Voy. t. II, p. 51, où le fait est rapporté
3. Nicolas de Neufville, marquis, puis duc de Villeroy (14 octobre 1598-28 novembre 1685), maréchal de France en octobre 1646.
été son gouverneur et étoit du conseil secret, de M. de Noailles', capitaine en quartier, et de moi, secrétaire d'État en mois. Le Roi regarda le maréchal sans ôter son bras de dessus son épaule et l'embrassant lui dit en pleurant : « Maréchal, nous venons de perdre un bon ami. » Le maréchal sanglota et répondit en pleurant : « Véritablement oui. Sire ; mais personne dans le royaume, après Votre Majesté, ne perd plus que moi à cette cruelle mort. » Le Roi sortit aussitôt et je le suivis. Besmaus ~ l'accompagna jusqu'au bas du petit degré et fit mettre bas la carabine aux gardes du Cardinal. Le Roi le consola et lui dit : « Besmaus, console-toi et me sers bien seulement dans ton gouvernement de la Bastille ; tu as retrouvé un bon maître. » Besmaus lui accola la cuisse et pleura comme un veau, soit de douleur, soit de joie. Je suivis Sa Majesté et quand elle fut entrée au milieu du grand degré qui conduit à l'appartement de la Reine Mère, elle m'appela et me dit très distinctement quoique à l'oreille : « Brienne, expédiez les provisions du gouvernement de Bretagne en faveur du duc de Mazarin, comme je l'ai promis à feu M. le Cardinal '\ » Je pris la
1. Anne, comte, puis premier duc de Noailles, premier capitaine des gardes du corps.
2. La Gazette du 27 avril 1658 enregistre la nomination du sieur de Besmaut, capitaine des gardes du cardinal Mazarin, comme gouverneur de la Bastille. Il mourut le 28 décembre 1697, âgé de plus de quatre-vingts ans.
3. A quelques divergences près, l'histoire, qui va suivre, du gouvernement de Bretagne, a déjà été contée par Brienne, t. Il, p. 52, et ces différences de détail montrent que, si la mémoire de l'auteur a faibli sur quelques points, elle est demeurée fidèle sur la plus grande partie.
liberté de faire répéter à Sa Majesté, comme si je n'eusse pas bien entendu, et alors, m'ayant redit la même chose, je répliquai fort respectueusement : c( Je demande. Sire, pardon à Votre Majesté si je l'ai fait répéter ; mais la chose en valoit bien la peine. Je ne saurois expédier les provisions sans avoir la démission de la Reine, votre mère ; veut-elle bien la donner ? — Ah ! pour cela non, dit le Roi. — Mais comment donc faire. Sire ? Les provisions seront nulles. — Ne laissez pas, dit le Roi, de les expédier comme si la Reine, ma mère, avoit donné sa démission, et que M. le Chancelier les scelle à la réserve du contre-scel. » Cet ordre bien donné et bien entendu, le Roi me rappelle et me dit : « Avertissez M. le Chancelier et MM. les secrétaires d'Etat de se trouver demain matin au conseil extraordinaire que je veux tenir à sept heures du matin, et allez dire à M. le Surintendant^, en vous en allant à l^aris, que je l'attends et veux lui parler ; mais ne dites rien que demain à la Reine, ma mère, du gouvernement de Bretagne . — Elle me lavera bien la tète, dis-je à Sa Majesté. — Je le crois et je m'y attends aussi bien que vous ; mais je ne saurois qu'y faire. Exécutez mes ordres et vous tenez en repos. Je l'ai promis ; comment m'en dédire ? — Cela est bien facile. Sire, si vous le voulez. Dites ou trouvez bon que je dise au duc Mazarin que, d'abord que la Reine aura donné sa démission, j'ai ordre de lui
1. Nicolas Foucquet, qui, comme le dit Corneille, dans son examen à! Œdipe, « n'étoit pas moins surintendant des belleslettres que des finances ».
expédier les provisions du gouvernement de Bretagne. — Cela ne seroit pas mal, dit le Roi ; mais faites ce que j'ai dit, et puis nous verrons à apaiser la Reine, ma mère, et à contenter le duc Mazarin . » Je partis et rencontrai M . Foucquet qui venoit à pied par les jardins de Vincennes ^ . Je fis arrêter mon carrosse et étant descendu je m'acquittai de ma commission. « Le Cardinal est-il mort ? me dit-il avec quelque surprise . Je ne sais plus à qui me fier ; les gens ne font jamais les choses qu'à demi. Ah ! que cela est fâcheux ! Le Roi m'attend, et je devrois être là des premiers. Mon Dieu, M. de Brienne, dites-moi ce qui s'est passé, afin que je ne fasse pas de faute par ignorance. » Je lui contai tout en peu de mots sans l'arrêter, et je m'en fus de ce pas à Paris.
Quand j'y arrivai, personne ne savoit encore la mort du Cardinal. Je l'appris à M. le Chancelier qui l'envoya dire à M. le Premier Président- par son premier secrétaire Ceheret •^, et moi je la fus dire à MM. de La Yrillière et Guénegaud, mes confrères, ensuite à mon père, qui se prépara à assister au conseil d'apparat où le Roi souhoitoit qu'il se trouvât. Il étoit fort infirme et ne put se rendre à Vincennes qu'en chaise à porteurs, suivi de son carrosse, où je menai mes commis avec son secrétaire dans le mien.
