CHAPITRE XVII
Viasma. — Krasnoï. — Désastre de la Bérésina. — L'Empereur quitte l'armée. — Wilna.
A chaque instant, il devenait plus difficile de distraire nos soldats de l'inquiétude que leur donnaient ce mouvement rétrograde et cette perte de temps. Dès le second jour, 2(3 octobre, une pluie fine et froide vint ajouter aux tourments de l'esprit, les difficultés du chemin et les inconvénients des intempéries. Encore une fois, un beau château nous présentait un abri dont nous prolitions . lorsque le feu y prit avant que nos gens en eussent allumé nulle part. On découvrit l'appareil incendiaire que le propriétaire avait ajusté; mais on ne put arrêter les ilammes. Les nuits froides et humides passées au bivouac, la nourriture insuffisante de galette ou de bouillie mal cuite, commencèrent à donner la dysenterie aux troupes. Les malades n'avaient plus la force de suivre leurs corps, et ils restaient en route. Sur ces entrefaites, le maréchal Mortier nous rejoignit à Verea, avec les deux
divisions de la jeune garde ; il avait accompli la trisle mission de faire sauter le Kremlin, mission très opposée à son noble caractère. Avant de quitter Moscou, ses soldats avaient saisi le lieutenant-général Yintzingerode, qui était le plus ardent de nos ennemis; le maréchal amenait ce prisonnier à l'Empereur, mais il eut le bonheur de s'échapper.
Le 27, la tête de colonne de l'armée rentra dans Mojaïsk, qui était encombrée de blessés de la bataille de la Moskowa; l'arrière-garde y entra le 28. Quel cruel moment fut celui où nous revîmes nos malheureux blessés, sans leur apporter les consolations et les soulagements qu'ils attendaient de nous ! N'ayant à leur conseiller que la résignation au malheur, nous n'osâmes pas leur annoncer l'abandon dans lequel nous allions les laisser, et, petit à petit, notre cœur dut se préparer à recevoir aussi pour nous-mêmes les plus déchirantes atteintes. Sur notre route, tous les abris conservés étaient remplis de blessés, et à Kolinskoy il en restait plus de deux mille. Jusque-là, nous n'avions été suivis que par quelques Cosaques; mais de jour en jour ils devenaient plus nombreux et plus entreprenants. Le 29 décembre, notre cavalerie eut à soutenir un engagement sérieux. Le 30, avant de quitter Kolinskoy, voulant reconnaître ce qui arrivait d'ennemis dans la plaine, je m'avançai sur la terrasse d'un couvenl , et me trouvai en présence d'une centaine de Cosaques qui s'approchaient pour reconnaître les lieux. Dès
qu'ils me virent, ils prirent la fuite; mais, s'apercevant bientôt que j'étais seul, ils revinrent, et, à mon tour, je n'eus que le temps de monter à cheval et de rejoindre les nôtres qui étaient partis el très éloignés déjà. De distance en distance la route était couverte de voitures abandonnées, parce que les chevaux, exténués de fatigue, tombaient d'inanition. Ceux que l'on pouvait relever étaient de suite attelés aux chariots chargés de blessés ; mais à peine les avaient- ils traînés quelques pas qu'ils mouraient. Alors, nos blessés restaient abandonnés: et en nous éloignant d'eux, en détournant nos regards, nos cœurs devaient résister au déchirement qu'y apportaient leurs cris. Si notre position était digne de pitié, combien plus affreuse encore était la leur, lorsqu'il ne leur restait en perspective que la mort par la faim, par le froid ou par le fer des Puisses! Cette journée du 30 fut bien triste et bien longue. Par un froid très vif qui commençait à se faire sentir, il fallut marcher toute la nuit; car il nous importait d'arriver à Giatz avant l'ennemi, qui pressait sa marche par des chemins de traverse, pour nous y précéder.
Le premier corps arriva à Giatz, le 31, et peu d'heures après, les Russes parurent en grand nombre. Le lendemain 1er novembre, ils essayèrent de forcer le passage, et, ne pouvant y réussir, ils durent se borner à poursuivre d'une vive canonnade un de nos grands convois qui s'était considérablement retardé et qui délilait devant eux au sortir de la ville.
Leurs boulets firent dans ce convoi de terribles dégâts, et j'eus le bonheur d'en arracher ma sœur. Son cocher m'assura que les trois chevaux étaient encore excellents et pleins de vigueur. Alors je demandai à ma sœur: « Es-tu capable de braver le canon? » Elle me répondit en tremblant : « Je ferai comme tu voudras. » Aussitôt je dis au cocher : « Traversez cette prairie au galop , les boulets passeront par-dessus votre tête: vous gagnerez ainsi jusqu'en avant du convoi , après quoi , vous filerez sans obstacle et sans vous arrêter. » Le conseil était bon et il réussit. Ce convoi, composé de plusieurs centaines de voitures mal attelées, portait beaucoup de blessés, ainsi que les femmes et les enfants de négociants français résidant à Moscou, qui se trouvaient obligés de fuir les Russes, après avoir été pillés. 11 s'y trouvait jusqu'au personnel du Théâtre-Français établi à Moscou. Ils ignoraient ces malheureux comédiens, quelle tragédie allait leur faire jouer la triste protection dont nous les couvrions encore.
Le 2 novembre, la neige commençait à tomber et le froid était déjà de 8 à 9 degrés. Les divisions du premier corps avaient chacune leur tour pour former l'arrière-garde, et ce jour c'était la division Gérard. avec laquelle nous passâmes la nuit dans un grand bois, sous les flocons de neige. Déjà, les effets du froid étaient désastreux; beaucoup d'hommes, engourdis par le froid au moment du départ, étaient hors d'état de se relever et il fallait les abandonner.
Le 3 novembre, nous arrivâmes à Viasmaenmême
temps que les Russes, dont la lête de colonne fui arrêtée par le maréchal Ney qui s'y trouvait avant eux, La portion de notre armée en position de prendre part au combat qui allait s'engager, pouvait être de trente à quarante mille hommes. Les Russes arrivaient en deux corps formant plus de soixante mille hommes. Les corps du maréchal Davout, du viceroi, et les Polonais du prince Poniatowski, furent successivement engagés, et longtemps abîmés par une artillerie nombreuse et mieux attelée que la nôtre, dont les chevaux étaient épuisés et hors d'état de manœuvrer. Vers les deux heures, une bataille très sanglante, qui durait depuis le matin, était engagée sur toute la ligne. Le premier corps, et ensuite le corps du prince Eugène, pressés par des forces considérables, faillirent être séparés l'un de l'autre, et se trouvèrent deux fois l'un et l'autre dans la position la plus critique. Le maréchal Ney, heureusement, put envoyer un régiment sur le derrière de l'armée russe, où il jeta le désordre et les généraux russes Kutusoff, Miloradowich, Platoff et Suwaroff, qui espéraient nous faire mettre bas les armes, arrêtèrent leur poursuite, sans cesser cependant de diriger cinquante pièces de canon sur nos malheureux convois qui délilaient pendant la bataille. Ici encore on perdit beaucoup de monde de part et d'autre; car l'intrépidité ne manquait point à nos soldais. et les rangs des Russes, ('-tant plus nombreux et plus
serrés que les nôtres , bien peu de nos coups y étaient perdus.
Le maréchal Ney, prenant à son tour l'arrièregarde ce jour-là, couvrit le défilé de Yiasma, et l'armée se dirigea sur Dorogobouj.
Après avoir passé la nuit du 3 et la journée du 4 à marcher, nous nous arrêtâmes, le soir, dans une forêt de pins, au bord d'un lac gelé, non loin du château de Czarkovo, où l'empereur séjournait depuis deux jours. Le 5, le premier corps prit position à Semlevo , pour laisser passer celui du maréchal Ney qui prenait l'arrière-garde à sa place. Les Cosaques nous poursuivaient, et nos traîneurs, dont le nombre considérable augmentait chaque jour, tombaient en leur pouvoir. Nous vîmes alors sur nos tlancs de nombreuses colonnes de cavalerie et d'artillerie russes, qui cherchaient à nous dépasser pour aller nous attendre au défilé en deçà de Dorogobouj. Le maréchal Ney avait prévu ce danger, et, au lieu de passer outre . il nous y avait attendus. Grâce à son concours, nous n'eûmes à souffrir qu'une faible canonnade.
Le (J. nous finies une longue marche en partant de Dorogobouj , et à l'entrée de la nuit nous nous arrêtâmes dans un grand bois, où le général Jouffrov avait été obligé de faire halte avec la nombreuse artillerie mal attelée qu'il conduisait. Cette nuit fut employée à remplir les caissons qui pouvaient être remis en marche, à faire sauter ceux que l'on abandonnait et à brûler les roues et les affûts des canons
que l'on ne pouvait plus traîner. Ces explosions multipliées étaient, chaque fois, le signal de nos désastres; elles nous déchiraient autant le cœur que peut le faire sur celui d'une mère le glas de la cloche qui sonne l'enterrement de son enfant. Le général Jouffroy avait fait dresser une tente, sous laquelle il me donna un souper et un ahri. Un souper! Quel luxe, grand Dieu! dans notre misère.
Ce repas offrit un incident nouveau pour moi. Jusque-là quelques vaches avaient pu suivre notre quartier général, et je n'avais pas encore été réduit ;i manger du cheval. Le seul mets que put m'offrir le général, était du cheval préparé avec des épices, comme le ragoût qu'on appelle le bœuf à la mode. Ce goût piquant rendait très mangeable cette viande noire, fade, longue, pleine de nerfs qui résistent aux dents les plus incisives. Une graisse insipide et jaune, couleur de safran, donne à ce mets un aspect repoussant; et pourtant nous étions fort heureux de faire cet excellent repas, arrosé d'un flacon de bon vin de quelque grand seigneur de Moscou.
Depuis longtemps , nos soldats étaient réduits à se nourrir de la chair de cheval. La faim et la misère avaient rendu leur abrutissement tel , que ces malheureux n'attendaient plus que l'animal fût mort pour le dépecer et lui enlever les parties charnues. Dès qu'un cheval bronchait et tombait, nul n'essayait de le relever; mais aussitôt on voyait les soldats se précipiter dessus, lui ouvrir le flanc pour en arracher
le foie . qui en est la partie la moins repoussante ; et , sans avoir pris le soin de lui donner la mort avant ce supplice, on les voyait, dis-je, s'irriter des derniers efforts que faisait l'animal pour se soustraire à ses bourreaux, et on les entendait lui crier avec colère, en le frappant : « Coquin, scélérat, tu ne peux donc pas rester tranquille ! » Souvent nos malheureux soldats étaient tellement pressés par les tourments de la faim, qu'ils ne pouvaient pas attendre que cet affreux aliment fût cuit pour le dévorer.
Le nombre des traineurs augmentait d'une manière effrayante; ils s'arrêtaient par masses pour faire rôtir quelques lambeaux de cheval; et, dans le besoin qu'avaient encore les Français de dire le mot pour rire, on avait donné à ces masses délabrées le nom de fricoteurs.
