CHAPITRE XII
Un article du Moniteur. — Ukase de l'empereur de Russie. — Mission donnée par l'empereur Napoléon.
— Général D... à Burgos. — Le roi Joseph à Madrid.
— Grenade. — Cordoue. — Séville. — Bataille de Chiclana, devant Cadix. — Maréchal Victor, à Santa- Maria. — Maréchal Soult, à Séville.
Un soir, à Paris, le 14 février, me trouvant à un grand bal déguisé, chez le prince Cambacérès, archichancelier de l'Empire, un domino noir, des plus simples et de moyenne taille, se trouvant près de moi, fixa ses yeux sur les miens, posa sa main sur mon liras pour attirer mon attention, et fit, avec l'index de l'autre main, le signe du silence, en me disant assez bas, mais sans déguiser sa voix: « Chut, vous vous rendrez demain aux Tuileries, à dix heures, l'Empereur veut vous parler. » Je m'inclinai respectueusement, et je ne répondis que par un signe affirmatif. Le domino noir, qui était le prince Berthier, rentra dans la foule animée de plaisir, où je le laissai se perdre. J'étais très désireux de savoir ce que l'Em-
pereur pouvait vouloir de moi; cependant je passai fort gaiement le reste de cette nuit de folies, après quoi je fus exael au rendez-vous.
Le L5, à l'heure qui m'avail été fixée, l'aide de camp de service m'introduisit dans le cabinet de l'Empereur, où Napoléon, en uniforme et prêt à sortir, me dit : « Il y a longtemps que je n'ai vu l'Es- « pagne; j'en reçois difficilement des nouvelles; par- « tez pour aller trouver mon frère. Rappelez-lui « qu'avec les forces que j'ai mises à ses ordres, il doit « me seconder énergiquement. Insislez sur ce point. « Informez-vous des dispositions du pays et des « besoins de l'armée. Voyez les troupes; voyez le « maréchal Soult, les maréchaux, les généraux. Dites « à Dorsenne, à Burgos, de se défier de N. N... Il de- « vra rendre compte au duc d'Istrie de ce qu'il ap- « prendra. Vous irez à Grenade, vous verrez l'armée « de Sébastiani ; vous direz à ce général de faire trans- « porter le plus qu'il pourra de mercure des mines « d'Almaden, dans les magasins de Malaga. J'envoie « exprès une frégate à Malaga pour chercher ce merce cure, dont la France commence à manquer. L'on « mettra tout le secret possible dans cette opération, « pour que la croisière anglaise ne gêne pas le re- « tour. Visitez l'arsenal de Séville; pressez le siège « de Cadix. Voyez tout en détail, personnel etmaté- « riel; prenez note de tout, revenez sans perdre de ■ temps, et faites que je croie avoir vu lorsque je « vous aurai parlé. Passez au Luxembourg prendre
« les commissions de ma belle-sœur pour son mari, « et partez de suite. Berthier vous donnera ses dépê- « ches. » Puis, en me congédiant, l'Empereur ajouta gracieusement : « Allez-y chercher vos étoiles. »
Je pris, comme il le désirait, congé de la reine d'Espagne, ange de bonté et de bienfaisance, qui me fit amener ses jolis enfants pour que je pusse en parler au roi. J'allai recevoir les ordres du prince major-général ; je remplis d'or la ceinture de mon valet de chambre Williams; j'amenai le fils d'un de mes amis, que j'allais installer dans une bonne place, àBurgos. J'étais bien portant, bien reposé de la guerre, presque fatigué de la paix et des plaisirs. Mes préparatifs furent bientôt faits ; et le soir même je partis.
A Bayonne, je laissai ma voiture pour continuer mon voyage à cheval, sur les excellents bidets de poste, que l'on trouve par toute l'Espagne. Le baron de Soulages et M. Clouet, deux de mes amis, officiers du génie, retournant vers le maréchal Ney, voulurent m'accompagner, et notre petite cavalcade prit la route de Madrid. Jusqu'à Tolosa, le pays était tranquille et la route assez sûre ; mais au delà, les postillons nous avertissaient à chaque relais des dangers dont nous étions menacés. Nous ne tardâmes pas à en être convaincus par les coups de fusil que nous tirèrent des hommes de la bande de Mina. En arrivant à Paucorbo, vers l'endroit où la route se trouve entre d'immenses rochers à pic, au pied desquels un ruisseau s'est ouvert un passage étroit, qui ressemble à
celui des portes de fer ou mémo de l'enfer, tant l'aspect en est sauvage et formidable, une vingtaine de guérillas, de la bande des chefs qu'on appelait les frères Bourbons, embusqués dans les rochers', furent surpris par la célérité de noire marche, et ne purent nous tirer que chacun leur coup de fusil sans nous atteindre. Plusieurs autres bandes rendaient les abords de Vittoria très dangereux, et l'on n'y arrivait qu'avec de fortes escortes. Ce n'était plus cette belle route, ce camino /-m/ qui, deux ans auparavant, étaitjonché de fleurs et ombragé de mille rameaux de lauriers arrangés en arcs de triomphe, près desquels les habitants de la contrée, enthousiastes et passionnés pour un libérateur, allaient attendre le passage de l'Empereur. Maintenant, la route était triste et déserte. Partout des débris de chariots, des lambeaux de vêtements, des ossements humains sans sépulture, des corps de chevaux déchirés par des vautours et infectant les passants. De loin en loin, des guérillas ou paysans, pris les armes à la main, étaient pendus aux arbres, et l'on voyait flotter au vent leurs cadavres.
C'est avec des sentiments pénibles de prudence et d'inquiétude, que nous arrivâmes à Vittoria. Le général Joseph Cafifarelli, aide de camp de l'Empereur, nous fît l'accueille plus bienveillant dans cette ville, où il était aimé et respecté. J'y laissai mes compagnons de voyage, et il me donna une forte escorte pour continuer ma route.
Ces escortes, qu'il fallait attendre ou faire reposer
à chaque relais, et avec lesquelles on ne marchait qu'au pas de route, contrariaient toujours l'impatience que j'avais d'arriver. Lorsque les renseignements sur le pays me laissaient espérer un peu de sécurité , je partais au galop, sans attendre l'escorte, afin que les espions de l'ennemi n'eussent pas le temps de signaler mon passage , et cette hardiesse me réussissait presque toujours. J'arrivai sans accident à Burgos, où je descendis chez le général Dorsenne commandant une des divisions de la garde impériale. Le comte Dorsenne se préparait à donner une fête, une loterie, un grand bal aux dames de la ville, et se trouvait depuis une heure entre les mains de son coiffeur, qui n'avait encore bouclé que la moitié de sa belle chevelure noire, lorsqu'il me reçut à bras ouverts, en me demandant la permission de continuer sa toilette. 11 me fit mille questions sur nos amis de Paris, et me demanda ensuite si l'Empereur m'avait dit quelque chose pour lui. « Oui, répondis-je, je vous le dirai plus tard. — Dites, dites. — Non, lui dis-je, en indiquant de l'œil le valet de chambre dont je voyais les yeux briller et l'oreille s'approcher pour ne pas perdre un mot de ce qu'il allait entendre; non, non, j'attendrai que vous ayez fini. — Ah ! répliqua le général, vous pouvez parler devant lui; c'est un homme sûr. » Je savais qu'au moyen de ces hommes sûrs, qui trompaient notre aveugle confiance, l'ennemi riait partout informé promptement de nos démarches, et je repondis au général : « Non, l'objet est sérieux.
— C'est ('gai, dites toujours. » Alors je répondis : « Je dois n'en parler qu'à vous ; vous le lui redirez ensuite, si vous le jugez à propos. » Celte observation, faite sérieusement, le surprit, et, fort à regret, il fit éloigner le coiffeur. Je lui lis connaître alors les intentions de l'Empereur, et combien l'armée avait à souffrir des indiscrets dont ses généraux étaient entourés à leur insu. Je passai la nuit, cbez le comte Dorsenne, à un bal, où ne se trouvaient plus les mêmes personnes que j'avais connues deux ans auparavant, et que l'émigration avait éloignées; puis, au lieu de rester, comme l'on m'y conviait, je partis patprécaution, au moment où ebacun me croyait endormi.
Plus j'avançais dans ce malheureux pays, et plus les causes d'inquiétude étaient fréquentes. Partout, on me disait : hier, ou tel jour, on a assassiné ici tel courrier, telle escorte... Passons vite; détions-nous de ce bois, de cette plaine, etc.. C'est ainsi que j'arrivai à Yalladolid. où se trouvait le général Kellerman. 11 était plus dangereux encore de partir de celle ville que d'y arriver, tant l'espionnage des Espagnols était bien organisé en faveur des bandes nombreuses de guérillas qui entouraient Valladolid. Je trouvai difficilement un postillon qui osât s'exposer au danger de ces rencontres; et ce ne fut qu'à la vue de deux cents soldats suisses que l'on me donna pour escorte, qu'un jeune garçon consentit à m'accompagner pour ramener les chevaux à la poste.
