‹ MémoiresChapitre 4 sur 65 · Vote de Brienne : « Espagnols · texte numérisé non relu

Vote de Brienne : « Espagnols

Son Érainence me dit de lui apporter la cassette marquée IX et l'ouvrit elle-même sur son lit, délia la liasse A et plaça l'acte quej'avois vu dans le milieu entre les autres papiers dont je n'ai pas connoissance. Et quand cela fut fait et la cassette refermée, elle me demanda si je n'avois point lu la cote de la liasse A nouée d'un ruban bleu. Je répondis simplement que Son Éminence ne m'avoit pas dit de lire la cote, mais seulement de lui porter la liasse, et que ne l'ayant pas trouvée renouée d'un ruban jaune, je l'en avois avertie, sans pousser plus loin ma curiosité. Mais ma réponse ne satisfit pas le Cardinal, et il me regarda si fixement que je ne pus m'empêcher de rougir un peu. Ma surprise l'embarrassa et il me dit : « Or sus, basta, si vous avez lu ce qui est écrit de ma main sur la liasse A nouée d'un ruban bleu, je vous prie de n'en parler à personne, et vous m'obligerez de me dire la vérité. Elle m'importe de tout ; ne me cachez rien et n'appréhendez pas pour cela que je vous en veuille du mal. Je sais que vous êtes secret. » Je crus lui devoir avouer la chose, jugeant bien que de la nier après avoir rougi comme j'avois fait ne serviroit qu'à me convaincre. Et, en effet, pour lui faire connoître que j'étois maître de son secret, mais que je n'en abuserois pas, je lui répondis : « Je souhaite, monseigneur, que la chose arrive selon qu'on vous l'a promise, et alors j'espère que vous ne me refuserez pas l'indulgence in articulo mortis. » Il se prit à rire et m'embrassa, me recommandant encore une fois fort expressément le secret. Je lui jurai sur mon salut que tant qu'il vivroit je n'en parlerois à

personne, et je lui ai tenu parole; mais je n'ai pas cru devoir cacher plus longtemps au public un fait si curieux après sa mort ' .

Cette histoire qui est vraie et exacte en toutes ses circonstances me fait souvenir d'une autre qui a du rapport avec elle et n'est guère moins plaisante. La voici en deux mots. Comme la cour fit quelque séjour à Avignon -, pendant qu'on démolissoit les fortifications d'Orange, suivant les ordres que j'avois donnés pour cela, cette ville étant de mon département, Son Éminence s'avisa de se faire peindre par le fameux Mignard d'Avignon 3. Un jour donc que j'étois dans sa chambre lorsqu'on le peignoit, le peintre, pour lui faire sa cour durant que je parlois d'affaires à Son Éminence, fit en deux coups autour de sa tète une barrette papale ; et comme je m'en allois, je m'aperçus de cette ingénieuse flatterie et

1. Brienne est le seul garant de l'anecdote qu'il rapporte et dont il prétend avoir été l'unique témoin. Il est impossible de contrôler ses affirmations et elles ne doivent être acceptées que comme celles d'un homme qui eut toujours plus d'imagination que de bon sens.

2. Mazarin séjourna à Avignon du 20 mars au début d'avril 1660. C'est, en effet, l'époque où la principauté d'Orange fut occupée par les armées de Louis XIV, qui ordonna aussitôt qu'on rasât les fortifications de la ville.

3. C'est Nicolas Mignard qu'on désignait ainsi, pour le distinguer de son frère Pierre, dit le Romain. Suivant Charles Blanc, on ne connaît pas même par la gravure le portrait de Mazarin que fil alors Nicolas Mignard [Histoire des peintres de toutes les écoles : école française, t. I, biographie de Nicolas Mignard). Quant au désir que Mazarin eut de porter la tiare, il est manifeste (Chantelauze, Les derniers Jours de Mazarin, dans Portraits historiques, p. 266).

me retournant tout à coup je m'écriai : « Son Éminence a bonne mine ainsi. » Et j'ajoutai ce mot italien : Se non e Papa adesso lo sara sieur amente. « Que dites-vous? reprit le Cardinal, assez étonné de m'entendre parler ainsi. — Je dis, monseigneur (car quelquefois je le traitois ainsi comme les autres pour lui plaire), que M. Mignard vous a fait Pape de son autorité, et que la couronne papale vous sied fort bien. » Son Éminence se leva de sa chaise et vint voir le nouveau Pape de Mignard. Il ne fit qu'en rire et ne voulut pas que la barrette fut effacée jusqu'à ce que le Roi qui alloit arriver selon sa coutume (car il ne manquoit pas tous les matins de venir tenir le conseil dans la chambre de Son Éminence) l'eût vue. Le Roi arriva un moment après, et il fut fort ri de la barrette papale et de la flatterie de Mignard, que toute la cour dit être de bon augure. Voilà ce que j'ai vu et ce que la postérité n'auroit peut-être jamais su sans moi.