Pendant la nuit du (> et toute la journée du 7, une neige épaisse, entraînée par un vent très vif qui ajoutait à l'intensité du froid, rendit notre marche excessivement pénible. Souvent on ne voyait pas à deux pas de soi, et cependant les boulets de l'ennemi sillonnaient notre route et faisaient de loin en loin quelques victimes. Personne n'avait le cœur de s'arrêter pour porter secours à celui qui était frappé, et le plus dur égoïsme repoussait en nous tout sentiment de charité. C'est dans cet état d'engourdissement que nous arrivâmes à Pnevo, sur un des affluents du Dnieper, qui présentait un passage de rivière dirïicile. Pour garantir ce passage, pendant
la durée de notre occupai ion du pays, on y avait construit un blockhaus entouré d'un faillie épaulement. Ce réduit étant le seul abri qui n'eût pas été brûlé sur la longue route que nous venions de parcourir, le premier corps s'y arrêta pour passer la nuit. Ce blockhaus, était construit de la même manière que les chaumières des paysans russes, avec de gros arbres équarris et superposés horizontalement, qui formaient quatre murs en bois presque à l'abri du boulet; mais l'intérieur ne pouvait contenir qu'une cinquantaine de personnes, et l'armée dut s'arrêter tout autour. La neige abondante, les arbres éloignés, le vent qui soufflait ne nous permettaient guère de faire du feu et cette nuit fut terrible à passer.
Dans toutes nos haltes, nous faisions face au nord. Le vice-roi , qui marchait sur notre gauche , rencontrait de plus grandes difficultés; il comptait sur un pont qui se trouva rompu , et il dut passer le Wop à gué, à travers les glaçons. Son artillerie et ses bagages s'embourbèrent dans la vase , et il fut réduit à les abandonner.
Le général Rapp et plusieurs généraux vinrent se serrer avec nous sous notre petit abri ; et lorsque nous en sortîmes, le 9, à quatre heures du matin, tout le tour de ce triste réduit était encombré de malheureux qui avaient, avec la plus grande peine, allumé des feux , et dont une partie , abîmés par le froid, brûlés par les étincelles jaillissantes et en même temps couverts de neige, ne devaient plus se
relever. A notre départ , le blockhaus et le pont furent incendiés.
Le verglas avait rendu les chemins si glissants, que les hommes et les chevaux avaient peine à marcher sans tomber. Mon cheval, en s'abattant, me mit hors d'état de remonter en selle, et je pris place, à côté du maréchal Davout, sur son wurst, attelé de deux chevaux nains très vigoureux, qui galopaient sur la glace aussi facilement que d'autres sur l'herbe.
Ayant brûlé le pont derrière nous, nous nous croyions en sûreté pour le reste du jour. Cependant, à la première halte, vers midi, nous entendîmes, à peu de distance de nous, une forte canonnade des pièces de douze de notre grand parc. Le maréchal . inquiet et irrité de ce que ces pièces avaient tiré sans qu'il l'eût ordonné, envoya chercher l'officier commandant du parc. Celui-ci accourut, avec l'air riant et heureux d'un homme qui apporte une bonne nouvelle. Cependant le maréchal, assis sur son wurst. fronçant le sourcil, interpella ce brave officier, en lui disant : « C'est donc toi , scélérat, qui te permets de tirer mes pièces de réserve sans mon ordre7 » Très surpris de cette apostrophe , l'officier eut la présence d'esprit de regarder autour de lui, et de dire, en piquant son cheval pour retourner à son poste : « Ce n'est pas à moi que ce langage peut s'adresser. » Peu d'instants après, nous apprîmes que douze cents Cosaques étaient venus se ruer sur
le grand parc d'artillerie; mais en faisant halle, le commandant avait prudemment mis en batterie et formé le carré contre la cavalerie, et au moment de la surprise, une salve d'une trentaine de pièces chargées à mitraille avait renversé la moitié des assaillants et mis le reste en fuite. Je réitérai dans ce moment la prière que j'avais adressée plusieurs fois au maréchal, de choisir un autre chef-d'état-major; je lui fis ohserver que la moitié de nos olficiers et de nos commis étaient déjà perdus, pris ou tués, et que je ne pouvais sullire seul au travail qu'il désirait. Alors, avec une politesse très remarquable, le maréchal m'invita de nouveau à continuer, à tel point que le malin général Haxo me disait : « Qu'avez-vous donc fait au maréchal y II faut que vous lui plaisiez beaucoup, car je ne l'ai jamais vu caresser personne autant que vous! »
Ce même jour 9 novembre, l'Empereur rentrait à Smolensk, où il apprenait la conspiration de Malet et de Lahorie, à Paris, en même temps qu'il recevait les avis des échecs éprouvés par les corps d'armée qu'il avait laissés sur ses ailes. Les nouvelles d'Espagne même ne lui apportaient aucune consolation. Dans la Péninsule, il régnait peu d'ensemble dans les opérations de nos généraux , et l'ennemi en profitait. L'Empereur, craignant que le découragement ne gagnât la troupe , aifectait de se montrer impassible à toutes ces fâcheuses nouvelles, atin de nous paraître supérieur à toutes les adversités et prêt a
faire face à tous les événements. Seulement, cette indifférence apparente fut mal interprétée.
Nous n'avions plus de forges pour ferrer nos chevaux à glace ; ils étaient tous tombés et trop faibles pour se relever. Notre cavalerie se trouvait entièrement détruite ; et nos cavaliers démontés , jetaient jusqu'à leurs armes, que leurs mains gelées ne pouvaient plus tenir. Beaucoup d'officiers sans troupes eurent l'idée de se réunir pour former un corps d'élite, et prêt à combattre; mais la force et la discipline manquaient autant à ces trois cents officiers qu'à nos soldats, et cette noble institution, enfantée dans le malheur, tomba en peu de jours , sans avoir pu rendre le moindre service.
Le soir du 10, nous passâmes la nuit au bivouac, sur le bord du Dnieper, à côté du pont où le général Gudin avait été tué. Nos feux furent bientôt entourés des feux de beaucoup de traîneurs qui vinrent s'y réunir. Leur aspect nous eût déchiré le cœur, si nous n'eussions d'avance été réduits à l'état de brutes, sans compassion. Tous ces malheureux , arrivant sans armes, étaient couverts de pelisses en soie, garnies de fourrures, et de vêtements de femmes de toutes les couleurs, qu'ils avaient sauvés des flammes de Moscou ou qu'ils avaient arrachés des voitures abandonnées. Ces vêtements, plus amples que ceux des hommes, les protégeaient mieux contre le froid. Beaucoup aussi portaient les dépouilles de leurs camarades morts sur la route.
Engourdis par la faim et par le froid, ces malheureux venaient demander une petite place au feu de ceux auxquels il était resté la force d'en faire. Ceuxci se montraient peu disposés à perdre la moindre part de ces rayons vivifiants, et les nouveaux venus restaient debout derrière les autres. Bientôt ils fléchissaient sous le poids de la fatigue . ils s'affaissaient sur leurs genoux et on les voyait s'asseoir et involontairement s'étendre. Ce dernier mouvement était pour eux le précurseur de la mort; leurs yeux décolorés s'ouvraient vers le ciel ; un rire de bonheur contractait leurs lèvres : on eût pu croire qu'une consolation divine adoucissait leur agonie, que dénonçait une salive épileptique. Aucun de ces traineurs n'attendait pour s'asseoir sur la poitrine de l'homme couché sur la glace, que celui-ci eût rendu le dernier soupir; mais à l'instant même où il étendait les membres avec une apparence de béatitude céleste, l'homme debout se faisait un siège de la poitrine haletante du mourant, et restait ainsi, reposé sur lui de tout son poids, devant le feu, jusqu'au moment où lui-même, hors d'état de se relever, cessait bientôt de vivre. La neige ne couvrait qu'en partie ce que ce spectacle avait d'affreux , et pourtant il fallut s'en repaître encore pendant trente jours !
Le premier corps entra le 11 à Smolensk et y resta jusqu'au 16. Ce temps fut employé à distribuer aux troupes le peu de vivres et de vêtements que l'on avait réunis dans les magasins, et à faire diriger sur
256 MÉMOIRES DU GENERAL LEJEl'NE.
Wilna tous les convois qui étaient encore attelés. La garde impériale, toujours tenue en réserve, avait livré peu de combats , et avait perdu moins de monde que les autres corps. L'Empereur avait en elle encore de trois à quatre mille hommes en état de guerroyer; ces hommes, quoique retenus par une discipline plus austère que celle des autres corps, souffraient autant que nous. L'Empereur avait à cœur de conserver leur affection, et, avec le ton amical qu'il savait devoir leur plaire, il leur dit, en retroussant à quelques-uns leurs vieilles moustaches couvertes de glace : « Mes vieux grognards , vous devez compter sur moi comme je compte sur ma garde pour accomplir les hautes destinées auxquelles elle est appelée. » Ce peu de mois rétablit momentanément la confiance de ces braves, et l'Empereur ne cessa pas d'être entouré d'eux pendant le reste du voyage.
Nous avions encore plus de cent vingt lieues de désert à traverser, de Smolensk au Niémen. Le froid était déjà de 12 à 15°; il allait croissant. Les chemins étaient chaque jour plus difficiles, et l'armée avait trouvé à Smolensk trop peu de ressources pour que ce repos de quatre jours pût la remettre de ses fatigues et y rétablir un peu d'ordre. Le prince d'Eckmûhl, âme forte et bien trempée, comme disaitl'Empereur, restait exigeant et demandait que les écritures d'état-major fussent à jour comme en pleine paix. Mes commis avaient disparu , à l'exception d'un seul ; je sollicitai de nouveau mon remplacement; l'Empereur
y consentit au moment de son départ, le 14, et nomma. à ma place, M. le général de division Charpentier, qui cessait d'être gouverneur de Smolensk. Ce général . peu soucieux de venir prendre un emploi dont il connaissait les difficultés, éluda pendant dix ou douze jours de se rendre à son poste; je n'en avais plus le titre ni le traitement, et cependant je continuais le travail.
En partant de Smolensk, l'Empereur ordonna au maréchal Ney de rester dans cette ville jusqu'au 17, et d'en faire sauter les fortifications. Il lui prescrivait en outre de prendre, à son tour, l'arrière-garde après le départ du premier corps qui devait le précéder d'un jour, et l'attendre à Krasnoï. Depuis plusieurs jours, le défilé de Krasnoï était encombré de voitures , dont on brûlait un grand nombre pour débarrasser le passage.
Le corps du vice-roi , réduit à douze ou quinze cents hommes, avait été harcelé, depuis Smolensk, par douze à quatorze mille Russes et une artillerie nombreuse montée sur des traîneaux. Il marchait devant nous. L'empereur et sa garde avaient attendu le viceroi pour protéger son passage au terrible défilé. L'Empereur attendit de même le premier corps, qui n'avait pu quitter Smolensk que le lundi 1(3, à deux heures du matin. Pendant cette halte, l'Empereur avait appris que l'ennemi, se dirigeant en force sur Orcha, pour intercepter le passage du Dnieper, avait aggloméré, ce soir même, un grand nombre
de Russes dans le village de Kourkovo, qui n'était pas éloigné de nous. L'Empereur, qu'avait rejoint dans la journée la division de la jeune garde, commandée par le général Roguet dont il connaissait l'audace, le chargea d'aller faire de nuit une diversion sur ce corps ennemi qui nous inquiétait.