En arrivant à Valsequillas, nous trouvâmes le bourgdans le grand désordre d'un combat qu'un de nos bataillons venait d'y livrer, pour défendre une colonne de prisonniers contre une troupe de guérillas qui cherchaient à les délivrer. Le bataillon, embarrassé, harcelé dans sa marche, était obligé de rétrograder sur Olmedo, pour ne pas perdre ses prisonniers. Mes soldats suisses étaient déjà très fatigués; cependant, les trouvant de bonne volonté, je payai largement le pain et le vin qu'on put leur procurer sans perte de temps, afin de les mettre en état de poursuivre et de placer entre deux feux la guérilla qui combattait en avant de nous, et laissait sur la route quelques-uns de ses blessés. Ces insurgés, assez nombreux pour repousser un bataillon . auraient pu se retourner et nous écraser ; mais Dieu ne leur donna pas la hardiesse de l'essayer; et, du plus loin qu'ils aperçurent nos deux cents baïonnettes, qui brillaient en ^'avançant au pas de charge, ils se séparèrent et s'enfuirent en désordre dans toutes les directions, comme des oiseaux effrayés. En entrant à Olmedo. chacun accourut pour nous embrasser comme autant de libérateurs, et nous féliciter d'avoir échappé au danger imminent que nous venions de braver. Le lendemain, les suisses retournèrent a leur garnison, en renforçant le bataillon qui escortait les prisonniers; et moi. présumant que les guérillas de la veille ne seraient pas encore sorties des retraites où elles s'étaient réfugiées, et que j'avais quelque chance de
MEMOIRES DU GENERAL LEJEUNE. i9
trouver le chemin libre, je partis avec un seul postillon et mon fidèle Williams, qui tremblait de tout son cœur pour sa personne et pour sa ceinture. Nous traversâmes comme le venl les longues plaines qui conduisent à Coca. A peu de distance de ce bourg, j'aperçus les ruines admirables du vaste palais mauresque de quelque riche sultan. Je voulus m'en approcher pour les mieux voir en passant, mais mon guide m'arrêta en me disant ce proverbe espagnol si bien appliqué aux mœurs de son pays : « Pour attraper les mouches, l'araignée se cache dans les ruines! » Il me pressa vivement, au contraire, de m'en éloigner. Il avait l'œil aux aguets ; je n'étais pas non plus sans inquiétude, et c'était par prudence que je me hasardais à traverser en plein jour les lieux favorables aux embuscades, parce que j'étais informé que les guérillas les abandonnaient quelquefois pour aller faire la sieste au loin, et éviter d'y être euxmêmes surpris. C'est ainsi que j'arrivai, avant la nuit, à Ségovie.
Ici. je trouvai, pour commandant français de la province, le vieux comte de T... Cet aimable vieillard, frisé, poudré, comme l'étaient les généraux de Louis XVI, avait fait les guerres d'Amérique. Il avait reçu le gouvernement de la province de Ségovie. où il trouvait un grand bonheur à fêter ceux des Français qui pouvaient arriver jusqu'à lui. Il me combla de politesses et d'offres de service. Malheureusement, je savais que l'aimable général vivait, comme un
enfant, sous la loi d'une belle Piémontaise. Cette marquise, exerçait un souverain empire sur ce vieil officier, pour être en position de le mieux trahir, en informant son jeune et beau Don P..., chef des bandes qui entouraient la ville. Don P..., au moyen de cet avis, enlevait presque tous les courriers et les convois, malgré leurs escortes. Je feignis donc de vouloir rester plusieurs jours en si gracieuse compagnie, pour voir les établissements, le bel aqueduc romain, admirablement conservé, qui sert encore à la ville, et les autres monuments de cette ancienne cité. Je passai la soirée chez l'heureux couple avec les officiers, et je partis à l'improviste, avant le jour, sans escorte, pour traverser les dangereux passages de Fonda-San- Raphaël, et des montag'nes du Guadarrama, presque toujours occupés par les brigands. J'eus encore une fois le bonheur d'échapper; et j'arrivai à Madrid le 5 mars, sans avoir fait d'autre rencontre que celle de nombreux vautours perchés sur les bords de la route, où ils attendaient paisiblement la proie que leur apprêtait chaque jour une guerre qui semblait faite à leur profit. En me pressant, je mis onze jours pour aller de Bayonne à Madrid, lorsque, trois ans auparavant, j'avais fait le même trajet en quarante heures.
Je descendis chez le général Belliard, chef d'état-major duroi Joseph. Jeme rendis au palais royal, où je lus immédiatement introduit chez le Roi. Ce prince, dont la belle figure exprimait toutes les aimables qualités
du cœur et de l'esprit, m'avait toujours comblé de bontés, et me fil l'honneur de me recevoir comme un ami. Je ne me doutais pas que je deviendrais son aeveu quelques années plus tard.
Après que Sa Majesté eut reçu les nouvelles que je lui apportais de Paris, elle me prit à l'écart, et là, se promenant seul avec moi dans une grande galerie, le roi me fit le tableau le plus affligeant de sa position. « Elle est insoutenable, me dit-il. Je voudrais faire le bonheur du peuple espagnol que mon frère me donne à gouverner; je cherche à le rendre propice aux vœux de l'Empereur, mais tout contrarie mes efforts. Le trésor est épuisé, la dette est immense. Ici la misère est extrême et le mécontentement s'en accroît. Pour m'assurer des amis, j'ai fait des largesses, et c'est pour des ingrats qui ont aussitôt passé àl'ennemi avec les mains pleines. La protection dont je veux couvrir mes Espagnols ne les garantit contre aucune vexation: il s'ensuit que je ne puis tirer d'eux aucun appui, (les désordres sont les causes des lenteurs dont l'Empereur me fait exprimer son mécontentement. » Ensuite, le Pioi, avec le sentiment du plus profond chagrin , me donna le nom de ceux dont il avait à se plaindre, et le détail des actes de désobéissance qui l'affligeaient le plus. « Mes bons Espagnols sont irrités, et le nombre des guérillas qui désolent le pays jusqu'à nos portes augmente tous les jours. Les belles provinces de l'Andalousie s'étaient soumises volontiers; aujourd'hui, elles sont maltraitées. Je souffre
plus que je ne puis le dire de cette situation. La misère et la famine vont réduire mes bons Espagnols au désespoir. Ne pouvant les gouverner selon le vœu de mon cœur, je suis réduit à les laisser souffrir. Cependant, je ne veux pas abdiquer; je n'abdiquerai point. J'adoucirai, autant que possible, le sort des Espagnols, et je resterai fidèle et dévoué à l'Empereur, à qui je dois tout. Mais, hâtez-vous, je vous en conjure, de lui porter ces tristes détails, et de lui faire connaître la position affreuse dans laquelle vous m'avez trouvé. Assurez bien mon frère que sa présence seule peut ici tout rétablir; je le supplie d'y revenir. » Je fis observer au Roi que la France était, pour le moment, trop occupée de la délivrance prochaine de l'Impératrice, pour que l'Empereur pût la quitter, et que l'on ne devait pas espérer qu'il pût venir de sitôt; que j'avais moi-même à continuer mon voyage pour achever ma mission , et que je ne pourrais me rendre aux désirs du Roi, qu'après avoir eu l'honneur de le voir en repassant par Madrid. Sa Majesté m'exprima le vif regret de ne pouvoir écrire à son frère ces détails, qui rendraient sa position pire encore si de tels écrits étaient interceptés en route, et me fit promettre de presser mon retour.
Plusieurs personnages que j'allai voir, et ceux même que l'on appelait les Josephinos (les amis de Joseph), ajoutèrent, aux détails que je venais de recevoir, plusieurs confidences qui ne me laissèrent ignorer aucune des causes des malheurs du pays.
