CHAPITRE XVIII
Arrivée de l'Empereur à Paris. — Campagne de 1813. — Lutzen. — Bautzen. — Armistice. — Dresde. — Kulm. — Leipsik. — Hanau. — Ma rentrée à Paris.
L'Empereur était arrivé à Paris le 18 décembre 1812, moi le 5 février 1813. L'Empereur pouvait craindre que les témoins de nos désastres ne vinssent à Paiis en raconter les tristes détails, et refroidir l'élan qu'il avait besoin d'imprimer pour réunir de nouvelles masses à opposer à l'ennemi. Je compris la fausse position dans laquelle je m'étais placé en arrivant sans permission , et je me tins modestement à l'écart de la haute société, dans laquelle j'étais répandu, pour ne voir que mon père, mes plus intimes amis, et ne m'occuper que de rétablir mes affaires et ma santé. D'ailleurs, je me croyais fort de ma position exceptionnelle; car je ne connaissais pas de Français qui, dans un aussi court espace de temps, eût été soumis à un aussi grand nombre de périlleuses péripéties. Lorsque je me trouvai financièrement en état
de rentrer en campagne, j'écrivis à M. le duc de Eellre, ministre de la guerre.
Pari-;, Le 17 février I81î.
« Monseigneur,
« Les bontés de l'Empereur m'ont élevé, malgré « mes désirs, à l'honneur d'être chef d'état-major « général de M. le maréchal prince d'Eckmuhl. J'ai « plusieurs l'ois sollicité mon remplacement. A Smo- « lensk, l'Empereur y a consenti, en nommant à ma « place M. le général Charpentier; mais ce général « n'a point voulu venir prendre possession de cet « emploi, dont j'ai cependant continué les fonctions « sans le traitement. Sa Majesté n'ignore pas les « périls que j'ai courus depuis les derniers vingt « mois. En Espagne, un cheval a été tué sous moi, « percé de plus de trente balles. Dans cette circons- « lance, j'ai été blessé, fait prisonnier, mis à nu, et « sans exagération , fusillé , pendu et conduit en Angleterre, où j'ai encore échappé miraculeusece ment aux assassinats des smogleurs ^contreban- « diers de mer), ce qui m'a permis de faire activecc ment la campagne de Russie, où j'ai enduré les « tourments de la faim, où j'ai été empoisonné, gelé, « et pour la seconde fois, en moins de vingt mois, « complètement ruiné par la perte de tous mes bagages et de tous mes chevaux, ce Heslé sans emploi dans la grande armée, j'ai
« quitté le prince d'Eckmuhl à Kowno, et je suis « venu chercher à Paris les moyens de rentrer en « campagne. Je les ai réunis, et j'ai l'honneur de me « mettre à la disposition de votre Excellence, pour « continuer à servir l'Empereur et la France avec « autant de zèle que je le fais depuis vingt-cinq ans. « J ai l'honneur, etc. »
M. le duc de Feltro soumit ma lettre à l'Empereur, et S. M., fort peu touchée de ma position exceptionnelle, répondit : « Celui-ci avoue sa faute; il paiera pour les autres »; et lorsque, le 19 février, je me présentai pour saluer le duc de Feltre, ce ministre me fit dire qu'il ne pouvait me recevoir, et que je trouverais, en rentrant chez moi, la lettre qu'il venait de m'écrire. Cette lettre contenait ces mois fort inattendus : « Général, l'Empereur ordonne que vous vous rendiez prisonnier à l'Abbaye. » Il n'y avait point à répliquer à un ordre si gracieux; et, le jour même, mon excellent ami, M. le colonel Bontemps, vint assister à mon installation sous les verroux, dans la chambre où des hommes bien plus élevés que moi dans l'armée avaient souvent été enfermés. Ce fidèle ami vint passer avec moi les seize journées que dura ma captivité. Plusieurs dames me demandèrent à venir aussi me voir; mais j'étais indigné de la position que l'on m'avait faite, et je ne consentis point à laisser leurs gracieuses têtes se courber sous les fers de ma prison. Je me privais du
bonheur de les voir: mais j'espérais aussi priver l'Empereur du plaisir de donner de l'éclata la punition qu'il venait de m'infliger. J'étais fort répandu; beaucoup de voitures seraient accourues à l'Abbaye, les journaux en auraient parlé, et c'est ce que je voulus empêcher.
Le seizième jour, je reçus l'ordre de me rendre à l'armée d'Allemagne. J'achetai de suite une bonne calèche de voyage, et le 11 mars je quittai Paris. Le J'.l, j'étais, le soir, au delà de Metz, à la petite poste de Ilombourg-, dont le local exigu me rappela que l'année précédente, à la même heure, j'étais à Cordoue, en Andalousie, dans un palais des Maures. décoré comme par féerie, pour célébrer la fête du roi Joseph Napoléon.
Arrivé, le dimanche 21 mars, àMayencc, j'y trouvai le général Compans, que je n'avais pas revu depuis Krasnoï. Il était encore le même, tranquille et souriant, comme au milieu delà bataille. Son costume seul avait changé. Ce n'étaient plus les fourrures préservatrices contre les froids du Nord; ce nétaient plus les supports d'un bras blessé; le sourire même n'était plus celui du calme et de la sérénité au milieu des dangers; c'était le sourire, l'expression du bonheur. Sa jeune et belle épouse était venue le rejoindre avec son père et sa mère, M. et Mme Lecoq, qui étaient de mes vieux amis. Tous ensemble se réunirent pour me retenir. Je ne les quittai que pour aller recevoir, à Francfort, chez le maréchal Mortier, des preuves
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non moins touchantes de son honorable amitié, qui datait du commencement de nos 'guerres sur les bords du Rhin.
Napoléon venait d'élever de Wrède au grade de maréchal de l'Empire, et de le faire prince dans sa patrie, qu'il venait également d'ériger en royaume de Bavière. La défection de ce général, et celle des siens, opérait un grand vide dans nos rangs, et de Wrède espérait, en tournant contre nous les armes de vingt mille Bavarois, couper à nos armées leur retraite sur la France. La Providence ne le lui permit pas.
Mais, n'anticipons pas sur les rapides événements qui vont se dérouler. Nous serons ramenés beaucoup trop tôt au récit de cette brillante bataille de Hanau, (ni nos braves, peu nombreux, se sont montrés supérieurs à eux-mêmes; bien moins peut-être pour s'ouvrir le chemin de la patrie qu'on voulait leur fermer, que pour faire rougir de honte leurs ennemis d'avoir déserté les rangs où d'aussi nobles frères d'armes les avaient longtemps traités cordialement.
Je n'avais plus d'autre souci que celui de savoir, où je trouverais, en chevaux et en sellerie, ce qui m'était nécessaire pour entrer en campagne, lorsque j'aperçus venir à moi, sur un cheval magnifique, un cavalier que je crus reconnaître: c'était M. le capitaine de Vaux. « Que vous êtes heureux! m'écriaijc aussitôt avec un sentiment d'envie, d'avoir pu vous procurer un si beau cheval! » et il s'arrêta pour me
I" laisser voir. Ce jeune animal, gris de fer, faisait flotter avec coquetterie sa longue crinière blanche onduleuse sur son col de cygne, soyeux et luisant comme du satin. Parfois, le jeu vil' et léger de ses crins élégants me cachai! ses grands yeux; animés et brillants, et ses larges naseaux ouverts, dont le fond était d'un rouge vif comme l'écarlatc. Tandis que M. de Vaux me parlait de son voyage et me laissait admirer sa riche monture, ce bel animal nous jetait son écume; ses pieds impatients frappaient le sol avec fougue et fierté, et nous couvraient de poussière.
M. de Vaux me donna l'heureuse nouvelle qu'il venait d'acheter ce cheval au prince de Sondershausen, dont la ville et le palais étaient à quatre lieues de nous. « Vous trouverez, me dit-il, dans les écuries du prince, deux cents chevaux élevés dans ses prairies, et il vous en vendra tant que vous voudrez. » Tout heureux de cette nouvelle, je pressai mon postillon, qui me descendit à la porte de Sondershausen, petite ville assez jolie, presque au milieu des bois.