De même que le quatrième corps . celui du maréchal Davout fut harcelé, pendant toute la journée du 16, par de nombreux Cosaques pourvus d'artillerie. Un peu moins tourmentés dès que la nuit arriva, nous la passâmes tout entière à gagner du terrain, pour nous rapprocher de Krasnoï. Mais, aux premières lueurs du jour, le 17. des forces considérables d'infanterie et de cavalerie cherchèrent à nous investir pour nous forcer à mettre bas les armes, sans oser nous aborder, mais leur artillerie nous mutilait. Plusieurs fois notre petite armée , qui n'était forte que de quatre mille hommes portant encore des armes et obstruée de traîneurs, s'arrêta pour faire face à l'ennemi et attendre le maréchal Nèy qui devait couvrir notre retraite. Dans cette circonstance, je pus apprécier de nouveau le sangfroid et le courage du général Compans. Blessé à l'épaule et souffrant de sa blessure, il était, comme nous, réduit à aller à pied, ce qui ne l'empêchait pas de rester riant et aussi tranquille devant l'ennemi, qu'il avait l'habitude de l'être dans ses longues promenades dans son jardin. L'aspect de cette figure heureuse et calme ôtait à ses soldats l'idée de toute
apparence de danger et leur communiquait sa stoïrilé.
La position, pourtant, n'était pas belle à Krasnoï. Entourés d'ennemis dix fois plus nombreux que nous, nous ne concevions pas comment le maréchal Ney, qui nous suivait, n'en avait pas arrêté une partie. Nous prolongions nos efforts avec l'espoir de le voir paraître. Mais la canonnade augmentant d'intensité, faisait dans nos rangs des ravages affreux, et la neige qui tombait abondamment depuis la veille, rendait nolie situation insoutenable. L'Empereur, très inquiet du sort qui nous était réservé, prit généreusement le parti de venir à notre rencontre. Se plaçant à la tête de la vieille garde, il se fraya un passage à travers l'ennemi pour rejoindre le corps du maréchal Davout, dont il rencontra l'avant- garde au delà de Krasnoï.
Dans le même temps où nous livrions ce terrible combat de Krasnoï, le maréchal Ney, sorti de Smolensk avec le peu de troupes qui lui restaient, avait été immédiatement poursuivi par des troupes nombreuses qui n'osaient l'aborder, mais qui le criblaient de coups de canon et le forçaient à dévier, malgré lui, de la direction de la grande roule Ne pouvant apparemment franchir, comme nous l'avions fait, les mêmes obstacles en pressant sa marche , il se trouva , le soir, très écarté de la route et adossé au Dnieper, où il prit une position parallèle au fleuve et y établit ses feux. Kutusoff qui le poursuivait, le voyant ainsi acculé au Dnieper et le considérant comme une proie
certaine qui ne pouvait lui échapper, lui envoya un parlementaire pour le sommer de mettre bas les armes.
Cet officier, qui se présentait avec les formes les plus polies , fut reçu avec une courtoisie apparente et retenu sous divers prétextes , tandis que le maréchal faisait reconnaître et sonder l'épaisseur de la glace. On vint lui assurer que plusieurs hommes avaient traversé le fleuve jusqu'à l'autre rive et en étaient revenus. Alors, faisant donner à ses feux une nouvelle activité pour mieux tromper l'ennemi, il déclara au parlementaire qu'il l'emmenait avec lui, et donna des ordres pour que l'on traversât le fleuve avec prudence, homme par homme, en s'écartant les uns des autres , et en abandonnant sur le rivage tout ce qui aurait pu être trop lourd et briser la glace. Le 18, au point du jour, le maréchal était déjà parvenu à plusieurs lieues du point de passage, lorsqu'il fut attaqué par un corps considérable de Cosaques de Platoff. Le maréchal , côtoyait en descendant, la rive droite du Dnieper, et n'avait avec lui que de l'infanterie, qui repoussa vivement cette cavalerie nomade. Mais en continuant sa marche sur Orcha, où il espérait rejoindre l'armée, il fut harcelé sérieusement tous les jours par des Baskirs et des Tartares, qui ramassaient et maltraitaient tout ce qui ne pouvait pas suivre.
Dans la bataille de Krasnoï, qui avait duré tout le jour cl où la canonnade fut terrible, la mitraille blessa
mon domeslique, tua les deux chevaux de selle qu"il conduisait en main, et atteignit gravement celui qu'il montait. Je me figurai que l'animal allait périr de son horrible blessure , et ce fut le seul , au contraire, qui arriva jusqu'à la Vistule; il était mrme guéri , lorsque l'ennemi le prit aux portes de Thorn et tua le malheureux domestique. Je perdais, avec ces chevaux , les fourrures qu'ils portaient pour mon usage, et il ne me restait, pour me garantir du froid, qu'un mantelet de soie gommée au caoutchouc. Ce vêtement fut plus précieux que je ne m'y attendais : il interceptait l'air vif du dehors, et retenait en dedans le peu de chaleur qui s'évaporait de mon corps.
La journée de Krasnoï s'avançait, et le maréchal Ney ne paraissait pas. L'Empereur et l'armée étaient dans la plus vive inquiétude. L'Empereur n'ayant pas moins à craindre pour son propre passage à Orcha, n'osait prolonger son séjour à Krasnoï, et il nous quitta avec sa garde une heure avant la nuit , nous laissant l'ordre d'attendre le maréchal Ney. En quittant Krasnoï , il laissait les maisons de cette petite ville encombrées des blessés de la journée. Rien n'était plus affligeant que d'y voir toutes ces chambres remplies déjeunes et beaux soldats, Agés de vingt à vingt-cinq ans, arrivés depuis peu, qui avaient ce jour-là vu le feu pour la première fois, et qui, dans une heure , allaient être abandonnés au pouvoir de l'ennemi. Ceux qui pouvaient marcher après le pan-
sèment, étaient pressés de partir, et tous les autres restaient sans chirurgiens et sans secours : il y en avait peut-être trois mille.
Toute la garde étant partie , notre faible premier corps ne pouvait prolonger la défense des hauteurs en avant de Krasnoï , et le général Compans , restant le dernier, redescendit vers la ville et traversa le ravin à l'entrée de la nuit. A peine était-il passé, que je m'avançai derrière une haie, au bord du ravin, pour reconnaître ce que faisait l'ennemi. Le ravin avait au plus trente pas de large, et je me trouvai presque en présence d'une batterie de plusieurs canons russes qui accouraient et s'apprêtaient à nous cribler de mitraille. Au delà de ces dix ou douze pièces, je vis s'avancer en ligne plusieurs corps considérables d'infanterie, qui ne me permirent plus de douter que nous ne fussions entièrement coupés d'avec le maréchal Ney. Je portai ce triste avis au maréchal Davout, qui, prenant aussitôt le parti commandé parla circonstance, fit mettre en batterie quelques pièces pour empêcher l'ennemi de traverser le ravin, tandis qu'il ordonnait à son infanterie de gagner du terrain vers Liadoni, où nous arrivâmes un peu avant le jour, notre retraite ayant été favorisée par une nuit assez claire. Les Russes, nous croyant encore en force à Krasnoï, n'y entrèrent que le lendemain matin.
L'armée s'affligeait de la perte du corps du maréchal Ney; tous nous supposions qu'il avait été fait
prisonnier. Cette nouvelle ajoutait au découragement général, et tous nos efforts ne lendaient plus qu'à éviter le même sort. Les colonnes de traîneurs étaient immenses ; les ravins, les défilés arrêtaient à chaque instant les convois; le sol marécageux des fossés gelés se brisait sous les roues, et les voitures y restaient enfoncées. C'est ainsi que je perdis dans cette marche de Liadoni à Koziani mon fourgon et une calèche encore bien attelés : hommes, chevaux et équipages, tout resta embourbé dans la vase. Des centaines d'autres n'étaient pas plus heureux que moi; et le lendemain, en traversant Dombrowa, j'y retrouvai ma sœur dans la voiture de M. de Servan. Elle avait perdu son équipage dans les mêmes fossés où avaient péri les miens, et M. de Servan. plus heureux qu'elle, avait eu la bonté de lui offrir l'hospitalité. Peu d'heures après, à l'entrée d'Orcha, le canon brisa la voiture de M. de Servan, et M. Levasseur. qui avait pu faire passer la sienne , me rendit le service d'y recevoir ma sœur, et de la combler des plus touchantes attentions.
Le soir du 20, par un beau clair de lune, nos avantpostes sur la rive droite du Dnieper, virent arriver à eux un officier que l'on prenait de loin pour un Russe, Mais bientôt on reconnut que c'était un Français; on s'avança vers lui et on eut le bonheur d'apprendre que le maréchal Ney et les siens, miraculeusement échappés à Kutusoff, n'étaient plus qu'à une lieue de nous. Ce fut aussitôt une joie difficile à décrire, qui
remonta un peu notre moral prêt à s'abattre. Le viceroi courut, avec le maréchal Mortier, à sa rencontre. L'Empereur le vit le lendemain, et ne fut jamais plus expansif que dans cette entrevue , où il dit au maréchal en l'abordant : « J'aurais tout donné pour ne pas vous perdre. »
Le premier corps , continuant à couvrir la retraite, fut réveillé , avant le jour, par le canon des Russes , qui arrivaient en forces avec l'espoir de nous envelopper dans Orcha. Cette ville était, comme toutes celles que nous avions traversées , encombrée d'équipages, de malades et de blessés. Un de mes jeunes cousins, M. Alexandre Lejeune, y avait été placé comme chef pour administrer un hôpital. Je le vis en passant : il chargea mes poches de sucre et de café moulu. Je le pressai de fuir et de précéder notre mouvement de retraite. Il voulut rentrer pour prendre son argent et son manteau; probablement il s'attarda: il disparut, et je ne l'ai plus revu : il aura péri dans la foule. Si le sang versé pour la patrie donne un titre de noblesse au citoyen, le blason de ma famille peut recevoir huit ou dix honorables chevrons. Cinq cousins -germains, dont un Criard, tué en Egypte; un Vignaux, tué en Espagne; deux Tissot, tués en Allemagne ; un Lejeune , tué en Russie ; mon frère, blessé à Friedland ; le mari de ma sœur aînée, le général baron Plique, blessé plusieurs fois et mort au service; le brave et spirituel général Clary, frère de ma femme, blessé plusieurs fois, ainsi que son
autre frère, mort colonel d'un régiment qu'il avait formé lui-môme en Espagne, à l'âge de vingt-deux ans, et que le roi Joseph son oncle pleura comme un fils chéri.
Mon cœur est fier de laisser ces souvenirs à mon fils, et il me tardait de les consigner pour lui dans ces écrits.
