craignoit d’être blâmé de faire un achat si considérable, tandis qu’on avoit tant de peine à subvenir aux nécessités les plus pressantes et qu’il falloit laisser tant de gens dans la souffrance. Je louai ce sentiment ; mais je lui dis qu’il n’en devoit pas user pour le plus grand roi de l’Europe comme pour un simple particulier, qui seroit très répréhensible de jeter cent mille francs pour se parer d’un beau diamant, tandis qu’il devroit beaucoup et ne se trouveroit pas en état de satisfaire ; qu’il falloit considérer l’honneur de la couronne et ne lui pas laisser manquer l’occasion unique d’un diamant sans prix, qui effaçoit ceux de toute . = 147 r -r.-rr—r
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l’Europe ; que c’étoit une gloire pour sa régence, qui dureroit à jamais, qu’en tel état que fussent les finances, l’épargne de ce refus ne les soulageroit pas beaucoup, et que la surcharge en seroit très peu perceptible. Enfin je ne quittai point M. le duc d’Orléans, que je n’eusse obtenu que le diamant seroit acheté.
Law, avant de me parler, avoit tant représenté au marchand l’impossibilité de vendre son diamant au prix qu’il l’avoit espéré, le dommage et la perte qu’il souffriroit en le coupant en divers morceaux ; qu’il le fit venir enfin à deux millions avec les rognures en outre qui sortiroient nécessairement de la taille. Le marché fut conclu de la sorte. On lui paya l’intérêt des deux millions jusqu’à ce qu’on lui pût donner le principal, et en attendant pour deux millions de pierreries en gage qu’il garderoit jusqu’à entier payement des deux millions.
M. le duc d’Orléans fut agréablement trompé par les applaudissements que le public donna à une acquisition si belle et si unique. Ce diamant fut appelé le Régent. Il est de la grosseur d’une prune de la reine Claude, d’une forme presque ronde, d’une épaisseur qui répond à son volume, parfaitement blanc, exempt de toute tache, nuage et paillette, d’une eau admirable, et pèse plus de cinq cents grains. Je m’applaudis beaucoup d’avoir résolu le régent à une emplette si illustre.
Bagatelles entre le duo d* Orléans et moi.
Je ne puis, à propos de ce voyage à Paris de M. et de Mme de Lorraine, omettre une bagatelle, parce qu’elle ne laisse pas de montrer de plus en plus le caractère de M. le duc d’Orléans. Un jour que Mme la duchesse d’Orléans étoit allée à Montmartre qu’elle quitta bientôt après, me promenant seul avec M. le duc d’Orléans, dans le petit jardin du Palais-Royal, à parler d’affaires assez longtemps et qui n’étoient point du traité de Lorraine, il s’interrompit tout à coup, et se tournant à moi : « Je vais, me dit-il, vous apprendre une chose qui vous fera plaisir. » De là il me conta qu’il étoit las de la vie qu’il menoit ; que son âge ni ses besoins ne la demandoient plus, et force choses de cette sorte ; qu’il étoit résolu de rompre ses soirées, de les passer honnêtement, et plus sobrement et — 148 v; ■ ■ .
convenablement, quelquefois chez lui, souvent chez Mme la duchesse d’Orléans ; que sa santé y gagnerait, et lui du temps pour les affaires, mais qu’il ne feroit ce changement qu’après le départ du M. et Mme de Lorraine qui seroit incessamment, parce qu’il crèveroit d’ennui de souper tous les soirs chez Mme la duchesse d’Orléans avec eux et avec une troupe de femmes ; mais que, dès qu’ils seroient partis, je pou vois compter qu’il n’y auroit plus de soupers de roués et de putains, ce furent ses propres termes, et qu’il alloit mener une vie sage, raisonnable et convenable à son âge et à ce qu’il étoit.
J’avoue que je me sentis ravi dans mon extrême surprise par le vif intérêt que je prenois en lui. Je le lui témoignai avec effusion de cœur en le remerciant de cette confidence. Je lui dis qu’il savoit que depuis bien longtemps je ne lui parlois plus de l’indécence de sa vie ni du temps qu’il y perdoit, parce que j’avois reconnu que j’y perdois le mien ; que je désespérois depuis longtemps qu’il pût changer de conduite ; que j’en avois une grande douleur ; qu’il ne pouvoit ignorer à quel point je l’a vois toujours désiré par tout ce qui s’étoit passé entre lui et moi là-dessus à bien des reprises, et qu’il pouvoit juger de la surprise et de la joie qu’il me donnoit. Il m’assura de plus en plus que sa résolution étoit bien prise, et là-dessus je pris congé parce que l’heure de sa soirée arrivoit.
Dès le lendemain je sus par gens à qui les roués venoient de le conter, que M. le duc d’Orléans ne fut pas plutôt à table avec eux qu’il se mit à rire, à s’applaudir et1 à leur dire qu’il venoit de m’en donner d’une bonne où j’avois donné tout de mon long. Il leur fit le récit de notre conversation, dont la joie et l’applaudissement furent merveilleux. C’est la seule fois qu’il se soit diverti à mes dépens, pour ne pas dire aux siens, dans une matière ou la bourde qu’il me donna, que j’eus la sottise de gober par une joie subite qui m’ôta la réflexion, me faisoit honneur et ne lui en faisoit guère. Je ne voulus pas lui donner le plaisir de lui dire que je savois sa plaisanterie ni de le faire souvenir de ce qu’il m’avoit dit : aussi n’osa-t-il m’en parler.
Je n’ai jamais démêlé quelle fantaisie lui avoit pris de me tenir ce langage pour en aller faire le conte, à moi qui depuis des années ne lui avois pas ouvert la bouche de la vie qu’il
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menoit, dont aussi il se gardoit bien de me rien dire ni de rien qui y eût trait. Bien est-il vrai que quelquefois étant seul avec ses valets confidents, il lui est assez rarement échappé quelque plainte, mais jamais devant d’autres, que je le malmenois et lui parlois durement, cela en gros, en deux mots, sans y rien ajouter d’aigre nique j’eusse tort avec lui. Il disoit vrai aussi : quelquefois, quand j’étois poussé à bout sur des déraisons ou des fautes essentielles, en affaires et en choses importantes, qui regardoient ou lui ou l’État, et qu’après encore être convenus par bonnes raisons de quelque chose d’important à éviter ou à faire, lui très persuadé et résolu, sa foiblesse ou sa facilité me tournoient dans la main et lui arrachoient tout le contraire, que lui-même sentoit comme moi tel qu’il étoit, et c’est une des choses qui m’a le plus cruellement exercé avec lui ; mais la niche qu’il me faisoit volontiers plus tête à tête que devant des tiers, et dont ma vivacité étoit toujours la dupe, c’étoit d’interrompre tout à coup un raisonnement important par un sproposito de bouffonnerie. Je n’y tenois point, la colère me prenoit quelquefois jusqu’à vouloir m’en aller. Je lui disois que, s’il vouloit plaisanterie plaisanterois tant qu’il voudroit, mais que de mêler les choses les plus sérieuses de parties de main, de bouffonneries, cela étoit insupportable. Il rioit de tout son cœur, et d’autant plus que cela n’étant pas rare, et moi, èn devant être en garde, je n’y étois jamais, et que j’avois dépit et de la chose et de m’en laisser surprendre; et puis il reprenoit ce que nous traitions. Il faut bien que les princes se délassent et badinent quelquefois avec ceux qu’ils veulent bien traiter d'amis. Il me connoissoit bien tel aussi, et quoiqu’il ne fût pas toujours content de ce qu’il appeloit en ces moments dureté en moi, et que sa foiblesse, qui le faisoit quelquefois cacher de moi sur des choses qu’il sentoit bien que je combattrois, l’entraînât trop souvent, il ne laissoit pas d’avoir pour moi toute l’amitié, l’estime, la confiance dont il étoit capable, qui surnageoit toujours aux nuages qui s’élevoient quelquefois et aux manèges et aux attaques de ceux de sa plus grande faveur, comme l’abbé Dubois, Noailles, Canillac et d’autres de ses plus familiers. Ses disparates avec moi, qui étoient très rares et toujours avec grande considération, étoient froid, bouderie, silence. Cela étoit toujours très court. Il n’y tenoit pas lui-même ; je m’en apercevois dans le
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moment ; je lui demandois librement à qui il en avoit et quelle friponnerie on lui avoit dite ; il m’avouoit la chose avec amitié et il en avoit honte, et je me séparois d’avec lui tou» jours mieux que jamais.
Le hasard m’apprit un jour ce qu’il pensoit de moi le plus au naturel. Je le dirai ici, pour sortir une fois pour toutes de ces bagatelles. M. le duc d’Orléans, retournant une aprèsdînée du conseil de régence des Tuileries au Palais-Royal, avec M. le duc de Chartres et le bailli de Conflans, lors premier gentilhomme de sa chambre, seul en tiers avec eux, se mit à parler de moi dès la cour des Tuileries, fit à M. son fils un éloge de moi tel que je ne l’ose rapporter. Je ne sais plus ce qui s’étoit passé au conseil ni ce qui y donna lieu* Ce que je dirai seulement, c’est qu’il insista sur son bonheur d’avoir un ami en moi aussi fidèle, aussi constant dans tous les temps, aussi utile que je lui étois et lui avois été en tous, aussi sûr, aussi vrai, aussi désintéressé, aussi ferme, tel qu’il ne s’en trouvoit point de pareil, sur qui il avoit pu compter dans tous les temps, qui lui avoit rendu les plus grands services, et qui lui parloit vrai, droit et franc sur tout, et sans intérêt. Cet éloge dura jusqu’à ce qu’ils missent pied à terre au Palais- Royal, disant à M. son fils qu’il vouloit lui apprendre à me connoître, et le bonheur et l’appui, car tout ce qui est rapporté ici fut exactement ses termes, qu’il avoit toujours trouvés dans mon amitié et dans mes conseils. Le bailli de Conflans, étonné lui-même de cette abondance, me la rendit le surlendemain sous le secret, et j’avoue que je n’ai pu l’oublier. Aussi est-il vrai que, quoi qu’on ait pu faire, et jusqu’à moi- même, par dégoût et dépit quelquefois de ce que je voyois mal faire, il est toujours revenu à moi, et presque toujours le premier, avec honte, amitié, confiance, et ne s’est jamais trouvé en aucun embarras, qu’il ne m’ait recherché, ouvert son cœur, et consulté, de tout avec moi, sans néanmoins m’en avoir cru toujours, détourné après par d’autres. Cela n’arrivoit pourtant pas bien souvent, et c’est après où il étoit honteux et embarrassé avec moi, et où quelquefois jem’échappois un peu avec lui, quand il se trouvoit mal de s’être laissé aller à des avis postérieurs différents du mien : on l’a vu souvent ici, et la suite le montrera encore.
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Conduite et propos d’Atbêront.
L’incertitude des événements de Sicile et du succès qu’auroit l’entreprise des Espagnols suspendoit toute décision de la négociation du comte de Stanhope à Madrid. L’intention d’Albéroni étoit de la prolonger et de la régler suivant les nouvelles qu’il recevoit d’Italie, persuadé que d’ailleurs on ne pou voit être trop en garde contre les artifices de la cour de Vienne, dont toute la conduite, disoit-il, étoit un tissu de momeries, et dans l’opinion qu’il n’y avoit à la cour d’Espagne que des stupides et des insensés. Peut-être ne pensoit-il pas mieux de ceux qui se mêloient en France des affaires les plus importantes ; car en parlant du maréchal d’Huxelles, il disoit « que ce pauvre vieux maréchal avançoit comme un trait de politique profonde que, la supériorité de l’empereur étant bien connue, il falloit travailler à l’augmenter ». Raisonnement et conséquence qu’il étoit assez difficile de comprendre. Un ministre éclairé et pénétrant, tel que l’étoit Stanhope, comprit aisément et dès les premières conférences qu’il eut avec Albéroni, que, malgré les protestations de ce cardinal de son adversion pour la guerre et du désir d’établir une paix solide, on ne devoit cependant attendre de sa part aucune facilité pour un accommodement. Albéroni, rejetant sur son maître tout ce qu’il y a avoit d’odieux dans le désir de la guerre, protestoit qu’il n’en étoit pas l’auteur, et que, s’il en étoit le maître, la paix régneroit bientôt dans toute l’Europe, qu’il ne désiroit pour le roi d’Espagne aucune augmentation d’États en Italie, parce que, gouvernant bien son royaume renfermé dans son continent, et possédant les Indes, il seroit beaucoup plus puissant qu’en dispersant ses forces. Oran, suivant la pensée d’Albéroni, valoit mieux que l’Italie. Leurs Majestés Catholiques avoient cependant pris à cœur les affaires d’Italie, et ne souffriroient pas que l’empereur se rendît maître d’une si belle partie de l’Europe. Aces vues politiques, le cardinal ajoutoit que la paix et l’amitié des puissances voisines étoit ce qui convenoit le mieux à ses intérêts particuliers et personnels. Sans cette union, il étoit impossible de soutenir la forme de gouvernement qu’il avoit établie en Espagne, et qui ne subsisteroit pas toujours quand il auroit ■= 152 ■ r;r-.T; ■■■■■ ■
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abandonné la pénible administration des affaires ; mais la paix, l’amitié des voisins convenoient à l’Espagne, et il n’iinportoit pas moins aux autres puissances d’empêcher que l’empereur s’agrandît en Italie ; et c’étoit pour elles une fausse politique que celle de s’opposer à un monarque qui, loin d’agir par un motif d’ambition, employoit contre ses propres intérêts les forces de son royaume pour établir et maintenir un juste équilibre en Europe. Stanhope et Nancré vécurent dans une grande intelligence pendant que tous deux demeurèrent à Madrid, et se communiquèrent réciproquement le peu de succès de leur négociation.
Quelque temps auparavant le roi d’Angleterre avoit fait remettre au baron de Riperda, ambassadeur de Hollande, une somme de quatorze mille pistoles pour les donner au cardinal Albéroni de la part de Sa Majesté Britannique, et jamais Albéroni n’en avoit entendu parler. Il envoya chercher Riperda pour approfondir cette affaire, dont on ignore que la été l’éclaircissement. Si le cardinal reçut cette somme, elle fut mal employée ; car il témoigna toujours la même opposition à la quadruple alliance, aussi peu goûtée dans les cours qui n’y furent pas invitées qu’elle l’avoitété à la cour d’Espagne. Celle de Rome crut avoir lieu de craindre l’association des deux premiers princes de l’Europe avec les principales puissances protestantes, et, voyant la guerre à ses portes, elle ne savoit à qui recourir, ni de quel côté elle attendroit du secours contre les événements qui intéresseroient infailliblement les États de l’Église.
Le roi d’Espagne, mécontent du pape, et qu’ Albéroni ne cessoit d’animer contre Sa Sainteté, avoit ordonné aux réguliers ses sujets, étant à Rome, d’en sortir, et de retourner en leur pays. Sa Sainteté leur avoit, au contraire, défendu de se retirer, et fait la même défense à tout Espagnol, sous peine d’excommunication et autres peines spirituelles. On devoit s’attendre que le roi d’Espagne défendroit réciproquement à ses sujets d’obéir aux ordres du pape, et [que], par conséquent, les deux cours, loin de se concilier, s’aigriroient chaque jour de plus en plus. Sa Sainteté n’espéroit guère de meilleures dispositions de la part de la France, malgré le grand nombre de partisans que Rome avoit dans le clergé du royaume, et leur empressement à rechercher et
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à pratiquer tous les moyens de lui plaire, aux dépens même de la paix et de l’union de l’Église ; ils croy oient s’avancer, obtenir des grâces particulières, parvenir à ces dignités supérieures, si capables d’éblouir et d’aveugler les ecclésiastiques ; dignités qui ne dépendent que du pape, et que les rois, contre leur propre intérêt, ont admises et honorées en leurs cours. Ces vues éloignées et différentes, suivant le rang de ceux dont elles faisoient l’objet, les animoient également à chercher et employer les moyens de plaire à Rome ; les uns comme zélés défenseurs des maximes et de l’autorité du saint-siège ; d’autres, d’un plus bas étage, comme espions, et capables de donner, soit au nonce, soit aux autres agents, des avis importants de ce qu’il sé passoit en France, et des résolutions que le pape devoit prendre pour maintenir ses droits et son autorité. Il y avoit longtemps qu’ils pressoient le pape de, etc.
Dans ces circonstances, le roi tint son lit de justice. Il n’y fut pas question des affaires de Rome, mais des prétentions des princes légitimés, et de leurs contestations avec les princes du sang. L’opposition du parlement à la création d’un garde des sceaux ne fut pas écoutée ; il fallut obéir et enregistrer les lettres. L’autorité du régent, attaquée par le parlement, parut par le succès qu’il avoit eu au lit de justice, et les étrangers le considérèrent comme un premier fruit des traités que ce prince avoit signés dernièrement.
Artifices de Dubois.
L’abbé Dubois, parfaitement au fait de l’intérieur de toutes ces cours, vouloit obliger Georges et ses ministres d’employer l’autorité de l’empereur à lui obtenir un chapeau. Dans la passion ardente de l’avoir, il ne lui parut pas suffisant d’y disposer efficacement les Anglois par ses complaisances qui ne tendoient qu’à ce but, s’il ne se rendoit encore assez agréable à l’empereur dans le cours de la négociation, non seulement pour éviter un obstacle personnel à la demande des Anglois en sa faveur, mais encore pour se rendre ce prince assez favorable, pour être bien aise de faire ce plaisir à Georges et à ses ministres, et s’acquérir à si bon marché celui qui disposoit de la France et qui d’avance lui auroit :■■■■:■■= "T." :.--=r= 154 ■ -^r.- ■- :.^=
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montré de la bonne volonté dans la négociation. C’est ce qui y fit toute l’application de l’abbé Dubois, ce qui la tourna toute au gré des Anglois et à celui de l’empereur, aux dépens de la France et de l’Espagne, et ce qui lui valut une pension secrète de l’Angleterre, de quarante mille livres sterling, qui est une somme prodigieuse, mais légère pour disposer de la France, et, comme on verra bientôt, ce chapeau si passionnément désiré, que, pressé par Georges et par ses ministres, et par les bons offices de Penterrieder, témoin des facilités de Dubois pour l’empereur dans la négociation, ce prince lui fit donner peu après par son autorité sur le pape. Le sceau de cette grande affaire fut l’engagement de faire déclarer la France contre l’Espagne, non seulement par des subsides et par souffrir que la flotte angloise, non contente de secourir la Sicile, poursuivît et détruisît l’espagnole qui avoit tant coûté, mais encore de faire porter les armes françoises dans le Guipuscoa, moins pour y faire les faciles conquêtes qu’elles y firent et qu’on ne pouvoit se proposer de conserver, que pour anéantir à forfait la marine d’Espagne en brûlant ses vaisseaux dans ses ports et ses chantiers, ses amas et ses magasins au port du Passage, comme nous le verrons, pour donner champ libre à la marine d’Angleterre, la délivrer de la jalousie de celle d’Espagne, lui assurer l’empire de toutes les mers, et lui faciliter celui des Indes en y détruisant celui de l’Espagne.
Qui ne croiroit que l’Angleterre ne dût être satisfaite d’un marché avantageux pour elle jusqu’au prodige, et si promptement exécuté, comme on le verra bientôt en son lieu ? Mais le ministère anglois layant si belle, étoit trop habile pour en demeurer là ; il n’avoit pas donné une pension si immense au maître des démarches de la France, pour n’en pas tirer un parti proportionné, tant que dureroit la toute-puissance du ministre de France qui la recevoit. Nous verrons bientôt qu’ils en tirèrent la comploisance non seulement de souffrir tranquillement que les escadres angloises assiégeassent celles d’Espagne dans les ports espagnols des Indes, un an durant et plus, les y fissent périr, y empêchassent tout secours et fissent cependant tout le commerce des Indes par contrebande ; mais encore de tirer de la France tous les subsides suffisants à l’armement et à l’entretien des escadres angloises,
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tant qu'il leur plut de maintenir ce blocus qui se fit tout entier à nos dépens en toutes les sortes : je dis en toutes les sortes pour la réputation, parce que de la France à l’Espagne rien ne pouvoit avoir moins de prétexte ni être plus odieux, et à la fin de plus difficile à cacher, puisque l’intérêt des Anglois à tenir toujours brouillées les deux branches royales de la maison de France, n’avoit garde d’être de moitié du secret que le régent du moins auroit voulu garder et qu’il crut vainement exiger d’eux ; et parce que rien n’étoit plus ruineux à l’Espagne et à la France que de livrer les mers, tout le commerce et le nouveau monde aux Anglois. Cette ruine ne sera pas sitôt réparée ; les Espagnols sont encore aujourd’hui aux prises avec les Anglois pour le commerce des Indes, et par l’affoiblissement que leur a causé l’abbé Dubois, ils ont vainement acheté quelques intervalles de paix par les plus avantageuses concessions de commerce et d’établissements aux Anglois, qui ne s’en sont fait que des degrés et des titres pour en obtenir davantage, et qui enfin, les armes à la main, se servent de tout ce qu’ils ont acquis sur le commerce et sur les établissements, pour s’y accroître de plus en plus, et devenir enfin les seuls maîtres de toutes lés .mers et de tout le commerce, et dominer l'Espagne dans les Indes, tandis que sa foible marine n’a pu se relever de tant de pertes et que la nôtre est enfin anéantie ; l’un et l’autre par l’intérêt et le fait de Dubois.