Je sus, d'abord, qu'il fallait m'adresser à M. le grand écuyer. Ce personnage était un riche israélite, dontl'hôtel et la maison de commerce étaient sur la place, en face du palais; il s'appelait M. de Schleidnilz. M'ayant demandé à qui il avait l'honneur de parler, il me reçut avec de gracieuses manières de cour: et lorsqu'il connut l'objet de ma visite, il me dit: '< Je vais prendre les ordres de S. A., qui est à
la chasse à deux lieues d'ici. » Il fit seller des chevaux, et, une heure après, il m'apporta, à mon hôtel, une réponse favorable. Le prince ordonnait que Ton me montrât ses écuries en grande tenue, et qu'on les mît à ma disposition. S. A. ajoutait pour moi la gracieuse invitation d'assister, le soir même au grand opéra de Tamerlan, musique de Winter, qui devait se jouer au palais. Un palais ! un Versailles en miniature ! des écuries en grande tenue ! Tamerlan au milieu des bois! je croyais tomber des nues, et je pris l'heure du grand écuyer pour aller voir ces merveilles et les beaux chevaux. Il eut la bonté de venir me chercher et nous arrivâmes au palais. La petite garnison était sous les armes : le prince avait trente hommes à fournir à la confédération du Rhin. A notre approche, on me salua du tambour, et ce fut le signal donné aux gens delà grande écurie.
Une cour sablée, immense, entourée de beaux bâtiments, nous séparait encore de la demeure seigneuriale du prince. Nous entrâmes, à droite, dans la grande galerie des écuries, dont le coup-d'œil était ravissant. Plus de cent jeunes gens de dix-huit à vingt ans, (.haussés débottés à l'écuyère, avec pantalon collant en peau blanche, vêtus élégamment d'une veste verte rehaussée de quelques ornements en argent, à la manière anglaise, la casquette en tête et la cravache a la main, étaient debout, alignés et immobiles, à droite et à gauche, à l'entrée de chaque stalle. De distance en dislance, un homme, un peu
plus décoré que les autres, paraissait être leur chef. Le silence n'était Interrompu que par le broiement du foin, que les chevaux arrachaient à des râteliers de bois de chêne ou de noyer vernis, dont la couleur sombre contrastait heureusement avec l'éclat de leurs mangeoires en marbre blanc. Le parfum aromatique de cet excellent foin embaumait la galerie. Chaque cheval, presque en liberté dans sa large stalle, y semblait heureux, et très indifférent aux éloges que nous donnions , en passant, à ses formes, à son élégance, à sa couleur. Peu sensibles à nos suffrages, niais presque tous très doux, ces animaux paraissaient n'attendre de nous que des caresses. J'appris que chaque cheval avait sa selle, sa bride ou ses harnais, et que le prince me vendrait les chevaux tout équipés, si je le désirais. Très satisfait de cette nouvelle, qui allait diminuer mon embarras, je désignai, pour les faire sortir, une vingtaine de chevaux dont on m'avait dit l'âge. Les jeunes écuyers, alors, sortirent de leurs rangs pour conduire les chevaux à la main, ou pour monter dessus par un léger mouvement de voltige. Sur ces vingt chevaux, j'en choisis une douzaine : six de grande taille et six de taille moyenne. Après cela, je priai, presque en tremblant. M. le grand écuyer de prendre les ordres du prince relativement au prix. La joie d'avoir prochainement de si belles montures m'agitait beaucoup; mais je craignais aussi de voir demander un prix au-dessus de mes moyens : je me rappelai la singulière surprise
éprouvée par un de mes amis qui achetait des chevaux au prince de Plesse.
Ce prince avait à Plesse en Ilolstein, un beau haras très renommé pour les soins que l'on y donnait à la reproduction des plus belles races de chevaux. Le prince ne cherchait point à en faire un revenu, mais il tenait à couvrir ses dépenses ; et il avait établi, comme règle invariable, que la marque de son haras ne serait posée sur un cheval que lorsque l'animal aurait acquis, par ses formes et ses qualités, une valeur très supérieure à celle de cent louis. Alors, dans tous les marchés, le mot cent restait sous-entendu. Ainsi, le voyageur demandant le prix d'un cheval que ses beautés lui faisaient désirer d'acheter, on lui répondait : vingt louis, cinquante louis, quatre-vingts louis, et il se trouvait d'abord très heureux de pouvoir se procurer tant de plaisir à un prix abordable. Mais bientôt , en recevant quatre-vingts louis, on demandait encore cent louis pour la marque. La surprise amenait l'explication et souvent la rupture du marché. 11 n'en fut pas ainsi à Sondershausen. Le prince, qui craignait peut-être les chances de la guerre qui allait recommencer, fut modeste dans ses prétentions, et ne demanda que cinquante louis pour chaque cheval de grande taille et quarante pour ceux de taille moyenne. 11 se montra très liant aussi pour le prix de la sellerie; et tout à coup je me trouvai pourvu de douze magnifiques chevaux qui me semblaient plus beaux depuis qu'ils m'appartenaient. De
lions chevaux vigoureux, c'est la vie, c'est le cœur d'un officier général, et j'étais heureux. Je vidai sans regret ma bourse dans les mains de M. de Scheidnilz. qui me confia des hommes sûrs pour conduire ces chevaux à Magdebourg, et je montai en voiture avant le coucher du soleil, en m'excusant de ne pas rester pour saluer le prince et entendre l'opéra de Tamerlan.
A peine avais-jc fait une lieue, sous les jolies avanues qui entourent cette résidence, que j'entendis venir à nous une calèche à huit chevaux, qui allait nous dépasser. Mon postillon n'eut que Le temps de me dire, en se découvrant respectueusement : « Die Regirende Fùrstin! » (la princesse régnante); et j'imitais son salut. Peu de minutes après, arrivèrent, au galop, deux calèches à six chevaux portant aussi des dames. Le salut du postillon ne fut pas moins respectueux, en me jetant ces mots : ho/s damenl (dames de la cour).
En m'arrêtant un moment à Ilalberstadt, je vis avec joie passer ma petite caravane en bon état, et j'entrai à Magdebourg le 29 mars. J'y descendis chez mon ami le général Ilaxo, qui était, avec le général Rogniat, chargé de mettre cette place de guerre en , bon état de défense, pour appuyer les futures opérations de la campagne. Le prince Eugène, vice-roi d'Italie, s'y trouvait aussi. Il avait ramené jusque sur l'Elbe les débris de l'armée. Des divisions venaient de jour en jour la renforcer; et cette jeune
armée, déjà considérable, était animée du désir impatient de venger les dernières défaites. Le maréchal Davout, toujours poursuivi par Wittgenstein, avait passé, à Dresde, de la rive droite à la rive gauche de l'Elbe. Le 29 mars, il avait fait sauter deux piles du grand pont et se repliait sur Leipsik. Mais il importait de barrer à l'ennemi les chemins ouverts sur le bord de l'Allemagne, et le prince d'Eckmùhl, avec les renforts qu'il recevait, descendit le cours de l'Elbe, par la rive gauche, et vint se placer au delà de Magdebourg, sur le Bas-Elbe, à la gauche des troupes du vice-roi.
L'Empereur arriva à l'armée le 17 avril, dans le même temps que les renforts venant d'Italie. Le 1"' mai, notre armée venait prendre position à Œtch, sur la route de Lutzen; elle y rencontra l'ennemi. Dans ce choc, il y eut une grande canonnade, où le maréchal Bessières fut emporté par un boulet, sur le même terrain où avait péri Gustave-Adolphe , roi de Suède, le 6 novembre 1632, c'est-à-dire cent quatrevingt-un ans auparavant. L'Empereur couchait, ce même soir, à Weissenfels avec sa garde.
I .e 2 mai, les Russes et les Prussiens s'étant avancés dans les plaines de Lutzen, l'Empereur les attaqua vivement, et remporta sur eux une grande victoire qui, pour la seconde fois, rendit célèbre le nom de Lutzen.
C'est le soir de cette grande bataille qu'il arriva un de ces beaux incidents de guerre, qui peuvent rappeler le noble dévouement du chevalier d'Assas.
Le général Compans avait obtenu, dans la journée, de grands succès, avec les solides marins de la garde impériale, qui formaient la majeure partie de sa belle division. A la nuit close , nos divisions, isolées dans une vaste plaine, avaient à craindre des attaques imprévues de la cavalerie ennemie, et elles s'étaient toutes formées en carrés isolés.
Vers les dix heures, le silence n'était interrompu que par quelques coups de canon, tirés, de temps à autre, pour nous entretenir dans l'inquiétude et nous assurer que l'ennemi ne s'était pas éloigné.
Ce silence pouvait cacher quelque surprise, et le général Compans sortit du carré de sa division pour aller furtivement écouter au loin ce qui se passait dans la plaine.