1. Cette rencontre est contée un peu diflëremment dans le premier récit de Brienne (t. II, p. 97).
2. Guillaume de Laraoignon (1617-10 décembre 1677), premier président du Parlement depuis octobre 1658.
3. Le manuscrit porte Le Bret. C'est une altération évidente du nom de Ceberet, secrétaire de Séguier, dont il a déjà été question (t. II, p. 58).
L'évêque d'Aire, mon parent *, désira de m'accompagner, et le sieur de Chefdeville ^ fut envoyé de la part de ma mère faire un compliment au Roi et à la Reine-Mère sur la mort du Cardinal, en attendant qu'elle put y venir elle-même, et je l'y menai le jour suivant dans mon carrosse à six chevaux, car l'usage de huit chevaux n'étoit pas encore introduit. Je n'allois qu'à deux chevaux à Vincennes pour éviter l'embarras, La cour y étoit très mal et les équipages encore plus : point d'eau ni d'avoine ; c'étoit une grande misère pour les pauvres chevaux, outre que tout y étoit fort cher.
Mon père fut fort surpris de l'ordre que le Roi m'avoit donné. Nous dressâmes les provisions ensemble. Il étoit serviteur et ami particulier du maréchal de LaMeilleraye et moidu duc de Mazarin. Je retournai le soir assez tard chez M. le Chancelier qui les scella au contre-scel près, et approuva l'expédienl du Roi, et me dit avec sa prévoyance ordinaire : « Je vois fort mal, ou cette grimace de cour ne se fait que pro forma, pour la forme seulement. — Je le crois aussi. Monsieur, lui dis-je, et demain nous en serons éclaircis. » D'abord je parus le matin du 10 au lever de la Reine '^. « Vraiment,
1. C'était alors Bernard de Sariac, qui occupa ce siège épiscopal du 24 juin 1657 jusqu'au 12 octobre 1672. Il était fils de Carbon de Sariac et de Marie de Béon, qui sortait de la même famille que la mère de Brienne.
2. Voy. sur ce personnage, t. II, p. 107. Il était parent lui aussi de M™* de Brienne.
3. Le manuscrit porte le 16, ce qui est manifestement inexact, sans doute par suite d'une erreur du copiste.
petit garçon, me dit-elle, je vous trouve bien hardi de disposer de mon gouvernement sans moi. Où sont les provisions, que je les déchire ? — C'est le Roi, madame, qui les a. — Sont-elles scellées ? — Oui, madame, mais seulement à demi ; le conlrescel y manque, parce que la démission de Votre Majesté n'y est pas. — Ni n'y sera, dit la Reine en se radoucissant. Je vois bien ce que c'est : on voudroit que je m'en démisse ; mais je n'ai garde. Oh ! que j'en dirai tantôt à ce petit camard de Mazarin. Allez, soyez sage une autre fois. Je vois bien que vous n'avez pas tout le tort et je vous pardonne. » Je pris sa belle main, et me mettant à genoux fort respectueusement, je la baisai, et elle me donna un assez bon soufflet sur la joue. Puis ajouta : « Je crains de t'avoir fait mal. — Vous n'en sauriez faire, Madame, et moins à moi, votre créature, qu'à personne du monde. » Elle me donna un autre petit soufflet et me dit : « J'en suis bien aise ; une autre fois je frapperai plus fort. » Je tendis l'autre joue, et elle me la pinça : « Tu n'auras que cela pour l'heure ; va me chercher le duc de Mazarin, car je veux voir cette affaire finir avant que j'aille à la messe K »
Mais revenons au Conseil où j avois déjà été. Je dis à Sa Majesté que M. le C^hancelier étoit arrivé et Messieurs mes confrères. « Tout à l'heure », dit
1. Suivant Brienne lui-même, qui a déjà conté cela (t. II, p. 52), cette explication aurait eu lieu le jour même de la mort de Mazarin, le 9 mars, et non pas le 10, comme il est dit ici, au cercle de la Reine et non pas à son lever. Le langage d'Anne d'Autriclie y est un peu différent, dans la forme, sinon dans le fond.
le Roi, et, fouillant dans sa cassette, il y prit un papier et mit dessus les provisions du gouvernement de Bretagne que je lui présentai. Il me dit : « Après le Conseil, allez voir la Reine ma mère, et lui dites que vous m'avez remis ces provisions (il les montroitdu bout du doigt). Faites entrer mon Conseil. » Je sortis, et m'approchant de M. le Chancelier je lui dis qu'il pouvoit entrer : « Et vous aussi. Messieurs, le Roi vous demande. » M. Le Tellier me fit passer devant lui et voulut fermer la porte. Nous étions donc huit en tout, savoir : M. le Chancelier, M. le Surintendant, mon père, M. de Lionne, M. de La Yrillière, M. du Plessis-Guénegaud, M. Le Tellier et moi ^ Le Roi se découvrit et puis remit son chapeau, et, se tenant debout devant sa chaise, adressa la parole à M. le Chancelier : « Monsieur, je vous ai fait assembler avec mes ministres et secrétaires d'Etat pour vous dire que jusqu'à présent j'ai bien voulu laisser gouverner mes affaires par feu M. le Cardinal ; il est temps que jelesgouvernemoi-méme. Vous m'aiderez de vos conseils quand je vous les demanderai. Hors le courant du sceau auquel je ne prétends rien changer, je vous prie et vous ordonne, Monsieur le Chancelier, de ne rien sceller en commandement que par mon ordre et sans m'en avoir parlé, hors qu'un secrétaire d'Etat ne vous les porte de ma part. Or, je vous demande votre avis sur les lettres que de Brienne le fils a expédiées par mon
1. Cette première séance du conseil a été retracée par Brienne (t. II, p. 59), qui a prêté au Roi la même attitude, à quelques divergences près, qui portent sur les détails, non pas sur l'essentiel.
