PREMIÈRE PARTIE
ou réponse aux prétendues faussetés et ignorances grossières qui se rencontrent [à ce que dit M. SchefJ'er) dans mon itinéraire latin.
V* accusation. — Paroles de l'auteur : « Pour ce qui regarde les habits des femmes, elles en ont d'autres en hiver qu'en été. Elles portent en été des robes qui leur couvrent le sein, les bras et tout le corps (aussi font-elles bien en hiver) et ont quelques plis par devant qui vont jusques en bas. On nomme ces sortes de robes volpi. Elles mettent ces robes à nu sur le corps, ne se servant jamais de chemises non plus que les hommes. Et celui-là a trompé le comte de Brienne qui lui a fait accroire que les femmes des Lapons^ outre ces vêtements de peaux, avoient encore par dessous des chemises, qui, à la. vérité, nétoient pas de lin, mais de nerfs d' animaux desséchés, dont elles faisaient par une adresse toute particulière, du fil et ensuite de la toile : car tout cela est très faux. » Et ensuite : « Il est bien vrai quils (il a voulu dire qu'elles) font du fil avec des nerfs séchés, mais elles nen font ni toiles, ni chemises, et s^en servent seulement pour coudre ces peaux. » (Page 187, de V Histoire de la Laponie).
Réponse. — J'avois dit dans mon Itinéraire latin, à la page 42 de la seconde édition in-S" : Foeminis praeter has pelles indusia, non linea quidem, sed ex nervis siccatis ejusmodi pecudum, quae in filamenta arte diducunty et postea nent. Voilà ce qui a donné sujet à M. Scheffer de me donner un démenti. Cependant il est constant que j'ai dit vrai, et j'en prends pour témoin M. Blondel, qui étoit lors mon gouverneur et montre présentement les mathé-
matiques à Monseigneur le Dauphin. S'il ne soutient la même chose que moi, je suis un menteur et un fourbe. Mais si un homme aussi croyable que lui a vu de ses yeux la même chose que j'atteste avoir vu des miens, je ne crois pas faprès que je me serai expliqué) que le public, à qui j'en appelle, me puisse accuser avec M. Schefï'er, d'ignorance, de ci'éduïité légère, ou de mauvaise foi. La faute que j'ai faite est de m'être servi du terme latin indusia, faute d'autre. Je sais bien que Ce mot se prend ordinairement pour des chemises ; et ce que portent les femmes lapones sous leur robe n'est proprement qu'un filet, tissu par petits carreaux, comme une haire, en forme de raquette ou de réseau, de ces fils des nerfs de rennes dont je parle, et dont le sieur SchefTer convient que les Lapones font du fil, mais qu'elles ne s'en servent que pour coudre ces peaux. Or, je lui maintiens que j'ai vu et touché sous la robe de la Lapone qui me ramena dans son traîneau de son quartier jusque dans Umea, une espèce de filet, ou haire sans pointes, en forme de chemise, qui lui alloit jusqu'aux genoux. C'est un fait dont il est bien facile de s'éclaircir. Mais comme je n'avois point de terme latin pour expliquer ma pensée qu indusia, je m'en suis servi au lieu de reie. Je devois seulement ajouter : Indusia in nioduin relis, aut reticuli, contexta. Mais cela n'est pas une faute si considérable pour mériter que l'auteur, qui sans doute n'est pas de ma qualité, ni de mon rang, m'accusât pour si peu de chose d'avoir menti, en disant que tout cela est faux. C'est lui pour le coup qui a menti par sa gorge (sauf le respect du lecteur) et non pas moi. Cela suffit pour cette première accusation ; venons aux autres et voyons si elles sont mieux fondées.
2* accusation. — Paroles de l'auteur : « La coutume, dit-il, de tout le septentrion, se pratique aussi parmi les Lapons, qui est d'exposer l'hiver de la chair à l'air, afin que le vent en dessèche l'humidité et l'empêche de se cor-
rompre. Le comte de Brienne dit que cette chair est crue ; mais elle ne l'est pas vraiment, si on veut prendre ce mol à la rigueur, puisqu'elle n'est pas comme la chair d'un animal que l'on vient de tuer (ce qu'on pourroit d'abord s'imaginer), mais attendrie et mortifiée par de grands froids qui n'ont pas moins la vertu de cuire que l'ardeur du soleil en d'autres pays. » Page 193.