Après une heure de silence il crut entendre, à quelque distance de lui, le bruit léger de la terre foulée par des mouvements de cavalerie. Son oreille en devint plus attentive, et il remarqua clairement que ce grondement du sol se rapprochait de lui et redoublait d'étendue et d'intensité.
Le général ne put douter que ce ne fût une mari lie offensive de cavalerie qui se préparait, et il reprit en toute hâte le chemin de sa division. Mais bientôt le bruit des chevaux, qui n'annonçait d'abord que le trot, devint celui du galop; les commandements des officiers
purent même être distingués. Alors, le général Compans, accourant de toutes ses forces vers les siens, mais n'ayant plus l'espoir de les rejoindre assez tôt pour s'enfermer avec eux, s'écria, de toute la puissance de sa voix : « Division Compans! division Compans ! aux armes ! aux armes ! aux armes contre une charge de cavalerie! » et, se recommandant à Dieu, il se jeta dans un sillon, la face contre terre, au milieu de quelques morts dont il s'attendait à partager le sort.
Les soldats, ainsi prévenus à la voix de leur chef, émisèrent la baïonnette. Le général entendit ce bruit menaçant et frissonna de crainte et d'espérance. En effet, la colonne de cavalerie, accourant avec la vitesse de la foudre, mais sans autre bruit que celui de la terre qui tremblait sous les pieds des chevaux, franchit le corps du général Compans, et vint tomber sur nos marins, dont elle reçut à bout portant le feu meurtrier. Ces éclairs, ces détonations de mille coups de fusil, partant à l'improviste, effrayant les chevaux, les fit pirouetter à l'instant, malgré les efforts de leurs cavaliers ; et cette masse de cavalerie, rompue et mise en désordre lorsqu'elle s'attendait à tout renverser, se sauva aussi vite qu'elle était arrivée.
Dans ces deux terribles mouvements d'attaque et de retraite, la position du général Compans avait été affreuse. Nos balles auraient pu l'atteindre, ces milliers de chevaux l'écraser! mais la Providence, voulant récompenser son dévouement, écarta nos balles
MEMOIRES DU GENERAL LEJEl NE 315
(I stimula l'instinct si naturel des chevaux qui, dans toute circonstance, leur fait craindre de poser un pied sur tout objet donl le peu de solidité pourrait le faire tomber. Le général Compans ne fut (loue pas blessé : mais, fort ému, tout couvert de terre et de poussière, il retourna vers ses soldats qui lui témoignèrent avec enthousiasme leur bonheur de le voir sortir sain et sauf de ce mauvais pas. Le reste de la nuit fut très calme ; l'ennemi s'était aperçu que nous étions vigilants, et chacun se reposa. Le soir de cette bataille de Lutzen, Napoléon passa la nuit à Eisfeld.
Les deux jours suivants retentirent d'une longue et vive canonnade, par laquelle on poursuivait l'ennemi, et Napoléon coucha, le 4 mai, dans le château où l'empereur Alexandre et le roi de Prusse avaient passé la nuit précédente. C'est là qu'il me nomma, le même soir, chef d'état-major-général du 12e corps, commandé par le maréchal Oudinot.
Je partis immédiatement et marchai toute la ouit , par Weissenfels et Naumbourg, pour rejoindre ce maréchal. Je suivis alors le 12e corps, qui allait passer la nuit à Zeist, le 6 et le 7 à Altenbourg. Le 8, nous traversâmes Kennitz , jolie ville de Saxe, et nous nous arrêtâmes à Sédéran.
Le 12' corps, passant par Zensperg, Freyberg el Hetzeldorf, arriva le 10 au soir au camp, à deux lieues de Dresde, et nous y restâmes cinq jours.
Le 12e corps partit de Dresde le 16 mai. Le 20 mai, le général Belin, du génie, et moi, nous allâmes jeter des ponts sur la Sprée, pour aborder l'ennemi le lendemain. Pendant notre travail du 21 mai, les Russes et les Prussiens s'avancèrent dans la direction de Bautzen, pour traverser la Sprée et nous couper la retraite. Il importait beaucoup de repousser un mouvement aussi offensif, et le 12e corps traversa de suite la Sprée , sur les ponts que nous avions heureusement achevés. Une brigade de trois à quatre mille Napolitains passa la première, et se déploya immédiatement en festons élégants sur les hauteurs , en avant de la rive droite.
Au moment où ces Italiens couronnèrent la hauteur, un boulet, que l'ennemi tira dans leur direction et que je vis passer à plus de cent pieds pardessus leur tête, produisit à ses braves soldats, dont aucun n'avait été touché, une surprise électrique qui les fit tous tomber sur leurs genoux. Nous marchions derrière eux : à l'aspect de trois mille panaches de grenadiers renversés par la peur d'un boulet, nous fûmes pris d'un fou rire si bruyant, que les Napolitains se relevèrent promptement et se mirent à marcher à l'ennemi, qu'ils abordèrent courageusement et traitèrent fort mal.
Le 12e corps reçut l'ordre de prendre position en appuyant sa gauche sur Bautzen, et sa droite sur un plateau fort élevé, Ce plateau était couvert de retranchements que l'on ne voyait pas d'en bas, et domi-
naît îles collines boisées qui, de ce point culminanl . descendaient vers la Sprée.
La division Pactod fut chargée de gravir ces hauteurs, d'enlever ces retranchements et de s'y établir pour résister à l'ennemi qui tenterait de descendre par les collines, vers la Sprée, pour détruire nos ponts et couper noire retraite.
La division Lorencez, appuyant celle de Pactod, fut établie dans la plaine, derrière un petit bois et derrière la hauteur.
L'Empereur, son quartier général et sa garde, étaient à Bautzen.
Le maréchal Macdonald, avec le 11e corps qu'il commandait, appuyait notre gauche; le reste de l'armée s'étendait à la gauche de Macdonald, et le corps du maréchal Ncy formait l'extrême gauche des Français, s'élevant en équerre sur notre ligne de bataille.
C'est dans cette position que la grande bataille de Bautzen s'engagea devant l'armée combinée des Busses, des Autrichiens et des Prussiens.
Je me bornerai à dire ce qui s'est passé, sous mes yeux, au 12e corps placé à la droite, et dont j'étais chargé d'activer et de préciser les opérations.
A notre droite , le feu fut engagé par la division Pactod, que forçait dans ses retranchement une immense colonne de Busses, placée sur un point élevé pour gêner notre passage vers la Sprée.
Les efforts extraordinaires de courage et de perse-
vérance de cette brave division , sur ce même plateau, durèrent trente-six heures, pendant lesquelles le canon, la mitraille et la fusillade ne cessèrent pas un instant de se faire entendre, et la bataille était en- :e tout aussi vivement sur une ligne de plusieurs lieues.
Cependant, les Russes étant parvenus à gagner un peu de terrain, leur artillerie vint au galop se placer sur une hauteur qui dominait la plaine que nous occupions. De ces sommets, elle nous voyait à ses pieds , et criblait de boulets et de mitraille la division Lorencez , ce qui nous mit pendant une heure dans une très fâcheuse position.
Le maréchal Oudinot se vit alors obligé d'envoyer sur sa gauche demander du renfort au maréchal Macdonald. qui fit approcher de suite la division Gérard. Cette division appuya celle du général Lorencez, qui venait d'avoir la cuisse emportée dans le moment même où sa division était horriblement maltraitée. Presque au même moment un boulet frappa le ventre de mon cheval. L'animal, horriblement blessé, me lança à plusieurs pieds en l'air, et je retombai comme une masse dans un sillon.
Aussitôt que je fus remis de l'étourdissement que m'avait causé cette chute, je me traînai vers un ruisseau pour laver ma figure écrasée par la contusion. La fraîcheur de l'eau me rendit tous mes sens et ma vigueur. J'allai trouver nies gens qui me donnèrent un cheval frais, et je reparus à côté du maréchal Ou-
dinol , i|iii ne voulait pas me reconnaître, tant j'étais défiguré.
Je le quittai bientôt pour aller rallier, avec son aide de camp le bravo colonel M. de Cramayel, les restes de la division Lorencez, les réunir à la division Raglowitch et nous porter à la droite, à l'appui de Pactod, qui avait perdu sa position et presque tout son monde.
Dans ces instants difficiles, dont la durée nous semblait presque insupportable, nous eûmes le bonheur d'entendre au loin, derrière l'ennemi, une immense canonnade qui nous fit présumer qu'on approchait pour nous dégager.