C’étoient sans doute de grands coups, incomparables pour la grandeur solide de l’Angleterre aux dépens de toutes les nations de l’Europe, de celles surtout dont elle avoit le plus de jalousie, la françoise et l’espagnole, avec l’avantage encore de les brouiller et de les diviser. Mais le grappin une fois attaché sur celui qui peut tout, qui attend un chapeau pour lequel il brûle de désir depuis tant d’années, et qui a tous les ans quarante mille livres sterling à recevoir, dont il n’ose rien montrer, et dont il redoute au contraire jusqu’au soupçon, qui craint, par conséquent, des retardements, et plus encore une soustraction dont il n’oseroit ouvrir la bouche, il n’est rien qu’on ne puisse obtenir. Georges et ses ministres, peu satisfaits de tout ce qu’ils tiroient de la France, et incapables de se dire : C’est assez , voulurent se donner les moyens de se rendre pour longues années les maîtres de leurs parle-
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ments. La liste civile et ce qu’ils savoient prendre d’ailleurs leur servoit à gagner des élections dans les provinces et des voix dans le parlement ; mais elle ne suffisoit pas pour s’en rendre maîtres par le très grand nombre, et leurs manèges dans le parlement y trouvoient souvent des résistances importunes et même quelquefois de fâcheuses oppositions, dont l’expérience les rendoit retenus à entreprendre. Ils se servirent donc du bénéfice du tèmps, et se firent donner par la France de monstrueux subsides, et en outre des sommes prodigieuses où tout notre argent alla ; et c’est de cette source que la cour d’Angleterre a tiré les trésors qui lui ont servi, et lui servent peut-être encore, tant l’amas en a été grand, à faire élire qui elle a voulu dans les provinces, et faire voter à son gré dans les divers parlements avec cette supériorité presque totale de voix qui anéantit enfin la liberté de la nation, et rend le roi despotique sous le masque de quelques mesures et de quelques formes, et la politique de ne tenir pas ferme sur tout ce qui ne l’intéresse pas précisément.
Misère du Régent .
Le régent, sans avoir eu l’horrible vice ni les mignons de Henri III, avoit encore plus que lui affiché la débauche journalière, l’indécence et l’impiété, et, comme Henri III, étoit trahi dans le plus intérieur de son conseil et de son domestique. Comme Henri III, cette trahison lui plaisoit, parce qu’elle alloit à le porter à ne rien faire, tantôt par crainte, tantôt par intérêt, tantôt par mépris, tantôt par politique. Cet engourdissement lui étoit agréable, parce qu’il se trouvoit conforme à son humeur et à son goût, et qu’il en regardoit les conseillers comme des gens sages, modérés, éclairés, que l’intérêt particulier n’offusquoit point, et qui voyoient nettement les choses telles qu’elles étoient, tandis qu’il se trouvoit importuné des avis qui alloient à lui découvrir la véritable situation des choses, et qui lui en proposoient les remèdes. Il regardoit ceux-ci comme des gens vifs, qui précipitoient tout, qui grossissoient tout, qui vouloient tirer sur le temps pour satisfaire leur ambition, leurs aversions, leurs passions différentes. Il se tenoit en garde contre eux, il s’applaudissoit de
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n’être pas leur dupe. Tantôt il se moquoit d’eux, souvent il leur laissoit croire qu’il goûtoit leurs raisons, qu’il alloit agir et sortir de sa léthargie. Il les amusoit ainsi, tiroit de long, et s’en divertissoit après avec les autres. Quelquefois il leur répondoit sèchement, et quand ils le pressoient trop, il leur laissoit voir des soupçons.
Il y avoit longtemps que je m’étois aperçu de la façon d’être là-dessus de M. le duc d’Orléans. Je l’a vois averti, comme on l’a vu, des premiers mouvements du parlement, des bâtards, et de ce qui avoit usurpé le nom de la noblesse. J’avois redoublé, sitôt que j’en avois vu la cadence et l’harmonie. Je lui en avois fait sentir tous les desseins, les suites, combien il étoit aisé d’y remédier dans ces commencements, et difficile après, surtout pour un homme de son humeur et de son caractère. Mais je n’étois pas l’homme qu’il lui f alloit là-dessus. J’étois bien le plus ancien, le plus attaché, le plus libre avec lui de tous ses serviteurs ; je lui en avois donné les* preuves les plus fortes, dans tous les divers temps les plus critiques de sa vie et de son abandon universel ; il s’étoit toujours bien trouvé des conseils que je lui avois donnés dans ces fâcheux temps ; il étoit accoutumé d’avoir en moi une confiance entière ; mais quelque opinion qu’il eût de moi et de ma vérité et probité, dont il a souvent rendu de grands témoignages, il étoit en garde contre ce qu’il appeloit ma vivacité, contre l’amour que j’avois pour ma dignité si attaquée par les usurpations des bâtards, les entreprises du parlement, et les modernes imaginations de cette prétendue noblesse. Dès que je m’aperçus de ses soupçons, je les lui dis ; et j’ajoutai que, content d’avoir fait mon devoir comme citoyen et comme son serviteur, je ne lui en parlerois pas davantage. Je lui tins parole ; il y avoit plus d’un an que je ne lui en avois ouvert la bouche de moi- même. Si quelquefois on lui en parloit devant moi, sans que je pusse garder un total silence, qui eût été pris en pique et en bouderie, je disois nonchalamment et foiblement quelque mot qui signifioit le moins qu’il m’étoit possible, et qui alloit à faire tomber le propos.
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Le lit de justice.
Enfin le parlement arriva, et, comme des enfants, nous voilà tous deux (1) aux fenêtres. Il venoit en robes rouges, deux à deux, par la grande porte de la cour qu’il croisa pour aller gagner la salle des Ambassadeurs, où le premier président d’Aligre les attendoit. Il avoit traversé de la petite cour d’auprès, pour avoir moins de chemin à faire à pied. Tandis que nos deux fenêtres s’entassoient de spectateurs, j’eus soin de ne pas perdre de vue le dedans du cabinet, à cause des conférences et de peur des sorties. Des Granges vint à diverses fois dire à quoi les choses en étoient, sans qu’il y eût de difficultés, moi toujours me promenant et considérant tout avec attention. Soit besoin, soit désir du défendu, quelques-uns demandèrent l’un après l’autre à sortir pour des besoins. Le régent le permit à condition du silence et du retour sur-le-champ. Il proposa même à La Vrillière de s’aller précautionner en même temps que le maréchal d’Huxelles et quelques autres suspects ; mais en effet pour ne les perdre pas de vue, et il l’entendit et l’exécuta très bien. J’en usai de même avec les maréchaux de Villars et Tallard, et, ayant vu Effiat ouvrant la petite porte du roi pour le maréchal de Villeroy, j’y courus, sous prétexte de lui aider, mais au vrai po*r empêcher qu’il ne parlât à la porte et qu’il n’envoyât quelques messages aux bâtards. J’y restai même avec Effiat jusqu’à ce que le maréchal de Villeroy fût rentré, pour éviter le même inconvénient à cette autre ouverture de la porte, que je refermai bien après ; et il faut avouer que cette occupation de tête et de corps, d’examen et d’attention continuelle à interrompre, à prévenir, à être en garde sur toute une vaste pièce et un nombre de gens qu’on veut contenir et déranger sans qu’il y paroisse, ne fut pas un petit soin ni une petite fatigue. M. le duc d’Orléans, M. le Duc et La Vrillière en portoient leur part, qui ne diminuoit guère la mienne.
Enfin le parlement en place, les pairs arrivés, et les présidents ayant été en deux fois prendre leurs fourrures derrière
(i) Saint-Simon et le duc d’Orléans.
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des paravents disposés dans la pièce voisine, des Granges vint avertir que tout étoit prêt. Il avoit été agité si le roi dîneroit en attendant, et j’avois obtenu que non, dans la crainte qu’entrant aussitôt après au lit de justice, et ayant mangé avant son heure ordinaire, il ne se trouvât mal, qui eût été un grand inconvénient. Dès que des Granges eut annoncé au régent qu’il pouvoit se mettre en marche, Son Altesse Royale lui dit de faire avertir le parlement, pour la députation à recevoir le roi, au lieu du bout de la pièce des Suisses, où elle avoit été réglée, et dit tout haut à la compagnie qu’il falloit aller prendre le roi.
A ces paroles, je sentis un trouble de joie du grand spectacle qui s’alloit passer en ma présence, qui m’avertit de redoubler mon attention sur moi. J’avois averti Villars de marcher avec nous, et Tallard de se joindre aux maréchaux de France, et de céder à ses anciens, parce qu’en ces occasions les ducs vérifiés n’existent pas. Je tâchai de me munir de la plus forte dose que je pus de sérieux, de gravité, de modestie. Je suivis M. le duc d’Orléans, qui entra chez le roi par la petite porte, et qui trouva le roi dans son cabinet. Chemin faisant, le duc d’Albret et quelques autres me firent des compliments très marqués, avec grand désir de découvrir quelque chose. Je payai de politesse, de plaintes de la foule, de l’embarras de mon habit, et je gagnai le cabinet du roi.
Il étoit sans manteau ni rabat, vêtu à son ordinaire. Après que M. le duc d’Orléans eut été quelques moments auprès de lui, il lui demanda s’il lui plaisoit d’aller : aussitôt on fit faire place. Le peu de courtisans revenus là, faute d’avoir trouvé où se fourrer dans le lieu de la séance, s’écarta, et je fis signe au maréchal de Villars, qui prit lentement le chemin de la porte, le duc de la Force derrière lui, et moi après, qui observai bien de marcher immédiatement avant M. le prince de Conti. M. le Duc le suivoit et M. le duc d’Orléans après. Derrière lui les huissiers de la chambre du roi avec leurs masses, puis le roi environné des quatre capitaines des gardes du corps, du duc d’Albret grand chambellan, et du maréchal de Villeroy son gouverneur. Derrière, venoit le garde des sceaux, parce qu’il n’étoit pas enregistré au parlement, puis les maréchaux d’Estrées, Huxelles, Tallard et Besons, qui ne pou-
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voient entrer en séance qu’à la suite, et non devant Sa Majesté. Ils étoient suivis de ceux des chevaliers de l’ordre et des gouverneurs et lieutenants généraux des provinces qu’on avoit avertis pour le cortège du roi, qui dévoient seoir en bas, découverts et sans voix, sur le banc des baillis. On prit en cet ordre le chemin de la terrasse jusqu’à la salle des Suisses, au bas de laquelle se trouva la députation du parlement, de quatre présidents à mortier et de quatre conseillers à l’accoutumée.
Tandis qu’ils s’approchèrent du roi, je dis au duc de la Force et au maréchal de Villars que nous ferions mieux d’aller toujours nous mettre en place, pour éviter l’embarras de l’entrée avec le roi. Ils me suivirent alors un à un en rang d’ancienneté, marchant en cérémonie. Il n’y avoit que nous trois à pouvoir marcher comme nous fîmes, parce que d’Antin n’y venoit pas ; le duc de Guiche étoit démis, Tallard point pair, et les quatre capitaines des gardes étoient autour du roi avec le bâton en ces grandes cérémonies
Comme le parlement étoit en place et que le roi alloit arriver, j’entrai par la même porte. Le passage se trouva assez libre, les officiers des gardes du corps me firent faire place, et au duc de la Force, et au maréchal de Villars, qui me sui voient un à un. Je m’arrêtai un moment en ce passage, à l’entrée du parquet, saisi de joie de voir ce grand spectacle, et les moments si précieux s’approcher. J’en eus besoin aussi, afin de me remettre assez pour voir distinctement ce que je considérois, et pour reprendre une nouvelle couche de sérieux et de modestie. Je m’attendois bien que je serois attentivement examiné par une compagnie dont on avoit pris soin de ne me pas faire aimer, et par le spectateur curieux, dans l’attente de ce qui alloit éclore d’un secret si profond, dans une si importante assemblée, mandée si fort à l’instant. De plus, personne n’y pouvoit ignorer que je n’en fusse instruit, du moins par le conseil de régence dont je sortois.
Je ne me trompai pas : sitôt que je parus, tous les yeux s’arrêtèrent sur moi. J’avançai lentement vers le greffier en chef, et reployant entre les deux bancs, je traversai la
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largeur de la salle par-devant les gens du roi qui me saluèrent d’un air riant, et je montai nos trois marches des sièges hauts où tous les pairs, que je marque, étoient en place, qui se levèrent, dès que j’approchai du degré ; je les saluai avec respect du haut de la troisième marche. En m’avançant lentement, je pris La Feuillade par l’épaule, quoique sans liaison avec lui, et lui dis à l’oreille de me bien écouter et de prendre garde à ne pas donner signe de vie; qu’il alloit entendre une déclaration à l’égard du parlement, après laquelle il y en auroit deux autres ; qu’enfin nous touchions aux plus heureux moments et les plus inespérés ; que les bâtards étoient réduits au simple rang d’ancienneté de leurs pairies, le comte de Toulouse seul rétabli sans conséquence, pas même pour ses enfants. La Feuillade fut un instant sans comprendre, et saisi de joie à ne pouvoir parler. Il se serra contre moi, et comme je le quittois, il me dit : « Mais comment, le comte de Toulouse? — Vous le verrez, » lui répondis-je, et passai; mais en passant devant le duc d’Aumont, je me souvins de ce beau rendez-vous qu’il avoit pour l’après-dînée ou le lendemain, avec M. le duc d’ Orléans, pour le raccommoder avec le parlement, et finir galamment tous ces malentendus, et je ne pus m’empêcher, en le bien regardant, de lui lâcher un sourire moqueur. Je m’arrêtai entre M. de Metz, duc de Coislin, et le duc de Tresmes, à qui j’en dis autant. Le premier renifla, l’autre fut ravi et me le fit répéter d’aise et de surprise. J’en dis autant au duc de Louvigny, qui n’en fut pas si étonné que les autres, mais au moins aussi transporté. Enfin, j’arrivai à ma place entre les ducs de Sully et de la Rochefoucauld. Je les saluai, et nous nous assîmes tout de suite; je donnai un coup d’œil au spectacle, et tout aussitôt je fis approcher les têtes de mes deux voisins de la mienne, à qui j’annonçai la même chose. Sully y fut sensible au dernier point : l’autre me demanda sèchement pourquoi l’exception du comte de Toulouse. J’avois plusieurs raisons de réserve avec lui, et bien que depuis l’arrêt de préséance que j’avois obtenu sur lui, il en eût parfaitement usé à cet égard, je sentois bien que cette préséance lui faisoit mal au cœur. Je me contentai donc de lui répondre que je n’en savois rien, et sur le fait, ce que je pus pour le lui faire goûter. Mais, s’il trouvoit ma préséance indigeste, il
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pardonnoit beaucoup moins au comte de Toulouse d’avoir eu sa charge de grand veneur. Son froid fut tel, que je ne pus m’empêcher de lui en demander la cause, et de le faire souvenir de toute l’ardeur qu’il avoit témoignée sur cette même affaire dans nos premières assemblées chez M. de Luxembourg, au temps qu’il avoit la goutte, et dans les autres dont notre requête contre les bâtards étoit sortie et dont il alloit, au delà de nos espérances, voir enregistrer les conclusions. II. répondit ce qu’il put, toujours sec et morne ; je ne pris plus la peine de lui parler.
Assis en place dans un lieu élevé, personne devant moi aux hauts des sièges, parce que le banc redoublé pour les pairs, qui n’auroient pas eu place sur le nôtre, n’avançoit pas jusqu’au duc de la Force, j’eus moyen de bien considérer tous les assistants. Je le fis aussi de toute l’étendue et de tout le perçant de mes yeux. Une seule chose me contraignit, ce fut de n’oser me fixer à mon gré sur certains objets particuliers ; je craignois le feu et le brillant significatif de mes regards si goûtés; et plus je m’apercevois que je rencontrois ceux de presque tout le monde sous les miens, plus j ’étois averti de sevrer leur curiosité par ma retenue. J’assénai néanmoins une prunelle étincelante sur le premier président et le grand banc, à l’égard duquel j ’étois placé à souhait. Je la promenai sur tout le parlement ; j’y vis un étonnement, un silence, une consternation auxquels je ne me seirois pas attendu, qui me fut de bon augure. Le premier président, insolemment abattu, les présidents déconcertés, attentifs à tout considérer, me fournissoient le spectacle le plus agréable. Les simples curieux, parmi lesquels je range tout ce qui n’opine point, ne paroissoient pas moins surpris, mais sans l’égarement des autres, et d’une surprise calme ; en un mot, tout sentoit une grande attente, et cherchoit à -l’avancer en devinant ceux qui sortoientdu conseil.
Je n’eus guère de loisir en cet examen, incontinent le roi arriva. Le brouhaha de cette entrée dans la séance, qui dura jusqu’à ce que Sa Majesté, et tout ce qui l’accompagnoit, fût en place, devint une autre espèce de singularité. Chacun cherchoit à pénétrer le régent, le garde des sceaux et les principaux personnages. La sortie des bâtards du cabinet du conseil avoit redoublé l’attention, mais tous ne la savoient pas, «=-.r..-.T , = 163 ■■■■■■:■
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et tous alors s’aperçurent de leur absence. La consternation des maréchaux, de leur doyen sur tous dans sa place de gouverneur du roi, fut évidente. Elle augmenta l’abattement du premier président, qui, ne voyant point là son maître, le duc du Maine, jeta un regard affreux sur M. de Sully et sur moi, qui occupions les places des deux frères précisément. En un instant tous les yeux de l’assemblée se posèrent tout à la fois sur nous, et je remarquai que le concentrement et l’air d’attente de quelque chose de grand redoubla sur tous les visages. Celui du régent avoit un air de majesté douce, mais résolue, qui lui fut tout nouveau, des yeux attentifs, un maintien grave mais aisé; M. le Duc, sage, mesuré, mais environné de je ne sais quel brillant qui ornoit toute sa personne et qu’on sentoit retenu. M. le prince de Conti triste, pensif, voyageant peut-être en des espaces éloignés. Je ne pus guère, pendant la séance, les voir qu’à reprises et sous prétexte de regarder le roi, qui étoit sérieux, majestueux, et en même temps le plus joli qu’il fût possible, grave avec grâce dans tout son maintien, l’air attentif et point du tout ennuyé, représentant très bien et sans aucun embarras.
Quand tout fut posé et rassis, le garde des sceaux demeura quelques minutes dans sa chaire, immobile, regardant en dessous, et ce feu d'esprit qui lui sortoit des yeux sembloit percer toutes les poitrines. Un silence extrême annonçoit éloquemment la crainte, l’attention, le trouble, la curiosité de toutes les diverses attentes. Ce parlement, qui sous le feu roi même avoit souvent mandé ce même d’Argenson et lui avoit, comme lieutenant de police, donné ses ordres debout et découvert à la barre ; ce parlement, qui depuis la régence avoit déployé sa mauvaise volonté contre lui, jusqu’à donner tout à penser, et qui retenoit encore des prisonniers et des papiers pour lui donner de l’inquiétude ; ce premier président, si supérieur à lui, si orgueilleux, si fier de son duc du Maine, si fort en espérance des sceaux ; ce Lamoignon qui s’étoit vanté de le faire pendre à sa chambre de justice, où luimême s’étoit si complètement déshonoré, ils le virent revêtu des ornements de la première place de la robe, les présider, les effacer, et entrant en fonction, les remettre en leur devoir et leur en faire leçon publique et forte, dès la première fois qu’il se trouvoit à leur tête. On voyoit ces vains présidents ■ ■ tt= 164
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détourner leurs regards de dessus cet homme qui imposoit si fort à leur morgue, et qui anéantissoit leur arrogance dans le lieu même d’où ils la tiroient, et rendus stupides par les siens qu’ils ne pouvoient soutenir.
Après que le garde des sceaux se fut, à la manière des prédicateurs, accoutumé à cet auguste auditoire, il se découvrit, se leva, monta au roi, se mit à genoux sur les marches du trône, à côté du milieu des mêmes marches où le grand chambellan étoit couché sur des oreillers, et prit l’ordre du roi, descendit, se mit dans sa chaire et se couvrit. Il faut dire une fois pour toutes qu’il fit la même cérémonie à chaque commencement d’affaire, et pareillement avant de prendre les opinions sur chacune et après ; qu’au lit de justice lui ou le chancelier ne parlent jamais au roi autrement, et qu’à chaque fois qu’il alla au roi en celui-ci, le régent se leva et s’en approcha pour l’entendre et suggérer les ordres. Remis en place après quelques moments de silence, il ouvrit cette grande scène par un discours. Le procès-verbal de ce lit de justice, fait par le parlement et imprimé, qui est entre les mains de tout le monde, me dispensera de rapporter ici les discours du garde des sceaux, celui du premier président, ceux des gens du roi et les différentes pièces qui y furent lues et enregistrées. Je me contenterai seulement de quelques observations. Ce premier discours, la lecture des lettres de garde des sceaux et le discours de l’avocat général Blancmesnil qui la suivit, les opinions prises, le prononcé par le garde des sceaux, l’ordre donné, quelquefois réitéré, d’ouvrir, puis de tenir ouvertes les deux doubles portes, ne surprirent personne, ne servirent que comme de préface à tout le reste, à en aiguiser la curiosité de plus en plus, à mesure que les moments approchoient de la satisfaire.