Et plus bas, dans le même chapitre 18®, à la page 196 : « Ils font même souvent cuire la chair et le poisson ensemble dans un même chaudron (bon ragoût !) ; ils mangent les autres chairs durcies à l'air de l'hiver et de l'été, sans les faire cuire davantage : ce qui a fait dire au comte de Brienne qu'ils se nourrissent de chair crue, etc. » J'avois dit : Cibus illis carnes crudae, et piscea e.rsiccati.
Réponse. — Je croyois qu'on appelât de la chair crue celle qui n'étoit pas cuite, comme on appelle des jambons crus ceux qui ne sont cuits qu'à la fumée, et qu'on mange ainsi dans toute la Westphalie et la Basse-Saxe sans autre assaisonnement, et je les trouve meilleurs de la sorte que grillés et bien plus faciles à digérer. Mais cela ne vaut pas la peine de dire des injures à M. SchefFer ; il a reconnu lui-même qu'il s'étoit trompé, puisque deux pages après il s'est repris en disant : « Ils mangent les autres chairs durcies à l'air, sans les faire cuire davantage ; c'est ce qui a fait dire au comte de Brienne qu'ils se nourrissoient de chairs crues. » Mais, si je n'ai rien à répondre à cet article qui est peu important, je ne puis m'empècher de faire remarquer en passant la bévue et la contradiction de l'auteur dans ces deux passages que je viens de rapporter.
La bévue est de donner des chaudrons aux Lapons, eux qui n'ont tout au plus que des pots de terre ou des écuelles de bois (encore ne sais-je s'ils en ont) et de nous dire effrontément comme si cela étoit véritable : « Il y a toujours un chaudron suspendu sur le feu, etc. », page 177. Je n'ose pas assurer que les Lapons n'aient présentement
des chaudrons, puisque l'auteur met le cuivre parmi les denrées qu'on échange contre leurs fourrures et leurs poissons secs dans leurs foires; mais je puis jurer en foi de gentilhomme que je suis entré en plus de vingt tentes ou cabanes dans leur habitation d'Umea Lapmarck, sans y avoir vu aucun chaudron, ni sur le feu, ni auprès. Yoilà pour ce qui est de la bévue.
Quant à la contradiction, elle est bien sensible. Il se lit dans le premier article que j'ai rapporté que « la chair est attendrie et mortifiée par le grand froid », et dans le second « qu'elle est durcie à l'air ». Si elle est attendrie et mortifiée, elle n'est pas durcie, et si elle est durcie, elle n'est pas attendrie et mortifiée. Le traducteur devoit prendre garde à cela, et il seroit bon que ceux qui se mêlent de reprendre les autres pour des riens, comme on dit, ne donnassent point prise sur eux par des contradictions si apparentes. Passons au reste.
5* accusation. — Paroles de l'auteur : « Je viens à leur boisson, qui est ordinairement de l'eau, que le comte de Brienne dit être de la glace fondue ; mais cela n'est pas toujours vrai. Il n'est pas possible qu'au milieu d'un si grand nombre de fleuves et de lacs, l'eau leur puisse jamais manquer même sous la glace. De peur néanmoins qu'elle ne gèle, ils la tiennent en hiver dans un chaudron suspendu sur le léu, au milieu de la cabane, et chacun en prend tant qu'il en veut avec une cuiller ; par ce moven il ne la boit pas froide, mais chaude particulièrement en cette saison. » (Chapitre 18, page 199).