Achevons. Le Cardinal eut tant de fatigue et de rompement de tête durant les conférences de la paix, où il n'avoit personne pour le soulager de mille petites choses que tout autre auroit faites aussi bien que lui, qu'il en rapporta la maladie dont il mourut, si j'ai bonne mémoire, dans l'année même, non à la vérité pour la date, mais au moins pour le nombre des mois. Il commença dans Ciboure', où

1. M"* de Montpensier dit de Ciboure : « C'est un village de l'autre côté (de Saint-Jean-de-Luz) où logeoit M. le Cardinal. » {Mémoires, éd. Chéruel, t. III, p. 447). C'est un petit port, à l'embouchure de la Nivelle, sur le golfe de Saint-Jean-de-Luz. Si l'on en croit la correspondance de Mazarin, celui-ci n'y séjourna guère, seulement du 19 au 29 mai 1660.

il avoit son quartier, durant que le Roi et les Reines étoient logés à Saint-Jean-de-Luz, de s'apercevoir de la langueur qui insensiblement l'a conduit au tombeau ; et une fois, entre autres, que j'élois dans sa chambre et lui au lit, la Reine mère l'étant venu visiter et lui ayant demandé comment il se portoit : « Très mal », répondit-il; et sans dire rien autre chose, il sortit sa jambe et sa cuisse nues hors du lit et les montrant à la Reine, qui en fut étonnée aussi bien que tous les assistants, il lui dit : « Voyez, madame, ces jambes qui ont perdu le repos en le donnant à la France ! » En effet, sa jambe et sa cuisse héronnière, comme dit Marot, étoient si décharnées, si livides et si couvertes de taches blanches et violettes que cela faisoit pitié. Et la bonne Reine ne put s'empêcher de jeter quelques larmes et de faire un grand cri, en voyant ce pitoyable objet*. Lazare n'y fit jamais œuvre, et,

1. C'est ici le lieu de rappeler ce que Monglat a dit de Mazarin et de le rapprocher de ce qu'en dit Brienne : « Lorsqu'il étoit malade, la Reine l'alloit voir tous les jours dans son lit, et y demeuroit longtemps. II la traitoit comme si elle eût été une chambrière ; et quand on lui venoit dire qu'elle montoit pour aller chez lui, il refrognoit les sourcils, et disoit en son jargon : « Ah ! cette femme me fera mourir, tant elle est importune. Ne me laissera-t-elle jamais en repos ? » Il ne se contentoit pas de la mépriser : il lui rendoit de mauvais offices auprès du Roi son fils, lui disant qu'elle gâteroit tout s'il lui donnoit de l'autorité ; et ce fut une des dernières leçons qu'il lui fit avant que de mourir. Il poussa si avant son ingratitude et son peu de respect pour eux, qu'on en levoit les épaules, et qu on disoit, en ces termes, qu'on n'avoit jamais vu faire litière de la royauté comme il faisoit. Et dans cette façon d'agir, personne n'osoit lui rendre de mauvais offices ; et il étoit tellement

hors que cette jambe n'avoit point d'ulcères, elle ressemhloit tout à fait à celle de ce lépreux de l'Évangile dont les chiens léchèrent les plaies avec leurs langues. J'ai souvent songé depuis à cette orgueilleuse simplicité du Cardinal (car je ne sais quel autre nom je pourrois donner à une action si familière et si indécente dans celui qui la faisoit, et si peu respectueuse envers celle devant qui elle se passa) et je me suis dit cent fois à moi-même dans ma juste surprise : « Est-il possible qu'un cardinal expose ainsi sa nudité aux yeux d'une grande reine et de ses dames, sans craindre d'offenser leur modestie ? et fasse gloire de montrer ce que tout autre que lui cacheroit soigneusement et auroit honte de découvrir ? Ou il falloit que la douleur le pressât beaucoup et lui ôtât le jugement ou qu'il crût que tout étoit permis à un homme qui venoit de donner la paix à l'Europe, au péril de sa santé et de sa vie. » Il fut plaint toutefois, et personne, que je sache, n'osa blâmer cette action ; mais j'avoue qu'elle me fit plus d'horreur que de pitié. Ce fait est tel à la lettre et on m'en peut croire, puisque je ne le rapporte que sur le témoignage de mes propres yeux.

La santé de Son Eminence diminua si notablement depuis ce jour, qu'on peut dire que le reste de sa vie ne fut plus qu'une longue mort. Il revint à

assuré de l'esprit de ses maîtres, qu'il n'avoit pas la moindre inquiétude du cabinet. La Reine, sur la fin, s'ennuyoit de ses manières de vivre, et le prit très fort en haine ; mais elle n'osoit le témoigner, et en son âme elle fut fort aise de sa mort. » (Monglat, Mémoires, coll. Petitot et Monmcrqué, t. II, p. 112, Paix ^r(i né raie).