Ce premier acte fini, le second fut annoncé par le discours du garde des sceaux, dont la force pénétra tout le parlement. Une consternation générale se répandit sur tous leurs visages. Presque aucun de tant de membres n’osa parler à son voisin. Je remarquai seulement que l’abbé Pucelle, qui, bien que conseiller-clerc, étoit dans les bancs vis-à-vis de moi, fut toujours debout toutes les fois que le garde des sceaux parla, pour mieux entendre. Une douleur amère et qu’on voyoit pleine de dépit, obscurcit le visage du premier président. La
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honte et la confusion s’y peignit. Ce que le jargon du palais appelle le grand banc pour encenser les mortiers qui l’occupent, baissa la tête à la fois comme par un signal, et bien que le garde des sceaux ménageât le ton de sa voix, pour ne la rendre qu’intelligible, il le fit pourtant en telle sorte qu’on ne perdit dans toute l’assemblée aucune de ses paroles, dont aussi n’y en eut-il aucune qui ne portât. Ce fut bien pis à la lecture de la déclaration. Chaque période sembloit redoubler à la fois l’attention et la désolation de tous les officiers du parlement, et ces magistrats si altiers, dont les remontrances superbes ne satisfaisoient pas encore l’orgueil et l’ambition, frappés d’un châtiment si fort et si public, se virent ramenés au vrai de leur état avec cette ignominie, sans être plaints que de leur petite cabale. D’exprimer ce qu’un seul coup d’œil rendit dans ces moments si curieux, c’est ce qu’il est impossible de faire, et, si j’eus la satisfaction que rien ne m’échappa, j’ai la douleur de ne le pouvoir rendre. La présence d’esprit de Blancmesnil me surprit au dernier point. Il parla sur chaque chose où son ministère le requit, avec une contenance modeste et sagement embarrassée, sans être moins maître de son discours, aussi délicatement ménagé que s’il eut été préparé.
Après les opinions, comme le garde des sceaux eut prononcé, je vis ce prétendu grand banc s’émouvoir. C’étoit le premier président qui vouloit parler et faire la remontrance qui a paru pleine de la malice la plus raffinée, d’impudence à l’égard du régent et d’insolence pour le roi. Le scélérat trembloit toutefois en la prononçant. Sa voix entrecoupée, la contrainte de ses yeux, le saisissement et le trouble visible de toute sa personne, démentoient ce reste de venin dont il ne put refuser la libation à lui-même et à sa compagnie. Ce fut là où je savourai avec toutes les délices qu’on ne peut exprimer, le Spectacle de ces fiers légistes, qui osent nous refuser le salut, prosternés à genoux, et rendre à nos pieds un hommage au trône, tandis qu’assis et couverts, sur les hauts sièges aux côtés du même trône, ces situations et ces postures, si grandement disproportionnées, plaident seules avec tout le perçant de l’évidence la cause de ceux qui, véritablement et d’effet, sont latérales regis contre ce vas electum du tiers état. Mes yeux fichés, collés sur ces bour-
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geois superbes, parcouroient tout ce grand banc à genoux ou debout, et les amples replis de ces fourrures ondoyantes à chaque génuflexion longue et redoublée, qui ne finissoit que par le commandement du roi par la bouche du garde des sceaux, vil petit gris qui voudroit contrefaire l’hermine en peinture, et ces tètes découvertes et humiliées à la hauteur de nos pieds. La remontrance finie, le garde des sceaux monta au roi, puis, sans prendre aucun avis, se remit en place, jeta les yeux sur le premier président, et prononça : « Le roi veut être obéi, et obéi sur-le-champ. » Ce grand mot fut un coup de foudre qui atterra présidents et conseillers de la façon la plus marquée. Tous baissèrent la tête, ét la plupart furent longtemps sans la relever. Le reste des spectateurs, excepté les maréchaux de France, parurent peu sensibles à cette désolation.
Mais ce ne fut rien que ce triomphe ordinaire en comparaison de celui qui l’alloit suivre immédiatement. Le garde des sceaux ayant, par ce dernier prononcé, terminé ce second acte, il passa au troisième. Lorsqu’il repassa devant moi, venant d’achever de prendre l’avis des pairs sur l’arrêt concernant le parlement, je l’avois averti de ne prendre point leur avis sur l’affaire qui alloit suivre, et il m’avoit répondu qu’il ne le prendroit pas. C'étoit une précaution que j’avois prise contre la distraction à cet égard. Après quelques moments d’intervalle depuis la dernière prononciation sur le parlement, le garde des sceaux remonta au roi, et, remis en place, y demeurra encore quelques instants en silence. Alors tout le monde vit bien que l’affaire du parlement étant achevée, il y en alloit avoir une autre. Chacun, en suspens, tâchoit à la prévenir par la pensée. On a su depuis, que tout le parlement s’attendit à la décision du bonnet en notre faveur, et j’expliquerai après pourquoi il n’en fut pas mention. D’autres, avertis par leurs yeux de l’absence des bâtards, jugèrent plus juste qu’il alloit s’agir de quelque chose qui les regardoit, mais personne ne devina quoi, beaucoup moins toute l’étendue.
Enfin le garde des sceaux ouvrit la bouche, et dès la première période il annonça la chute d’un des frères et la conservation de l’autre. L’effet de cette période sur tous les visages est inexprimable. Quelque occupé que je fusse à con-
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tenir le mien, je n'en perdis pourtant aucune chose. L’étonnement prévalut aux autres passions. Beaucoup parurent aises, soit équité, soit haine pour le duc du Maine, soit affection pour le comte de Toulouse; plusieurs consternés. Le premier président perdit toute contenance ; son visage, si suffisant et si audacieux, fut saisi d’un mouvement convulsif ; l’excès seul de sa rage le préserva de l’évanouissement. Ce fut bien pis à la lecture de la déclaration. Chaque mot étoit législatif et portoit une chute nouvelle. L’attention étoit générale, tenoit chacun immobile pour n’en pas perdre un mot, et les yeux sur le greffier qui lisoit. Vers le tiers de cette lecture, le premier président, grinçant le peu de dents qui lui restoient, se laissa tomber le front sur son bâton, qu’il tenoit à deux mains, et, en cette singulière posture et si marquée, acheva d’entendre cette lecture si accablante pour lui, si résurrective pour nous.
Moi cependant je me mourois de joie. J’en étois à craindre la défaillance ; mon cœur, dilaté à l’excès, ne trouvoit plus d’espace à s’étendre. La violence que je me faisois pour ne rien laisser échapper étoit infinie, et néanmoins ce tourment étoit délicieux. Je comparois les années et les temps de servitude, les jours funestes où, traîné au parlement en victime, j’y avois servi de trioihphe aux bâtards à plusieurs fois, les degrés divers par lesquels ils étoient montés à ce comble sur nos têtes; je les comparois, dis- je, à ce jour de justice et de règle, à cette chute épouvantable, qui du même coup nous relevoit par la force de ressort. Je repassois, avec le plus puissant charme, ce que j’avois osé annoncer au duc du Maine le jour du scandale du bonnet, sous le despotisme de son père. Mes yeux voyoient enfin l’effet et l’accomplissement de cette menace. Je me de vois, je me remer ciois de ce que c’étoit par moi qu’elle s’effectuoit. J’en considérois la rayonnante splendeur en présence du roi et d’une assemblée si auguste. Je triomphois, je me vengeois, je nageois dans ma vengeance; je jouissois du plein accomplissement des désirs les plus véhéments et les plus continus de toute ma vie. J’étois tenté de ne me plus soucier de rien. Toutefois je ne laissois pas d’entendre cette vivifiante lecture dont tous les mots résonnoient sur mon cœur comme l’archet sur un instrument, et d’examiner en même temps les impressions différentes qu’elle faisoit sur chacun.
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Au premier mot que le garde des sceaux dit de cette affaire, les yeux des deux évêques pairs rencontrèrent les miens. Jamais je n’ai vu surprise pareille à la leur, ni un transport de joie si marqué. Je n’avois pu les préparer à cause de l’éloignement de nos places, et ils ne purent résister au mouvement qui les saisit subitement. J’avalai par les yeux un délicieux trait de leur joie, et je détournai les miens des leurs, de peur de succomber à ce surcroît, et je n’osai plus les! regarder.
i;tte lecture achevée, l’autre déclaration en faveur du te de Toulouse fut commencée tout de suite par le greffier, ant le commandement que lui en avoit fait le garde des ux en les lui donnant toutes deux ensemble. Elle sembla ver de confondre le premier président et les amis du duc daine, par le contraste des deux frères. Celle-ci surprit plis que pas une, et à qui n’étoit pas au fait, la différence étfit inintelligible : les amis du comte de Toulouse ravis, les indifférents bien aises de son exception, mais la trouvant sais fondement et sans justice. Je remarquai des mouvements tris divers et plus d’aisance à se parler les uns aux autres pjndant cette lecture, à laquelle néanmoins on fut très aientif.
Les importantes clauses du consentement des princes du s^ng et de la réquisition des pairs de France réveillèrent Implication générale, et firent lever le nez au premier prés lent de dessus son bâton, qui s’y étoit remis. Quelques pairs nbme, excités par M^ de Metz, grommelèrent entre leurs dnts, chagrins, à ce qu’ils expliquèrent à leurs confrères v isins, de n’avoir pas été consultés en assemblée générale s’r un fait de cette importance, sur lequel néanmoins on les f ; soit parler et requérir. Mais quel moyen de hasarder un s :ret de cette nature dans une assemblée de pairs de tous âes, pour n’en rien dire de plus, encore moins d’y en disc ter les raisons ? Le très peu de ceux qui en furent choqués a.éguèrent que ceux de la régence avoient apparemment i pondu pour les autres sans mission, et cette petite jalousie 1» piquoit peut-être autant que la conservation au rang, etc., a comte de Toulouse. Cela fut apaisé aussitôt que né : mais 2 în en ce monde sans quelque contradiction.
Après que l’avocat général eut parlé, le garde des sceaux
monta au roi, prit l’avis des princes du sang, puis vint au duc de Sully et à moi. Heureusement j’eus plus de mémoire qu’il n’en voulut avoir : aussi étoit-ce mon affaire. Je lui présentai mon chapeau à bouquet de plumes au devant, dune façon exprès très marquée, en lui disant assez haut : « Non, monsieur, nous ne pouvons être juges, nous sommes paries, et nous n’avons qu’à rendre grâces au roi de la justice qu’il veut bien nous faire. » Il sourit et me fit excuse. Je le repoussai avant que le duc de Sully eût le loisir d’ouvrir la bouche; et regardant aussitôt de part et d’autre, je vis avec plaisir que ce refus d’opiner avoit été remarqué de tout le monde, Le garde des sceaux retourna tout court sur ses pas, et sans prendre l’avis des pairs en place de service, ni des diux évêques pairs, fut aux maréchaux de France, puis desceidit au premier président et aux présidents à mortier, puis ails au reste des bas sièges ; après quoi, remonté au roi et redesceidu en place, il prononça l’arrêt d’enregistrement, et mit le dernier comble à ma joie.
Aussitôt après M. le Duc se leva, et, après avoir fai la révérence au roi, il oublia de s’asseoir et de se couvrir p>ur parler, suivant le droit et l’usage non interrompu des pars de France : aussi nous ne nous levâmes pas un. Il fit d»nc debout et découvert le discours, qui a paru imprimé à la siite des discours précédents, et le lut peu intelligiblement, pa*ce que l’organe n’était pas favorable. Dès qu’il eut fini, M. le duc d’Orléans se leva et commit la même faute. Il dit dcic, aussi debout et découvert, que la demande de M. le Dudui paroissoit juste ; et après quelques louanges ajouta que, jrésentement que M. le duc du Maine se trouvoit en son rng d’ancienneté de pairie, M. le maréchal de Villeroy, son ancen, ne pom#it plus demeurer sous lui, ce qui étoit une nouvlle et très forte raison, outre celles que M. le Duc avoit allègues. Cette demande avoit porté au dernier comble l’étonnenent de toute rassemblée, au désespoir du premier président e de ce peu de gens qui, à leur déconcertement, paroissoient intéresser au duc du Maine. Le maréchal de Villeroy, ans sourciller, fit toujours mauvaise mine, et les yeux duprerier écuyer s’inondèrent souvent de larmes. Je ne pus bien iistinguer le maintien de son cousin et ami intime le maréaal d’Huxelles, qui se mit à l’abri des vastes bords de on 170 ■ ■
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chapeau enfoncé sur ses yeux, et qui d’ailleurs ne branla pas. Le premier . président, assommé de ce dernier coup de foudre, se démonta le visage à vis, et je crus un moment son menton tombé sur ses genoux.
Cependant le garde des sceaux ayant dit aux gens du roi dé parler, ils répondirent qu’ils n’avoient pas ouï la proposition de M. le Duc, sur quoi, de main en main, on leur envoya son papier, pendant quoi le garde des sceaux répéta fort haut ce que le régent avoit ajouté sur l’ancienneté de pairie du maréchal de Villeroy au-dessus du duc du Maine. Blancmesnil ne fit que jeter les yeux sur le papier de M. le Duc et parla, après quoi le garde des sceaux fut aux voix. Je donnai la mienne assez haut et dis : « Pour cette affaire-ci, Monsieur, j’y opine de bon cœur à donner la surintendance de l’éducation du roi à M. le Duc. » £&
La prononciation faite, le garde des sceaux appela le greffier en chef, lui ordonna d’apporter ses papiers et son petit bureau près du sien pour faire tout présentement et tout de suite, et en présence du roi, tous les enregistrements de tout ce qui venoit d’être lu et ordonné, et les signer. Cela se fit sans difficulté aucune, dans toutes les formes, sous les yeux du garde des sceaux, qui ne les levoit pas de dessus ; mais comme il y avoit cinq ou six pièces à enregistrer, cela fut long à faire.
J’avois fort observé le roi lorsqu’il fut question de son éducation, je ne remarquai en lui aucune sorte d’altération, de changement, pas même de contrainte. Ç’avoit été le dernier acte du spectacle, il en éto# tout frais lorsque les enregistrements s’écrivirent. Cependant, comme il n’y avoit plus de discours qui occupassent, il se mit à rire avec ceux qui se trouvèrent à portée de lui, à s’amuser de tout, jusqu’à remarquer que le duc de Louvigny, quoique assez éloigné de son trône, avoit un habit de velours, à se moquer de la chaleur qu’il en avoit, et tout cela avec grâce. Cette indifférence pour M. du Maine frappa tout le monde et démentit publiquement ce que ses partisans essayèrent de répandre que les yeux lui avoient rougi, mais que, ni au lit de justice ni depuis, il n’avoit osé rien témoigner. Or, dans la vérité, il eut toujours les yeux secs et sereins et il ne prononça le nom du duc du Maine qu’une seule fois depuis, qui fut 171 =======^-.,-,.
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l’après-dînée du même jour, qu’il demanda où il alloit d’un air très indifférent, sans en rien dire davantage, ni depuis, ni nommer ses enfants ; aussi ceux-ci ne prenoient guère la peine de le voir, et, quand ils y alloient, c’étoit pour avoir jusqu’en sa présence leur petite cour à part et se divertir entre eux. Pour le duc du Maine, soit politique, soit qu’il crût qu’il n’en étoit pas encore temps, il ne le voyoit que les matins, quelque temps à son lit et plus du tout delà journée, hors les fonctions d’apparat.
Pendant l’enregistrement je promenois mes yeux doucement de toutes parts, et, si je les contraignis avec constance, je ne pus résister à la tentation de m’en dédommager sur le premier président ; je l’accablai donc à cent reprises, dans la séance, de mes regards assenés et forlongés avec persévérance. L’insulte, le mépris, le dédain, le triomphe, lui furent lancés de mes yeux jusqu’en ses moelles ; souvent il baissoit la vue quand il attrapoit mes regards ; une fois ou deux il fixa le sien sur moi, et je me plus à l’outrager par des sourires dérobés, mais noirs, qui achevèrent de le confondre. Je me baignois dans sa rage et je me délectois à le lui faire sentir. Je me jouoisde lui quelquefois avec mes deux voisins, en le leur montrant d’un clin d’œil, quand il pouvoit s’en apercevoir; en un mot, je m’espaçai sur lui sans ménagement aucun autant qu’il me fut possible.
Enfin, les enregistrements achevés, le roi descendit de son trône et dans les bas sièges, par son petit degré, derrière la chaire du garde des sceaux, suivi du régent et des deux princes du sang et des seigneurs de sa suite nécessaire. En même temps les maréchaux de France descendirent par le bout de leurs hauts sièges, et, tandis que le roi traversoit la parquet, accompagné de la députation qui avoit été le recevoir, ils passèrent entre les bancs des conseillers, vis-à-vis de nous, pour se mettre à la suite du roi, à la porte de la séance par laquelle Sa Majesté sortit comme elle y étoit entrée ; en même temps aussi les deux évêques pairs, passant devant le trône, vinrent se mettre à notre tête et me serrèrent les mains et la tète, en passant devant moi, avec une vive con jouissance. Nous les suivîmes, reployant deux à deux le long de nos bancs, les anciens les premiers, et descendus des hauts sièges par le degré du bout. Nous continuâmes tout droit, et sor-
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fîmes par la porte vis-à-vis. Le parlement se mit après en marche, et sortit par l’autre porte, qui étoit celle par où nous étions entrés séparément et par où le roi étoit entré et sorti. On nous fit faire place jusqu’au degré. La foule, le monde, le spectacle, resserrèrent nos discours et notre joie. J’en étois navré. Je gagnai aussitôt mon carrosse, que je trouvai sous ma main, et qui me sortit très heureusement de la cour, en sorte que je n’eus point d’embarras, et que de la séance chez moi je ne mis pas un quart d’heure.
Arrestation de M. et Mme dit Maine .
Le lendemain sur les dix heures du matin, ayant fait filer des gardes du corps tout à l’entour de Sceaux sans bruit et sans paroître, La Billarderie, lieutenant des gardes du corps, y alla et arrêta, le duc du Maine, comme il sortoit d’entendre la messe dans sa chapelle, et fort respectueusement le pria de ne pas rentrer chez lui et de monter tout de suite dans un carrosse qui avoit amené. M. du Maine, qui avoit mis bon ordre qu’on ne trouvât rien chez lui ni chez pas un de ses gens, et qui étoit seul à Sceaux avec ses domestiques, ne fit pas la moindre résistance. Il répondit qu’il s’attendoit depuis quelques jours à ce compliment, et monta sur-le-champ dans le carrosse. La Billarderie s’ y mit à côté de lui, et sur le devant un exempt des gardes du corps et Favancourt, brigadier dans la première compagnie des mousquetaires, destiné à le garder dans sa prison.
Comme ils ne parurent devant le duc du Maine que dans le moment qu’ils montèrent en carrosse, le duc du Maine parut surpris et ému de voir Favancourt. Il ne l’auroit pas été de l’exempt des gardes ; mais la vue de l’autre l’abattit. Il demanda à La Billarderie ce que cela vouloit dire, qui alors ne put lui dissimuler que Favancourt avoit ordre de l’accompagner et de rester avec lui dans le lieu où ils alloient. Favancourt prit ce moment pour faire ce compliment comme il put, auquel le duc du Maine ne répondit presque rien, mais d’une manière civile et craintive. Ces propos les conduisirent au bout de l’avenue de Sceaux, où les gardes du corps parurent. L’aspect en fit changer de couleur au duc du Maine.
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Le silence fut peu interrompu dans le carrosse. Par-ci, par-là, M. du Maine disoit qu’il étoit très innocent des soupçons qu’on a voit contre lui, qu’il étoit très attaché au roi, qu’il ne l’étoit pas moins à M. le duc d’Orléans, qui ne pourroit s’ empêcher de le reconnoître, et qu’il étoit bien malheureux que Son Altesse Royale donnât créance à ses ennemis, mais sans jamais nommer personne : tout cela par hoquets et parmi force soupirs, de temps en temps des signes de croix et des marmottages bas comme de prières, et de§ plongeons de sa part à chaque église ou à chaque croix par où ils passoient. Il mangea avec eux dans le carrosse assez peu, tout seul le soir, force précautions à la couchée. Il ne sut que le lendemain qu’il alioit à Dourlens. Il ne témoigna rien là-dessus. J’ai su toutes ces circonstances et celles de sa prison après qu’il en fut sorti, par ce même Favancourt que je connoissois fort, parce que c’étoit lui qui m’avoit appris l’exercice, et qui étoit sous-brigadier de la brigade de Crenay, dans la première compagnie des mousquetaires, dans le temps que j’y étois dans cette même brigade, et qui m’avoit toujours courtisé depuis. M. du Maineeut deux valets avec lui et fut presque toujours gardé à vue.
