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LIVRE SEPTIEME

VOYAGE DE LAPOME ' .

Sommaire. — V autour prend la résolution de faire le tour du golfe Bothnique pour se rendre par la Finlande^ la Livonie^ la Courlande et la Prusse ducale à Dantzig. Part de Stockholm le 2 février 1655. Son arrivée à Upsal, où la Reine Christine se démit de ses États. Portrait de cette fameuse Reine. Lettre d'elle à M. Chanut, du dernier février 1654. Mines d'argent et de cuivre. Description des mines de Cupperberg. Description de la Laponie telle quelle est dans l'Itinéraire latin de V auteur. Ne passe point plus loin quUma., et pourquoi. Traverse la mer Baltique en traîneaux sur la glace. Arrive à Abo, capitale de Finlande. Passe par Narva, ville anciennement de la Moscovie, qui appartient maintenant à la couronne de Suède. De là à Riga, capitale de la Livonie, et y séjourne un jour ou deux pour se reposer. Gouvernement politique des Suédois. Va voir le duc de Courlande à Mitau, où ce prince fait sa résidence ordinaire. Description de ce petit Etat. Entre dans la

1. Note de Brienne : « Il faut deux mois de marche continuelle pour faire le voyage par terre, en côtoyant le golfe Bothnique, de Stockholm à Dantzig. »

Prusse ducale. Séjourne quelque temps à Koenigsberg., capitale de ce duché. Y fait ses Pâques. Arrive à Daritzig le 3 avril i655.

Le propre jour donc de la Chandeleur, second de février 1655, comme j'ai dit \ nous partîmes de Stockholm, dans la plus rude et la plus fâcheuse saison de Tannée, mais la plus commode toutefois pour voyager et faire diligence, à cause que les lacs et les fleuves étant gelés, on ne se détourne nulle part et on passe par dessus comme dessus des ponts, en sorte qu'on va toujours tout droit, avec la houssole à la main, de crainte de se perdre dans les neiges, et ainsi on fait beaucoup de chemin. On change de chevaux de quatre lieues en quatre lieues, qui en valent huit bonnes de notre France, j'entends

1. Au moment où Brienne retraçait ainsi (1683), en français, après plus de vingt-cinq ans, son voyage en Laponie, un autre Parisien, Jean-François Regnard, venait d'achever une excursion dans ces mêmes pays du Nord. Il ne semble pas que Regnard ait jamais lu V Itinerarium latin de Brienne, quoiqu'il datât déjà de vingt ans. Quant à Brienne, il ne put pas connaître les divers voyages en Flandres, en Hollande, en Suède, en Laponie, en Pologne, qu'on a recueillis dans les œuvres du poète comique, car ce sont des fragments trouvés seulement à la mort de leur auteur et imprimés pour la première fois en 1731. Seul, le voyage de Laponie semble avoir été rédigé en vue de l'impression ; mais ce n'est qu'une ébauche qui voudrait, pour être utile, un travail de commentaire qui n'a pas été fait jusqu'ici. Pourtant, nous citerons Pvegnard chaque fois que nous le pourrons, pour expliquer Brienne. Tous deux ont trop d'imagination et font volontiers appel à leurs souvenirs de lecture. Mais ils ont bonne grâce, — Regnard plus que Brienne, — et les suivre ne manque pas d'agrément.

de l'Ile de France ' ; car les lieues de Gascogne et surtout de Poitou et de Périgord sont aussi longues que les milles germaniques, et les lieues de Suède sont des milles d'Allemagne, toutes comptées au cordeau et mesurées à la toise, et distinguées de quart de lieue en quart de lieue par des poteaux de bois qui marquent le chemin qu'on a fait et celui qui reste à faire jusqu'à la poste : 1 poteau, 2, 3, 4, 5, 6, 7 et 8 jusqu'à 16, ce qui fait une poste, avec ces marques dessus i 1/4, 1 1/2, 1 3/4, mille ; 2 1/4, 2 1/2, 2 3/4, deux milles ; et ainsi des autres jusqu'à la quatrième lieue qui finit au nombre 16, ainsi figuré XVI pour le mieux marquer. Les commencements des lieues sont toujours aussi marqués en chiffres romains, I, II, III, IV, etles quarts en chiffres arabiques, 1/2, 3/4, etc., et de plus il y a une main ainsi Igfg^ qui indique le chemin, et le doigt est toujours tourné du côté du nord, de peur que les voyageurs ne s'y méprennent. Car la neige souvent et l'aquilon qui donne dans le nez aux chevaux les fait retourner sur leurs pas, afin de l'avoir au derrière, et on se retrouve au lieu d'où l'on étoit parti, si l'on n'a le soin de temps en temps de prendre garde à ces mains ou indices. Outre cela, il y a encore, sur les lacs et les grandes rivières qu'il faut traverser, des perches fichées dans la glace d'un côté et d'autre, qui marquent le chemin. Il faut prendre bien garde de passer entre ces allées de bois mort,

1. Selon Regnard, le mille de Suède valait B.600 toises et celui de France 2.200. Le mille de Suède passait ordinairement pour trois lieues de France.