Le Dnieper est. à Orcha. fort large et d'une rapidité qui n'avait pas permis à la glace de s'y former assez solidement pour faciliter notre passage, quoiqu'il y eût 15 degrés de froid. Les deux ponts que l'on avait pu y construire étaient étroits, peu solides, et leurs abords glacés en rendaient le passage incommode et dangereux. Beaucoup d'équipages avaient été brûlés dans les rues, et cependant l'encombrement était encore considérable. L'ennemi nous talonnait vivement; déjà il avait gagné du terrain qui lui permettait de canonner les ponts. Nous y mimes enlin le feu, en abandonnant tout ce qui ne portait plus les armes et n'avait pas pu suivre. Ce fut un moment cruel pour nous que celui d'abandonner encore un si grand nombre de blessés.
Le dimanche 22, nous passâmes la nuit, avec l'arrière-garde, au bivouac, dans un petit bois en travers de la route, et nous nous arrêtâmes, le soir du 23, à Kokonow. Nous y apprîmes en arrivant que le général Tchichakoff, avec des forces considérables, s'était emparé de Borisovr, et que cette voie de salut nous serait interdite Cette nouvelle était bien triste;
mais un événement qui nous surprit à trois heures du matin, le fut bien plus encore.
A deux pas, en face de la maison où M. le maréchal Davout et nous . étions à peu près entassés une grange immense, à quatre grandes portes, servait d'abri à cinq ou six cents personnes, officiers, soldats armés, traineurs, réfugiés suivant l'armée. Tout ce monde, divisé par groupes, avait allumé trente ou quarante feux dans l'aire de cette grange , et dormait d'un sommeil d'autant plus profond, qu'il était favorisé par une température plus chaude que celle du bivouac. Mais la fumée de tant de feux, les étincelles avaient successivement échauffé la toiture en bois et en chaume de la grange. Tout à coup, avec un sourd mugissement, cette toiture s'embrasa, et des brandons enflammés tombèrent sur la paille des dormeurs. Quelques-uns, qui étaient aux portes, purent se sauver avec leurs vêtements brûlés et nous appeler au secours des autres. En peu de secondes, nous nous trouvâmes aux ouvertures ; mais , alors , quel affreux spectacle! une flamme de quatre à cinq mètres d'épaisseur et de largeur, jaillissait avec force jusqu'à six ou huit mètres en dehors de la porte, et ne laissait, pour approcher de l'entrée, qu'un passage d'environ deux mètres de haut, sous une voûte de flammes que l'air entraînait rapidement.
Aucun de nous ne put arriver jusqu'aux malheureux que nous voyions s'agiter, et qui, en brûlant, se prosternaient la face contre terre pour souffrir un
peu moins. A la hâte, nous avions fait des nœuds à des cordes, à nos mouchoirs, pour les leur jeter et leur offrir un moyen de les tirer à nous ; quelques-uns s'y étaient attachés, et nous tirions pour les entraîner; bientôt leurs cris nous supplièrent de ne plus tirer : en glissant, par suite de nos efforts, ils s'enfonçaient sur les baïonnettes qui les transperçaient et doublaient leur supplice. M. le capitaine d'IIoudetot fut celui d'entre nous qui parvint le plus à s'approcher d'eux; mais déjà le feu prenait à ses vêtements et il dut se retirer. Cette masse de cinq à six cents victimes chercha plusieurs fois encore à se soulever de terre; mais aussitôt elle s'affaissait, et la toiture, en s'écroulant immédiatement sur cette horrible fournaise, compléta le plus affreux des sacrifices. Le fer des fusils échauffé par la flamme faisait partir la charge , et ces quatre à cinq cents détonations successives furent le seul salut funèbre rendu à tant de braves. Très peu de personnes avaient pu échapper à cet incendie; mais on avait dû arracher leurs vêtements enflammés; et je vis, entre autres, un enfant de douze à quatorze ans, entièrement nu, sans qu'il nous fût possible de remplacer ses vêtements, nos équipages et nos chevaux étant perdus, et il gelait à 18 degrés. A chaque instant il fallait se roidir contre les mouvements généreux du cœur, qui éprouvait le besoin de donner ce qui n'était plus en notre pouvoir.
Le 24 novembre, nous passâmes la nuit à Tokots-
chin. La veille, le maréchal Victor, poursuivi par le comte de AVittgenstein, y avait rejoint l'Empereur et protégea sa retraite. Le maréchal Victor avait encore environ cinq mille hommes de bonnes troupes parfaitement en ordre , tandis que les nôtres étaient dans le plus grand désarroi.
Un singulier épisode eut lieu pour moi dans cette journée du 24, dont le commencement était si tragique. Je ne le cite ici que pour montrer à combien de péripéties nous soumettait notre terrible retraite. Comme les autres, je souffrais de la faim; et, réduit depuis plusieurs jours à quelques fragments de biscuit, je ne me soutenais plus qu'en buvant, de temps à autre . quelques verres d'infusion de café. Je marchais tristement en rêvant à nos malheurs . lorsqu'un officier, que je connaissais à peine de vue, accourut à moi en me priant, avec un gracieux sourire, de lui rendre un service. « Ma position, comme vous le voyez, lui dis-je en riant, ne me permet guère de servir personne; mais pourtant que désirez-vous? » Alors, en me présentant un paquet gros comme les deux poings et bien enveloppé de papier, il me supplia de lui accorder la grâce d'accepter cette offre. « Mais, qu'est-ce que vous m'apportez? — Je vous en supplie, ne me refusez pas. — Mais, que contient ce papier? » Et moi, voulant repousser le paquet de ma main droite, il le laissa dans mes doigts et se sauva en courant. Assez intrigué par ce présent, que rien ne motivait, dont le poids et la forme ne me dé-
signaient pas le contenu, et qui pouvait être une mystification, je le portai à mon nez. Ici commencèrent à s'éclaircir quelques doutes, et, osant alors louvrir. je sentis se répandre une odeur délicieuse de truffes : c'était, en effet, le quart à peu près d'un pâté de foie de canard de Toulouse ou de Strasbourg!! Je n'ai plus revu cet officier, mais Dieu doit avoir fait vibrer jusque dans son cœur les expressions de ma gratitude. Puisse-t-il avoir échappé au destin qui nous poursuivait, et contre lequel son cadeau m'a soutenu quelques jours de plus.
Une autre bonne fortune devait encore marquer cette même journée. Mes fourrures, mes vêtements d'hiver, tout était perdu, et dans ces déserts l'or semblait être sans valeur pour s'en procurer de nouveaux. J'en étais fort triste, lorsque je rencontrai le colonel-inspecteur aux revues L... bien enfermé dans sa voiture, malade et souffrant de l'excès des précautions qu'il avait prises pour se garantir du froid. « Que faites-vous de tant de fourrures, lui disje; elles vont vous étouffer? Cédez-m'en une? » A quoi il répondit : « Je ne les donnerais pas pour tout l'or du monde. — Bah! bah! lui dis-je, vous allez me donner cette peau d'ours qui vous gêne . et voici un rouleau de cinquante napoléons d'or. — Que diable! que diable! cela me contrarie; mais, général, je ne puis rien vous refuser. » Il prit l'or et j'arrachai promptement la peau d'ours, de peur qu'il se ravisât. Elle était énorme, admirable, et je l'emportai avec
une joie indicible. Le malheureux conservait plusieurs autres fourrures en martre et zibeline , et pourtant il fut gelé à quelques jours de là.
Ce même soir 24, le premier corps s'arrêta à Tolotscbin. Le lendemain, à la pointe du jour, les boulets des Russes sillonnèrent nos rangs et nous poursuivirent ainsi tout le jour. Dès l'entrée de la nuit, nos ennemis se retiraient daus les villages éloignés , sur les flancs de notre route ; ils y trouvaient l'abondance, la chaleur et le repos qui nous manquaient , et le lendemain, au jour, ils revenaient plus forts pour attaquer un ennemi plus débile et moins nombreux que la veille.
Le 25, nous passâmes la nuit dans un bois, à côté d'un village brûlé. La neige nous incommodait; et ce fut sur de larges tas de fagots de branches de sapin que nous pûmes prendre quelque repos . ayant les [lieds tournés vers un énorme bûcher constamment entretenu. Ma peau d'ours couvrait un peu plus de trois mètres carrés; nous nous roulâmes dedans, le général Haxo et moi , et ce fut à la douce chaleur qu'elle conserva que nous nous endormîmes en bénissant celui qui me l'avait vendue. Le lendemain , avant le jour, le corps d'armée se remettait en marche, comme de coutume, sans oser compter le nombre de ceux qui restaient morts et gelés à côté de nos feux.
Le 20. nous traversâmes Borb , et le premier corps vint coucher à Kroupki. Une brigade nouvellement
formée de chevau- légers polonais venait d'arriver dans ce grand village et y chauffa il ses fours. Une auberge, avec une écurie pour vingt chevaux, fut donnée pour logement au maréchal Davout. Eu plaçant les chevaux qui nous suivaient, car depuis longtemps nous allions à pied , on découvrit sous le chaume, dans la mangeoire, trois enfants, dont l'un n'avait guère plus d'un an, et les deux autres à peu près nouveaux-nés. Leurs vêtements étaient ceux des pauvres ; ils étaient engourdis par le froid et restaient silencieux. Pendant plus d'une heure, je fis chercher leurs parents : soins inutiles, les habitants avaient tous déserté le village , et nous restions les seuls protecteurs de ces infortunés. Je priai le maître d'hôtel du maréchal de leur donner un peu de bouillon , s'il parvenait à en faire, et ne m'en occupai plus. Bientôt la chaleur de l'haleine des chevaux réveilla ces petites créatures, et leurs cris plaintifs retentirent longtemps dans les chambres où nous étions entassés. Le désir d'apporter quelque soulagement à leur douleur combattait le besoin de sommeil dont nous étions accablés, et auquel pourtant nous finîmes par succomber quelques instants. A deux heures du matin, on vint nous dire que tout le village était en flammes : les fours, chauffés plusieurs fois de suite, avaient mis le feu partout. Notre maison isolée restait la seule intacte, et nos enfants criaient encore; mais au moment de partir, un peu avant le jour, ils ne criaient plus. Je demandai au maître d'hôtel ce qu'il avait fait
pour eux; et cet homme, qui ne souffrait pas moins que nous, prenant l'air satisfait de celui qui croit avoir fait une bonne œuvre , me dit : « Je ne pouvais pas fermer l'œil, leurs cris me déchiraient le cœur; je n'avais pas de nourrice à leur donner; alors, j'ai pris une hache, j'ai brisé la glace de l'abreuvoir et je les ai noyés pour les empêcher de souffrir. » Jusqu'où le malheur peut avilir le cœur humain !
