‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 65 sur 142 · C'esl-à-dire avant Sa Majesté · texte numérisé non relu

C'esl-à-dire avant Sa Majesté

j'avois entretenu fort longtemps M. Foucquet dans sa chambre '. Il avoit la fièvre tierce et sorloit de son accès. Il me questionna fort sur ce qu'on disoit duvoyagede INantes, qu'il avoit, ajouta-t-il, conseillé au Roi. « Ma foi, lui dis-je sans entrer nullement dans sa pensée, je n'en sais rien du tout. — Monsieur votre père ne vous a-t-il rien dit ? — Non, Monsieur. — Mais le marquis de Créquy ~ sort d'avec moi et vient de m'avertir que la duchesse de Chevreuse m'a rendu de très mauvais offices. — Je ne sais point cela non plus. — La Reine-Mère m'a fait dire par Bartillat ^ de me garder d'elle. — C'est vous, Monsieur, qui me l'apprenez, je n'en savois rien. — Je ne suis plus procureur général et je ne serai plus longtemps surintendant. On me leurre d'un collier de l'Ordre, qu'on ne me donnera peutêtre jamais et me voilà perdu sans ressource. J'ai même prêté au Roi le million que M. de Harlay m'a payé sur le prix de ma charge ^, dont il me doit

1. On peut rapprocher le langage que Brienne tint à Foucquet, dans cette visite, de celui que Gourville s'attribue, à la même époque [Mémoires, t. I, p. 183). Tous ces avis, reproduits après coup, sont forcément un peu suspects. Chéruel pense que, malgré ce qu'on peut dire du témoignage de Brienne, on peut ici lui faire crédit : « Je ferai remarquer, dit-il, d'événements dont il a été témoin et où il a joué le principal rôle : il serait difficile de ne pas croire à sa véracité » [Mémoires sur la vie de Fouquet, t. II, p. 229).

2. François de Créquy, connu d'abord sous le nom de marquis de Créquy, maréchal de France le 8 juillet 1(:>68, mort le 4 février 1687.

3. Etienne Jehannot, sieur de Bartillat, était le trésorier d'Anne d'Autriche (Jal, Dictionnaire critique, p. 123 et 1095).

4. Achille II de Harlay qui avait acquis de Foucquet la charge

encore quatre cent mille livres. J'ai quelque argent sur les Aides, qui n'est guère assuré (c'étoit treize ou quatorze cent mille livres dont il avoit les rescriptions des fermiers des Aides dans sa poche, quand il fut arrêté) et encore quelque somme assez considérable entre les mains d'un de mes plus fidèles amis (c'étoit sept cent mille livres que lui gardoit M. Chanul ^ dont la reconnoissance fut aussi trouvée dans sa poche, quand on l'arrêta) ; mais tout cela est peu de chose, si on doit m'ôter la surintendance. Je dois plus de quatre millions, auxquels je m'étois engagé pour les dépenses de l'Etat. (Il me disoit tout cela d'un air triste et abattu.) Mais quoi ! il faut se résoudre à tout. Je ne saurois croire que le Roi veuille me perdre. — Le Roi, lui dis-je, Monsieur, vous a trop promis pour vous tenir tant de choses. Croyez-vous qu'il veuille avoir un premier ministre ? Et pour le collier de l'Ordre, je le tiens fort mal assuré. Vous n'êtes plus procureur général : la faute est faite. Le meilleur parti que vous puissiez prendre, c'est de parler à la Reine-Mère qui vous aime et qui vous a fait donner l'avis de la mauvaise volonté que la duchesse de Chevreuse a pour vous. — Je l'ai fait, et elle ne m'a rien dit qu'en général ; et peut-être ne sait-elle rien des desseins du Roi contre ma personne. Pourquoi le Roi

de procureur général et avait été installé dans ses fonctions le 20 août courant, c'est-à-dire quelques jours à peine avant cette conversation.

1. Pierre Chanul, le diplomate dont il a été si abondamment question au tome précédent. Voy. Chéruel, Mémoires sur Nicolas Foucquet, t. II, p. 15.

va-t-il en Bretagne, et précisément à Nantes ? Ne seroit-ee point pour s'assurer de Belle-Isie ? — Si j'étois à votre place j'aurois cette crainte et elle me paroîtroit très bien fondée. — Le marquis de Créquy m'a dit la même chose que vous et M™" Du Plessis- Bellière aussi. Je suis fort embarrassé, je vous l'avoue, à prendre une bonne résolution. Nantes, Belle-Isle. » — [1 répéta plusieurs fois ces deux noms, et enfin il me dit : « Maism'enfuirai-je ? C'est ce qu'on seroit peut-être bien aise que je fisse. Me cacherai-je ? Cela seroit peu ^ expédient ; car quel prince, si ce n'est peut-être la république de Venise, oseroit me donner sa protection ? Irai-je à Livourne " ? Cela n'est guère honorable pour moi ? Vous voyez ma peine; dites-moi ou écrivez-moi exactement tout ce que vous apprendrez de ma destinée, et surtout gardez-moi le secret. » Il m'embrassa, les larmes aux yeux, et je ne pus m'empêcher de pleurer ; il me faisoit une vraie compassion et il en étoit digne.