C'était, en effet, le maréchal Ney qui donnait sur les réserves des Russes avec sa vigueur accoutumée. L'Empereur avait cent fois regardé à sa montre, avant d'ordonner ce coup décisif dont il ne voulait pas hasarder le succès.
Nous commençâmes à respirer, car l'ennemi recula devant nous, abandonna sa tentative de nous rejeter au delà de la Sprée et la bataille de Bautzen fut gagnée.
Nous restâmes deux jours dans cette position , et le 12e corps reçut l'ordre de marcher sur Velau.
Nous arrivâmes, le 20 mai. à llojersverda, d'où nous chassâmes les Prussiens.
Celle petite ville de llojersverda, entourée de murs assez élevés, nous présentait un délilé incommode à traverser. Cependant, le maréchal Oudinot, sa-
chant qu'il y avait au delà do la ville une immense prairie dans laquelle il pourrait déployer ses forces, traversa la ville et se mit en bataille en l'ace des Prussiens que nous poursuivions et qui avaient pris position sur les hauteurs, au delà de cette prairie.
Le maréchal, croyant sa position plus avantageuse qu'elle ne l'était réellement, et dédaignant aussi le défilé qu'il laissait derrière lui, crut l'occassion belle pour attaquer avec succès le corps de Tauhcnzin, et n'hésita pas à marcher en avant.
Mais l'ennemi, avantageusement placé sur des plans inclinés, d'où il observait tous nos mouvements, mit en batterie une artillerie très nombreuse qui lit de grands ravages dans nos colonnes, et le maréchal se vit, en peu d'instants, forcé de former ses troupes en plusieurs carrés, et de s'enfermer lui-même dans un de ces carrés que la mitraille ennemie maltraitait horriblement.
Le maréchal m'avait, fort heureusement, laissé à l'entrée du défilé , avec deux bataillons , une brigade de cavalerie hessoise commandée par le général français Wolff, et tout notre parc d'artillerie.
Mes officiers m'apportaient, à chaque instant, des nouvelles du maréchal, toujours plus désastreuses; alors je demandai au général Wolff si ses deux régiments de cavalerie hessoise étaient disposés à me seconder vigoureusement : sur sa réponse affirmative , je prescrivis au commandant du parc de s'avancer, à nia suite, avec huit pièces de douze; j'ordonnai aux
deux bataillons d'infanterie de suivre et de défendre ces pièces; je dis au général WolIT de couvrir nuire mouvement, el je m'avançai jusque dans le prolongement de la ligne des Prussiens. On mit aussitôt les huit pièces en batterie pour prendre en écharpe l'artillerie prussienne. Je recommandai de pointer avec soin; et presque avant que l'ennemi se fût aperçu de mitre arrivée, huit ou dix de ses canons étaient brisés, et ses lignes, dans toute leur longueur, fortement entamées. Quelques minutes de cette vive attaque, qui était imprévue, suffirent pour mettre en déroute les colonnes de Bulow, et dégager le maréchal Oudinot, qui avait eu beaucoup d'hommes tués et quatre cents blessés. Le lendemain de cette rude affaire, nous séjournâmes à Hqjersverda.
Le 12e corps partit le 31 mai de Ilojersverda, et poursuivit sa marche sur Yelau ; et ce fut à quelques lieues de celte ville que j'eus occasion d'offrir au maréchal la possibilité de prendre une belle revanche.
Le maréchal s'était arrêté au village de Protha, et ses trois divisions marchaient de front en avant. Je parcourais les avant-postes de l'avant-garde , et je m'aperçus qu'à son tour le général Bulow, cheminant en colonne à une demi-lieue en avant de nos divisions, pour se rendre à Yelau, nous prêtait le flanc de la manière la plus défavorable.
Nos trois généraux voyaient ce mouvement, comme je le voyais moi-même. Ils étaient impatients de profiler de cette occasion, et je partis au galop pour
aller demander au maréchal l'ordre de faire attaquer.
Le maréchal, toujours si vaillant lorsqu'il ne s'agissait que de lui-même, hésita beaucoup à prendre un parti. Voulant s'assurer si les choses étaient telles que nous les avions vues , il monta sur un clocher et , de là. il me dit : « Oui, vous avez raison; allez ordonner aux trois divisions d'attaquer ! »
Je partis au galop ; mais les choses avaient bien changé dans l'intervalle : l'ennemi s'était tiré du mauvais pas ; et nos trois généraux convinrent que l'occasion étant passée, ce serait maintenant frapper inutilement un coup d'épée dans l'eau.
Nous marchâmes sur Velau. L'ennemi y avait pris position, et il nous devint très difficile de l'en déloger. Pendant le combat, le grand faubourg qui est au bas de la côte prit feu , et nous combattîmes longtemps à l'ombre de la fumée la plus noire que j'aie jamais vue.
Vers la fin de cetle affaire, nos divisions d'infanterie furent obligées de se former eu carré contre les atlaques de la nombreuse cavalerie prussienne, à laquelle nous fîmes perdre du monde; elle nous prit quelques pièces de canon, et. de part et d'autre, on se retira sur ses positions.
Le '.) juin, le général Guilleminot, avec une division française nous rejoignit à Ilerzberg, où il nous apportait la nouvelle de l'armistice que l'on venait de conclure.
Le 10, cette belle division vint s'établir dans le château d'Annaburg, qui servait d'école militaire.
Nous fîmes camper les troupes, et l'on prépara dans leur camp différents moyens de les distraire agréablement, et d'utiliser leur temps dans des exercices profitables à leur santé. Nous établîmes des jeux de courses en sac . des jeux de bagues sous un tonneau en équilibre et plein d'eau, qui menaçait d'arroser le concurrent maladroit, etc., etc..
Les soins que nous prenions pour entretenir la gaîté. la santé des troupes, ne nous empêchaient pas de chercher pour nous-mêmes d'amusantes distractions, et la jolie rivière de TElster nous permit de faire plusieurs parties de pêche, auxquelles prirent part les dames et les bons habitants du pays.
C'est au milieu de ces distractions que nous passâmes les journées des il , 12, 13, 14 et 15 juin, occupés à développer toutes les ressources de notre galanterie pour faire danser, sous des berceaux de fleurs et de verdure, la noblesse et la bourgeoisie, dans le château de Lubbenau , chez la comtesse de Schœnberg, qui. depuis plusieurs jours, logeait dans son manoir tout notre quartier général, et lui en faisait les honneurs avec une grâce parfaite.
Au printemps de L813, l'esprit public de l'Allemagne était tellement irrité contre la domination française, que. de toutes parts, il se formait en secret
une association de toutes les jeunes têtes des nombreuses universités de l'Allemagne.
Cette association reçut de ses adeptes le nom de Tugend-Bund (nœud de la vertu .
Le jeune et beau mari de la comtesse de Scliœnberg, qui nous recevait si bien, était un des plus ardents partisans du Tugend-Bund. Lorsque , dans son château de Lubbenau , nous embellissions , pour sa famille, les jours calmes de l'armistice, lui se préparait à nous taire une guerre à outrance le jour où l'armistice serait rompu. Disposant d'une grande forlune, il venait de lever un régiment de hussards, composé de quinze cents hommes et autant de chevaux.
Pour faire connaître, tout de suite, l'esprit dans lequel il avait levé celte troupe, il l'habilla en noir et la coiffa d'un schako surmonté d'un panache noir, et décoré d'une large tête de mort appuyée par ses longues dents sur deux ossements placés en croix, etc. 11 faisait jurer à chacun de ses cavaliers de ne jamais se rendre et de ne point faire de prisonniers.
Ainsi , nous dansions très gaîment chez Mme la comtesse, tandis que, dans des dispositions toutes belliqueuses inspirées par la terrible ballade de Goethe (ce jeune poêle qui faisait vibrer dans l'Allemagne toutes les cordes du patriotisme;, son mari nous préparait la danse des morts pour la reprise des hostilités.
Le 19 juin, nous allâmes visiter le champ de bataille de Lukau, qui avait été fort ensanglanté le i.
Tous les jours, de vives et folles navigations en bateau sur la Sprée, des chasses aux canards sauvages, de longues cavalcades et de belles revues de nos troupes, animaient ce beau pays de Lubbenau.