Beaucoup de Français se noyèrent pendant cette retraite. Les puits, dans les villages, étaient sans rebords, à fleur de terre. En arrivant de nuit, les hommes tombaient dans ces puits, et rarement il se trouvait quelqu'un à portée de les secourir. J'ai vu plus de dix puits très peu profonds, sur l'eau desquels flottaient les victimes qu'ils avaient reçues. A l'aspect de ces misères, beaucoup de malheureux, perdant courage, se suicidaient, et souvent nous entendions partir à côté de nous les coups de fusil au moyen desquels ils abrégeaient leurs souffrances. D'autres, au contraire, criblés de blessures, restaient pleins d'énergie. Fatigué de la marche, je m'étais assis sur un tronc d'arbre, à côté d'un beau canonnier récemment blessé. Deux officiers de santé vinrent à passer; je les priai de visiter sa blessure. Au premier aperçu, ils dirent : « Il faut faire l'amputation du bras. » Je demandai alors au canonnier s'il serait disposé à la supporter. « Tout ce qu'on voudra, répondit-il fièrement. — Mais, dirent les officiers de santé, nous ne sommes que deux; il faudrait, M. le
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général, pour opérer cet homme, que vous eussiez la bonté de nous aider, a Et voyant que leur proposition me souriait fort peu, ils se hâtèrent d'ajouter qu'il suffirait que je permisse au canonnier de s'appuyer sur mon dos pendant l'opération, que je ne verrais pas. Alors, j'y consentis; je me mis en posture, et je crois que cela me parut plus long- qu'au patient lui-même. Les officiers de santé ouvrirent leur giberne: le canonnier ne proféra ni une parole, ni un soupir; je n'entendis un moment que le petit bruit de la scie, et, peu de secondes ou de minutes après, ils me dirent : « C'est fini! Nous regrettons de n'avoir pas un peu de vin à lui donner à boire pour le remettre de l'émotion. » Il me restait une demi-fiole de malaga, que je ménageais en n'y touchant de loin en loin, que goutte à goutte. Je la présentai à l'amputé, qui était pâle et silencieux. Ses yeux aussitôt s'animèrent, et, tout d'un trait, il mêla rendit complètement vide. Puis, en me disant : « J'ai encore loin d ici à Carcassonne », il partit d'un pas ferme que j'aurais eu peine à suivre.
M. le maréchal Oudinot se trouvant rétabli de sa blessure, fut envoyé devant Borisow, pour chercher à s'emparer de ce passage, occupé depuis plusieurs jours par l'armée entière de Tchitchakoff. En voyant L'attitude hardie des troupes d'Oudinot, le général nis^e, tout nouvellement arrivé de Moldavie, se figura qu'il avait devant lui toute l'armée française : et voyant sa position très désavantageusement adossée à une
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rivière, il craignit d'engager une grande bataille, et ne fit de défense que ce qui était indispensable pour couvrir la retraite de son armée, qu'il faisait repasser derrière la Bérésina. Le maréchal Oudinot, attaquant avec sa vigueur accoutumée, entra dans Borisow, y lit cinq à six cents prisonniers, et prit tous les bagages du général et de l'armée russe. Mais Tchitchakoff, en se retirant, brûla le pont, et la victoire d'Oudinot resta sans utilité pour nous.
L'Empereur n'avait aucun moyen de forcer ce passage devant une armée d'environ quarante mille Russes; il dut donc chercher un lieu favorable pour établir ses ponts et échapper à Wittgenstein, difficilement arrêté par les troupes du maréchal Victor, et à Kutusoff qui nous suivait. On lui indiqua le village de Studzianka, en remontant la rive gauche de la Bérésina. On disait la rivière guéable à cet endroit, et ayant au plus quatre à cinq pieds d'eau ; mais les abords de ce village, à quatre lieues de Borisow, étaient marécageux et d'un accès difficile pour nos voitures et notre artillerie. La rivière, très vaseuse, était couverte de glace qui se brisait sous les pas de ceux qui essayaient de la franchir.
Le côté opposé même présentait encore de plus grandes difiicultés : les hauteurs, au delà de l'autre rive, étaient occupées par une division russe, et les abords de ces hauteurs étaient une prairie marécageuse sans une seule route solidement tracée. La route de Borisow à Molodetschno, par Zembine, la seule
que nous puissions espérer de prendre, après avoir passé la rivière, était élevée, au-dessus de l'eau, en chaussée très étroite, et coupée à chaque pas par de petits ponts pour l'écoulemenl des eaux de l'immense pays de marais qu'elle traversait. 11 suffisait de la rupture d'un seul de ces petits ponls pour arrêter toute l'armée ; mais l'Empereur n'avait plus le choix, et il fallut se résigner à tenter le passage par Studzianka.
Les soldats du génie, de l'artillerie et les pontonniers . furent aussitôt mis à l'œuvre; les bois trouvés dans le village, celui même des maisons, furent transformés en chevalets . en madriers , en poutrelles, et le 20 au soir, lorsque l'on crut que tout était eonvenablement préparé , on commença à placer le pont : mais la rivière était si vaseuse, que les chevalets s'enfoncèrent trop , et sa largeur étant plus grande qu'on ne l'avait pensé, le travail dut être refait, et l'on construisit deux ponts au lieu d'un seul. L'armée fut alors dirigée sur ce point. Le 27, le premier corps, formant l'arrière-garde, traversa Borisow et arriva de nuit au village de Studzianka. L'encombrement des voitures y était immense; il s'y trouvait toutes celles de la grande armée qui avaient pu être soustraites à l'ordre donné de les brûler, et toutes celles des corps du maréchal Victor et du maréchal Oudinot qui nous avaient rejoints.
Lorsque nous arrivâmes à Studzianka. vers les neuf heures du soir, l'Empereur avail déjà l'ait passer sur la rive droite, au moyen de quelques petits ra-
deaux, plusieurs centaines de tirailleurs pour protéger la construction des ponts; et les troupes du maréchal Ney, d'Oudinot, quatre à cinq cents cuirassiers, et la garde, avaient traversé la rivière et prenaient position , de nuit , au delà de Studzianka , dans un pays couvert de bois. Nous passâmes la nuit à mettre de l'ordre pour faire traverser d'abord les caissons de munitions et à réparer les ponts qui se brisaient souvent sous le poids de l'artillerie. La nuit était noire, et à chaque pas dans ce village, des officiers et soldats hollandais, français, espagnols ou saxons tombaient dans les puits. Leurs cris de détresse nous appelaient au secours, et nous n'avions ni cordes, ni échelles pour les sauver.
Jusqu'au jour, le passage des embarras de l'armée s'exécuta par les ponts . sans de trop grands désordres, et je pus ainsi les traverser plusieurs fois, aller et venir, pour mettre en sûreté, sur la rive droite, ce qui intéressait le plus l'armée ; mais , vers huit heures du matin, lorsque la clarté reparut et mit sous les yeux de tous l'immensité de ce qui restait à passer, chacun se pressa pour approcher des ponts et le grand désordre commença. Ce fut bien pire, une heure après , lorsqu'une attaque combinée des Russes nous prit entre deux feux et vint mettre le comble à nos désastres.
Le maréchal Victor, établi sur les hauteurs de Studzianka , tenait tête à AYittgenstein, qui vint l'attaquer vers dix heures avec une nombreuse artillerie.
Quoique le maréchal eûl peu de monde, il maintenait les Russes à distance; mais leurs boulets, venant tomber dans la masse des équipages agglomérés à la tête des ponts, y jetaient le désordre le pins indescriptible, tuaient beaucoup de monde, brisaient toutes les voitures et venaient rouler jusque sur les ponts.
Sur la rive droite, Tchitchakoff attaquait sur toute la ligne avec environ vingt-cinq ou trente mille Puisses, contre lesquels Ney et Oudinot ne présentaient ([lie neuf à dix mille hommes, ayant en réserve, derrière eux, les restes de la garde impériale. Leur front avait moins d'une demi-lieue d'étendue, et le terrain était très entrecoupé de bois. Les Russes arrivaient au combat abondamment nourris et réchauffés d'eaude-vie; les Français, débilités par d'affreuses privations, avaient en outre à souffrir d'une neige épaisse qu'un vent très froid leur jetait au visage. La présence de l'ennemi leur rendit toute leur énergie, et ce fut en vain que Tchitchakoff déploya successivement toutes ses forces sans pouvoir nous entamer. Le maréchal Oudinot, toujours au milieu des tirailleurs, fut blessé peu après le commencement de l'action, et le maréchal Ney continua le commandement. Alors, saisissant un moment favorable, il ordonna au général Doumerc, qui lui amenait environ cinq cents cuirassiers, de faire une charge, qui mit en désordre une colonne russe et nous ramena quinze cents prisonniers. C'est pendant cette charge brillante, que
tombait un jeune et bel officier que je chérissais pour ses vertus et son beau caractère. A peine âgé de vingt-cinq ans, M. Alfred de Noailles, héritier des ducs de Noailles , fut frappé d'une balle au cœur. Défiguré sous les pieds des chevaux , il ne put être reconnu qu'à sa taille élevée, à la blancheur et à la marque de son linge. Sa veuve et sa famille en deuil curent la consolation de retrouver ses traits dans mon album , où sont réunis les portraits de beaucoup d'officiers, mes jeunes amis, dont la plupart ont été enlevés , à la fleur de l'âge , aux hautes destinées que devaient leur assurer leur nom, leur courage et leur fortune.
Vers trois heures de l'après-midi, à l'entrée de la nuit, qui commence de bonne heure sous cette latitude, Tchitchakoff cessa de nous attaquer, et bientôt nous vîmes les feux de ses bivouacs dessiner la position qu'il avait prise à une lieue de nous.
Dans le même temps où se passaient ces événements, des scènes affreuses avaient lieu à l'entrée des ponts, sur la rive droite de la Bérésina, sans qu'il nous fût possible d'y apporter le moindre empêchement. Les obus de Witlgenstein venaient éclater dans la foule qui cherchait à traverser les ponts, et dont le poids faisait fléchir le tablier jusque sous l'eau. Ceux qui savaient nager se confiaient à leur adresse ; mais le froid les saisissait et bien peu atteignaient l'autre bord. A droite et à gauche, la multitude se pressait jusque dans l'eau et s'accrocluiil
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aux cordes des punis pour essayer d'y grimper. Dans ce conflit, loul ce qui tombait ne se relevait plus et était écrasé; toujours il y pleuvait des boulets et des éclats d'obus. Je bénissais Dieu d'avoir sauvé ma sœur de ce danger, et je la croyais passée depuis plusieurs jours, lorsque M. Levasseur, avec le plus affectueux dévouement, accourut à moi, portant dans ses liras ma sœur, qu'il (Hait parvenu à arracher de la foule. « Dans quels tristes moments nous nous retrouvons, dis-je à ma sœur, et que vais-je faire de vous qui me paraissez fort affaiblie? Mais, ne perdons pas courage; j'ai fait passer la voiture du général Vasserot, je la retrouverai ce soir et il vous emmènera. » En effet, deux heures après, ma sœur, accueillie par le général Vasserot , lui disait avec gratitude : « Général, vous me sauvez, et moi je vous soignerai. »
Ce désastre de la Bérésina était le Pultava dont les Russes nous avaient menacés; il n'était ni le seul ni le dernier, mais il fut incontestablement le plus meurtrier de tous. Il entraîna la perte d'une grande partie des troupes du maréchal Victor, qui périrent en nous défendant: il occasionna la perte de la division Partouneaux , qui fut réduite à mettre bas les armes , et vingt ou trente mille Français ou alliés, malades, blessés ou traîneurs, y trouvèrent la mort ou la captivité. Le général Eblé, chargé de brûler les ponts après la retraite des troupes du maréchal Victor, eut beaucoup de peine à leur faire ouvrir un passage. La
hache dut frapper impitoyablement à droite et à gauche pour obtenir ce résultat; et ce fut un moment après, lorsque les flammes des ponts s'élevèrent, que l'on entendit retentir de toutes parts des cris de désespoir, et que l'on vit des milliers de malheureux tenter les efforts les plus inouïs pour échapper à la mort ; mais partout la glace se brisait sous eux. Les Cosaques, alors, s'approchèrent; le butin qu'ils ont pu faire dans cette curée dut être immense.