Réponse. — J'avois dit dans mon Itinéraire : Potus, i(l(icies soliita, et je devois dire plutôt nir que lilacies ; mais ce dernier mot me sembla plus doux à l'oreille que l'autre. Or, cela est si vrai, au moins des Lapons d'Umea Lapmarck, qu'il n'y avoitni lac, ni fleuve, ni fontaine, dans ce canton où je fus, qui étoit au milieu d une affreuse forêt, bien éloignée de la rivière que je traversai sur la
glace deux lieues au dessous avant que d'y arriver. Mais pour prouver ma proposition : Potus glacies (ou nix) soluta je n'ai qu'à dire que la Lapone qui me ramena à Uma dans son traîneau, s'étant échauffée contre la renne qui le tiroit et étoit fort rétive et colère, jusqu'à venir plusieurs lois à la charge avec ses pieds de devant contre elle et moi, et cela lui ayant causé une grande altération, après m'avoir demandé si je n'avois rien sur moi propre à boire, et que je lui eus répondu par mon truchement que je n'en avois point, mais que je lui donnerois du brandevin à la ville tant qu'elle voudroit, elle prit de la neige entre ses mains, qu'elle but à même que se fondoit. Si cela ne s'appelle pas nijc soluta, j'avoue mon ignorance. Il se peut faire que dans les autres cantons les Lapons étant au bord des lacs et des fleuves y trouvent sous la glace de l'eau en abondance ; mais je n'étois pas obligé de dire autre chose que ce que j 'avois vu, dans un lieu où il n'y avoit point d'eau. Quant à tout ce que l'auteur ajoute au même endroit de ce « chaudron suspendu sur le feu au milieu de la cabane où chacun prend de l'eau tant qu'il veut avec une cuiller, etc.», il suffit de dire, comme j'ai déjà fait, que je n'en ai point vu dans toute l'habitation d'Umea Lapmarck pour donner un démenti assez en forme à M. Scheffer, qui très assurément a avancé ce fait sur de mauvais mémoires. Je suis pour le moins aussi croyable que ceux qui l'ont si mal informé d'une chose que j'ai vue avec un peu plus d'attention qu'eux, et qui est telle que je la rapporte, sans qu'à cela il y ait du plus ou du moins. Mais, pour le confondre entièrement, ajoutons à ce que nous avons déjà dit de ces prétendus chaudrons une réflexion qui ne souffre point de réplique : qui est qu'il se peut faire que les Lapons, dans le canton de Torn, aient des chaudrons de cuivre qu'on leur aura échangés pour leurs denrées ; il n'y a point d'impossibilité à cela ; mais comme je ne l'ai pas vu, je n'étois pas obligé de le dire. Ce que je sais très certaine-
ment, est que, si ces peuples ont présentement des chaudrons et autres ustensiles de cuivre, il faut qu'on les leur ait apportés de Suède tout faits ; car pour eux ils ne sont pas capables de forger le cuivre sur l'enclume, n'en ayant aucun usage et n'étant pas même assez robustes pour cela. Ils n'ont ni enclumes ni marteaux, et leurs petits bras, quand ils en auroient, ne pourroient les soulever, ni par conséquent s'en servira forger des chaudrons et des plats. L'auteur prétend nous faire voir dans son livre de la Laponie des peuples aussi civilisés que ceux de l'Europe ; bientôt il nous bâtira dans son imagination des villes et des châteaux, aussi facilement qu'il a forgé des chaudrons ; et quelque dupe qui n'aura pas été sur les lieux, comme moi, au péril de sa vie, l'en croira sur sa parole. Laissons les choses telles qu'elles sont et nous ferons bien.
fi^ accusation. — Paroles de l'auteur: « Ce que le comte de Brienne dit que les arcs des Lapons sont faits d'os de rennes est faux (grand merci!). Il n'y a personne qui ne comprenne bien que tous les os sont trop durs et qu'il est impossible de les plier. Je me persuade qu'il a pris d'Olaus Magnus ce qu'il avance i. Olaus, comptant les avantages que l'on retire des rennes, dit : que l'on donne les os et les cornes de ces animaux aux artisans qui font des arcs et d'autres machines pour tirer des flèches ; que ces artisans recherchent partout ces os et ces cornes, offrant d'autres marchandises en échange. M. de Brienne ayant lu que les faiseurs d arcs recherchoient les os des rennes, il a inféré que l'on faisoit de ces os-là des arcs, ou qu'on les courboit pour en faire des arcs ; mais Olaus ne vouloit pas dire cela, et il ne parloit pas en cet endroit de
1. Olaus Magnus, né àLinkôping, mort àRomeen 1568, auteur d'un gros ouvrage : De Gentibus septentrionalibus (Rome, 1555, in-rolio), qui fut presque aussitôt traduit en plusieurs langues, et particulièrement en français (Paris, 1561, in-8°).
cette sorte d'arcs, ce qu'il fait voir ajoutant ces paroles : et d'autres machines pour tirer des flèches ; mais il parle d'une autre sorte d'arme qui est attachée à une espèce de manche où l'on met le dard que l'on veut tirer, et c'est la machine que les François nomment arbalète. Cette espèce de machine ne se peut faire d'os, et on a coutume d'en enrichir la poignée avec de l'ivoire, de la nacre de perles, ou d'autre chose semblable ; et au lieu de cela les ouvriers des pays septentrionaux mettent des plaques d'os de rennes. Voilà la pensée d'Olaus queM.de Brienne n'a pas comprise, » (pages 220 et 221, chapitre xx, au commencementj.