petites journées de la frontière, toujours couché clans son carrosse sur un matelas qu'il y faisoit mettre tous les matins, et sur lequel on le portoit, par les quatre coins, dans son lit, tant à la dînée qu'à la couchée. Ce n'est pas qu'il ne marchât quelquefois, mais c'est qu'on croyoit cette petite agitation nécessaire à la grande foiblesse où il étoit pour lors. On le soutenoit sous les bras et le peu d'effort qu'il faisoit pour marcher l'abattoit tellement qu'on eût dit qu'il alloit mourir toutes les fois qu'on le remettoit au lit. Enfin il arriva en cet état au Louvre', où, comme il faisoit préparer dans la galerie des portraits des rois un superbe ballet, dont la décoration du théâtre devoit être de colonnes de brocatelle d'or à fond vert et rouge découpées à Milan, le feu se prit par hasard ou, si l'on veut, par l'ordre du Ciel, qui n'approuvoit pas ces folles dépenses, dans cette magnifique décoration, gagna delà les portraits des rois^, tous de la main de Janet ou de Porbus,

1. Mazarin rentra à Paris le 13 août 1660, quelques jours avant la cour, et il y séjourna, sauf une semaine, — du 17 au 24 novembre — passée à Vincennes, jusqu'au 14 février 1661. C'est alors qu'il revint à Vincennes, pour y mourir trois semaines après.

2. La petite galerie, ou galerie des rois, est aujourd'hui la galerie d'Apollon. Chaque trumeau portait l'image d'un roi ou d'une reine de France, peinte, le plus souvent, par Jacob Brunel, pour les rois, et par sa femme, Marguerite Bahuche, pour les reines (Albert Babeau, Le Louvre et son histoire, p. 98). Le portrait de Marie de Médicis, par Porbus, qui faisait partie de cette collection, est aujourd'hui conservé au musée. Si l'on en croit Loret, les autres toiles ne furent point détruites en cette circonstance, car, trois semaines auparavant, on les avait transportées ailleurs, sur les avis du dessinateur Gesse.

et consuma en peu d'heures le dessus de la galerie dont le plafond étoit peint par Freminet et représenloit la défaite des Titans par Jupiter, grand et beau morceau de peinture allégorique dans lequel paroissoit Henri IV sous la figure de Jupiter et la Ligue foudroyée sous celle des géants réduits en poudre. Sans les soins plus qu'humains d'un frère Augustin du grand couvent, qui se signala dans cet incendie, tout le Louvre eût couru risque d'être brûlée On voyoit ce frère courageux, attaché par le milieu du corps avec une grosse chaîne de fer et suspendu en l'air, tout au milieu des flammes, une fourche à la main, pousser avec force en bas les poutres et les solives brûlantes et on eût cru que le feu l'alloit dévorer, lorsque tout à coup on le revoyoit ressortir de ces brasiers ardents aussi sain et sauf que les trois jeunes hommes hébreux ressortirent de la fournaise de Babylone. Je ne sais pas quelle récompense reçut cet intrépide religieux ; mais je sais bien que, s'il n'eût été apothicaire de

1. Cet accident eut lieu le 6 février 1661. Loret mentionne lui aussi le dévouement d'un moine :

Un Augustin du grand Couvent Fut en danger assez souvent De se briser dos, bras et tête, Durant cette ardente tempête ; Son front en fut quasi brûlé, Et bref, il parut si zélé, Qu'il en acquit honneur et gloire Dont il sera longtemps mémoire.

(J. Loret, La Muze historique, éd. Ch. L. Livet, t. III, p. 319, lettre du 12 février 1661].

son métier et simple frère lai, son action méritoit au moins un évêehé ou quelque autre riche prélalure. Le Cardinal sortit donc du Louvre pour la dernière fois (car il n'y rentra jamais plus depuis) et se retira fort alarmé dans son palais Mazarin, d'où il se rendit, à quelques jours de là, à Vincennes où il mourut.

Je m'étois couché fort tard la nuit précédente, ce qui faisoil que je reposois encore sur les sept heures du matin, quand La Souche, son maître d'hôtel, vint me réveiller en sursaut et me dit que le Louvre étoit en feu. Je me lève à l'instant et m'hahille en un tour de main ; puis me jetant dans un bateau pour être plus tôt au logis du Roi, je traverse la Seine, et passant au travers des gardes qui étoient déjà en bataille autour du Louvre, je courus à l'appartement du CardinaP. Je le rencontrai comme il sortoit de sa chambre, soutenu sous les bras par son capitaine des gardes et son maître de chambre. Il étoit fort pâle et fort abattu, et la mort paroissoit peinte dans ses yeux, soit que la peur qu'il avoit eue d'être brûlé dans son lit l'eût mis en cet état, soit qu'il regardât l'accident inopiné de ce grand embrasement comme

1. « Son appartement, situé au second étage, au-dessus de la grande salle et de la chambre du Roi, n'était pas « fort grand, ni richement meublé », lit-on dans un récit de voyage du temps ; mais il était décoré de ses chiffres et de ses attributs, et deux petits cabinets voisins de sa chambre à coucher étoient ornés de très beaux tableaux et d'objets précieux, telle qu'une grande coupe de nacre enchâssée en or. Malgré l'exiguïté relative des locaux qu'il s'était appropriés, il y donnait des fêtes et des festins magnifiques auxquels il conviait le Roi. » (Albert Babeau, Le Louvre, -p. 140).