Le soir de cette déplorable journée du 28 novembre, nous nous arrêtâmes à Zembine , très petite ville pillée par ceux qui nous précédaient. Un poêle chauffait la pièce, encombrée de monde, dans laquelle le maréchal et moi pûmes prendre place. En nous serrant, nous parvînmes à nous étendre par terre, et à dormir profondément jusqu'à l'heure du départ, avant le jour. Déjà, depuis quelques instants, les sanglots étouffés d'une femme me tenaient éveillé, lorsque ma montre sonna l'heure du lever. En effet, la lueur mourante de la lampe me permit de voir une femme , grande et belle , appuyée sur le poêle , et baignant de ses larmes les deux mains qui cachaient sa figure. Depuis longtemps, je n'avais sous les yeux que des natures réduites à l'état le plus hideux, et je fus frappé de l'aspect gracieux que présentait cette dame. Elle me rappelait cette belle statue drapée de Canova, la Muse inclinée sur un cippe funèbre et se livrant à la méditation. Une abondante chevelure blonde ajoutait de l'éclat à son idéale beauté.
Tandis que le plus sauvage égoïsme éloignait «le la chambre ceux <[ni entendaient, comme moi, les soupirs de cette dame, je L'abordai doucement et lui demandai la cause de ses pleurs. Alors, elle tourna vers moi son beau visage tout sillonné de pleurs, et me dit, en me montrant un bel enfant qui dormait à ses pieds : « Je suis l'épouse de M. Lavaux, libraire Français à Moscou. Le gouverneur Rostopschin a fait enlever mon mari pour l'envoyer en Sibérie; je me suis réfugiée avec mon fils dans l'armée française. Le duc de Plaisance, et ensuite deux autres généraux, nous ont donné successivement asile dans leurs voitures, qui ont été brisées dans les encombrements. J'ai porté mon enfant depuis le pont de la Bérésina jusqu'ici; je n'ai plus la force de le porter plus loin, et vous voyez mon désespoir. — Sauriezvous vous tenir sur un cheval"? lui dis-je promptement. — Je l'essaierai. — Eh bien! ne perdez pas courage el liàtons-nous; je placerai votre enfant sur les genoux de ma sœur; je vous mettrai sur un cheval, qu'un bon domestique conduira, et vous suivrez la voiture où sera votre fils. » Un sourire d'espérance vint ranimer ses traits. Je fis apporter une peau de loup qui couvrait le cheval que j'allais lui donner, pour fixer cette fourrure autour de son corps et le garantir du froid excessif qui recommençait; je d>;tachai plusieurs foulards en soie dont j'étais enveloppé, je lui en fis des ceintures; je la plaçai sur sa monture, et je la recommandai au domestique, à
cheval à côté (Telle. Ils partirent, et je n'ai plus revu ni la dame , ni le valet , ni les chevaux. Vasserot et ma sœur reçurent l'enfant, et le rendirent à la mère qui le redemanda vers la fin du jour. J'aurai l'occasion de mentionner plus tard ce que je pus apprendre de la course aventureuse de cette dame , que l'empereur Alexandre de Russie trouva, deux ans après, maîtresse d'études des demoiselles de la Légiond'Honneur, à Saint-Denis.
A peine sortis de Zembine, nous trouvâmes une longue avenue coupée de petits ponts que l'ennemi avait négligé de détruire, et nous pûmes apprécier combien Dieu nous protégeait encore en permettant que nous pussions y passer. Les deux à trois mille prisonniers que nous emmenions nous embarrassaient beaucoup ; nous n'avions pas un atome de nourriture à leur donner, et je fermais volontiers les yeux , lorsque, en traversant des bois, nos prisonniers saisissaient l'occasion de nous échapper, car je ne pouvais avoir la cruauté de les faire maltraiter pour les forcer à suivre. D'un moment à l'autre, notre sort pouvait devenir plus dangereux que le leur.
La journée du dimanche 29 fut employée tristement à gagner Kamen, où nous arrivâmes vers minuit. Nos gens, aussi fatigués que nous, prirent, avant de s'endormir, quelques morceaux de viande qu'ils avaient jetés pêle-mêle avec des feuilles de tabac dans le chariot qui nous suivait encore, et, dans l'obscurité, ils avaient mis cette viande au pot, sans voiries
feuilles de tabac qui s'y étaient collées. A quatre heures du matin, au moment du départ, la soupe qu'on nous servit était d'un goût de tabac détestable; chacun s'abstint d'en manger; mais, pressé par mon appétit, je n'eus pas la prudence de faire comme les autres, je ne laissai rien de ma portion et je me mis en route. Un grand mal de tête, des nausées , des vomissements ne tardèrent pas à me prendre; je m'évanouis et chacun vit que j'étais empoisonné. Le bruit s'en répandit; l'Empereur en fut informé, et ce fut par son courrier de ce jour qu'on l'apprit à Paris, où l'on me crut mort. Dans les haltes de la journée , le général Jlaxo et quelques personnes charitables encore, me firent du thé, et à force de boire je fus sauvé. Le maréchal Davout, continuait à m'emmener sur son wurst, et nous arrivâmes, le soir, à Kotovitchi , dans la maison du curé. Ce digne vieillard , dépouillé de tout moyen de nous secourir, parlait français, et n'avait pas voulu s'enfuir avec les autres habitants de son village pour pouvoir nous offrir ses consolations spirituelles dans nos malheurs. Ses soins affectueux achevèrent de me rétablir, et le lendemain, à quatre heures du matin, nous étions en route ayant pris congé de lui avec un sentiment de véritable gratitude.
Pendant tout le jour du Ler décembre, nous eûmes à traverser une immense forêt, où chaque pas nous présentait des défilés difliciles à franchir. Dans ces bois , nous perdîmes presque tous nos prisonniers.
Le 2 décembre, avant le jour, nous traversions l'Ilia; d immenses forêts sans routes bien tracées, dans la neige, rendaient notre marche très difficile, et nous arrivâmes fort tard à Molodetschno. En prenant quelques dispositions pour le placement des troupes, je m'enfonçai de nuit dans un marécage, et l'on eut grand'peine à m'en tirer. Le froid était tel, que la vase se glaçait à l'instant sur moi; cela me permit de la retirer facilement, je n'eus presque pas à soufrirde l'humidité. Sept ans auparavant à pareil jour. à pareille heure, je couchais aussi sur la neige, au pied d'un arbre , mais c'était le jour de la bataille d'Austerlitz, et le cœur était satisfait. Ce jour-là l'Empereur arrivait à Molodetstchno , et c'est là qu'au lieu de fêter l'anniversaire du plus beau jour de sa vie, il en était réduit à rédiger ce terrible vingt-neuvième bulletin où il peignait succinctement les désastres de son armée, tout en dissimulant leur gravité.
Le 3, à quatre heures du matin, nous repartions encore sans oser compter ceux qui ne pouvaient plus se relever. La route était jonchée de morts. Les roues des chariots, qui tournaient difficilement, accrochaient ces morts couverts de glace, et les entraînaient en glissant.
Ilaxo et moi, nous nous tenions les bras pour nous soutenir sur le verglas ; un soldat et un officier marchaient à côté de nous. Le soldat lira de sa poche un morceau de pain noir des Russes , un peu plus gros
que le poing-, et mordit dedans avec avidité. L'officier, surpris à l'aspect de ce pain, offrit au grenadier une pièce de cinq francs pour le lui acheter. « Non, répliqua le soldat, en mordant son pain dur avec rage, comme fait le lion jaloux de sa proie. — Je t'en supplie, vends-moi ton pain, voilà dix francs. — Non. non, non! » Et le pain diminuait de moitié. « Je meurs: sauve-moi la vie, voilà vingt francs. » Alors, avec un air sauvage, les dents du grenadier emportèrent encore une énorme bouchée; il pril les vingt francs, et donna ce qui restait de pain, en regrettant le marché.
Nous étions tout couverts de glace ; l'haleine sortant delà bouche, avait l'épaisseur de la fumée, et se figeait en glaçons sur nos cheveux, sur les sourcils, sur la barbe et la moustache. Ces glaçons devenaient assez gros pour intercepter la vue et la respiration. En brisant ceux qui me gênaient, Ilaxo, s'apercevant que ma face et mon nez étaient décolorés et couleur de cire, m'annonça qu'ils étaient gelés. Il y avait, en effet, absence totale de douleur et de sensibilité. Il fallait se hâter de les frictionner avec de la neige; une minute ou deux de friction rétablirent la circulation du sang; mais la réaction de la chaleur après le froid, sur la main qui m'avait servi, me causa une douleur horrible à supporter, et il fallut toute ma force de volonté pour y résister. Le colonel du génie Emi eut, à quelques instants de là, pour les mêmes causes, les mêmes douleurs. De désespoir, il se roula
par terre: et nous, ne voulant pas l'abandonner, nous fûmes obligés de le frapper violemment pour le forcer à se relever. La dysenterie exerçait aussi ses ravages, et ses victimes promenaient devant nous leurs squelettes affreux, couverts d'une peausècbe et livide. Ces malheureux n'avaient pu vivre que de blé conc;i->S';. mal moulu et mal cuit, en bouillie. Cet aliment indig este traversait les intestins sans s'y arrêter, et la nullité de ces malheureux, obligés de s'arrêter à chaque pas, était le plus effrayant tableau que la mort pût nous montrer. D'autres, presque tous cavaliers, ayant perdu ou brûlé leurs chaussures, marchaient avec les jambes et les pieds nus. La peau et les muscles gelés s'exfoliaient comme les couches successives des statues de cire, les os restaient à nu, et leur insensibilité momentanée les soutenait du vain espoir de rentrer dans leurs foyers.
Dieu, pourtant, réservait à quelques-uns de nous des moments moins cruels, et nous fit trouver, de loin en loin, des ressources qui nous fortifièrent contre le passage des mauvais jours.
Tel fut le 4 décembre. Partis avant le jour pour éviter la canonnade des Cosaques, nous étions déjà loin de notre bivouac, lorsqu'une troupe de Cosaques, plus nombreuse et plus hardie que les précédentes, se jeta en travers de notre route et enleva, dans sa traversée rapide, les deux voitures de l'intendant général, qui, heureusement, était à pied et put leur échapper. A quelques kilomètres de nous, celte horde
de Tartan 's s'arrêta devant un ravin que cherchaient à franchir trois ou quatre cents cavaliers polonais qui venaient nous rejoindre. Les Tartares. encouragés par leur nombre, étaienl très menaçants pour les Polonais, lorsque le bruit de la fusillade appela notre attention et nous lit connaître le danger de nos braves alliés. A l'instant même, le général Gérard, avec un sourire chevaleresque, s'offrit au maréchal Davout pour voler à leur secours. Il demanda des hommes de bonne volonté pour faire cette course. Ses soldats, quoique bien fatigués, mais pleins de confiance, lui répondirent tous : « Me voilà! » et il franchit la plaine au pas accéléré. Dès que les Cosaques virent approcher cette petite masse d'infanterie, ils craignirent de se trouver pris entre deux feux et disparurent. Les Polonais, ainsi délivrés, nous rejoignirent, et une bonne fortune allait récompenser le noble dévouement des nôtres à la confraternité d'armes.
