CHAPITRE XI
Retour à Vienne. — Cracovie. — La revue. Retour à Paris. — Le Divorce.— 31 Décembre 1809.
Je quittai le général Rusca à Klagenfurth. et je repris le chemin de Vienne. Ce voyage allait être une nouvelle fête pour moi : j'allais revoir, en sens inverse, tous les sites qu'une course trop rapide ne m'avait pas permis de connaître complètement.
A peine avais-je dépassé Friesach, petite ville dont la position est des plus singulières, au pied de la haute chaîne de montagnes qui sépare la Carinthie de la Styrie, que j'eus encore un orage, car ils sont fréquents dans ces régions élevées. Le 15 août, jour de la fête de 1" Empereur, jour où partout on souffre ordinairement de la chaleur, je fus enveloppé d'une
trombe de pluie qui faillit d'abord m'entraîner, et me laissa pendant plusieurs heures, tout couvert d'une épaisse couche de neige. Ensuite je traversai l'affreux petit bourg de Léoben, en Styrie, où fut signé le traité de paix qui sauva la ville de Vienne de l'invasion des armées du général Bonaparte, en 1797. Léoben est située sur la Muer, qui serpente et se replie mille fois sur elle-même, comme si elle avait regret de sortir du vallon délicieux qu'elle arrose. A Burg, cette rivière, dont les eaux sont limpides comme le plus pur cristal, s'élargit au bas d'un immense rocher dont elle sape les fondements. Cette roche isolée, élevée là comme un géant prêt à combattre, est couverte d'arbres antiques dont les hardis festons et les vives couleurs se reproduisent dans le miroir tranquille de la Muer, qui semble s'arrêter et s'étendre en une large nappe d'eau pour baigner le pied du marbre qu'elle n'a pu renverser.
Au col du Sommering, un mur de rochers montant jusqu'aux nues semble fermer la vallée, singulièrement rétrécie , et ne laisser aucun passage pour aller de la Styrie en Autriche. Néanmoins le voyageur arrive au sommet où se dresse un antique manoir, dont les murs et les tours sont en partie renversés par les tempêtes. Là, se déroule, sous ses yeux, le riche tableau des plaines de l'Autriche et des bords du Danube au delà desquels on découvre bientôt à l'horizon les clochers de Vienne.
Lorsque j'arrivai près de l'Empereur, à Schœn-
briinn, il s'occupait de témoigner sa gratitude à ceux qui avaient servi dans nos rudes campagnes. 11 n'aurait pu, sans désorganiser l'armée, donner des grades à tous ceux qui avaient mérité de l'avancement ou des récompenses. Beaucoup de ses plus valeureux soldats étaient des hommes illettrés qu'il ne pouvait faire officiers; et cependant il tenait à leur créer un rang distingué. Il conçut donc l'idée de faire de ces intrépides compagnons, les défenseurs immédiats du drapeau, de l'aigle de leur régiment, en leur donnant un costume et un armement d'honneur approprié au devoir qu'ils allaient remplir.
L'Empereur me fit venir, m'expliqua sa pensée, et me demanda de lui faire le croquis du costume qu'il désirait donner aux garde-aigles ; c'est le nom qu'il destinait aux sous-officiers placés autour de l'officier porte-aigle, pour le défendre. Ils devaient être armés d'un pistolet, d'une épée et de la lance pour armes principales, afin qu'ils ne fussent jamais distraits de leur devoir, pendant le combat, par le soin de charger un fusil. L'or devait être mêlé à leurs épaulettes, à leur ceinturon et aux ornements de leur coiffure, .le portai ce dessin à l'Empereur, et il le joignit aux prescriptions qu'il envoyait à ce sujet.
L'Empereur me demanda ensuite de crayonner, sous ses yeux, la décoration de l'ordre nouveau qu'il voulail instituer. « L'ordre de la Toison d'Or, me ditil, a été une allégorie de conquérant; mes aigles ont conquis la Toison d'Or des rois d'Espagne etla Toison
d'Or des empereurs d'Allemagne. Je veux créer, pour l'Empire français, un ordre impérial des Trois Toisons d'Or. Ce sera mon aigle aux ailes déployées, tenant suspendue, dans chacune de ses serres, une des toisons antiques qu'elle a enlevées, et elle montrera fièrement en l'air, dans son Lee, la toison que j'institue. Ensuite, il prit la plume et traça quelques lignes pour marquer les dimensions que je devais donner. Il voulait que la chaîne destinée à suspendre cet ordre autour du cou devînt un riche ornement, dont l'allégorie serait toute martiale. « La chaîne ancienne me dit-il, est composée de briquets en pierres de silex, jetant du feu en se heurtant; des éclats de grenades enflammées formeront la chaîne nouvelle. » Je lui remis ces dessins ; il donna ses ordres en conséquence. L'avis en fut annoncé dans le Moniteur; mais les suites du traité de paix l'engagèrent à supprimer une distinction qui avait été conçue dans le but d'humilier l'Autriche et l'Espagne vaincues.
La paix était signée depuis le 14, et l'Empereur venait de rentrer en France.
Le prince major-général était resté à Vienne à la tête de l'armée. Les grandes affaires du futur déplacement des troupes, et les dispositions prises pour le cas de rupture du traité , ne nous empêchaient pas de donner beaucoup de temps au plaisir. Les épouses de plusieurs généraux venaient rejoindre leurs maris. Mesdames les comtesses Daru et Bertrand, qui animaient tout autour d'elles par leur grâce et leur
bonté , venaient d'arriver aussi, et les fêles et les danses ne nous laissèrent plus de repos. Le prince Eugène, vice-roi, tout jeune et dans l'âge des plaisirs, n'était pas le moins actif à nous en fournir les occasions.
Huit jours avaient été bientôt passés ainsi, lorsque, le 28 octobre, le prince major-général me donna la mission de porter au prince Poniatowski, à Cracovie, les conventions additionnelles du traité de paix, et celle de voir son armée , de connaître ses besoins, l'état de ses forteresses, et de lui remettre la désignation de ses futurs cantonnements.
Lorsque les premières nouvelles de l'armistice de Znaïm étaient arrivées au prince Poniatowski, son armée avait déjà remonté la Vistule jusqu'au delà de Cracovie, et il était maître des places de Modlin, Sierosk, Zamoski, qu'il avait mises en bon état de défense. Je me rendis en Galicie . par Bri'mn et 01mutz, place de guerre où les Autrichiens me firent des difficultés, et me retinrent pendant cinq heures; de là, je passai par Teschen, dans la Silésie autrichienne, et enfin à Cracovie , où je trouvai le prince.
J'avais eu fréquemment l'occasion de le voir chez lui à Varsovie ou dans le cours de nos campagnes, et j'en reçus l'accueil le plus gracieux et le plus honorable. Ce prince était chéri des Polonais, qui espéraient tous que l'Empereur le placerait sur le trône de Pologne. Son extérieur séduisant était embelli par une douceur et une grâce parfaite, ainsi que par un
caractère chevaleresque, qui en faisait en même temps un héros pour la guerre et pour la galanterie. Aucun soldat n'était plus intrépide que lui; aucun amant n'était, sinon aussi fidèle, au moins aussi soumis. Plusieurs fois dans les camps je l'avais trouvé passant les nuits , comme nous , sur la paille ou sur la terre, toujours soigneux de ses troupes, et constamment préoccupé d'un anneau d'or très petit, dans lequel il cherchait à faire entrer son petit doigt. Sans doute , en recevant cet anneau de la main qui le lui avait laissé prendre, il avait juré de ne jamais s'en séparer; et, ne pouvant le fixer à son doigt, son occupation constante était de l'empêcher de tomber.
