‹ MémoiresChapitre 53 sur 65 · II · texte numérisé non relu

II

déclare toujours en faveur des grands courages ; elle leur aplanit les chemins des plus hautes entreprises et [se] fait gloire de devenir leur esclave. Les Espagnols se trompent fort dans leur calcul, lorsqu'ils disent qu'ils ont ravi, en nous enlevant la reine Christine, la Suède à la France. Les destins y ont pourvu, et Charles-Gustave vaut bien une fille. Urio aviilso iioii déficit aller. C'est-à-dire que, pour une reine perdue, nous avons recouvré un héros, qui est parfaitement persuadé (comme il me l'a dit luimême) que la force et le salut de la Suède consistent à demeurer étroitement unie à la France, dont la puissance en tous les temps fâcheux et difficiles n'a jamais abandonné sa plus fidèle alliée. Telle au moins étoit-elle encore au temps dont je parle, et si le fils de Charles-Gustave ^ s'est séparé si légèrement des intérêts de Louis le Grand, le temps nous apprendra qui, de nous ou de lui, s'est trompé dans ses mesures. Le roi son père et lui plus que tout autre se sont toujours bien trouvés de notre alliance : celuilà savoit sans doute mieux que lui de quelle conséquence il y étoit de nous garder sa foi. Celui-ci l'a rompue et violée ; il verra s'il a bien ou mal fait. J'ai cru devoir ajouter ces coups de pinceau au gouvernement de Suède, dont je viens d'ébaucher la peinture.

A peine eus-je fait une demi-lieue dans la Courlande que je trouvai les carrosses du duc qui

1. Charles XI, roi de Suède, né le 24 novembre 1655, succéda à son père, le 23 février 1660, sous la tutelle de sauière et mourut le 15 avril 1697.

venoient au devant de moi. Son grand écuyer me pria de sa part d'y vouloir monter, parce que j'en faisois quelque difficulté, à cause que je n'étois qu'en habit de voyage. Mais il me répondit que cela n'y faisoit rien et qu'étant à la ville de Mitau ^ il me donneroit tout le temps nécessaire pour m'ajuster un peu mieux que je ne l'étois avec ma robe de Lappe et mon capuchon fourré. Il fallut se rendre à la civilité du maître et de ses officiers. Le grand écuyer monta seul avec moi dans le carrosse du corps, et M. Blondel, avec un autre gentilhomme du duc et La Routière, se mit dans l'autre. Je me parai d'un riche habit en broderie d'or et d'argent, que l'on m'avoit envoyé de France et dont je m'étois servi une fois seulement à mon audience de congé à Stockholm, parce que je ne l'avois pas reçu assez à temps pour m'en servir à la première. Le prince^ me reçut avec une bonté et une familiarité tout à fait aimables. La duchesse, sa femme ^, et la princesse, sa fille, belle comme l'Aurore (car elle étoit blonde et assez semblable à celle du Guide, que depuis je vis à Rome dans le palais Mazarini), se trouvèrent

1. Mitau, capitale du gouvernement de Courlande, dans la Russie occidentale. Elle fut annexée à la Russie en 1795.

2. C'était alors Jacques, né en 1610, qui fut longtemps prisonnier des Suédois et mourut en 1680.

3. Louise-Charlotte, fille de Georges-Guillaume, électeur de Brandebourg, qui épousa, le 30 septembre 1645, Jacques duc de Courlande, et en eut trois fils et trois filles. La princesse dont il est question ici ne peut être que Louise-Elisabeth, née en 1646 et qui devait épouser, en 1661, Frédéric, landgrave de Hesse-Hombourg. Elle était pourtant bien jeune pour l'intention queBriennelui prête et qui, si elle se manifesta, dut être surtout un jeu d'enfant.