un avertissement que le Ciel lui donnoit de sa fin prochaine. Jamais je ne vis homme si emharrassé ni si défait qu'il me le parut. Je ne laissai pas de m'approcher de lui comme les autres ; mais comme je vis qu'il ne répondoit à personne, je ne lui dis mot et me contentai de m'être fait voir à lui. Il monta dans sa chaise * sur le haut du grand degré et [on] le descendit ainsi à l'aide de quatre porteurs et de ses gardes qui leur prêtèrent la main. Les Suisses étoient rangés le long du degré de côté et d'autre et se donnant les seaux d'eau de main en main, il en arrivoit en un moment une fort grande quantité à l'appartement de Son Éminence, où l'on avoit percé la muraille qui donne sur la galerie, laquelle brûloit, sans toutefois incommoder les travailleurs parce que le vent par bonheur ne poussoit pas la fumée de leur côté. Je retournai sur mes pas pour voir l'embrasement de plus près, et ce fut alors que j'admirai l'adresse et le courage du frère Augustin, à qui même je parlai. Il avoit l'esprit si présent et le sens si ferme dans le grand péril où sa charité l'exposoit qu'il donnoit ses ordres sans confusion, et seul, de sa main, faisoit plus de besogne que six autres. Enfin, on coupa si à propos entre la galerie et le pavillon du Louvre attenant que le feu ne put plus gagner de ce côté-là, et ensuite on n'eut plus que la peine de démolir au plus tôt les chevrons embrasés et la charpente qui étoit presque réduite en charbon. Elle fit un fort grand bruit en tombant

1. Brienne écrit chaire pour chaise, suivant l'usage ancien conforme à l'étymologie, qui tendait déjà à disparaître.

sur la voûte de l'appartement nouveau de la Reine mère ' ; et cette voûte se trouva si forte qu'elle ne fut point endommagée de la chute delant de matériaux ni du feu même. Je crains pourtant que la fumée n'ait gâté les belles peintures à fresque de la main de Romanelle, qui ne faisoient qu'être achevées quand cet incendie arriva. C'est grand dommage et plus encore de la perte irréparable des portraits de nos rois, dont il ne reste plus d'originaux ni de copies. L'envie de donner un spectacle dont on se seroit bien passé a causé tout ce désordre 2. Je me suis un peu étendu sur cet article, mais c'est que les historiens tranchent pour l'ordinaire ces sortes de choses en deux mots, ce qui ne me plaît pas et laisse le lecteur dans une aussi grande ignorance du passé que si personne ne leur en avoit rien dit. Revenons au Cardinal.

A peine fut-il arrivé à son palais qu'on y fit la célèbre consultation des douze médecins, dans laquelle Guénault le condamna à la mort ^ ; et comme

1. A partir de 1655, le rez-de-chaussée de la petite galerie fut converti en appartements par Anne d'Autriche. C'est là qu'elle vint habiter après le mariage de son fils. En 1659, elle avait rappelé à Paris François Romanelle, pour lui confier la tâche de décorer les plafonds de cinq de ces salles, appartenant maintenant au musée des Antiques et dont la décoration a été conservée (Albert Babeau, Le Louvre^ p. 149 et 150).

2. Cette idée fut retardée, non pas abandonnée. Moins de quinze jours après l'incendie, le 22 février, Louis XIV dansa le Ballet de l' Impatience (Loret, lettre du 26 février, t. III, p. 325).

3. François Guénault (1590 P-1667), fameux médecin, partisan convaincu de l'antimoine, ami du médecin Eusèbe Renaudot, adversaire acharné de Guy Patin, que Boileau a pris deux

il vit que pas un de ses confrères ne vouloit se charger d'annoncer à Son Éminence cette fâcheuse nouvelle, il le fit en ces termes, ainsi qu'il me l'a dit lui-même depuis : « Il ne faut point, monseigneur, tromper Votre Éminence. Nos remèdes peuvent prolonger vos jours, mais ils ne peuvent guérir la cause de votre mal. Vous mourrez certainement de cette maladie ; mais ce ne sera pas encore si tôt. Préparez-vous donc, monseignenr, à ce terrible passage lorsque vous en avez encore le loisir. J'ai cru devoir parler franchement à Votre Eminence, et si mes confrères vous parlent autrement, n'ajoutez point de foi à leurs discours et croyez, monseigneur, qu'ils vous flattent. Mais pour moi qui n'ai jamais trompé personne, je vous dis la vérité. » Le Cardinal reçut cet arrêt sans beaucoup d'émotion et lui dit seulement : « Combien croyez- vous que je doive vivre encore ? — Deux mois au moins, répondit Guénault. — Cela suffit, dit Son Eminence. Adieu. Venez me voir souvent ; je vous suis obligé autant que le peut être un ami tel que moi, lequel vous êtes sur le point de perdre pour toujours. Profitez du peu de temps qui me reste pour avancer votre fortune, comme je tâcherai de mon côté de profiter de l'avis salutaire que vous venez de me donner. Adieu encore un coup. Voyez ce que je puis faire pour votre service. » Cela dit, il s'enferma dans son cabinet et commença tout de bon à penser à la mort.

fois à partie dans ses satires et qu'il semble bien que Molière a voulu peindre dans le Macroton de l'Amour médecin. Guénault était homme à parler à Mazarin comme Brienne prétend qu'il le fit.