Je partis le lendemain de cette conversation, et comme je m'embarquois à Orléans pour Nantes, je rencontrai sur le port Paris, commis de M. Jeannin, trésorier de l'Épargne en exercice ^, qui alloit mon-

1. Le manuscrit porte plus, ce qui ne donne pas un sens satisfaisant.

2. Pourquoi Livourne ? Sans doute à cause delà liberté dont on y jouissait alors. « Tout le monde y est bien venu, dit le Dictionnaire de La Martinièrc ; toutes sortes de communions y sont tolérées et jouissent d'un profond repos. » C'était un véritable lieu d'asile à cause du grand nombre d'étrangers qui y abordaient sans cesse, et peut-être que Foucquet espérait en profiter.

3. Nicolas Jeannin de Castille, trésorier de l'épargne, petit-

ter dans sa cabane. Comme il étoit mon ami, je lui dis de monter dans la mienne et que nos gens se tiendroient dans celle qu'il avoit retenue, Arisle, mon premier commis ', l'en pria aussi et lui dit que nous serions plus en liberté et moins incommodés du bruit et du feu de la cuisine qu'on faisoit dans sa cabane. Il y consentit et nous nous embarquâmes ensemble dans ma cabane. Étant arrivés au-dessus d'Ingrande, M. Foucquet, accompagné de M. de

fils du président Jeannin, fils d'un trésorier du clergé et frère de la comtesse de Chalais. (Voy. 1. 1, p. 186.) L'abbé de Choisy, qui rapporte aussi, d'après Brienne, l'anecdole que Brienne lui-même va conter, dit que le passager qui prit place dans la cabane, à Orléans, était « un commis de Nouveau, général des postes ».

1. Pierre Ariste, conseiller du Roi, mourut le 10 février 1697. Tout en étant commis de Brienne, Mazarin lui avait confié une mission près des évoques de Bamberg et de Wiirzbourg, le 16 octobre 1547. [Inventaire sommaire des archives des Affaires étrangères, correspondance politique, t. I, p. 147 ; Armand Baschet, Histoire du dépôt des archives des Affaires étrangères, p. 85). "Si l'on en croit Guy Joly, il fut de même mêlé aux effervescences de la l'ronde [Mémoires, col. Pctitot, p. 230). Dans la suite, Arisle fut employé par Colbert, dès octobre 1662, et plus particulièrement d'abord à la marine [Lettres, t. III, l""" part., p. 18; 2' part., p. 653). Postérieurement, il eut la partie du cérémonial et en dressa les premiers textes ;Bibliothèque de l'Arsenal, ras. n° 2026, f"' 93 et 95.) On a conservé de iui un mémoire (16G0) sur l'introduction des ambassadeurs (Archives des Affaires étrangères, Mémoires, France, n" 1851; et un traité des consulats. — Il était frère d'un prédicateur janséniste nommé Jacques-Emmanuel (1620-1694), supérieur du monastère de Liesse (Louis Delavaud, La cour de Louis XIV en 1671, tirage à part des Feuilles d'histoire du 1*"^ novembre 1912, p. 12, note 6).

Lionne, son ami intime ', passa dans une fort grande cabane à plusieurs rameurs, et je les saluai. Un moment après passa une autre cabane où étoit M. Le Tellier avec M. Golbert. Je les saluai encore et Ariste dit, sans que je fusse préparé à cela : « L'une de ces deux cabanes que nous voyons encore l'une et l'autre et qui se suivent de si près et avec autant d'émulation des rameurs que s'ils eussent couru un prix sur la Loire, l'une de ces deux cabanes, dit-il, doit faire naufrage à Nantes. » Paris, commis de l'Épargne, pâlit et dit : « Ah ! ce sera sans doute la première, tant le proverbe est véritable que les premiers cont devant. » Moi, à qui tout ceci étoit tout nouveau, et qui vis la surprise du pauvre Paris, je tâchai de le rassurer ; mais il n'y eut pas moyen. Nous ne parlâmes d'autre chose que de cette rencontre fortuite et inopinée jusqu'à Nantes, où j'arrivai le soir même ^.

1. Il y avait eu projet de mariage entre le fils de Lionne et la seconde fille de Foucquet. L'une des conditions était l'achat de la charge de secrétaire d'État dont Brienne était titulaire, moyennant huit cent mille livres (Chéruel, Mémoires sur Fou' quet^ t. II, p. 70).

2. Voici quelques détails complémentaires, plus précis, que Brienne donne, dans une lettre du 3 septembre 1661, à Claude Mallier Du Houssay, ancien intendant des finances, l'un des correspondants de Bussy-Rabutin, sur la façon dont il fit son voyage : « Je partis samedi dernier de Fontainebleau, du matin, et, étant arrivé de fort bonne heure, le même jour, à Orléans, jy pris le lendemain la voie de la rivière et allai coucher ce même jour à Tours, le vent nous ayant été entièrement favorable. Le lendemain lundi, le vent s'étant rendu contraire, je ne passai point Saumur, non pas que je n'y abordasse d'assez bonne heure pour pouvoir aller coucher plus loin ; mais, ayant