ordre et que M. le Chancelier a scellées à demi. » Il les prit en même temps sur sa cassette et me dit de les lire. On alla aux opinions après que Sa Majesté eut dit : « Je l'avois promis au Cardinal et j'ai voulu tenir ma parole. »
Je parlai le premier comme rapporteur et fis souvenir Sa Majesté de la liberté que j'avois prise de la faire répéter, de l'objection de la démission dontje l'avois avertie et de l'avis du contre-scel qu'elle avoit elle-même ouvert. M. le Surintendant parla ensuite et dit que les lettres étoient nulles. M. Le Tellier les défendit mal et M. de Tvionne encore plus mal. Enfin l'avis de mon père fut suivi, qu'on sauroit de la Reine-Mère si elle vouloit donner sa démission ou non et qu'en cas qu'elle l'accordât, les lettres seroient consommées par le contre-scel qu'y apposeroit M. le Chancelier, qui avoit apporté les sceaux ; sinon qu'elles resteroient nulles et sans effet comme elles l'étoient jusqu'à présent. Le Roi le chargea d'en aller parler à la Reine, sa mère, après le conseil.
Ensuite le Roi se tourna vers nous et nous dit : « Et vous, mes secrétaires d'État, je vous défends de rien signer, pas une sauvegarde ni passeport, sans mon ordre, de me rendre compte chaque jour à moi-même et de ne favoriser personne dans vos rôles du mois. Et vous. Monsieur le Surintendant, je vous ai expliqué mes volontés ; je vous prie de vous servir de Colbert, que feu M. le Cardinal m'a recommandé. Pour Lionne, il est assuré de mon affection et je suis content de ses services. Je prétends, Brienne, me dit-il, que vous agissiez de con-
cert avec lui dans les affaires étrangères et que vous envoyiez à mes ambassadeurs tout ce qu'il vous mandera ou dira de ma part sans nouvel ordre de moi. » Je ne répondis que de la tête et d'une petite inclination du corps. Puis, le Roi ajouta : « La face du théâtre change; j'aurai d'autres principes dans le gouvernement de mon État, dans la régie de mes finances et dans les négociations au dehors que n'avoit feu M. le Cardinal. Vous savez mes volontés ; c'est à vous maintenant. Messieurs, à les exécuter. » Plus n'en dit, et le Conseil se sépara '.
Ce fut alors que je me rendis chez la Reine, au sortir de ce premier Conseil où Sa Majesté commença à gouverner par elle-même. Je joignis leducdeMazarin et le menai chez la Reine ; elle l'houspilla fort : à quoi je l'avois assez préparé ; et elle lui dit entre autres paroles remarquables : « Vous êtes une bête, vous ne vaudrez jamais votre père ~. » En effet, il n'eut point le gouvernement de Bretagne ni la survivance même que le Roi vouloit lui accorder et à quoi la Reine-Mère ne voulut jamais consentir à cause de la conséquence. Et le duc de Mazarin, qui certes est un très pauvre homme, se défit du gouvernement de Brisach comme un sot (je n'ai point d'autres termes), resta lieutenant général de Bretagne sous la
1. A la distance des événements où Brienne se trouve alors — plus de trente ans, — il accentue encore l'énergie de l'attitude qu'il a prêtée (t. II, p. 59) à ce début de Louis XIV. Ce dernier récit est postérieur de dix ans au précédent.
2. Ce propos si vif de la Reine ne se retrouve pas ailleurs sous la plume de Brienne, bien qu'il ait parlé sans indulgence du duc Mazarin (t. II, p. 65).
Reine. Il s'est même défait depuis de la lieutenanee générale et n'est plus que gouverneur d'Alsace sans autorité et sans considération. La Reine prophétisa pour le coup : le maréchal de La Meilleraye n'auroit pas fait cette faute.
Je brillois alors assez à la cour et j'étois de tous les plaisirs du Roi ; j'avois l'honneur de jouer presque tous les jours à la paume avec Sa Majesté et j'étois du jeu de la Reine-Mère. Les appartements n'étoient pas encore rétablis lors de la disgrâce de M. Foucquet, avec qui j'étois parfaitement raccommodé. Notre rupture étoit venue de ce que le Surintendant s'imaginoit faussement que je n'avois pas voulu épouser sa fille qui est maintenant la duchesse deCharost '. MaisLanglade -, secrétaire du cabinet, nous réconcilia et il me fit payer une somme de trente mille livres sur les arrérages de mes appointements et de mon cahier de frais. La cour fut à Fontainebleau et le Roi y devint amoureux de M"* de La Vallière, fille d'honneur de Madame. Je la trouvois fort aimable ; je lui disois toujours quelques douceurs en passant ; elle m'écoutoit assez favorablement, mais je n'en étois point amoureux ;
1. Brienne a déjà fait allusion (t. I, p. 124) au projet de mariage qui avait existé entre lui et Marie Foucquet, plus tard duchesse de Charost.