A la revue du 29 juin, la division Pactod, qui avait tant souffert à la bataille de Bautzen, reparut brillante et nombreuse. La division Guilleminot , portée au grand complet, présentait un aspect imposant; et, le .'50 juin, la division de Bavarois du général Raglowitch arrivait à la revue dans la tenue la plus belle, et surtout bien disposée à rentrer en campagne.
Le i2 août, tout fut préparé pour la reprise des hostilités, et le 16 nous étions prêts à recommencer la guerre.
Le 17 août, l'ennemi nous prévint de toutes parts. attaqua nos avant-postes et les fit reculer.
Le 18, un renfort considérable et inal tendu nous réjoignit et changea notre position. L'Empereur mettait, sous les ordres du maréchal Oudinot , le corps du général Reynier, composé de deux divisions françaises et du contingent du roi de Saxe, sous le nom de 7e corps.
L'Empereur ajoutait, en outre, le 'i* corps, commandé par le général Bertrand, composé de deux di-
visions françaises, et du contingent du roi de Wurtemberg.
A ces deux corps. 4e et 7e. étaient joints deux corps de cavalerie, sous les ordres de généraux de France et du duc de Padoue; le tout, y compris le 12' corps, formait, suivant la lettre du prince majorgénéral, une armée de quatre-vingt mille hommes, placés sous le commandement du maréchal Oudinot.
Après vérification faite de ces troupes qui arrivèrent successivement, il se trouva, qu'au lieu de quatre-vingt mille hommes , il n'y en avait que soixante mille présents sous les armes.
L'empereur donnait l'ordre au maréchal de marr cher sur Berlin et de s'en emparer.
La même lettre annonçait les différentes dispositions du mouvement que l'Empereur allait entreprendre.
Le jour de la reprise des hostilités, le 17 août, cette armée se mit en marche , et nous rencontrâmes les corps prussiens de Bulow et de Tauenzien, qui nous opposèrent d'abord une assez forte résistance; mais ils furent réponses . le troisième jour, jusqu'au delà de la Sprée. sur laquelle nous jetâmes immédiatement des ponts pour les poursuivre dans la direction de Postdam et de Berlin. Notre armée continua sa marche sans savoir ce qu'elle allait rencontrer sur sa route; et ce fut par les prisonniers que ramenèrent nos éclaireurs, que nous apprîmes que l'ennemi
s'était établi entre Spandau et Berlin, pour nous barrer l'entrée de eette capitale.
Le 12e et le 7'' corps traversèrent la Sprée devant l'ennemi, qui en défendit d'abord faiblement le passage. Le 12u corps avait passé facilement, vers deux heures de l'après-midi, et repoussait fort au loin les Prussiens qui se défendaient sur les hauteurs. Cependant, le maréchal Oudinot, avant de s'aventurer à la poursuite de Bulow, voulut attendre des nouvelles des deux corps qui manœuvraient à sa droite.
Un peu avant l'entrée de la nuit, il reçut un officier du général Reynier. qui lui apporta de mauvaises nouvelles. Le général, s'étant avancé dans la direction convenue de Klistow et Grossbeeren, marchant avec les Saxons à son avant-garde et ses divisions françaises en réserve, avait heurté contre un corps ennemi ; son avant-garde de Saxons avait été facilement battue et repoussée en désordre jusque sur ses réserves, restées intactes.
Sur ce fâcheux avis, qui détruisait l'ensemble de notre opération si heureusement commencée par notre gauche, je conçus l'idée de proposer au maréclial Oudinot un moyen certain de rétablir nos affaires sur toule la ligne. Il n'était pas nuit encore; je demandai que le 12e corps s'arrêtât pour faire la soupe, pendant que j'irais vérifier l'état dans lequel se trouvai! le corps du général Reynier. Je devais ensuite aller trouver le général Bertrand, et m'assurer de
ses bonnes dispositions après les succès qu'il avait eus de la journée.
Si je trouvais ces corps en état de reprendre l'offensive, j'avais à leur donner, suivant ma proposition, l'ordre de se préparer à une attaque, pour pouvoir être arrivés, précisément à la pointe du jour, sur le front et sur les flancs des ennemis, que leur succès de la veille pouvait avoir laissés peu circonspects.
Cette surprise, aux premières clartés du jour, devait, ce me semble, mettre en déroute l'ennemi endormi encore peut-être sur ses lauriers.
M. le maréchal Oudinot avait eu beaucoup de peine à goûter cette idée, et, sous différents prétextes, il retardait mon départ. Ce ne fut que très tard qu'il consentit à ce que je portasse, de sa part, cet avis aux 7e et 4e corps.
Je passai la nuit en route , avec quelques cavaliers que je n'avais pu obtenir que du duc de Padoue, commandant notre cavalerie, et qu'il nie fit al tendre très longtemps. J'arrivai vers minuit à Grossbeeren, auprès du général Reynier qui était fort occupé à rétablir l'ordre parmi les Saxons qui avaient donné dans la soirée. Je lui fis part du projet d'attaque par les trois corps et des dispositions que le maréchal de Reggio me chargeait de concerter avec lui et le général commandant le corps de droite, pour les exécuter au point du jour. Le général Reynier donna la plus complète adhésion à ce projet, quelque basardeux qu'il lui parût de prime-abord. Il m'assura que
ses Saxons, mis en déroule mais n'ayant perdu que peu de monde et ayant repris haleine, se trouvaient maintenant placés derrière ses doux divisions françaises, qui donneraient sur les ennemis avec une vigueur très remarquable. En conséquence , il ne voyait aucun obstacle à l'exécution du projet du maréchal . et pour ce qui le regardait, il repondait du succès, si les deux ailes, à sa droite et à sa gauche, les 12e et V corps, marchaient aussi franchement et en même temps que lui.
Enchanté du bon esprit dans lequel je trouvai le général Reynier, qui me montrait de nouveau son dévouemenl à la cause de l'Empereur, je courus à Suthen porter cette heureuse nouvelle au général Bertrand, dont j'avais à obtenir indispensablement le concours.
Arrivé' auprès du général Bertrand, je lui lis part de ce plan d'attaque et lui dis que notre marche sur Berlin était une des opérations de l'Empereur les plus habilement combinées; car ses ordres prescrivaient au général dérard. à Magdebourg, et au maréchal Davout, vers Hambourg, de marcher, avec les corps sous leurs ordres, de manière à se trouver devant Berlin, par le côté de l'ouest, au même jour et à la même heure, autant que possible, où les trois corps du duc de Reggio y arriveraient par h- côté de l'est. Ces ordres, que j'avais écrits en chiffres, étaient parvenus; j'en avais reçu l'avis. Ils indiquaient à ces généraux le moment de notre départ, et le temps
approximatif pour parcourir les douze lieues qui nous séparaient de Berlin, en renversant les obstacles qu'on pourrait nous opposer. Bien peu de grandes dispositions avaient été prises avec autant de soin que celle-ci, et le succès paraissait indubitable, sauf les cbances apportées par le courage de l'ennemi ou par les difficultés du terrain. Je sentais toute la honte qui résulterait pour l'armée, si un faible échec et la perte de deux cents de nos soldats alliés tout au plus devaient déterminer sur tout le front de la ligne, une retraite, qui deviendrait inévitable, si notre corps de droite n'ajoutait pas son action à celle du corps du centre, et du 12e à notre gauche, etc., etc. Toutes ces raisons et mille autres non moins pressantes, ne purent convaincre ce général.
Ce fut avec un grand chagrin que je retournai auprès du général Reynier lui annoncer ce refus. Ce général était animé d'un si courageux dévouement aux intérêts de l'Empereur, qu'il fut très affligé lorsque je lui dis , en le quittant : « Puisque notre aile droite ne peut pas prendre part à cette opération , il me semblerait hasardeux de l'entreprendre par la gauche, avec les deux seuls corps le 12e et le 7e; et, si vous partagez mon avis, je vais porter au maréchal Oudinot le triste conseil de renoncer à cette entreprise. » Ce ne fut pas sans de vifs regrets que le général Reynier vit s'échapper une aussi brillante occasion . et me laissa retourner, fort tristement, auprès du maréchal. En m'attendant . le duc de Reggio était
MEMOIRES Dl' GENERAL LEJEUNE. 331
on ne peut plus inquiet du résultat que pourrait avoir cette opération.
Après avoir vaincu les difficultés d'une longue course dans ces bois, pendant une nuit obscure, pour aller coordonner la marche des trois corps, je rentrai très lard auprès du maréchal, et nous passâmes la nuit dans une vive agitation.