Je descendis chez le prince, et trouvai près de lui, à Cracovie, une partie de la haute noblesse de Pologne qui s'était réunie à ses drapeaux. Les princes Luborhirski, Radzivil, Czartoriski; les comtes Potocki. Kaminski. Sarekowski, etc., etc. , faisaient partie de son armée et me comblèrent d'attentions. Le général russe prince Souvaroff , le fils du général qui nous a l'ail la guerre en Italie, était à Cracovie avec sa division russe , qui était censée marcher de concert avec l'armée polonaise, dans l'intérêt de la France. Cette division attendait là, bien plutôt nos défaites pour en profiter, que nos succès pour les seconder; toute sa conduite en était la preuve. Néanmoins, les Russes et les Polonais vivaient, à Cracovie, en bonne intelligence, et le prince Souvaroff, que j'allai saluer, me reçut en ami. Il me présenta à une belle personne
étendue près de lui sur une large fourrure de martre zibeline. Ses longs cheveux noirs, dans un beau désordre préparé avec art, étaient parsemés de cordons de grosses perles, et sa poitrine et ses bras, d'une grande blancheur, étaient également enlacés dans des chaînes de perles magnifiques. Le regard de cette dame était gracieux et doux. Je croyais parler à la princesse son épouse, et il me dit : « Elle ne vous comprend pas; c'est une Géorgienne que j'ai achetée il n'y a pas longtemps. » Il me servit d'interprète; nous continuâmes à causer, et je me crus un moment transporté en Orient dans le sérail.
Le 3 novembre, le prince Joseph Poniatowski avait réuni vingt mille de ses Polonais dans une belle plaine , à six lieues de Cracovie, pour les passer en revue. Nous partîmes escortés de plus de cent officiers. Le prince m'avait fait donner un magnifique cheval blanc, richement équipé, le seul de cette couleur; et, en arrivant devant le front de l'armée, je m'aperçus que le prince retenait son cheval pour s'effacer et me laisser la place d'honneur. Je manoeuvrais de même pour lui laisser le premier rang , et , un peu embarrassé de n'y point réussir, je le priai de m'en excuser. Alors, avec une grâce et une dignité parfaites, il me répondit, en arrêtant son cheval pour me faire passer le premier : « Vous êtes ici l'envoyé de l'Empereur. — Prince , vous l'ordonnez , lui dis-je alors , je dois vous obéir »; et. rendant à ma monture un peu de liberté, je lui laissai développer sa grâce et sa souplesse aux
s MÉMOIRES DU GENERAL LEJEUNE.
yeux de l'armée, entre le prince Poniatowski et le prince Souvaroff.
Avant le défilé, le prince fit exécuter plusieurs manœuvres , à l'occasion desquelles je le félicitai sur ce qu'il avait introduit dans ses exercices des mouvements plus rapides que ceux de notre infanterie, qui perd un temps incroyable dans ses déploiements. Si cette lenteur est favorable à la précision des manœuvres, elle est bien dangereuse sous le feu de l'ennemi. Je l'ai combattue dans toutes les occasions où j'ai fait manœuvrer de la troupe, et ce fut avec bonheur que j'ai vu introduire (trop longtemps après) , le pas gymnastique, et plus de promptitude dans la formation, lors de la création des chasseurs d'Orléans, en 1840.
Ces vingt mille Polonais, infanterie, artillerie et cavalerie, étaient vêtus à la française, et leur joie paraissait très vive en passant sous les yeux de leur prince et d'un officier français envoyé près d'eux par l'Empereur. Je leur apportais , de sa part, les félicitations sur le courage qu'ils avaient montré dans cette campagne, des récompenses, des dotations et des croix de la Légion d'honneur, qui étaient reçues avec les plus bruyants vivats.
Après cette belle revue , notre retour à Cracovie fut un véritable houra de cavalerie, au galop à toute bride, à travers les boues affreuses de la Pologne et de la saison. Sous la fange noire dont nous étions couverts jusque par-dessus la tête, pas un seul de nous n'était reconnaissable autrement qu'à la voix.
Nous étions sortis étincelants d'or, et nous rentrions, hommes et chevaux, hideux et couleur d'ardoise ou de chocolat. Tout fut plongé dans le bain et changé. Au dîner, il n'y paraissait plus, et le soir, au bal, nous n'étions pas les moins élégants.
Le quatrième jour, je pris congé de nos alliés, et de leurs gracieuses compagnes. Peu apès, je rencontrai, à la poste de Posoritz, l'archiduc Ferdinand, qui me fit l'honneur de causer un moment avec moi. Le prince m'ayant demandé comment je trouvais le pays et si je le connaissais, je lui répondis, en riant, que j'avais bivouaqué dans le jardin de cette même maison, le soir de la bataille d'Austerlitz. Le prince fronça le sourcil, jeta un coup d'œil sur ces lieux mémorables, et me pria cependant de lui en expliquer quelques détails. Ils me rappelaient des souvenirs intéressants et glorieux de quatre ans de date . mais dont je ne pouvais guère me réjouir devant le prince. L'accident qui avait arrêté sa voiture étant réparé, il repartit, et je continuai par Briinn, où je trouvai des troupes autrichiennes. J'arrivai le 7 à Vienne, ayant fait trois cents lieues pour aller et venir.
Le peu de jours que je restai à Vienne furent passés en fêtes, chez le prince d'Eckmuhl; chez les comtesses Bertrand, Daru: chez la princesse Czartoriska, etc., etc., et ce fut en sortant d'un bal que je partis de Vienne. Un petit incident de ce départ va donner une idée des vœux dont les Viennois nous
accompagnaient en recevant nos adieux. Un sellier m'avait fait et livré une belle calèche, que je lui avais payée deux mille llorins , en partant pour Cracovie. Le papier-monnaie avait perdu un vingtième de sa valeur pendant mon absence ; et lorsque je revins, le sellier, me voyant prêt à repartir, me demanda cent francs d'indemnité pour cette non-valeur. Je m'y refusai, et il s'en fut. Mais lorsque la voiture, attelée de quatre chevaux, allait partir avant le jour, le postillon, voulant savoir s'il pourrait aller vite, regarda si les roues étaient bien graissées. Sa surprise fut grande en voyant que le sellier en avait enlevé les quatre écrous , avec l'intention bien claire de me faire casser le cou au premier coup de fouet donné aux chevaux. Ces bons Allemands nous aimaient tant!... Nous le leur rendions bien. J'envoyai la garde chez le sellier pour faire prendre tous ses écrous ; je choisis ceux qui allaient à mes roues , et je partis.
J'eus le bonheur de rencontrer mon frère en route avec son régiment, et j'arrivai le 14 novembre à Munich, où j'allais rejoindre le prince major-général, devenu prince de AYagram.
Le prince de YVagram me présenta à la reine de Bavière. Le roi me fit loger au palais, à côté de la sœur du prince de Linange (celui que j'avais vu en Tyrol). Le roi. toujours gracieux pour moi, me lit
voir ses beaux tableaux, m'invita aux dîners et aux fêtes de la cour, où nous entendîmes la célèbre Mlle Longui, sur la harpe, et M"e Blangîni, virtuose aussi, sur le violon. Le roi me félicita d'avoir retrouvé mon nez. qu'on lui avait dit avoir été emporté par un coup de feu à Saragosse, et je pris très gaiement congé de cet aimable prince, pour suivre le major-général et revenir en France.
A peine de retour à Paris , je fus tout entier aux fêtes, aux bals, aux réceptions de toutes sortes.
Le 4, Paris donna à l'Empereur un grand bal à l'Hôtel-de- Ville. Plus de six mille personnes étaient conviées à cette fête municipale, qui ne se termina que longtemps après le retour du jour.