Réponse. — Il ne me seroit pas fort difficile, si je le voulois, de défendre l'expression latine de mon Itinéraire, que voici : Plau.steUo junijiunt Ransii/èru/n, cujus usas in fotani barhavoruin s'itam se porrigit : vestil, nuLvit^ \>ekit ; et post obilum, ejus ossa asperantur in cultros, et cuivantur in arcus, congenerihus feris trucidandis. (Page 42, edit. alterne parisiensis, 1662, in-S"). Un de mes amis qui entend parfaitement la langue latine et en sait toutes les finesses, me dit encore hier que, s'il avoit écrit cela, il ne le changeroit pas, et qu'il n'y avoit point de doute que l'on pouvoit faire les arcs des arbalètes avec des côtes de rennes, préparées à la manière de la corne que les Arabes et les Polonois et tous les peuples qui se servent de l'arc savent fort bien étendre au feu et dont ensuite ils font leurs arcs ; que même tous les jours on voit les enfants parmi nous faire des arcs et des arbalètes avec des côtes de bœuf, quoiqu'elles soient bien moins pliantes que celles des rennes. Mais cette explication ne me contenta pas, et j'aime mieux avouer de bonne foi que dans la chaleur de la composition la cadence de la période l'a emporté sur la vérité, et qu'au lieu de dire : et curvantur in arcus, ce qui n'est pas vraisemblable, et que j'avoue n'avoir point vu, je devois mettre (et c'est ce que je voulois dire) : et acuuntur in sagittas, et ce qui est très vrai. C'est pour-
quoi je prie ceux qui ont mon Itinéraire de corriger ainsi ces deux mots, qui m'ont échappé sans que j'y aie pris garde, et que je reconnois maintenant n'avoir pas dû écrire. II est vrai que je ne m'attendois pas alors qu'un Suédois me dut un jour faire un procès pour si peu de chose. Je devois m'y attendre, et en cela j'ai eu tort. Mais, si j'ai avoué la dette si franchement, il me doit être permis de repousser avec la même candeur le mensonge de mon adversaire, dont l'imagination un peu trop féconde et trop pénétrante me fait lire de son autorité (afin d'avoir sujet de m'accuser d'ignorance) un méchant auteur, que mes grandes occupations d'alors ne m'avoient pas encore permis de lire quand je composai mon Itinéraire. Il n'appartient qu'à un homme aussi visionnaire que Jean SchefFer de deviner dans son cabinet de Stockholm ce que je devois faire et ne faisois pourtant pas dans le mien à Paris . Cela est assez plaisant, et je prie ceux qui apprendront de moi cette extravagance si bizarre et si indigne d'un homme de lettres de juger quelle foi on doit ajouter aux paroles d'un historien qui est capable d'avancer des choses si fausses et si contraires, non seulement à la vérité, mais même à la civilité que les plus grands ennemis se rendent, dans le plus fort du combat, les uns aux autres. Qui ne s'étonneroit pas de voir que le sieur SchefFer, à qui jamais en ma vie je n'ai fait de mal, s'avise de relever avec tant de malignité deux ou trois méchants mots de latin, auxquels je n'ai pas pris assez de garde, en un temps où j'avois bien d'autres choses à penser. Cela paroîtra sans doute fort surprenant aux personnes qui ne savent pas comme moi d'où est venue cette audace à cette plume vénale, à cet écrivain mercenaire, à cet insolent et médisant régent de collège. Or, comme je ne crains rien à l'heure qu'il est et que je défie mes persécuteurs de faire pis contre moi qu'ils ont fait jusqu'à présent, on ne peut trouver mauvais que je découvre ici un mystère d'iniquité dont le livre injurieux
de Scheffer m'a fait ressouvenir. Un jour, que j'étois allé parler à feu M. de Lionne de quelques intérêts particuliers que nous avions encore ensemble à démêler pour le prix de ma charge dont il éloit revêtu, et sur lesquels je n'ai jamais pu avoir raison de ce ministre intéressé, qui me doit et me devra longtemps une somme de mille pistoles que j'ai payée pour lui sur sa parole, sans avoir eu soin de retirer son billet pour ma sûreté (Dieu sait que je ne mens point !), ce jour, dis-je, après que nous eûmes parlé ensemble assez longtemps de cette affaire qui ne lui plaisoit pas, il me dit, sans doute pour se venger de mon importunité, qu'on lui mandoit de Suède qu'un certain M. Scheffer, homme de grande littérature (ce furent ses propres termes), réfutoit actuellement la relation que j'avois '
La pièce de vers latins qui suit, et la traduction française qui l'accompagne étaient insérées dans le cours des Mémoires de Brienne. Nous les reproduisons ici, comme il a été dit ci-dessus, p. 188, n. 1.
