‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 66 sur 142 · Non en Poitou, mais en Angoumois · texte numérisé non relu

Non en Poitou, mais en Angoumois

2. La condamnation de Gourville eut lieu le 7 avril 1663 et l'exécution en effigie deux jours après. Gourville lui-même a dit comment il se trouvait alors secrètement à Paris (t. I, p. 203] et que son effigie était peu ressemblante,

3. Louis-Victor de Rochechouart, comte, puis duc de Mortemart et de Vivonne (25 août 1636-15 septembre 1688), avait été, comme on l'a vu, le camarade d'enfance et le compagnon de jeu de Brienne (voy. t. I, p. 62 et 65).

vâmes d'assez bonne heure le jour même, parce qu'ils avoient des relais. Ces deux partisans de M. Foucquet en dirent de belles par le chemin, La Feuillade surtout qui ne se possédoit pas ; ils n'ont pas laisse d'être l'un et l'autre maréchaux de France, La Feuillade par son mérite et l'autre par la faveur de M'"" de Montespan, sa sœur, dont je parlerai dans la suite.

On conduisit M. Foucquet au château d'Angers, d'où il fut transféré à Vincennes, puis à la Bastille pendant son procès. Enfin ayant été jugé sans que la peine de mort s'en fut suivie, ce que tout le monde sait, il fut transféré à Pignerol et la peine de l'exil commuée en une prison perpétuelle, où il a fini ses jours fort chrétiennement '. Il alloit être élargi quand il mourut de surprise, dit-on, et de saisissement de joie d'avoir eu enfin la consolation de revoir Madame sa femme.

Je ne parlerai point de son procès, parce que je n'étois plus à la cour ; je dirai seulement que M. d'Ormesson ^, l'un de ses rapporteurs, qui ne conclut pas à la mort, en perdit sa fortune ; que

1. Arrêté à Nantes le 5 septembre 1661, Foucquet arriva deux jours après à Angers. Le 31 décembre de la même année il arriva à Vincennes et, le 20 juin 1663, il !ut transféré à la Bastille jusqu'à la fin de juin 1664. On le transporta à Moret, puis on le fit revenir à la Bastille, et, après sa condamnation, on le transporta à Pignerol i'27 décembre 1664). Le 23 mars 1680, Foucquet mourut d'apoplexie, au moment où il allait être élargi.

2. Olivier Lefèvre d'Ormesson, maître des requêtes, puis conseiller d'Étal. Il a laissé un important Journal des événements auxquels il a été mêlé, que Chéruel a publié en deux volumes in-4'' fl860-1862) et qui est précédé d'une ample biographie de l'auteur.

Roquesantes *, conseiller du Parlement d'Aix, ouvrit l'avis de l'exil hors du royaume, comme il y avoit déjà six voix à la mort ; qu'il fit revenir un des juges et fut suivi des autres qui n'avoient pas encore opiné. Ainsi, contre toute espérance, le pauvre M. Foucquet eut la vie sauvée, mais ne put toutefois éviter la mort civile, pire que la mort honteuse que Roquesantes et Sainte-Hélène ', les deux plus habiles de ses juges, lui sauvèrent. Ils le rendirent ainsi plus malheureux qu'il ne l'auroit été, si l'on l'avoit fait mourir par la main du bourreau. M. le chancelier Séguier, qui présidoit à son procès, conclut à la mort, quoique sa voix ne put plus lui nuire ; il étoit sauvé. « N'importe, dit-il, il ne sera pas dit que le croyant coupable, j'aie conclu à lui sauver la vie. » Ce qui parut peu humain, et ne fit pas grand honneur au Chancelier. M. Boucherat se récusa sous prétexte, vrai ou faux, de parenté et ne voulut pas être de ses juges.

Parlons maintenant des affaires qui ont passé par mes mains pendant que j'étois en charge depuis la prise de Dunkerque en 1657 jusqu'à la paix des Pyrénées ; ce sera le sujet du second article de ce second mémoire.

1. Raffelis de Roquesante, selon M™* de Sévigné, parla « admirablement bien » en faveur de Foucquet et reprit « l'avis de M. d'Ormesson ». Il paya son indépendance d'un exil à Quimper-Corenlin.