Le G, le prince de "Wagram réunit à son château de Gros-Bois les rois et princes étrangers arrivés à Paris. Pendant quelques heures que dura une partie de chasse, les forêts voisines retentirent du bruit des cors et de la fusillade. Un magnifique repas, un spectacle et ensuite un bal. terminèrent la journée.
Les gens de la suite avaient pris une part trop large aux somptuosités de la fête donnée aux maîtres, et bientôt on s'aperçut, à leur manière de nous conduire, qu'ils étaient ivres-morts; les miens tombèrent du siège. Il eût été fort inhumain de les laisser dormir sur le pavé de la roule : l'ami que je ramenais m'aida à les faire monter dans la voiture, et nous prîmes leur place sur le siège pour les recon-
duire à Paris. Plus d'un des rois invités n'osa pas imiter notre exemple, et courut le grand danger de voir sa tête et sou trône renversés ou brisés dans les fumées du Champagne qui enivrait son cocher.
Le 7, grand spectacle aux Tuileries, et il y eut là, comme le disait l'Empereur, un peu plus tard à Erfurth, un parterre de rois. Talma, Crescentini, la Grassini, faisaient les honneurs de la soirée, qu'ils rendirent admirable. J'ai quelque mérite à m'en souvenir, car il paraît que j'y étais fort distrait. L'Empereur demanda au prince de Wagrain :
« Lequel de vos aides de camp est là-bas constamment tourné vers cette loge? »
Ce ne fut qu'on sortant du spectacle que le prince put voir ma figure, dire mon nom à l'Empereur, et me plaisanter.
Quatre jours après, le 15, l'acte du divorce fut accompli. Ce fut un véritable jour de deuil pour tous ceux qui chérissaient l'Empereur et l'impératrice Joséphine , dont le nom seul , était le synonyme de grâce et de bienfaisance. L'opinion publique s'accordait à considérer l'union de cette princesse avec l'Empereur, comme un talisman indispensable à l'accomplissement de ses hautes destinées. Cette grâce, cette aménité, cette bonté constante, qui soulageaient toutes les infortunes, allaient, en descendant du trône, ravir à l'étoile de l'Empereur une partie de son éclat, el peut-être même arrêter l'élan de sa prospérité.
Tel était alors l'avis de tous les hommes de cœur qui voyaient dans le prince Eugène, iils de l'Impératrice, le fils adoptif de l'Empereur, les qualités nécessaires pour achever, après l'Empereur, toutes les hautes conceptions que le Grand Homme aurait pu laisser imparfaites. Les politiques, au contraire, assuraient qu'un grand mariage et qu'une union avec un sang impérial d'antique origine, était indispensable pour consolider la fortune de la France. L'Empereur, toujours imbu, dès son enfance, était singulièrement flatté de l'idée de voir l'empereur de Russie disposé à lui donner sa sœur, et l'empereur d'Autriche à lui donner sa fdle. Cette dernière était de la même religion que lui, descendait de l'antique maison de Habsbourg, et c'était vers elle que les politiques cherchaient à tourner ses regards. C'était, en apparence, grandir son empire , que d'acquérir uu allié tel que l'empereur d'Autriche, et le choix n'était plus incertain . Le 17, l'Impératrice quitta le palais des Tuileries, pour aller établir sa retraite au château de la Malmaison, et l'Empereur vint s'isoler à Trianon, près Versailles. Ses trois sœurs et leurs dames l'y accompagnèrent. Le prince de YVagram aussi l'y suivit avec quelques officiers, et j'étais de ce nombre. Pendant les dix jours que l'Empereur y passa, il consacra deux matinées à aller revoir l'impératrice Joséphine, à la Malmaison. Là, nous voyions se renouveler des adieux déchirants, et des protestations d'une éternelle tendresse, douloureusement
sacrifiée aux intérêts de l'Empire. Les hommes y admiraient le courage et la force de l'homme politique, les femmes paraissaient étonnées de l'inconstance de l'ambitieux conquérant; toutes ces dames, cependant, cherchaient à lui plaire.
Pendant le séjour que je fis à Trianon, à la suite de la cour, il m'arriva une anecdote dont je ne fus pas précisément le héros. Une dame qui me plaisait d'autant plus qu'elle avait à se venger de l'inconstance de son mari, avait toujours, jusqu'alors, réprouvé mes avances ; elle venait enfin de consentir, à m'accorder un rendez-vous.
Je tremblais de ne pouvoir m'y trouver ; je mis tout en œuvre pour n'y pas manquer. Le jour indiqué, je monte le plus vif de mes chevaux, j'arrive assez tôt à Paris, et je me cache sans bouger, dans un fiacre entr'ouvert, pour attendre ainsi la fortune. A vingt pas de là. dans la même avenue des Champs- Elysées , une voiture de remise vient aussi se placer pour attendre quelqu'un. Nos deux cochers restent aux aguets et la première personne qui se présente était ma belle, toute tremblante et voilée, à tel point que je ne la reconnus pas. Elle se jette furtivement dans l'équipage qu'elle croit être le mien et disparaît au grand trot. J'attendis deux heures, et personne ne vint. J'ai su depuis que cette dame était tombée dans les bras de son mari, qui attendait une autre dame, et que chacun de son côté, avait donné à cette surprise les couleurs de la jalousie. La paix qui s'en est
suivie dure encore, et j'en ai été pour mon voyage e1 mon temps perdu. Toutefois j'ai réconcilié un ménage un peu troublé. J'étais rentré à Trianon, avant que l'on se fût aperçu de mon absence, mais j'étais fort penaud, on le comprend.
Le 26, l'Empereur rentra à Paris, et, jusqu'au 31 décembre, les jours furent marqués par des spectacles à la cour, par des parades ou brillantes revues militaires des corps revenant de l'armée; par des bals chez les reines, sœurs de l'Empereur, où le luxe des pierreries, des étoffes, des broderies, etc., etc., donnait un essor immense au commerce de Paris.
Au nombre de ces bals, on remarqua celui de M. de Marescalchi, ministre d'Italie, où le grand quadrille représentait le jeu des échecs, dont les trente-deux pièces figuraient les rois , les princes et les sujets de l'Egypte et de la Perse, dans les costumes les plus riches. Ma taille m'avait fait assigner le rôle du roi Sésostris ou Ptolémée ; la belle Mme de Barrai était ma reine, et nos vêtements de pourpre et d'or, étaient étincelants des rubis dont on les avait enrichis. La belle duchesse de Bassano, couverte d'azur et de saphirs, et M. de Lagrange, qu'on appelait Apollon, figurait en face de nous, sur le trône de la Perse, qui fut battu, conquis, échec et mat, par les soldats de Pharaon. Ces soldats étaient les plus jolies princesses ou duchesses de l'époque. Le pion auquel on avait confié ma garde, était la prin-
cesse d'Arenberg. Ces délicieux bataillons, n'ayant d'armes offensives que leurs douces œillades , étaient soutenus , attaqués , défendus par des fous couverts des grelots de la folie , et sautillant comme elle ; par des cavaliers , dont les chevaux dociles et pleins de feu , caparaçonnés de soie et d'or, ne laissaient rien à craindre des atteintes de leurs pieds de carton , et par des tours dont la gravité menaçante et les créneaux sans archers étaient les remparts dorés de l'Empire. Les brillants acteurs de la scène manœuvraient très gaiement sur un damier imitant l'ivoire et l'ébène. La marche de la reine était hardie, impérieuse et menaçante et le bon roi, soumis à la constitution du jeu, regrettait fort de ne pouvoir s'avancer que pas à pas vers ses jolis soldats.