Martiali et Hectori Chanutis Fratbibus Elegia Versibus Hendecasyllabis
Musae noster ainor decusque nostrum Chanuti decus olim amorque, Musae Seu quas Gallica, sive quas Lalina Docto Castalis imbuit liquore,
1. Ici s'arrête brusquement la réponse de Brienne. Il semble bien qu'il ne l'a pas poussée plus avant ; car elle s'achève au bas d'une page et le manuscrit ne présente aucune trace de lacération à la suite.
Fletus fundite, fontis eruditi Undis omnibus, omnibusque souris Plane tus vol vite montis eruditi :
Vester occidit et meus Chanutus.
Hic per vos meus, et per hune vicissim Sum vester : Latii beata Pindi Hic olim j'uga, et intimas recessus Monstrabat mihi, praeque ductor ibat.
Et prinius vénères amare vestras Rudem me docuit, lepùribusque Vitae gaudia posthabere vestris.
Hic et dissociabili sub axe Septem sidéra qua rigent Trionum Ignotas prius inviasque vobis Regnandas dédit obtinere sedes.
Hinc Hyperboreasque trans pruinas Et gelu Gotliici perenne coeli, Vestrae pectora duriora voces, Et quantum est /lominum ferociorum Mulserunt ; fluviosque sempiterna Astrictos glacie pigrumque Nereum Priscis curvere nexibus solutos Cantando docuere fluclibusque Auritis numéros amare vestros :
Quod sumino stupet Arclos ipsa coelo.
Hujus gratia non caduca, Musae, Ut sit muneris, immemorque nunquam Tantae posteritas sit ipsa laudis ; Linguis omnibus, omnibusque terris Vester nunc sonet et meus Chanutus.
Oris dicite mellei lepores, Dicite ingenii sagacis artes, Pectus consiliis ferax, et olim Rébus utile grandibus gerendis, Et Regum omnia Principumque versans Arcana, innumeros fovere pace, Seu bello juvat cxcitare gentes.
At haec cum cclebrabitis, Camoenae, Non in marmore, non in aère scribi
J^usos ore semeljubete cantus, Vestro perpelui sonent in ore.
Vos et marmore, vos et aère quovis /fstis, Piérides, perenniores.
Sangermani VII Eid. Septemb. 1662.
LOMEMVS BRIENTsAE Cornes moerens canebal.
ÉLÉGIE A Messieurs Chanut
Sur la mort de Monsieur leur Père, Conseiller d'état et cidevanl ambassadeur pour le Roi en Suède, en Hollande et à l'assemblée de Lubeck, etc. Traduite, ou pour mieux dire, imitée des hendécasyllabes latins ci-dessus transcrits, par l'auteur.
Avis : La contrainte de ces vers est trop grande en François ; il laudroit pour les bien faire ne composer ma pièce que de rimes masculines, comme sont les odes saphiques de Sainte-Marthe et de Rapin : ce qui n'est plus du goût de notre siècle ; c'est pourquoi, après l'avoir tenté inutilement, j'ai cru qu'il seroit mieux de s'en tenir à la mesure ordinaire des Elégies.
Imitation.
O Muses, mon amour, ô filles de Mémoire,
Qui faisiez mes plaisirs quand je mettois ma gloire
Sous Chanut, mon cher maître et votre nourrisson,
A marcher sur les pas du tendre Pellisson ;
En ces jours où Foucquet au bord de ses fontaines
Dans Vaux trouvoit sa joie à voir couler leurs veines.
Plus douces mille fois que les flots de cristal
Où Naïs se baignoit dans son palais natal.
Là celui qui finit dans Pignerol sa vie
A leurs doctes chansons sembloit porter envie.
Chacun lui présentoit le tribut de ses vers
Avant que le destin l'eût accablé de fers.
Je me meurs comme lui dans ma prison barbare :
Pignerol est cent fois plus beau que Saint-Lazare,
Et s'il ne fut jamais de charmante prison,
On ne peut de ce lieu faire comparaison
Avec les fortes tours qui flanquent cette ville
Qui sert aux malheureux de cachot ou d'asile,
Et pour moi qui connois Saint-Lazare et ses fous,
Pignerol au prix d eux, me sembleroit bien doux.
La Fontaine et Maucroix, ces princes du Parnasse,
Seuls de tous ses amis plaignirent sa disgrâce ;
Mais pour moi qui me meurs en ces affreuses tours
Personne ne me plaint et ne fait de discours
Pour prouver à mon Roi, cause de ma souffrance,
Qu'on a tort d'opprimer ma muette éloquence.
Qui ne peut au travers de cent portes de fer
Expliquer à Louis son déplaisir amer,
Ni lui faire toucher au doigt mon innocence.