'2. Le Cormier de Sainte-Hélène, conseiller au Parlement de Normandie, souhaitait « que l'accusé eût trouvé grâce auprès du Roi », mais n'en conclut pas moins à la décapitation de Foucquet. Peu après, Sainte-Hélène mourut de chagrin d'avoir opiné pour la mort.

ARTICLE SECOND

De mon ministère et comment le Roi ^ par l'avis du Cardinal^ m,e dispensa des trois années qui restaient à courir^ avant que je pusse exercer la charge de secrétaire d'Etat de M, le cojnte de Brienne, mon père, dont favois la survivance dès l'année 1652.

J'exerçois sous les ordres du Cardinal et de mon père la première commission de sa charge de secrétaire d'État, dont les Etrangers et la Marine composoient le département, avec les provinces de Champagne et de Brie, Lorraine, Alsace, Provence et Bretagne •, depuis le retour de mes grands voyages en Allemagne, Danemark, Suède, Moscovie, Prusse, Pologne, Honorie et Italie. On étoit assez content de mes services. Le premier ministre s'accommodoit mieux de moi que de mon père, qui le contrarioit davantage. J'ai décrit ailleurs fort exactement ce plus bel endroit de mon histoire ^. Je ne le répète

1. Les départements ministériels étaient alors moins nettement délimités qu ils le furent par la suite. Dune manière générale, celui de Brienne se composait des affaires étrangères, de la mariae du Ponant et des pensions, en outre de l'administration des quelques provinces de P^'ance énumérées ici.

2. Brienne fait allusion ici à la troisième partie de la première rédaction de ses Mémoires^ partie qui semble aujourd hui perdue, si jamais elle fut écrite. D'après le sommaire qu'il en a donné (t. I, p. 2, en note), elle devait comprendre « les choses qui se sont passées à la Cour de France durant qu'il a été en

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point ici. Je vais rapporter seulement cinq ou six faits de ma vie et de celle du Cardinal que je sais très exactement et qu'on ne trouvera point ailleurs. Le premier est que Son Éminence n'avança si fort les années démon exercice qu'afin de se débarrasser au plus tôt de mon père, car elle me dit une fois : « Monsieur de Brienne, ne me contrariez pas comme votre père et nous serons bons amis ^ t> En effet, elle me trailoit assez bien et ne paroissoit point contrainte quand j'étois seul avec elle dans sa chambre. Je lui parlois fort familièrement, j'écrivois piesque tous les jours sous elle, et, comme j'ai la main fort prête et fort légère et l'oreille fort fine, je ne la faisois jamais répéter et j'écrivois aussi vite qu'elle parloit : ce qui lui plaisoit fort. Mais elle ne pouvoit lire mon écriture, tant il y avoit d'abréviations ; elle m'en fit reproche un jour et je me mis à écrire librement. Mais je la faisois trop attendre. Elle me dit : « C'est moi qui ai tort ; brochez à votre

charge, ensemble les négociations auxquelles il a eu part, tant avec les ministres des princes étrangers, résidant auprès du Roi son maître, qu'avec ceux du dehors, à commencer au traité de campagne qui fut fait entre Sa Majesté et le Protecteur d'Angleterre, pour la prise de Dunkerque, en 1657, et à finir au traité des Pyrénées, en 1660. «

1. « Il vouloit que tout le monde le traitât de Monseigneur, dit l'abbé de Choisy, en parlant de Mazarin ; la plupart des courtisans s'y étoient soumis, et généralement tous ceux qui avoient besoin de lui, hors le vieux Brienne, qui avoit une tête de fer, et qui ne cessa point de l'appeler Monsieur ; mais il ne s'en trouva pas mieux dans la suite, et peut-être fut-ce une des choses qui contribua à sa perte, le Cardinal ayant fait au Roi une fort mauvaise peinture de lui et de son fils » {Mémoires, 1. 1, p. 69).