2. Jacques de Langlade, seigneur de Méridan, d'abord secrétaire du duc de Bouillon, dont il a publié les Mémoires, puis secrétaire des commandements de Mazarin, enfin secrétaire du cabinet. On le trouve mentionné dans de nombreux mémoires du temps, les Mémoires de Daniel de Cosnac, de Gourville, de Mademoiselle, de Lcnct, les Lettres de M"""- de Sévigné et les Historiettes de Tallemant des Beaux. Il mourut en décembre 1680.
peut-être le serois-je devenu '. Or, il arriva que, voulant avoir le portrait de Sa Majesté, je fis venir à Fontainebleau Lefebvre de Venise, célèbre faiseur de portraits en petit ~. Nanteuil y étoit aussi et travailloit au portrait du Roi en pastel ^ . Sa Majesté m'accorda la grâce que je lui demandai de faire faire son portrait par Lefebvre. Un jour que j'étois chez Madame ^, le Roi y vint pour voir sa nouvelle
1. Arrivée à Fontainebleau en mai 1661, Louise de La Val- Hère était, en juillet de la même année, la maîtresse de Louis XIV, par suite de la connivence du comte de Saint- Aignan. C'est dans ce court intervalle que peut se placer l'aventure racontée ici par Brienne, près de trente-cinq ans après.
2. Roland Lefebvre, dit de Venise, à cause de son long séjour dans cette ville. Peintre de portraits, né en Anjou en 1608, mort en Angleterre en 1675 ou 1677. Élu académicien le 6 janvier 1663 et reçu 4 janvier 1665, sur une miniature représentant la Vérité se présentant à r Académie, il en fut exclu le 14 mars 1665, pour injures, par suite de son mécontentement de n'avoir pu se faire recevoir peintre d'histoire (Emile Bellier de La Chavignerie et Louis Auvray, Dictionnaire général des artistes de r Ecole française , t. I, p. 967.) — On ne saurait le confondre, et la chose serait à craindre pour un amateur moins averti que Brienne, avec son homonyme et contemporain Claude Lefebvre, peintre de portraits également fameux (Fontainebleau, 17 septembre 1632 — Paris, 25 avril 1675).
3. Ce portrait, dessiné par Nanteuil, en 1661, a été gravé par l'artiste, la même année. On le trouve reproduit, entre autres, dans l'ouvrage de Jules Lair, sur Louise de La Vallière (4« édition, 1907, p. 32), qui cite (p. 62), comme portraits du roi à la même date, plusieurs dessins de Le Brun conservés au Louvre.
4. Henriette-Anne d'Angleterre (16 juin 1644-29 juin 1670), fille de Charles I" et sœur de Charles II, première femme de Philippe, duc d'Orléans, et belle-sœur de Louis XIV. Elle
maîtresse et me trouva avec elle dans l'antichambre ; il nous demanda ce que nous faisions. Je lui répondis fort simplement, parce que c'étoit la vérité, que je proposois à M"^ de La Vallière de me permettre de la faire peindre par Lefebvre en Madeleine ; et ne me contentant pas de cela, je dis avec la même ingénuité : « C'est que son visage, qui a quelque chose de l'air des statues grecques, me plaît fort. » Elle rougit, elle Roi passa sans répondre. Le soir même que cette aventure m'étoit arrivée, je m'aperçus de leurs amours. Le Roi parloit avec beaucoup d'attention et de civilité à sa nouvelle maîtresse, et moi de penser à l'heure même à ma bévue. Mais, comme j'avois l'esprit fort présent, je pris mon temps comme il la quitta et s'éloigna de la fenêtre où s'étoit passé ce doux entretien, pour demander devant lui à M"® de La Vallière si elle étoit dans la résolution de se faire peindre en Madeleine. Le Roi revint sur ses pas et me dit : « Non, il faut la faire peindre en Diane ; elle est trop jeune pour être peinte en pénitente. » J'entendis trop bien ce langage, mais je ne fis semblant de rien ; et le lendemain qui étoit un jour de conseil, je me levai de fort bonne heure, car je n'avois pas fermé l'œil de toute la nuit, tant la rencontre du jour m'avoit éveillé et alarmé tout ensemble. Sa Majesté me voyant
n'avait pas dix-sept ans encore — l'âge de Louise de La Vallière, qui était l'une de ses filles d'honneur, — et témoignait beaucoup de coquetterie au Roi, si bien qu'on l'accusa de le rechercher. Comme on le sait, la duchesse d'Orléans mourut jeune ; sa vie a été retracée par M™* de La Fayette, et son oraison funèbre prononcée par Bossuet.
entrer si matin dans sa chambre dont toutes les entrées m'étoient permises, même de sa garde-robe, où j'entrois quand il étoit sur la chaise percée, sans avoir eu besoin de brevet d'affaires \ elle vint à moi, entra dans le cabinet de Théagène et de Chariclée '^ et ferma la porte au verrou. Cela m'émut un peu, car le Roi n'avoit pas accoutumé d'en user ainsi. Alors s'approchant de moi d'un air fort sérieux mais honnête, il me dit sans la nommer : « L'aimez-vous, Brienne ? — Qui, Sire ? répondis-je. M"* de La Vallière ? » Le Roi dit : « Oui, c'est elle dont j'entends parler. » Alors je me remis et, me possédant extrêmement, je repartis avec une présence d'esprit admirable : « Non, pas encore, Sire, tout à fait. Mais je vous avoue que j'ai beaucoup de penchant pour elle et que, si je n'étois pas marié, je lui ferois offre de mes services. — Ah ! vous l'aimez ! Pourquoi mentez-vous ? » dit le Roi fort brusquement et presque en soupirant. Je répondis
1. « Le brevet d'affaires était le privilège que le roi accordoit à quelques courtisans de le voir dans la garde-robe. » (A. Chéruel, Dictionnaire historique des institutions, mœurs et coutumes de la France, v" Brevet.)