Chanut, pardonne-moi cette juste licence.
Voulant plaindre ta mort en des vers tout nouveaux,
Foucquet, ton cher patron, peu regretté dans Sceaux,
M'a fait ressouvenir de ma prison cruelle.
Qui bien loin de finir toujours se renouvelle.
Mais c'est assez parlé d'un ami qui n'est plus.
Pour ranimer ses os nos vœux, sont superflus ;
Il est bien plus heureux dans sa paisible bière
Que moi dans mon cachot, dans ce tombeau de pierre
Où je suis tout vivant enterré sans espoir
De ressortir jamais de ce triste manoir.
J'allois pousser plus loin ma plainte légitime,
Quand celle dont le cœur t'accorda son estime,
La céleste Uranie à la divine voix.
Vint détacher mes mains et mes pieds de la croix,
Où depuis dix hivers me cloua le monarque
Que ma lyre affranchit du ciseau de la Parque,
Et m'inspirant l'amour quelle eut toujours pour toi,
Me dit de penser plus k ta gloire qu'à moi.
Qu'il s'agit de traduire en mesure françoise
Les vers que fit pour toi le grand cygne de l'Oise,
Cossart, le grand Cossart, qui n'a quitté ces lieux
Que pour s'aller rejoindre à Foucquet dans les cieux.
A ce coeur généreux qui vingt fois raille livres
Donna de son vivant pour acheter les livres
Qui se font tous les ans et que Clermont n'a pas
Dans sa bibliothèque, où Cossart et Lucas,
Rapin et Vavasseur, et .lourdan et Coniire
M'apprirent autrefois l'art de pincer la lyre,
('orrigeoient à l'envi les vers que je faisois
Quand j'étois plus captif au service des rois
Que ne l'est en ce lieu ce pauvre solitaire
Qui marche et marchera toujours en volontaire
Sur les sacrés sommets du Parnasse françois,
Dont ta main me montroit les détours autrefois.
O Muses, son amour, 6 Muses, ses délices,
Qui conduisiez ses pieds parmi les précipices
Soit qu'il voulut tenir en ces lieux si scabreux
Les chemins fréquentés des Grecs et des Hébreux,
Ou ceux que les Romains si remplis de sagesse
Battirent en suivant les chantres de la Grèce,
Soit que, plus modéré que Marot et Pionsard,
11 tâchât de rimer non comme eux au hasard
Mais d'imiter Malherbe en ses rimes pompeuses
A qui l'on a donné le charmant nom d'heureuses ;
Vous lui teniez la main et trempiez ses pinceaux
Dans l'onde du Parnasse, en ces déserts nouveaux
Où jeune et bégayant il cherchoit la science ;
Sur lui vous répandiez à longs flots l'éloquence
Et faisiez augurer à vos amis dès lors
Le bruit que quelque jour feroient ses doux accords.
Mais quoi ! ton nourrisson. Muse, n'est plus que cendre,
La Parque malgré toi l'a forcé de descendre
En ces lieux souterrains où ne luit plus le jour.
Vas donc jusqu'aux enfers lui montrer ton amour,
Fais découler sur lui les eaux de tes fontaines,
De leurs doctes liqueurs va soulager ses peines
Et que tous tes rochers répondant à tes pleurs
Se fondent aux accents de tes justes douleurs.
Chanut, le bon Chanut, ton amant et mon maître,
Est mort et pour toujours il vient de disparaître
Des charmantes forêts et des monts gracieux
OÙ sa douceur m'apprit le langage des Dieux.
Par vous, Muses, par vous j'acquis sa connoissance,
El par lui du depuis instruit dans la science.
Et dans l'art d'Apollon, je devins votre amant.
Ce fut lui le premier dont le grand jugement.
Joint à cette bonté qu'il avoit en partage.
M'apprit tous les secrets de votre doux langage.
Quand du Pinde latin me montrant les détours,
Il m'apprenoit en vers à former mes discours.
Et jamais sans ses soins toujours officieux,
Je n'eusse jusqu'à vous osé lever les yeux.
Il me fit le premier, je le répète encore,
Préférer vos attraits aux doux charmes de Flore ;
Il m'inspira ce goût qui forme les bons vers
Et me servant de guide en vos sacrés déserts,
M'apprit à discerner le faux du véritable.
Votre onde dès ce jour me parut délectable.
Je la préférerais au breuvage des dieux,
Leur nectar à ma langue est moins délicieux.
