‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 58 sur 142 · Voy. encore ce que Brienne en a dit, t. I, p · texte numérisé non relu

Voy. encore ce que Brienne en a dit, t. I, p

acheva de les rendre irréconciliables'. On croit qu'il eut cette obligation au Coadjuteur, d'autres disent à M™^ de Chevreuse ^, d'autres à l'abbé de La Rivière ^, mais il y a plus d'apparence que Monsieur abandonna le premier son chancelier aux craintes et aux soupçons du Cardinal.

M""" Bouthillier fit grand bruit et remua si bien que le Parlement prit fait et cause pour mon beaupère et que le Cardinal se vit forcé de lui rendre la liberté plus tôt qu'il n'auroit voulu*. M. Séguier •", chancelier de France, son ami, le servit utilement

1. Chavigny fut arrêté le 18 septembre 1648. M'°* de Motteville (t. II, p 191), Retz (éd. Grands Écriv., t. II, p. 69), La Rochefoucauld (éd. Grands Écr. , t. II, p. 252) ont raconté les circonstances de l'événement. Le public vit surtout dans cette arrestation une preuve de plus de l'ingratitude de Mazarin, et il est vraisemblable que le moindre prétexte en fut l'occasion.

2. Marie de Rohan, duchesse de Chevreuse (1600-13 août 1679), la favorite d'Anne d'Autriche, dont il a déjà été question (t. I, p. 96 et 1771.

3. Louis Barbier, abbé de La Rivière, aumônier de Gaston d'Orléans, auprès de qui il avait un grand crédit (voy. ci-dessus, t. I, p. 210).

4. Chavigny fut libéré à la suite de la déclaration de Saint- Germain (24 octobre 1648), dont cette libération était, suivant M™* de Motteville, un des articles secrets. Suivant Omer Talon, c'est Mazarin qui, à la sollicitation des parents de Chavigny, le fit élargir, à condition qu'il demeurerait chez lui [Mémoires, coll. Petitot et Montmerqué, 2^ série, t. LXI, p. 354).

5. Pierre Séguier (28 mai 1588-28 janvier 1672), chancelier de France depuis 1635 Voy. sur lui : R. P. Kerviler, Le chancelier Pierre Séguier, second protecteur de l'Académie française, études sur sa vie privée, politique et littéraire et sur le groupe académique de ses familiers et commensaux (Paris, 1874, in-8°).

pendant sa détention, et l'abbé de Raneé \ maintenant abbé régulier de la Trappe, le servit plus lui seul que tous ses amis ensemble : ce qui fait assez voir que le Coadjuteur, qui fut depuis le cardinal de Retz, n'avoit point eu de part à la prison de M. de Chavigny. Depuis qu'il fut sorti du Havre de Grâce (si je ne me trompe -, car il fut arrêté dans Vincennes, dont il avoit le gouvernement ; mais il n'y resta pas longtemps), il se mit dans la dévotion, et comme le jansénisme naissant étoit alors à la mode, il se mit sous la direction du Père Singlin ^ et de sa cabale. C'est que M. d'Andilly étoit fort de ses amis et que M. de Chavigny donnoit toujours dans les nouveautés, et que ce qui paroissoit extrémité à tout autre qu'à lui ne lui sembloit pas tel ; car il avoit sur la dévotion un goût assez particulier etla jugeoit bonne alors à sa fortune. On m'a assuré qu'il s'étoit raccroché avec la cour, et que, s'il ne fut pas mort si promptement, il seroit rentré dans sa charge ou au moins dans le conseil secret en qualité de ministre d'État, et que ce fut lui le premier qui proposa à ma mère de me marier avec une de ses filles, dont mon père même, fort infirme, n'étoit pas éloigné, parce

1. xVrmand-Jean Le Bouthillier de Rancé (9 janvier 1626- 27 octobre 1700). Il était cousin germain de Cliavigny, descendant l'un et l'autre de deux frères.

2. Retz dit formellement que Chavigny fut envoyé au Havre et ce détail est confirmé par le maréchal d'Estrées [Mémoires, p. 253).

3. Antoine Singlin, théologien et prédicateur, mort le 17 avril 1664, esprit à la fois timoré et résolu, qui eut beaucoup de part aux troubles de Port-Royal.

qu'il imporloit peu que j'eusse la survivance de mou père ou celle de mon beau-père, à qui en ce tempslà il auroit volontiers remis ses grands emplois pourvu que je n'en eusse point souffert de dommage. C'étoit la duchesse d'Aiguillon ' qui conduisoit cette double intrigue. Elle échoua par la mort de M. de Chavigny, quoique depuis elle s'accomplit. Quant à mon mariage avec sa fille, le Cardinal n'approuva pas ce mariage, encore que le maréchal de Clérambault, mon beau-frère, meilleur courtisan que moi, eut fait la planche et rompu la glace le premier en épousant la fille aînée. Je pouvois me marier sans doute plus avantageusement ; mais cela ne dépendoit pas de moi, et ce n'est pas encore ici le lieu de parler des événements singuliers de ma vie, qui n'a été qu'un tissu d'exils et de prisons. Ainsi mourut M. de Chavigny, personnage d'un très grand mérite ~. Il s'étoit réconcilié avec Monsieur le Prince par le moyen du duc de Rohan-Chabot, qui s'employoit très sincèrement à faire cesser nos guerres civiles, quand l'abbé Foucquet ^ intercepta une lettre de

1. Marie-Madeleine de Vignerol, demoiselle du Ponl-Courla\ , dame de Combalet, duchesse d'Aiguillon en 1638, la nièce préférée du cardinal de Richelieu. Si l'on en croit le maréchal d'Estrées [Mémoires, p. 167), elle n'avait pas toujours été favorable à Chavigny, qu'elle desservit d'abord dans l'esprit de Mazarin.