dans la salle où je fus reçu. Je leur baisai la main à la Françoise, après avoir touché le bas de leur robe, ce qui ne leur déplut pas. 11 fallut rester dans cette galante cour un jour ou deux, et de ma vie je n'ai fait meilleure chère en poisson et en viandes délicates de toutes sortes. La pâtisserie surtout étoit excellente, et je crois que les princesses y avoientmis la main. La duchesse me fit présent de divers ouvrages d'ambre qui se pèche sur ces côtes, entre autres d'un flacon à pans dont le bouchon à vis avec l'anneau étoit d'une seule pièce, et d'un gros morceau aussi d'ambre dans lequel il y avoit une mouche cantharide qui s'étoit congelée avec l'ambre, tombeau trop précieux pour une mouche. Il n'y a point dans l'Europe de cour plus polie : je croyois être en France. On ne vous force point à boire ; tout s'y passe dans la dernière civilité. Le duc est savant et aime les lettres et les arts, qu'il a forcés par ses libéralités de quitter l'Italie pour le venir voir dans son affreuse solitude. Il a chassé l'idolâtrie de ces forêts, où le soleil abonde ; aussi trouvâmes-nous à sa table une boisson nouvelle qui jusque là nous étoit inconnue. On l'appelle de l'hydromel ^ et à nous elle sembla fort délicieuse. La duchesse la nommoit le nectar de Courlande, car elle disoit les choses fort agréablement, et nous en fit boire en assez grande quantité, sans toutefois que cela nous fit mal à la tête ; c'est comme je l'entends, car, pour le ventre, c'est autre chose. Ce duc donc, qui est fort religieux

1. C'est un breuvage composé avec de leau et du miel qu'on laisse fermenter pendant plusieurs jours et auquel on ajoute souvent du vin ou des liqueurs fortes.

et luthérien de bonne foi, a purgé son pays des superstitions du paganisme et y [a] planté la foi de Jésus-Christ. C'est toujours quelque chose, mais ce n'est pas tout, comme je pris la liberté de lui dire, A cela près, je ne vois rien à désirer au bonheur de ses sujets. Je trouvai là un excellent peintre d'Italie, que le duc avoit tiré de Nuremberg \ où il avoil pris femme, et à qui il donnoit des appointements considérables pour peindre sa galerie, où il devoil y avoir dix-huit tableaux de douze pieds de long chacun sur cinq de large, ou pour mieux dire de haut, ce qui faisoit un carré long très bien proportionné. Dans un de ces tableaux qui étoit fait je remarquai avec plaisir un wirlhschaff de Courlandois et Courlandoises, vêtues à la manière du pays, fort proprement. Il y avoit bien soixante figures, dont celles du devant ne passoient point deux pieds et demi de haut. Rien de plus. Il travailloit à une noce de village qui devoit être la compagne du wirthschafF. Il me dit qu'ensuite il feroit diverses chasses, et après quelques bergeries, le tout dessiné d'après nature sur les lieux. Il peignoit tout à fait de l'air de Téniers, célèbre peintre flamand, et avoit avec cela retenu le goût italien, et la manière de Bamboche. Je le priai de me faire une copie de son wirthschaff, ce qu'il me promit, et je lui laissai quatre ducats d'arrhes ; mais depuis je n'en ai pu avoir de nouvelles, soit que ce peintre soit mort, soit que mes lettres n'aient pu arriver jusques en Cour-

1. J'ignore le nom de cet italien devenu nurerabergeois, pour venir ensuite travailler en Courlande. Le château de Mitau a été détruit en 181G.

lande. Voilà ce que je vis de plus remarquable en cette glaciale cour, où ne laisse pas de se rencontrer toute la politesse de France et d'Italie.

Ce bon duc, qui ne savoit quels honneurs et quelle chère me faire, m'auroit, je crois, dans la bonne humeur où il étoit, donné sa fille en mariage, sij'avois voulu rester auprès de lui, tant mon humeur franche et assez libre lui plaisoit. Mais je lui dis, croyant qu'il railloit : « Une princesse dont Phébé même seroit jalouse voudroit-elle s'abaisser à prendre pour son esclave un simple gentilhomme ? » Et la princesse ayant dit oui, de tout son cœur, et sans rougir comme nos précieuses qui font mystère de tout, je répondis : « Mais qui me fera prince, si je vous prends au mot ? — Moi, dit-elle, en vous donnant une main que j'ai refusée à des princes. » Il ne se pouvoit rien dire ni de plus galant, ni, tout ensemble, de plus obligeant. Enfin, pom' rompre le discours, qui toutefois ne pouvoit me déplaire, mais qui m'embarrassoit pour m'étre trop avantageux, je m'avisai de dire en souriant : « Ma foi, je perdrois trop à ce marché : je serois prince, il est vrai, sans principauté, mais je ne serois plus aussi secrétaire d'État de Sa Majesté très chrétienne, le Roi mon maître ; et savez-vous, belle et généreuse infante, que ma charge vaut mieux que toute la Courlande, y joignit-on la Samogitie ? » (Et je crois que cela étoit vrai à la lettre, puisqu'en ce temps j'en aurois pu avoir deux millions quatre cent mille livres de M. Foucquet.)La princesse me dit : « Manco maie Ks>

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