ordinaire, cela me soulage davantage. » Et je continuai d'en user ainsi. Cela fut cause que le Roi par son écritme dispensa des troisannées qui restoient encore àcourir.CefutàCalais '. quelques joursavantla grande maladie de Sa Majeslë -. Depuis cela je l'ai toujours suivie dans tous ses voyages et j'exerçai la charge de secrétaire d'Etat à mes dépens, car mon père en touchoit les appointements. J'en retirois à la vérité quelques revenants-bon extraordinaires ; mais cela n'a pas empêché que je n'aie mangé et consommé au service de Sa Majesté trois cent mille livres que j'ai payées fort ponctuellement à mes créanciers,

1. Une lettre de Mazarin confirme cette assertion de Brienne. D'Abbeville, le 15 mai 1658, le cardinal annonce à la comtesse de Brienne que le Roi vient, sur sa demande, d'accorder à Brienne fils la grâce qu'on demandait pour lui, c'est-à-dire la permission d'exercer la charge de secrétaire d'Etat, en l'absence ou en cas de maladie du père, quoique ce jeune homme n eût que vingt-trois ans (Mazarin, Lettres, t. VIII, p. 712, analyse]. La permission fut octroyée le 22 mai 1658. « Il commença incontinent après, écrit Fauvelet du Toc, à propos du jeune Brienne, et en fit seul la fonction durant le voyage que le Roi fit cette année-là à Calais, sur la frontière, et à, Lyon » [Histoire des Secrétaires d' Etat, 1668, in-4, p. 313^. On conserve, en eil'et, aux archives des Affaires étrangères (France, Mémoires et documents, n" 278), un registre de transcription de dépêches écrites, d'octobre 1658 à janvier 1659, par le comte de Brienne, en l'absence de son père, pendant le voyage de Lyon. C'est le premier en date des registres consacrés à la correspondance ministérielle de Brienne.

2. C'est le l*"" juillet 1658 que Louis XIV tomba malade à Calais, et le demeura jusqu'à ce qu une absorption de vin émétique transforma son état (Vallot, Daquin et Fagon, Journal de la santé du roi Louis XIV de Vannée 16kl à l'année 1711, publié par J.-A. Le Roi. p. 'iD-yS).

sur les sept cent mille livres que je touchai des neuf cent mille livres que M. de Lionne nous paya à mon père et à moi pour notre charge. J'étois alors fort alerte et très éveillé ; je jouois beaucoup et je gagnois plus souvent que je ne perdois ; j'achetois des médailles, des bronzes, des statues, des tableaux, et ma table étoit fort bonne. Je passois pour un homme de plaisir, quoique je n'aie jamais eu de maîtresses; les femmes n'étoient pas de mon goût, et cela m'a nui auprès du Roi. Je n'ai pas sujet de m'en louer : il n'y a rien de bon à «aaner avec elles

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et très souvent elles traitent très mal leurs galants, témoin une belle courtisane dont je ne me défiai pas qui me fit, à Lyon, un présent dont je me serois très bien passé ^ Cela me dégoûta tellement du sexe féminin que l'on s'imagina, parce que je pestois fort contre lui, que je me pourvoyois ailleurs et que j'avois quelque bel ami à mes gages, ce qui étoit faux.

Le second fait est que le cardinal Mazarin se consuma entièrement dans la négociation des Pyrénées par sa faute. Il n'étoit soulagé de personne et avoit à répondre seul à tout le conseil de Madrid, que Don Luis de Haro avoit été trop habile pour ne pas mener avec lui. Il aimoit à parler et présumoit un peu trop de son éloquence. Je conviens qu'il en avoit beaucoup, mais deux yeux voient plus qu'un et six

1. Cet accident arriva sans doute à Brienne lorsqu'il vint à Lyon, avec la cour, alors qu'il étoit question du mariage du Roi avec Marguerite de Savoie. 11 a déjà été parlé de ce voyage dans ces Mémoires (t. I, p. 8). Comme on l'a vu ci-dessus (p. 80), c'est là que Brienne fil ses débuts de secrétaire d'Etat.

fortes têtes valent mieux que la meilleure tête du monde sans second. M. de Lionne qui l'avoit bonne le soulageoit à la vérité et le maréchal de Villeroy aussi, mais cela ne sufïisoit pas ; il fit une très grande faute de n'avoir pas mené mon père avec lui, tout infirme qu'il étoit alors. Comme il savoit tout (car jamais il n'y a eu de mémoire plus heureuse) et que d'ailleurs il avoit un très grand usage des affaires étrangères et des intérêts des princes, il auroit fort embarrassé le conseil d'Espagne et auroit beaucoup soulagé Son Érainence, outre que la dignité de la France auroit été mieux soutenue. Je le louerois davantage si je n'avois pas l'honneur d'être son fils.

