Claude, comte de Tott, né en 1616, mort à Pains en
dansoil aussi fort bien et d'un air tout à fait cavalier. I^e landgrave de Hesse ^, cousin du Roi, que j'oubliois, fille Turc, et en cet habit avoit fort bonne mine. Ma compagne qui eabrioloit comme une biche et qui dansoit comme la Ribera ~, me donna bien de l'exercice. Le bon M. d'Avaugour, chevalier sans reproche, étoit vêtu en vieux Gaulois, et fit bien ce personnage, et de fort bonne grâce. Ainsi se passa cet agréable divertissement et qui pour lors avoit à mes yeux la grâce de la nouveauté. Il m'en coûta pour les habits de ma compagne et de moi environ cent pistoles, et je fis présent de mon habit aux comédiens du Roi, qui profitèrent pour la plupart des dépouilles des hommes ; mais les dames furent moins libérales ; car tout sert, comme on dit, en ménage. Enfin, comme j'ai dit dans mon Itinéraire latin, où toutes ces particularités ne se trouvent pas, ces Bacchanales se font en ce pays luthérien avec d'autant plus de gaieté que le carême ne vient point après ce carême-prenant. J'ai [dit] de plus (et j'ai eu raison de le dire) que ces sortes de Saturnales, pour varier la phrase, se font en dérision de l'Église romaine et des moines, qu'on tourna là assez plaisamment en ridicule. Le billet de Cordelier m'étoit
où il représentait le roi de Suède. C'était, au dire de l'abbé de Choisy, un cavalier de belles manières et fort magnifique. Il fut au nombre des amis de M™* de Sévigné.
1. Frédéric, landgrave de Hesse-Hombourg, né le 30 mai 1633, qui mourut le 24 janvier 1708.
2. C'était une danseuse fort en réputation alors, si l'on en croit Loret et sa lettre du 25 février de cette année, date à laquelle la Ribera figura une étoile dans le ballet d'Hercule amant [La Muse historique, t. III, p. 472).
échu par hasard ou par maUce, et je m'imaginai qu'on nemel'avoit envoyé que parce que j'étoiscathohque. Mais, à l'exemple de M. l'ambassadeur, à qui l'on avoit joué le même tour, je m'en défis et j'aimai mieux qu'il m'en coûtât davantage que de faire cette injure à ma religion. Ma mère, à qui je le mandai, m'en fit des remerciements de la part de ses bons amis les Cordeliers, qui lui avoient accordé, à elle et à mon père, des lettres de filiation, par lesquelles l'ordre s'oblige de faire, à la mort de ceux qu'il adopte, les mêmes prières qui s'y font pour chaque religieux qui meurt, grâce extraordinaire et qui ne s'accorde que pour de très grandes considérations. Ce wirthschaff, dont j'ai parlé avec toute l'exactitude possible, m'attira une autre dépense, dont je n'avois pas jugé à propos de rien dire dans mon Itinéraire imprimé. C'est qu'ayant fait grande connoissance et brouderscliaff (c'est-à-dire fraternité) avec le princeLandgrave,ilm'engagea d'être d'un ballet qu'il vouloit donner aux dames de la Cour, à l'occasion du mariage de Leurs Majestés. Nous prîmes pour sujet les sept âges de l'homme. L'âge mûr m'échut, quoique je fusse le plus jeune de la bande. M. Sparr, cette fois-là, voulut représenter la folie et s'en acquitta en galant homme. Un sous-secrétaire de l'ambassade, nommé N., fit l'ivrogne, habillé en Suisse, et dansa tout à fait bien, avec un gentilhomme suédois qui fut de Laponie. Janvier ^, excel-
1. Les deux danseurs dont Brienne parle, Janvier ici, et plus bas Verdier, durent exercer leurs talents dans le Nord, très vraisemblablement en Suède; aussi leur renommée n'a pas
lent maître à danser, avoit fait les pas et les airs du ballet ; il dansa une fois en docteur seul, et une autre fois en fou avec M. Sparr : c'étoit un second Beaiichamps, c'est tout dire. Verdier, autre maître à danser, avec un autre haladin, se fit admirer avec ses sabots, lin ce temps-là que j'avois toute ma vigueur, je m'élevai assez haut à cabrioles ; mon pas étoit fort et difficile ; mais on ne laissa pas de trouver que je ne m'en acquittai pas mal, pour la première fois que je dansois en ballet. Nous le dansâmes d'abord sur le théâtre du palais royal, et ensuite encore une fois chez M"" Wrangel, et ce fut moi qui, à cause de M"" sa lille, qui avoit été ma compagne au wirthschair, qui fis ce jour-là la dépense de la collation. Tout ce régal, y compris la dépense de mon habit, qui étoit de drap d'or à fleurs noires, parce que je représentois, comme j'ai dit, l'âge mûr, me revint à trois cents pistoles, et coûta bien autant à M. le Landgrave, qui fit la dépense des habits des baladins et récompensa grassement Janvier de ses peines. Voilà à peu près tout ce que je fis à la cour de Suède pour m'en faire connoitre. Enfin je pris mon audience de congé le 30 de janvier, et il fallut aller, la chaîne non aux pieds, mais au cou, remercier le roi de Suède, qui me l'envoya une heure auparavant mon audience, avec une très belle boîte de diamants où étoit son portrait, pour mon présent. Le tout valoit bien au moins deux mille écus. La
laissé d'autres traces. Mais leur mérite dut être réel, puisque Brienne ne craint pas de les rapprocher de Pierre Beauchamps, violoniste célèbre et compositeur des ballets du Roi.
