En juin
Longueville, qui coûta la vie à ce jeune prince ^ d'ailleurs d'une si grande espérance, la conquête de toute la Hollande auroit été achevée et consommée en cette seule campagne.
Sa Majesté se contenta de la gloire d'avoir pris quarante villes en moins de deux mois, et le marquis de Louvois par les garnisons qu'il mit dans tant de places, afFoiblil tellement l'armée qu'elle n'étoit plus en état de tenir la campagne. L'Électeur de Brandebourg ^ se laissa tenter par l'argent des Hollandois et marcha à leur secours. ïMais Sa Majesté lui opposa le vicomte de Turenne qui passa le Weser et tint en respect ce téméraire, quand il eut pris des quartiers d'hiver dans son propre pays. Cette histoire, que j'écris sans garder précisément l'ordre des temps, n'est ignorée de personne. Ce passage du Rhin est représenté sur les bas-reliefs, sur les arcs de triomphe que la ville de Paris a érigés au vainqueur de la Hollande sur toutes les portes, et il s'est fait sur cette conquête tant de poèmes, d'odes et de vers de toute sorte qu'il est assez inutile de s'étendre davantage sur ce sujet ^.
1. Charles-Paris d'Orléans, comte de Saint-Pol et dernier duc de Longueville, fut tué au passage du Rhin (12 juin 1(372) et quelques instants plus lard, Condé avait eu le poignet fracassé d'un coup de pistolet.
2. Frédéric-Guillaume I"*", électeur de Brandebourg, dit le Grand Electeur. Voir sur lui l'ouvrage de M. A. W addington, Le Grand Electeur Frédéric Guillaume de Brandebourg.
3. Le plus célèbre des bas-reliefs consacrés au passage du Rhin est celui de la porte Saint-Denis, par François Girardon et Michel Anguier, et le plus fameux des poèmes qui le chantent l'épître IV de Boileau, au Roi.
Les motifs de cette guerre ne pouvoient être plus justes qu'ils ne l'étoient. L'ingratitude des Hollandois n'a point encore été assez punie, et cette fière république s'est donné un maître en la personne du prince d'Orange, qui achèvera de la perdre, si le Roi lui-même ne maintient la liberté que ses pères lui ont procurée. Il n'y a qu'Amsterdam qui n'aime pas le tyran et qui voudroit bien en être défaite. Son père ' voulut autrefois perdre et soumettre cette puissante ville à son autorité, mais il lui en coûta la vie. L'assassinat commis en la personne du maître pensionnaire de Hollande, le pauvre M. de VVitt plus sage que ceux qui depuis ont occupé sa place, non en pensionnaires de l'Etat, mais du prince d'Orange, saignera longtemps. C'est une plaie profonde faite dans le cœur de la république, qui ne peut se fermer que par la mort du tyran qui l'a faite, au préjudice des maximes du gouvernement, dont n'étant que le protecteur il est devenu le destructeur en ce jour, si avantageux pour lui mais si funeste à la Hollande, auquel il opprima la liberté publique. Ces choses devroient s'écrire avec un peu plus d'ordre ; mais ce n'est pas une histoire que je fais. Il suffît de les avoir marquées ici, afin de m'en sou-
1. Guillaume II, prince d'Orange, stathouder de Hollande (1626-6 novembre 1650) . Il fut emporté par la petite vérole sans avoir pu exécuter ses projets ambitieux sur les Pays-Bas.
2. Jean de Witt, grand pensionnaire de Hollande, né le 27 septembre 1632, à Dox'drecht, massacré le 20 août 1672, à La Haye. Voy. Antonin Lefèvre-Pontalis, Vingt années de république parlementaire au XVIP siècle :Jean de Witt, grand pensionnaire de Hollande, 1884, 2 vol. in-8".
venir. Ces mémoires ne sont que le canevas d'un plus grand ouvrage et mieux digéré que je prépare.
Or, de mes essais de morale et de ces mémoires, je pourrai composer une histoire de ma vie et des aft'aires de mon temps fort raisonnable. Je croyoisles avoir perdus, ces nouveaux essais; mais je viens de les retrouver. Je les referai et j'en tirerai tout ce qui me regarde et qui sera mieux ici que là où je l'avois placé d'abord. Je fais cette note pour m'en souvenir en temps et lieu.
Revenons à notre grand monarque et parlons un peu des ressorts de sa politique ; ceci sera assez curieux.
ARTICLE SECOND
De la politique de Louis le Grand
Le testament politique de M. Jean- Baptiste Colbert, ministre et secrétaire d'État, imprimé à La Haye en l'année 1694 ', me fournira la suite des actions de Sa Majesté. Je viens de le relire dans cette vue et il me sera d'un grand secours. Mais reprenons les choses de plus haut, je veux dire dès la minorité de
1. Testament politique de Messire Jeun-Baptiste Colbert, Ministre et Secrétaire d' Etat, oii l'on voit tout ce qui s'est passé sous le règne de Louis le Grand jusqu en Vannée i684, avec des remarques sur le gouvernement du royaume. A La Hâve, chez Henri van Balderen, marchand libraire, dans le Pooten, à l'Enseigne de Mezeray, 1693, in-12, de xxx-502 p. Comme on l'a déjà dit, c'est là une publication supposée de Gatien Sandras de Courtilz, qui a été maintes fois réimprimée ou contrefaite.
ce prince, quand Louis XIV ne portoit encore que le surnom de Dieudonné. Bussy, sur ce titre si vrai et si beau, fit un jour cette épigramme :
Ce roi si grand, si fortuné, Plus sage que César, plus vaillant qu'Alexandre, On dit que Dieu nous l'a donné ; Hélas ! s'il vouloitle reprendre.
Cette pièce de contrebande me fait souvenir d'un sonnet qu'on attribue au sieur d'Hesnault ^ ; d'autres ont dit qu'il pourroit bien être du sieur Despréaux lui-même ; mais pour moi je n'en crois rien, encore que ce soit lui qui me l'ait donné. Le voici :