Ce fut donc le travail que se donna le Cardinal à parler et à écrire qui lui causa la maladie dont il mourut neuf à dix mois après la conclusion de la paix. Étant arrivé couché dans son carrosse sur un matelas de satin, il fit asseml)ler les plus habiles médecins, dont le sieur Vallot \ premier médecin du Roi, Braver ^, et le célèbre Guénault furent du

1. Antoine Vallot, né à Arles en 1594, docteur de la Faculté de Médecine de Montpellier, fut d'abord premier médecin d'Anne d'Autriche et fut nommé premier médecin du Roi, le 8 juillet 1G52, à la mort de Vaultier, son compatriote et son maître. Il mourut lui-même le 9 août 1671, au Jardin des Plantes, fort peu regretté de son adversaire Guy Patin.

2. Nicolas Brayer (1604-1676). Il avait espéré être nommé premier médecin du Roi, à la mort de Vallot C'était un praticien habile et un homme bienfaisant. Avec sa malignité coutumière, Guy Patin a fait allusion à cette consultation des médecins autour de Mazarin, frappé à mort. « Hier à deux heures dans le bois de Vincennes, quatre de ses médecins, savoir :

nombre. Ils le flattèrent selon leur mauvaise coutume de cacher toujours aux malades le danger et l'extrémité de leur mal. Le Cardinal qui avoit beaucoup de pénétration connut qu'on le trompoit ; mais il n'étoit pas difficile à tromper surtout en une chose qui le touchoit de si près. Il fit appeler Guénault qui lui avoit parlé le plus franchement de tous et lui dit : « Dites-moi la vérité : mourrai-je de cette maladie ou dois-je espérer d'en réchapper ? » Guénault avec son laconisme ordinaire lui dit sèchement : « Votre Éminence en mourra et n'en sauroit réchapper. — Voilà parler en homme de bien ; je vous remercie. » Et sans plus long discours il le congédia. Mais cette terrible parole : « Vous en mourrez », fit une si forte impression sur son esprit, qu'il disoit continuellement la nuit et le jour veillant ou dormant, comme un frénétique : M Guénault l'a dit ^ », ce que personne ne comprenoit, mais ce qui répondoit très bien à la frayeur de la mort dont il étoit frappé jusqu'à la moelle des

Guénault, Vallot, Brayer et Béda des Fougerais, alterquoient ensemble et ne s'accordoient pas de l'espèce de la maladie dont le malade moui'oit : Brayer dit que la rate est gâtée ; Guénault dit que c'est le foie; Vallot dit que c'est le poumon et qu'il y a de l'eau dans la poitrine ; des Fougerais dit que c'est un abcès du mésentère, et qu'il a vidé du pus, qu'il en a vu dans les selles, et en ce cas-là il a vu ce que pas un des autres n'a vu. Ne voilà pas d'habiles gens! Ce sont les fourberies ordinaires des empiriques et des médecins de cour, qu'on fait suppléer à l'ignorance. Cependant, voilà où sont réduits la plupart des princes, sic merito fleciuntur » (Lettre du 7 mars 1661, à Falconet. Lettres de Gui Patin, éd. Révoillé-Parise, t. III, p. 338). 1. Brienne en a déjà parlé t. II, p. 29-32.

OS. « Guénault l'a dit », disoit-il à toute heure, avec un srand serrement de cœur.