La nouvelle du divorce et du prochain mariage de l'Empereur avait affligé l'armée, qui fut véritablement consternée en apprenant le choix que l'on faisait d'une princesse étrangère. Cependant, et sans s'arrêter à ces regrets, les notes diplomatiques venaient d'être échangées de part et d'autre avec la cour d'Autriche, et le mariage de l'Empereur avec une arcbiduchesse était définitivement arrêté.
L'Empereur nomma les dames qui devaient former la maison de la nouvelle impératrice, et MInelamarécbale duchesse de Montebello reçut le titre de dame d'honneur. Le même jour, l'Empereur adressa un message au Sénat pour lui annoncer qu'il envoyait à Vienne, comme ambassadeur extraordinaire pour le
représenter aux cérémonies de la demande et du mariage, le prince de Neuchatel. Le prince me fit l'honneur de m'emmener, et je partis le 24 février pour retourner à Vienne. Cette fois, j'y arrivai dans ma voiture attelée de six chevaux, et non plus à cheval et le sabre à la main. Le canon nous saluait encore, niais c'était pour nous rendre des honneurs. Je pris avec moi un ami, M. de Paillot, que je désirais faire participer aux fêtes de Vienne, et ce voyage, dans la saison du carnaval, nous offrit mille agréments.
Je descendis au palais impérial, où l'on avait préparé le logement de l'ambassadeur; et le soir même, en prenant possession de mon appartement . il m'arriva une maladresse qui me donna une singulière idée de la valeur du mobilier, si riche en apparence, de ce palais impérial.
Une grande profusion de bronzes dorés ornaient les salons où l'on me logeait. Le lustre du salon était surtout d'une grande élégance, et j'en remarquais l'éclat et le précieux fini, lorsque, par une fatale pensée, je voulus essayer de le soulever pour juger ce que pouvait peser le métal de ce beau meuble de vingt-quatre branches, suspendues à des chaînes d'or si légères. Je montai sur un siège, et je fus très surpris, en soulevant à peine ce lustre, de trouver que son poids était celui du carton ou du bois le plus léger. Assez confus de nia méprise, je ne mis probablement pas assez de soin à retirer mes mains, et le meuble admirable, rompant ses quatre chaînes
et ses ornements en bois de mélèze, se brisa en mille morceaux en tombant sur le parquet. Un feu pétillant brillait à la belle cheminée ; j'y poussai promptement tous ces débris, victimes de ma curiosité, et je n'en entendis plus parler. Mais reportant involontairement mes pensées vers les illusions de tout genre offertes à notre Empereur pour fixer son choix sur une princesse étrangère, je craignais qu'il ne reçut un jour, de la cour d'Autriche, de plus pénibles déceptions que celle qui me faisait remarquer alors assez tristement, à Vienne, la justesse de notre vieux proverbe français : « Tout ce qui brille n'est pas or. »
J'ai su depuis que les Tyroliens, se livrent à ce genre d'industrie, qui consiste à sculpter et copier en bois tous nos bronzes , et l'Allemagne en profite pour se parer à peu de frais avec ces brillantes imitations, qui n'ont à craindre que les visiteurs maladroits.
Dès mon arrivée, j'eus la mission d'aller faire visite à M. Otlo. ambassadeur de France, et à tous les personnages éminents de la cour, pour leur annoncer officiellement l'arrivée de l'ambassadeur extraordinaire. Quelques heures après cette visite, le prince de Neuchalcl, ayant à faire publiquement son entrée d'honneur, se rendit, avec sa suite, au palais du prince de Schvartzemberg, dans le faubourg de Carinthie. Là, on vint le chercher avec une pompe digne des héritiers de Charlcmagne, avec vingt ou trente carrosses dorés, de grand gala, tons attelés de six chevaux, et entourés de valets à pied et de coureurs
en avant et aux portières. Les escadrons hongrois formaient l'escorte, et le cortège traversa les quartiers les plus populeux, entre deux lignes de régiments qui formaient la haie et présentaient les armes.
Arrivé au château, où les gardes de la cour, les trabans, les arquebusiers, les garde-noble hongrois en uniforme antique, formaient la haie sur les escaliers et, dans les salons, l'ambassadeur fut annoncé à l'empereur. Aussitôt, on ouvrit les deux battants de la grande salle, préparée pour cette audience, et le grand-chambellan introduisit l'ambassadeur devant l'empereur, entouré de toute sa cour.
Après les trois saluts d'étiquette, l'ambassadeur adressa à l'empereur une courte harangue, à laquelle ce monarque répondit; ensuite, le prince nous présenta l'un après l'autre, en nous nommant ses gentilshommes d'ambassade. De cette audience, l'ambassadeur se rendit aux appartements de l'impératrice, où il fut introduit avec le même cérémonial. Cette princesse , l'une des femmes les plus remarquables de son temps, pour les grâces de l'esprit et du cœur, nous reçut, quoique souffrante. Sa Majesté répondit à l'ambassadeur avec une pureté de langage et des expressions si flatteuses et si touchantes, que nous on fûmes attendris. Nous lui fûmes présentés, et elle dit à chacun de nous les mots les plus gracieux.
L'ambassadeur extraordinaire passa ensuite aux appartements des cinq jeunes archiducs. Ces princes
avaient commandé les armées qui nous avaient fait la guerre, et ils portaient l'uniforme blanc de feld-maréchal; le dernier, seulement, portait la robe de cardinal. Ils étaient montés sur une estrade élevée de deux pieds et recouverte d'un tapis vert. Placés debout, par rang d'âge, leurs altesses impériales ressemblaient singulièrement à de froides figures de cire. Le prince de Neuchatel leur adressa quelques mots llatteurs, et le plus âgé de ces princes prit la parole, mais trouva peu de chose à nous dire; ils avaient provoqué la guerre avec l'espoir de conquérir la France, et ils ne nous avaient pas encore pardonné leurs défaites.
En sortant de ces audiences solennelles , l'ambassadeur se rendit au palais du prince Charles, où j'eus le bonheur devoir cet illustre guerrier qui, depuis quinze ans, nous avait fait passer tant de nuits dans l'inquiétude, sur le Rhin et sur le Danube. Sa ligure douce et grave, son air simple, excellent et modeste, n'avaient rien du guerrier impétueux, quoique son coup d'œil fût celui d'un homme de génie.
L'ambassadeur demanda à S. A. impériale de vouloir bien représenter l'empereur Napoléon à la cérémonie du mariage. L'archiduc, avec un ton de loyauté qui vibra dans nos cœurs, répondit : « J'ac- « cepte avec plaisir la proposition de l'Empereur des « Français. Je suis flatté de son choix, et pénétré du
mémoires du General lejeune. 21
« pressentiment t|ue cette alliance va préparer un « avenir heureux à deux nal ions faites pour s'estimer; « je compterai au nombre des plus beaux jours de ma « vie, celui où, en signe d'un rapprochement franc « et loyal, je présenterai la main à l'archiduchesse « Marie-Louise, au nom du grand Monarque qui vous « a délégué. Soyez, je vous prie, auprès de la France a entière, l'interprète des vœux que je l'orme pour « que cette union cimente à jamais l'amitié de nos « souverains el le bonheur de leurs peuples. »
Le soir, il y eut une redoute publique au Sali m d'Apollon, où six mille personnes furent admises. Ce Salon d'Apollon est un établissement considérable destiné à des fêtes publiques, où l'empereur, avec sa famille, vient, en ami, en excellent père, se mêler aux familles de son bon peuple. Chacun y arrive vêtu comme il lui plaît : masqué, déguisé ou à visage découvert. Mais les membres de la haute société portent à leurs chapeaux, qu'ils gardent, un faux nez, et sur les épaules, un mantelet de dentelle noire. Ces insignes suffisent pour indiquer que l'on est masqué. Le langage prend alors toute la liberté qu'il aurait sous un faux visage. L'esprit du pays est tellement respectueux et affectueux pour les classes élevées, que l'empereur, ses ministres et toute sa cour, se trouvent confondus avec le peuple, sans qu'il leur en arrive jamais le moindre déplaisir. Des musiques jouaient le menuet, la valse et la contredanse. Rien n'était gai pour nous, comme la gravité, que les bons
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Allemands mettaient à danser le triste menuet qui fait leur bonheur. Plusieurs salles représentaient des bosquets de ileurs et de verdure, des cavernes avec des fontaines jaillissantes, des kiosques à la chinoise. Partout on répandait à flots la bière, le toquay pour arroser le jambon et le poulet rôti , sans lesquels il n'est point de fêtes à Vienne.