« Vos généraux, me dit-on. sont jeunes, beaux et couverts de gloire; ils plaisent à nos dames, et nous voyons se reproduire sous leur commandement tous les désordres de galanterie qui nous ont provoqués à la révolte contre Don Godoy et contre Charles IV. Personne ne méconnaît les aimables qualités, le bon vouloir du Roi; chacun apprécie les bienfaits que l'on doit attendre de la constitution de France qu'il nous apporte. Le peuple, en parlant du roi, dit, dans son langage piquant : ce prime étranger est bon; il nous aime, et nous gouverne comme pour rester avec nous; son aménité nous plaît; sa figure est belle et respectable; nous l'aimons déjà, mais nous n'osons pas nous y attacher, car il a l'air de vouloir partir et bientôt nous abandonner. La crainte des terribles réactions dont nous sommes menacés par la junte de Cadix, glace le courage des Espagnols qui servent loyalement la cause de Don Joseph : les uns se battent en désespérés, les autres jettent lias les armes à la première rencontre. Ces braves gens serviraient l'Empereur à merveille ailleurs que dans leur pays, divisé par l'esprit de parti. » D'autres confidences me niellaient au courant de ce que l'on savait à Madrid de l'armée. « Les troupes françaises que nous avons en Espagne, me disait-on, sont d'une valeur à toute épreuve, elles se sont bien aguerries à la poursuite des guérillas. Les troupes étrangères qui servent ici dans l'armée ne le cèdent en rien aux Français, pour le courage et l'adresse guerrière. Nous pouvons
y remarquer, entre autres, le régiment d'infanterie de Nassau. Les Polonais sont terribles par leur intrépidité. Les Badois sont aussi très braves , et leur conduite est humaine et régulière. Malheureusement, le dégoût qu'ils éprouvent à venir au loin servir une cause qui n'intéresse point les Allemands, les dispose à n'envoyer en Espagne, au lieu de conscrits, que des hommes achetés dans la lie du peuple de leur pays. Ces remplaçants apportent ici leur vices, l'indiscipline, et beaucoup désertent à l'ennemi. Ceux qui nous restent, sont indignés des traitements inhumains que leur font éprouver les guérillas lorsqu'ils tombent en leurs mains, et ils exercent à leur tour, sur ces bandits , les plus cruelles représailles. Cette guerre, me disait-on, en a pris un caractère atroce que l'on pourrait lui ôter, si, au lieu de punir de mort les insurgés pris les armes à la main, on se bornait à les exporter en France, ou plutôt à faire, après chaque bataille, un échange de prisonniers. Un grand nombre de nos soldats meurent de misère sur les pontons de Cadix; ces échanges leur sauveraient la vie, et les replaceraient dans nos rangs avec plus d'ardeur que jamais pour les défendre. On m'apprit aussi que le noyau de toutes ces bandes de guérillas n'était composé que de voleurs échappés des bagnes, se décorant du titre de factieux, et se réunissant aux contrebandiers, qui prenaient pour chef le plus hardi d'entre eux. Ces bandes recevaient tous les déserteurs des deux armées, auxquels cette vie nomade et san-
guinaire, el le pillage, plaisaient plus que la vie régulière et disciplinée des camps, o
C'est avec ces informations peu satisfaisantes que je quittai Madrid le 7 mars, pour m'acheminer vers l'Andalousie. Cette fois encore, je partis sans escorte, et dans quelques passages on me tira des coups de fusil. Deux fois mon guide me fit remarquer, au loin, derrière moi. la poussière d'une douzaine de chevaux qui galopaient à ma poursuite. Je ne parvins à leur échapper qu'en me détournant de la station de poste pour la dépasser et la doubler. C'est en me pressant ainsi, que je pus seulement entrevoir, entre Ocana et Mora . le champ de bataille d'Almonacilde, que je trouvai encore couvert de débris; c'est à peine si j'eus, à Mançanarez, chez le général Lorges, et à Santa-Cruz, le temps de goûter le vin si renommé de Val-de-Penas. dont je traversais la belle contrée rocheuse et pittoresque.
L'on me donna une forte escorte pour traverser les étroits passages, si richement boisés de la Sierra- Morena. Tandis que mes soldats étudiaient le terrain el s'avançaient avec précaution pour n'être pas surpris dans ces défilés où la route était jalonnée par plusieurs brigands pendus aux arbres, j'admirais ces beaux accidents géologiques des montagnes, qui ressemblent à celles des Pyrénées, mais qui paraissent plus riches encore parce qu'elles ne sont pas dégarnies de leurs forêts antiques. L'on me fit considérer, comme une preuve de ma bonne fortune.
d'être arrivé jusqu'au sommet sans avoir été attaqué. A Andujar, je pris la route de Grenade par Jaén , où je trouvai le colonel Tinseau qui venait de battre le corps du général Black. Je continuai ensuite à travers des contrées désertes, où l'on fait quelquefois douze lieues sans trouver une chaumière, et sur un sol fertile qui n'attend que la culture. J'aurais remarqué désagréablement l'incommodité de la pluie torrentielle qui m'inonda toute la journée du 12, sans un déplaisir plus vif encore que celui-là. Le torrent Guadalbolo s'était gonflé; il fallait rétrograder de huit lieues ou chercher à le franchir. Déjà nous étions mouillés et je n'hésitai pas; mais, en entrant dans celte eau bourbeuse . le cheval du guide et le mien tombèrent en se heurtant à une roche. Le torrent nous entraînait rapidement, et mon costume de voyage, que la pluie avait rendu pesant . me gênait beaucoup. Déjà je buvais et j'allais me noyer, lorsque Williams, qui n'était pas tombé, put nous tirer d'embarras l'un et l'autre. Tel fut l'effet de ma passion pour les beaux aspects de la nature, que, trempé comme une éponge, je ne m'occupai cependant plus à rien autre chose qu'à admirer les jeux surprenants des nuages et les couleurs d'un arc-en-ciel, dans ces montagnes où l'orage continuait à gronder. Le vent nous sécha, et nous arrivâmes le soir chez un jeune Alsacien, le commandant Kal, dans un château isolé sur la route, où il vivait enfermé avec sa garnison, les jours où il ne la menait pas dans ses périlleuses
excursions à la poursuite des brigands. Il m'assura que, sans la pluie qui avait écarté les voleurs, je serais tombé au milieu des bandes qui m'auraient tué ou dévalisé. Presque tous les jours, Kat leur donnait la chasse, et il avait acquis à cette guerre une grande habileté.
Le lendemain matin, au point du jour, j'arrivai à l'endroit d'où je devais apercevoir l'admirable ampli i théâtre de Grenade, au pied des Alpuxarras, dont les sommets sont couverts de glace et de neige, et dont les riches filons contiennent de l'argent et du mercure. Je désirais ardemment que le vent pût déchirer le voile de brouillard qui me cachait cette vue, et bientôt le ciel favorable déploya une magnificence toute divine. L'atmosphère, échauffée par le soleil, soulevait les vapeurs comme sur un lac d'eau bouillante, et les élevait en mille colonnes élancées et légères; le vent dissipa bientôt les guirlandes et les festons de nuages et il ne resta plus , entre Grenade et moi, qu'un réseau lumineux, au travers duquel je pus distinguer les antiques remparts des Abencerages et les minarets de l'Alhambra. Aussitôt arrivé, j'allai, avec plusieurs officiers , parcourir l'Alhambra. Je ne savais ce que j'admirais le plus, de la beauté du site, ou de la richesse élégante des détails de ce monument antique, conservé depuis six cents ans, connue s'il était construit de la veille. Ces messieurs me donnèrent des plans, des vues de ces beaux aspects, et déplorèrent avec moi la barbarie des Espa-
gnols qui, pour détruire les versets du Coran, écrits en arabe , qu'ils ne savaient pas lire , avaient badigeonné à la chaux toutes les peintures de ce bel édifice.
Ce ne fut pas sans une émotion bien vive que je parcourus les salles où avait été enfermé mon ami, le général Franceschi , lorsqu'il était prisonnier des Espagnols. Ce jeune sculpteur, soldat avec moi dans la Compagnie des Arts, et devenu général de division, avait épousé la fille du général Mathieu Dumas. Peu de temps après, dans une charge de cavalerie, il était tombé au pouvoir des Espagnols. Ceux-ci l'enfermèrent dans l'Alhambra. Franceschi, séparé de sa patrie, de son épouse , écrivait en vers des élégies toucbantes sur les murs de sa prison. Les soupirs déchirants qu'il adressait à sa femme, semblaient vibrer encore dans ces chambres désertes, qu'il avait quittées pour aller mourir sans la revoir. Vingt tableaux, qu'il avait crayonnés avec art sur les murailles , retraçaient les différentes phases de sa captivité. Mes compagnons partageaient le vif intérêt que je prenais à ces dessins, à ces écrits, et s'empressèrent de m'aider à en emporter des copies. Ces élégies, ces adieux parvinrent, quelque temps après, aux yeux de Mme Franceschi. Au moment où la perte cruelle de son mari lui avait été annoncée, elle s'était enfermée dans sa chambre, tendue de drap noir comme une chapelle ardente, et ne recevant de clarté que celle d'une lampe funèbre. Là.
se privant depuis plusieurs mois de nourriture, elle attendait, en prières, que la mort la réunît à son époux. Inexorable aux supplications de son père et de sa sœur, elle repoussait leurs caresses consolantes, et ne consentit à revoir la lumière du jour que pour éclairer ces touchants et bien chers souvenirs. Elle voulut les inonder de ses larmes; mais ses yeux déjà affaiblis purent à peine entrevoir ces lignes d'amour, et elle mourut presqu'aussitôt après les avoir vues.
Après avoir visité la manufacture d'armes , la manutention des vivres et les beaux édifices mauresques où sont encore des bosquets de lauriers . plantés, dit-on, par les Abencerages; après avoir vu en détail ces demeures orientales si élégantes et si bien conservées , où il semble ne manquer que les draperies et les tapis qui devaient les rendre délicieuses; après avoir admiré l'état de conservation de ces fontaines du [il us beau marbre blanc, d'où le mercure jaillissait autrefois en flots argentés, et où coule encore une eau du plus pur cristal, je suivis mes aimables guides aux divers points de la ville qui présentaient les aspects les plus remaraquables; j'en pris à la hâte des croquis et me rendis ensuite avec eux au quartier général. J'y reçus, ainsi que je m'y attendais, un accueil très caressant et plein d'urbanité.