Le Roi, accompagné de Monsieur le Prince * du duc de Saint-Aignan 2, premier gentilhomme de sa chambre, du duc de Gesvres 3, capitaine des gardes en quartier, du duc de Lauzun, qui n'étoit encore que Péguillin et qui commençoit à entrer en faveur auprès du Roi, du maréchal de Villeroy ^, et de plusieurs autres seigneurs de sa cour, arriva le lendemain à Nantes sur des chevaux de poste, et ce

voulu visiter le fils de M. de Cominges, qui est au château de Saumur, j'y fus retenu et régalé avec toute la courtoisie et la magnificence imaginable. Le lendemain, le vent s'étant encore rendu plus contraire, nous ne pûmes passer Saint-Florent, qui est un village sur la rivière où il y a une abbaye appartenant à M. le cardinal Grimaldi, de l'ordre de Saint-Benoît. Je logeai chez les moines, où je ne me trouvai pas mal pour cette fois, car ils nous firent très bonne chère. Le mercredi, malgré diverses injures de l'air, nous abordâmes en cette ville sur les trois heures après midi. J'y trouvai toutes choses autant bien disposées pour le service du Roi qu'on le pouvoit désirer... » [Mémoriaux du conseil de 1661, t. 111, p. 126.)

1. Louis II de Bourbon, prince de Condé, le Grand Condé (8 septembre 1621-8 décembre 1686).

2. François de Beauvillier, comte, puis duc de Saint-Aignan, membre de l'Académie française, bel esprit et ami de M"* de Scudéry et de Bussy, mais ennemi de Foucquet, à qui il avait fait, quelques jours auparavant, une algarade à Fontainebleau. Il a laissé une narration en vers du voyage de Nantes, faite pour distraire les deux reines et imprimée dans le recueil intitulé : Pièces intéressantes et peu connues, pour sennr à l' histoire, etc., par Pierre-Antoine de La Place [Bruxelles et Paris, 1785, in-12),t. IV, p. 9.

3. René Potier, comte, puis duc de Tresmes et de Gesvres, mort le l'^'" février à 91 ans.

4. Nicolas de Neufville, marquis, puis duc de Villeroy, l'ancien gouverneur du Roi (14 octobre 1598-22 novembre 1685). II fut fait chef du conseil des Finances après la chute de Foucquet (Gourville, Mémoires, t. II, p. 191^

voyage eut quantité d'aventures dont la plus fâcheuse fut celle de la prise du pauvre M. Foucquet.

\rta£rnan ^ se trouva à Nantes avec une briîrade de mousquetaires et Chévigny -, capitaine aux gardes, avec sa compagnie, à l'arrivée du Roi, qui descendit au château de Nantes, où il me trouva au bas du degré. Je pris l'étrier de son cheval. Il s'appuya sur mon bras pour monter le degré et me dit : « Je suis content de vous (ce qu'il ne m'avoit jamais dit) ; vous avez fait bonne diligence. M. Le Tellier est-il arrivé ? — Oui, Sire, et M. le Surintendant aussi. Ils me passèrent à Ingrande ^ ; nous arrivâmes tous ici hier assez tard. — Voilà qui va bien. Dites à M. Boucherat ^ de venir me parler. — Je crois, Sire,

1. Charles de Batz de Castelmore, comte d'Artagnan, capitaine-lieutenant de la première compagnie des mousquetaires, tué en duel en 1673, au siège de Maëstricht. Voy. Charles Samaran, D'Artagnan, capitaine des Mousquetaires du roi, /listoire i'cridique d'un héros de roman (1912, in-12).

2. Le manuscrit porte à tort Cliavigny. Comme le dit l'abbé de Choisy, il s'agit de « Chévigny, capitaine aux gardes — c'a été depuis le fameux P. de Chévigny, Père de l'Oratoire » [Mémoires, t. I, p. 142). — Sur Nicolas Guyet de Chévigny, entré à l'Oratoire en 1664 et mort en 1698, ou peut consulter une notice du P. B^tterel, Mémoires domestiques pour sen'ir à Vhistoire de l'Oratoire, publiés par A. -M. -P. Ingold et E. Bonnardet, t. IV, p. 130.

3. Actuellement commune de Maine-et-Loire, bâtie en amphithéâtre sur la rive droite de la Loire, à 35 kilomètres au sud-ouest d'Angers et à 45 kilomètres au nord-est de Nantes.

4. Alors maître des requêtes, Louis Boucherat était venu d'avance comme commissaire du Roi auprès des Etats de la province. Quoique parent de Foucquet, il était son ennemi depuis longtemps. Comme Brienne le dit dIus loin, c'est chez

l'avoir vu dans la salle. » Et je l'avertis; il y étoit en effet. Sa Majesté lui parla longtemps à l'oreille et m'appelant ensuite, me dit d'aller savoir des nouvelles de la santé de M. Foucquet et de venir lui redire comment il se porloit du voyage. « Ce sera demain jour de sa fièvre, si je ne me trompe. — Oui, dit le Roi, c'est pourquoi je voudrois bien lui parler aujourd'hui. » J'y fus et le trouvai à moitié chemin de sa maison ^ au château de Nantes, où il alloit assez lentement dans son carrosse. Je fis arrêter le mien et lui dis que Sa Majesté m'envoyoit l'avertir de l'aller trouver, si sa santé le lui permettoit. « Vous lui direz que vous m'avez trouvé en chemin. » Et il arriva un moment après moi. Le Roi, me voyant entrer, me dit: « Dites à Boucherai de me venir parler. Vous le trouverez chez lui ». Je l'avertis et il me pria de l'attendre chez lui à souper, qu'il ne tarderoit pas à revenir. Il étoit intendant pour Sa Majesté auprès des Etats de Bretagne, qui se tenoient alors à Nantes, comme j'ai dit, et il m'avoit fait marquer une maison qui tenoit à la sienne, où il avoit fait faire une porte de communication. Comme je n'avois point d'équipage que mon carrosse, que j'avois envoyé quinze jours avant moi, je mangeai

Boucherai qu'il logeait à Nantes. Voy. aussi une lettre du 2 septembre de Brienne à son père, dans Mémoriaux du conseil de 1661, t. III, p. 121.