Les sièges ne manquaient nulle part; cependant, on voyait des groupes de jeunes personnes assises sur les genoux des messieurs (probablement de bas étage), sans que cela parût contraire aux bonnes mœurs publiques de ce pays. L'empereur semblait s'y amuser beaucoup, et recevait, comme un bon bourgeois, des compliments de tous ses sujets sur le mariage de sa fdle, sans qu'aucun empressement indiscret pût lui être incommode.
Le G mars, après avoir fait un grand nombre de visites, après avoir admiré les bizarres collections d'objets rares du comte de Fries, ses violons antiques et modernes, précieux pour avoir été maniés par les plus célèbres violonistes, ses magnifiques statues de Canova, etc., nous retournâmes au palais, où lEmpereur nous reçut au banquet de grand gala. Jusqu'alors, il avait fallu prouver trente-deux quartiers de noblesse, ce qui supposait une généalogie de sept à huit cents ans, pour être admis à la table impériale. La victoire venait de renverser cette étiquette surannée, et nous étions là vingt enfants du peuple, élevés par la guerre, courtisés, choyés par les des-
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cendanls de Charlcmagnc cL de Charles-Quint. Apres le repas , on ouvrit les salons où se trouvaient beaucoup de dames déguisées; et, la figure gracieuse de celles qui n'étaient point masquées nous fit présumer que nous perdions à no pas voir celles qui s'étaient cachées.
Ces salons présentaient un aspect éblouissant. L'architecture, d'un blanc éclatant, était élégante et simplement composée de plusieurs rangs de colonnades en stuc. Au plafond pendaient un nombre considérable de lustres , formés de gouttes allongées de cristaux de Bohème, qui rellétaient les feux irises d'un nombre infini de bougies. Cet éclairage était bien plus brillant que tout ce que j'avais vu jusqu'alors en France. La grande variété des costumes, la richesse des parures des dames, ayant le cou, les épaules et la taille entourés de nombreux cordons des plus belles perles que j'aie jamais vues, formaient un ensemble ravissant, au milieu duquel figuraient surtout les dames hongroises : la jeune et belle comtesse Zicki, la princesse Kraschalkovitz, et la belle princesse d'Esterhazy, aux cheveux d'or et au cou d'albâtre. Le prince son mari portait le riche costume hongrois, transmis dans sa famille de père en fils. Le prince Louis de Lichtenstein, qui avait la bonté de nie dire le nom des personnes marquantes du bal, appela son ami Esterhazy, et lui dit : « Tourne-toi donc, (pie le colonel voie ton habit! » Nous nous étions vus à Paris; et le prince hongrois, très gra-
cieux pour moi . me laissa voir en détail les énormes perles et diamants formant les boutons de sa pelisse , de son dolman , et même les glands de ses bottes , et il m'assura que la bride et le caparaçon de son cheval étaient bien mieux encore. L'ensemble de cet ajustement passait pour valoir plus de six millions, somme pour laquelle ses ancêtres l'avaient quelquefois mis engage. Je lui donnai un rendez-vous à la première bataille, et il promit gaiement d'y venir dans ce costume. L'empereur, l'impératrice et l'archiduchesse Marie- Louise, passèrent quelques heures à cette fête, où la jeune princesse fixa tous les regards. Le 7, il y eut, le matin, grand cercle chez l'ambassadeur, et, à deux heures, il se rendit au diner de l'archiduc Charles. Là, je retrouvai tous ces hommes illustres dont nos guerres m'avaient fait connaître et vénérer les noms. Ces princes et ces vieux feld-maréchaux, dont j'avais pu craindre autrefois la rencontre dans les camps, nous recevaient ici en amis. J'étais assis près du vieux maréchal prince de Ligne, âgé de quatre-vingt-six ans. Il avait élé l'un des plus beaux hommes et des plus spirituels de son temps. Sa figure était restée belle ; sa chevelure blanchie était touffue et frisée comme à trente ans; son esprit encore vif et enjoué, et sa mémoire excellente. La conversation roula sur son voyage extraordinaire en Crimée avec Potemkin, à la suite de l'impératrice de Russie Catherine, et sur le bombardement de Lille où son fils unique avait été tué à côté de lui. Mon âge
lui rappela ce jeune homme, et ses yeux se remplirent de larmes. 11 me parla beaucoup de la duchesse de Coigny, femme très spirituelle, son ancienne amie, rpie j'avais l'honneur de connaître.
Le 8 mars, il y eut grande réunion à la cour pour la cérémonie de la demande en mariage. L'empereur, cnlouré de tous ses hauts dignitaires, reçut l'ambassadeur extraordinaire qui lui adressa cette demande. Elle se terminait par ces mots : « Cette princesse, appelée sur un grand trône, y fera le bonheur d'un grand peuple et celui d'un grand homme. » L'empereur répondit des mots affectueux, et termina par ceux-ci : « J'accorde la main de ma fille à l' Empereur des Français. »
L'impératrice arriva ensuite, amenant la jeune archiduchesse, à laquelle l'ambassadeur adressa des paroles gracieuses, en y ajoutant ces mots : « Des considérations politiques peuvent avoir influé sur la détermination des deux souverains; mais c'est surtout de votre cœur, Madame, que l'empereur Napoléon veut vous obtenir. » L'archiduchesse répondit : « La volonté de mon père a été constamment la mienne. Je consens, avec la permission de mon père, à mon union avec l'empereur Napoléon. »
l.e prince deNeuchalcl, prenant alors des mains du secrétaire d'ambassade, M. le comte de Laborde, le portrait de Napoléon entouré de gros diamants, le remit à l'empereur, avec prière de l'offrir à notre future impératrice, qui parut le recevoir avec plaisir.
Il y eut ensuite grand cercle de jour, dans le magnifique Salon des Colonnes.
Le lendemain, la cour se rendit au Grand-Théâtre en grand apparat, l'empereur ayant à sa gauche l'impératrice, et à sa droite l'archiduchesse. L'ambassadeur et sa suite étant placés dans la loge impériale , où la lumière égalait celle du soleil, je me trouvai très près de l'archiduchesse; et sans qu'elle pût le remarquer, car j'étais caché par les plumes des dames, je dessinai son profil. Mes voisins applaudissaient, par signes, à la ressemblance, en même temps que nous admirions la musique de Gluck dans l'opéra d Iphigénie en Aulide, et les grâces légères des danseuses viennoises.