Avant de quitter (îrenade, je remontai sur les remparts pour jeter un dernier regard sur ces vues
admirables qui avaient tant d'attrait pour moi, et dont le souvenir me rend encore heureux. Ce village d'Atarfé, si pittoresquement placé sur le penchant d'une montagne isolée dans la plaine; ces bords du Génil, où viennent affluer vingt ruisseaux ombragés par une végétation toute africaine, par des forêts de lauriers-roses en fleur d'où s'élancent avec élégance des touffes énormes de grands roseaux, et les masses de grenadiers, de nopals couverts de figures, aloès, dont les tiges, élevées en candélabres de fleurs , sont entrelacées de lianes et de guirlandes de vignes aux raisins de Corinthe et de Malaga, etc., etc.. tout cela me ravissait, et j'avais de la peine à m'arracher à un coup d'œil si neuf et à des jouissances si pures, lorsque mes chevaux furent prêts. La route directe vers Cordoue, par Alcala, était couverte de bandes trop nombreuses de brigands, pour qu'on me la laissât prendre, el je retournai, par Jaen et Andujar, à Benalva. La nuit me surprit, et je partageai la demeure du beau commandant Kat, logé chez trois vieilles qui habitaient les ruines d'un grand château de leurs ancêtres , dont la porte était blasonnée à trente-six quartiers. L'aspect de ces trois parques qui filaient à la lueur d'une lampe suspendue au mur, et du petit feu qui cuisait la podrida au piment , préparée pour notre souper; les récits du commandant Kat, sur ses excursions à la poursuite des brigands, et sur le danger qu'ils courait toutes les nuits d'être surpris
MEMOIRES Di GENERAL LEJEUNE. 61
,1 égorgé dans ce poste isolé; ses précautions prises pour que la nuil fût tranquille; cette natte de jonc tressé qui allait être mon lit, etc., etc.; tout cela tenait du romanesque et me reportait à plusieurs siècles en arrière.
« Depuis que je vous ai vu l'autre jour, me dit M. Kat, j'ai été m'embusquer, avec trente hommes dans une Venta na de Cabillas , abandonnée, où je sais qu'ils viennent souvent se reposer. Au bout de trente heures, j'en ai vu arriver une cinquantaine: je leur ai laissé débrider leurs chevaux; et avant qu'ils ne m'eussent découvert, j'ai fait feu sur eux. Sept sont tombés morts ; les autres se sont sauvés plus ou moins blessés, et j'ai pris treize chevaux; vous en monterez un pour partir. » Le lendemain, je quittai M. Kat, et, dans les montagnes que j'eus à traverser, je ne rencontrai que des vautours tranquillement perchés sur les arbres près de la route. A Jaen, le colonel Tinseau. du 55e régiment, renouvela le bon accueil qu'il m'avait déjà fait, me montra ses troupes, et me remit le plan de la ville et des vues de sa position. A Andujar, le marquis de Contadero me fit seller ses chevaux et m'accompagna fort avant sur la route de Cordoue, où j'arrivai le 19 mars. On célébrait la fête du roi Joseph.
Le général Godinho me fit prendre part aux plaisirs de la journée , et me conduisit à la belle mosquée qui est aujourd'hui la cathédrale de Cordoue. Cet édifice, entièrement arabe, a été construit avec
les débris de cent monuments grecs, romains et carthaginois , dont les nombreuses colonnes servent de supports à toutes les arcades qui en forment la voûte. Ces arcades orientales ont, en grand, la forme du trait que l'on obtiendrait en traçant la bulbe de l'oignon, ayant la pointe en haut. L'oignon a été longtemps un aliment très utile en Orient, et il est permis de supposer que cette forme, a été imitée pour la construction des voûtes et des dômes des mosquées. Cette figure! d'ailleurs, ne manque pas d'élégance, et se marie parfaitement aux ornements arabes.
J'aillai visiter, sur l'ancien pont romain qui traverse encore la Guadiana, les bas-reliefs antiques en marbre . qui représentent la mort tragique des deux fils de Pompée. Ils sont placés là , sur la porte de la ville, comme un bon avis donné aux conquérants. J'apportais de bonnes nouvelles de l'Empereur et du Roi, et l'on me donna la place d'honneur aa banquet et au bal. Le général porta le toast : Au Roi des Espagnes et des Indes! le préfet porta celui de l'Empereur des Français, roi d'Italie ! et moi je bus à l'heureuse délivrance de l'impératrice Marie-Louise et à la naissance d'un prince! Cependant, j'étais loin de me douter que, quinze heures après le moment où j'exprimais ce vœu, c'est-à-dire le lendemain matin 20 mars, les plus ardents désirs de l'Empereur et de la France seraient exaucés , et que toute l'artillerie de l'Empire répéterait les salves de cent un coups de
canon pour annoncer et fêter cet heureux événement. Au bal, on voulut, par une faveur toute spéciale, me faire valser avec Dona Luiza Platerès, lapins belle jeune personne peut-être de toute l'Andalousie, ce pays où la beauté des femmes est passée en proverbe. Cette demoiselle, grande et bien proportionnée à ma taille, n'avait jamais valsé, et elle parut éprouver un grand trouble lorsque, par la mesure de l'orchestre, elle se sentit entraînée par un cavalier qu'elle ne connaissait pas. L'une de ses mains tremblait dans la mienne; l'autre osait à peine s'appuyer sur l'épaule d'un homme dont l'expression semblait lui dire : « prenez confiance; je vous soutiens. » Après avoir fait quelques tours devant une assemblée nombreuse , je vis ses yeux se couvrir peu à peu d'un nuage; ses traits, que le plaisir avait d'abord colorés d'une rougeur délicieuse , commencèrent à pâlir; ses forces chancelèrent, sa belle tête s'inclina en tombant sur ma poitrine et je la sentis défaillir. Je l'emportai sur le seuil du jardin pour lui faire respirer la fraîcheur du soir. Plusieurs dames accoururent avec nous. Aucun siège ne s'y trouvait; l'évanouissement était complet, et je la soutins dans mes bras, assise sur mon genou droit, eu posant l'autre à terre. On lui fit respirer des sels actifs; et après quelques instants de vives inquiétudes, la vie qui s'exhalait de ce corps rentra doucement le ranimer. Son père, qui l'avait amenée au bal . se hâta d'apporter un siège, où il me fallut la placer. Nous attend!-
mes ainsi que sa voiture fût approchée. Des laquais, avec des torches allumées nous éclairaient , et cette lumière rendait ses traits languissants plus beaux que jamais. Son père et moi soutenions sa marche chancelante. La portière s*ouvrit; il fallut se quitter. Son père me pressa les mains, et le carrosse partit. J'étais trop agité pour rester au bal, qui me parut bien froid après ces émotions; j'étais aussi trop préoccupé pour espérer du sommeil: j'allai donc demander une escorte et des chevaux, et bien avant le jour je me trouvais en route, sur le chemin d'Ecija.
Le ciel de l'Andalousie, toujours beau comme celui de Naples, éclairait de belles campagnes dont l'aspect riant m'inspirait la sécurité. Soit désir de revenir promptement à Cordoue, soit empressement d'arriver à Séville, je trouvais à la marche de l'escorte une lenteur qui excitait mon impatience, .le la renvoyai sur ses pas, et, pensant à toute autre chose qu'à un danger personnel, je partis au galop et arrivai avant le jour à Séville, n'ayant été poursuivi par quelques brigands qu'entre Ecija et Carlotta. Je rencontrai, aux portes de Séville, le colonel Château qui parlait pour Paris; je le chargeai de donner de mes nouvelles; je lui indiquai les passages périlleux dont il avait à se défier et je fus remplir ma mission.