Au même instant qu’il fut arrêté, Ancenis, qui venoit d’avoir la survivance de la charge de capitaine des gardes du corps du duc de Charost, son père, alla arrêter la duchesse du Maine dans sa maison, rue Saint-Honoré. Un lieutenant et un exempt des gardes du corps parurent en même temps et se saisirent de la maison et des portes. Le compliment du duc d’ Ancenis fut aigrement reçu. Mme du Maine voulut prendre des cassettes. Ancenis s’y opposa. Elle réclama au moins ses pierreries ; altercation fort haute d’une part, fort modeste de l’autre ; mais il fallut céder. Elle s’emporta contre la violence faite à une personne de son rang, sans rien dire de trop désobligeant à M. d’ Ancenis et sans nommer personne. Elle différa de partir tant qu’elle put, malgré les instances d’ Ancenis, qui à la fin lui présenta la main, et lui dit poliment, mais fermement, qu’il falloit partir. Elle trouva à sa porte deux carrosses de remise, tous deux à six chevaux, dont la vue la scandalisa fort. Il fallut pourtant y monter. Ancenis se mit à côté d’elle, le lieutenant et l’exempt des gardes sur le devant, deux femmes de chambre, qu’elle choisit, avec ses hardes, qu’on visita, dans l’autre carrosse. On prit le rempart ; on évita le£>
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grandes rues : qui que ce soit n’y branla, dont elle ne put s’empêcher démarquer sa surprise et son dépit, ne jeta pas une larme, et déclama en général par hoquets contre la violence qui lui étoit faite. Elle se plaignit souvent de la rudesse et de l’indignité de la voiture, et demanda de fois à autre où on la menoit. On se contenta de lui dire qu’elle coucheroit à Essonne, sans lui rien dire de plus. Ses trois gardiens gardèrent un profond silence. On prit à la couchée toutes les précautions nécessaires. Lorsqu’elle partit le lendemain, le duc d’Ancenis prit congé d’elle, et la laissa au lieutenant et à l’exempt des gardes du corps avec des gardes du corps pour la conduire. Elle lui demanda où on la menoit : il répondit simplement : «êp. Fontainebleau, » et vint rendre compte au régent. L’inquietude de Mme du Maine augmenta à mesure qu’elle s’éloignoit de Paris ; mais, quand elle [se] vit en Bourgogne, et qu’elle sut enfin qu’on la menoit à Dijon, elle déclama beaucoup.
Ce fut bien pis quand il fallut entrer dans le château, et qu’elle s’y vit prisonnière sous la clef de M. le Duc. La fureur la suffoqua. Elle dit rage de son neveu, et de l’horreur du choix de ce lieu. Néanmoins, après ces premiers transports, elle revint à elle, et à comprendre qu’elle n’étoit ni en lieu ni en situation de faire tant de l’enragée. Sa rage extrême se renferma en elle-même, elle n’affecta plus que de l’indifférence pour tout et une dédaigneuse sécurité. Le lieutenant de roi du château, absolument à M. le Duc, la tint fort serrée, et la veilla et ses deux femmes de chambre de fort près. Le prince de Dombes et le comte d’Eu furent en même temps exilés à Eu, où ils eurent un gentilhomme ordinaire toujours auprès d’eux, et Mlle du Maine envoyée à Maubuisson.
Son bon ami, le cardinal de Polignac, qu’on crut être de tout avec elle, eut ordre le même matin de partir sur-le-champ pour son abbaye d’ Anchin, accompagné d’un des gentilshommes ordinaires du roi, qui demeura auprès de lui tant qu’il fut en Flandre ; le cardinal partit sur la fin de la matinée même. Dans le même moment, Davisard, avocat général du parlement de Toulouse, qui s’ étoit signalé par ses factums pour le duc du Maine contre les princes du sang ; deux fameux avocats de Paris, dont l’un se nommoit Bargetton, qui y a voient fort travaillé avec lui, une Mlle de Mautauban, attachée à Mme du
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Maine en manière de fille d’honneur, et une principale femme de chambre, favorite, confidente, et sur le pied de bel esprit avec quelques autres domestiques de M. et Mme du Maine, furent aussi menés à laBastille.il fut résolu d’envoyer Mlle du Maine à l’abbaye de Maubuisson, et ses deux frères à Eu, avec un gentilhomme ordinaire du roi auprès d’eux.
Le Blanc me tint parole. J’étois chez moi à huis clos, inquiet de l’exécution, et n’osant pas ouvrir la bouche, me promenant dans mon cabinet et regardant à tous moments ma pendule, lorsqu’un laquais vint de sa part savoir simplement de mes nouvelles. Je fus fort soulagé, quoique dans l’ignorance comment tout se seroit passé. Mon carrosse étoit tout attelé. Je ne fis que monter dedans pour aller chez M. le duc d’Orléans. Je le trouvai seul aussi, qui se promenoit dans sa galerie. Il étoit près de onze heures. Le Blanc et l’abbé Dubois sortoient d’avec lui. Je le trouvai fort empêché de son entrevue avec Mme la duchesse d’Orléans, et moi bien à mon aise de n’être plus à portée avec elle qu’il pût me charger du paquet. Je l’encourageai de mon mieux, et, au bout d’une demi-heure, je m’en allai sur l’annonce du comte de Toulouse .
Je sus après de M. le duc d’CMéans qu’il lui avoit parlé à merveille, protesté qu’il ne savoit pas un mot de cette affaire, et que Son Altesse Royale ne le trouveroit jamais mêlé en rien contre son service ni contre la tranquillité de l’État ; qu’il ne pouvoit n’être pas sensible au malheur de M. et de Mme du Maine ; qu’il ne pouvoit se persuader, non plus, que Son Altesse Royale ne les crût fort coupables, puisqu’elle en étoit venue à cette extrémité avec eux; que, pour lui, il n’osoit demander d’éclaircissement ; qu’il craignoit bien quelque imprudence de M. du Maine, mais qu’il ne se résoudroit jamais à croire son frère coupable qu’il n’en eût bien vu les preuves ; qu’en attendant il se tiendroit dans un silence exact, et ne feroit aucune démarche que de l’agrément de Son Altesse Royale. Le régent fut content au dernier point de ce discours d’un homme sur la vérité et la probité duquel on pouvoit compter avec certitude. Il lui dit tout ce qu’il crut de plus honnête en général, et en particulier pour lui, sans entrer en rien sur l’affaire, lui fit beaucoup d’amitiés, et se séparèrent très bien ensemble. La conduite du comte de Toulouse répondit exactement à son discours.
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Madame étoit à Paris, ainsi M. le duc d’Orléans lui parla lui-même. Pour Mme la duchesse d’Orléans on peut juger, à l’état où elle fut à la chute de son frère au dernier lit de justice, de celui où cette nouvelle la mit.
Désordre du système et de la banque de Law .
Le système de Law tiroit à sa fin. Si on se fût contenté de sa banque, et de sa banque réduite en de justes bornes et sages, on auroit doublé tout l’argent du royaume et porté une facilité infinie à son commerce et à celui des particuliers entre eux, parce que, la banque toujours en état de faire face partout, des billets continuellement payables de toute leur valeur auroient été de l’argent comptant et souvent préférables à l’argent comptant par la facilité du transport. Encore faut-il convenir, comme je le soutins à M. le duc d’Orléans dans son cabinet, et comme je le dis hardiment en plein conseil de régence, quand la banque y passa, comme on l’a vu ici alors, que, tout bon que pût être cet établissement en soi, il ne pouvoit l’être que dans une république, ou que dans une monarchie telle qu’est l’Angleterre, dont les finances se gouvernent absolument par ceux-là seuls qui les fournissent et qui n’en fournissent qu’autant et que comme il leur plaît ; mais dans un État léger, changeant, plus qu’absolu, tel qu’est la France, la solidité y manquoit nécessairement, par conséquent la confiance au moins juste et sage, puisqu’un roi, et sous son nom une maîtresse, un ministre, des favoris, plus encore d’extrêmes nécessités, comme celles où le feu roi se trouva dans les années 1707, 1708, 1709 et 1710, cent choses enfin pouvoient renverser la banque, dont l’appât étoit trop grand et en même temps trop facile. Mais d’ajouter comme on fit au réel de cette banque la chimère du Mississipi, de ses actions, de sa langue toute particulière, de sa science, c’està dire un tour de passe-passe continuel pour tirer l’argent des uns et le donner aux autres, il falloit bien, puisqu’on n’avoit ni mines ni pierre philosophale, que ces actions, à la fin, portassent à faux, et que le petit nombre se trouvât enrichi de la ruine entière du grand nombre comme il arriva. Ce qui hâta la culbute de la banque et du système fut l’inconcevable =rv.. 177 : • —
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prodigalité de M. le duc d’Orléans qui, sans bornes et plus s’il se peut sans choix, ne pouvoit résister à l’importunité jusque de ceux qu’il savoit à n’en pouvoir douter lui avoir toujours été, lui être encore les plus contraires, et en même temps fort à mépriser, donnoit à toutes mains, plus souvent se laissoit arracher par des gens qui s’en moquoient et n’en savoient gré qu’à leur effronterie. On a peine à croire ce qu’on a vu, et la postérité considérera comme une fable ce que nous-mêmes nous ne nous remettons que comme un songe. Enfin, tant fut donné à une nation avide et prodigue, toujours désireuse et nécessiteuse par son luxe, son désordre, la confusion des états, que le papier manqua et que les moulins n’en purent assez fournir. On peut juger par là de l’inimaginable abus de ce qui étoit établi comme une ressource toujours prête, et qui ne pourvoit subsister telle qu’en ajustant ensemble les deux bouts et de préférence à tout, se conservant toujours de quoi répondre sur-le-champ à tous venants. C’est ce dont je m’informois à Law tous les mardis matin qu’il venoit toujours chez moi ; il m’amusa longtemps avant de m’avouer son embarras, et de se plaindre modestement et timidement à moi que le régent jetoit tout par les fenêtres. J’en savois par le dehors plus qu’il ne pensoit, et c’étoit ce qui me faisoit insister et le presser sur son bilan. En m’avouant enfin, quoique légèrement, ce qu’il ne pouvoit plus me cacher, il m’assuroit qu’il ne manquoit pas de ressources, pourvu que M. le duc d’Orléans le laissât faire. Cela ne me persuada pas. Alors les billets commencèrent à perdre, un moment après à se décrier, et le décri à devenir public. De là nécessité de les soutenir par la force, puisqu’on ne le pouvoit plus par industrie, et, dès que la force se fut montrée, chacun désespéra de son salut. On vint à vouloir d’autorité coactive, à supprimer tout usàge d’or, d’argent et de pierreries, je dis d’argent monnoyé, à prétendre persuader que depuis Abraham, qui paya argent comptant la sépulture de Sara, jusqu’à nos temps, on avoit été dans l’illusion et dans l’erreur la plus grossière dans toutes les nations policées du monde, sur la monnoie et les métaux dont on la fait ; que le papier étoit le seul utile et le seul nécessaire, qu’on ne pouvoit faire un plus grand mal à nos voisins, jaloux de notre grandeur et de nos avantages, que de verser et faire passer chez eux tout r=-- - 178 ^ ^
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notre argent et toutes nos pierreries ; mais comme à ceci il n’y avoit point d’enveloppe, et qu’il fut permis à la compagnie des Indes de faire visiter dans toutes les maisons, même royales, d’y confisquer tous les louis d’or et tous les écusqui s’y trouveroient, et de n’y laisser que des pièces de vingt sous et au-dessous, et encore jusqu’à deux cents francs pour les appoints des billets et pour acheter le nécessaire des moindres denrées, avec défenses et de fortes punitions d’en garder davantage, en sorte qu’il fallut porter tout ce qu’on avoit à la banque de peur d’être décelé par un valet, personne ne se laissa persuader, et de là recours à l’autorité de plus en plus, qui ouvrit toutes les maisons des particuliers aux visites et aux délations pour n’y laisser aucun argent, et pour punir très sévèrement quiconque en réserveroit de caché. Jamais souveraine puissance ne s’étoit si violemment essayée et n’avoit attaqué rien de si sensible ni de si indispensablement nécessaire pour le temporel. Aussi fut-ce un prodige plutôt qu’un effort de gouvernement et de conduite, que des ordonnances si terriblement nouvelles n’aient pas produit non seulement les révolutions les plus tristes et les plus entières, mais qu’il n’en ait pas seulement été question, et que, de tant de millions de gens, ou absolument ruinés ou mourant de faim et des derniers besoins auprès de leur bien, et sans moyens aucuns pour leur subsistance et leur vie journalière, il ne soit sorti que des plaintes et des gémissements. La violence toutefois étoit trop excessive et en tous genres trop insoutenable pour pouvoir subsister longtemps, il en fallut donc revenir à de nouveaux papiers et à de nouveaux tours de passe-passe ; on les connut tels, on les sentit, mais on les subit plutôt que de n’avoir pas vingt écus en sûreté chez soi, et une violence plus grande en fit souffrir volontiers une moindre. De là tant de manèges, tant de faces différentes en finance, et toutes tendantes à fondre un genre de papier par un autre, c’est-à-dire faire toujours perdre les porteurs de ces différents papiers, et ces porteurs l’étoient par force, et la multitude universelle. C’est ce qui en finance occupa tout le reste du gouvernement et de la vie de M. le duc d’Orléans, ce qui chassa Law du royaume, ce qui sextupla toute marchandise, toute denrée, jusqu’aux plus viles, ce qui fit une augmentation ruineuse de toute espèce de salaire, ce qui ruina le commerce général et ns=1--1 = 179 —
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le particulier, ce qui fit, aux dépens du public, la subite richesse de quelques seigneurs qui les dissipèrent, et n'en furent que plus pauvres, en fort peu de temps, et ce qui fit les énormes fortunes de toute espèce d’employés en divers degrés en cette confusion, et qui valut des millions à une multitude de gens de la plus basse lie du peuple, du métier de traitants et de commis ou employés de financiers, qui surent profiter promptement et habilement du Mississipi et de ses suites ; c’est ce qui occupa encore le gouvernement plusieurs années après la mort de M. le duc d’Orléans ; c’est enfin ce dont la France ne se relèvera jamais, quoiqu’il soit . vrai que les terres en soient considérablement augmentées. Pour dernière plaie, les gens tout-puissants, princes et princesses du sang surtout, qui ne s’étoient fait faute du Mississipi, et qui ont mis toute leur autorité à s’en sauver sans rien perdre, l’ont rétabli sur ce qu’ils ont appelé la compagnie d’Occident qui, avec les mêmes tours de passe-passe particuliers, et un commerce exclusif aux Indes, achève d’anéantir celui du royaume, sacrifié à l’énorme intérêt d’un petit nombre de particuliers dont le gouvernement n’a osé s’attirer la haine et la vengeance en attaquant un article si délicat.
Il se fit cependant plusieurs exécutions violentes et des confiscations de sommes considérables trouvées dans les maisons visitées. Un nommé Adine, employé à la banque, en fut pour dix mille écus confisqués, dix mille francs d’amende, et son emploi ôté. Beaucoup de gens cachèrent leur argent avec tant de secret, qu’étant morts sans avoir pu dire où ils l’avoient mis, ces petits trésors sont demeurés enfouis et perdus pour les héritiers. On ôta les emplois qu’on avoit donnés aux quatre frères Pâris depuis quelque temps, et on les éloigna de Paris, soupçonnés de cabaler contre Law parmi les gens de finance. Us étoient fils d’un hôtelier qui tenoit un cabaret au pied des Alpes, qui étoit seul et sans village ni hameau, dont l’enseigne étoit à la Montagne ; ses fils lui servoient, et aux passants, de garçons de cabaret, pansoient leurs chevaux et servoient dans les chambres, tous quatre fort grands et bien faits ; l’un d’eux se fit soldat aux gardes, et l’a été assez longtemps : une aventure singulière les fit connoître. Bouchu, intendant de Grenoble, dont il a été parlé ici quelquefois, étoit aussi intendant de l’armée d’Italie, lorsque,
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après la capture du maréchal de Vilieroy à Crémone, le duc de Vendôme lui succéda dans le commandement de l’armée. Bouchu, quoique âgé et fort goutteux, mais qui a voit été beau et bien fait, n’avoit pas perdu le goût de la galanterie ; il se trouva que le principal commis des munitionnaires, chargé de tout ce détail et de faire tout passer à l’armée, étoit galant aussi, et qu’il eut la hardiesse de s’adresser à celle que M. l’intendant aimoit, et qu’il lui coupa l’herbe sous le pied parce qu’il étoit plus jeune et plus aimable. Bouchu, outré contre lui, résolut de s’en venger, et, pour cela, retarda tant et si bien le transport de toutes choses par toutes les remises et toutes les difficultés qu’il fit naître, quelque chose que pût dire et faire ce commis pour le presser, que le duc de Vendôme ne trouva rien en arrivant à l’armée, ou plutôt dès qu’il la voulut mouvoir. Le commis, qui se vit perdu et qui ne douta point de la cause, courut le long des Alpes chercher quelques moyens de faire passer ce qu’il pourvoit en attendant le reste. Heureusement pour lui et pour l’armée, il passa à ce cabaret esseulé de la Montagne , et s’informa là comme il faisoit partout. Le maître hôtelier lui parut [avoir] de l’esprit et lui fit espérer qu’au retour de ses fils qui étoient aux champs, ils pourroient lui trouver quelque passage. Vers la fin du jour, ils revinrent à la maison. Conseil tenu, le commis leur trouva de l’intelligence et des ressources, tellement qu’il se livra à eux, et eux se chargèrent du transport qu’il désiroit. Il manda son convoi de mulets au plus vite, et il passa avec eux conduits par les frères Pâris, qui prirent des chemins qu’eux seuls et leurs voisins connoissoient, à la vérité fort difficiles, mais courts, en sorte que sans perdre une seule charge le convoi joignit M. de Vendôme arrêté tout court faute de pain, et qui juroit et pestoit étrangement contre les munitionnaires, sur qui Bouchu avoit rejeté toute la faute. Après les premiers emportements, le duc de Vendôme, ravi d’avoir des vivres et de pouvoir marcher et exécuter ce qu’il avoit projeté, se trouva plus traitable. Il voulut bien écouter ce commis, qui lui fit valoir sa vigilance, son industrie et sa diligence à traverser des lieux inconnus et affreux, et qui lui prouva par plusieurs réponses de M. Bouchu, qu’il avoit gardées et portées, combien il l’avoit pressé de faire passer les munitions et les farines à temps ;
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que c’étoit la faute unique de l’intendant à cet égard qui avoit mis l’armée dans la détresse où elle s’étoit trouvée ; et fit en même temps confidence au général de la haine de Bouchu, jusqu’à hasarder l’armée pour le perdre, et la cause ridicule de cette haine ; en même temps se loua beaucoup de l’intelligence et de la volonté de l’hôtelier et de ses fils, auxquels il de voit l’invention et le bonheur du passage de son convoi. Le duc de Vendôme alors tourna toute sa colère contre Bouchu, l’envoya chercher, lui reprocha devant tout le monde de ce qu’il venoit d’apprendre, conclut par lui dire qu’il ne sa voit à quoi il tenoit qu’il ne le fît pendre pour avoir joué à perdre l’armée du roi. Ce fut le commencement de la disgrâce de Bouchu, qui ne se soutint plus qu’à force de bassesses, et qui au bout de deux ans se vit foçcé de se retirer ; ce fut aussi le premier commencement de la fortune de ces frères Pâris. Les munitionnaires en chef les récompensèrent, leur donnèrent de l’emploi, et par la façon dont ils s’en acquittèrent, les avancèrent promptement, leur donnèrent leur confiance, et leur valurent de gros profits; enfin ils devinrent munitionnaires eux-mêmes, s’enrichirent, vinrent à Paris chercher une plus grande fortune, et l’y trouvèrent. Elle devint telle dans les suites, qu’ils gouvernèrent en plein et à découvert sous M. le Duc, et qu’après de courtes éclipses, ils sont redevenus les maîtres des finances et des contrôleurs généraux, et ont acquis des biens immenses, fait et défait des ministres et d’autres fortunes, et ont vu la cour à leurs pieds, la ville et les provinces.
Dangeau.
Philippe de Courcillon, dit le marquis de Dangeau, mourut à Paris, à quatre-vingt-quatre ans, le 7 septembre ; ce fut une espèce de personnage en détrempe, sur lequel, à l’occasion de ses singuliers Mémoires, la curiosité engage à s’étendre un peu ici. Sa noblesse étoit fort courte, du pays chartrain, et sa famille étoit huguenote. Il se fit catholique de bonne heure, et s’occupa fort de percer et de faire fortune. Entre tant de profondes plaies que le ministère du cardinal Mazarin a faites et laissées à la France, le gros jeu et ses friponneries
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en fut une à laquelle il accoutuma bientôt tout le monde, grands et petits. Ce fut une des sources où il puisa largement, et un des meilleurs moyens de ruiner les seigneurs qu’il haïssoit et qu’il méprisoit, ainsi que toute la nation françoise, et dont il vouloit abattre tout ce qui étoit grand par soimême, ainsi que sur ses documents on y a sans cesse travaillé depuis sa mort jusqu’au parfait succès que l’on voit aujourd’hui, et qui présage si sûrement la fin et la dissolution prochaine de cette monarchie. Le jeu étoit donc extrêmement à la mode à la cour, à la ville et partout, quand Dangeau commença à se produire.