chaîne étoit des plus grosses qui se fasse, et revenoit à huit cents écus, et la boîte, à cause du diamant du milieu qui valoit mille écus, avoit coûté au Roi qui m'en fit présent douze cents écus : voilà six mille Hatcs bien comptées. Il m'arriva cette fois-là ce qui ne m'est jamais arrivé en ma vie : je ne me pus jamais ressouvenir d'un mot de la harangue que j'avois pourtant apprise par cœur ; mais personne hors M. Blondel, mon souffleur, ne s'aperçut de mon désordre K Et sur le champ prenant mon parti, je dis au Roi sans me déferrer : « J'avois, Sire, préparé pour Votre Majesté, et la satisfaction de ces illustres compagnons de vos victoires quim'écoutent, une harangue qui étoit proprement la suite de l'histoire de votre vie, que je n'avois pu, à ma première audience, toute renfermer dans le peu de temps que j'eus l'honneur de vous parler ; mais. Sire, cette pesante chaîne que Votre Majesté vient de me mettre au cou m'a fait oublier tout mon discours. Votre Majesté ne se doit prendre qu'à elle de mon désordre, dont peut-être elle ne s'apercevroit pas si je ne [le] lui disois. Mais, à l'heure qu'il est, je n'ai plus la liberté de faire votre éloge, ni celui de mes braves auditeurs ; vous me l'avez ôtée en m'accablant de ce fardeau honorable, et si je vous louois autant que je m'étois proposé de le faire, il sembleroit que Votre Majesté m'auroit payé par avance mon discours
1. La Gazette de 1655 ne fait aucune allusion à cette dernière audience du jeune Brienne, pas plus qu'elle n"a parlé des précédentes. Il est vraisemblable que le compliment que Brienne se vante d'avoir fait impromptu, fut imaginé à loisir et seulement quand l'auteur écrivit ses Mémoires.
et que ce que je dirois de ses grandes actions seroit une louange qu'elle auroit achetée. Je ne vous louerai donc point, s'il vous plait, puisque tous ces Messieurs qui y ont eu une si grande part savent mieux que moi ce que j'avois à vous dire. Ils n'ont qu'à repasser en leur mémoire les belles actions, les grands faits d'armes qu'ils vous ont vu faire, et votre éloge. Sire, sera bien plus achevé par ce témoignage secret que leurs consciences rendront à la vérité qu'il ne l'auroit été par mes paroles. Après cela, Sire, il ne me reste plus qu'à prendre congé de Votre Majesté et qu'à vous assurer, au nom du Roi, mon maître, que la part qu'il a prise à votre contentement est fondée sur la grande estime qu'il a de votre valeur, et sur le désir qu'il conservera toujours chèrement en son cœur de témoigner en toutes occasions à Votre Majesté qu'elle n'aura jamais de meilleur frère, ni de plus parfait ami que Louis le Grand, ni de plus humble et de plus obligé serviteur que moi. »
M. Blondel fut si ravidevoirma faute ainsi réparée que, présentant à Sa Majesté ma harangue par écrit, il lui dit avec un transport de joie qui ne déplut pas à ce roi généreux, que cette action étoit la plus belle qu'un homme de mon âge pût faire. Je n'y étois plus quand il dit cela, et Sa Majesté, qui étoit le meilleur prince du monde et le plus obligeant, lui dit en souriant : « Je vous sais bon gré d'aimer votre pupille. » Et prenant le discours que je n'avois point dit, mais que je devois dire, le lut avec plaisir. Ce fait est véritable à la lettre, et je n'en eusse point parlé, si je n'étois malheureux au point que je le suis.
Mais, puisque personne ne dit plus comme autrefois du bien de moi, je ne dois pas taire au public les marques que je donnai à dix-huit ans de la présence de mon esprit, qu'on croit à l'heure qu'il [est] tout à fait perdu et égaré. Le lecteur en jugera par cette circonstance de ma vie, en un temps auquel on a coutume de louer les enfants pour peu de chose : qui est tout ce que j'avois à dire sur le sujet.
Le lendemain et le jour suivant, je fis mes préparatifs pour mon départ, et m'étant fourni d'un bon traîneau de Moscovie, d'une robe de Lappe ', de bottines fourrées, d'un capuchon ou domino aussi fourré, d'une excellente peau de renard et d'une longue robe de drap de meunier, garnie par dedans de peaux de loups, qui me couvroit tout le corps, enfin d'un bon lit de plume pour mettre dans mon traîneau avec quelques coussins de duvet, une grande cave à douze bouteilles, chacune d'une pinte, qui me servoit de siège au besoin, c'est-à-dire quand j'étois las d'être couché, et l'ayant fait remplir d'excellent vin d'Espagne et de la meilleure eau-de-vie qui se put rencontrer dans la cave de la ville, où ces sortes de liqueurs se vendent en gros et en détail à ceux qui en ont affaire. Outre cela nous fîmes bonne provision de langues de bœufs et de jambons de Westphalie, et, tout étant prêt pour le second de février, jour de la Chandeleur, après avoir oui la messe et pris congé, non sans verser quelques larmes, du bon M. d'Avaugour, qui m'avoit voulu défrayer, moi et tout mon train, malgré que j'en eusse, jusqu'à