M. le maréchal Soult me reçut avec distinction. Après m'avoir longtemps entretenu en particulier de sa position, et m'avoir fait accepter chez lui la plus honorable hospitalité, il me fit accompagner par ses
aides-de-camp dans la visite que j'avais à l'aire de tous les services de son armée. Je passai ainsi trois jours à Séville, occupé à voir les troupes, les arsenaux, la fonderie, les hôpitaux, et tous les établissements militaires et civils fonctionnant pour l'armée. Une activité admirable était imprimée à toutes les administrations, et il y régnait beaucoup d'ordre. J'allai visiter ensuite l'antique Aleazar, et la célèbre manufacture royale de tabac, qui est vraiment un modèle de grandiose établissement public. Je n'ai jamais tant éternué; et je me rappellerai toujours ces tas immenses de poudre de tabac, couleur de piment rouge, et ces milliers d'ouvriers fabriquant des cigares. Je vis aussi l'admirable mosquée, cathédrale actuelle de Séville. Ce temple, est entouré d'un jardin, divisé par des compartiments de marbre blanc qui servaient autrefois de conduits aux eaux lustrales, où les Arabes et les Maures faisaient leurs pieuses ablutions, avant de pénétrer dans le sanctuaire. Ces eaux, maintenant inutiles au culte, arrosent les orangers séculaires, toujours chargés de fleurs et de fruits, et les immenses palmiers qui ombragent les chrétiens dans ces parvis du temple catholique. La porte principale est ornée de la plus belle rosace arabesque qui existe. L'intérieur est, de même qu'à Cordoue, semblable à une forêt de colonnes de tous les ordres antiques, placées avec symétrie sous des arcades à l'orientale. L'enceinte du terrain consacré à la prière est une forteresse flanquée de tours couronnées de créneaux; un
MÉMOIRES DU GÉNÉRAL LEJEl'NE. — T. II. 5
minaret immense, et de forme carrée, s'élève à une grande hauteur. De la plate-forme en terrasse, qui est au sommet, on aperçoit au loin les beaux environs de Séville, et pour jouir de cette vue, les sultans y montaient à cheval par l'intérieur de la tour, sur une rampe douce, qui est encore en état de servir au même usage. Les généraux Sénarmont et Ruty, de l'artillerie, Lhéry. du génie, et vingt de mes camarades de la même arme, fêtèrent mon passage, et me donnèrent mille détails sur leur position et sur l'abandon dans lequel on les laissait dans ce poste éloigné des faveurs el des récompenses. Tous me sollicitaient de retourner promptement à Paris, afin d'y porter un récit fidèle des choses que d'autres rapports ne transmettaient à l'Empereur qu'avec assez de partialité.
Le maréchal Soult se plaignait aussi d'avoir à commander des hommes d'un grade égal au sien : les égards et les ménagements qu'il était obligé d'avoir pour eux le mettaient parfois dans l'embarras. « Sans doute, me disait-il. je me trouve très flatté de commander aux maréchauxde Trévise et de Bellune; mais je préférerais n'avoir à leur place que des généraux, dont l'obéissance serait plus passive et plus certaine. » Conséquemment à cette observation, je pressai le maréchal Soult d'accorder au duc de Trévise le congé que ce maréchal sollicitait depuis longtemps. et il y consentit. Je le quittai pour me rendre devant Cadix. La route de Séville à San-Lucar, par terre, n'étail pas sûre, et je dus m'embarquer sur le Gua-
MEMOIRES Dl GENERAL LEJEUNE. 67
dalquivîr. Je pus descendre le fleuve sans faire de rencontre fâcheuse.
A San-Lucar, on insista beaucoup sur le danger de traverser les grandes plaines qui conduisent à Santa-Maria; « hier, me dit-on, l'escorte qui a passé a perdu trois hommes. » J'augurai, d'après cela, que les brigands ayant combattu la veille, j'avais des chances de ne pas les rencontrer sur la route; et, voyanl 411e l'on m'amenait de bons chevaux, je partis sans escorte. Vers le milieu du trajet, Williams s'écria : « Monsieur, Monsieur, arrêtez, je vous prie! » et j'allais toujours. Il me suivait au galop en criant : « Monsieur, de grâce, arrêtez! ma ceinture s'est décousue et tout mon or se perd ! — Va toujours. — Mais. Monsieur, nous perdons tout! — Va, va toujours; sauvons notre vie; nous trouverons d'autre argent. — Ah mon Dieu ! Monsieur, il ne me reste plus rien! — Tant pis, tant pis. marchons. » Enfin, à deux lieues de là. je parvins à un ruisseau derrière lequel je me crus en sûreté, et je m'arrêtai. Williams alors, avec humeur, s'écria : « Il est bien temps, Monsieur ! maintenant je n'ai plus rien. » Nous mimes pied à terre, et, en effet, la ceinture ne contenait plus rien. Je lui dis : « Cherche dans tes bottes, quelques pièces d'or y auront glissé. » Nous l'aidâmes à les tirer, et tout l'or, à l'exception de deux napoléons . y étail tombé. Nous regardâmes comme une bonne fortune d'avoir perdu si peu de chose en nous sauvant d'un mauvais pas.
M. le maréchal Victor me lit un très bon accueil à Santa-Maria, me mil au courant de toutes les opérations du siège de Cadix, et me donna les détails de la grande bataille qu'il venait de livrer devant Cbiclana et Barossa. Les généraux Garbé, du génie; Nourri, de L'artillerie; Levai, Barrois, Beaumont, de l'infanterie et de la cavalerie , me montrèrent leurs troupes et leurs grands travaux, dont ils me remirent les plans, en me faisant parcourir, devant Cadix, toute la ligne des forts Sainte-Catherine, Porto-Real, Santi-Petri, etc., occupés par notre armée. L'artillerie ennemie de l'île de Léon, nous canonnait vivement, tandis que nous visitions les forts de Matagorda et de Trocadéro . où nous avions placé les canons et les mortiers à la Yillantroi qui bombardaient Cadix, et portaient des projectiles creux à six ou sept mille mètres, jusqu'à l'extrémité du port. En parcourant la plage, on me fit remarquer les coques, aux trois quarts brûlées, de trois vaisseaux pontons échoués sur notre rive, à deux cents pas du bord.
Beaucoup de soldats plongeaient encore dans ces restes submergés, et en tiraient des objets de valeur. M. d'Hérize, l'un des officiers qui étaient avec moi, me dit : C'est à cet événement que je dois ma délivrance. Ceci piqua ma curiosité , et je le priai de me dire quel rapport il y avait entre lui et ces restes de vaisseaux anglais? Alors, en continuant à marcher, il m'amena jusqu'à deux autres carcasses de vaisseaux qui se trouvaient également échouées à peu de dis-
tance L'une de l'autre, à quelques centaines dopas dans la mer, et il me raconta le l'ait suivant.
« Ces vieux vaisseaux que vous voyez, me dit-il. sont les pontons l'Argonaute, et la Castille, sur lesquels deux mille Français qui étaient prisonniers, se sont échappés, il y a cinq semaines, en bravant les plus grands dangers :
« Depuis deux ans , nous gémissions entassés dans ces prisons flottantes; nous étions privés d'argent, de vêtements, et presque de vivres. Rien n'égalait notre misère. Les officiers étaient confondus avec les soldats, et nous n'avions pas même cette consolation, qu'au milieu des grands malheurs les hommes tirent de leur éducation, en se rapprochant des cœurs formés comme les leurs; ce qui leur procure bientôt les douceurs de la confiance et de l'amitié. Un grand nombre de femmes et d'enfants, arrêtés aussi, lors de la révolution d'Espagne, étaient mêlés avec nous. Leur faiblesse rendait leur malheur plus sensible et leurs peines ajoutaient aux nôtres. La mort faisait chaque jour des ravages à bord et nous avions sans cesse à pleurer des mères, des amis ou des fils. L'espoir de voir notre sort s'améliorer était si éloigné, qu'il ne pouvait plus soutenir notre courage.
« Nous étions dans cette affreuse position que rien ne peut décrire , lorsque l'un des trois bâtiments que vous venez de voir, fut un jour détaché par la force du vent et le courant de la marée qui le firent dériver. et l'entraînèrent sur cette plage.
« Il y vint échouer, malgré toutes les ancres et les efforts de l'équipage pour lui donner une autre direction. Cet événement devint pour nous un coup de lumière ; et ce qui était pour d'autres le comble du malheur, devint l'objet de tous nos vœux.
« En étudiant la marche de la marée , chacun de nous commençait à espérer; et depuis ce moment si quelque paille, ou quelque corps tlottant se trouvait sous la main, nous le jetions à la mer, et nos regards le suivaient avidement, aussi loin que possible, dans la direction du rivage heureux, où il allait aborder; mais notre espoir s'évanouissait à la vue des câbles et des amarres qui retenaient nos vaisseaux, et qu'il semblait impossible de détacher. Une garde espagnole veillait d'ailleurs à la police du bord et nous étions sans armes.
« Cependant le désir de nous procurer la liberté sur le ponton la Castille, que je montais, Taisait naître chaque jour de nouvelles idées pour y parvenir et nous eûmes bientôt trouvé le moyen de réunir quatre haches que nous avions dérobées aux charpentiers qui travaillaient à l'entretien de notre vieux vaisseau.
« C'était bien peu pour lutter contre deux cents canons qui pouvaient tirer sur nous dans le même inslanl. mais c'était assez pour l'aire travailler nos têtes et nous encourager. J'osai donc, avec six officiers, former un projet d'évasion. Nous en fîmes part à M. Derolles, brave officier de marine qui saisit nos
vues, et nous donna l'idée de la plus audacieuse entreprise.
