Le 25 octobre
qu'un si méchant pays, si désert et si inculte, ait produit tant de héros ! Ces héros, dis-je encore, qui ont caincu les vainqueurs delà /d/ve^pris Rome et pillé dans le sac de cette capitale du monde tous les trésors de l'Univers qu'elle avoit volés la première sur tant de peuples qu'elle avoit subjugués ! Ainsi passe la gloire coulante et passagère des choses d'icibas. Là finit ma réflexion. L'âpreté du climat et l'intempérie de l'air, jointe à la sévérité de ceux qui gouvernent ces peuples, rend les Suédois formidables aux autres nations. Dès le berceau ils s'accoutument au travail et à la fatigue, et quand ils croissent et arrivent à leur force parfaite, ils sont faits aux incommodités de la vie : rien ne les étonne ni ne les surprend. Tout pays leur semble meilleur que le leur ; les plus grands périls leur semblent un jeu, accoutumés qu'ils sont à traverser les lacs, les fleuves, les rivières et les mers sur la glace en hiver et à la nage en été, à grimper sur les rochers, à marcher sur les pointes des cailloux à pieds nus, enfin à tuer les ours et les loups-cerviers. dont leurs déserts abondent. Pourvu qu'ils aient de quoi soulasfer leur faim, ils crovent avoir fait bonne chère, Horum epulae vicisse fameni. Ils sont tellement familiarisés avec la misère et l'indigence, que tout ce qu'ils rencontrent au delà, qui semble insupportable à d'autres, leur paroît des délices. On les tire du milieu des bois, et des antres des montagnes, pour en faire des soldats. Ils mettent leur religion à
1. Réminiscence du premier vers de \Alaric de Georges de Scudérv.
obéir à leurs chefs sans répliquer à tout ce qu'ils leur commandent. Ont-ils quitté leurs familles? ils n'y pensent plus. Us mettent toutes leurs espérances dans la guerre et le camp devient leur unique patrimoine. Aussi sont-ils de grands voleurs, et une armée de bandits et de Suédois est à peu près la même chose. Ce n'est pas que la discipline militaire ne s'observe sévèrement parmi eux ; mais c'est que, n'ayant rien, il faut bien qu'ils en prennent où ils en trouvent '. L'exactitude à leurs devoirs, l'obéissance aveugle à leurs généraux, les rend la terreur des autres hommes. Et quels capitaines pourroient être paresseux ayant à commander à des soldats si actifs et si vigilants ?Que ne doit donc point craindre l'Europe catholique de Charles-Gustave -, qui sans doute possède toutes les qualités d'un très grand prince, qui n'a pas moins d'ambition que ses prédécesseurs, et qui, ayant passé par tous les degrés de la milice, c'est-à-dire des emplois militaires, depuis simple soldat jusqu'au généralat, s'est enfin ouvert lui-même par sa prudence et son courage le chemin au diadème ? I^a Pologne et le Danemark ont grand sujet de le craindre, et l'expérience a fait voir qu'ils ne l'appréhendoient pas sans sujet. La fortune se
1. Ces réflevions pourraient bien être un écho des conversations du maréchal Horn, que ses soldats n'aimaient pas, parce qu'il réprimait sévèrement leurs désordres, mais que les pays conquis avaient surnommé V Humain et le Magnanime , pour son équité et pour sa bienveillance.
2. En parlant ainsi Brienne fait allusion à Charles-Gustave X, qui venait de monter sur le trône de Suède au moment de ce voyage, mais qui mourut six ans plus tard, le 23 février 1660, avant la publication de Vltinerarium du vovageur.