Ce n'est pas que les courtisans, pour lui ôter cette affreuse pensée, ne vinssent jouer souvent dans sa chambre et ne le missent malgré lui de la partie '. Mais on remarqua depuis ce jour qu'il parut moins sensible qu'à son ordinaire au gain et à la perte et qu'il s'informoit peu durant qu'on jouoit de l'état de la partie. Un jour, entre autres, et ce fut le cinquième avant sa mort, le commandeur de Souvré le trouvant fort mal lui dit : « Je vois bien que nous ferons mieux d'aller jouer ailleurs que de vous importuner davantage en l'état où vous êtes. — Point du tout, reprit le Cardinal en riant, comme on dit, du bout des lèvres, il faut enterrer la Synagogue avec honneur. » Cette parole que j'entendis ne m'étonna pas, car je vis bien qu'elle n'étoit dite qu'en riant et que le cœur n'avoit point de part à cette plaisanterie forcée. Mais ce que je vis faire à ce ministre mourant, deux jours après, c'est-à-dire trois jours avant son décès, m'effraya. Il se fit relever la moustache avec le fer, et s'étant fait plâtrer le visage et mettre du rouge sur les joues et sur les lèvres, il s'assit dans une chaise, ouverte de tous côtés, et se fit porter dans les jardins de Vincennes-, saluant

1. C'est encore le cas de citer Monglat : « Il était inabordable, dit-il de Mazarin mourant, et ne vouloit parler à personne, et qui que ce soit n'entroit chez lui que les joueurs, car il étoit grand brelandier. Il étoit adroit aux jeux de main, à faire des tours de carte et de billard, à jouer à la bauchette, où il passoit des après-dînées entières. » (Monglat, Mémoires, ibid., p. 114).

2. Gourville rencontra ainsi Mazarin qu'on portait « sous les pins proche de Vincennes, pour prendre l'air, cinq ou six jours avant sa mort. » [Mémoires, éd. Lecestre, t. I, p. 177).

tout le monde avec une face riante, comme s'il eût eu encore longtemps à vivre. Mais cette comédie ne fut pas longue, il fallut s'aller remettre au lit et il y arriva plus mort que vif.

Il étoit si pénétré de l'arrêt qu'avoit prononcé Guénault contre lui, que souvent lorsqu'il étoit seul (et je le dis pour l'avoir ouï plus d'une fois) il se réveilloit tout en sursaut de sa profonde rêverie et disoit d'un ton lamentable : « Guénault l'a dit ; Guénault l'a dit. » Une fois, entre autres (et c'étoit plus d'un mois avant sa mort) que j'attendois dans sa garde-robe pour lui parler d'une affaire pressée, il sommeilloit dans son fauteuil de malade, devant le feu, et son corps étoit si foible que sa lête sembloit à tous coups aller tomber dans la cheminée. Cela me fit peur et j'avertis Bernouin ^ son premier valet de chambre, d'y prendre garde. Il le réveilla donc doucement, et l'ayant remis en son séant, lui dit : « Bon courage, monseigneur, il n'y a rien encore de désespéré ! — Ah ! Bernouin, reprit le Cardinal, en soupirant, Guénault l'a dit, il faut mourir ; Guénault l'a dit. » J'entendis ces tristes paroles très distinctement, et, m'approchant de Son Éminence, je lui dis : « Ah ! mon cher maître, ne nous affligez point par ces cruels discours, qui tuent vos serviteurs et font plus de mal à Votre Éminence que son mal même ! — Il est vrai, me dit-il, mon pauvre monsieur de Brienne. Mais Guénault l'a dit, et Guénault sait bien son métier, outre que je me sens

1. C'était un des hommes de confiance de Mazarin et un fin Provençal, comme Brienne le dit un peu plus loin.

bien. Vous me perdrez bientôt et j'en ai du regret pour vous, qui perdrez assurément beaucoup à ma mort. Je vous recommanderai pourtant au Roi, mais vous avez de puissants ennemis. » Ces paroles m'attendrirent moins parce qu'elles me touchoient de si près que parce que je voyois bien qu'elles partoient du fond du cœur. Je me le tins pour dit, et me crus perdu dès ce jour. Je ne laissai pas de le remercier autant que je le pus de sa bonne volonté, et ayant fait ma visite fort courte, je fus exécuter ses ordres, non sans penser plus que je ne voulois à ce que Son Éminence venoit de me dire. Je m'en ouvris à mon père, qui m'avoua que le Cardinal lui avoit tenu un pareil discours et lui avoit conseillé de traiter avec M. de Lionne, s'il vouloit éviter ma ruine, qui étoit infaillible autrement. Cela me donna bien à penser. Cependant je ne pus encore me résoudre à prendre ce parti, qui ne m'eût pas alors été si désavantageux qu'il me le fut depuis ; car en ce temps-là M. Foucquet m'offrit de ma charge, pour M. de Lionne, son intime ami, deux millions quatre cent mille livres, savoir dix-sept cent mille livres argent comptant et la charge de premier gentilhomme de la chambre qu'avoit M. de Saint-Aignan qui appartenoit à M. de Lionne et aux héritiers de M. Servien (car lui étant encore surintendant et M. de Lionne, son neveu, pour obliger M. de Saintx\ignan, l'avoient payée de leurs deniers) ; et on vouloit que je prisse cette charge pour sept cent mille livres. Mais je ne crois pas que le Roi y eût consenti. Peut-être m'auroit-il permis de traiter avec M. de Monglat de celle de premier maître de la garde- //. 3