sans quoi on |)ourroit tomber dans quelque trou, car le froid par sa violence fait souvent fendre la glace, comme je le dirai ailleurs. Pour les petits ruisseaux, il n'y a que deux pieux fichés au milieu avec une perche en travers, qu'on lève avec la main quand on veut passer. Les paysans des environs sont obligés à faire ces corvées tous les hivers, pour la commodité des voyageurs, et à la poste on fait payer par traîneau quelques deux liards pour cela. On ne paye, pour quatre lieues suédoises, que quatre sols, c'est-à-dire cinq sols de France par poste. Si on a deux chevaux à son traîneau, comme j'en avois deux au mien, parce qu'il étoit le plus grand et le plus chargé et que j'y avois avec moi, outre le voiturier, le sieur Barth, mon secrétaire allemand, qui me servoit de lecteur quand j 'avois abaissé la couverture qui me paroit des injures de l'air, — pour lui, il étoit à découvert sur le devant, — si, dis-je, on a deux chevaux, on paye huit sols de Suède par poste, qui sont, comme j'ai dit, dix sols de France. On peut faire facilement entre deux soleils, car on ne peut guère marcher passé quatre heures du soir, ni partir avant sept heures du malin, encore est-ce bien tôt, on peut, dis-je, en cet intervalle de temps, faire en se pressant huit postes, qui disent trentedeux milles germaniques. Mais, pour cela, il faut toujours courir le grand galop : c'est comme qui iroit de Paris à Tours, ce que j'ai fait deux fois en ma vie, sur des chevaux de poste, entre deux soleils. Mais, d'ordinaire, on ne fait que cinq postes, ou six au plus, qui disent vingt ou vingt-quatre lieues suédoises, c'est-à-dire quarante ou quarante-huit de //. 19

France au plus ; encore faut-il bien marcher pour cela, ne s'arrêter point du tout pour manger, sinon à la couchée, où l'on fait maigre chère, à moins qu'on n'ait des provisions dans son traîneau, comme nous. On trouve des œufs et du lait, de la bière et du biscuit fort dur, et quelquefois des poules, de la vache salée, du lard et des jambons, et puis c'est tout, et cela ne se trouve que dans les grandes hôtelleries. Dans les villes, on est fort bien traité et, outre la bière, on y trouve, à prix raisonnable, du gros vin rouge d'Alicante en Espagne et quelquefois du blanc, mais plus rarement. Pour de l'eau de vie de blé, Korn hratidvin, on en rencontre partout, mais il donne à la tête et est fort pesant sur l'estomac ; l'ivresse en est fort dangereuse, comme je le dis ailleurs. Voilà les incommodités et les commodités de ce voyage du Nord. Nous nous étions soigneusement informés de toutes ces choses, avant que de partir de Stockholm, et comme j'avois résolu (et que ma mère le souhaitoit, parce qu'elle l'avoit promis à la reine de Pologne) de me rendre de Suède à Dantzig et de là à Varsovie, nous mîmes en délibération si je prendrois la route de la Laponie, Finlande et Livonie, en faisant le tour de la mer Glaciale, ou si, revenant sur mes pas par le Danemark, je gagnerois de là le Mecklembourg, la Poméranie et la Prusse. Mais enfin, par l'avis de gens expérimentés, et qui avoient fait le voyage de Laponie, etc., nous nous déterminâmes à ne point repasser par le Danemark pour ne faire pas deux fois inutilement le même chemin, ni aussi nous enoaoer en hiver dans les glaces des détroits du Belt et du

Sund, qui sont bien plus foibles et moins épaisses que celles du golfe Bolhnique au lieu où nous le traversâmes. Ce fut là la principale raison qui nous détermina à prendre la route de la Livonie. Et étant partis, comme j'ai dit, de Stockholm le jour de la Purification de la Sainte Vierge, ma patronne, prolectrice des voyageurs en qualité d'étoile de la mer, et nous être recommandés à elle, à nos bons anges, à saints Louis et Henry, mes patrons, à saint Joseph et à saint François, patrons de MM. Blondel et de La Routière, à saint Jean et autres saints dont mes domestiques portoient les noms, nous arrivâmes le jour suivant d'assez bonne heure à Upsal, où nous dinâmes.

Cette ville', anciennement capitale de la Suède, est considérable par le palais des rois goths et van-

1. « Petite ville de 25.000 habitants, modeste d'apparence, et qui n'a conservé que peu de vestiges d'un long passé », Upsal est aujourd'hui — à une heure de chemin de fer — « comme un faubourg intellectuel » de Stockholm (Lucien Msiury, Stock/iolm et Upsal. 1913, in-4°, p. 125). C'est un Français, Etienne de Bonneuil, qui commença, en 1287, la construction de la cathédrale d'Upsal et en éleva le chœur. L'Université fut fondée en 1477 et dotée en 1624, par Gustave-Adolphe, des revenus qui la firent prospérer. Le bâtiment imposant qui l'abrite actuellement a été construit de 1878 à 1887.