C’étoit un grand homme, fort bien fait, devenu gros avec l’âge, ayant toujours le visage agréable, mais qui promettoit ce qu’il tenoit, une fadeur à faire vomir. Il n’avoit rien, ou fort peu de chose ; il s’appliqua à savoir parfaitement tous les jeux qu’on jouoit alors : le piquet, la bête, l’hombre, grande et petite prime, le hoc, le reversi, le brelan, et à approfondir toutes combinaisons des jeux et celles des cartes, qu’il parvint à posséder jusqu’à s’y tromper rarement, même au lansquenet et à la bassette, à les juger avec justesse et à charger celles qu’il trouvoit devoir gagner. Cette science lui valut beaucoup, et ses gains le mirent à portée de s’introduire dans les bonnes maisons, et peu à peu à la cour, dans les bonnes compagnies. Il étoit doux, complaisant, flatteur, avoit l’air, l’esprit, les manières du monde, de prompt et excellent compte au jeu, où, quelques gros grains qu’il ait faits, et qui ont fait son grand bien et la base et les moyens de sa fortune, jamais il n’a été soupçonné, et sa réputation toujours entière et nette. La nécessité de trouver de fort gros joueurs pour le jeu du roi et pour celui de Mme de Montespan, l’y fit admettre ; et c’étoit de lui, quand il fut tout à fait initié, que Mme de Montespan disoit plaisamment qu’on ne pou voit s’empêcher de l’aimer ni de s’en moquer, et cela étoit parfaitement vrai. On l’aimoit parce qu’il ne lui échappoit jamais rien contre personne, qu’il étoit doux, complaisant, sûr dans le commerce, fort honnête homme, obligeant, honorable ; mais d’ailleurs si plat, si fade, si grand admirateur de riens, pourvu que ces riens tinssent au roi ou aux gens en place ou en faveur ; si bas adulateur des mêmes, et depuis qu’il s’éleva, si bouffi d’orgueil et de =■■ -== 183 =^=^-rr:;-=^ ; ■:.=
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fadaises, sans toutefois manquer à personne, ni être moins bas, si occupé de faire entendre et valoir ses prétendues distinctions, qu’on ne pouvait pas s’empêcher d’en rire.
Établi dans les jeux du roi et de sa maîtresse, il en profita pour se décorer, et comprit qu’il ne le pouvoit qu’à force d’argent. Il en donna donc à M. de Vivonne, à ce qu’il me semble, car ce fait est de 1670, tout ce qu’il voulut du gouvernement de Tours et de Touraine, et il acheta, peu de mois après, une des deux charges de lecteur du roi, parce qu’elles donnent les entrées, si rares et si utiles sous Louis XIV. Son argent commença donc à en faire un homme du petit coucher, un gouverneur de province, et un familier dans les parties du roi et de Mme de Montespan, qui jouoient presque il; tous les jours. Avec peu d’esprit, mais celui du grand monde et de savoir être toujours dans la bonne compagnie, il ne laissoit pas de rimailler. Le roi s’amusoit quelquefois alors à des bouts rimés à remplir. Dangeau souhaitoit ardemment un logement qui étoient rares dans les premiers temps que le roi s’établit à Versailles.
Un jour qu’il étoit au jeu avec Mme de Montespan, Dangeau soupiroit fadement en parlant de son désir d’un logement à quelqu’un, assez haut pour que le roi et Mme de Montespan le pussent entendre; ils l’entendirent effectivement et s’en divertirent, puis trouvèrent plaisant de mettre Dangeau sur le gril, en lui composant sur-le-champ les bouts rimés les plus étranges qu’ils pussent imaginer ; les donnèrent à Dangeau, et comptant bien qu’il ne pourroit jamais en venir à bout, lui promirent un logement s’il les remplissoit sans sortir du jeu et avant qu’il finît. Ce fut le roi et Mme de Montespan qui en furent les dupes. Les muses favorisèrent Dangeau ; il conquit un logement, et en eut un sur-le-champ.
Il a voit été capitaine de cavalerie ; il obtint le régiment du roi ; puis la guerre étant moins son fait que la cour, non qu’il ait été accusé de poltronnerie, il fut employé auprès de quelques princes en Allemagne, puis en Italie. Au mariage de Mgr le Dauphin, il fit si bien qu’il fut un de ses menins, quoique tous les autres fussent de qualité distinguée. On a pu voir ici que Mme de Maintenon, qui vouloit environner la Dauphine de gens à elle, fit passer la duchesse de Richelieu, dame d’honneur de la reine, à Mme la Dauphine, et 184 ■■ :.-^= v "-^=
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que, pour adoucir cette complaisance, elle fit donner la charge de chevalier d’honneur de cette princesse au duc de Richelieu, avec promesse qu’après l’avoir gardée quelque temps, il la vendroit tout ce qu’il la pourroit vendre à qui il voudroit qui seroit agréé. Il s’étoit étrangement incommodé au jeu. Dangeau, déjà menin et gouverneur de province, fut son homme ; il en tira cinq cent mille livres. Dangeau devint ainsi chevalier d’honneur de Mme la Dauphine, et nécessairement par là chevalier de l’ordre, en la grande promotion trois ans après, le premier jour de l’an 1689.
Il avoit épousé en 1682 une fille fort riche, d’un partisan qu’on appeloit Morin le Juif, qui le fit beau-frère du maréchal d’Estrées, mari de l’autre. Dangeau en eut une fille unique, qu’il maria au duc de Montfort, fils aîné du duc de Chevreuse, dont il se bouffit fort. Etant devenu veuf, il se trouva assez riche pour se remarier à une comtesse de Lcevenstein, fille d’honneur de Mme la Dauphine, et fille d’une sœur du cardinal de Fürstemberg, laquelle avoit des sœurs grandement mariées en Allemagne, et des frères en grands emplois. On a vu ailleurs quels sont les Lœwenstein, et le bruit que fit Madame, et même Mme la Dauphine, de voir les armes palatines accolées à celles de Courcillon, à la chaise de Mme de Dangeau, et combien il fut avec raison inutile. Mme de Dangeau n’avoit rien vaillant, mais elle étoit charmante de visage, de taille et de grâces. On en a parlé souvent ici ailleurs. C’étoit un plaisir de voir avec quel enchantement Dangeau se pavanoit en portant le deuil des parents de sa femme, et en débitoit les grandeurs. Enfin, à force de revêtements l’un sur l’autre, voilà un seigneur, et qui en affectoit toutes les manières à faire mourir de rire. Aussi La Bruyère disoit-il, dans ses excellents Caractères de Théophraste , que Dangeau n’étoit pas un seigneur, mais d’après un seigneur.
Je fus brouillé avec lui longtemps, pour un fou rire qui partit malgré moi, et que j’ai eu lieu de croire qu’il ne m’a jamais bien pardonné. Il faisoit magnifiquement les honneurs de la cour, où sa maison et sa table, tous les jours grande et bonne, étoit ouverte à tous les étrangers de considération. Il m’avoit prié à dîner. Plusieurs ambassadeurs et d’autres étrangers s’y trouvèrent, et le maréchal de Villeroy, qui étoit
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fort de ses amis, et chez qui sa noce s’étoit faite. Il fit peu à peu tomber à table la conversation sur les gouvernements et les gouverneurs de province ; puis, se balançant avec complaisance, se mit à dire à la compagnie : « Il faut dire la vérité : de tous nous autres gouverneurs de provinces, il n’y a que M. le maréchal, en regardant Vil leroy, qui soit demeuré maître de la sienne. » Les yeux de Mme de Dangeau et les miens se rencontrèrent dans cet instant ; elle sourit, et moi je fis pis, quelque effort que jé pusse faire, car il étoit bon homme, et je ne voulois pas le fâcher, mais cette fatuité fut plus forte que moi. Un an après la mort de M. de Louvois, le roi se lassa d’être grand maître des ordres de Saint-Lazare et de Notre-Dame du mont Carmel, dont Louvois avoit toute la gestion en qualité de grand vicaire, et donna cette grande maîtrise à Dangeau. L’envie de s’en divertir eut grande part à ce choix. Il traitoit bien Dangeau, mais il s’en moquoit volontiers. Il connoissoit ses fadeurs, sa vanité, sa fatuité. Cette grâce en devint une source. On a vu ici ailleurs avec quelle dignité il tâcha d’imiter le roi donnant l’ordre du Saint-Esprit, en donnant celui de Saint-Lazare, combien le prie-Dieu étoit bien imité dans Saint-Germain des Prés, comment ses prêtres de l’ordre, placés comme le sont les évêques et les abbés au prie-Dieu du roi, représentoient bien les cardinaux avec leurs soutanes et leurs camails rouges ; avec quelle grâce et quel air de satisfaction et de bonté Dangeau faisoit la roue au milieu de cette pompe et de toute la cour, hommes et femmes, qui y alloient sur des échafauds parés, et y rioient scandaleusement. Le roi après s’amusoit du récit qu’il lui en faisoit faire chez Mme de Maint enon, et il étoit ou se montroit transporté de la privance de ces conversations et des applaudissements qu’il en recevoit. Il est pourtant vrai qu’il faisoit un très noble usage de sa commanderie magistrale, qui étoit bonne, et qu’il abandonna tout entière, pour y élever de pauvres gentilshommes, qui y apprenoient gratuitement tout ce qui peut convenir à leur état, et y étoient fort honnêtement nourris et entretenus.
On a vu ici en son temps ce qui regarde le fils unique qu’il eut de sa seconde femme, qu’il maria à la fille unique du dernier de la maison de Pompadour et d’une fille de M. et de Mme de Navailles, par conséquent sœur de la duchesse
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d’Elbœuf, mère de la duchesse de Mantoue. Je ne fais ici que renouveler le souvenir de toutes ces alliances de sa femme et de son fils, nécessaires à savoir avant de parler de ses Mémoires. En 1696 il fut conseiller d’Ètat d’épée, et on a vu ici en son lieu qu’au mariage de Mgr le duc de Bourgogne, le roi leur rendit la charge de chevalier d’honneur qu’il avoit perdue à la mort de la Dauphine, et fit sa femme dame du palais, dont elle fut la première par la charge de son mari, n’y ayant point eu alors de duchesse, et on n’a pas oublié de remarquer les privances et la faveur de Mme de Dangeau auprès de Mme de Maintenon, qui lui attirèrent celles du roi. Tout cela enfla Dangeau et en augmenta merveilleusement les ridicules. Il adoroit le roi et Mme de Maintenon; il adoroit les ministres et le gouvernement ; son culte, à force de le montrer, s’étoit glissé jusque dans ses moelles. Leurs goûts, leurs affections, leurs éloignements, il se les adaptoit entièrement. Tout ce que le roi faisoit, en quelque genre que ce fût, et quelquefois de plus étrange, transportait Dangeau d’admiration, qui passoit du dehors jusqu’à l’intérieur. Il en étoit de même de tout ce qu’il voyoit que Mme de Maintenon aimoit, avançoit ou écartoit, et il s’incrusta si bien de tout cela qu’il en fit sa propre chose, même après leur mort. De là vient la partialité que toute sa tremblante politique n’a pu cacher dans ses Mémoires contre M. le duc d’Orléans et pour les bâtards en général, et spécialement pour la personne du duc du Maine, [pour] tout ce que l’ambition, ou le mécontentement, ou l’aveuglement lui avoit attaché, et pour tout ce qui se montroit ou étoit contraire à M. le duc d’Orléans.
Par même raison, et par plusieurs autres, il étoit grand partisan du parlement, des bâtards et des princes étrangers, vrais et faux ; grand ennemi de la dignité des ducs, avec l’ignorance la plus profonde jusqu’à être surprenante dans un homme qui avoit passé sa vie à la cour, en sorte qu’il n’a pu se retenir là-dessus dans ses Mémoires, jusqu’à y avoir sacrifié la vérité bien des fois à cet égard, et d’autres fois passé grossièrement à côté, n’osant hasarder les négatives, et d’autres fois omettant ce qui s’étoit passé sous ses yeux. Cette aversion des ducs lui venoit de celle de Mme de Maintenon, la mie ancienne et la protectrice des bâtards, qui, pour leur ranger tout obstacle, eût voulu anéantir la première dignité s==r^.--r rr--.-— ; ; 187 - - - ■■ ■
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du royaume. Ainsi, tout ce qui s’opposoit à elle, en tout genre, pour nouveau et pour étrange qu’il fût, trouvoit appui en elle. Dangeau ne pouvoit se éonsoler de l’inutilité de tout ce qu’il avoit tenté pour se faire faire duc, et en avoit pris une haine particulière contre la dignité à laquelle il n’avoit pu atteindre ; il croyoit ainsi s’en dédommager. Les alliances de sa femme qui, en vraie Allemande, croyoit que rien ne pouvoit égaler un prince ni même un ancien comte de l’empire ; l’alliance de son fils, si proche avec les duchesses d’Elbœuf et de Mantoue, lui avoient tout à fait tourné la tête là-dessus. On a vu en son lieu l’étroite liaison de la comtesse de Fürstemberg avec Mme de Soubise et la cause de cette union, et quelle étoit Mme de Soubise à l’égard du roi et même Mme de Maintenon. On a vu aussi quelle étoit cette comtesse ^e Fürstemberg à l’égard du cardinal, frère du père de son mari et de la mère de Mme de Dangeau, qui vivoit avec eux en intimité de famille. Il n’en fallut pas davantage à Dangeau pour être comme à genoux devant les Rohan, et, par concomitance, devant les Bouillon, en ce que ces deux maisons avoient de commun ensemble. C’est ce qui paroit par sa partialité extrême dans ses Mémoires, par ses louanges ou son aridité, enfin par ses méprises ou d’ignorance ou de pis, et par ses réticences. Après ces remarques nécessaires, venons aux Mémoires qu’il a laissés, qui le peignent si parfaitement lui-même, et si fort d’après nature.
Dès le commencement qu’il vint à la cour, c’est-à-dire vers la mort de la reine-mère, il se mit à écrire tous les soirs les nouvelles de la journée, et il a été fidèle à ce travail jusqu’à sa mort. Il le fut aussi à les écrire comme une gazette sans aucun raisonnement, en sorte qu’on n’y voit que les événements avec une date exacte, sans un mot de leur cause, encore moins d’aucune intrigue ni d’aucune sorte de mouvement de cour ni d’entre les particuliers. La bassesse d’un humble courtisan, le culte du maître et de tout ce qui est ou sent la faveur, la prodigalité des plus fades et des plus misérables louanges, l’encens éternel et suffoquant jusque des actions du roi les plus indifférentes, la terreur et la faveur suprême qui ne l’abandonnent nulle part pour ne blesser personne, excuser tout, principalement dans les généraux et les autres personnes du goût du roi, de Mme de Maintenon,
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des ministres, toutes ces choses éclatent dans toutes les pages, dont il est rare que chaque journée en remplisse plus d’une, et dégoûtent merveilleusement. Tout ce que le roi a fait chaque jour, même de plus indifférent, et souvent les premiers princes et les ministres les plus accrédités, quelquefois d’autres sortes de personnages, s’y trouvent avec sécheresse pour les faits, mais tant qu’il se peut avec les plus serviles louanges, et pour des choses que nul autre que lui ne s’aviseroit de louer.
Il est difficile de comprendre comment un homme a pu avoir la patience et la persévérance d’écrire un pareil ouvrage tous les jours pendant plus de cinquante ans, si maigre, si sec, si contraint, si précautionné, si littéral, à n’écrire que des écorces de la plus repoussante aridité. Mais il faut dire aussi qu’il eût été difficile à Dangeau d’écrire de vrais Mémoires qui demandent qu’on soit au fait de l’intérieur et des diverses machines d’une cour. Quoiqu’il n’en sortît presque jamais, et encore pour des moments, quoiqu’il y fût avec distinction et dans les bonnes compagnies, quoiqu’il y fût aimé, et même estimé du côté de l’honneur et du secret, il est pourtant vrai qu’il ne fut jamais au fait d’aucune chose ni initié dans quoi que ce fût. Sa vie frivole et d’écorce étoit telle que ses Mémoires ; il ne savoit rien au delà de ce que tout le monde voyoit ; il se contentoit aussi d’être des festins et des fêtes, sa vanité a grand soin de l’y montrer dans ses Mémoires, mais il ne fut jamais de rien de particulier. Ce n’est pas qu’il ne fût instruit quelquefois de ce qui pouvoit regarder ses amis, par eux-mêmes, qui, étant quelques-uns des gens considérables, pou voient lui donner quelques connoissances relatives, mais cela étoit rare et court. Ceux qui étoient de ses amis de ce genre, en très petit nombre, connoissoient trop la légèreté de son étoffe pour perdre leur temps avec lui.
Dangeau étoit uil esprit au-dessous du médiocre, très futile, très incapable en tout genre, prenant volontiers l’ombre pour le corps, qui ne se repaissoit que de vent, et qui s’en contentoit parfaitemeut. Toute sa capacité n’alloit qu’à se bien conduire, ne blesser personne, multiplier les bouffées de vent qui le flattoient, acquérir, conserver et jouir d’une sorte de considération, sans pouvoir s’apercevoir qu’à commencer par le roi, ses vanités et ses fatuités divertissoient souvent les
compagnies, ni des panneaux où on le faisoit tomber souvent là-dessus. Avec tout cela, ses Mémoires sont remplis de faits que taisent les gazettes, gagneront beaucoup en vieillissant, serviront beaucoup à qui voudra écrire plus solidement, pour l’exactitude de la chronologie, et pour éviter confusion. Enfin ils représentent, avec la plus désirable précision, le tableau extérieur de la cour, des journées, dé tput ce qui la compose, les occupations, les amusements, le partage de la vie du roi, le gros de celle de tout le monde, en sorte que rien ne seroit plus désirable pour l’histoire que d’avoir de semblables Mémoires de tous les règnes, s’il étoit possible, depuis Charles V, qui jetteroient une lumière merveilleuse parmi cette futilité sur tout ce qui a été écrit de ces règnes.
Encore deux mots sur ce singulier auteur. Il ne se cachoit point de faire ce^ journal, parce qu’il le faisoit de manière qu’il n’en avoit rien a craindre ; mais il ne le montroit pas ; on ne l’a vu que depuis sa mort. Il n’a point été imprimé jusqu’à présent, et il est entre les mains du duc de Luynes, son petitfils, qui en a laissé prendre quelques copies. Dangeau, qui ne méprisoit rien, et qui vouloit être de tout, avoit brigué et obtenu de bonne heure une place dans l’Académie françoise, dont il est mort doyen, et une dans l’Académie des sciences, quoiqu’il ne sût rien du tout en aucun genre, quoiqu’il s’enorgueillît d’être de ces compagnies et de fréquenter les illustres qui en étoient. Il se trouve dans ses Mémoires des grossièretés d’ignorance sur les duchés et sur les dignités de la cour d’Espagne qui surprennent au dernier point. Il essuya la grande opération de la fistule, dont il pensa mourir, et fut taillé d’une fort grosse pierre. Il a vécu depuis sans aucune incommodité de la première, et longues années, parfaitement guéri et sans aucune suite de l’autre. Deux ans avant sa mort, il fut taillé pour la seconde fois ; la pierre n’étoit pas grosse, à peine eut-il quelques heures de fièvre ; il fut guéri en un mois, et s’en est bien porté depuis. A la fin, le grand âge, et peut-être l’ennui de ne voir plus de cour ni de grand monde, termina sa vie par une maladie de peu de jours.
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Vie journalière du roi et de la reine d’Esvagne .
Le roi et la reine n’eurent jamais qu’un seul et même appartement et qu’un lit, tel que je l’ai décrit, lorsque je fus admis avec Maulevrier à les y voir, lorsque nous leur portâmes la nouvelle du départ de Paris de la future princesse des Asturies. Fièvres, maladie telle qu’elle pût être de part et d’autre, couches enfin, jamais une seule nuit de séparation ; et la feue reine, pourrie d’écrouelles, le roi ne découcha d’avec elle que peu de jours avant sa mort. Sur les neuf heures du matin le rideau étoit tiré par l’assafeta, suivie d’un seul valet intérieur françois portant un couvert et une écuelle qui étoit pleine d’un chaudeau. Hyghens, dans la convalescence de ma petite vérole, m’expliqua ce que c’est, et m’en fit faire un lui-même pour m’en faire goûter. C’est une miction légère de bouillon, de lait, de vin qui domine, d’un ou deux jaunes d’œufs, de sucre, de cannelle et d’un peu de girofle. Cela est blanc, a le goût très fort avec un mélange de douceur. Je n’en ferois pas volontiers mon mets, mais il est pourtant vrai que cela n’est pas désagréable. On y met, quand on veut, des croûtes de pain et quelquefois grillées, et alors c’est une espèce de potage, autrement cela s’avale comme un bouillon ; et pour l’ordinaire, cette dernière façon de le prendre étoit celle du roi d’Espagne. Cela est onctueux, mais fort chaud, et un restaurant singulièrement bon à réparer la nuit passée, et à préparer la prochaine.
Pendant que le roi faisoit ce court déjeuner, l’assafeta apportoit à la reine de quoi travailler en tapisserie, passoit des manteaux de lit à Leurs Majestés, et mettoit sur le lit partie des papiers qui se trouvoient sur les sièges prochains, puis se retirait avec le valet et ce qu’il avoit apporté. Leurs Majestés faisoient alors leurs prières du matin. Grimaldo, sûr de l’heure, mais qui de plus étoit averti dans sa cavachuela au palais, montoit chez Leurs Majestés, et entroit. Quelquefois ils lui faisoient signe d’attendre en entrant, puis l’appeloient quand leur prière étoit finie, car il n’y avoit personne autre, et la chambre du lit étoit fort petite. Là Grimaldo étaloit ses papiers, tiroit de sa poche une écritoire et travailloit avec le roi et la reine, que sa tapisserie n’empêchoit pas de dire son : - : ■ — = 191 ..=r.-^-7- ■■ : ■ =
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avis. Ce travail duroit plus ou moins, selon les affaires ou quelque conversation. Grimaldo, en sortant avec ses papiers, trouvoit la oièce joignante vide, et un valet, dans celle d’après, qui, le voyant passer, entroit dans la pièce vide, la traversoit et avertissoit l’assafeta, qui, sur-le-champ, venoit présenter au roi ses mules et sa robe de chambre, qui, tout de suite, passoit seul dans la pièce vide, et entroit dans un cabinet où il s’habilloit, servi par trois valets françois intérieurs, toujours les mêmes, et par le duc del Arco ou le marquis de Santa-Cruz, et souvent par tous les deux, sans que jamais qui que ce soit autre entrât à ce lever. Lorsqu’il étoit tout à fait à sa fin, un de ces valets alloit appeler le P. Daubenton dans le salon des miroirs, qui venoit trouver le roi dans ce cabinet, d’où, sur-le-champ, les valets susdits emportoient à la fois les débris du lever, et ne rentroient plus. Si le roi faisoit un signe de la tête à ces deux seigneurs, après la sortie des valets, ils sortoient aussi ; mais cela n’arrivoit que quelquefois, et ils restoient se tenant vers la porte, et le roi parloit dans la fenêtre au P. Daubenton.