2. « La quatrième pièce (après l'escalier), connue autrefois sous les noms de grand cabinet du Roi et de chambre ovale, s'appelle aujourd'hui le salon des nobles. François V l'avait fait construire de forme ovale pour conserver la place de la cour de ce nom, et Henri IV la fît orner en mémoire de ce que Louis XIII y était né. C'est Ambroise Dubois qui a peint dans cette pièce les Amours de Théagène et Chariclée, dont quatre tableaux ont été barbarement supprimés, pour faire, en place, des portes à deux battants fort inutiles. » Ch. Remard, conservateur de la Bibliothèque du Château Royal, Le guide du voyageur à Fontainebleau, 1820, in-8, p. 41.
avec beaucoup de respect : « Sire, je n'ai jamais menti à Voire Majesté. J'aurois pu l'aimer ; mais je ne l'aime pas encore assez, quoiqu'elle me plaise, pour dire que j'en suis amoureux. — C'est assez et je vous crois. — Mais, Sire, puisque Votre Majesté me fait tant d'honneur, luidis-je, me permetlra-t-elle de lui découvrir ingénument ma pensée ? — Oui, dites, je vous le permets. — Ah ! Sire, dis-je en faisant un gros soupir, elle vous plaît encore plus qu'à moi et vous l'aimez. — Oh ! bien, dit le Roi, que je l'aime ou ne l'aime pas, laissez là son portrait et vous me ferez plaisir. — Ah ! mon cher maître, dis-je en lui accolant la cuisse, je vous ferai un plus grand sacrifice. Je ne lui parlerai de ma vie et je suis au désespoir de ce qui s'est passé. Pardonnezmoi cette innocente méprise de mes yeux, à laquelle mon cœur n'a point de part et ne vous souvenez jamais de ce que j'ai fait. — Je vous le promets, dit le Roi en souriant ; mais tenez-moi votre parole et ne parlez de ceci à personne. — Dieu m'en préserve ! Personne n'a plus de respect que moi pour Votre Majesté. » Je ne pus achever ces paroles sans m'attendrir et je versai quelques larmes; car j'ai les yeux et le cerveau fort humides. Le Roi s'en aperçut et me dit : « Vous êtes fou ; à quoi bon pleurer ? L'Amour t'a trahi, mon pauvre Brienne ; avoue la dette. — Je m'en garderai bien, lui dis-je. Je pleure de tendresse pour vous et elle n'y a aucune part. — Oh ! bien soit ; n'en parlons plus ; je t'en ai trop dit. — Votre Majesté m'a fait trop d'honneur ; mais j'espère que je ne tomberai plus dans une faute semblable. » Ce dialogue dura autant de
temps qu'il m'en a fallu pour le raconter. Le Roi eut la bonté de me laisser remettre et me fit sortir par la porte qui donne dans la salle des gardes de la Reine, sa femme ^ Ce que je fis. Quand je revins au logis, mon père s'aperçut que j'avois pleuré et me demanda ce que j'avois ; je lui contai la chose et mon malheur sans aucun déguisement. Il me dit : « Voilà une malheureuse affaire pour vous. — Cela peut-être, mais je ne le crois pas. J'ai bien répondu et jamais mon esprit ne m'a mieux servi au besoin. — Il est vrai que vous avez très bien répondu. Je suis fâché de ne vous avoir pas averti : je sais, il y a plus de quinze jours, les amours du Roi ; la Reine- Mère m'en a parlé 2, — Que faut-il. Monsieur, que je fasse ? — Rien du tout : saluer M"* de La Vallière civilement, mais froidement, sans plus vous amuser à elle ni à parler d'elle aucunement, comme je me suis aperçu que vous faisiez, et renvoyer votre peintre tout à l'heure sans qu'il achève le portrait du Roi. C'est le plus court. — Permettezmoi, Monsieur, de vous contredire ; cela feroit parler et je ne puis le renvoyer sans en dire un mot au Roi. — Vous le pouvez et j'approuve
1, A la suite de la pièce dont il vient d'être question, se trouve, en effet, à Fontainebleau, l'antichambre de la Reine, puis la salle de ses gardes.
2. Anne d'Autriche avait entrevu depuis quelque temps la passion de son fils, mais elle soupçonna tout d'abord Henriette d'Angleterre d'en être l'objet. C'est seulement un peu avant le 20 juillet qu'elle apprit la liaison du Roi avec Louise de La Vallière. (Jules Lair, Louise de La Vallièrc, p. 66.) La conversation de Brienne et de son père daterait donc de la première quinzaine d'août.
votre pensée. » Ce matin même je dis un mot au Roi au sortir du conseil. « Le portrait que Lefebvre a commencé de Votre Majesté ne me paroit guère bien ; je n'en suis nullement content. Celui deNanteuil est beaucoup mieux. Votre Majesté trouvet-elle bon que je le renvoie et que je me prive de l'honneur qu'elle a bien voulu m'accorder de la faire peindre ? — 11 est vrai que mon portrait ne me paroit pas bien, mais je vous l'ai permis ; je veux que vous l'aviez et cela feroit parler, car Madame et M"* de La Vallière veulent se faire peindre par lui, et le peintre vous en a l'obligation. — C'est moi, Sire, qui l'ai toute entière à Votre Majesté, de vouloir bien que j'aie son portrait dans mon cabinet de tableaux où il sera en fort bonne compagnie. — Oui, dit le Roi, on m'a dit que vous aviez les plus beaux tableaux qu'il y ait en France. — Oui, Sire, mais ils sont tous à votre très humble service. — Je te remercie, Brienne, je ne voudrois pas t'en priver ». Je dis à mon père ce qui venoit de se passer et il avoua que j'avois eu raison. Lefebvre fit le portrait de Madame en Vénus, très bien accompagnée de Cupidon, et dans le lointain il a voit placé Adonis chassant. Il réussit moins bien à celui de M"" de La Vallière. Il la peignit en Diane et mit Actéon dans le paysage '. Et ce pauvre Actéon,
1. Le sort de ce portrait est inconnu et il ne semble pas avoir été gravé. On en peut rapprocher un tableau, attribué à Mignard, et dans lequel Louis XIV figure en Apollon, dormant près d'un groupe composé de Madame et de ses filles d'honneur, en nymphes et en muses. Cette toile, conservée au Musée de Darmstadt, a été reproduite dans le livre de Jules Lair, p. 56.