2. M™" de Molteville [Mémoires, éd. Riaux, t. IV, p. 31) et Montglat (A/e«JOires, diï-huitième campagne) ont conté la fin de Chavigny. De ces deux récits il résulte que Chavigny, ayant été malmené par Condé, en fut si chagriné qu'il en mourut.

3. L'abbé Basile Foucquet, dont il a déjà été question (t. I, p. 311 et 321)

M. de Rohan à M. de Chavigny, d'autres disent au Cardinal, où il paroissoit que M. de Chavigny vouloit tromper Monsieur le Prince ; Son Altesse vint traiter M. de Chavigny d'une manière si brusque et si violente jusque dans son propre hôtel, que celuici, se sentant innocent et n'ayant pu se justifier sur le champ, en conçut un dépit dont il mourut à trois mois de là. il remit une liasse de billets payables à vue d'une somme très considérable entre les mains de M. Singlin, son confesseur, avec deux mille pistoles qu'il avoit dans son cabinet et lui enjoignit d'en disposer selon l'ordre verbal qu'il lui en donna, quelques heures avant sa mort, pour le repos de son âme. Le confesseur emporta l'argent et les billets de change ; mais par malheur il se trouva dans la même liasse des promesses au profit de MM. d'Estrades ^ et Fabert ", amis intimes de mon beau-père, pour la somme, je crois, de trois cent mille livres, ou même plus. Le dépôt que M. de Chavigny avoit remis à M. Singlin se montoit à neuf cent mille livres. On ne s'aperçut de tout ce manège de dévotion qu'à la levée du scellé, M'"*' de Chavigny fit grand bruit et dit qu'elle renonceroit à la communauté si on ne lui remettoit ce dépôt ; que, pour l'argent, elle l'abandonnoit ^. Enfin les amis des Jansénistes

1. Godefroy, comte dKslradcs, maréchal de France en 1675, mourut en 1686, à l'âge de soixante-dix-neu( ans.

2. Abraham Fabert, ne à Metz le 15 octobre 151)'J, maréchal de France en 1658, mort à Sedan, le 17 mai 1662.

3. Conrart est fort dur pour la veuve de Chavigny, qu'il dit « d'humeur intéressée et avare au dernier point » . Lui aussi raconte, mais d'une façon différente, Ihistoire de cette succession [Mcmoires, p. 220 et suiv.].

s'étaiit oharoés d'accorder cette affaire, dont le confesseur ne crut pas devoir révéler le secret, les papiers furent rendus, et ma belle-mère donna cent mille livres pour fonder une salle dans l'Hôtel-Dieu de Paris et décharger l'âme de son mari : ce qui fut exécuté, et MM. d'Estrades et Fabert retirèrent leurs effets. On n'a jamais bien su cette affaire ; pour moi. je conjecture qu'il pouvoit bien y avoir eu làdedans quelque restitution du jeu, ou peut-être aussi d'autres restitutions à des personnes de la Cour à qui M. de Cliavigny croyoit avoir fait tort pendant sa faveur; peut-être aussi n'étoit-ce que dans la vue de quelques fondations que cette liasse avoit été confiée à M. Singlin, Enfin, d'autres disent que M. de Chavigny, qui aimoit etestimoit les religieuses de Port-Royal, où il faisoit élever une de ses filles, qui est maintenant la présidente deBosmelet, avoit eu l'intention de donner cette somme de neuf cent mille livres à ce monastère pour l'acquit de sa conscience. Quoi qu'il en soit, on ne peut le blâmer d'avoir fait une bonne action à la mort, et cela même mérite beaucoup de louanges. Je voudrois que sa dernière volonté eût été exécutée ; j'en aurois peut-être été, et ses petits-enfants aussi, moins malheureux. Souvent Dieu nous châtie pour les péchés de nos pères, et rien ne se doit exécuter plus diligemment par les héritiers que la dernière volonté du mort.

Revenons maintenant au cardinal Mazarin. Il fit la fortune de mon père, parce que M. de Brienne détermina la Reine à se servir de lui dans le mini-

Stère \ plutôt que du cardinal Grimaldi -, qui étoit un saint etn'avoit pas moins d'habileté ; car pour de la droiture et de la probité il en avoit sans doute et le cardinal Mazarin n'en eut jamais. C'étoit un fourbe éclairé qui n'aimoit que sa fortune ; il avoit à sa mort presque tous les bénéfices de France, car pour toutes les plus grandes abbayes du royaume il les possédoit sans doute et en tenoit quatorze ou dixhuit de compte fait sans bulles et n'en jouissoit que par économat^. Voilà des biens bien acquis. Aussi le duc de Mazarin, son héritier ^, est maudit de Dieu visiblement, quoique très homme de bien, à cause des crimes de l'oncle de sa femme qui s'est séparée de lui et mène une vie de bohémienne en Angleterre. Son fils ^ n'a point d'esprit ni de cœur ; il est accablé de dettes, lui qui de son chef étoit le plus riche seigneur de la cour. Si cela ne s'appelle pas malédiction, j'avoue que je ne m'y connois pas.

Le Cardinal, persécuté par la Fronde, sortit deux fois de France et se retira chez l'électeur de Cologne. La première fois qu'il quitta la France'^, il n'avoit

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