Le 10, un spectacle bien plus intéressant encore, et tout à l'ait chevaleresque , nous occupa une partie du jour : ce fut une distribution solennelle des ordres de chevalerie de l'empire. L'empereur, revêtu de la robe, du manteau et du large bonnet antiques des grands-maîtres de l'ordre teutonique, se rendit en grand cortège au palais du grand-maître, pour tenir le chapitre de ces ordres. A l'aspect de cette salle , enrichie des belles armures, des bannières, des portraits et des écussons blasonnés des hauts barons de l'empire, et de leurs fauteuils antiques, sur lesquels siégeaient maintenant environ cinquante chevaliers, portant, comme l'empereur, la robe et le manteau de velours pourpre, je me crus un moment transporté à dix siècles en arrière , dans une assemblée féodale
du moyen âge. Les discours furent prononcés en latin. Les diplômes, en parchemin, auxquels étaient appendus l'énorme sigillum de l'ordre el les cachets de l'empire, étaient remis aux récipiendaires, qui venaient se mettre à genoux devant l'empereur : Sa Majesté leur passait ensuite autour du cou la chaîne de l'ordre.
Arrivèrent alors les chevaliers admis à recevoir la chaîne portant la toison d'or; après eux, les grands chevaliers ou cordons bleus de l'ordre de Sainf- Étienne, qui est la distinction de la famille impériale ; puis, s'avançaient les grands dignitaires de l'ordre royal de Hongrie de Saint-Léopold, dont je fus nommé chevalier. Mais ce qui me parut le plus intéressant, ce fut la distribution des récompenses de l'ordre de Marie -Thérèse. Cet ordre, purement militaire, ne peut être délivré qu'aux guerriers qui, au service de la patrie, ont fait une action d'éclat, attestée par des procès-verbaux de l'armée, et dont ils doivent fournir les preuves authentiques. La lecture du fait historique qui a mérité la décoration est faite au grand chapitre , en langue allemande, et nul n'est fait chevalier de Marie-Thérèse sans que la nation connaisse le fait d'armes pour lequel on lui a décerné cet honneur.
Le 11, on m' rendit en cortège au palais impérial et à l'église de Saint-Etienne, pour la cérémonie du mariage, qui eut lieu, en grande solennité, sous un dais, en présence de la famille impériale, du
prince-archevêque, de son nombreux clergé et de la cour. Il y eut ensuite cercle dans une immense galerie , où huit à dix mille personnes se pressaient avec ordre et silence. La famille impériale était assise sur une estrade élevée, dont la nouvelle Impératrice des Français occupait le centre et portait le brillant portrait de Napoléon. Nous fûmes présentés, et la cérémonie du baise-main commença. La jeune Impératrice ôta son gant. L'ambassadeur fut le premier admis. Je fus appelé le quatrième ou le cinquième à cet honneur.
Le soir, il y eut cercle à la cour, dans la grande Salle du Trône, et ensuite grand souper à la table impériale, autour de laquelle le bon peuple circula dans le silence le plus respectueux.
Ainsi finirent, à Vienne, les cérémonies du mariage, et le départ pour Paris fut fixé au lendemain pour ceux d'entre nous qui devaient précéder l'Impératrice.
Au moment où je montais en voiture, un négociant en pierreries vint me prier de porter à Paris, à son associé, une petite boîte verte, grosse et ronde comme un abricot. J'y consentais avec grand plaisir, lorsqu'il me vint l'idée de lui demander ce qu'elle contenait. « Ce sont deux diamants, me dit-il, en l'ouvrant : celui-ci vaut trente mille francs, et celui-là, quoique moins gros, vaut trois cent mille francs. — Ah! lui dis-
je, l'emportez voire boîte; je ne veux pas vous exposer à perdre cette valeur, si je viens à être volé en route. » Néanmoins, il insista sur le service que je pouvais lui rendre. Je me chargeai fort à contre-cœur de son message : et, très heureusement, je n'en éprouvai d'autre déplaisir que celui d'avoir eu, pour la premièrefois de ma vie, la crainte de rencontrer des voleurs.
J'arrivai le 20 à Stuttgard, avant l'Impératrice. Ici .
mon agenda porte les expressions de ma surprise à la vue du luxe et de la magnificence déployés à la cour de "Wurtemberg : c'était le faste de Louis XIV dans un espace bien moins étendu que le palais de Versailles. La richesse des uniformes, des cuirasses des gardes-du-corps; celle des ameublements, des services de table, des illuminations; l'éclat extraordinaire donné au grand opéra de Salomon, musique de Winter, etc.; tout cet appareil était étonnant à rencontrer dans une des cours du second ordre de l'Allemagne. Chacun de nous était reçu, logé, choyé au palais, comme un grand prince.
C'est au milieu des plaisirs de la cour, et au moment où je pensais le moins à mes occupations, que je fus mandé auprès de la reine de Naples, Caroline Murât, et du prince de Neuchatel qui accompagnaient la nouvelle impératrice. Ils me chargeaient d'un message pour l'Empereur; et. avant le jour, je roulais dans les nuages de poussière, avec six chevaux de poste, qui emportaient vers la France le
billet de la reine et mes regrets. C'était le 20 mars ; je ne l'ai pas oublié.
Le prince de Bauveau, chambellan de Napoléon, l'un des nobles de l'ancienne cour ralliés à l'Empereur, portait une lettre de l'Impératrice. Je le rejoignis à Strasbourg; nous fîmes route ensemble, et nous arrivâmes à Gompiègne, où l'Empereur attendait sa nouvelle épouse. L'Empereur reçut le prince dans le salon avec une haute distinction, après quoi il m'emmena dans son cabinet.
Là, il perdit son air majestueux, et se livrant à la gaieté la plus vive, il me fit raconter toutes les fêtes de Vienne, de Munich, de Stuttgard. Il se fit apporter le portrait de l'Impératrice et me questionna sur toutes les parties do la ressemblance. Je lui montrai alors le profil que j'avais dessiné, et, de suilc. il s'écria : « Ah! c'est bien la lèvre autrichienne des Habsbourg », dont il me montra les médailles; puis, il me fit placer à côté de lui, et se penchant sur la table où était la lampe il se prit à examiner ce portrait dont il paraissait être amoureux. Il me demanda si je le trouvais ressemblant, s'il n'était pas ilatté? «Etles yeux sont-ils comme cela... de quel bleu?... le nez n'est-il pas plus petit?... » Il répéta : « C'est bien la lèvre autrichienne, n'est-ce pas?... » en avançant lui-même un peu les lèvres. « Plait-clle au premier abord, son sourire est-il spirituel? est-elle bien grande comme cela? » en portant la main à sa hauteur;... « a-t-elle de cela?... et de cela? dites, dites, dites tout... —
Mais oui. Sire. » etc.. etc. Alors, après s'être frotté les mains, comme un homme heureux... « Comment étaient les fêtes de Vienne? J'espère que celles que nous lui donnerons lui plairont davantage... Ce sera neuf pour elle. Nous avons de quoi la surprendre. Ah! il n'y a que la France pour le bon goût... Et le roi de Wurtemberg a donc fait de belles choses? 11 est grand dans ses manières; il fait le petit Louis XIV. Il se ruinera. Le mariage paraît donc leur faire grand plaisir en Allemagne? » Sa Majesté (lait d'une humeur charmante, et se plaisait à me faire beaucoup d'autres questions, qui annonçaient son impatience de voir l'Impératrice , lorsqu'on vint nous interrompre, pour annoncer à l'Empereur que le feu venait de prendre à une aile du château, et il me congédia.
Quelques jours après, les vœux de l'Empereur furent comblés par l'arrivée de l'Impératrice; il fit plusieurs lieues à cheval, sans escorte, pour aller audevant d'elle. D'aussi loin qu'il aperçut les voitures, il prit le galop, et sautant à la portière du carrosse, il se la fit ouvrir, et se précipita dans les bras de son épouse, ce qui causa à la Princesse la singulière surprise d'être tendrement caressée, avant qu'on eut pu lui dire quel était le téméraire qui l'embrassait ainsi.