1. D'après Jules Lair [Nicolas Foucquet, t. II, p. 56), Foucquet était descendu, à Nantes, à l'hôtel de Bougé, qui appartenait à iM'"" du Plessis-Bellièrc, et cette demeure devait être située sur l'emplacement des Dervallicres, à proximité de l'aqueduc de la Chézinc.

toujours à la table de M. Boueherat, maintenant chancelier de France, tant que je fus à Nantes.

Le lendemain, étant allé de fort bonne heure chez le Roi, je trouvai la salle des gardes pleine de mousquetaires, et la porte qui donnoit dans la chambre du Roi fermée. Un mousquetaire étoit en faction devant celte porte ; il me dit que Sa Majesté l'avoit fait condamner et qu'on n'entroit que par la terrasse, dont il me montra la porte de la main. Un autre mousquetaire vint me conduire, mais je ne vis point de gardes du corps. Le château de Nantes est mal bâti. Il y a certain parapet en forme de terrasse, avec une balustrade peinte en vert, qui règne tout le long de cette terrasse, et au bout on trouve un petit corridor fort étroit pratiqué dans l'épaisseur du mur de même que la terrasse. Ce corridor conduisoit à la chambre du Roi, qui avoit fait condamner la porte de la salle afin de placer devant une fort longue table qui étoit toute couverte de papiers. Quand j'arrivai, le Roi tira une toilette de taffetas vert, qui couvrit toute la table et les papiers, afin que je ne les visse pas. Je rencontrai Rose • qui écrivoit sur une petite table fort basse dans le corridor, devant une fenêtre, et ensuite le duc de Saint-Aignan assis sur une chaise de paille aussi fort basse, qui m'arrêta et dit qu'il avoit ordre de n'introduire personne

1. Toussaint Rose, seigneur de Coye (Provins, 5 septembre 1615-Paris, 6 janvier 1701), secrétaire de la chambre et du cabinet du Roi depuis le 25 avril 1057 et membre de l'Académie française, le 2 décembre 1675. Voy. Raoul Bonnet, fsograp/iie de l'Académie française, p. 247 ; et aussi Marc de Villiers du Terragc, Toussaint Rose, iiuirquis de Coye, etc., 181*1, in-8.

DE M. LE COMTE DE BRIENiSK. 63

dans la chambre du Roi sans avertir. Il entra, après avoir sonné une clochette d'argent, et ayant ouvert la porte en même temps, le Roi tira la tavaïole ' et en couvrit les papiers qui étoient sur la longue table et puis dit : « Qui est-ce ? — C'est M. de Brienne, répondit M. de Saint-Aignan, — Faites-le entrer. » La clochette sonna quand j'entrai et je ne comprenois rien à ce carillon, ce qui fit que je tournai la tète. Le Roi y prit garde et me dit : « (l'est pour Rose que Saint-Aignan sonne. » Et en effet Rose entra en même temps, et, le Roi lui ayant parlé, il prit une liasse de papiers sous la toilette et sortit.

Après que j'eus rendu compte à Sa Majesté de diverses affaires qui toutes regardoient les Etats de Bretagne, qui étoient de mon département, elle me congédia et me dit de me rendre à l'assemblée et de venir lui en rendre compte après son dîner ; que je pressasse de sa part M. le commissaire d'avancer les choses le plus qu'il se pouvoit ; qu'elle vouloit s'en retourner au plus tôt à la cour et qu'il ne se parlât que de l'affaire du don gratuit, après quoi les autres s'achèveroient bien en son absence, parce qu'elle ne vouloit point attendre la fin des États, qui se concluroient bien sans elle. Je pris séance dans les Etats sur les bancs des pairs de Bretagne entre M. le maréchal de La Meilleraye ^ et M. Boucherat,

1. « Tavayole, espèce de toilette dont on se sort ordinairement à parer les enfants qu'on porte au baptême, ou à mettre sous les pains bénits » [Dict . de l Acndéniie, 1694;.

2. Il était, ainsi qu'on sait t. H. p. ()o], lieutenant au gouvernement de Bretagne, sous l'autorité d'Anne d'Autriche, comme il l'avait été précédemment sous celle de Richelieu, son cousin.