C'est à lui que je dois cette faveur insigne ;
Il m'a donné la voix et les ailes d'un cygne.
Et, devant que je susse encor l'art de parler,
Sur le double sommet on me voyoit voler.
Et dès lors sans travail, sans peine et sans étude,
Je chantois aussi bien que Corneille et Voiture.
Ce sont là les faveurs que j'ai reçu de lui,
Et comment charmerois-je à présent mon ennui,
S'il ne m'avoit montré l'art de pincer la lyre,
Dont les tendres accords soulagent mon martyre.
Mais c'est assez parlé de mes longues douleuis ;
Retournons à Chanut, cause de mes malheurs.
Si je n'avois point [fait] le métier de poète,
Je serois libre encor, aurois ce que souhaite
Et que ne peut avoir un foible prisonnier,
Toujours chargé de fers, ainsi qu un faux saulnier
Que les gardes du sel conduisent aux galères.
Mes geôliers bien plus qu'eux sont cruels et colères,
Mais je crains d'en trop dire étant en leur pouvoir.
Que ne puis-je à l'instant, Chanut, l'aller revoir !
La mort me sembleroit avec toi bien plus douce
Que de gémir sans cesse et d'épuiser la source
Dés larmes que mes yeux répandent jour et nuit
Sans espoir d'alléger le mal qui me poursuit.
La Muse en cet endroit vint nie tirer l'oreille,
De mon profond sommeil en sursaut me réveille.
J'étois si fatigué de rimes et de vers
Que ma plume tomboit de mes doigts entrouverts.
Ainsi je m'assoupis pour prendre un peu d'haleine ;
Quand la sœur d'Apollon par qui s'ouvre ma veine,
De mes yeux abattus écartant les pavots,
En esprit me porta dans les jardins de Vaux,
Où je revis Chanut auprès de son Mécène,
Qui parurent tous deux sensibles à ma peine.
D'abord que j'aperçus leurs ombres ou leurs corps,
Je crus être habitant de l'empire des morts,
Que quelque bon démon touché de ma torture
Suspendoit par ma mort les tourments que j'endure ;
Mais la Muse me dit d'un ton impérieux
D'achever de Chanut l'éloge glorieux.
Il fallut obéir à la nymphe fantasque
Qui tenoit dune main sa marotte et son masque
Et de l'autre une flûte ou quelque autre instrument.
« Est-ce vous, Erato ? » dis-je au même moment.
« Oui, dit-elle, c'est moi qui préside au Théâtre,
C'est moi qu'à l'Opéra tout Paris idolâtre,
C'est moi dont La Fontaine, autre homme que Quinault,
Vient dans son Phaéton de cacher le défaut.
On ne voit plus mes dents, ces dents longues et noires.
Que craignent les humains bien plus que les grimoires
Qu'autrefois je dictois à ce jeune étourdi,
A Boileau, que mes soins ont rendu si hardi
Que du grand Chapelain, de rimante mémoire,
Par deux traits de charbon il obscurcit la gloire.
Le précieux Bouhours n'auroit jamais sans moi
Estimé comme il faut ce poète du Roi.
Quitte là l'élégie et prends-moi la satire :
Si l'une fait pleurer, l'autre à son tour fait rire
Et les ris valent mieux sans doute que les pleurs.
Assez tu t'épuisas à plaindre tes douleurs.
Chanut n'a pas besoin d'une oraison funèbre.
Aux Champs Elysiens, près du cygne de l'Hèbre,
D'Orphée au cistre d'or qui fil mouvoir les bois
Et danser les rochers aux accords de sa voix.
Il respire le frais dans un profond silence ;
Son cœur nest plus sensible aux traits de l'éloquence.
Content de n'être plus au nombre des vivants,
Il voit avec mépris les travaux des savants. »
« Mais quoi ? lui dis-je alors, laisserai-je imparfaite
La pièce dont la Cour parut si satisfaite
Quand j'y faisois figure et que chacun alors
Sans entendre mes vers admiroit mes accords ?
Je disois, tu le sais, ô Muse, sa compagne,
Ce que fit à Lubeck pour calmer l'Allemagne
Ce ministre prudent et chéri de tes sœurs,
Oui m'apprit le premier à goûter les douceurs
Que trouve un jeune esprit à maîtriser la rime.
Aurois-]'e pu sans lui m'acquérir ton estime ?
Ce fut lui dont le Nord pour la première fois
Admira les accents de sa charmante voix,
Quand Christine régnoit et prisoit plus cet homme
Cent fois qu'elle ne fait tous les sages de Rome.