c'étoit moi, malice innocente que le Roi me fit, ou peut-être cela arriva-t-il par hasard, le peintre venant de faire mon portrait que toute la cour avoit admiré et auquel il avoit très i)ien réussi.
Me voici arrivé à la disgrâce de M. Foucquet, dont je suis très bien instruit et dont je vais rendre un compte très exact à mes lecteurs. La fête de Vaux se fit^ et comme je voulois y aller avec MM. de Lauzun ^ et de La Bazinière ^, mon père me dit de n'y pas aller. Je le crus et je restai à Fontainebleau. Je ne fis point alors de réflexion pourquoi il m'avoit empêché de me trouver à la superbe fête de Vaux ; mais à quelques jours de là je m'aperçus de l'amour que M. Foucquet portoit à la belle et incomparable Menneville, fille d'honneur de la Reine-Mère ^, et
1. Le 17 août. On sait combien elle fut magnifique : souper de Vatel, comédie de Molière, ballet, jeux d'eau, feu d'artifice.
2. Antonin Nompar de Cauraont, comte, puis duc de Lauzun (1633-19 novembre 1723), était connu alors sous le nom de marquis de Puy-Guilliem ou Péguillin On sait que, dix ans plus tard, les caprices de sa destinée devaient en faire un compagnon d'infortune de Foucquet. Voy. le duc de I^a Force, Lauzun, un courtisan du Grand Roi, 1914, in-8.
3. Macé-Berlrand de La Bazinière, trésorier de l'épargne, des ordres du roi, avait épousé Françoise de Barbezières de Chemerault. Sa réputation était loin d être intacte et il fut un instant compromis dans les recherches contre Foucquet.
4. Catherine de Manneville — ainsi signait-elle — fille de Louis de Menneville, seigneur d'Auzonville, et fille d'honneur de la reine Anne d'Autriche, était célèbre par sa beauté. Racine la cile, dans une lettre à La Fontaine, d'Uzès, le 11 novembre 1661 (éd. des Grands Ecrivains, t. VI, p. 415!. Elle se laissa courtiser par Foucquet, tout en obtenant une promesse de mariage du duc de Damviile, qui refusa de la tenir, puis mou-
ce fut dans la chapelle où l'on entre par la salle des Cent-Suisses que je m'en aperçus la première fois. M. Foucquet étoit fou à lier. Il donna à celte fille cinquante mille écus et M™® du Plessis-Bellière ^ fut la confidente de la conquête de cet impudent Pelée, qui à la vue de toute la cour faisoil de si grands frais en amour. La fille trompa le bon Guitaut, capitaine des gardes de la Reine-Mère ^, et lui donna son argent à garder, qu'elle rendit depuis au Surintendant, qui lui promit de le faire valoir et le perdit entièrement par sa disgrâce ^. Je ne sais ce qu'elle est devenue.
rut peu après. Le scandale de l'arrestation de Foucquet et de l'inventaire de ses papiers fit, selon M™* de Lafayette, chasser Menneville de la cour et elle se retira dans un couvent [Mémoires, éd. Asse, p. 45.)
1. Suzanne de Bruc, d'origine bretonne par son père et vénitienne par sa mère, veuve du marquis du Plessis-Bellière, intrigante et courageuse, mêlée aux affaires de finances de Foucquet, mais non, semble-t-il, à son commerce de galanterie, défendit énergiqueraent l'homme qui la protégeait, au cours du procès, et fut, parla suite, exilée à Montbrison.
2. François de Coniinges, comte de Guitaut, n'était alors que lieutenant des gardes d'Anne d'Autriche ; il n'en devint capitaine qu'en 1663, et mourut en 1670, ayant depuis 1652 le grade de lieutenant général des armées.
3. Chéruel, qui a connu ce passage de Brienne d'après la publication de Barrière (t. II, p. 172), le commente ainsi : « Brienne mêle ici le vrai et le faux. Nous pouvons, grâce aux lettres que nous venons de citer, rectifier ses erreurs. Ce n'est point M""' du Plessis-Bellière qui conduisit cette intrigue, mais une eniremetlcuse d'assez bas étage, qui servait aussi d'espion à Foucquet. Le personnage que l'on voulait tromper n'est pas Guitaut, mais Damville. Il n'est question de Guitaut, dans toute la correspondance, que comme un ami commun, que l'on
Il m'arriva aussi en ce même temps-là et au même lieu, c'est-à-dire à Fontainebleau, une fort plaisante aventure. Le marquisde Richelieu ',16 plus impudent des hommes et le plus emporté dans ses galanteries, étoit fou de M"' de La Motte -, fille de la Reinemère, fort jolie, mais moins belle que Menneville ^.
Mais revenons à M. Foucquet.