commissaire, qui me céda le pas à cause que j'étois plus ancien conseiller d'Élat que lui et de plus secrétaire d'État de la province et envoyé exprès par Sa Majesté. Je fis entendre ses volontés aux États, et je sortis pour les laisser délibérer. Je rentrai un moment après, M. Boucherat ayanl pris la peine de me venir avertir, et il me fit réponse que l'aftaire du don gratuit seroit terminée à la prochaine séance, c'est-àdire le lendemain, qui étoit un jeudi, à pareille heure. Le maréchal de La Meilleraye, se levant de sa place, me conduisit à la buvette, accompagné de deux députés, où on me donna un très bon déjeuner. Il me semble que je parlai assez bien, quoique je n'eusse eu, pour préparer ma harangue, qu'autant de temps qu'il m'en fallut pour aller du château au lieu où s'assembloient les États. Je ne laissai pas que de faire une harangue dans les formes, et je parlai couvert. Le maréchal, après le déjeuner, me ramena dans la salle, et M. le commissaire me dit : « L'assemblée, Monsieur, a pris le temps de votre absence pour délibérer sur le présent qu'elle vous feroit. Outre les dix mille livres que la province accorde à M. le comte de Brienne, ministre et secrétaire d'État, à chaque tenue d'États, elle vous prie d'agréer, sous le bon plaisir du Roi, douze mille livres pour votre venue et pour cette fois seulement et sans conséquence. » Le maréchal qui n'avoit point opiné dit : « C'est trop peu. — C'est plus que je ne mérite, dis-je. » Je remerciai les États de leur générosité et honnêteté à mon égard : « Et vous, Monsieur, en particulier (c'étoit au maréchal que je parlai) de votre bonne volonté. » Et je sortis. Je ne crus pas devoir

remercier M. le commissaire en particulier, et je lui en fis une excuse en dînante II me dit que j'avois bien fait et qu'étant l'homme du Roi, c'étoit Sa Majesté qu'il représentoit et elle que je devois remercier. Je m'acquittai de ce devoir l'après-dîner même. Le Roi me dit que c'étoit peu de chose, mais qu'il me le donnoit de bon cœur. Il m'envoya savoir des nouvelles de la santé de M. Foucquet et m'ordonna de venir lui en rendre compte sur le champ. Je partis aussitôt, et montant dans mon carrosse, je traversai une grande partie de la ville de Nantes, qui est fort longue ^. Péguillin, qui sortoit de chez M. Foucquet comme j'y entrois, me dit qu'il me vouloit parler, et nous nous assîmes dans la salle. Il me questionna fort longtemps et battit la campagne pour me tendre divers panneaux. J'eus l'adresse de les éviter tous. Il vouloit que je lui avouasse que je savois le sujet pour lequel Sa Majesté étoit venue à Nantes ^\ et me demanda une foison deux si elle n'iroit point

1. Dans la correspondance de lui avec son père et avec quelques autres pendant ces quelques jours, Brienne ne parle pas de cette séance et du rôle qu'il y joua.

2. Mis au courant de toute cette histoire par Brienne, soit directement, en des conversations, soit par la lecture des présents mémoires, 1 abbé de Choisy ne manque pas de la retracer, à sa manière, dans les siens [Mémoires, éd. de Lescure, t. I, p. 137-150). Le récit de Choisy offre, naturellement, quelques différences avec celui-ci, mais le confirme le plus souvent. Choisy ne dit rien de la conversation avec Péguillin qui va suivre.

3. Il est vraisemblable que Brienne et son père ne l'ignoraient point, mais ils surent n'en rien faire paraître, le fils surveillé sans doute et préservé de l'indiscrétion par le père.

à Belle-Isle. Ce mot qu'il dit avec beaucoup de négligence et par un à-propos fort mal à propos, me fit être sur mes gardes, et je connus son dessein. Ce n'est pas que je me défiasse de lui : nous étions liés d'une amitié assez étroite et il me conloit plus de ses affaires que je n'en voulois savoir. J'en parlerai ailleurs. Il me demandoit entre autres choses, toutes fort délicates, si je ne m'étois point aperçu que La Feuillade fût une des créatures du Surintendant '. « Il faut, dit-il en jurant le nom de Dieu, que ce bougre-là soit son pensionnaire. — Ma foi, lui dis-je fort simplement, si cela est, il n'est pas le seul. — Grave ' ne vous a-t-il jamais sollicité d'en être ? — Il a répandu à ma connoissance plus de cent mille écus parmi les courtisans à Fontainebleau, pendant le séjour que le Roi y a fait ; mais je n'ai point eu de part, par bonheur, à cette distribution. Et toi, lui dis-je en riant et le regardant fort attentivement, ne t'en es-tu point ressenti ? — Oh ! que oui. — ïu es bien hardi de prendre de l'argent. Cependant le Roi t'aime. Que diroit-il s'il venoit à le savoir ? » Alors il me fit une fausse confidence et con-

1. François d'Aubusson, duc de La Feuillade et de Roannais (1520-1691). C est sans doute pour effacer Tirapression que le roi pouvait garder de cette circonstance que La Feuillade alla, quelques années plus tard, porter, à Madrid, un cartel au lieutenant-général de Saint-Aunez, qui avait insulté gravement Louis XIV, et que, plus lard encore, il afficha une adoration si ridicule pour la personne du monarque.

2. Henri, marquis de Grave, gouverneur de Monsieur en 1648 et maréchal de camp en 1661, disgracié après la chute de Foucquet, dont il était, selon Gourville, lun des « plus grands louangeurs », mourut en juin 1690.