Deux choses arrivèrent en ce temps fort singjulières et que voici. La première fut que Son Éminence ayant donné cinquante mille écus à Monsieur, frère unique du Roi, ce prince', qui est fort honnête, lui prit la main et, l'embrassant, en témoigna à Son Éminence une joie très grande et beaucoup de reconnoissance. J'entrai en sa chambre au Louvre, où il logeoit alors, justement comme Monsieur en sortoit et Son Eminence me voyant me dit: « Ah! Monsieur de Brienne, je suis bien riche ; je voudrois avoir donné tout à l'heure non cinquante mille écus, mais la moitié de mon bien qui va à plus de cinq fois cinquante mille écus, pour avoir le moment de joie que je viens de voir à Monsieur pour les cinquante mille écus que je viens de lui faire donner par le Roi. »

Comme je ne savois rien de ce qui s'étoit passé, je lui en demandai l'explication. Il s'étendit fort sur la joie de Monsieur et me répéta vingt fois la même chose. (( Ma foi. Monseigneur, lui dis-je^, je vais vous apprendre un très bon secret pour revoir à coup sûr la joie que vous désirez si ardemment. Vous n'avez qu'à donner la moitié de votre bien aux pauvres et vous aurez une joie qu'on ne sauroit vous ravir. — Oh ! monsieur de Brienne, vous par-

1. Cette anecdote a été, elle aussi, déjà rapportée par Brienne (t. II, p. 68), à quelques petites différences près.

2. Dans le premier récit, l'aventure ne tourne pas comme ici et Brienne se contente de prêter à Mazarin une réflexion générale sur le plaisir de la possession des richesses.

lez comme le fils de votre mère. Dieu m'en garde ! j'ai eu trop de peine à l'amasser. » Je repris fort brusquement : « Votre Éminenee ne croit donc point à la parole du fils de Dieu? — Cela est bel et bon, me dit-il ; mais, croyez-moi, l'argent vaut mieux. — Ah ! ma foi, je vois bien ce que c'est : Votre Éminenee voudroit, n'est-il pas vrai? qu'on lui donnât cinq fois cinquante mille écus et ce présent lui causeroit ce moment de joie qu'elle a regardé dans Monsieur d'un œil jaloux. — Point du tout, vous prenez mal ma pensée. Je voudrois seulement qu'il m'en coûtât cinq fois cinquante mille écus (c'est au moins 750 mille livres et vous pouvez doubler chaque cent mille livres en million) pour sentir autant de joie que Monsieur vient d'en sentir pour cinquante mille écus seulement. — Oh ! je vous entends. Vous voudriez peut-être, pénétré comme vous êtes de la crainte de la mort, avoir des joies sensibles? Ce n'est plus le temps; il est passé. — Oh ! oh ! à mon tour, fils de la dévote Madame de Brienne, vous moralisez et prêchez un cardinal ! — C'est Gros- Jean, Monseigneur, qui remontre à son curé. » Il ne put s'empêcher de rire, quoiqu'il n'en eût guère d'envie, et notre conversation finit là.

La troisième chose, c'est au sujet de Guénault, et ce fait qui est très singulier contient un autre fait de pareille nature dont je ne ferai qu'une même histoire. La difficulté est de la bien conter; voyons si nous en viendrons à bout^ Un jour que j'entrois

1. Déjà on a pu voir l'anecdote rapportée assez difTéremment et moins dramatisée qu'ici (t. H, p. 32-33^.

dans sa chambre du Louvre, à pas comptés et suspendus, c'est-à-dire sur la pointe des pieds, parce que Bernouin m'avoit dit qu'il sommeilloit dans sa chaise ou fauteuil de malade devant le l'eu, je le vis (et j'eus tout le temps de le bien considérer), je le vis, dis-je, dans une agitation de corps surprenante. Son corps par son propre poids s'avançoit et reculoit, tantôt en avant jusque là que sa tête frappoit presque ses genoux, et tantôt en arrière où le dossier de sa chaise le retenoit. Puis il se jetoit à droite et à gauche sans interruption, et pendant ce court intervalle de temps, qui ne fut que de quelques minutes, le balancier de sa pendule n'alloit pas plus vite que son corps. On auroit dit qu'un démon l'agitoit, et, ce qui est remarquable, il parloit ; mais je ne savois ce qu'il disoit, parce qu'il n'articuloit pas ses paroles. J'eus peur qu'il ne tombât dans le feu, et je jugeai qu'il se trou voit mal. J'appelai Bernouin, ne voulant pas l'éveiller moi-même en sortant. Bernouin le prit et le secoua assez violemment, « Qu'y a-t-il, Bernouin ? dit-il en s'éveillant. Qu'y a-t-il ? Guénault l'a dit. — Au diable soit Guénault et son dire ! reprit son valet de chambre. Direz-vous toujours cela? — Oui, Bernouin, oui, Guénault l'a dit et il n'a dit que trop vrai : je mourrai de cette maladie et je ne saurois en réchapper. M'entends-tu ? Guénault l'a dit ; Guénault l'a dit. » Je fus effrayé et saisi de ce langage que je n'avois point encore entendu, et je le fus encore plus de sa frayeur qui paroissoit peinte dans ses yeux que de ma propre crainte. Bernouin lui dit que j'étois là. « Faites-le avancer », lui dit-il, et me tendant la