Quelques voitures d'un convoi venant d'Allemagne avaient pu parvenir jusqu'à Markovo, petit village où nous allions entrer. Elles y avaient apporté en abondance des vivres frais et variés, et nos braves soldats purent, en arrivant, manger du pain, du beurre, du fromage et boire un verre de vin. Quel repas après quarante jours de diète ! Nous aussi nous prîmes part à cette heureuse rencontre.
Le général Guilleminol . avec sa division, étant arrivé le premier, avait pris des mesures pour que le chargement de ces voitures ne fût pas gaspillé. Il
était à la croisée d'un petit château du village lorsqu'il nous vit passer, et nous invita à monter. Après avoir frictionné nos visages couverts de glace, précaution indispensable pour prévenir la perte de la figure, nous entrâmes dans des pièces chaudes où nous attendait un spectacle fort inespéré. Sur de belles tables en acajou se trouvaient une énorme bouilloire, toute la porcelaine d'un service à thé, quantité de pains blancs et plusieurs paniers de beurre de Bretagne. A cet aspect, si nouveau pour des gens qui, depuis deux mois, vivaient des plus affreuses privations , nos yeux, nos narines, s'ouvrirent comme les naseaux du cheval arabe qui entend sonner la trompclte, et nous acceptâmes gaîment l'invitation de prendre part à ce déjeûner. Chacun de nous était insatiable, et figura, non pas comme quatre, mais comme dix ; jamais convives ne firent plus d'honneur au bon pain , aux flots de bon thé de caravane et aux épaisses tartines que nous coupait notre hôte. Il fut pénible ensuite de quitter ce confortable de chaleur et d'aliments, pour aller plus loin coucher sous la belle étoile du bivouac, près de Smorgoni, par 25 degrés de froid.
Smorgoni, ce nom piquait notre curiosité. Nous savions que les habitants de ce village, situé au milieu d'une immense région de forêts, s'occupaient beaucoup de la chasse aux ours, de la vente de leurs fourrures et de l'éducation gymnastique des jeunes ours, pour les promener en Europe et les donner en
spectacle. Les habitants ne nous avaient pas attendus; ils avaient pris la fuite avec leur marchandise et leurs ('lèves; mais leur village devait nous offrir un bien plus puissant intérêt.
Le 5 décembre, dans ce village de Smorgoni, l'Empereur, cédant aux vives instances de ses plus (idèles serviteurs, se décida à quitter l'armée pour revenir en France, où tant de circonstances pressantes le rappelaient. Mais avant de s'éloigner, il signa un travail du major-général, pour donner de l'avancement et des récompenses à un grand nombre d'oflicicrs et de généraux. 11 assembla les maréchaux, leur exprima loyalement le regret d'être resté trop longtemps à Moscou, et leur annonça son départ, en laissant au roi de Naples le commandement de l'armée.
L'Empereur quitta ensuite Smorgoni , à onze heures du soir, par 25 degrés de froid , accompagné du duc de Vicence , du duc de Frioul , du comte de Lobau, et passa miraculeusement à Osmiana, à travers douze cents Cosaques , qui l'auraient pris infailliblement s'ils se fussent doutés qu'il était si près d'eux ayant à peine cent hommes d'escorte. Un peu avant la nuit, ces Cosaques avaient été battus par le général Loison et chassés d'Osmiana, dont ils espéraient nous interdire le passage. En attendant le jour, ils dormaient à peu de distance de la route, et l'Empereur passa sans être aperçu. Ce départ de Napoléon jeta le découragement le plus complet dans l'armée.
Le général Charpentier continuait à refuser de venir me remplacer, et j'occupais toujours son poste. Heureusement, le prince d'Eckmùhl semblait comprendre ma position, et il avait cessé de se montrer aussi exigeant. Je restai donc encore quelques jours près de lui.
Le G décembre, nous traversâmes le petit village de Pletchnizy, dans un moment où il venait de s'y passer une scène intéressante. Le maréchal Oudinot et le général Pino, tous deux blessés, y avaient passé la nuit avec vingt-cinq ou trente officiers ou soldats de leur suite. Un officier de Cosaques avait eu quelques soupçons de la prise qu'il pouvait faire, et était venu sur les dix heures du matin, avec deux cents hommes, entourer la maison où se trouvaient réunis ces Messieurs. Leur parlant d'abord en bon français, il les somma poliment de se rendre. « On ne se rend pas ! » lui cria-t-on ; et on lui répondit par des coups de fusil qui mirent à bas quelques-uns des siens. Les Cosaques, alors, firent le siège de la bicoque dont ils cherchaient à renverser les murs. Ceux de l'intérieur tiraient à bout portant, et éclaircissaient les rangs des assiégeants. Le maréchal lui-même, souffrant beaucoup de sa balle dans les reins et couché sur son grabat, avait creusé dans le mur, entre les solives, deux ou trois petites ouvertures par lesquelles il ajustait les Cosaques à coup de pistolet et ne les manquait pas. Sur ces entrefaites, l'ennemi reçut le renfort de quelques hommes et d'une pièce
de canon. Quatre boulets avaient déjà fait leur trou, mais n'avaient blesse; personne. Nos officiers, à la manière des Espagnols, se servaient immédiatement de ces trous pour ajuster l'ennemi. Un cinquième boulet vint briser le grabat sur lequel le maréchal était étendu, et lit écrouler en même temps le mur d'un Cour où s'étaient cachés et blottis cinq ou six petits enfants du paysan russe dont on occupait la demeure. Très effrayés, ces marmots se répandirent dans la chambre, au milieu de la fumée et des combattants, fort surpris de leur présence. L'ardeur de ces enfants à se rejoindre et se serrer l'un contre l'autre, avait quelque chose de touchant au milieu de ce conflit. Heureusement, nous arrivâmes, ayant pressé le pas au bruit du canon; et les Cosaques, qui avaient une cinquantaine de blessés et quelques tués, n'osèrent pas continuer et prirent la fuite à notre approche. Nous escortâmes le maréchal et fîmes halte à Osmiana.
Ici, nous trouvâmes une belle division de douze mille jeunes gens do l'arrièrc-ban, arrivés la veille de France, sous les ordres du général Loison. Vingtquatre heures de notre température avaient suffi pour détruire la moitié de cette troupe, vêtue comme en été et non acclimatée. Trois jours après, à Wilna, le !), il ne restait plus en vie un seul de ces douze mille jeunes hommes, que tant de mères en larmes avaient vus partir. Depuis lors, plusieurs Russes m'ont assuré que si le vent du nord avait souillé dans
le temps où le thermomètre descendait de 25 à 30 degrés, aucun être n'aurait échappé vivant à son action meurtrière. Dans ces temps calamiteux, les Russes ne sortent jamais par le vent du nord; ils passent les nuits et les jours dans des pièces chauffées par des poêles , sur lesquels ils se couchent ; et si, après un bon repas, ils sortent à l'air, ils sont enveloppés de laine et d'épaisses fourrures, dont notre inexpérience nous laissait au dépourvu. Ainsi, les Français mouraient et les Cosaques se portaient à merveille.
Plus nous approchions de Wilna, plus le froid devenait excessif, surtout pendant les nuits, et moins il nous restait de monde sous les armes. Le premier corps comptait à peine trois cents hommes, et les colonels et les généraux étaient réduits à porter les aigles de leurs régiments. L'ennemi continuait à nous canonner sans oser nous aborder. Enfin, le 8 décembre, nous arrivâmes sur les hauteurs de Wilna, où périssaient de froid les restes de la division Loison , pendant une vive canonnade des Russes. L'entrée de Wilna, par la porte de Minsk, était, jusqu'à une demi-lieue de la ville, encombrée de chariots et de voitures accrochées les unes dans les autres , et qui ne pouvaient se mouvoir. Je ne pus pénétrer dans la ville que par des jardins, où je trouvai une échelle correspondant à une autre échelle, au moyen desquelles j'escaladai facilement le mur.
Le premier objet qui frappa mes regards dans la
rue où l'encombrement se prolongeait, fut un chariot du payeur de l'armée, dont les tonneaux avaient été défoncés et pillés en partie; il restait encore deux ou trois cent mille francs répandus par terre et livrés au premier venu. Mais ce mêlai glacé étail devenu douloureux au toucher, et les passants, exténues, ayant à peine la force de se traîner, n'avaient pas le courage de se baisser pour ramasser des écus lourds à porter.
Quelle fut aussi ma surprise de trouver dans la rue ce colonel Kobilinski. celui qui était tombé sur moi à Malo-Jaroslawetz, lorsqu'un boulet lui emporta la cuisse. Il était à Wilna depuis deux jours. Quatre juifs le portaient chez un noble de la ville, en sortant de l'hôpital , où il venait de recevoir le premier pansement depuis le jour de sa blessure. Cet homme de fer était tombé vingt fois de dessus les épaules des soldats qui le portaient. Pendant cinquante jours , il avait souffert du froid, de la faim, de la dysenterie. Il est aujourd'hui gouverneur d'une place de guerre au service de la Russie.
En parcourant la ville pour prendre des informations sur mon projet de rentrer en France, je reconnus la voiture du général Vasserot qui était arrivé la veille, et se remettait en route, avec ma sœur, pour gagner Dantzig, où ils devaient m'attendre. Ils avaient heureusement traversé ces mauvais jours : le plus difficile restait à faire, de Wilna à Kowno où l'on avait à franchir deux côtes escarpées couvertes
de verglas. Cet obstacle était presque insurmontable, et la présence de l'ennemi ajoutait encore à la difficulté. C'est là que restèrent les derniers débris du matériel de l'armée. En véritable bomme de guerre, Vasscrot sut tourner l'obstacle et se tira d'affaire.