tinua ainsi son mensonge ; car il avoit menti sûrement et à dessein de me tirer les vers du nez. Il ne prit jamais d'argent de M. Foucquet ; mais il vouloit savoir si je n'en avois point reçu. Je lui avoisdit que M. Pellisson ^ m'avoit promis que je toucherois sur le don gratuit des États de Bretagne quarante mille livres de mes appointements qui m'étoient dûs. Sur cela il me dit : « Je m'attends bien d'être payé, sur le même fonds, de trente mille livres que Grave m'a promis, en partant de Fontainebleau, de me faire toucher à Nantes » ; et faisant une longue enfilade de mensonges, il se jeta sur les amours du Roi et de M"'' de La Vallière et me demanda si je m'en étois aperçu. Je me tirai comme je pus de ce mauvais pas et nous retombâmes sur les pensionnaires de M. Foucquet : ce qu'il avoit le plus à cœur de savoir. Je lui dis que pour La Feuillade, il ne s'en cachoit pas. « Ni moi non plus. Le Roi veut bien que nous prenions l'argent que Grave nous donne si abondamment de sa part. — Si cela est, tu fais bien de le prendre. » Enfin notre conversation finit par des embrassades et force protestations d'amitié. Elle eût été plus longue sans des paysannes de Belle- Isle, fort proprement parées, qui entrèrent, et M™* la Surintendante ~ étant entrée un moment après dans la salle avec Gourville, elles dansèrent devant elle,

1. Paul Pellisson (30 octobre 1624-7 février 1693). Premier commis de Foucquet dès 1G57, il fut compromis dans sa disgrâce et traité comme on le verra ci-dessous.

2. Marie-Madeleine de Casiille, fille de François de Castille, conseiller au Parlement, et seconde femme de ÏNicolas Foucquet, depuis le 5 février 1651.

au son de la flûte et du violon, des passepieds de Bretagne fort légèrement. Elles étoient belles etdansoient très juste. J'en fus charmé et surpris. Nos baladins ne dansoient pas mieux. Elles avoient le pied d'une finesse admirable et l'oreille très juste. Au reste, elles étoient vêtues d'éearlate, avec de grandes bandes de velours noir en zigzags au bas de leurs jupes et par devant, et avoient des corps fort étroits avec les manches de taffetas amaranthe toutes galonnées d'or et de noir aussi en zigzags, ce qui étoit fort galant ; leurs bras et leurs gorges nues ; beaucoup de blancheur et d'embonpoint et de fort belles dents. J'en fis le récit au Roi, et il en eut le divertissement. M. Foucquet entroit dans le frisson de son accès ; je lui parlai pourtant, ayant fait dire que je venois de la part du Roi ^ Il étoit dans sa robe de chambre, couché sur son lit, le dos appuyé contre une pile de carreaux de damas vert. Il me demanda ce que je voulois. « Rien, Monsieur, répondis-je, sinon savoir comment vous vous portez. — Fort bien, à ma fièvre près, qui ne sera rien. J'ai l'esprit en repos et je serai demain hors de mes inquiétudes. Que dit-on au château et à la cour ? — Que vous allez être arrêté. — Péguillin vous l'a-t-il dit ? Car vous avez parlé longtemps ensemble. Je vous ai vu entrer; il sortoit d'avec moi. Il est mal informé et vous aussi. C'est Colbert qui sera arrêté et non moi. — En êles-vous bien assuré ? lui dis-je.

1. Jules Lair estime que « Brienne s'est certainement trorapé sur le jour où il fit celte visite ; mais en combinant son récit avec celui de Choisy, on peut en tirer quelque parti. » [Nicolas Foucquety t. II, p. 60, en note.)

— On ne peut l'être mieux que je le suis. J'ai donné moi-même les ordres pour le faire conduire au château d'Angers, et c'est Pellissari ^ qui a payé les ouvriers qui ont mis la prison hors d'état d'être insultée. — Cela va hien et je le souhaite, lui repartis-je ; mais Péguillin vous trompe. Vos amis craignent fort pour vous. Toutes les manigances qui se font au château ne me plaisent guère et les précautions qu'on a prises de condamner la porte de la salle, la table du Roi couverte de papiers et de lettres de cachet qu'on apporte par douzaines de chez M. Le Tellier, Saint-Aignan et Rose toujours en sentinelle dans le petit corridor, et la clochette, tout cela ne vous présage rien de bon. — C'est moi, dit-il d'un ton fort gai, qui ai donné au Roi tous ces avis afin de mieux couvrir notre jeu. — Dieu le veuille ! je le souhaite ; mais je n'en crois rien. Que dirai-je au Roi de votre part ? — Que demain matin, reprit-il, l'affaire du casuel et du don gratuit sera terminée et qu'on lui accordera sa demande à son mot sur l'un et l'autre article ; et sur l'état de ma santé, prenez la peine de lui dire que j'entrois dans un accès quand vous êtes arrivé, que je crois qu'il ne sera pas long et que cela n'empêchera pas que je ne sois demain d'assez bonne heure à son lever ^. » Il me retint encore quelque temps, but de l'eau fort chaude avec du sucre et de

1. Claude Pellissari, trésorier de la marine depuis 1648, ou son frère, Georges Pellissari, trésorier des galères depuis 1651.