main que je baisai, il me dit : « Mon pauvre ami, je me meurs. — Je le vois bien, lui dis-je ; mais crovez-moi, mon cher maître, c'est vous qui vous tuez vous-même. » Je m'attendris en disant cela et ne pus retenir mes larmes. Je l'aimois, et il me faisoit une grande compassion. Il me tendit les bras en m'embrassant fort tendrement. Son haleine m'engloutit et je fus sur le point de m'évanouir ; l'impression de cette mauvaise odeur fut si forte, que la senteur, précédée et suivie d'un fort grand mal de tête, me dura trois jours, tant l'odorat, que j'ai fort délicat, en étoit frappé et pour ainsi dire inondé. Quelle haleine, grand Dieu! La gueule d'enfer ne sauroit être plus puante. Il me donna une pastille de bouche et en prit une, s'étant aperçu du mal qu'il m'avoit fait et voulant le réparer. Il me dit fortobligenmmenl: « J'en suis bien fâché. Voilà, mon ami, ce que c'est que l'homme. J'ai de belles dents et je mange peu ; mais mon ventricule * est gangrené, et voilà la cause de ma mort prochaine. » Il se serra le cœur en achevant ces mots, et puis recommença de nouveau à dire : «c Guénault l'a dit. »

L'autre fait est relatif à l'incendie du Louvre* qui consuma ses belles tapisseries de brocard vert de Milan découpé sur un damas d'or d'une beauté et d'un artifice charmants et avec les portraits des

1. « C'est la même chose que l'estomac », dit le Dictionnaire de l'Académie françoise.

2. Brienne a déjà parlé assez longuement de cet incendie du Louvre (i. II, p. 25).

rois, des reines et des dauphins de France de la main de Jannet, de Porbus et de Fréminet', qui avoient fait les tableaux de cintre. Clet incendie l'avant chassé du Louvre comme le signal de sa mort, je me promenois à quelques jours de là dans les appartements neufs de son palais- et j'étois dans la petite galerie qui étoit tapissée de Scipion tout de laine qui avoit été au maréchal de Saint-André, la plus belle tapisserie du Cardinal ^, sur les desseins de Jules Romain, je l'entendis venir au bruit que faisoient ses pantoufles qu'il trainoit comme un homme fort languissant et qui sort d'une grande maladie. Je me cachai derrière la tapisserie'* et je l'entendis dire : « Il faut quitter tout cela ! » Il s'arrêtoit à chaque pas, car il étoit fort foible, et se tournoit tantôt d'un côté tantôt de l'autre, et jetant les veux sur l'objet qui lui frappoit la vue, il disoit du profond du cœur : « Il faut quitter tout cela ! » et se tournant, il achevoit : « Et encore cela ! Que j'ai eu de peine à acquérir ces choses! Puis-je les abandonner sans regret ? Je ne les verrai plus où je vais. » J'entendis ces paroles très distinctement.

1. François Clouet, dit Jannet, peintre et valet de chambre de François P'. — François Porbus, dit le Jeune^ né à Anvers en 1570, mort à Paris en 1622. — Martin Fréminet, né le 23 septembre 1567, chargé par Henri IV de la décoration de la chapelle de Fontainebleau, mort le 18 juin 1619.

2. Lhôtel qu'il avait acquis de Jacques Tubeuf, rue des Petits-Champs, et qu'il avait si fort embelli, devenu depuis lors la Bibliothèque nationale.

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