Le lendemain, au jour, le maréchal s'aperçut avec regret qu'il ne pouvait éviter d'ordonner la retraite sur toute sa ligne. Une heure après, nous repassâmes tristement la Sprée, et l'ennemi ne tarda pas à nous poursuivre. Cette belle armée, qui devait, qui aurait pu entrer si promptement à Berlin, fut obligée, ainsi, de se retirer, sans avoir été battue, sur Damm et "YVittenberg.
Le maréchal Oudinot partit donc de Suthen le 24 août, et vint, le même jour, coucher à Gakow.
Le 25, l'ennemi nous poursuivit et tirailla tout le jour, pendant que les 12e, 7e et 4e corps arrivaient en ligne à Riersdorff et Speremberg.
C'est à ce moment qu'à quarante lieues en arrière de nous Napoléon gagna la bataille de Dresde.
Le 27 août, les trois corps (12e, 7e et 4e), réunis à Riersdorff, Perno et Verben reprenant l'offensive, se mirent en marche sur Insterbourg, assez grande ville dont l'ennemi fut chassé facilement, et dans laquelle nuire armée s'établit.
Le 28 août, nos trois corps d'armée passèrent la journée près d'Insterbourg, pour renouveler les vivres.
Malheureusement, nous n'avions pu nous procurer aucun renseignement sur le nom des chefs . le nombre et la nature des troupes ennemies que nous avions devant nous. Sans doute, l'Empereur avait pourvu largement aux moyens pécuniaires indispensables pour solder des espions et organiser régulièrement le service de la partie secrète de l'armée; mais une invincible avarice clouait aux mains des chefs les sommes qu'ils auraient dû verser largement pour savoir ce qui se passait chez l'ennemi, et nous en étions réduits à la triste position d'ignorer si nous avions devant nous des Russes ou d'autres corps à combattre. Soit patriotisme, soit tout autre sentiment d'honneur, il me fut extrêmement difficile de trouver, à quelque prix que ce fût. un paysan intelligent qui voulût s'exposer à pénétrer dans les lignes ennemies, pour nous rapporter le détail de leur nombre et de leur position.
Ce fut donc tout à fait en aveugles que nous fûmes obligés d'agir et de manœuvrer pendant les jours qui suivirenl .
Cependant, nous pûmes juger que le moment d'une affaire générale approchait, et le duc de Reggio donna l'ordre de dégager le corps d'armée de toutes les voitures et des embarras qui pourraient le gêner dans un combat, et le 28 on les envoya s'enfermer dans \Yittenberg.
Ce même jour, le 4e corps fut dirigé sur la gauche
de l'ennemi, qui s'en aperçut et vint aussitôt nous attaquer.
Le 29 août, le maréchal Oudinot établit son armée dans l'ordre suivant : le 12" corps à Eckmandorff, le V en arrière de ce village, et le 7U corps appuyé à Wittenberg. A peine arrivait-il dans cette position, qu'il y fut attaqué très vivement. Nos trois belles divisions de cavalerie, se trouvant à portée de celte affaire , repoussèrent vivement l'ennemi jusqu'à Mazanne, et protégèrent la reconnaissance qu'un officier polonais fut chargé de pousser de ce point jusqu'à Warbeck, où il trouva un camp de troupes russes.
Le .30 août, les trois corps, réunis près de Mazanne, poussèrent ensemble une forte reconnaissance sur l'ennemi, et furent entourés, pendant toute leur marche , par de nombreux Cosaques qui se retiraient devant nous.
Sans avoir rien découvert de bien important, cette forte reconnaissance se vit dans la nécessité de rentrer, et l'ennemi nous poursuivit avec son artillerie et une nombreuse cavalerie. Nous crûmes qu'il arrivait avec des forces considérables pour nous attaquer. Toute notre artillerie se mit en ligne, nous nous portâmes en avant pendant une très vive canonnade, et l'ennemi se retira.
Ce même soir du 30 août, le 12° corps coucha à Mazanne, le 7 corps à Feldheim et le 4e à Tiessintz.
Le 1er et le 2 septembre, les trois corps firent halte dans leur position, près de Kropstadt, et ces journées se passèrent en observation, dans le plus grand calme et dans les préparatifs de combat.
Le 3 septembre, les trois corps s'établissent à Teutchel, près de AVittenberg. Pendant cette manœuvre , l'ennemi attaque avec vigueur le 4e corps ; mais il est repoussé sur toute sa ligne.
Ce fut pendant ce mouvement du 3 septembre que le maréchal Ney, qui nous était annoncé depuis la veille, parut accompagné de deux ou trois officiers. Ce maréchal, trouvant les troupes sous les armes, en parcourut le front, en prit immédiatement le commandement au lieu et place du maréchal Oudinot et ordonna de marcher en avant.
Le maréchal Ney avait reçu, en même temps que le maréchal Oudinot, le plan de campagne que l'Empereur se proposait de suivre, et la désignation de la part que son corps d'armée devait y prendre. Le général Jomini, chef d'état-major du maréchal Ney, écrivain distingué, entrevit le rôle sérieux qu'il aurait à jouer dans la réalisation des sanglants démêlés qui devaient avoir lieu prochainement. Il trouva moins périlleux d'éviter ces dangers en portant à l'empereur de Russie , le plan de campagne qui était remis entre ses mains comme il l'avait été dans les miennes. Jomini disparut, et les détails précieux que ce traître porta aux Russes leur servirent à faire échouer les savantes combinaisons de Napoléon. Dès ce jour,
les difficultés devinrent immenses pour noire Empereur, dans cette campagne de L813.
Revenons au maréchal Ney. Dans son empressement à exécuter les ordres de l'Empereur, il ordonna aux 4e et 7e corps de s'avancer et d'attaquer, sans transmettre ce même ordre au 12" corps qui marchait en ligne avec les deux autres. Le maréchal Oudinol conservait le commandement de ce corps et je restais son chef d'état-major. On rencontra l'ennemi, et tout d'abord l'action fut des plus vives. Le 12e corps, très impatient de ne pas recevoir le même ordre que les autres, prêtait une oreille attentive pour s'assurer si la droite de l'armée était engagée. Le vent d'ouest qui soufilait chassait le bruit du canon et nous n'entendions rien. Cependant, l'apparition de quelques Cosaques sur le devant de notre front nous fit supposer que leur armée n'était pas éloignée, et nous marchâmes de suite dans la direction de Dennevitz.
A peine eûmes-nous dépassé les bois qui couvraient notre front, que nous nous trouvâmes en face de l'armée prusso-russe et suédoise, qui déployait une artillerie formidable en s'avançant vers nous. Un vent très violent nous apportait des nuages énormes de poussière qui nous aveuglaient. Les boulets, la mitraille, ouvraient nos rangs et y jetaient un si grand désordre, que nous eûmes beaucoup de peine à former les carrés de notre infanterie par division, pour nous retirer devant leur nombreuse cavalerie qui nous entourait au galop.
Le général Reynier, avec le 7e corps , s'était jeté dans le village de Dennevitz, que l'ennemi cherchait à reprendre. La division Guilleminot y fit des prodiges de valeur, sans pouvoir conserver le village. A droite, à la même hauteur, les Wurtembergeois du général Bertrand combattaient dans la plaine avec désavantage, et perdaient beaucoup de monde. Le maréchal Xey, à leur tête, dans cette position critique, contre laquelle il n'avait aucune réserve disponible, fut obligé de se retirer comme nous, après avoir montré un courage héroïque.
Dans ce mouvement de retraite, nous fûmes obligés de nous enfermer dans les carrés de l'infanterie, que l'ennemi abîmait avec la mitraille.
Nous arrivâmes ainsi sur les bords d'un immense marais, ou flaque d'eau, nommé le Schwartzelster, donl nous ignorions la profondeur. Le cheval que je montais avait reçu, depuis quelques instants, sept balles dans le cou, et une dans la jambe qui le faisait boiter. Cependant, je n'hésitai pas à entrer dans l'eau noire de ce marais, pour en mesurer la profondeur et la solidité du sol, afin d'indiquer s'il y avait un chemin guéable à notre infanterie, et venir, par le chemin le plus court, prendre position sous les murs de Torgau.