La résolution étoit prise par le Roi de le faire arrêter dans Vaux même, le jour de la fêle qu'il donna à Sa Majesté et où les Fâcheux de Molière furent
employait pour obtenir de Daraville l'exécution de ses promesses. » (A. Chéruel, Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet, t. II, p. 216.)
1. Jean-Baptiste-Amador du Plessis, marquis de Richelieu (1632-1662), frère cadet du duc qui hérita du cardinal leur oncle, fit un singulier mariage avec une des filles de M™*^ de Beauvais.
2. Le manuscrit ajoute à tort en note : « Depuis la duchesse de Ventadour », ce qui est une erreur de Erienne ou de son copiste. Il s'agit ici de M"* de la Mottc-Argencourt, que le Roi avait paru distinguer quelques années auparavant, mais qui négligea, dit-on, alors, les avances d'un prince de vingt ans à peine (Voy. Mademoiselle de Montpensier, Mémoires, éd. Chéruel, t. III, p. 195; M™^ de Motteville, Mémoires, éd. Riaux, t. IV, p. 85). On voit qu'elle ne tarda pas à faire du chemin, sans doute sous l'influence de Richelieu. Anne d'Autriche finit par s'irriter du scandale de ses relations et chassa de la cour M"* d'Argencourt qui se retira au couvent des Filles de Sainte- Marie de Chaillot [Gazette, du 2 septembre 1661). Sur les interprétations diverses qu'on donna à cet éloignement, on peut voir une lettre écrite à Foucquet [Mémoires, t. II, p. 113).
3. Nous ne croyons pas devoir reproduire la fin de l'aventure ; fort inconvenante en elle-même, elle l'est plus encore par les termes employés. ,
représentés pour la première fois K La Reine-Mère l'empêcha et dit au Roi : « Ah ! mon fils, cette action ne vous fera guère d'honneur : ce pauvre homme se ruine pour vous faire honne chère et vous le ferez arrêter prisonnier dans sa maison ! » Le Roi crut la Reine, sa mère, et remit sa capture, qui étoit résolue, à Nantes, afin de s'assurer tout d'un temps de M. Foucquet et deBelle-Isle.
La duchesse de Chevreuse étoit avec le marquis de Laigues ^ à Fonlainehleau pour cette affaire. Elle avoit obligé celui-ci à s'allier avec M. Colbert, le ministre, qui n'étoit même que contrôleur des finances. Cette duchesse, toujours intrigante et qui avoit conservé assez d'ascendant sur l'esprit de la Reine-Mère, la fit consentir à la perte de M. Foucquet, que Sa Majesté aimoit parce qu'il l'avoit toujours fait très bien payer de son douaire et des pensions très considérables que le Roi, son fils, lui donnoit depuis sa majorité ^.
Ce complot ainsi conçu et formé par l'intrigue du marquis de Laigues, qui certainement étoit mari de conscience de la duchesse, le Roi obligea M. Fouc-
1. L'abbéde Choisy, qui parle longuement, dans sesMémoires, de la disgrâce de Foucquet et qui en parle surtout d'après les souvenirs de notre Brienne, confirme cette intention de Louis XIV (Mémoires, éd. Lescure, t. I, p. 136).
2. Geoffroy, marquis de Laigues, capitaine des gardes du duc d'Orléans. Il était l'amant de M™* de Chevreuse et partageait ses sentiments sur Foucquet (Gourville, Mémoires, éd. Lecestrc, t. I, p. 183).
3. Foucquet avait été avisé des sentiments d'Anne d'Autriche à son égard, par une correspondante anonyme qu'il ne semble pas avoir crue [Mémoires sur la vie de Fouquet, t. II, p. 217).
quel de se défaire de sa charge de procureur général au Parlement de Paris ^ Il donna dans le panneau ; car Sa Majesté lui fit espérer de le faire chevalier de l'Ordre en le déclarant son premier ministre, dès qu'il ne seroit plus procureur général. On faisoit alors des chevaliers, et je rapporterai ici deux faits singuliers, dont l'un regarde mon père et l'autre le maréchal Fabert.
Ce maréchal, très homme de bien et qui ne s'en faisoit point accroire, refusa non d'être chevalier des ordres du Roi, mais de faire des preuves de noblesse afin de l'être ". « Votre Majesté, dit-il au Roi, sait que je ne suis pas gentilhomme d'extraction. Je puis l'être maintenant que je suis maréchal de France ; mais mon père étoit libraire à Metz, et j'ai vendu moi-même des almanachs. Après cela irai-je me déshonorer en me faisant passer pour gentilhomme d'extraction ? — Mais d autres le font bien, dit le Roi. — Je ne suis l'exemple de personne en cela. Je me contente de l'honneur que Votre Majesté
1. Nicolas Foucquet était procureur général depuis 1650. Dès le 12 juillet 1661, Guy Patin parlait de la vente de cette charge [Lettres, éd. Réveillé-Parise, t. III, p. 282). Mais elle n'eut lieu que le mois suivant, comme Loret l'indique dans sa lettre du 14 août.
2. Abraham Fabert, né à Metz le 15 octobre 1599, mort à Sedan le 17 mai 1662, maréchal de France en 1658, était, en effet, issu d'un imprimeur de Metz, prénommé également Abraham et qui mourut le 24 avril 1638. Brienne mentionne le refus par Fabert de l'ordre du Saint-Esprit, dans une lettre du 23 décembre 1661, au P. Duneau, « sur ce qu'il dit aimer mieux s'en abstenir que d y entrer avec des titres falsifiés. » (Bibliothèque nationale, Fonds français, n° 15612, f" 490.;
m'a fait de me donner le bâlon de maréchal de France, que j'ai peut-être mérité par mes services ; mais il ne sera jamais dit que, pour être chevalier de l'Ordre, j'ai fait un mensonge et une fausseté. » Toute la cour loua son action, et MM. d'Estrades * et Beringhen 2, dont la noblesse (à ce qu'on disoit alors) n'étoit guère plus certaine, ne purent s'empêcher de louer en M. Fabert ce qu'ils n'avoient pas cru devoir pratiquer.