En arrivant à Paris, j'étais un peu fatigué de fêtes . et je trouvai du bonheur à m'en délasser avec nies pinceaux. Je ne pris même, à toutes les cérémonies qui se succédèrent, que la pari inévitable dans ma
position. Le mariage civil du couple impérial se fit en grande pompe, à Saint-Cloud, le 1er avril, et je me rappelle que quelques-uns de nos vieux opposants, à l'idée de ce mariage, m'exprimèrent tout bas la crainte que ce jour des malignes tromperies du 1er avril ne fût d'un mauvais augure pour l'avenir.
L'Empereur était en costume impérial, et l'Impératrice portait sur sa tête la couronne montée en diamants.
Après la cérémonie du mariage civil , il y eut un grand repas, et le soir grande illumination.
Le 2 avril , et par un soleil admirable qui succédait à une nuit de tempête, le grand salon du Louvre avait été érigé, béni et décoré en chapelle pour la célébration du mariage religieux. Les augustes mariés y arrivèrent par la grande galerie du Louvre, garnie à droite et à gauche, dans toute sa longueur, d'estrades contenant plusieurs rangées de dames en grande parure. Il serait difficile à l'imagination d'en rêver le brillant coup d'œil : c'est ce que j'ai vu de plus surprenant. Des escaliers avaient été préparés sur les quais et sur le Carrousel, pour assurer des débouchés faciles aux nombreux invités de cette fête.
Le soir, une nuit calme et très noire sembla rendre encore plus éclatante la lumière des millions de pots à feu, verres de couleur, lampions et feux de Bengale, qui dessinaient la forme et les ornements de tous les édifices, et les arcades des ponts. Un temple de l'hymen brillait dans les airs, à une grande hauteur, au-
dessus des tours de Notre-Dame, et la vaste étendue de Paris, ainsi éclairée, était comme une mer de feu dont la Seine répétait les clartés. La place de la Concorde surtout était le point le plus extraordinaire par la richesse des monuments illuminés qui l'entouraient. Les Champs-Elysées étaient couverts d'orchestres, de danses et de spectacles divers. Au retour du jour, il ne restait de cette nuit que des souvenirs.
Ce jour du 2 avril fut marqué par une innovation heureuse. Depuis des siècles, l'usage adopté à Paris . dans les réjouissances publiques, était d'avoir des fontaines où le vin coulait abondamment, et des tribunes du haut desquelles on jetait au peuple de nombreux comestibles. Ces fontaines et ces tribunes , assaillies par la foule , étaient toujours le théâtre des scènes les plus abrutissantes , où l'abondance n'existait que pour les plus forts, et où les plus faibles étaient souvent roulés dans la poussière, à côté d'hommes ivres-morts que l'on foulait aux pieds. Ce spectacle ignoble de vases brisés et d'hommes souillés de vin, avait été longtemps l'indispensable ornement des fêtes publiques.
Mais l'Empereur qui sentait en lui les moyens de relever les mœurs de la nation, voulut que ses largesses , étendues même sur une plus grande échelle . fussent répandues de manière à en écarter tout aspect de désordre et de brutale grossièreté. Il ordonna que des aliments confortables fussent portés au domicile des indigents, et que le peuple reçût des bil-
lets dune loterie dont les milliers de lots seraient des pâtés, des jambons, des pains, etc., etc., et par personne un litre de vin. Cette distribution fut faite avec un ordre parfait et assez promptement; bien peu de liquide fut perdu, et je n'ai vu chanceler que quelques-uns de ceux qui, n'ayant pas apporté de vase, avaient bu tout d'un trait le lot qu'ils avaient gagné.
Le panorama de Wagram s'avançait, et je fus chargé d'y tracer le mouvement des troupes. Déjà j'étais classé à Paris comme le peintre historien de nos campagnes, et je recueillais les affectueux conseils de nos célébrités, principalement de David. N'ayant pas, comme tant d'autres, à faire de la peinture pour pourvoir aux besoins de la journée, la crainte d'entrer dans trop de détails ne m'arrêtait jamais. Un jour, je m'en excusais, en regrettant d'avoir mis trop de temps à mon travail , et David , pour me rassurer, me répondit : « Ce qui est fait vite est bientôt vu et ne supporte pas un long examen. »
La garde impériale voulut à son tour donner une fête à l'Impératrice. La vaste étendue du Champde-Mars, le palais de l'Ecole-Militaire et ses cours immenses étaient occupées par toutes les parties de la fête. Le grand balcon et les appartements du palais étaient richement décorés pour recevoir l'Empereur et la cour, et leur faire voir, avant la fin du jour, le spectacle très animé des courses de char, et d'un grand nombre de chevaux, réunis |>ar pelotons, disputant des prix, que les élégants cavaliers venaient
recevoir des mains de l'Impératrice. Des jeux équestres de toute espèce, des carrousels avaient lieu depuis quelques heures pour intéresser la foule. Ensuite, des ballons furent lancés à une grande hauteur, à laquelle on les vit avec plaisir recevoir une seconde fois les derniers rayons du soleil qui déjà nous avait laissés dans le crépuscule. L'air était Iranquille el ces ballons planaient sur nos têtes. Alors, Mme Blanchard, la célèbre aéronaute, recevant le signal du départ, fit trancher les liens qui retenaient son immense ballon, richement décoré de devises et d'allégories; elle s'éleva majestueusement dans l'air, el ; en montant, elle répandait à pleines mains, sur les nombreux spectateurs , des corbeilles de fleurs et des milliers de légers tissus de soie . des écharpes , des fichus, des mouchoirs, qui se développaient en tombant et simulaient autant de flammes de mille couleurs. Rien ne peut être comparé à la joyeuse agitation de la foule, pour recevoir ces gracieux présents qui devaient lui servir de parure. La nuit fut bientôt arrivée: et ces mêmes ballons, que l'air tranquille laissait planer sur nos têtes, allumèrent des artifices qui représentaient de lumineux météores embrasant le ciel dans une grande étendue, et qui retombaient avec lenteur sur nous en pluie d'or. Le sexe, la figure gracieuse et le courage de la jeune aéronaute , avaient excité un vif intérêt, et l'on trembla pour elle lorsque l'on comprit le danger que courait son ballon, qui pouvait s'enflammer au moment où elle
allumait tous ces feux d'artifice. Par bonheur, la terrible catastrophe qui devait un jour la précipiter d'une hauteur plus grande que celle des nuages et la tuer sur un des toits de Paris, n'eut pas lieu dans cette circonstance.
Après ce beau spectacle de feux descendant du ciel , le maréchal Bessières , président de la fête , vint prier l'Impératrice, en lui offrant la baguette d'or de Médée, d'être la magicienne qui allait, en touchant le dragon précurseur de l'incendie, faire briller les palais de la féerie.
De grands éclats de gaieté se firent entendre tout à coup autour d'elle. L'Empereur et tous ses guerriers qui l'entouraient rirent jusqu'aux larmes, en voyant l'hésitation timide et craintive avec laquelle cette jeune princesse reçut la terrible prière de mettre le feu à un dragon , qui pouvait faire une détonation semblable à celle d'un canon. L'Empereur insista cependant, et dirigea sa main tremblante; elle ferma les yeux, et ne les rouvrit que pour voir un dragon magnifique, partant du balcon comme la foudre, pour aller, au milieu du Champ-de-Mars , porter sa flamme successivement aux plus belles décorations pyrotechniques que l'on ait jamais produites : des temples, des palais, des allégories, des vers, des devises en feux de couleurs, des pluies continuelles de feux et d'étoiles, des gerbes brillantes et un volcan, qui éclairaient, comme en plein jour, six cent mille personnes attirées sur les talus du Champ-de
Mars... Il était onze heures, lorsque l'on put descendre aux salons préparés pour la danse.