Nous en gardâmes d'abord le secrel, parce que tous n'étaient pas également capables Je voir approcher de sang-froid un moment si hasardeux, et que l'hésitation des plus timides pouvait nous perdre. Nous décidâmes que la plus for le marée de la lune qui commençait, devant avoir lieu dans six jours . à quatre heures du matin, c'était l'instant qu'il fallait choisir. Nous communiquâmes ensuite ce plan au plus brave officier du ponton l'Argonaute, auquel on en jeta lavis dans une boule de pain: celui-ci l'accepte avec transport pour lui et les siens, et nous employâmes les six jours à animer les esprits de manière à faire désirer à tous l'exécution du projet. Nous avons tini par le leur communiquer, en menaçant de la mort, celui qui oserait s'y opposer, ou le dévoiler.
<( Enfin, le jour marqué arriva. En attendant le moment indiqué, chacun feignait de reposer. La nuit était belle, tout était calme excepté nos cœurs. En voyant l'ardeur avec laquelle chacun avait pris part au complot, nous regrettions d'avoir douté un uniment du courage de quelques-uns. Nous avions tous les yeux sur Derolles, qui s'était armé de la meilleure hache. Lorsqu'il vit la mer suffisamment grossie, et le courant assez fort , il nous fit signe de le suivre en silence.
« Il monta sans bruit le premier sur le pont ; la sen-
tinelle voulut le repousser, il la terrassa d'un coup de hache et se jeta sur le gros câble qu'il coupa en deux coups. La garde cria : « aux armes » , elle fut égorgée ou jetée à la mer, et tandis que plusieurs coups de fusil donnaient l'alarme dans les batteries et les bâtiments du port , toutes les amarres étaient coupées, et nos deux vaisseaux sans mâts, et sans agrès suivirent lentement le mouvement de la mer. Aussitôt plusieurs coups de canon partent du rempart. Une de nos femmes est emportée par un boulet. Deux ou trois autres que ce spectacle a saisies de terreur, demandent à grands cris qu'on les ramène au port; mais c'eut été le vœu de tous, qu'il n'y avait plus moyen de le faire. Les hommes poussent ensemble des cris pour se faire entendre du rivage français : et plus le danger augmente, plus leur courage s'élève et s'anime.
o Les deux pontons se suivaient à peu de distance, et le courant favorable nous avait déjà portés presqu'au milieu de l'espace que nous avions à parcourir. Le calme de l'air semblait aussi nous protéger en retardant la marche d'un grand nombre de chaloupes canonnières qui nous poursuivaient en faisant un feu terrible et nous tuaient beaucoup de monde. Enfin le jour qui commençait à paraître, nous fit voir nos compatriotes accourant sur la plage.
« Dès qu'ils purent distinguer notre langage, et savoir qui nous étions, leur parti fut bientôt pris de voler à notre secours. Les uns apportaient des plan-
MÉMOIRES DU GENERAL LEJEUNE. ::s
ches et des cordages et s'avançaient bien avant dans la nier, pour répondre de plus près à nos signaux, en élevant comme nous leurs chapeaux. D'autres amenaient des canons jusque dans l'eau pour raccourcir l'espace qui les séparait de l'ennemi, et nous nous trouvâmes bientôt marchant lentement entre deux feux, dont l'un nous défendait et l'autre nous abîmait. En approchant du rivage, ceux qui savaient nager, et beaucoup de ceux mêmes qui ne le savaient, pas, se jetaient à la mer. Enfin, après une heure et demie d'affreuses angoisses, nous vîmes l'Argonaute s'arrêter assez près de terre et tout son monde descendre et se sauver.
Xous étions restés un peu en arrière et dès ce moment, l'ennemi dirigea tous ses feux sur nous; cependant quelques minutes après nous sentîmes notre vaisseau toucher, et cette secousse nous fit jeter à tous un cri de joie; mais il y avait encore environ huit pieds d'eau et plus de deux cents pas jusqu'à terre. N'importe, tout ce qui n'était pas blessé se jeta à la mer, ne balançant pas entre le danger de se noyer, et celui d'être repris ou tué. Plusieurs attachaient leurs enfants sur leurs épaules, d'autres entraînaient leurs femmes par la main, pour les sauver ou périr avec elles; beaucoup d'intrépides nageurs arrivaient du rivage, malgré la pluie de mitraille que l'ennemi dirigeait sur nous; et il y eut de ces braves qui sauvèrent jusqu'à vingt personnes.
« Les obus mettaient le feu à notre ponton. Derol-
les. avec quelques autres . la hache à la main , courait l'éteindre partout où il commençait à prendre et son noble courage sauva la vie à beaucoup de blessés qu'on eut le temps d'arracher aux flammes. En arrivant à terre, nous eûmes la douleur de ne plus retrouver que la moitié de ceux qui étaient partis: mais le bonheur d'être libres, et le généreux empressement de toute l'armée, et de ces messieurs, qui nous prodiguèrent des vêtements , de l'argent et des soins, dissipèrent nos regrets par les plus vives émotions. » En terminant ce récit. M. d'Hérize avait les yeux humides de larmes , et il pressait la main à un des officiers dont il voulait me détailler les bienfaits : mais celui-ci aussi modeste que généreux, ne lui permit pas d'achever.
Pendant ce récit, nous continuions à parcourir nos lignes sous le feu de toutes les batteries espagnoles, qui cherchaient à détruire notre petit groupe; ce bruit d'une grande canonnade , que je n'avais pas entendu depuis plus d'un an, flattait singulièrement mon oreille très aguerrie. J'entrevoyais avec anxiété les difficultés que l'on aurait à vaincre pour traverser une plage de vases profondes qui bordaient, de notre côté, le canal de Santi-Petri. Sans cet obstacle, ce canal eût été aussi franchissable qu'une rivière, car nous avions les bateaux et les moyens nécessaires pour le traverser. Des milliers d'oiseaux à hautes pattes, tels que les grues, les spatules, les llauiands à la couleur écarlate , circulaient en se-
curité sur ces plages vaseuses, et nous prouvaient qu'elles étaient inabordables aux humains. Indépendamment de tout l'attirail du passage d'un fleuve diilicile, on préparait des radeaux, composés d'outrés carrées faites en cuir et gonflées d'air, qui, réunies par des charpentes légères, devaient présenter des surfaces assez larges et tirant peu d'eau, sur lesquelles on ferait passer des troupes. Des cafetans en liège étaient inventés pour aider tous les nageurs, qui formeraient notre avant-garde. Les pontons en cuivre de l'artillerie devaient servir de ponts sur le canal Santi-Petri, et une Hotte française, venant de Toulon ou de Brest , devait occuper la croisière anglaise pendant l'attaque et l'opération du passage, qui ne pouvait être effectué qu'au moyen de cette diversion. Toutes nos batteries étaient préparées et depuis longtemps prêles à fonctionner. Cette flotte était attendue avec impatience . lorsque , le 5 mars , une attaque imprévue vint attirer l'attention du maréchal Victor sur les derrières de son armée.
Les Anglais , au nombre de cinq à six mille hommes, commandés parle général Graham, venant du camp de Saint-Roch, près Gibraltar, et quinze mille Espagnols, sous les ordres du général Lapina, venant d'Algésiras et laissant à leur gauche le cap Trafalgar, vinrent attaquer l'armée française, disséminée sur les hauteurs de Santi-Petri, de Chiclana et de Porto-Réal espérant, en tombant sur le centre de nos lignes , nous forcer d'abandonner toutes
nos redoutes, et, par ce moyen, détruire nos batteries, qui bombardaient Cadix, et nous faire lever le siège.
Dans le premier moment de surprise, nos arrièregardes furent obligées de se replier sur le corps principal, composé des divisions Rufin et Levai, qui purent tenir l'ennemi en respect. Le maréchal Victor, promptement informé de cette attaque, accourut sur le lieu du combat avec toutes les forces disponibles, et la bataille, engagée de la manière la plus vive, prit tout à coup un caractère très sérieux. La tête des Espagnols fut repoussée dès le premier abord; et le reste donnant mollement, le général anglais se mit aussitôt en première ligne.
La division Rufin reçut le choc des Anglais; de part et d'autre, on se heurta avec un courage extraordinaire, sous les arbres et dans les bois, au-dessus de Chiclana. Deux fois de suite, les régiments du général Rufin et ceux des Anglais se rencontrant en lignes parallèles, firent des charges à la baïonnette, qui produisirent de ces mêlées qui ont toujours été très rares dans nos guerres , car, le plus souvent , l'un des deux corps combattants, démoralisé au premier abord par les projectiles, recule avant que l'autre ne l'atteigne et ne croise le fer.
Les lignes de ces glorieux faits d'armes restaient tracées par les corps des nombreux héros , qui semblaient attendre, sans sépulture, que des monuments, ('■levés a leur honneur, y transmissent leur nom à la
postérité. Ces combats acharnés avaient présenté cela de particulier, qu'on y vit les Anglais, après avoir brisé leurs armes en frappant de la crosse ou de la baïonnette, ne point songera se servir du sabre qu'ils portaient au côté, mais continuer la lutte en boxant nos soldats. Leurs olliciers aussi, suivant encore la méthode ancienne, levaient le bâton, la canne du commandement, pour frapper avec rage et stimuler ceux qu'ils voyaient reculer dans les rangs. Xos sous-olïiciers, placés en serre-fde, croisaient le fusil en travers, sur le dos de leur escouade, et s'arcboutaient en contrefort derrière la ligne, pour empêcher les rangs de fléchir. Nos olliciers ramassaient les fusils des blessés, et se présentaient en simples soldats pour renforcer les rangs là où ils étaient éclaircis.
