‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 67 sur 142 · en a déjà été parlé (t. I, p · texte numérisé non relu

en a déjà été parlé (t. I, p

4. Brienne a encore rapporté cette scène assez différemment (t. I, p. 306).

Elles me touchèrent peut-être plus qu'il n'en étoit touché lui-même, car je ne sais s'il pensoit alors à son état; au moins n'est-ce guère là la disposition d'un pécheur pénitent. Je fis un grand soupir que je ne pus retenir et il m'entendit « Qui est là ? dit-il. Qui est là ? — C'est moi, Monseigneur, qui attendois le moment de parler à Votre Eminence d'une lettre de M. de Bordeaux*, fort importante, que je viens de recevoir. — Approchez, approchez », me dit-il d'un ton fort dolent. Il étoit nu dans sa robe de camelot ^, fourré de petit gris et avoit son bonnet de nuit sur sa tête. Il me dit : « Donnez-moi la main ; je suis bien foible, je n'en puis plus. — Votre Eminence feroit bien de s'asseoir. » Et je voulus lui porter une chaise. «Non, dit-il, non. Je suis bien aise de me promener et j'ai affaire dans ma bibliothèque. » Je lui présentai le bras et il s'appuya dessus. Il ne voulut point que je lui parlasse d'affaires. « Je ne suis plus, me dit-il, en état de les entendre. Parlez-en au Roi et faites ce qu'il vous dira. J'ai bien d'autres choses maintenant dans la tête. » Et revenant à sa pensée : « Voyez-vous, mon ami, ce beau tableau du Corrège, et encore cette Vénus du Titien, et cet incomparable Déluge d'Antoine Carrache (car je sais que vous aimez les tableaux et vous y connoissez très bien ^). Ah !

1. Antoine de Bordeaux, ambassadeur en Angleterre et amateur d'art (voy. t. I, p. 296 .

2. « Espèce d'étofie faite ordinairement de poil de chèvre et mêlée de laine, de soie, etc. » [Dici. de l'Académie, 1694).

3. Brienne reprend en partie l'énurac'ration qu'il a déjà faite (t. I, p. 288-289) des œuvres d'art appartenant à Mazarin.

mon pauvre ami, il faut quitter tout cela! Adieu, chers tableaux que j'ai tant aimés et qui m'ont tant coûté ! » Je fus tenté de lui répliquer en fils de ]yjme ^j^ Brienne ; mais je me retins et je lui dis : « Ah ! vous êtes moins mal que vous ne pensez, puisque vous aimez encore vos tableaux. Bon courage, Monseigneur, personne ne désire plus votre mort ; tout le monde souhaite que vous viviez et fait des vœux pour le recouvrement de votre santé. — Est-il vrai ? Ah ! vous ne savez pas tout ; quelqu'un la désire. — Cela ne peut être. Monseigneur; ne vous mettez point de visions dans l'esprit. — Je sais le contraire, me dit-il ; mais n'en parlons plus. Il faut mourir plutôt aujourd'hui que demain. Il souhaite ma mort, je le sais bien. » Je compris qu'il vouloit parler du Roi, dont la capacité qu il connoissoit lui donnoit de la jalousie. Que l'homme est peu de chose quand Dieu l'abandonne à luimême et permet qu'il sente le poids de sa propre misère ! Le plus fort génie est le plus foible alors, et ce que je viens de dire vaut mieux sans doute et touche davantage que les meilleurs sermons du Père Bourdaloue.

Voici encore un fait fort particulier et qui mérite d'entrer dans l'histoire de ma vie courtisane. Nous étions à Saint-Jean-de-Luz ^ et le Cardinal, qui logeoit à Ciboure, de l'autre côté de la rivière qui sépare ces deux bourgs, étoit malade et fut visité de

1. Cette circonstance a encore été rapportée par Brienne (t. II, p. 23), à quelques différences près, qui ne touchent pas le fond de l'anecdote.

la Reine-Mère accompagnée de la comtesse de Fleix ^ et de M""* de Noailles ^. J'étois dans la chambre de Son Éminence quand elle entra. Le Cardinal étoit au lit, et se levant en robe de chambre, il découvrit ses cuisses et ses jambes tout à coup et dit : « Voyez, Madame, voilà les jambes du cardinal Mazarin, de cet homme autrefois si bien fait, dont la chronique scandaleuse a dit tant de mal eta publié tant de faussetés. » Elles étoient couvertes de grandes taches jaunes et blanches et l'on auroit dit des écailles d'un serpent. La Reine fit un grand cri et ses dames aussi. Le pauvre Cardinal n'y entendoit plus de finesse ; il auroit pu me les montrer et au Roi même ; mais à la Reine et à ses dames, c'étoit un peu trop, et on en parla à la cour comme d'un manque de respect à la plus grande et à la plus vertueuse Reine du monde. Mais Sa Majesté le consola de son mieux et dit fort judicieusement : « On peut montrer de telles jambes sans scandaliser personne. La compassion qu'elles font est plus grande que tout autre sentiment. »

Autre fait. Le Cardinal, quatre ou cinq jours avant sa mort, se fit faire la barbe et relever la moustache au fer, mettre du rouge aux joues et sur les lèvres, et se farda si bien avec de la céruse et du blanc d'Espagne qu'il n'avoit peut-être jamais été de sa

1. La première dame d'honneur d'Anne d'Autriche (vov. t. II, p. 304K

2. Dame d'atour de la Reine qu'elle accompagnait fréquemment avec M"^ de Fleix, Louise Boyer, duchesse de Noailles, était la femme d'Anne de Noailles, capitaine de la première compagnie des gardes du corps du Roi.