Ce fut dans cette journée que je pus remarquer la vérité de ce mot : « Tel fut brave tel jour, qui ne l'a
plus été depuis. l.e général Fournier-Sarlovèze
commandait une de nos divisions de cavalerie. Ce duelliste enragé, qui était la terreur de tous les hommes doux et paisibles, se trouva, ce jour-là, le plus humble des trembleurs; et les six mille hommes de cavalerie qu'il conduisait si mal ne rendirent, le 6 septembre, aucun service, au grand déplaisir de ses subordonnés, et au grand regret de notre infanterie qui comptait sur la protection de ses cavaliers.
L'armée, poursuivie par les Prussiens, se retira cependant en assez bon ordre surDamm, Wittenberg et Torgau.
Le 8 septembre, l'Empereur informé de ce malheur qui découvrait la gauche de toutes ses positions dans la Saxe, m'envoya l'ordre de venir lui rendre compte des dernières opérations. Je partis de Torgau en toute hâte, pendant une tempête affreuse qui dura toute la nuit. J'arrivai à Dresde, tout mouillé, le 9 septembre, à 5 heures du matin; et, sans m'arrêter, je continuai ma route jusqu'à Dona, où l'on m'assura que se trouvait l'Empereur. En effet, j'y rencontrai Sa Majesté, qui recevait au même instant la nouvelle du désastre du corps du gênerai Yandamme. Fort contrarié, sans doute, d'apprendre en même temps les défaites de sa droite et celles de sa gauche, il me fit dire que les détails que j'apportais lui étaient maintenant inutiles et que j'eusse à rejoindre promptement mon poste.
Je retournai donc à Damm, parMeissen, Wurschen
MÉMOIRES Dl GÉNÉRAL LEJEUNE. — T. II. 21
et Eulemliourg, et j'arrivai, à deux heures du matin, à Murzen, où j'appris que. pendant mon absence, l'ennemi nous avait constamment poursuivis. Il y eut chaque jour, dans cette direction, des attaques livrées aux corps prussiens de BuIoav et de Tauenzien , mais dont aucun résultat ne changea notre position.
Plusieurs jours se passèrent ensuite dans des combats continuels, où l'on perdait du monde sans qu'il en résultât des avantages marquants pour l'une ou l'autre armée.
Le maréchal Ney fut, sur ces entrefaites, rappelé auprès de l'Empereur, qui lui donnait l'ordre de dissoudre les trois corps réunis qu'il venait de commander, et de se remettre à la tète de son 3e corps avec lequel il continua d'opérer sur la même ligne que nous.
A la dissolution des trois corps d'armée, 4°, 7e, et 12e, le duc de Reggio fut rappelé au commandement des grenadiers de la garde impériale, et son 12e corps lut incorporé dans les 7° et 4e corps du général Reynier et du général Bertrand.
Je fis alors partie du 7U corps, et commandai une des brigades de la division Guilleminot.
L'on m'avait donné cinq régiments formant six mille hommes : le 52e et le 64e d'infanterie française, le 1 I 1° composé de Piémontais, le 7e de Croates et le 3' d'Illyriens. Chacun de ces régiments avait un excellent colonel français. Celui des Illyriens était un Breton très spirituel, M. de Trommelin, émigré fran-
MEMOIRES Dl GENERAL LEJEUNE. 139
çais e1 ancien aide de camp de sir Sidney Smith, lorsque cel amiral nous Taisait la guerre à Aboukir, en Kgypte.
Apres celle dissolui ion. el en quittant les bords de l'Elbe pour remonter vers Dessau et Leipsiek, nous enfermâmes nos bagages dans les places de Torgau et de Wtttenberg. Un adjudant-major piémontais du liie régiment, M. M... vint me demander la faveur de lui permettre de monter dans ma voiture parce qu'il était malade, et il me promit de soigner mes chevaux et mes équipages comme s'il en était propriétaire.
Je n'avais aucune raison de douter de sa probile, et malheureusement il tint parole plus que je ne m'y attendais.
A peine eûmes-nous quitté Torgau et Wittenberg, que l'ennemi bloqua ces deux villes. La famine s'y lit bientôt sentir, et l'on mangea deux de mes chevaux. M. M... vendit le reste pour partir en poste avec ma voiture, et se rendit tout simplement, à mes dépens, à Turin, d'où il eut le front de m'écrire pour s'excuser de sa conduite. J'avais appris, qu'en arrivant à Turin, il avait vendu ma voilure, mes armes et mes effets, pour avoir de quoi vivre avec aisance. Je lui répondis par une lettre fort polie qui cachait un piège où je le fis tomber.
Je lui écrivais que j'étais d'autant plus affligé de la période ma voiture , que j'y avais caché, dans des secrets adroitement construits, une somme de vingi
mille francs en or, que j'avais tout lieu de regretter. M. M..., comme je l'ai su depuis, racheta ma voiture, la fit briser, n'y trouva rien, et ma vengeance fut complète.
Dès lors, et pendant plus d'un mois, les jours et souvent les nuits se passèrent en marches, contremarches, en attaques et en combats acharnés contre les Prussiens et les Russes , combats qui feraient à eux seuls le sujet du long récit d'une belle campagne. Je fatiguerais le lecteur si je cherchais à lui en rendre compte dans ces simples souvenirs. Je n'étais plus en position, comme auparavant, de prendre part à l'ensemble de toutes nos manœuvres ; je n'y voyais que le point où se trouvait ma brigade, et je ne pourrais rendre un compte exact que du nombre d'hommes que me coûtaient chaque jour ces sanglantes rencontres, où mes régiments, quoique de tous pays, donnaient admirablement. La seule journée du 3 octobre, où les 4e et 7U corps rejetèrent les Russes en désordre dans l'Elbe, près de Dessau, m'avait coûté trois cent soixante de mes braves.
Nous arrivâmes, très aguerris par de rudes travaux, aux jours néfastes des 18 et 1'.) octobre qui éclairèrent la terrible bataille de Leipsick. Quoique le 18 j'aie perdu du monde dans les faubourgs de cette ville, je ne saurais raconter cette grande tragédie, où Napoléon développa toutes les ressources qu'il trouvait dans notre courage, dans son activité et son o'énie.
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Le 19 octobre . c«tte terrible bataille de deux jours était terminée vers deux ou trois heures, et le calme se rétablit dans la plaine L'ennemi cherchait cependant à empêcher la marche des troupes de Lefebvre- Desnoelles, que l'Empereur dirigeait sur Weymar, afin de couvrir notre retraite, el vers Krl'urth, pour remplacer nos munitions que nous venions d'épuiser.
La division dont je faisais partie fut envoyée sur la Saale pour empêcher les Autrichiens de s'emparer du pont de Kœsen, par lequel ils espéraient nous couper la retraite sur Francfort et Mayence. Les bords de la Saale sont très escarpés ; je pus embusquer ma brigade dans les plis du terrain, et j'arrêtai les Autrichiens pendant vingt-quatre heures devant le pont de Kœsen. Ma position étant fortement établie sur le sommet du plateau, je m'y trouvais parfaitement à l'abri des coups directs de l'ennemi, et je pus profiter do ce moment de sécurité pour offrir à mes braves officiers une collation dont nous avions tous besoin. Les Autrichiens, agglomérés en grand nombre sur la rive opposée , ne gagnaient pas un pouce de terrain, mais dirigeaient par-dessus nos têtes leurs balles tirées de bas en haut, et qui tombaient sur nous en décrivant une parabole. Notre léger repas se faisait donc sous une pluie de fer et de plomb qui n'avait rien de très dangereux pour nous, mais qui brisait nos assiettes et nos verres. Déjà la terre autour de nous était marquée, par la chute de ces balles, de plusieurs milliers de petits
trous qui lui donnaient l'aspect d'un crible d'écurie, sans que cette étrange configuration du sol altérât notre gaîté et notre appétit.
A la nuit close , je reçus l'ordre de me rapprocher de Ilanau, et de prendre position entre les bords de la Saale , que je quittai pour aller couvrir le défilé de Guelhausen et les bois de Ilanau.
Le 30 octobre, je plaçai un bataillon dans le village de Saalmunster, à ma gauche, et j'établis mes troupes dans un bivouac bien sain, à quelques pas de ce village.
Pendant la nuit, les Autrichiens traversèrent la Saale, et leurs tirailleurs vinrent, au point du jour, nous réveiller dans notre bivouac.
M. le maréchal Oudinot portait un vif intérêt à un jeune officier qu'il m'avait prié de prendre pour aide de camp.
M. de Magnac était arrivé près de moi sans un sou, mais avec les prétentions élevées d'un cadet de grande famille. Je le traitai avec bonté , je garnis sa bourse, j'achetai pour lui deux bons chevaux, je les fis équiper et lui en fis cadeau.
