Le 7 novembre
2. François Charpentier, membre de l'Académie française (1651) et l'un des fondateurs de l'Académie des Inscriptions (15 février 1620-22 avril 1702).
de Son Éminence, les ratifications de tous ses actes importants. Il me dit qu'il y avoit défense expresse que je les lusse en les signant, ce qui me surprit un peu ; mais comme je témoignai à M. Le Tellier que cela ne s'étoit jamais fait et qu'un secrétaire d'État ne devoit rien signer qu'il n'eût lu auparavant, il me dit que je signasse hardiment sur sa parole, qu'il avoit lui-même collationné tous les actes aux originaux et m'assuroit que je n'en aurois point de reproche. Je repartis, avec un peu d'émotion, que cela ne suffisoit pas pour ma décharge et le priai de m'en donner un ordre par écrit. Il répondit qu'il ne me le pouvoit expédier sans un ordre particulier du Roi ; que je visse s'il étoit à propos qu'il l'allât prendre de lui et qu'il ne me le conseilloit pas, parce qu'il pourroil bien arriver qu'après m'avoir fait une civilité à laquelle il n'étoit pas obligé, puisqu'en qualité de secrétaire d'État de la guerre il pouvoit signer le traité de paix, Sa Majesté lui ordonneroit de le contresigner, sur le refus que j'en faisois. Je trouvai que mon confrère avoit raison et ne voulus pas m'exposer à ce nouvel affront. Il me fit l'honneur de me présenter lui-même la plume et je signai tous les actes qui étoient sur sa table sans les lire ; après quoi, il me permit de passer légèrement la vue sur le long traité de paix, ce que je fis avec tant de précipitation que je n'en pus alors retenir presque rien dans ma mémoire * . Pour ce
1. Tout ceci montre le peu de confiance qu'on avait déjà en Brienne, en sa légèreté, en son manque d'équilibre, puisqu'on ne lui laissait pas connaître des documents (juil devait signer. Mais cette défiance n'éclata à plein qu'après la mort de Maza-
qui est des articles secrets, il y fit plus de difficulté ; mais voyant que j'avois obéi de bonne grâce au dur commandement qu'il m'avoit fait de la part du maître, il me les donna à lire, comme il avoit fait le traité, et je les lus un peu plus attentivement, dont M. LeTellier s'aperçut et ne fit toutefois qu'en rire. Quant au contrat de mariage, je le lus tout à mon aise, la grosse en ayant été expédiée chez moi par Dautiège', mon second commis. Cependant, quoique j'eusse lu fort à la hâte ce gros et miystérieux traité, qui contenoit plus de cent rôles d'écriture, je ne laissai pas de m'apercevoir que le Cardinal
rin. Trois semaines plus tard, il y eut un changement d'attitude du roi à l'endroit de la famille Brienne. Le père fut de plus en plus écarté des affaires, à cause de son âge, prétendait-on, et le fils, qui, pendant le mois de mars 1661, avait rédigé la minute des procès-verbaux du conseil, dut, dès le l*' avril, passer la plume à Le Tellier, qui la garda dorénavant [Mémoriaux du conseil de 1661, t. I, p. 126). Cette modification a été notée par quelques étrangers [Ibid., p. 363). L'abbé de Choisy constate le même état de choses, mais à propos de Lionne : « Le cardinal, dit-il, se plaignoit toujours de lui, en disoit des choses désagréables, et ne pouvoit s'en passer. Toutes les affaires étrangères étoient résolues avec lui, et ensuite portées au vieux Brienne, ou à son fils, qui étoient obligés de signer sans examiner. » [Mémoires, 1. 1, p. 99). Il semble donc certain que cette défiance, commencée sous Mazarin, empira vite sous Louis XIV, fort jaloux des secrets de l'Etat.
1. Ce commis de Brienne était d'origine bordelaise. Il en parle plusieurs fois, et on aura l'occasion d'y revenir. C'est lui qui, en 1674, accompagnaà Messine le maréchal de Vivonne, en qualité de secrétaire. [Correspondance du maréchal de Vivonne, relative à V expédition de Messine, publiée pour la Société de l'Histoire de France, par Jean Cordey, t. 1, p. 35 et 311'.