Les cours du palais étaient transformées en salles magnifiques , destinées au bal et au banquet. Les décorations en étaient martiales et élégantes. Tout ce qu'il y avait de plus brillant à Paris y était invité, et l'ordre ne cessa d'y régner.
Jusque-là, toutes mes soirées s'étaient joyeusement passées au bal. chez le comte Daru, chez les ministres , et mes journées laborieusement employées à mes travaux de peintre , que les plus honorables visiteurs venaient encourager. Le prince Eugène, le prince et la princesse de Wagram, les princesses Jablononska, Sapieha, etc., etc., étaient au nombre des personnes qui me témoignaient le plus d'intérêt, et ma gratitude se plaît à consigner ici leurs noms.
Enfin, arriva la fête préparée par le prince de Schvartzemberg, pour célébrer l'auguste mariage, auquel il avait puissamment contribué. Son hôtel, situé dans la rue du Montblanc aujourd'hui rue de la Chausssée-d'Antin . était au milieu d'un fort beau jardin , dans lequel on avait imité plusieurs des sites où la jeune Impératrice avait passé son enfance. Tous les artistes-danseurs de l'Opéra, dans les costumes autrichiens de ces localités, représentaient des scènes de ses premières années. Cette attention délicate rendit la première partie de la fête délicieuse pour l'Impératrice, qui en fut touchée.
Pour recevoir les douze à quinze cents invités , le prince avait fait construire une grande salle en planches , richement décorée de glaces , de fleurs , de peintures, de draperies, et d'un luminaire immense. Depuis plus d'une heure, le bal était en grande activité, et l'on dansait une écossaise, quoique la chaleur fût étouffante. L'Impératrice, la reine de Naples, la reine de Westphalie, la princesse Borghèse, la princesse de Schvartzemberg. belle-sœur de l'ambassadeur, ses filles et cent autres dames, étaient très occupées de figurer à cette danse animée, lorsqu'une bougie d'un des lustres près de la porte du jardin vinl à couler et mit le feu à la draperie. M. le colonel de Tropl triant s'élança d'un bond pour l'arracher. Ce mouvement brusque de la draperie étendit la flamme, et en moins de trois secondes, dans cette salle peinte à l'alcool pour la faire sécher plus promptement, et fort échauffée par le soleil de juillet, mais bien plus encore par la quantité considérable de bougies, la llamme s'étendit d'un bout à l'autre du plafond avec la rapidité de l'éclair et le bruit d'un roulement de tonnerre. Tous les assistants furent à l'instant même sous une voûte de feu.
Dès que l'Empereur eut jugé l'impossibilité de l'éteindre, il prit avec calme la main de l'Impératrice et la conduisit hors du jardin. Chacun imita son sangfroid, et personne ne jeta un cri; plusieurs danseurs même ne savaient encore à quoi attribuer l'augmentation de lumière et de chaleur, et chacun d'abord se
dirigeait, sans courir, vers l'issue du jardin, croyant avoir le temps d'éviter le danger. Cependant, en quelques secondes, la chaleur devint insupportable; on pressa le pas et Ton marcha sur les robes, ce qui occasionna un encombrement de personnes renversées sur les marches du jardin. Des lambeaux enflammés, tombés en même temps du plafond, brûlaient les épaules et la coiffure des dames; les hommes, même les plus forts, étaient entraînés dans la chute , et leurs vêlements prenaient l'eu. Cette réunion de personnes embrasées était affreuse à voir. J'avais pu sortir facilement des premiers , en dirigeant la comtesse Sandizelle etMmede Mathis, qui n'eurent aucun accident, et je revins à la porte du salon pour arracher des victimes au fléau qui les dévorait. Une des premières que je pus entraîner fut le malheureux prince Kourakin , ambassadeur de Russie, qui était dans un état horrible : une de ses mains dépouillée et ensanglantée s'appuya sur ma poitrine et y laissa toute son empreinte. Sous son corps gisaient plusieurs dames à demi-brûlées; on les arrachait avec peine, du milieu des flammes, où les épées des hommes accrochaient les vêtements et gênaient la délivrance. De toute part, des cris déchirants de douleur et de désespoir étaient jetés par des mères appelant leurs filles, des maris leurs femmes. Le jardin, ('-claire comme en plein jour. lui à l'instant même rempli de personnes se cherchant à grands cris, et fuyant le brasier pour éteindre leurs vêlements. Deux mères, la princesse de Sehvarlzcm-
iO MÉMOIRES DU GÉNÉRAL LEJEUNE.
berget la princesse de Layen. poussées par l'héroïsme de la tendresse maternelle . ne trouvant pas leurs filles dans le jardin, se précipitèrent sous les flammes pour les chercher dans le salon embrasé; la voûte s'écroula sur elles . et la princesse de Layen, seule , put en sortir pour mourir une heure après. La princesse de Schvartzemberg , perdue pour tout le monde dans cet affreux moment, ne fut retrouvée et reconnue qu'à ses diamants dans les cendres de l'incendie ; son corps était si défiguré qu'on ne put la reconnaître qu'à ses parures. Son diadème s'était fondu par la chaleur et sa monture d'argent, en fondant, avait laissé sa trace en creux sur le crâne. Plusieurs dames moururent dans la même nuit, et d'autres longtemps après, dans des souffrances affreuses. Les hommes, un peu mieux garantis par leurs vêtements, eurent un peu moins à souffrir. Le prince Kourakin, l'un des plus maltraités, fut plus de six mois à se rétablir, et Mme la comtesse Durosnel ne s'en releva que plus d'un an après.
Dès que l'Empereur eut remis l'Impératrice dans sa voiture , il revint en toute hâte donner ses soins aux victimes du désastre, et il y resta jusqu'au jour, continuellement occupé à diriger les secours.
Au nombre des victimes , se trouva une dame , que mon ami, M. le colonel Bontemps, et moi, parvînmes à arracher à l'incendie sur l'escalier du jardin. Tout son corps était une plaie déchirante à voir; elle en supportait la douleur avec un courage extraordinaire, mais ne pouvait être ni emportée dans les bras,
MKMOIP.ES DU GENERAL LE JEUNE. il
ni placée dans une voiture. Nous la soutînmes de droite et de gauche sous les aisselles, la seule place qui ne fût pas entamée par le feu, et nous parvînmes ainsi jusqu'à sa demeure, rue Royale, avant fait bien difficilement un assez long trajet. L'un de ses gens courut chercher un médecin; et, en attendant son arrivée, très incertaine à cette heure avancée de la nuit, mon ami eut l'heureuse idée de se l'aire donner de l'huile d'olive, un blanc d'ceuf et de l'eau fraîche; de faire battre le tout ensemble, de tremper des compresses dans ce Uniment . et d'en imbiber et couvrir les brûlures. Lorsque le docteur arriva, longtemps après notre départ, il assura qu'il n'aurait pas pu mieux faire. Ce traitement fut continué , et. en effet, au bout de six semaines . celle dame était parfaitement rétablie; elle se trouvait être l'épouse, nouvellement mariée, d'un de nos meilleurs amis, M. Prévost, chef de division de la guerre.
Dix personnes étaient mortes des suites de l'incendie, et une centaine d'autres en furent très maltraitées. La désolation fut grande dans Paris lorsqu'on apprit cet événement; et tous nos vieux officiers, qui avaient été désolés du mariage de l'Empereur avec la fille du plus constant ennemi delà France, ne manquèrent pas de comparer ce triste présage pour l'avenir, à la terrible soirée du mariage de Louis XVI, où trois mille personnes furent écrasées ou blessées sur la place Louis XV.