robe^ qui alors s'en vouloit défaire et quoiqu'il en soit, ayant une si grande somme d'argent en ma disposition, je ne pouvois, comme on dit, tomber que sur mes pieds. On m'offroit de plus un brevet de retenue, ou plutôt d'assurance, qu'on ne feroit point de ducs ni de chevaliers de l'Ordre sans que mon père le fût et moi ensuite, quand j'aurois l'âge, ce qui ne pouvoit me manquer si le comté de Brienne avoit été érigé en duché. Mais j'avoue que ces offres exorbitantes me parurent un piège et je ne crus pas devoir donner dans ce panneau. J'ai eu le temps depuis de m'en repentir, comme je le dirai ailleurs ; mais reprenons le fil de notre histoire.

Le Cardinal, sentant que l'heure de sa mort approchoit, demanda de gagner l'indulgence plénière in articula mortis que les Papes accordent à tous les princes du Sacré Collège, M. Piccolomini ^, nonce de Sa Sainteté, la lui appliqua. J'étois dans la chambre de Son Éminence et j'ouis distinctement tout ce qui se dit de part et d'autre. M. le Nonce parla fort chrétiennement et fit un petit discours

1. François de Paule de Clermont, marquis de Monglat (1620-1675), mestre de camp du régiment de Navarre, grandmaître de la garde-robe du roi. Il a laissé des Mémoires que nous avons eu maintes fois l'occasion de citer. « Entrepris à l'instigation de Segrais, revisés et mis en ordre par le Père de La Rue, ils furent prêtés au duc de Bourgogne et parvinrent, encore inédits, à Rouen, où ils furent imprimés par les soins du Père Bougeant en 1727. » (Emile Bourgeois et Louis André, Les sources de VInstoire de France, XVII^ siècle, t. II, p. 69).

2. Celio Piccoloraini (1609-1681), d'abord archevêque de Césarée, nonce en France au début de 1657. Il y resta sept ans, fut cardinal en 1664 et archevêque de Sienne en 1671.

latin, plus pieux qu'élégant. Le Cardinal répondit en italien . Je ne me souviens plus des propres termes, mais en voici le sens. « Je vous prie, monsieur, de mander à Sa Sainteté que je meurs son serviteur et lui suis très obligé de l'indulgence qu'elle m'accorde et dont j'avoue avoir grand besoin. Recommandezmoi à ses saintes prières. » Voilà tout ce qu'il dit, au moins je n'entendis que cela, car il ajouta quelques mots tout bas à l'oreille du Nonce que personne n'a sues. Cela fait, on lui administra l'extrême-onction, et depuis cette heure, il n'y eut que M. Joly', alors curé de Saint-Nicoias-des- Champs et depuis promu à l'évéché d'Agen à cause du service qu'il avoit rendu à Son Éminence, et M. Colbert, qui entrèrent dans la chambre du Cardinal. Je crois bien que le Roi et M. Le Tellier y entroient aussi lorsqu'il leur plaisoit ; mais pour le reste des courtisans, l'accès leur en fut interdit. On se contentoit d'aller savoir des nouvelles de la santé du premier ministre, et M. Colbert, qui ne bougeoit point du petit passage obscur qui étoit entre la garderobe du Cardinal et sa chambre, écrivoit le nom de ceux qui lui parloienl et en rendoit compte ou non à son maître. Cela est peu important à savoir.

Mais ce qui le seroit davantage et que personne pourtant ne saura jamais sont les instructions secrètes que le Cardinal, prêt à quitter le ministère,

1. Claude Joly (1610-1678), orateur estimé de son temps, curé de Saint-Nicolas-des-Champs, puis évêque de Saint-Polde-Lëon en Bretagne, en juillet 1661, et enfin évéque d'Agen, le 15 mars 1665.

laissa par écrit, comme on tient, au Roi'. D'autres assurent qu'il se contenta de dire de vive voix à Sa Majesté ce qu'il étoit nécessaire qu'elle sut des affaires et des intérêts de son État. Surtout, disentils, il lui recommanda avec beaucoup de chaleur de n'avoir jamais de premier ministre, et lui dit qu'un roi qui ne pouvoit gouverner par lui-même n'étoit pas digne de régner : effet de la jalousie du favori qui eût eu peine de voir, même après sa mort, un autre à sa place.