Ce fut en soutenant une de ces terrribles mêlées, celle du 95e régiment, commandé par le colonel Mengarnaud, qui y fut tué, que le général Rufin l'un des plus beaux hommes de France, reçut une blessure mortelle. Son cheval en avait aussi reçu plusieurs, et l'animal, furieux, emporta son maître dans les rangs des Anglais, où il tomba sous les pointes de vingt baïonnettes. Le général Rufin, évanoui, fut relevé prisonnier. L'élégante beauté de ce général, sa belle figure pâlie et entourée des boucles flottantes de ses cheveux blonds en désordre, frappèrent de surprise et d'admiration les Anglais, qui lui prodiguèrent les plus vives marques d'intérêt, les plus grands
égards, et le conduisirent en Angleterre, où il mourut au moment de débarquer.
La cavalerie des Anglais fit aussi sur la nôtre des charges à outrance, et qui furent reçues avec la même valeur. Leurs escadrons, enfin, repoussés, furent obligés de descendre sur la plage , au pied des falaises de Barossa, et de suivre le même chemin creux que les Espagnols avaient dû prendre pour se retirer vers Cadix. Pendant ce combat, qui dura plus de dix heures, les Espagnols, de l'île de Léon, jetèrent un pont de bateaux au point le plus étroit du canal de Santi-Petri, et sous le canon de ce fort. La colonne espagnole du général Lapina se précipita sur ce pont en se retirant, et quelques-uns de nos détachements qui les poursuivaient pénétrèrent aussi jusqu'au delà du pont. Mais le général Graham, si mal secondé par les Espagnols, ayant reconnu l'impossibilité de pénétrer plus avant dans nos lignes et de nous faire lever le siège, prit position sur la hauteur de la tour de Barossa, y soutint avec succès plusieurs attaques de la division Levai, et protégea jusqu'à la nuit la retraite de son armée. Nos hommes d'avant-garde, ayant les Anglais derrière eux, se retirèrent alors de ce côté-ci du pont, et l'on s'en tint à canonner ce passage. Les Anglais, enfin, rentrèrent dans l'île , et chantèrent comme une victoire, sous le nom de bataille de Barossa, l'avantage qu'ils obtinrent, en faisant entrer au secours de Cadix les dix à douze mille bommes restant de l'armée combinée.
De leur côté, les Français, affaiblis par la grande étendue des côtes qu'ils avaient à garder, surpris par la nouvelle de cette al laque dans les postes qu'ils occupaient, él( lignés les uns des autres, et n'arrivant que successivement sur le terrain du combat, où ils durent suppléer par le courage au défaut d'un plan combiné, purent considérer comme une victoire brillante d'avoir si vaillamment déjoué 1rs projets de l'ennemi, et de l'avoir réduit à s'échapper. Ils donnèrent à cette affaire le nom de bataille de Ckiclana.
Au nombre des incidents très remarquables de cette journée, on me cita celui-ci. Dans les jours précédents, on avait pris aux Espagnols cinq ou six cents hommes, et cette colonne traversait le champ de bataille dans le moment de l'attaque. Ces prisonniers voulurent profiter de l'occasion favorable pour se révolter et se sauver ; mais le chef du bataillon qui les gardait les fit se coucher la face contre terre, en laissant quelques hommes pour fusiller le premier qui relèverait la tète, et il marcha à l'ennemi avec le reste de son monde. La bataille se termina sans qu'il eût perdu un seul prisonnier.
D'autres olliciers me citèrent Catherine Baland, vivandière du !)5e régiment. Dans le moment le plus meurtrier de la bataille, cette femme parcourait les rangs et versait son eau-de-vie aux soldats pour les ranimer, en leur disant gaîment ces paroles encourageantes :
« Tiens, bois, bois, mon brave; tu me paieras demain ».
Et pourtant, lorsqu'elle voyait tomber tant d'hommes à ses côtés, elle pouvait penser que le lendemain beaucoup de ses débiteurs manqueraient à l'appel.
La belle Catherine, devenue célèbre dans l'armée, et chantée par Béranger, n'a jamais été blessée; elle reçut la croix en 1813, pour beaucoup de traits semblables de courage et de désintéressement.
Des hauteurs de Barossa et de Chiclana, je voyais, à l'horizon, la tour de Tanger dessinant la pointe de l'Afrique, au delà du détroit de Gibraltar; puis, toute l'île de Léon et les monuments, les forts, et la rade de Cadix, bordée de marais salants, où des milliers de tas de sel, symétriquement placés, ressemblaient à des lignes de troupes. La beauté pittoresque du site, les détails extraordinaires de la bataille et l'attachement que je portais au brave et beau Rufin, avec lequel j'avais fait mes premières campagnes en Allemagne, me disposèrent à faire un jour un tableau de cet événement; et avant de quitter cette belle contrée, je fis les croquis dont je devais me servir plus tard pour donner à cette composition le cachet exact de la vérité.
.le reçus, pour les porter à l'Empereur, les réclamations de tous les corps , et pris avec un vif intérêt le détail de leurs travaux pour leur en faire obtenir
la récompense. Je pressai les opérations du siège. qu'une affaire si brillante ne devait pas ralentir, quoiqu'elle eût fatigué l'armée. Le 27 mars, je rejoignis, à Santa -Maria , le maréchal Victor, qui m'entretint longtemps des besoins de son armée, de la nécessité du retour de l'Empereur pour arranger les affaires en Espagne. Je quittai, à regret, la demeure délicieuse que le duc de Bellune m'avait donnée à Santa- Maria, dont les croisées, toujours ouvertes dans ce climat si doux, étaient dirigées vers la rade, et me faisaient voir au loin Cadix, à travers le feuillage des orangers chargés de fleurs et de fruits. Leurs branches pénétraient jusque dans mon appartement, et mettaient à ma disposition leur parfum et leur saveur. Dans ce lieu enchanteur, tout charmait l'odorat, les yeux et le goût; et je n'oublierai jamais que ce beau site possède en outre, pour ses heureux habitants, des objets plus précieux encore que je ne lis qu'entrevoir, mais qui me confirmèrent dans la haute opinion que l'on me donnait de la beauté des Andalouses.
Après notre entretien, M. le maréchal Victor me donna ses lettres pour la France, et je rétrogradai vers Séville. Je pris une escorte, et le même soir j'étais à San-Lucar. Là, je frétai une barque pontée, pour remonter le (iuadalquivir; et, en attendant que la petite garnison d'escorte fût arrivée et que la marée montât pour soulever notre barque qui était encore sur le sable, je me promenai sur la plage, douce et
MEMOIRES DU GÉNÉRAL LEJEUNE. — T. II. <i
poudreuse, de ce beau fleuve. Je ne remarquai pas, sans un vif intérêt, dans cette sombre soirée, deux phénomènes phosphoriques dont on m'avait parlé. En cherchant parmi beaucoup de barques pontées celle qui devait me servir, le sable, agité sous mes pas. prenait, la clarté, la couleur écarlate du feu; c'était à me faire croire que je remuais des cendres brûlantes. En même temps, je voyais s'échapper et voltiger autour de ces navires , des milliers d'étincelles lumineuses qui me firent croire un moment que le feu pouvait y être. Mes bateliers, pour me tirer d'erreur, attrapèrent plusieurs de ces mouches qui brillent beaucoup plus que nos vers luisants, et qui jettent leur clarté phosphorescente en même temps qu'elles agitent leurs ailes. Le même insecte se trouve en Italie et se nomme lucciola. Ces détails d'histoire naturelle m'intéressaient singulièrement; et j'emportai, avec les notes recueillies dans mon voyage. beaucoup de petits échantillons de pierres, de soufre, de minéraux, des insectes, des plantes et des croquis des lieux, qui me promettaient d'aider mes souvenirs et de me fournir des sujets d'étude après mon retour.