Jean SchefTer, le contradicteur de Brienne dont le nom a déjà été prononcé, a publié un livre sur Upsal à cette époque : Joannis Sc/iefferi, Argentoratensis , Upsalia, cuj'us occasione plurima in religione, sacris, festis, regum electionibus, creationibus magistratuum, concessionibus dignitatum, funerationibus,et similibus, olim per Septentrioneni et vicinos Germanos, Gallos, Britannos, omnemque pseneoccidentem usurpataexplicantur,locique benè multi l'eterum aliorumque auctorum emendantur atque illustrantur (Upsal, Henricus Curio, 1666, in-8° de xii-406 p.).

dales qui faisoient là leur résidence ordinaire, par son église métropolitaine (seul archevêché qui se trouve dans toute la Suède), en laquelle on conserve encore dans une très belle châsse d'argent le corps de saint Eric, roi du pays, et je remarquai des cierges allumés à l'entour, deux au moins et une lampe. Nous y fîmes nos prières à genoux, ce que les luthériens ne trouvent point étrange, et de là nous fûmes voir les écoles publiques, Upsal étant la seule université de la Suède où il faut que ceux qui désirent avoir des degrés les aillent prendre nécessairement, comme les Anglois à Oxford, nous à Orléans, d'autres à Padoue et ainsi des autres. Ensuite nous dinâmes fort bien au Cornet d'Or, c'est-à-dire à la poste, et y fîmes provision de vin de Canaries très excellent, dont nous remplîmes les bouteilles vides de nos caves, et en prîmes de plus un bon gros baril, dont La Souche, mon maître d'hôtel et chirurgien, qui seul me traita de mes fistules lacrymales, sous la conduite de M. Du Ryer, comme je crois l'avoir dit, s'en chargea volontiers. Il entendoit aussi parfaitement bien la cuisine, de sorte qu'il nous rendit de très grands services dans nos voyages : quand je dis à nous, j'y comprends MjM. Blondel et de La Routière, et mes autres domestiques. Mon train étoit augmenté de deux valets finlandois, qui, s'en retournant en leur pays, s'engagèrent à moi pom- vingtcinq risdales chacun, en qualité de truchements, et nous servirent très bien. Ils parloient bon lapon, et outre leur langue naturelle et la suédoise, qui sont des dialectes différents, ils sa voient en perfection la langue allemande : sans quoi ils nous eussent été

inutiles. T/un d'eux aussi écorchoit le latin. Ils a voient servi dans les guerres de Prusse. Quand nous eûmes dîné, nous allâmes voir le château, célèbre et fameux par l'abdication qu'y fît, dans la grand'salle, en présence des États du royaume qui y étoient assemblés, la reine Christine, fille du grand Gustave, dont Balzac, à la tête de son Aristippe ', nous a laissé un excellent et pompeux éloge, qu'il est bon de transcrire ici, puisque nous ne pourrions faire son portrait en des termes plus magnifiques, et qu'ayant autre chose à en dire que du bien, il est juste que le bien précède le mal. Le voici donc : « Qu'on loue, dit-il, qu'on bénisse la fille du grand Gustave, l'incomparable Christine, pour les bons exemples qu'elle donne à un mauvais siècle ; pour avoir achevé la guerre et pour avoir fait la paix ; pour savoir régner et pour n'ignorer rien de ce qui mérite d'être su. C'est Christine qui s'est opposée à la barbarie qui revenoit, et qui a retenu les Muses qui s'enfuyoient. C'est elle qui connoît souverainement des sciences et des arts. Elle met le prix aux ouvrages de l'esprit. Comme elle reçoit des applaudissements de tous les peuples, elle rend des oracles

1. Aristippe ou de la Cour (Paris, Augustin Courbé, 1658, in-4'*), œuvre posthume de Louis Guez de Balzac, parut, en effet, avec une dédicace à la Sérénissime Reine de Suède et précédé d'un titre allégorique, gravé par Huret et représentant Christine en guerrière, avec cette légende : Animas curasque induta viriles. La Bibliothèque de l'Arsenal conserve, dans les manuscrits de Conrart (ms. n° 5131, P 895-905), une lettre bien caractéristique, par sa graphie solennelle, de Balzac à la reine de Suède. On en trouvera les détails reproduits en partie dans V Amateur d'autographes, 1912, p. 1.

en toutes les langues. On ne peut point appeler de ses jugements, non pas même à la postérité. »

Certes, Cicéron même, qui ne haïssoit pas la louange, se seroit contenté qu'on eût dressé une telle inscription à sa vaine gloire. La reine de Suède auroit donc grand [tort] de n'en être pas contente. Voici encore une ode latine qui ne cède rien au françois de Balzac. La façon de parler est toute latine; mais les doctes me la pardonneront. Le nihil cedit du latin m'a trompé. Je veux dire que l'ode latine de Madelenet vaut bien l'éloge françois de l'orateur d'Angoulême, La voici : après quoi nous verrons le revers de la médaille ^

Mais voici, comme j'ai dit, le revers de la médaille .

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