Je retournai à mes deux échelles pour aller au-devant du maréchal Davout. d'Haxo et du général Gérard , et je les introduisis en ville par cette voie facile qu'ils n'auraient peut-être pas découverte. En me rendant vers eux, je retrouvai dans le faubourg, à l'endroit où je l'avais laissé une heure auparavant, un jeune officier d'artillerie qui venait d'être amputé d'un bras. Je lui avais proposé de me suivre, pour l'aider à traverser l'encombrement; il m'avait remercié, en me disant qu'il avait promis à son soldat, son domestique, de l'attendre à l'entrée du faubourg. Je n'insistai pas; mais lorsque, après plusieurs heures , je le retrouvai encore à la même place, je le pressai de questions en lui faisant observer combien il y avait d'imprudence à rester stationnaire par un froid si meurtrier : « J'en conviens, me dit-il; mais Georges, mon soldat, mon fidèle serviteur, est mon frère de lait. Depuis que je suis à l'armée et depuis que je suis blessé, il m'a donné cent preuves de dévouement. Ma mère ne serait pas plus attentive que lui. Il était souffrant, je lui ai promis de l'attendre, et j'aime mieux mourir ici que de lui manquer de parole. » Vivement touché de ce dévouement fraternel, dans un temps où il restait à peine au plus grand nombre
le sentiment instinctif de sa propre conservation, je n'osai pas lui communiquer mes craintes sur son malheureux frère de lait, qui pouvait être mort de froid ou avoir été fait prisonnier, et je me bornai à lui demander son nom, son âge et son pays. « Je suis de Bayonne, je m'appelle Arthur de Birassaye, et j'ai vingt-deux ans. » Je n'ai plus revu cet officier; en passant à Bayonne, il y a quelques années, j'appris qu'il n'y avait pas reparu.
La population de Wilna, qui, pendant notre absence, avait reçu d'énormes convois et formé de nombreux magasins , se montra fort hospitalière et compatissante à nos maux; mais, petit à petit, l'arrivée des masses affamées et débiles ne permit plus de maintenir l'ordre dans les distributions, et une fois le gaspillage introduit, les approvisionnements restèrent en désordre sans que personne en profitât. Le pillage commençait même à s'étendre jusqu'en ville, lorsqu'une bonne police bien ordonnée, parvint à l'empêcher. Le prince major-général, le duc de Bassano. le comte Daru, intendant-général, prenaient à tâche de rétablir l'ordre dans les rangs de l'armée et n'y parvenaient point. Le roi Mural reconnaissait comme au-dessus de ses forces la mission que lui avait laissée l'Empereur, et sa grande attention se bornait à ne pas tomber au pouvoir de l'ennemi , de ce terrible Tchitchakoff, dont le nom seul nous faisait plus de peur que de mal, ou de ne pas être pris vivant par les Cosaques qu'il avail si au
dacieusement braves et sabrés en mille occasions.
L'empereur avait ordonné que l'on tînt à Wilna. Le général de Wrède , avec le peu de troupes qui lui restaient, y arriva dans le but de nous prêter son appui. Tout le jour il combattait vaillamment l'ennemi qui ne cessait de nous canonner ; mais le mouvement de retraite était tellement imprimé, qu'il fut impossible de l'arrêter. Murât partit le premier, avec la garde , pour rejoindre Kowno , et mettre le Niémen entre l'ennemi et lui ; mais ce fleuve était glacé partout et ne divisait plus les provinces qu'il traversait.
Je n'occupais plus aucun poste dans l'armée; et je pris congé du maréchal Davout. J'achetai un traîneau ; le général polonais Kovitzki voulut bien me servir d'interprète et de guide, et le 10 décembre, à trois heures du matin, nous quittâmes Wilna. Nous traversâmes la Wiliasur la glace, et prîmes, par la rive droite de cette rivière, la route de Kowno qui n'était point fréquentée. Le lendemain, à Assanovo, nous rencontrâmes le prince de Radzivil, le plus riche seigneur, dit-on, de la Pologne. La couronne élective des Jagellons avait plusieurs fois été posée sur la tête de ses ancêtres. Le prince fit route avec nous ; et nous cédant, à chaque relais de poste, quelquesuns des chevaux qu'il avait commandés pour ses traîneaux, nous arrivâmes, le 12, à Kowno, en même temps que le maréchal Davout qui avait marché par la route la plus courte.
Le temps était sombre ; une neige épaisse tombait
MEMOIRES Dlf GENERAL LEJEUNE.
ce jour-là ; on voyait à peine à dix pas de soi. Une partie de Kowno était en feu; l'autre était livrée au pillage, dont on eut grand'peine à enlever intactes les voitures du trésor. Le roi de Naples se disposait;! partir. Il venait d'apprendre que le prince de Schwartzemberg, retiré déjà jusqu'à Bialistok, continuait sa retraite sur Varsovie. Le maréchal Macdonald, abandonné du corps prussien du général York , se retirait sur Memel. Dans ce jour où la neige obscurcissait l'air et ne nous laissait à peine d'autres clartés que celles de l'incendie, tout était sombre, morne, malheureux et de sinistre présage. Ce qui rentrait à Kowno représentait encore l'armée, et je la quittai, cette armée , avec douleur, comme le frère abandonne les corps de ses frères dans la maison paternelle qu'a ravagée l'épidémie.
En traversant le pont avec précaution dans mon traîneau, je ne pus retenir mes larmes en songeant à ce que j'avais vu à la même place le 24 juin, et le comparant à ce qui s'y passait le 12 décembre. L'orage, la foudre du 24, prédisaient des malheurs : ils ne nous ont pas manqué; les âmes fortes, seulement, ont pu y survivre, et, du fond du cœur, je remerciai Dieu de m'en avoir donné une en état de résister à ces vicissitudes. Je pris ensuite le chemin le plus court pour me rendre à Kœnigsberg. Dès ce jour, je n'entendis plus la canonnade des Cosaques qui nous poursuivaient, ni cet autre bruit, plus douloureux encore, qui se renouvelait tous les jours, la détona-
lion de nos caissons d'artillerie que l'on brûlait poulies soustraire à l'ennemi. Rien n'était plus touchant que l'accueil compatissant que nous recevions des braves Polonais partout où nous passions. Je ne m'arrêtai point à Kœnigsberg, et j'arrivai, le 19 décembre, à Dantzig. Ma sœur et Vasserot y arrivèrent le lendemain. La guérison du général exigeait du repos; nous en avions aussi grand besoin, et nous restâmes, pendant dix jours, très occupés à nous faire confectionner de nouveaux vêtements. J'avais jeté au feu , en arrivant, mon costume de route, indignement peuplé de tout ce qui poursuit la misère, et je pus enfin, en sortant du bain , porter l'éponge et le rasoir sur ma figure noircie à la fumée des bivouacs, et qui, depuis deux mois et demi, n'avait reçu ni pu recevoir aucun soin de toilette. Je rentrais dans ma vie habituelle, et mon cœur s'épanouissait.
Le 30 décembre , je pris congé du bon Vasserot; je mis ma sœur dans mon traîneau et nous partîmes de Dantzig. Une tempête effroyable nous assaillit en route et fit souvent chavirer notre traîneau. Chaque chute nous faisait imprimer la face dans la neige. Si cette neige eût été du plâtre, notre empreinte serait restée aux bons habitants de ces contrées, comme celles des fossiles sur les pierres schisteuses dont ils construisent leurs maisons. Ces petits accidents, plus comiques que sérieux, nous rendaient le sourire et la gailé qui avaient fui nos lèvres depuis longtemps. La tempête avait fait fondre la neige , le traîneau deve-
MEMOIRES m GENERAL LEJEUNE. 299
nail insuffisant, et je dus m' arrêter à Neustadt pour
acheter une voiture. On me vendit un de ces jolis petits chars-à-bancs d'Allemagne, légers et élégants de forme; et le troisième jour, la neige étant complètement fondue, nous pûmes nous remettre en roule.
Le voyage de quatre cents lieues, de Dantzig à Paris, n' offrit rien qui mérite d'être rappelé dans cet écrit, sinon un épisode assez original qui arriva dans la seconde journée. A Labehn , on m'envoya loger au château de la comtesse de Koëstoritz. Cette dame, à la tête d'une nombreuse famille , nous reçut gracieusement, et nous pria de prendre place au dîner que l'on allait servir. Pendant le repas, elle s'étonna de ce que nous mangions fort peu. « J'ai chez moi depuis trois jours, dit-elle, un général très malade et qui mange comme dix personnes. J'ai peine à suffire à son appétit, et il est exigeant sur le choix des mets. - Quel est le nom de ce général ? demandai-je. - Ses gens me l'ont dit, mais je ne me le rappelle pas. Il est tellement malade, qu'on l'a porté de sa voiture à sa chambre. » Lorsqu'on fut sorti de table, j'allai m'informer, auprès des gens du général, du nom de leur maître. Ils me répondirent avec arrogance : « C'est M. le général de division comte Baraguayd'IIilliers. — Je le connais beaucoup, je désire le voir. — Il est très malade, il ne reçoit personne. » Je pris quelques informations; les réponses me parurent suspectes et j'insistai pour entrer. On voulu! m'en empêcher. Mes soupçons alors se fortifièrent, et avec
impatience je brusquai la porte. Je pénétrai par une antichambre dans une salle éclairée, où j'aperçus d'abord une table en désordre qui venait de servir à cinq ou six convives. Derrière celte table, gisait, sur quatre chaises, quelque chose ressemblant à un corps humain enveloppé dans son linceul. Je demandai vivement où était le général, et tous ces gens délivrée m'entourèrent en me suppliant, à voix basse, de ne pas les dénoncer. « Comment! comment! fîs-je avec surprise » ; et ils me répondirent en baissant la voix : « On nous a chargés de reconduire en France le corps du général ; nous avons horriblement souffert de la faim pendant la campagne, et, pour nous remettre un peu, nous avons eu l'idée de supposer que le général était encore vivant, afin de lui faire servir tous les jours, à notre profit, un copieux repas. De grâce, de grâce, ne nous dénoncez pas. » J'hésitai à le leur promettre, et j'y mis la condition qu'ils partiraient le lendemain avant le jour. Je ne vérifiai pas l'identité du corps, mais la voiture et la livrée étaient bien celles de ce général. En rentrant au salon , j'étais assez embarrassé de ce que j'allais dire à la comtesse. Elle me dit en riant : « Je pense que ce sont ses gens qui consomment ce qu'ils demandent pour le général, s'il est si malade. » Je la confirmai dans cette opinion, ce qui la lit beaucoup rire; et j'ajoutai : « Ils partiront demain de grand malin. » Ce départ parut lui faire grand plaisir. Ma sœur et moi primes aussi congé d'elle le même soir, devant être en route avant le jour.
Ma légère carriole amusait fort les postillons qui venaient à chaque relais y attacher leurs chevaux. Tous nie disaient : « Nous n'arriverons pas à la poste prochaine ». Je répondais : « Allons tant que cela durera »; et ces malins postillons prenaient à tâche de galoper toujours pour briser mon équipage. 11 m'en coûta bien quelques ficelles pour consolider mes roues ; mais leur malice me fit arriver à Paris deux jours plus tôt.
A Saint-Denis, aux portes de Paris, ma sœur s'arrêta chez des amis d'enfance. Je fis cadeau de mon équipage à leur petite famille; je pris une voiture de place et rentrai chez moi , très heureux d'y être arrivé sain et sauf. Je cherchai à m'endormir, et cette campagne me revint confuse comme un long cauchemar, pendant lequel le sommeil m'apportait encore le bruit du canon , la figure que mon imagination donnait à Tchitchakoff, et qui n'était pas à son avantage, et des rêves qui rappelaient les tourments de l'appétit.
Knfin, j'étais à Paris; mes amis accoururent, je courus chez eux, et, dans leurs touchantes caresses, j'aurais oublié tous mes maux, s'ils ne m'avaienl dit de les raconter.