vie ni si blanc ni si vermeil ; et montant dans sa chaise à porteurs qui étoit ouverte par devant, il alla faire en ce bel équipage, un tour de jardin ' pour enterrer, comme il le disoit lui-même, en jouant cette comédie, la synagogue avec honneur. Je ne fus jamais plus surpris que de voir cette métamorphose si prompte et ce changement de théâtre si soudain du lit de la mort, où je venois de le laisser, à ce rajeunissement plus vrai en apparence que celui d'Éson. Cependant il tiroit, pour ainsi dire, à Tagonie, et je suis persuadé que cet effort qu'il fit sur lui-même avança sa mort de quelques jours. S'il n'eut point fait cette tromperie à la nature, il n'auroit pas si tôt succombé ; mais cette folie devant Dieu est encore plus grande devant les hommes, qui bien éveillés comme moi regardoient cela comme un songe ; ce qui ne servit qu'à décrier davantage ce politique mourant et fit dire aux courtisans : Fourbe il a vécu et fourbe il a voulu mourir. Tant il est vrai qu'on ne quitte jamais sa vieille peau !

Le comte de Nogent, mauvais plaisant ~, le voyant dans cet équipage, lui dit, croyant dire un bon mot : « L'air vous est bon, il a fait un grand changement en vous ; Votre Éminence devroit le prendre souvent. » On ne sait si le Cardinal rougit ou pâlit à celte parole qui le surprit parce qu'elle découvroit sa fourberie ; mais il est certain qu'elle le frappa et qu'on s'aperçut du changement de ses yeux, si on

1. Brienne a encore fait précédemment ;t. Il, p. 31) le récit de cette circonstance,

2. ISicolas Bautru, comte de Nogent, capitaine des gardes de la porte, mort en septembre 1661,

ne put s'apercevoir de celui des couleurs de son visage, qui étoittrop bien peint pour y laisser paroître d'autre rouge ou d'autre blanc que celui que son barbier venoit d'y mettre. Le Cardinal dit : « Retournons, je me trouve mal. » Nogent poussant sa pointe et pour achever de le désoler dit : « Je le crois, car Votre Éminence est bien rouge. » Autre coup de poignard qu'il enfonça dans le cœur du cardinal comédien. Je le suivis et le vis reporter sur son lit; il se laissa tomber dessus à la renverse, comme un homme qui tombe en syncope. On lui donna quelque liqueur. Il revint, et Bernouin, son valet de chambre, lui dit : « Je savois bien que cela arriveroit et je vous l'a vois dit. A quoi bon cette momerie ? » Le Cardinal ne répondit pas un mot et on fit sortir tout le monde. Le comte de Nogent, qui avoit vu toute cette minauderie aussi bien que moi, courut en faire sa cour à la Reine-Mère, qui ne put s'empêcher d'en rire et croyoit effectivement qu'il plaisantoit ; mais je confirmai ce qu'il avoit dit, parce qu'il me prit à témoin ; mais je parlai de ce fait avec plus de circonspection et rejetai cela sur le conseil des médecins qui l'avoient obligé à prendre l'air. « Il ne devoit point se faire la barbe, dit la Reine ; cela avancera sa mort. » Et elle envoya savoir de ses nouvelles. « Tout le monde sait bien l'état où il est, ajouta Sa Majesté ; à quoi bon le déguiser ? Cela ne sert qu'à faire parler. » En effet toute la cour ne s'entretenoit d'autre chose et je ne crois pas que jamais on ait tant raillé du Cardinal que cette foislà. Mon père, à qui j'en fis le conte le soir, ne voulut jamais me croire et me gronda, comme si je lui eusse

dit un mensonge. J'eus beau lui jurer que je ne mentois pas, il me gronda sévèrement et se fâcha contre moi d'une faute dont j'élois très innocent. Enfin il me crut et leva les épaules.

Enfin, pour dernière circonstance de la mort du Cardinal, dont je fus témoin oculaire, je dirai qu'on joua dans sa chambre auprès de son lit jusqu'au jour qu'il reçut le viatique et l'indulgence que le Nonce du Pape vint lui conférer ou, pour mieux dire, appliquer à la mort ^ Après quoi les cartes disparurent. Le commandeur de Souvré tenoit son jeu (j'v étois). et, ayant gagnéun beaucoup, il en avertit Son Eminence, comptant lui faire plaisir. « Commandeur, reprit-elle de fort bon sens, je perds beaucoup plus dans mon lit que je ne gagne et ne puis gagner à la table où vous tenez mon jeu. » Le commandeur dit : « Bon, bon, ne faut-il pas enterrer la svnasosfue avec honneur ? — Oui, dit le Cardinal, mais ce sera vous autres, mes amis, qui l'enterrerez, et je payerai les frais de la pompe funèbre. » Il dit cela avec beaucoup de force et de présence d'esprit. Je ne puis assez admirer qu'un homme qui craignoit tant la mort parce que son cœur ne tenoit qu'à la terre, parlât si bien et agît si mal. Enfin il se résolut par l'avis du maréchal de Gramont de se mettre entre les mains de M. Joly. curé de Saint-Nicolasdes-Champs, qu'on appeloit communément le bon faiseur de moribonds, parce qu'il avoit assisté force personnes à la mort *. Voilà donc Son Eminence entre ses mains. On n'a point su le détail de ce qui

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