Notre navigation, qui fut d'abord très douce, devint extrêmement pénible à mesure que l'eau de la mer et le vent opposé au courant soulevèrent les eaux du fleuve. Nos voiles bien gonflées nous faisaient sillonner rapidement les flots, qui semblaient nous repousser. Déjà nous souffrions assez du mal de mer pour que le soleil, levé sur ces beaux rivages, nous
laissât fort indifférents à l'aspect des riants paysages qu'il éclairait; et nous avions atteint le tiers du chemin, sans avoir le courage de lever la tête pour regarder au loin, lorsque nos bateliers vinrent à la hâte nous prévenir du danger qui nous menaçait. Ils avaient aperçu une sentinelle se cacher promptement à l'entrée d'une petite forêt d'orangers qui bordait la rive gauche du point vers lequel nous montions; il fallait se tenir en garde contre quelque surprise, et cet incident sembla nous ranimer. En effet, lorsque nous fûmes à demi-portée de fusil du bois, deux hommes armés, n'apercevant qu'un batelier au gouvernail, lui crièrent d'aborder; il n'en tint pas compte, et suivit sa route. Alors plusieurs hommes armés parurent, en menaçant de faire feu si l'on n'approchait pas. Ma petite garnison de quinze hommes qui s'étaient endormis, parut à mon appel et montra la tête. Les brigands aussitôt se montrèrent un peu plus nombreux, et nous tirèrent plusieurs coups de fusil ; mais ils n'attendirent pas que tous les nôtres eussent riposté, pour se sauver et disparaître dans l'épaisseur du bois. Nous étions menacés de deux ou trois autres rencontres semblables ; mais elles n'eurent pas lieu, et tous nos soins se bornèrent ensuite à seconder nos marins contre le vent qui s'élevait avec fureur, soulevait les vagues jusque par-dessus le pont de notre barque, et nous faisait courir d'assez grands dangers. Bien battus par cette bourrasque, nous nous finies descendre à terre, dans un village, à deux lieues de Séville.
J'y trouvai M. Blagnac, un des officiers du roi Joseph, qui me fit donner des chevaux, et j'arrivai le soir à Séville, tandis que mon bateau ne put y aborder que le lendemain.
Je terminai cette journée orageuse, à table, chez le maréchal Soult; puis au spectacle, et ensuite dans sa conversation, M. le maréchal se plaignit d'être gêné dans ses actions ; il se voyait entouré d'ennemis ; ajoutant que les Anglais, les Portugais, les Espagnols étaient en face, à sa droite, à sa gauche, ainsi que les guérillas qui entravaient, disait-il, toutes ses opérations. Il ajoutait que la guerre ne fournissait pas à la guerre ; que le pays étant épuisé , il y trouvait peu de ressources et que les vivres y étaient rares et chers. « Les troupes de renfort que je demande, disait-il, n'arrivent point jusqu'ici, parce que Belliard les retient à Madrid; les travaux du siège de Cadix épuisent mes faibles moyens. Les hôpitaux manquent de médicaments. L'armée de la junte a enlevé du pays tous les chevaux propres à la cavalerie , et la mienne est en souffrance. »
Enfin, en s'animant, M. le maréchal ajouta d'un accent pénétré :
« Le croirait-on? je suis ici entouré de jaloux prêts à me desservir, mal secondé par des chefs trop élevés en -rade pour se soumettre sans observation; je suis sans aucun ami qui console mon cœur, éloigné depuis longtemps de ma famille, qui est à Paris. »
MÉMOIRES DI GENERAL LEJEUiNK. 85
Le maréchal ne m'avait pas, comme les autres généraux, exprimé le désir do voir arriver l'Empereur pour prendre le commandement de son armée ; mais, d'après tout ce que j'avais vu et entendu, je restais persuadé de la nécessité de rétablir, par une impulsion forte et supérieure, l'unité d'action indispensable pour délruire ces tiraillements et pour pouvoir marcher avec succès. Je me pressai donc de retourner vers la France , afin de porter ces nouvelles à l'Empereur. Je pris une grosse escorte : cinq à six courriers, plusieurs voyageurs profitèrent de cette occasion et partirent avec moi.
J'arrivai le soir à Ecijà, chez le général Dijon. Le lendemain , mon ami , le colonel Lallemand , du 27e dragons, me reconduisit, avec son régiment, jusqu'à Cordoue.
Ici, le général Godinho me chargea de quelques bijoux pour remettre à son épouse, à Paris, et je joignis ces objets précieux à plusieurs autres petits trésors de sentiment dont on m'avait rendu porteur. J'avais bien des cœurs à réjouir en rentrant à Paris, et tout me pressait d'arriver au terme de mon voyage. Ce général m'apprit que, depuis peu de jours, ma belle valseuse Dona Luisa, était partie avec son père, appelé à exercer un haut emploi dans une autre province. Mais il ne savait pas encore et ne put me dire ce que j'appris en route, qu'avant d'arriver à Madrid.
cette malheureuse famille avait perdu la vie dans une embuscade des brigands : le père fusillé comme Joséphine-, et la fille périssant dans les plus infâmes traitements. Ce fut à Consuegra que j'appris avec horreur ces affreux détails. Ce brave général Godinho, en prenant congé de moi et en me chargeant de ses tendresses pour son épouse, ne se doutait pas qu'il nous faisait à tous deux d'éternels adieux. Peu de temps après mon passage à Cordoue, il reçut, m'a-t-on dit, du maréchal Soult une réprimande injuste et si dure que, ne pouvant ni s'en venger, ni en supporter la cruelle offense, il descendit à l'instant même de son appartement, et, s'adressant à la sentinelle placée à sa porte, il lui demanda : « Ton fusil est-il chargé? — Oui, mon général. — Eh bien! donne-le moi ! » puis l'ayant armé, sans hésiter, il posa la crosse à terre, appuya du pied sur la gâchette, et se fît sauter la cervelle , sans que personne eût le temps de s'y opposer.
Les tristes récits de ce qui se passait dans ce malheureux pays , n'étaient pas de nature à me rassurer sur l'issue de ma seconde traversée de l'Espagne. Je partis de Cordoue le 1er avril. Le retour de la belle saison et des nuits moins froides disposait les brigands à sortir de leurs repaires pour venir s'embusquer sur les routes, et attaquer traîtreusement, comme des tigres lâches et féroces , tous les détachements moins nombreux que leurs bandes. A Andujar, à Baylen, à la Caroline, où je renouvelais mes es-
cortes, on me signalait la présence de l'ennemi et la nécessité de marcher avec prudence. A Santa-Cruz, les officiers du 13- de dragons me racontèrent le combat qu'ils avaient livré dans la journée à une bande assez considérable qu'ils avaient battue ; et présumant, comme moi, que l'ennemi se serait momentanément retiré après cette défaite, ils approuvèrent mon désir de profiter de la nuit pour passer outre. Cela nous réussit, et à trois heures avant le jourj'élais à Val-de-Penas ; à six heures , à Mançanarez , chez le général Lorges, et à midi, à Villa Hubia. Ici, les escortes n'étaient pas rentrées, et les nouvelles du pays étaient trop menaçantes pour qu'il fût convenable de se hasarder de jour sur la route sans être en grand nombre. Bien à regret, il fallut s'arrêter pour attendre que les troupes fussent rentrées, reposées et en état de repartir avec nous. Je profitai de ce retard pour envoyer un Espagnol affidé au général badois Neuenstein , à Consuegra , pour le prier de me faire tenir une escorte prête pour le moment où j'y arriverais. Cette journée d'attente me sembla bien longue. Le bourg où j'étais n'offrait de curieux qu'un haras de baudets, les plus grands, les plus barbus, les plus méchants que j'aie jamais vus. Je ne croyais pas que l'âne pût atteindre ces proportions , un mètre soixantedix centimètres. C'était une bien triste récréation pour des esprits préoccupés des moyens de sortir d'un mauvais pas.
La conversation des courriers et des négociants qui
s'étaient réunis à mon escorte roulait sur les dangers que cette guerre atroce leur faisait courir depuis deux ans ; et quoique leur courage les disposât à bien combattre, ils n'en étaient pas moins affligés de devoir attribuer ces malheurs aune cause aussi injuste. Williams comptait tristement les louis de sa ceinture, qui n'en contenait plus que cent cinquante, et moi je pressais le repas des troupes et des chevaux qui n'étaient rentrés qu'au coucher du soleil. Je les mettais en état de repartir aussitôt après le retour de mon estafette; et, fort tourmenté de ces retards, bien fatigué de ces agitations, je m'étendis sur un banc, et. la tête appuyée sur mon manteau, je succombai au besoin du sommeil.
Ce doux engourdissement, cet état réparateur ne fut pas de longue durée : un cauchemar douloureux vint m'oppresser, et bientôt après me réveiller en sursaut. Je sautai à bas de mon banc; et tout affligé de ce que je croyais avoir vu , je courus , dans l'obscurité, jusqu'à la pièce voisine où reposait Williams: je l'appelai plusieurs fois ; mais son sommeil était si lourd, qu'il ne pouvait m'entendre. Enfin, il répondit : « Me voilà! » C'était tout ce que je désirais; et lorsque je fus certain qu'il vivait, je regrettai de l'avoir réveillé. Le génie hideux et mensonger des nuits. assis et pesant lourdement sur ma poitrine , avait fail retentir à mon oreille un cri terrible de détresse. Par une affreuse illusion, il m'avait montré mon pauvre Williams m'appelant à son secours, et tombant as-
sassiné à mes pieds au milieu d'un combat. J'étais encore sous l'impression douloureuse que m'avait laissée ce mauvais rêve, lorsque mon exprès revint de Consuegra, en m'annonçant que la route paraissait libre, et que des troupes m'attendaient. Mon escorte de dragons fut aussitôt prêle à partir, et nous nous mîmes en route à deux heures du matin.