L'autre fait, c'est que M. Henri-Auguste de Loménie, comte de Brienne, ministre et secrétaire d'État, mon père, avoit été reçu en chapitre chevalier des ordres du Roi, après avoir fait ses preuves, et de voit l'être à la première promotion. Cela se passa sous le règne de Louis Xlll, quand il quitta sa charge de prévôt de l'Ordre et en retint le cordon et les honneurs non plus en qualité d'officier de l'Ordre, ce qui ne se refuse guère, mais de chevalier déjà reçu et agrégé à l'ordre du Saint-Esprit ^.
1. Tallemant prétend qu il était dubiae nobilitatis [Historiettes, t. VII, p. 5). Sur la famille d'Estrades on peut voir une note de Taraizey de Larroque dans la Revue critique, 1879, t. II, p. 423.
2. Les Beringhen descendaient de Pierre Beringhen, armurier d'Henri IV. Henri de Beringhen (1603-l(i92), qui fut conseiller du Roi et premier écuyer de la petite écurie, était protestant de naissance (Jal, Dictionnaire critique, p. 202). On peut consulter aussi une Historiette de Tallemant des Réaux (éd. Paulin Paris, t. III, p. 380).
3. Henri-Auguste de Loménie avait été nommé prévôt et maître des cérémonies des ordres du Roi en 1619, à la mort de Guillaume Pot, seigneur de Rhodes. Fauvelet du Toc dit à ce proj)OS : « Après qu'Auj^uste de Loménie eut résigné cette charge à son cousin, M. de Loménie, le Roi lui donna des
J.e Roi, pour obliger M. Fouequet à se défaire de sa charge de procureur général, déclara qu'il ne feroit aucun chevalier de ses ordres qui fût de robe ou de plume, pas même le Chancelier de France, M. le premier président du Parlement de Paris, ni aucun des secrétaires d'État. M. de Brienne se trouvoit dans le cas ; mais, étant reçu, il croyoit que cela ne le regardoit plus. Cependant la Reine-Mère lui en parla et lui dit que le Roi avoit fait une loi qui certainement ne seroit point enfreinte en sa faveur. Mon père, un peu surpris, parla au Roi, et Sa Majesté, l'ayant écouté avec beaucoup de patience, lui dit que cela étoit impossible : « Mais, ajouta-t-il avec cette honnêteté dont il sait charmer tous les cœurs quand il lui plait, mon cher Monsieur de Brienne, le meilleur et le plus fidèle de mes serviteurs et des Rois mon aïeul et mon père, ne pouvant vous accorder ce que vous me demandez, je veux vous faire un honneur que je n'accorde qu'aux princes de mon sang : c'est que je nommerai de votre main et à votre place tel chevalier qu'il vous plaira de me nommer; et comptez que la marque d'amitié et de distinction que je vous donne en celte occasion est infiniment plus considérable pour vous, qui avez déjà le collier et les honneurs de l'Ordre, et pour votre maison, que ne le seroit votre promo-
lettres pour être admis à l'ordre du Saint-Esprit comme chevalier à la première promotion ; il les présenta à celle qui fut faite à Fontainebleau l'an 1G33 ; mais, comme le cardinal de Richelieu n'était pas de ses amis, il le fit remettre à la suivante, et il en fut dressé un acte dont le registre du secrétaire de l'ordre fut chargé. » [Histoire des secrétaires d'Etat, p. 223.)
tion même. Enfin je vous le commande et je vous en prie ; je veux être obéi : qu'il n'en soit plus parlé ». Mon père ne put s'empêcher de pleurer de joie et nomma son gendre, le marquis de Gamaches ^, que Sa Majesté accepta.
Je reviens à la prise de M. Foucquet. Le Roi, qui a toujours conduit ses affaires avec beaucoup de prudence et de secret, ne s'ouvrit de la résolution qu'il avoit prise de faire arrêter le Surintendant qu'à la Reine, sa mère, qu'à M. Le Tellier et qu'à mon père, qu'il laissa auprès de la Reine-Mère pour conseil et pour mettre le scellé sur les papiers de M. Foucquet. La duchesse de Chevreuse et Laigues le savoient aussi ; mais Texécation leur en étoit cachée, quoiqu'il y ait bien de l'apparence que M. Colbert en avoit connoissance ; on dit que le Roi lui en fit une finesse, parce que M. Colbert n'osa jamais parler à Sa Majesté de faire arrêter M. Foucquet et se contenta de faire agir la duchesse de Chevreuse, dont le petit-fils a depuis épousé l'aînée de ses filles. Tout le monde sait cela, mais ce qui suit est moins connu.
Le Roi me commanda de prendre la cabane - à Orléans et de descendre par la Loire en diligence jusqu'à Nantes, où les États se tenoient, et d'y arriver avant elle ^. Je partis à l'heure même. La veille
1. Nicolas-Joachim Rouault, marquis de Gamaches, fut tait chevalier des ordres du Roi le 31 décembre 1661.
2. « On appelle cabane un bateau couvert et à fond plat avec lequel on navigue sur la rivière de Loire w (Tii. Corneille, Dictionnaire des arts et des sciences, v" cabane).