La reine, dès que le roi étoit passé à son lever, se chaussoit, seule avec l’assafeta, qui lui donnoit sa robe de chambre. C’étoit le seul moment où elle pouvoit parler seule à la reine et la reine à elle ; mais ce moment alloit au plus et non toujours à un demi-quart d’heure. Plus long, le roi l’auroit su, et auroit voulu savoir ce qui l’auroit allongé. La reine passoit cette pièce vide, et entroit dans un grand et beau cabinet où sa toilette l’attendoit. La camarera-mayor, deux dames du palais, deux senoras de honor tour à tour par semaine, et les caméristes étoient autour, quelquefois quelques dames du palais ou quelque senora de honor, qui n’étoient pas en semaine, mais rarement. Quand le roi avoit fini avec le P. Daubenton, et d’ordinaire cela étoit court, il alloit à la toilette de la reine, suivi des deux seigneurs, qui, pendant sa conversation avec le P. Daubenton, l’attendoient à la porte du cabinet, soit en dedans, soit en dehors. Les infahts venoient aussi à la toilette où il n’entroit avec eux que leurs gouverneurs et, depuis le mariage du prince des Asturies, la princesse des Asturies, le duc de Popoli et la duchesse de Monteillano, quelquefois une dame du palais aussi de la princesse. Le cardinal Borgif avoit cette privance, et s’en ssr rassssasr jasr :rrrrrr.=7s=r:r^;:: = 192
servoit souvent. Le marquis de Villena l’avoit aussi, mais fâché d’être réduit à celle-là, et privé de toutes celles que de droit lui donnoit sa charge, il n’en usoit presque jamais. La chasse, les voyages, les beaux habits du roi et des infants éfoient la matière de la conversation. Par-ci, par-là, quelque petit avis de réprimande de la reine à ses dames sur l’assiduité de leur service, ou sur leurs commerces, ou sur la dévotion, car elle les tenoit fort de court pour ne pas voir grand monde et sur le choix de leur commerce ; et pour être bien avec elle, il falloit moucher souvent, n’être pas trop longtemps en couche ni souvent incommodée, surtout faire ses dévotions tous les huit jours. Souvent aussi le cardinal Borgia défrayoit la toilette par les plaisanteries qu’on lui faisoit, et auxquelles il donnoit lieu. Cette toilette duroit bien trois quarts d’heure, le roi debout, et tout ce qui y étoit.
Tandis qu’on en sortoit, le roi venoit entre-bâiller la porte du salon des miroirs dans le salon qui est entre celui-là et le salon des grands, où la cour se rassembloit, et là donnoit l’ordre à ceux qui, en très petit nombre, avoient à le prendre, puis alloit retrouver la reine dans cette pièce que j’ai tout à l’heure appelée si souvent vide. C’étoit là l’heure des audiences particulières des ministres étrangers et de3 seigneurs ou autres sujets qui l’obtenoient. Ministres étrangers et sujets s’adressoient à La Roche pour la demander. Il prenoit l’ordre du roi, les faisoit avertir, et les introduisoit l’un après l’autre, sans demeurer avec eux dans le salon des miroirs où le roi la donnoit toujours.
Une fois la semaine, le lundi, il y avoit audience publique, qui est une pratique qu’on ne peut trop louer, quand on ne la corrompt pas. Le roi, au lieu d’entre-bâiller la porte dont je viens de parler, l’ouvroit, donnoit l’ordre sur le pas de la porte, et tout de suite traversoit tous ses appartements au milieu de sa cour, ces jours-là assez nombreuse, jusqu’à la pièce de l’audience publique des ambassadeurs et de la couverture des grands. Tous s’y rangent comme en ces occasions, dont j’ai décrit l’assiette et la cérémonie ailleurs. Mais en celle-ci le roi s’assied dans un fauteuil avec une table, une écritoire et du papier à sa droite. Il se couvre et tous les grands. Alors La Roche, qui a une liste à la main, ouvre la porte opposée à celle par où le roi et sa cour est ■ ’W-‘ - 193 • ■ 3=
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entrée, et appelle à haute voix le premier qui se trouve sur la liste. Celui-là entre, fait au roi une profonde révérence en entrant, une au milieu, puis se met à genoux devant le roi* excepté les prêtres qui ôtent leur calotte, et font une génuflexion en abordant le roi et en se retirant, et parlent debout, mais baissés. C’est le roi qui à leur génuflexion les fait relever : tout autre demeure et parle à genoux, jusqu’à ce qu’il se retire. On parle au roi tant qu’on veut, de qui on veut et comme on veut, et on lui donne par écrit ce qu’on veut. Mais les Espagnols ne ressemblent pas aux François ; ils sont mesurés, discrets, respectueux, courts. Celui-là ayant fini, se relève, baise la main au roi, fait une profonde révérence, et se retire sans en faire d’autres, par où il est entré. Alors La Roche appelle le second, et ainsi tant qu’il y en a.
Lorsque quelqu un veut parler au roi tête à tête, et qu’il est bien connu, cela ne se refuse point, et après avoir été appelé, La Roche se tourne sans bouger vers les grands, et dit du même ton qu’il a appelé : « C’est un audience secrète, » Alors les grands se découvrent, passent promptement devant le roi avec une révérence, et se retirent par la porte par où ils sont entrés, dans la pièce voisine. Le capitaine des gardes tient cette porte, la tête un peu en dehors pour voir toujours lé roi et celui qui lui parle, qui est seul dans la pièce où il ne reste personne que le roi et lui. Dès qu’il se lève, le capitaine des gardes le voit, rentre et tous aussi comme ils étoient sortis, et se remettent où ils étoient Je U ai point vu d’audience publique sans audiences secrètes, et quelquefois deux et trois. Dans le peu que je fus à Madrid avant le mariage, les grands me prièrent de m’y trouver comme duc et ayant les mêmes honneurs qu’eux, et j’y fus. Au retour du mariage, j’y eus double droit, comme duc et pair de France et comme grand d’Espagne. Mon second fils s’y trouva aussi avec moi, après sa couverture. Quand tout est fini, on reconduit le roi comme onl’avoit accompagné. Venant et retournant dansle palais, en quelque temps ou occasion que ce fût, le roi ne se couvroit jamais. C’étoit aussi le temps des audiences publiques des ambassadeurs et de la couverture des grands.
Cette même heure est aussi celle où le conseil de Castille vient au palais rendre compte au roi des jugements qu’il a rendus dans la semaine. Je crois avoir expliqué ce qui s’y passe ■ : y—" ■ : 194 — v__
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et comment : ainsi je ne le répéterai pas. Ce temps, avec le court travail qui le suit, dans une des autres pièces, entre le roi et le gouverneur du conseil de Castille dure au plus une heure et demie, mais rarement, et l’audience publique rarement trois quarts d’heure. Ce sont des temps d’autant plus précieux pour la reine qu’elle n’avoit que ceux-là dans la semaine, encore quand le roi étoit au palais ou au Retiro ; car hors de Madrid, il n’y avoit jamais d’audience du conseil de Castille ni d’audience publique. Ainsi à l’Escurial, à Balsaïm de mon temps, à Saint-Ildephonse depuis, au Pardo, à Aranjuez, la reine n’avoit exactement et précisément à elle que le temps de sa chaussure en sortant du lit.
J’oubliois d’ajouter que tout ce qui n’est pas ce qu’on appeloit autrefois en France, mais non à présent, gens de qualité ou militaire fort distingué, vont tous à ces audiences publiques. Il s’y amasse des placets et des mémoires que le roi reçoit et jette à mesure sur la table, et que La Roche porte après lui dans l’appartement intérieur ; mais il y en a toujours quelques-uns que le roi mettoit dans sa poche ou emportoit dans sa main. C’est ce qu’étoient nos placets dans l’origine, qui sont tombés, comme on les voit, et comme je ne les ai jamais vus autrement que pendant la régence.
Le roi rentré tout droit auprès de la reine, ou après s’être amusé avec elle seule, s’il n’y a point d’audience, alloit à la messe avec elle, ce même intérieur de la toilette, et le capitaine des gardes en quartier de plus. Le chemin se faisoit tout dans l’intérieur jusque dans la tribune, dans laquelle il y avoit un autel, où on leur disoit la messe, et où ils communioient tous deux ensemble et jamais séparément, et ordinairement tous les huit jours, et alors ils y entendoient une seconde messe. Quand le roi se confessoit, c’étoit après son lever, avaçt d’aller à la toilette de la reine. S’il étoit jour de tenir chapelle, c’étoit à la même heure ; la reine alloit par l’intérieur dans la tribune, et le roi avec sa cour à travers les appartements. Le marquis de Santa-Cruz et le duc dei Arco avoient tant d’assiduité qu’ils n’alloient guère ni à la tribune ni aux chapelles, mais quelquefois le marquis de Villena à là tribune, quand il n’y avoit pas chapelle, et qu’il vouloit parler au roi, comme sa charge, toute mutilée qu’elle étoit, l’y* obligeoit assez souvent.
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Au retour de la messe, ou fort peu après, on servoit le dîner. J'en ai expliqué les différents services des dames de la reine. Nul n’y entroit que ce qui entroit à la toilette. Le dîner étoit toujours de chez la reine, ainsi que le souper, et cela partout, mais le roi et la reine avoient chacun leurs plats ; le roi peu, la reine beaucoup : c’est qu’elle aimoit à manger et qu’elle mangeoit de tout, et le roi toujours des mêmes choses. Un potage uni, des chapons, poulets, pigeons bouillis et rôtis, et toujours une longe de veau rôtie ; ni fruit, ni salade, ni fromage, rarement quelque pâtisserie, jamais maigre, souvent des œufs ou frais ou en diverses façons, et ne buvoit que du vin de Champagne, ainsi que la reine. Le dîner fini, ils prioient Dieu ensemble. S'il arrivoit quelque chose de pressé, Grimaldo venoit leur en rendre un compte sommaire.
Environ une heure après le dîner, ils sortoient par un endroit' public de l’appartement, mais court, et par un petit escalier alloient monter en carrosse, et au retour revenoient par le même chemin. Les seigneurs qui fréquentoient un peu familièrement la cour se trouvoient, tantôt les uns, tantôt les autres, à ce passage, ou les suivoient à leurs carrosses. Très souvent je les voyois à ces passages allant ou revenant. La reine y disoit toujours quelque mot honnête à ce qui s’y trouvoit. Je parlerai ailleurs de la chasse, toujours la même, où ils alloient tous les jours, et du Mail et de l’Atocha certains dimanches ou fêtes qu’ils y alloient sans cérémonie.
Au retour de la chasse le roi donnoit l’ordre en rentrant.
S’ils n’avoient pas fait collation dans leur carrosse, ils la faisoient en arrivant. C’étoit, pour le roi, un morceau de pain, un grand biscuit, de l’eau et du vin ; et pour la reine, de la pâtisserie et des fruits, dans la saison ; quelquefois du fromage. Le prince et la princesse des Asturies, et les infants, suivis comme à la toilette, les attendoient dans l’appartement intérieur. Cette compagnie se retiroit en moins de demiquart d’heure. Grimaldo montoit et travailloit, et ordinairement longtemps ; c’étoit le temps du vrai travail. Quand la reine avoit à se confesser, c’étoit là l’heure. Outre ce qui regardoit la confession, elle et son confesseur n’avoient pas le temps de se parler. Le cabinet où elle étoit avec lui étoit contigu à la pièce où étoit le roi qui, quand il trouvoit la ;te===rr-=== ■ ■ ^ .===== 196 ■ : ' ■ =
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confession trop longue, venoit ouvrir la porte et l’appeloit. Grimaldo sorti, ils se mettoient ensemble en prières, ou quelquefois en lectures spirituelles jusqu’au souper. Il étoit en tout servi comme le diner. Il y avoit à l’un et à l’autre beaucoup plus de plats à la françoise qu’à l’espagnole ni même qu’à l’italienne.
Après souper, la conversation ou la prière tête à tête les conduisoit à l’heure du coucher, où tout se passoit comme au lever, excepté qu’à la toilette de la reine le prince, ni la princesse des Asturies, ni les infants, ni le cardinal Borgia n’y alloient point. Enfin Leurs Majestés Catholiques n’avoient jamais partout que la même garde-robe, et leurs deux chaises percées étoient à côté l’une de l’autre dans toutes leurs maisons.
Ces journées si uniformes étoient les mêmes dans tous les lieux et même dans les voyages, et le même tête-à-tête partout. Les journées de voyage étoient si petites que le temps qui se donnoit à la chasse de tous les jours suffisoit pour aller d’un lieu dans un autre, et tout le reste se passoit dans les maisons où Leurs Majestés Catholiques logeoient sur la route tout comme si elles étoient dans leur palais. Je parle ici du voyage de Lerma et de ceux qui se sont faits depuis mon retour. A l’égard de ceux de l’Escurial, de Balsaïm, d’Aranjuez, tous à peu près de la même longueur, mais trop courts pour coucher en chemin, tout s’avançoit peu à peu dans la matinée l’un sur l’autre d’une heure. Le départ étoit au sortir de table, et l’arrivée quelque temps avant l’heure de souper. En carrosse, soit pour la chasse, soit en voyage, toujours Leurs Majestés tête à tête dans un grand carrosse de la reine à sept glaces, et la housse de velours rouge clouée comme ici
Pour ne rien omettre, il faut ajouter que la reine avoit encore à elle seule les premières et dernières audiences de cérémonie des ambassadeurs, et les couvertures des grands. Mais comme ces ambassadeurs et ces grands alloient toujours de chez le roi immédiatement chez elle, elle s’y préparoit, en les attendant, au milieu de ses dames et des autres dames qui n’avoient que ces occasions de venir au palais, et de lui faire leur cour ; car pour les bals publics et les comédies, il n’y en avoit point au palais sans des occasions extraordinaires et fort rares.
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A l’égard des audiences particulières des ministres étrangers ou des seigneurs, elles ne se donnoient jamais qu’en présence de la reine, soit qu’elle y demeurât à côté du roi, soit qu’elle se retirât un peu à l’écart dans la même pièce. Aussi n’arrivoii-il guère que ceux qui avoient ces audiences laissassent écarter la reine. On connoissoit quel étoit son pouvoir sur le roi, et son influence dans toutes les affaires et les grâces, et ils étoient bien certains que si la reine s’étoit écartée, lorsqu’ils parloient au roi, ils étoient cependant bien examinés par la reine, et qu’ils n’étoient pas plus tôt retirés, qu’elle apprenoit du roi tout ce qu’ils lui avoient dit, et ce qu’il leur a voit répondu, qui n’étoit jamais rien de précis sur quoi que ce fût, parce qu’il vouloit toujours avoir le temps de consulter la reine et Grimaldo.
Si ce détail des journées paroît long et petit, c’est qu’il est incroyable à qui ne l’a vu dans sa précision et son unisson, toujours et partout les mêmes. C’est qu’un tête-à-tête jour et nuit si continuel, et si momentanément et rarement interrompu, semble avec raison insoutenable. C'est l’influence entière que ce tête-à-tête insupportable portoit sur toutes les affaires de l’Etat et sur celles des particuliers, c’est la démonstration nécessaire de ne pouvoir jamais, quel que l’on fût, parler au roi sans la reine, ni pareillement à la reine sans le roi, dont tous deux avoient réciproquement une jalousie extrême l’un à l’égard de l’autre ; c’est enfin ce qui rendoit l’assafeta si nécessaire pour faire passer à la reine seule ce qu’on vouloit dans le moment de sa chaussure, et dans les temps de l’audience publique et de l’audience du conseil de Castille, qui n’étoit jamais que dans Madrid, et qui étoient les seuls où la reine pou voit parler à quelqu’un du dehors, qui en prenant bien juste ses mesures pou voit être secrètement introduit par l’assafeta en lieu où la reine pût venir. C’est à quoi elle-même ne se jouoit guère, dans la frayeur de la découverte et des suites. Mais au moins pouvoit-elle dans ces courts, rares et précieux moments, recevoir et lire des lettres et des mémoires, et en écrire elle-même. Mais on peut juger avec quelle précipitation et avec quel soin de ne garder aucun papier.
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L’Atoche.
Notre-Dame d’Atocha ou l’Atoche, comme on l’appelle le plus ordinairement pour abréger, est une image miraculeuse de la sainte Vierge, dans la riche chapelle d’une église, d’ailleurs assez ordinaire, d’un vaste et superbe couvent de dominicains hors de Madrid, mais à moins d’une portée de fusil des dernières maisons, et joignant le bout du parc du palais du Buen-Retiro, qui enferme aussi un beau et grand monastère de hiéronimites, dont l’église sert de chapelle à ce palais, d’où on y va, à couvert, de partout, ainsi que dans le monastère. L’Atoche est tellement la grande dévotion de Madrid, et de toute la Castille, que c’est devant cette image que s’offrent les vœux, les prières, les remercîments publics pour les nécessités et les prospérités du royaume, et dans les cas de maladie périlleuse du roi et de sa guérison. Le roi n’entreprend jamais de vrai voyage, et cela depuis un temÿs immémorial, qu’il n’aille en cérémonie faire ses prières devant cette image, ce qui ne s’appelle point autrement qu’aller prendre congé de Notre-Dame d’Atocha, et y va de même dès qu’il est de retour. Les richesses de cette image en or, en pierreries, en dentelles, en étoffes somptueuses, sont prodigieuses. C’est toujours une des plus grandes et des plus riches dames qui a le titre de sa dame d’atours, et c’est un honheur fort recherché, quoique très cher, car il lui en coûte quarante mille livres et quelquefois cinquante mille tous les ans pour la fournir de dentelles et d’étoffes qui reviennent bientôt au profit du couvent. Je ne m’arrêterai pas aux réflexions sur ces dévotions. La duchesse d’Albe, qu’on a vue à Paris ambassadrice d’Espagne, l’étoit alors. Je ne sais qui lui succéda dans cet emploi. Elle mourut peu de jours après mon arrivée à Madrid.
Il y a plusieurs jours, dimanches ou fêtes, quelquefois même des jours ouvriers de fêtes non fêtées, où il y a sur le soir un salut à l’Atoche, qui est fort fréquenté, et où le roi et la reine alloient souvent sans cérémonie par les dehors de Madrid, et sans entrer dans l’église ni dans le couvent. Il y a au dehors un médiocre corps de logis sans cour. On monte en dedans une quinzaine de marches, et on trouve trois pièces dont celle ^ ^ .■■■■:=■ 199 =• - . v— rr • - — =
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du milieu est la plus grande. Une longue tribune règne sur l’église dans laquelle on entre des deux secondes pièces. Celle du roi est séparée dans la même longueur par une cloison ; la famille royale et le service le plus indispensable s’y met ; dans l’autre toute leur suite ; ce qui est en charge médiocre demeure dans la pièce du milieu, et le bas domestique dans celle d’entrée, desquels tous va qui veut dans l’église ; en sorte que dans la tribune de la suite, il n’y entre qu’elle et le peu de seigneurs principaux courtisans, qui, les uns ou les autres, y viennent faire leur cour, dont la plupart même ne sont pas dans cet usage. J’y allois presque toujours attendre Leurs Majestés un moment avant qu’elles arrivassent. Je n’y ai jamais vu qu’une douzaine, toujours les mêmes, de ceux qui n’y étoient pas obligés par leurs fonctions, et jamais plus de trois ou quatre à la fois. Les dames du palais et les senoras de honor y sui voient la reine, plusieurs, mais non pas toutes, et si la reine alloit de là au Mail, il n’en restoit qu’une dame du palais ; toutes les autres dames et la camarera-mayor s’en retournoient. Trois ou quatre dominicains, des premiers du couvent, y recevoient Leurs Majestés et les voyoient partir, qui leur disoient toujours quelque chose en s’arrêtant à eux, et à ceux qu’elles trouvoient dans ces pièces, avant d’entrer dans la tribune et en en sortant.