J'attendais en retour un peu de zèle et d'activité; mais au premier moment où je croyais pouvoir compter sur ses services, il trouva sans doute que la reconnaissance pesait trop sur son cœur, et il disparut sans me revoir. 11 était allé prendre, auprès du duc de Valmy, les mêmes fonctions qu'il aurait dû remplir auprès de moi. N'ayant sous la main aucun officier
disponible, j'allai faire moi-même la reconnaissance de la position que les Autrichiens venaient de prendre autour de nu ni camp.
Ainsi . séparé des miens et circulant à cheval au milieu de nos tirailleurs, je vis proinptement que ma position allait être très hasardeuse, et je rentrai au camp pour faire prendre les armes à la brigade et la réunir au corps principal de la division.
Quel fut mon étonnement, en rentrant à mon bivouac, de n'y plus trouver àme qui vive, et d'être obligé, pour rejoindre les troupes, de marcher longtemps sur les traces qu'elles avaient laissées.
Pendant que j'étais avec les tirailleurs, le général Guilleminot avait reçu l'ordre de s'approcher de Ilanau , et avait envoyé dire aux troupes de ma brigade de suivre son mouvement. Cet ordre n'avait pas compris les bataillons que j'avais placés dans ce village: ils y furent oubliés un moment; et ce fut à grand'peine que je parvins à les en faire sortir, car ils étaient déjà cernés par les Autrichiens. Cette circonstance me contraria infiniment; j'en fis des reproches au général Guilleminot, qui était mon ami depuis nombre d'années.
Le .'>1 octobre, nous arrivâmes dans les bois de llaiiau. vingt-quatre heures après la grande bataille qui avait eu lieu, et dont les historiens français raconteront les brillants détails.
Le corps bavarois n'avait pas perdu l'espoir de nous couper la retraite sur Francfort et Mayence.
Le maréchal Marmont fut laissé dans les bois de Hanau pour déjouer ces projets. Il apprit que les Bavarois occupaient en force les rues du faubourg de Francfort; et, pour les en chasser, il les cribla d'obus qui y mirent le feu.
Le même jour 31 octobre, la division Guilleminot vint remplacer le maréchal Marmont, qui avait ordre de se retirer sur Mayence, et ma brigade prit position dans les bois, le long de la Kintzig, pour en défendre le passage. A peine étais-je établi sur le bord de cette rivière, qu'une forte canonnade, partant du camp des Bavarois, vint briser, au-dessus de nos têtes, les arbres qui nous couvraient de leur ombrage. Les branches et les éclats d'obus pleuvaient sur nous, et nous annonçaient que l'ennemi préparait une nouvelle tentative de passage. En effet, une colonne considérable de Bavarois jeta des radeaux et des canots sur la petite rivière, et tâcha de la traverser.
Mes troupes étaient bien embusquées, et leur courage se grandissait de tout le sentiment de vengeance qui les animait contre cette nation infidèle. Deux mille Bavarois environ étaient parvenus, à grand'peine, jusque sur notre rive, où le silence, qui régnait devant eux commençait à les intimider. Tout à coup, ils se virent accablés par mes régiments, et rejetés, criblés de blessures, sur leurs nacelles et leurs radeaux : ils disparurent dans la Kintzig qui les engloutit.
Je croyais le calme rétabli; je fis ouvrir une cantine autour de laquelle j'appelai plusieurs colonels;
et tandis que nous débouchions peut-être le premier flacon, un obus enflammé vint tomber aux pieds du colonel Limousin, du 52" régiment. Je lui criai de faire écarter un moment ses grenadiers, dont j'aurais été désolé qu'un seul fût blessé. Tous ces braves refusèrent obstinément de reculer devant le danger; et moi, qui m'en trouvais éloigné de plus de cinquante pas , je reçus un énorme éclat de cet obus, dont un des angles m'ouvrit le front, après avoir traversé le double feutre de mon chapeau, comme aurait pu le faire un rasoir, et je tombai, comme une masse inerte, au milieu de mes convives. Ils s'empressèrent de me relever. La blessure était profonde, mais je pus, avec leur appui, faire quelques centaines de pas en arrière pour rejoindre l'ambulance et me faire panser.
Un officier, portant l'uniforme français, s'approcha de moi , fit déchirer un mouchoir blanc qu'il avait à la main , et m'en fit faire des compresses. Bien vivement touché de ces soins gracieux, je le priai de me dire son nom : « Je m'appelle, me dit-il, Louis de Lichtenstein. »
Les docteurs venaient de faire autour de ma blessure une profonde incision cruciale. Cette opération m'avait fait perdre beaucoup de sang, et, très affaibli, j'étais hors d'état de reprendre mon poste. J'envoyai donc un officier au colonel Robillard, du IIIe ré-
giment. pour lui dire de prendre, en mon absence, le commandement de la brigade. Je me dirigeai ensuite sur Mayence, où j'arrivai le même soir et restai plusieurs jours. On apporta dans mon logement le colonel Limousin, du 52e, qui avait été blessé très gravement à la jambe , par un éclat du même obus qui m'avait ouvert le front. Ce malheureux officier était bien plus dangereusement blessé que moi, et cependant j'eus le bonheur de le retrouver, quelques années après , bien portant et boitant à peine , dans sa ville natale d'Angoulême, où il était estimé et chéri de tous ses concitoyens.
Peu d'instants après . on apporta de même chez moi le général Montélégier, et quelques-uns de ses braves officiers de cavalerie, qui formèrent, avec nous, un petit quartier général d'éclopés.
A peine étions-nous arrivés à Mayence, que les troupes de ma brigade, réunies à celles de la division ( ruilleminot, vinrent former la garnison des forts et de la tête de pont deCassel, à l'embouchure du Main. devant Mayence.
Une fièvre typhoïde sévissait cruellement dans les hôpitaux et dans la ville, où elle faisait de grands ravages, parmi les nombreux malades el blessés que l'on avait apportés de Leipsick, de Ilanau et de Francfort.
Mes jeunes domestiques furent atteints de celte affreuse maladie, et je les voyais, avec un vif cha-
griii, dans ma chambre, le jour et la nuit, se promener en chemise pendant leur délire, comme des fantômes inoffensifs qui venaienl me demander du secours contre le mal qui les tourmentait.
C'est dans cet état, et avec ce triste cortège, qi te je lis mes derniers pas dans le bouleversement qui accomplissait la chute du grand Empire, et détruisait la puissance française de Napoléon au delà du Rhin.
Cette fois encore, j'avais perdu mes chevaux et mes équipages; et après tant de rudes travaux , je rentrai à Paris moins riche qu'avant de l'avoir quitté et très fatigué de la guerre.
Depuis longtemps, je ne trouvais plus, dans la gloire des armes , la récompense du zèle et des sacrifices que m'imposait l'honneur de défendre la France. Plusieurs demandes de récompense que mes chefs avaient adressées à l'Empereur, à la suite de mes actions, étaient restées sans résultat, et je fus très sensible à cet oubli.
J'étais jeune encore; mon énergie n'était point usée, et je nie sentis heureux de pouvoir donner un libre essor à la passion que j'avais toujours eue de reproduire les choses qui excitaient mon enthousiasme; ma piété même se trouvait animée à l'aspect des beaux effets de la nature. Rentré à Paris, la peinture devint ma seule occupation, et le désir de me distinguer dans cette voie si délicate et si pleine d'intérêt devint l'unique objel de mon ambition.
Gràee aces travaux, je jouissais de la plus douce
tranquillité, lorsque les événements de 1814 vinrent nous surprendre au cœur de la France , et nous placer dans un nouvel ordre de faits.
C'est à cette période de l'histoire de l'Empire que s'arrêtent ces Mémoires : le général Lejeune, au moment de mourir, fatigué d'un long travail et du zèle qu'il avait apporté à les écrire, dictait à son fils ses dernières volontés et lui léguait le soin de les faire paraître. Pendant les quinze années de la Restauration, le baron Lejeune resta paisible dans ses foyers. uniquement occupé à la culture des arts et à la rédaction de ces écrits si intéressants. Il avait également tracé quelques notes relatives aux événements dont la France a été depuis le théâtre; mais, prévenu par la mort, il n'a pu mettre la dernière main à ce second travail, qui, sous le rapport de l'exactitude des détails, de la délicatesse des aperçus, eût été. sans doute, en tout, digne du premier.