2. Tout ce langage de Brienne serait bien maladroit, si on ne pouvait croire qu'il se le prêle ici, k lui-même, pour insinuer qu'il ne joua pas, auprès de Foucquol, la comédie de la dissimulation dont celui-ci l'ut la victime.

la canelle, à ma santé, et le frisson passa. Il eut un moindre accès que le précédent, sua beaucoup et le soir que j'y retournai, je le trouvai habillé avec son chapeau et gaillard comme s'il n'avoit point eu la fièvre. Je le vis manger un petit poulet rôti de fort bon appétit et boire un peu de vin pur. Je fus donc au château, et comme j'avois beaucoup d'expéditions à signer, il fallut m'arrêter à mon logis, d'où je ne partis qu'à sept heures du soir. Je ne pus parler au Roi avant neuf heures, qui fut le temps qu'il me renvoya chez M. Foucquet. Le Roi me parla peu et me dit seulement : « J'ai affaire ; à tantôt le reste. Vous souperez ici ; trouvez-vous à onze heures à mon souper. » Je remerciai Sa Majesté. C'est la seconde fois que j'ai mangé à sa table pendant tout le temps que j'ai eu l'honneur d'être à son service : la première dans le bateau de Libourne à Bordeaux ^ et cette seconde fois à Nantes ; encore ne mangeaije pas avec lui, parce que sa table éloit pleine, mais sur le buffet, de ce que Sa Majesté me fit l'honneur de mettre elle-même sur une des assiettes de son cadenas - et de me donner de sa main. Ce n'est pas que Péguillin ne tournât son siège pour me faire place et le partager avec moi ; mais je vis que nous

1. Sans doute quand Brienne se trouva à Libourne avec le Roi, qu'il y fut atteint de la petite vérole et qu'il y vit pendu le gouverneur rebelle du château de Vayres, comme on l'apprendra plus loin. Mais alors Brienne et le Roi étaient bien jeunes.

2. « On appelle aussi cadenas, à\t\e Dictionnaire de V Académie de 169 i, une espèce de coffret d'or ou de vermeil doré où l'on met le couteau, la cuiller, la fourchette, etc., qu'on sert à la table du Roi, des princes et des ducs et pairs. »

serions trop pressés, et je pris mon parti de manger debout. Cependant la Reine ^ me fit donner un placet ^, et je soupai fort i)ien d'une perdrix et d'un ràble de marcassin et pris la liberté de porter à Péguillin, qui fut le seul dont je reçus une honnêteté, la santé du Roi, dont Sa Majesté me remercia d'un coup de tête, en médisant : « Vous n'avez pasoui)lié les bonnes coutumes d'Allemagne. » Après le souper il entra dans sa chambre et me questionna longtemps sur la santé de M. Foucquet. Il ne s'ouvrit pas néanmoins de son dessein ; mais il me le laissa entrevoir, et je ne doutai plus de sa perte. Ce qui acheva de m'en convaincre et me causa une fort mauvaise nuit, jugeant très bien que j'étois sur le point de perdre un fort généreux ami, ce fut deux choses : la première que Sa Majesté me demanda si j'avois trouvé en sortant de ses mousquetaires devant le logis de Foucquet, qu'il n'appela plus Monsieur ; la seconde qu'après m'avoir parlé il me retint à jouer et voulut que je fusse d'un quart avec Péguillin et d'un quart avec lui au brelan. Je gagnai 315 pistoles d'un côté et autant de l'autre dans mes deux quarts, qui firent 630 pistoles dont je ne touchai que 292 par je ne sais quel mécompte qui se trouva dans les marques. Péguillin me paya à Fontainebleau, et le Roi s'informa de moi s'il m'avoil payé. Il gagna bien pendant le voyage de Nantes cent mille livres.

1. Il y a ici confusion : la Reine ne se trouvait pas à Nantes, et Péguillin n'était pas à Libourne. Ou bien Brienne s'est perdu dans ses souvenirs, ou son copiste ne s'est pas retrouvé dans son récit.

2. « Placet, sorle de siège qui n'a ni dos ni bras » [Dict, de l'Académie, 1694\

Le Roi me dit à la fin du jeu : « Allez un peu vous reposer, car il est tard, et il faut que demain vous soyez à six heures du matin chez Fouequet et Tameniez, car je veux aller à la chasse. » Tout cela étoit équivoque, sinon que le pauvre Fouequet n'étoit plus rien, le Roi ne le traitant plus de Monsieur. Je fus me reposer sur mon lit sans me déshabiller et mon valet de chambre ne se coucha pas. Je lui fis mettre mon réveil sur cinq heures, et, m'étant levé aussitôt, je pris du linge et il n'étoit pas encore six heures à ma montre quand j'arrivai chez M. Fouequet. Je trouvai qu'il étoit déjà parti et sa porte gardée par six mousquetaires et un officier. Je descendis de mon carrosse et l'officier m'ayant demandé ce que je souhaitois, je lui dis que je venois de la part du Roi pour avertir M. le Surintendant qu'il étoit heure de partir. « Il n'est plus ici, me dit-il, il est allé au château ; mais M. Boucherat y est qui fait l'inventaire de ses papiers. » Mon cœur se serra à cette parole et à l'aspect encore plus terrible des mousquetaires. Je fis descendre M. le Commissaire qui me dit seulement : « Dites, s'il vous plait, à Sa Majesté que vous m'avez trouvé ici et que j'exécute ses ordres. Elle sera contente de mon travail et des découvertes que j'ai faites. » Je partis à l'instant et dis à mon cocher de fouetter les chevaux. En un momentje fus devant la porte du château et vis un carrosse fermé de cages ou treillis de fer, entouré de mousquetaires. Artagnan étoit dans le carrosse avec son prisonnier. Ainsi la capture étoit déjà faite quand j'arrivai, et il n'étoit que sept heures un quart à ma montre. Bien des gens me disoient par le chemin que M. Fouequet