Enfin Jules, cardinal duc Mazarini, mourut en la 59* année de son âge, la 21® de son cardinalat, et de son ministère la 19®, le propre jour des ides de mars, fatal aux Jules, comme le remarque Priolo dans son histoire^, Jules César ayant été tué à Rome dans le Sénat, à pareil jour, et Jules Mazarini étant mort aussi le même jour à Vincennes, dont il étoit gouverneur.

Il disposa souverainement de tous ses biens et le

1. Il ne semble pas que Mazarin ait laissé par écrit des conseils à Louis XIV, mais il lui en donna de vive voix dont le roi ne voulut pas perdre le souvenir. Ils ont été recueillis, en partie du moins, dans un manuscrit de la bibliothèque Sainte- Geneviève, publié par P. Clément, dans les Lettres de Colbert, t. I, p. 425, et dans un manuscrit des archives des Affaires étrangères, mis au jour par Chantelauze, dans le Correspondant du 10 août 1881. Bon nombre de vues énoncées alors par Mazarin ont été développées plus tard par Louis XIV, quand il écrivit lui-même des conseils pour son fils.

2. Note de Brienne : « Tandem idibus martiis, quem men» sent fatalem vates praedixerant, Vincennis mortalitatem explc' vit. Eodem die Julius ille alter Romae expiravit (Priolo, De rébus gallicis libri XI, p. 22). »

Roi signa son testament sans le vouloir lire. C'est de ce testament mystérieux dont il est tant parlé dans les défenses de M. Foucquet et qu'il assure, lui qui le devoit bien savoir, n'avoir jamais été vu de personne que du sieur Colbert, intendant alors de la maison du Cardinal, et de Le Foin, notaire affidé qui le reçut ^ Déplus, il partagea toutes ses abbayes entre les fils de ses nièces et ses créatures. L'abbaye de Saint-Victor de Marseille et celle de la Trinité de Vendôme échurent au cardinal de ce nom, autrefois duc de Mercœur, de qui elles ont passé au Grand Prieur de France, son fils, et de Laure Mancini, nièce du Cardinal-. L'abbaye de Saint- Vincent de Lérins, autrement dit de Saint-Honorat, et celle de Saint-Jean-des-Vignes de Soissons au second fils du comte de Soissons etd'Olimpia Mancini^. La Chaise- Dieu en la Haute- Auvergne au cardinal Mancini, et je crois qu'il eut aussi Saint-Sernin de Toulouse, toutefois je n'en suis pas bien assuré^. Le Bec à

1. Le testament de Mazarin a été publié par le général de Grimoard, à la suite des Œuvres de Louis XIV, t. VI, p. 292 et suiv.

2 . Saint-Victor de Marseille, abbaye bénédictine, et la Trinité de Vendôme, également bénédictine. Elles vinrent aux mains de Philippe de Vendôme (23 août 1655-24 janvier 1727), gi'and-prieur de France.

3. Saint-Vincent de Lérins était une abbaye bénédictine et Saint-Jean-des-Vignes de Soissons appartenait aux Augustins. D'après la Gallia christiana. Saint- Vincent de Lérins fut accordé au grand prieur de Vendôme. Suivant la même source, Saint-Jean-des-Vignes n'appartint jamais à Mazarin.

4. La Chaise-Dieu (Haute-Loire, arr. de Brioude) appartenait aux bénédictins de Saint-Maur. François-Marie Mancini était le frère de Lorenzo Mancini, beau-frère de Mazarin. Il fut fait

l'abbé Colbert^ L'abbaye régulière de Cercamp^ en Artois à mon frère qui n'en voulut pas à cause qu'elle étoit en règle, et eut au lieu de Cercamp Saint-Germain d'Auxerre, quoique de moindre revenu, et M. de Lionne prit fort bien Cercamp pour son fils l'abbé et la fit à Rome mettre en commende. Il eut de plus Saint-Mélaine de Rennes ^ qu'il permuta depuis contre la riche abbaye de Chaalis*. Saint-Bénigne de Dijon échut à l'abbé Le Tellier, maintenant archevêque de Reims '^, et Grandselve^,

cardinal, le 5 avril 1660, à la recommandation de Louis XIV, et mourut le 18 juin 1672.

1. Notre-Dame-du-Bec, ou du Bec-Hellouin, célèbre abbaye bénédictine de l'Eure, qui porta le titre de chef d'ordre et dont les bâtiments subsistants sont convertis en un dépôt de remonte. — Jacques-Nicolas Colbert (1655-1707), plus tard archevêque de Rouen et membre de l'Académie française.

2. D'après une évaluation faite un siècle plus tard, en 1768, l'abbaye cistercienne de Cercamp (Pas-de-Calais, commune de Frévent), valait 21.533 livres de revenu, et celle de Saint-Germain d'Auxerre 20.033 (Léon Lecestre, Abbayes, prieurés et couvents d'hommes en France : liste générale d'après les papiers de la Commission des Réguliers en 1768, p. 16 et 22.)