Jamais sur de tels monts de glaces hérissés
Vos doctes nourrissons ne s'étoient vus placés ;
Jamais le pauvre Arcas, qui toujours suit sa mère
Que tua par hasard la flèche sanguinaire
Que décocha ce fils contre l'Ourse des cieux,
Qu'en astre convertit le monarque des dieux
Ces constellations, refuge du pilote,
Que la mer en courroux sur ses ondes ballotte,
Sans la voix de Chanut en ces affreux déserts
N'eussent su ce que c'est que rimes et que vers.
Il força sur ces bords le paresseux Nérée,
Qui dort presque toujours dans la froide contrée,
De rompre les liens dont il est garrotté.
'Vous savez que je dis, Muses, la vérité ;
Depuis cet heureux jour, au pays du Vandale,
Chanut brisa les fers de la mer glaciale,
Et l'endormi Nérée, ami des matelots,
Même durant l'hiver laisse couler ses (lots,
Tant eut d'autorité l'agréable musique
Que Chanutiit ouïr à la Nymphe Baltique.
Il n'appartient qu'à vous, doctes sœurs d'Apollon,
D'achever son éloge en votre dou\ vallon.
De sa bouche de miel célébrez l'éloquence.
De son esprit perçant racontez la prudence,
Dites-nous ce que fit ce ministre éclairé
Pour rendre à ce pays le repos désiré.
Comment de tant de rois, d'électeurs et de princes
11 cimenta l'accord aux gothiques provinces ;
Fut agréable à tous dans la guerre et la paix
Qui règne par ses soins dans le rsordpour jamais.
Nos yeux ne verront plus en nos riches campagnes
De même qu'autrefois sortir de ces montagnes
Ces troupes de soldats, de Scythes, de Gelons,
Qui moissonnoient nos blés et mangeoient nos melons :
La France ne craint plus les ours de la Gothie.
Les rennes des Lapons, les élans de Scythie,
Ces monstres affamés toujours de sang humain
Ne tiennent plus le sort du monde dans leur main.
Depuis le grand Gustave on ne voit plus personne
En ces climats glacés que chérisse Bellone ;
Mars aux pieds de Louis, lorsque sa foudre dort.
Du seul bruit de son nom épouvante le Nord.
Ce petit roitelet caché dans sa montagne
Ne subjuguera plus la Prusse et l'Allemagne ;
Sans Louis il étoit sans ressource perdu.
Celui qui prit Stettin et depuis l'a rendu
Le peut reprendre encor sans l'aide de personne,
Et quand il l'aiira pris qui sera la couronne
Qui le retirera sans mon roi de ses mains.
Tenez-vous en repos, trop belliqueux Germains,
Et vous fiers Suédois, que la maison d'Autriche
Enrichit de ses biens sans en être moins riche,
Souvenez-vous toujours que vos premiers exploits
Bien plus qu'à vos soldats sont dus à nos François.
Si vous nous venez voir la pique dans la main,
Louis fera du moins la moitié du chemin.
Profitez de l'avis que vous donne ma muse,
Et toi, sœur d'Apollon, qui n'admets point d'excuse.
Si j'ai fourni ma tâche au gré de tes désirs.
Laisse-moi désormais plaindre mes déplaisirs.
Ne viens plus me parler d'éloge ou de satire ;
Je suis las de chanter, de veiller ou d'écrire.
Adieu, je vais dormir d un bon somme k présent.
Et vous, fils de Chanut, agréez mon présent ;
S'il n'est digne de lui, qu'au moins il vous contente;
Ce poème a passé de bien loin votre attente.
C'est à vous maintenant, Muses, de le placer
Au temple de Mémoire, et de nous façonner
Mieux que je ne le puis le tableau de sa vie,
Sur qui ne puissent rien la langue ni l'envie.
Un mot que vous direz de ce grand personnage
Peut rendre avec Chanut immortel mon ouvrage.
Et le marbre et l'airain sont bien moins que vos sons,
Dont Chanut le premier me donna des leçons,
Lorsque vous le voulez, immortels et durables,
Et l'éponge du temps, terreur des misérables
Et languissants écrits que vous n'avouez pas.
Respectera le mien, si vous en faites cas.
Je n'ai jamais fait de ma vie un si grand effort d'esprit; mais de quoi n'est pas capable une tête aussi échauffée que la mienne par les maux toujours renaissants de mon éternelle prison. J'ai composé ces 270 vers tels qu'ils sont dans ce volume, et n'en ai point fait d'autre brouillon que celui-ci, qui à la vérité est un peu barbouillé ; mais l'impression raccommodera tout.