Je ne vis jamais moines si gros, si grands, si grossiers, si rogues. L’orgueil leur sortoit par les yeux et de toute leur contenance. La présence de Leurs Majestés ne l’affoiblissoit point, même en leur parlant ; je dis pour l’air, les manières, le ton, car ils ne parloient qu’espagnol que je n’entendois pas. Ce qui me surprit, à n’en pas croire mes yeux la première fois que je le vis, fut l’arrogance et l’effronterie jusqu’à la brutalité avec laquelle ces maîtres moines poussoient leurs coudes dans le nez de ces dames, et dans celui de la camarera-mayor comme des autres, qui, toutes à ce signal, leur faisoient une profonde révérence, baisoient humblement leurs manches, redoubloient après leurs révérences, sans que le moine branlât le moins du monde, qui rarement après leur disoit quelque mot d’un air audacieux, et sans marquer la civilité la plus légère, à quoi, lorsque cela arrivoit, ces dames répondoient lé plus respectueusement du monde, à leur ton et à leur contenance. J’ai vu quelquefois quelque seigneur leur baiser = 200 ■ =^=-
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aussi la manche, mais comme à la dérobée, d’un air honteux et pressé, mais jamais les moines la présenter à pas un d’eux.. Quoique cette rare cérémonie se renouvelât toutes les fois que le roi alloit à l’Atoche, elle me surprit toujours, et je ne pus m’y accoutumer.
La tribune donnoit également en face de la chapelle de Notre-Dame et du grand autel ; le saint -sacrement étoit dans le tabernacle de l’un et de l’autre, et si alors il étoit exposé, ce qui n’arrivoit pas toujours, c’étoit à l’autel de Notre-Dame, très magnifiquement et avec une infinité de lumière. Il l’étoit fort haut ; et pour donner la bénédiction il descendoit et remontoit après par une machine cachée derrière l’autel. Cela me parut un peu machine d’opéra bien déplacée. Quand le saint-sacrement n’étoit pas exposé, il n’y avoit point de bénédiction. Les moines chantoient dans leur chœur, qu’on ne pouvoit voir, les litanies de la Vierge et d’autres prières d’un ton lent, triste et très lugubre, et cela duroit demi-heure ou trois quarts d’heure. Ce salut étoit très commode pour voir Leurs Majestés et leur faire sa cour.
Le duc de Lauzun .
Le duc de Lauzun étoit un petit homme blondasse, bien fait dans sa taille, de physionomie haute, pleine d’esprit, qui imposoit, mais sans agrément dans le visage, à ce que j’ai ouï dire aux gens de son temps ; plein d’ambition, de caprices, de fantaisies, jaloux de tout, voulant toujours passer le but, jamais content de rien, sans lettres, sans aucun ornement ni agrément dans l’esprit, naturellement chagrin, solitaire, sauvage ; fort noble dans toutes ses façons, méchant et malin par nature, encore plus par jalousie et par ambition, toutefois bon ami quand il l’étoit, ce qui étoit rare, et bon parent, volontiers ennemi même des indifférents, et cruel aux défauts et à trouver et donner des ridicules, extrêmement brave et aussi dangereusement hardi. Courtisan également insolent, moqueur et bas jusqu’au valetage et plein de recherches d’industrie, d’intrigues, de bassesses pour arriver à ses fins, avec cela dangereux aux ministres, à la cour redouté de tous, et plein de traits cruels et pleins de sel qui n’épargnoient : = 201 ■■ ■ =
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personne. Il vint à la cour sans aucun bien, cadet de Gascogne fort jeune, débarquer de sa province sous le nom de marquis de Puyguilhem. Le maréchal de Grammont, cousin germain de son père, le retira chez lui. Il étoit lors dans la première considération à la cour, dans la confidence de la reine mère et du cardinal Mazarin, et avoit le régiment des gardes et la survivance pour le comte de Guiche son fils aîné, qui, de son côté, étoit la fleur des braves et des dames, et des plus avant dans les bonnes grâces du roi et de la comtesse de Soissons, nièce du cardinal, de chez laquelle le roi ne bougeoit, et qui étoit la reine de la cour. Le comte de Guiche y introduisit le marquis de Puyguilhem, qui en fort peu de temps devint favori du roi, qui lui donna son régiment de dragons en le créant, et bientôt après le fit maréchal de camp, et créa pour lui la charge de colonel général des dragons.
Louvois haïssoit Puyguilhem, ami de Colbert, son émule, et il en craignoit la faveur et les hauteurs dans une charge qui avoit tant de rapports nécessaires avec son département de la guerre, et de laquelle il envahissoit les fonctions et l’autorité tant qu’il pouvoit, ce qu’il sentoit que Puyguilhem ne seroit ni d’humeur ni de faveur à souffrir. Il embrasse Nyert, le remercie, le renvoie au plus vite, prend quelque papier pour lui servir d’introduction, descend, et trouve Puyguilhem et Nyert dans cette pièce ci-devant dite. Nyert fait le surpris de voir arriver Louvois, et lui dit que le conseil n’est pas levé. « N’importe, répondit Louvois, je veux entrer : j’ai quelque chose de pressé à dire au roi ,* » et tout de suite entre ; le roi surpris de le voir lui demande ce qui l’amène, se lève et va à lui. Louvois le tire dans l’embrasure d’une fenêtre, et lui dit qu’il sait qu’il va déclarer Puyguilhem grand maître de l’artillerie, qu’il l’attend à la sortie du conseil dans la pièce voisine, que Sa Majesté est pleinement maîtresse de ses grâces et de ses choix, mais qu’il a cru de son service de lui représenter l’incompatibilité qui est entre Puyguilhem et lui, ses caprices, ses hauteurs : qu’il voudra tout faire et tout changer dans l’artillerie ; que cette charge a une si nécessaire connexion avec le département de la guerre, qu’il est impossible que le service s’y fasse parmi des entreprises et des fantaisies continuelles, et la mésintel-
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ligence déclarée entre le grand maître et le secrétaire d’État, dont le moindre inconvénient sera d’importuner Sa Majesté tous les jours de leurs querelles et de leurs réciproques prétentions, dont il faudra qu’elle soit juge à tous moments.
Le roi se sentit extrêmement piqué de voir son secret su de celui à qui principalement il vouloit le cacher ; répond à Louvois d’un air fort sérieux que cela n’est pas fait encore, le congédie et va se rasseoir au conseil. Un moment après qu’il fut levé^le roi sort pour aller à la messe, voit Puyguilhem et passe sans lui rien dire. Puyguilhem fort étonné attend le reste de la journée, et voyant que la déclaration promise ne venoit point, en parle au roi à son petit coucher. Le roi lui répond que cela ne se peut encore, et qu’il verra : l’ambiguïtéde la réponse et son ton sec alarment Puyguilhem ; il avoit le vol des dames et le jargon de la galanterie ; il va trouver Mme de Montespan, à qui il conte son inquiétude, et qu’il conjure de la faire cesser. Elle lui promet merveilles et l’amuse ainsi plusieurs jours.
Las de tout ce manège et ne pouvant deviner d’où lui vient son mal, il prend une résolution incroyable si elle n’étoit attestée de toute la cour d’alors. Il couchoit avec une femme de chambre favorite de Mme de Montespan, car tout lui étoit bon pour être averti et protégé ; et vient à bout de la plus hasardeuse hardiesse dont on ait jamais ouï parler. Parmi tous ses amours le roi ne découcha jamais d’avec la reine, souvent tard, mais sans y manquer, tellement que pour être plus à son aise, il se mettoit les après-dînées entre deux draps chez ses maîtresses. Puyguilhem se fit cacher par cette femme de chambre sous le lit dans lequel le roi s’alloit mettre avec Mme de Montespan, et par leur conversation, y apprit l’obstacle que Louvois avoit mis à sa charge, la colère du roi de ce que son secret avoit été éventé, sa résolution de ne lui point donner l’artillerie par ce dépit, et pour éviter les querelles et l’importunité continuelle d’avoir à les décider entre Puyguilhem et Louvois. Il y entendit tous les propos qui se tinrent de lui entre le roi et sa maîtresse, et que celle-ci qui lui avoit tant promis tous ses bons offices, lui en rendit tous les plus mauvais qu’elle put. Une toux, le moindre mouvement, le plus léger hasard pouvoit déceler ce téméraire, et alors que
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seroit-il devenu ? Ce sont de ces choses dont le récit étouffe et épouvante tout à la fois.
Il fut plus heureux que sage, et ne fut point découvert. Le roi et sa maîtresse sortirent enfin de ce lit. Le roi se rhabilla et s’en alla chez lui, Mme de Montespan se mit à sa toilette pour aller à la répétition d’un ballet où le roi, la reine et toute la cour devoit aller. La femme de chambre tira Puyguilhem de dessous ce lit, qui apparemment n’eut pas un moindre besoin d'aller se rajuster chez lui. De là il s’en vint se coller à la porte de la chambre de Mme de Montespan.
Lorsqu’elle en sortit pour aller à la répétition du ballet, il lui présenta la main, et lui demanda avec un air plein de douceur et de respect, s’il pouvoit se flatter qu’elle eût daigné se souvenir de lui auprès du roi. Elle l’assura qu’elle n’y avoit pas manqué, et lui composa comme il lui plut tous les services qu’elle venoit de lui rendre. Par-ci, par-là il l’interrompit crédulement de questions pour la mieux enferrer, puis s’approchant de son oreille, il lui dit qu’elle étoit une menteuse, une friponne, une coquine, une p.... à chien, et lui répéta mot pour mot toute la conversation du roi et d’elle. Mme de Montespan en fut si troublée qu’elle n’eut pas la force de lui répondre un seul mot, et à peine de gagner le lieu où elle alloit, avec grande difficulté à surmonter et à cacher le tremblement de ses jambes et de tout son corps, en sorte qu’en arrivant dans le lieu de la répétition du ballet, elle s’évanouit. Toute la cour y étoit déjà. Le roi tout effrayé vint à elle, on eut de la peine à la faire revenir. Le soir elle conta au roi ce qui lui étoit arrivé, et ne doutoit pas que ce ne fût le diable qui eût sitôt et si précisément informé Puyguilhem de tout ce qu’ils avoient dit de lui dans ce lit. Le roi fut extrêmement irrité de toutes les injures que Mme de Montespan en avoit essuyées, et fort en peine comment Puyguilhem avoit [puj être si exactement et si subitement instruit.
Puyguilhem, de son côté, étoit furieux de manquer l’artillerie, de sorte que le roi et lui se trou voient dans une étrange contrainte ensemble. Cela ne put durer que quelques jours. Puyguilhem, avec ses grandes entrées, épia un tête-à-tête avec le roi et le saisit. Il lui parla de l’artillerie et le somma audacieusement de sa parole. Le roi lui répondit qu’il n’en étoit - 204 : •=.
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plus tenu, puisqu’il ne la lui avoit donnée que sous le secret, et qu’il y avoit manqué. Là-dessus Puyguilhem s’éloigne de quelques pas, tourne le dos au roi, tire son épée, en casse la lame avec son pied, et s'écrie en fureur qu’il ne servira de sa vie un prince qui lui manque si vilainement de parole. Le roi, transporté de colère, fit peut-être dans ce moment la plus belle action de sa vie. Il se tourne à l’instant, ouvre la fenêtre, jette sa canne dehors, dit qu’il seroit fâché d’avoir frappé un homme de qualité, et sort.
Il étoit amoureux de Mme de Monaco, sœur du comte de Ouiche, intime amie de Madame et dans toutes ses intrigues, tellement que, quoique ce fût chose sans exemple et qui n’en a pas eu depuis, elle obtint du roi, avec qui elle étoit extrêmement bien, d’avoir, comme fille d’Angleterre, une surintendante comme la reine, et que ce fût Mme de Monaco. Lauzun étoit fort jaloux et n’étoit pas content d’elle. Une après-dînée d’été qu’il étoit allé à Saint-Cloud, il trouva Madame et sa cour assises à terre sur le parquet, pour se rafraîchir, et Mme de Monaco à demi couchée, une main renversée par terre. Lauzun se met en galanterie avec les dames, et tourne si bien qu’il appuie son talon dans le creux de la main de Mme de Monaco, y fait la pirouette et s’en va. Mme de Monaco eut la force de ne point crier et de s’en taire. Peu après il fit bien pis. Il écuma que le roi avoit des passades avec elle, et l’heure où Bontems la conduisoit enveloppée d’une cape, par un degré dérobé, sur le palier duquel étoit une porte de derrière des cabinets du roi et visà-vis, sur le même palier, un privé. Lauzun prévient l’heure et s’embusque dans le privé, le ferme en dedans d’un crochet, voit par le trou de la serrure le roi qui ouvre sa porte et met la clef en dehors et la referme. Lauzun attend un peu, écoute à la portej la ferme à double tour avec la clef, la tire et la jette dans le privé, où il s’enferme de nouveau. Quelque temps après arrive Bontems et la dame, qui sont bien étonnés de ne point trouver la clef à la porte du cabinet. Bontems frappe doucement plusieurs fois inutilement, enfin si fort que le roi arrive. Bontemps lui dit qu’elle est là et d’ouvrir, parce que la clef n’y est pas. Le roi répond qu’il l’y a mise ; Bontemps la cherche à terre pendant que le roi veut == = 205 rr:-.:...-. --=
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ouvrir avec le pêne, et il trouve la porte fermée à double tour. Les voilà tous trois bien étonnés et bien empêchés ; la conversation se fait à travers la porte comment ce contre^ temps peut être arrivé ; le roi s'épuise à vouloir forcer le pêne, et ouvrir malgré le double tour. A la fin il fallut se donner le bonsoir à travers la porte, et Lauzun, qui les entendoit, à n’en pas perdre un mot, et qui les voyoit de son privé par le trou de la serrure, bien enfermé au crochet comme quelqu’un qui seroit sur le privé, rioit bas de tout son cœur, et se moquoit d’eux avec délices.
En 1670, le roi voulut faire un voyage triomphant avec les dames, sous prétexte d’aller visiter ses places de Flandre, accompagné d’un corps d’armée et de toutes les troupes de sa maison, tellement que l’alarme en fut grande dans les Pays- Bas, que le roi prit soin de rassurer. Il donna le commandement du total au comte de Lauzun, avec la patente de général d’armée. Il en fit les fonctions avec beaucoup d’intelligence, une galanterie et une magnificence extrême. Cet éclat à cette marque si distinguée de la faveur de Lauzun donna fort à penser à Louvois que Lauzun ne ménageoit en aucune sorte. Ce ministre se joignit à Mme de Montespan, qui ne lui a voit pas pardonné la découverte qu’il avoit faite et les injures atroces qu’il lui avoit dites, et [ils] firent si bien tous les deux qu’ils réveillèrent dans le roi le souvenir de l’épée brisée, l’insolence d’avoir si peu après et encore dans la Bastille, refusé plusieurs jours la charge de capitaine des gardes du corps, le firent regarder comme un homme qui ne se connoissoit plus, qui avoit suborné Mademoiselle jusqu’à s’être vu si près de l’épouser, et s’en être fait assurer des biens immenses ; enfin comme un homme très dangereux par son audace, et qui s’étoit mis en tête de se dévouer les troupes par sa magnificence, ses services aux officiers, et par la manière dont il avoit vécu avec elles au voyage de Flandre, et s’en étoit fait adorer. Ils lui firent un crime d’être demeuré ami en grande liaison avec la comtesse de Soissons, chassée de la cour et soupçonnée de crimes. Il faut bien qu’ils en aient donné quelqu’un à Lauzun que je n’ai pu apprendre, par le traitement barbare qu’ils vinrent à bout de lui faire.
Ces menées durèrent toute l’année 1671, sans que Lauzun
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pût s’apercevoir de rien au visage du roi ni à celui de Mme de Montespan, qui le traitoient avec la distinction et la familiarité ordinaire. Il se connoissoit fort en pierreries et à les faire bien monter, et Mme de Montespan l’y employoit souvent. Un soir du milieu de novembre 1671, qu’il arrivoit de Paris où Mme de Montespan l’avoit envoyé le matin pour des pierreries, comme le comte de Lauzun ne faisoit que mettre pied à terre, et entrer dans sa chambre, le maréchal de Rochefort, capitaine des gardes en quartier, y entra presque au même moment et l’arrêta. Lauzun, dans la dernière surprise, voulut savoir pourquoi, voir le roi ou Mme de Montespan, au moins leur écrire ; tout lui fut refusé. Il fut conduit à la Bastille, et peu après à Pignerol, où il fut enfermé sous une basse voûte. La charge de capitaine des gardes du corps fut donnée à M. de Luxembourg, et le gouvernement de Berry au duc de la Rochefoucauld, qui, à la mort de Guitry, au passage du Rhin, 12 juin 1672, fut grand maitre de la garde-robe.
On peut juger de l’état d’un homme tel qu’étoit Lauzun, précipité en un clin d’œil de si haut dans un cachot du château de Pignerol, sans voir personne et sans imaginer pourquoi. Il s’y soutint pourtant assez longtemps, mais à la fin il y tomba si malade qu’il fallut songer à se confesser. Je lui ai ouï conter qu’il craignit un prêtre supposé ; qu’à cause de cela il voulut opiniâtrément un capucin, et que dès qu’il fut venu, il lui sauta à la barbe, et la tira tant qu’il put de tous côtés pour voir si elle n’étoit point postiche. Il fut quatre ou cinq ans dans ce cachot. Les prisonniers trouvent des industries que la nécessité apprend. Il y en avoit au-dessus de lui et à côté, aussi plus haut : ils trouvèrent moyen de lui parler. Ce commerce les conduisit à faire un trou bien caché pour s’entendre plus aisément, puis de l’accroître et de se visiter.
Le surintendant Fouquet étoit enfermé dans leur voisinage depuis décembre 1664, qu’il y avoit été conduit de la Bastille, où on l’avoit amené de Nantes où le roi étoit, et où il l’avoit fait arrêter le 5 septembre 1661, et mener à la Bastille. 11 sut par ses voisins, qui avoient trouvé aussi moyen de le voir, que Lauzun étoit sous eux. Fouquet, qui ne recevoit aucune nouvelle, en espéra par lui, et eut grande envie de le voir,
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Il l’avoit laissé jeune homme, pointant à la cour par le maréchal de Grammont, bien reçu chez la comtesse de Soissons d’où le roi ne bougeoit, et le voyoit déjà de bon œil. Les prisonniers qui avoient lié commerce avec lui firent tant qu’ils le persuadèrent de se laisser hisser par leur trou pour voir Fouquet chez eux, que Lauzun aussi étoit bien aise de voir. Les voilà donc ensemble, et Lauzun à conter sa fortune et ses malheurs à Fouquet. Le malheureux surintendant ouvroit les oreilles et de grands yeux quand il entendit dire à ce cadet de Gascogne, trop heureux d’être recueilli et hébergé chez le maréchal de Grammont, qu’il avoit été général des dragons, capitaine des gardes, et eu la patente et la fonction de général d’armée. Fouquet ne savoit plus où il en étoit, le crut fou, et qu’il lui racontoit ses visions, quand il lui expliqua comment il avoit manqué l’artillerie, ^t ce qui s’étoit passé après là-dessus ; mais il ne douta plus de la folie arrivée à son comble, jusqu’à avoir peur de se trouver avec lui, quand il lui raconta son mariage consenti par le roi avec Mademoiselle, comment rompu, et tous les biens qu’elle lui avoit assurés. Cela refroidit fort leur commerce, du côté de Fouquet, qui, lui croyant la cervelle totalement renversée, ne prenoit que pour des contes en l’air toutes les nouvelles que Lauzun lui disoit de tout ce qui s’étoit passé dans le monde depuis la prison de l’un jusqu’à la prison de l’autre.
Celle du malheureux surintendant fut un peu adoucie avant celle de Lauzun. Sa femme, et quelques officiers du château de Pignerol, eurent permission de le voir et de lui apprendre des nouvelles du monde. Une des premières choses qu’il leur dit fut de plaindre ce pauvre Puyguilhem, qu’il avoit laissé jeune et sur un assez bon pied à la cour pour son âge, à qui la cervelle avoit tourné, et dont on cachoit la folie dans cette mêmè prison ; mais quel fut son étonnement quand tous lui dirent et lui assurèrent la vérité des mêmes choses qu’il avoit sues de lui ! Il n’en revenoit pas, et fut tenté de leur croire à tous la cervelle dérangée : il fallut du temps pour le persuader. A son tour Lauzun fut tiré du cachot, il eut une chambre, et bientôt après la même liberté qu’on avoit donnée à Fouquet, afin de se voir tous deux tant qu’ils voulurent. Je n ai jamais su ce qui en déplut à Lauzun ; mais il sortit de
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Pignerol son ennemi, et a fait depuis tout du pis qu’il a pu à Fouquet, et après sa mort, jusqu’à la sienne, à sa famille.
Le comte de Lauzun avoit quatre sœurs, qui toutes n’avoient rien. L’aînée fut fille d’honneur de la reine mère, qui la fit épouser, en 1663, à Nogent, qui étoit Bautru, et capitaine de la porte, et maître de la garde-robe, tué au passage du Rhin, laissant un fils et des filles. La seconde épousa Belsunce, et passa sa vie avec lui dans leur province ; la troisième fut abbesse de Notre-Dame de Saintes, et la quatrième, du Ronceray à Angers.
Mme de Nogent n’avoit ni moins d’esprit, ni guère moins d’intrigue que son frère, mais bien plus suivie et bien moins d'extraordinaire que lui, quoiqu’elle en eût aussi sa part. Mais elle fut fort arrêtée par l’extrême douleur de la perte de son mari, dont elle porta tout le reste de sa vie le premier grand deuil de veuve, et en garda toutes les contraignantes bienséances. Ce fut la première qui s’en avisa. Mme de Vaubrun,sa belle-sœur, suivit son exemple. Elles avoient épousé les deux frères, et dans ces derniers temps Mme de Cavoye, de qui j’ai assez parlé ici. Malgré ce deuil, Mme de Nogent plaça l’argent des brevets de retenue de la dépouille de son frère, et des dragons qu’il avoit eus pour rien, régiment et charge de colonel général qu’il avoit vendus ; elle prit soin du reste de son bien, et en accumula si bien les revenus, et le fit si bien valoir pendant sa longue prison, qu’il en sortit extrêmement riche. Elle eut enfin la permission de le voir, et fit plusieurs voyages à Pignerol.