3. D'après la Gallia christiana (t. XIV, col. 782), Jules- Paul de Lionne eut l'abbaye de Saint-Mélaine, le 8 septembre 1659. Il n'obtint l'abbaye de Cercamp qu'en 1663 et n'eut ses bulles que le 25 février 1674. [Ibid., t. X, col. 1341.)

4. Chaalis, que Brienne écrit Chailly, abbaye de l'ancien diocèse de Senlis. D'après la Gallia christiana (t. X, col. 1515), J. P. de Lionne en était abbé commendataire en 1670.

5. Charles-Maurice Le Tellier (1642-22 février 1710), d'abord coadjuteur, puis archevêque de Reims, bibliophile réputé dont les livres font partie maintenant de la Bibliothèque Sainte- Geneviève.

6. Abbaye cistercienne en Gascogne, diocèse de Toulouse (Tarn-et-Garonne, corara. de Bouillac).

de l'ordre de Citeaux, à l'abbé de Roquette \ créature de M. Le Tellier, qui depuis lui a fait a^oir encore l'évêché d'Aulun, et en cette qualité il est président né des États de Bourgogne, conjointement avec l'abbé de Saint-Bénigne, que l'archevêque de Reims a permuté depuis avec le prince Guillaume de Fùrstenberg "^ contre la noble et ancienne abbaye de Saint-Remy de Reims, que le prince Guillaume, à présent évêque de Strasbourg, avoit eue, si je ne me trompe, de la dépouille du Cardinal. Les moindres abbayes, car Son Éminence en avoit de toutes les sortes, furent distribuées à ses domestiques. L'évêque de Fréjus^ et l'abbé Ondedei, son neveu, en prirent chacun une, aussi bien que les abbés Bentivoglio ^ et Siri ^, tous quatre sans scrupule de la pluralité. Saint-Denis en France fut réservé pour retirer l'archevêché de Paris des mains du cardinal de Retz, le seul de tous les ennemis du cardinal Mazarini avec lequel celui-ci ne se récon-

1. Gabriel de Roquette (1623-23 février 1707), qui passe pour avoir fourni des traits au personnage de Tartuffe.

2. Guillaume-Égon, cardinal de Fûrstenberg, évêque de Strasbourg du 8 juin 1682 au 10 avril 1704.

3. Joseph-Zongo Ondedei, agent de Mazarin, évêque deFréjus de 1654 au 23 juillet 1674, et l'abbé Ondedei est sans doute le neveu du précédent, Jules, dont Mazarin fut parrain, le 28 juin 1659, avec la princesse de Conti (Jal, Dictionnaire critique, verbo, Ondedei).

4. L'abbé Bentivoglio était le représentant du duc de Parme en France, et Mazarin lui portait de l'intérêt (lettre du 7 février 1658, Lettres, t. VIII, p. 677).

5. Vittorio Siri, l'auteur àwMercurio et des Memorie recondite, né en 1608, à Parme, mort le 6 octobre 1685, à Paris, où les bienfaits de Mazarin l'avaient attiré.

cilia point à la mort. On réserva aussi les abbayes de Saint-Ouen de Rouen et Saint-Etienne de Caen pour le prince de la Roche-sur- Yon, second fils du prince de Conti et d'Anne-Marie Martinozzi * ; mais il n'en voulut point, disant fort spirituellement « que ne se sentant pas appelé à l'état ecclésiastique, il ne vouloit point manger des raisins sans cultiver la vigne. S'agace les dents qui voudra, ajoutoit-il, Monsieur mon père y a été pris et je n'ai pas envie après lui de faire une chose dont je pourrai un jour me repentir. » On admira la prudence de ce jeune enfant et on ne douta plus que le sang de Bourbon n'eût corrigé ce qu'il pouvoit y avoir de malignité dans celui de Martinozzi, car, quoique Madame sa mère ait toujours vécu très saintement, elle étoit italienne et nièce d'un oncle qui n'étoit pas si scrupuleux qu'elle. Mais si le prince de la Roche-sur- Yon en usa si sagement en un âge si tendre. Monsieur le Duc '^, son cousin germain, n'y fit pas tant de

1. François-Louis de Bourbon, d'abord prince de la Rochesur- Yon, puis prince de Conti, né le 30 avril 1664, mort le 22 février 1709. L'attitude et le langage que lui prête Brienne sont inadmissibles, puisqu'il ne vint au monde que trois ans après la mort de Mazarin, son grand-oncle. En parlant ainsi, Brienne est la victime d'une confusion et attribue au fils ce qui est le fait de la mère. Comme, à son lit de mort, Mazarin lui avait envoyé « offrir plusieurs abbayes pour le premier enfant mâle qu'elle auroit », cette princesse, au dire de Godefroi Hermant, non seulement refusa cette proposition, mais « elle fut même assez généreuse pour mettre dans la lettre de remerciement qu'elle lui écrivit sur ce sujet que M. le prince de Conti et elle ne vouloient pas se damner. » (G. Hermant, Mémoires, éd. Gazier, t. IV, p. 614).

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