venoit d'être arrêté par d'Artagnan. Je saluai le Roi et lui dis que M. Boucherat étoit en besogne. J'avois eu le temps de me remettre. M. de Lionne étoit pâle et défait comme un homme à demi-mort, et le Roi lui dit quelques paroles obligeantes en ma présence et que Sa Majesté vouloit bien que j'entendisse, comme celles-ci : « Les fautes sont personnelles ; vous étiez son ami; mais je suis content de vos services. Brienne, continuez à recevoir mes ordres secrets de Lionne. La disgrâce de Foucquet n'a rien de commun avec lui. » Je me le tins pour dit, et cette parole de Sa Majesté prononcée d'un ton de maître fut pour moi un second coup de massue. M. Boucherat entra et remit au Roi lés deux rescriptions dont j'ai parlé, qu'il avoit prises dans la poche de M. Foucquet, celle de douze ou quinze cent mille livres sur les Aides et celle de sept cent mille livres sur M. Chanut, avec quelques autres papiers. Le duc de Gesvres fit le fou ; il juroit et pleuroit très fort. C'étoit affectation et grimace politique d'un fin courtisan, d'autant plus fin qu'il ne le paroît pas. « Pourquoi me déshonorer ? J'aurois arrêté mon père ; à plus forte raison mon meilleur ami. Est-ce qu'il soupçonne ma fidélité ? Qu'il me fasse couper le col ! » Et cent autres paroles qu'il disoit fort haut afin que le Roi les entendit. Le maréchal de Villeroy tâchoit de remettre son esprit qui paroissoit fort agité et je me joignis à lui, comme parent fort proche du duc de Gesvres, mon cousin et mon ami particulier K Le Roi entendit bien ce manès:e et dit à

1. Léon Potier, duc de Gesvres, était fils de Marguerite de Luxembourg, cousine de la mère de Brienne, issue elle aussi de Louise de Luxembourg.

Monsieur le Prince : « Gesvres est bien en colère, mais je l'apaiserai. » La Feuillade faisoit cent postures de possédé; mais le Roi ne les vil pas. Enfin, ayant pris congé de Sa Majesté, qui partit à l'heure même pour Fontainebleau (sa chasse étoit faite), j'allai dîner avec M. le maréchal de Villeroy, et M. Boucherat s'y trouva. On parla de l'aventure du pauvre M. Foucquet, et il fut jugé à mort dans ce repas ; mais il s'est tiré d'affaire, ou plutôt M. Colbert et Berryer \ en lui prenant ses papiers, lui ont sauvé la vie, contre leur intention.

Gourville ^ demanda au Roi par M. Le Tellier la

1. « Louis Berryer, sieur de La Perrière, fils d'un paysan de Normandie, d'abord laquais, puis huissier, entra au service de Mazarin et se mêla d'affaires de finance, devint secrétaire du Conseil à la place de Gourville, le 21 octobre 1662, fut atteint d'une folie passagère à la suite du procès du Foucquet (décembre 1664), eut en 1681 la chargie de secrétaire des commandements de la Reine, une place de conseiller d Etat avec pension de 3.000 livres en 1682, fut compris au nombre des financiers taxés en 1686, et mourut au mois de septembre de la même année » (Léon Lecestre, Mémoires de Gourville, t. I, p. 195, en note). C'est lui qui fut chargé par Colbert de veiller sur l'apposition des scellés chez les amis et créatures de Foucquet, après l'arrestation de celui-ci \^Arclnves de la Bastille, t. I, p. 358).

2. Jean Hérault, qui prit plus tard le nom de Gourville, naquit à La Rochefoucauld le 10 juillet 1625. Valet de chambre, puis secrétaire du prince de Marcillac — le futur duc de La Rochefoucauld, — le prince de Condé l'employa à diverses entreprises et il eut ainsi le moyen de mettre en évidence l'habileté dont il était abondamment pourvu. Les circonstances si variées de son existence ont été contées par lui dans des Mémoires bien connus, qui ont été plusieurs fois imprimés et dont la plus récente édition est celle que M, Léon Lecestre a donnée pour la Société de l'histoire de France (1894 et 1895,

permission de prêter deux mille pisloles à M"* Foucquet, à quoi Sa Majesté consentit, et, lui ayant rendu ce service, il prit le chemin du Poitou, pour se mettre lui-même à couvert. On dit qu'on l'auroit fait arrêter sans Monsieur le Prince, qui répondit au Roi de la bonne conduite de Gourville ; mais lui, ne se tenant pas fort en sûreté, s'échappa de la cour et se retira en Poitou K dans les terres du duc de La Rochefoucauld, où il n'avoit pas peur d'être pris, et de là passa dans la Franche-Comté après s'être voulu voir lui-même pendre en effigie à Paris ^, où il fut caché pendant quelque temps pour mettre ordre à ses affaires et sauver avec lui ses papiers. Je partis de Nantes un jour après le Roi, et je trouvai les postes si rompues que j'eus toutes les peines du monde à gagner Amboise où je remontai la Loire en bateau à voiles, ayant trouvé le vent favorable. Le troisième jour nous fûmes à Blois où un carrosse attendoit Vivonne ^ et La Feuillade. Nous dînâmes ensemble aux Trois ^Marchands assez bien et je me mis dans le carrosse jusqu'à Orléans, où nous arri-

2 vol. in-8). Gourville y parle avec discrétion des offres d'argent qu'il fit à M"^ Foucquet dans cette pénible occurrence (t. I, p. 186).

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