Mademoiselle étoit inconsolable de cette longue et dure prison, et f aisoit toutes les démarches possibles pour délivrer le comte de Lauzun. Le roi résolut enfin d’en profiter pour le duc du Maine et de la lui faire acheter bien cher. 11 lui en fit faire la proposition, qui n’alla pas à moins f qu’à assurer, après elle, au duc du Maine et à sa posté- | rité le comté d’Eu, le duché d’Aumale et la principauté de Dombes. Le don étoit énorme, tant par le prix que par la dignité et l’étendue de ces trois morceaux. Elle avoit de plus assuré les deux premiers à Lauzun, avec le duché de Saint- F argeau et la belle terre de Thiers en Auvergne, lorsque leur mariage fut rompu, et il falloit le faire renoncer à Eu et à Aumale, pour que Mademoiselle en pût disposer en faveur du I ■===:■■ = — = 209 -
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duc du Maine. Mademoiselle ne se pouvoit résoudre à passer sous ce joug et à dépouiller Lauzun de bienfaits si considérables. Elle fut priée jusqu’à la dernière importunité, enfin menacée par les ministres, tantôt Louvois, tantôt Colbert, duquel elle étoit plus contente, parce qu’il étoit bien de tout temps avec Lauzun, et qu’il la manioit plus doucement que Louvois, son ennemi, qui étoit toujours réservé à porter les plus dures paroles, et qui s’en acquittoit encore plus durement. Elle sentoit sans cesse que le roi ne l’aimoit point, et qu’il ne lui avoit jamais pardonné le voyage d’Orléans qu’elle rassura dans sa révolte, moins encore le canon de la Bastille, qu’elle fit tirer en sa présence sur les troupes du roi, et qui sauva M. le Prince et les siennes au combat du faubourg Saint-Antoine. Elle comprit donc enfin que le roi, éloigné d’elle sans retour, et qui ne consentoit à la liberté de Lauzun que par sa passion d’élever et d’enrichir ses bâtards, ne cesseroit de le persécuter jusqu’à ce qu’elle eût consenti, sans aucune espérance de rien rabattre ; [elle] y donna enfin les mains avec les plaintes et les larmes les plus amères. Mais pour la validité de la chose, on trouva qu’il falloit que Lauzun fût en liberté pour renoncer au don de Mademoiselle, tellement qu’on prit le biais qu’il avoit besoin des eaux de Bourbon, et Mme de Montespan aussi, pour qu’ils y pussent conférer ensemble sur cette affaire.
Lauzun y fut amené et gardé à Bourbon par un détachement de mousquetaires commandé par Maupertuis. Lauzun vit donc plusieurs fois Mme de Montespan chez elle à Bourbon. Mais il fut si indigné du grand dépouillement qu’elle lui donna pour condition de sa liberté, qu’après de longues disputes, il n’en voulut plus ouïr parler, et fut reconduit à Pignerol comme il en avoit été ramené.
Cette fermeté n’étoit pas le compte du roi pour son bâtard bien-aimé. Il envoya Mme de Nogent à Pignerol; après, Barin, ami de Lauzun, et qui se mêloit de toutes ses affaires, avec des menaces et des promesses, qui, avec grande peine, obtinrent le consentement de Lauzun, qui firent résoudre à un second voyage de Bourbon de lui et de Mme de Montespan, sous le même prétexte des eaux. Il y fut conduit comme la première fois, et n’a jamais pardonné à Maupertuis la sévère pédanterie de son exactitude. Ce : -- .. 210 ■■ ■■ • ■ —
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derhier voyage se fit dans l'automne de 1680. Lauzun y consentit à tout, Mme de Montespan revint triomphante. Maupertuis et ses mousquetaires prirent congé du comte de Lauzun à Bourbon, d’où il eut permission d’aller demeurer à Angers, et incontinent après cet exil fut élargi, en sorte qu’il eut la liberté de tout l’Anjou et la Touraine. La consommation de l’affaire fut différée au commencement de février 1681, pour lui donner un plus grand air de pleine liberté. Ainsi Lauzun n’eut de Mademoiselle que Saint-Fargeau etThiers, après n’avoir tenu qu’à lui de l’épouser en se hâtant de le faire, et de succéder à la totalité de ses immenses biens. Le duc du Maine fut instruit à faire sa cour à Mademoiselle, qui le reçut toujours très fraîchement, et qui lui vit prendre ses livrées avec grand dépit, comme une marque de sa reconnoissance, en effet pour s’en relever et honorer, car c’étoit celles de Gaston, que dans la suite le comte de Toulouse prit aussi, non par la même raison, mais sous prétexte de conformité avec son frère, et [ils] l’ont fait passer à leurs enfants.
Lauzun, à qui on avoi{ fait espérer un traitement plus doux, demeura quatre ans à se promener dans ces deux provinces, où il ne s’ennuyoit guère moins que Mademoiselle faisoit de son absence. Elle cria, se fâcha contre Mme de Montespan et contre son fils, se plaignit hautement qu’après l’avoir impitoyablement rançonnée on la trompoit encore en tenant Lauzun éloigné, et fit tant de bruit qu’enfin elle obtint son retour à Paris, et liberté entière, à condition de n’approcher pas plus près de deux lieues de tout le lieu où le roi seroit. Il vint donc à Paris où il vit assidûment sa bienfaitrice. L’ennui de cette sorte d’exil, pourtant si adouci, le jeta dans le gros jeu et il y fut extrêmement heureux; toujours beau et sûr joueur, et net en tout au possible, et il gagna fort gros. Monsieur, qui faisoit quelquefois de petits séjours à Paris, et qui y jouoit gros jeu, lui permit de venir jouer avec lui au Palais-Royal, puis à Saint-Cloud, où il faisoit l’été de plus longs séjours. Lauzun passa ainsi plusieurs années, gagnant et prêtant beaucoup d’argent fort noblement ; mais plus il se trouvoit près de la cour et parmi le grand monde, plus la défense d’en approcher lui étoit insupportable. Enfin, n’y pouvant plus tenir, il fit —-■■■■ ' . = 211
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demander au roi la permission d’aller se promener en Angleterre, où on jouoit beaucoup et fort gros. Il l’obtint, et il y porta beaucoup d’argent qui le fit recevoir à bras ouverts à Londres, où il ne fut pas moins heureux qu’à Paris.
Jacques II y régnoit, qui le reçut avec distinction. La révolution s’y brassoit déjà. Elle éclata au bout de huit ou dix mois que Lauzun fut en Angleterre. [Elle] sembla faite exprès pour lui par le succès qui lui en revint et qui n’est ignoré de personne. Jacques II, ne sachant plus ce qu’il alloit devenir, trahi par ses favoris et ses ministres, abandonné de toute sa nation, le prince d’Orange maître des coeurs, des troupes et des flottes, et près d’entrer dans Londres, le malheureux monarque confia à Lauzun ce qu’il avoit de plus cher, la reine et le prince de Galles qu’il passa heureusement à Calais. Cette princesse dépêcha aussitôt un courrier à Versailles qui suivit de près celui que le duc de Charost, qui prit depuis le nom de duc de Béthune, gouverneur de Calais, et qui y étoit alors, avoit envoyé à l’instant de l’arrivée de la reine. Cette princesse, après les compliments, insinua dans sa lettre que, parmi la joie de se voir en sûretç sous la protection du roi, avec son fils, elle avoit la douleur de n’oser mener à ses pieds celui à qui elle de voit de l’avoir sauvée avec le prince de Galles. La réponse du roi, après tout ce qu’il y mit de généreux et de galant, fut qu’il partageoit cette obligation avec elle, et qu’il avoit hâte de lui témoigner en revoyant le comte de Lauzun et lui rendant ses bonnes grâces. En effet, lorsqu’elle le présenta au roi dans la plaine de Saint-Germain, où le roi avec la famille royale et toute sa cour vint audevant d’elle, il traita Lauzun parfaitement bien, lui rendit là même les grandes entrées et lui promit un logement au château de Versailles qu’il lui donna incontinent après; et de ce jour-là il en eut un à Marly tous les voyages et à Fontainebleau, en sorte que jusqu’à la mort du roi il ne quitta plus la cour. On peut juger quel fut le ravissement d’un courtisan aussi ambitieux, qu’un retour si éclatant et si unique ramenoit des abîmes et remettoit subitement à flot. Il eut aussi un logement dans le château de Saint-Germain choisi pour le séjour de cette cour fugitive, où le roi Jacques II arriva bientôt après.
Lauzun y fit tout l’usage qu’un habile courtisan sait faire
EXTRAITS
de l’une et l’autre cour, et de se procurer par celle d’Angleterre les occasions de parler souvent au roi, et d’en recevoir des commissions. Enfin, il sut si bien s’en aider que le roi lui permit de recevoir dans Notre-Dame, à Paris, l’ordre de la Jarretière des mains du roi d’Angleterre, le lui accorda à son second passage en Irlande pour général de son armée auxiliaire, et permit qu’il le fût en même temps de celle du roi d’Angleterre, qui la même campagne perdit l’Irlande avec la bataille de la Boyne, et revint en France avec le comte de Lauzun, pour lequel enfin il obtint des lettres de duc, qui furent vérifiées au parlement, en mai 1692. Quel miraculeux retour de fortune ! Mais quelle fortune en coihparaison du mariage public avec Mademoiselle, avec la donation de tous ses biens prodigieux, et le titre et la dignité actuelle du duc et pair de Montpensier ! Quel monstruéux piédestal, et avec des enfants de ce mariage, quel vol n’eût pas pris Lauzun, et qui peut dire j usqu’où il seroit arrivé ?
J’ai raconté ailleurs ses humeurs, ses insignes malices et ses rares singularités.. Il jouit le reste de sa longue vie de ses privances avec le roi, de ses distinctions à la cour, d’une grande considération, d’une abondance extrême, de la vie et du maintien d’un très grand seigneur et de l’agrément de tenir une des plus magnifiques maisons de la cour, et de la meilleure table, soir et matin, la plus honorablement fréquentée, et à Paris de même après la mort du roi. Tout cela ne le contentoit point. Il n’approchoit familièrement du roi que par les dehors; il sentoit l’esprit et le cœur de ce monarque en garde contre lui, et dans un éloignement que tout son art, son application ne purent jamais rapprocher. C’est ce qui lui fit épouser ma belle-sœur dans le projet de se remettre en commerce sérieux avec le roi, à l’occasion que l’armée de M. le maréchal de Lorge commandoit en Allemagne, et ce qui le brouilla avec lui sitôt après avec éclat, quand il vit ses desseins échoués de ce côté-là. C’est ce qui lui fit faire le mariage du duc de Lorge avec la fille de Chamillart pour se raccrocher par le crédit de ce ministre, sans y avoir pu réussir. C’est ce qui lui fit faire le voyage d’Aix-la-Chapelle, sous prétexte des eaux, pour y lier et y prendre des connoissances qui le portassent à des particuliers avec le roi sur la paix, ce qui lui fut encore inutile ; c’est enfin ce qui le porta
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aux extravagances qu’il fit de prétendue jalousie du fils presque enfant de Chamillart pour faire peur au père, et l'engager à l’éloigner par l’ambassade pour traiter de la paix. Tout lui manquoit dans ses divers projets ; il s’affligeoit sans cesse, et se croyoit et se disoit dans une profonde disgrâce. Rien ne lui échappoit pour faire sa cour avec un fond de bassesse et un extérieur de dignité ; et il faisoit tous les ans une sorte d’anniversaire de sa disgrâce par quelque chose d’extraordinaire, dont l’humeur et la solitude étoit le fond, et souvent quelque extravagance le fruit. Il en parloit luimême, et disoit qu’il n’étoit pas raisonnable au retour annuel de cette époque, plus forte que lui. Il croyoit plaire au roi par ce raffinement de courtisan, sans s’apercevoir qu’il s’en faisoit moquer.
Il étoit extraordinaire en tout par nature, et se plaisoit encore à l’affecter, jusque dans le plus intérieur de son domestique et de ses valets. Il contrefaisoit le sourd et l’aveugle pour mieux voir et entendre sans qu’on s’en défiât, et se divertissoit à se moquer des sots, même des plus élevés, en leur tenant des langages qui n’avoient aucun sens. Ses manières étoient toutes mesurées, réservées, doucereuses, même respectueuses ; et de ce ton bas et emmiellé il sortoit des traits perçants et accablants par leur justesse, leur force ou leur ridicule, et cela en deux ou trois mots, quelquefois d’un air de naïveté ou de distraction, comme s'il n’y eût pas songé. Aussi étoit-il redouté sans exception de tout le monde, et avec force connoissances, il n’avoit que peu on point d’amis, quoiqu’il en méritât par son ardeur à servir tant qu’il pouvoit, et sa facilité à ouvrir sa bourse. Il aimoit à recueillir les étrangers de quelque distinction, et faisoit parfaitement les honneurs de la cour ; mais ce ver rongeur d’ambition empoisonnoit sa vie. Il étoit très bon et très secourable parent.
Nous avions fait le mariage de Mlle de Malause, petite-fille d’une sœur de M. le maréchal de Lorge, un an avant la mort du roi, avec le comte de Poitiers, dernier de cette grande et illustre maison, fort riche en grandes terres en Franche- Comté, tous deux sans père ni mère. Il en fit la noce chez lui et les logea. Le comte de Poitiers mourut presque en même temps que le roi, dont ce fut grand dommage, car il promettoit ■=z:r.":- =:r-:.-:-.vT=r=r-T-= 214 ■ =
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fort, et laissa sa femme grosse d’une fille, grande héritière, qui a depuis épousé le duc de Randan, fils aîné du duc de Lorge, et dont la conduite a fait honneur à la naissance. Dans l’été qui suivit la mort de Louis XIV, il eut une revue de la maison du roi que M. le duc d’Orléans fit dans la plaine qui longe le bois de Boulogne. Passy y tient de l’autre côté, où M. de Lauzun avoit une jolie maison. Mme de Lauzun y étoit avec bonne compagnie, et j’y étois allé coucher la veille de cette revue. Mme de Poitiers mouroit d’envie de la voir, comme une jeune personne qui n’a rien vu encore, mais qui n’osoit se montrer dans ce premier deuil de veuve. Le comment fut agité dans la compagnie, et on trouva que Mme de Lauzun l’y pouvoit mener un peu enfoncée dans son carrosse et cela fut conclu ainsi. Parmi la gaieté de cette partie, M. de Lauzun arriva de Paris, où il étoit allé le matin. On tourna un peu pour la lui dire. Dès qu’il l’apprit, le voilà en furie jusqu’à ne se posséder plus, à la rompre presque en écumant, et à dire à sa femme les choses les plus désobligeantes avec les termes non seulement les plus durs, mais les plus forts, les plus injurieux et les plus fous. Elle s’en prit doucement à ses yeux, Mme de Poitiers à pleurer aux sanglots, et toute la compagnie dans le plus grand embarras. La soirée parut une année, et le plus triste réfectoire un repas de gaieté en comparaison du souper. Il fut farouche au milieu du plus profond silence, chacun à peine et rarement disoit un mot à son voisin. Il quitta la table au fruit, à son ordinaire, et s’alla coucher. On voulut après se soulager et en dire quelque chose ; mais Mme de Lauzun arrêta tout poliment et sagement, et fit promptement donner des cartes pour détourner tout retour de propos.
Le lendemain, dès le matin, j’allai chez M. de Lauzun pour lui dire très fortement mon avis de la scène qu’il avoit faite la veille. Je n’en eus pas le temps ; dès qu’il me vit entrer il étendit les bras, et s’écria que je voyois un fou qui ne méritoit pas ma visite, mais les petites-maisons, fit le plus grand éloge de sa femme, qu’elle méritoit assurément ; dit qu’il n’était pas digne de l’ avoir, et qu’il de voit baiser tous les pas par où elle passoit ; s’accabla de pouilles ; puis, les larmes aux yeux, me dit qu’il étoit plus digne de pitié que de colère ; qu’il falloit m’avouer toute sa honte et sa = 215 rr-rrr-- r.-:=r==r-.- =
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misère : qu’il avoit plus de quatre-vingts ans ; qu’il n’avoit ni enfants ni suivants ; qu’il avoit été capitaine des gardes ; que, quand il le seroit encore, il seroit incapable d’en faire, les fonctions ; qu’il se le disoit sans cesse, et qu’avec tout cela il ne pouvoit se consoler de ne l’être plus, depuis tant d’années qu’il avoit perdu sa charge ; qu’il n’en avoit jamais pu arracher le poignard de son cœur ; que tout ce qui lui en rappeloit le souvenir le mettoit hors de lui-même, et que d’entendre dire que sa femme alloit mener Mme de Poitiers voir une revue des gardes du corps, où il n’étoit plus rien* lui avoit renversé la tête, et [l’avoit] rendu extravagant au point où je l’avois vu ; qu’il n’osoit plus se montrer devant personne après ce trait de folie ; qu’il s’alloit enfermer dans sa chambre, et qu’il se jetoit à mes pieds pour me conjurer d’aller trouver sa femme, et de tâcher d’obtenir qu’elle voulût avoir pitié d’un vieillard insensé, qui mouroit de douleur et de honte, et qu’elle daignât lui pardonner. Cet aveu si sincère et si douloureux à faire, me pénétra. Je 11e cherchai plus qu’à le remettre et à le consoler. Le raccommodement ne fut pas difficile ; nous le tirâmes de sa chambre, non sans peine, et il lui en parut visiblement une fort grande pendant plusieurs jours à se montrer, à ce qu’on m’a dit, car je m’en allai le soir, mes' occupations, dans ce temps-là, me tenant de fort court.
J’ai réfléchi souvent, à cette occasion, sur l’extrême malheur de se laisser entraîner à l’ivresse du monde, et au formidable état d’un ambitieux que ni les richesses, ni le domestique le plus agréable, ni la dignité acquise, ni l’âge» ; ni l’impuissance corporelle, n’en peuvent déprendre, et qui» au lieu de jouir tranquillement de ce qu’il possède, et d’en sentir le bonheur, s’épuise en regrets et en amertumes inutiles et continuelles, et qui ne peut se représenter que, sans enfants et dans un âge qui l’approche si fort de sa fin, j posséder ce qu’il regrette, quand même il pourroit l’exercer, seroit des liens trompeurs qui l’attacher oient à la vie, si prête à lui échapper, qui ne lui seroient bons qu’à lui augmenter les regrets cuisants de la quitter. Mais on meurt comme on a vécu, et il est rare que cela arrive autrement..
De quelle importance n’est-il donc pas de n’oublier rien pour tâcher de vivre pour savoir mourir au monde et à la fortune
EXTRAITS
avant que l’un et l’autre et que la vie nous quittent, pour savoir vivre sans eux, et tâcher et espérer de bien mourir ï Cette folie de capitaine des gardes dominoit si cruellement le duc de Lauzun, qu’il s’habilloit souvent d’un habit bleu à galons d’argent, qui sans oser être semblable à l’uniforme des capitaines des gardes du corps aux jours de revue, ou de changement du guet, en appprochoit tant qu’il pouvoit, mais bien plus de celui des capitaines des chasses des capitaineries royales, et l’auroit rendu ridicule si, à force de singularités et de ridicules, il n’y eût accoutumé le monde, qui le craignoit, et ne se fût rendu supérieur à tous les ridicules.
Avec toute sa politique et sa bassesse, il tomboit sur tout le monde ; toujours par un mot asséné le plus perçant, toujours en toute douceur. Les ministres, les généraux d’armée, les gens heureux et leurs familles étoient les plus maltraités. D avoit usurpé un droit de tout dire et de tout faire sans que qui que ce fût osât s’en fâcher. Les seuls Grammont étoient exceptés. Il se souvenoit toujours de l’hospitalité et de la protection qu’il avoit trouvées chez eux au commencement de sa vie. Il les aimoit, il s’y intéressoit; il étoit en respect devant eux. Le vieux comte de Grammont en abusoit et vengeoit la cour par les brocards qu’il lui lâchoit à tout propos,, sans que le duc de Lauzun lui en rendît jamais aucun, ni s’en fâchât, mais il l’évitoit doucement volontiers. Il fit toujours beaucoup pour les enfants de ses sœurs. On a vu ici en son temps combien l’évêque de Marseille s’étoit signalé à la peste, et de ses biens et de sa personne. Quand elle fut tout à fait passée, M. de Lauzun demanda une abbaye pour lui à M. le duc d’Orléans. Il donna les bénéfices peu après et oublia M. de Marseille. M. de Lauzun voulut l’ignorer, et demanda à M. le duc d’Orléans s’il avoit eu la bonté de se souvenir de lui. Le régent fut embarrassé. Le duc de Lauzun, comme pour lever l’embarras, lui dit d’un ton doux et respectueux : « Monsieur, il fera mieux une autre fois, » et avec ce sarcasme rendit le régent muet, et s’en alla en souriant. Le mot courut fort, et M. le duc d’Orléans, honteux, répara son oubli par l’évêché de Laon, et sur le refus de M. de Marseille de changer d’épouse, il lui donna une grosse abbaye, quoique M. de Lauzun fût mort.