‹ MémoiresChapitre 56 sur 65 · Heligen Aa, petite ville voisine de la Baltique · texte numérisé non relu

Heligen Aa, petite ville voisine de la Baltique

5. Pierre Bergier, horloger à Grenoble. Il y avait une paire de pistolets signée de lui parmi les meubles de la couronne. (Jules Guiffrey, Inventaire général des meubles delà couronne sous Louis XIV, t. II, p. 69].

de Grenoble, qui n'a jamais fait une méchante montre. Il le reçut d'aussi grand cœur que si elle eut été couverte de diamants et me [le] dit, en me priant d'accepter un fouet de postillon à la tartare qu'il avoit à la main, et dont le manche étoit d'un bois particulier qui avoit la vertu de faire pisser les chevaux, lorsqu'ils en avoient envie et ne le pouvoient. Ce que j'ai depuis expérimenté plusieurs fois et trouvé très véritable ; un bois mort et sec peut-il avoir tant de vertu ?

Etant sorti du duché de Courlande et ayant renvoyé les carrosses et les officiers du prince, à qui je donnai de ma main (car on prend garde à cela en ces pays du Nord) douze ducats d'or, ce qui leur parut une grosse somme, quoique ce ne soit que vingt-quatre écus de France, je vins coucher à Polangen ', assez bon village dans la Samogitie, situé sur le bord de la mer de Courlande, où se pêche l'ambre jaune, et retient son nom jusqu'à Memel tout le long de la côte. Le jour suivant, j'arrivai d'assez bonne heure à Memel ~, ville de la Prusse ducale, qui appartient à l'électeur de Brandebourg, pour avoir le temps de voir la forteresse qui n'est pas mauvaise et où le gouverneur nous présenta quelques verres de vin d'Espagne par civilité, et nous

1. Polangen, bourg du gouvernement de Courlande, à 3 kilomètres de la frontière de Prusse. C'est le point le plus méridional des possessions russes sur la Baltique et on s'y livre toujours à la préparation de l'ambre gris.

2. Memel, en lithuanien Klaïpeda, ville de la province de la Prusse orientale, chef-lieu de cercle, port commerçant surtout avec la Russie.

fit voir sa place très librement. Depuis Heligaw, qui est de Courlande, jusques à Memel et encore au delà, se trouve l'ambre, comme j'ai dit ; mais le plus estimé est celui d*Heliga\N\ parce qu'il est plus pâle que celui de Memel, qui est trop coloré, c'est-à-dire trop jaune, et n'est pas tant estimé que l'est celui qui tire sur le blanc. Nous achetâmes à Memel force chapelets et autres ouvrages d'ambre, qui y sont assez chers, et l'ouvrier qui nous les vendit me dit, en voyant le flacon dont la duchesse de Courlande m'avoit fait présent, que c'étoit son père qui le lui avoit vendu trois cents marks lupsche, il y avoit bien dix ans ; qu'il ne se trouvoit plus de si grands ni de si beaux morceaux d'ambre, et que, s'il l'avoit à présent, il ne le donneroit pas pour deux cents risdalles ; qu'en Perse un tel flacon qu'Olearius y porta et que son père aussi lui vendit quelques quatre cents marcs, parce qu'il étoit un peu plus grand que celui-ci, fut acheté du roi la valeur de deux mille marcs, et qu'en France mon flacon vaudroit au moins trois cents écus. Je ne sais qui me le prit à mon arrivée, de ma mère ou de M™* de Chavigny, mais je me souviens bien que ce fut l'une ou l'autre de ces dames qui avoient envie de tout ce qu'elles vovoient, et ainsi mon beau flacon s'évanouit. Mais je portai à ma mère une pièce encore bien plus considérable que ce flacon, tant de fois répété, dont M. Fleury K docteur de Sorbonne et confesseur de la reine de Pologne, lui flt présent, croyant me fort

1. François de Fleury, qui fut un des approbateurs de la Fréquente Communion et le confesseur de la reine Marie de Goazague, en Pologne, mourut en 1658.

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obliger, quoique cela m'obligeât à lui en faire un autre à peu près de la même valeur : qui fut un Saint Augustin (leBâle, à longues lignes, quej'avois acheté à Danlzig trois cents livres de notre monnoie, avec quelques autres livres assez bons que j'eus par dessus* ; ainsi le Saint Augiistinme revenoit environ à deux cents livres. Ce que, dis-je, ce bon docteur me pria de porter à M'"" de Bricnne de sa part étoit un oratoire de deux pieds et demi de haut et l'ange à proportion, tout d'ambre jaune, fort artistement élabouré et gravé au burin très délicatement, dans lequel il y avoit une Notre-Dame d'une seule pièce très bien dessinée. L'oratoire se terminoit en pyramide et étoit surmonté d'une croix de la même matière, et je crois qu'il revenoit bien à trois cents livres. Au reste, ce sont les Juifs qui font presque seuls tout le commerce de l'ambre à Memel, sur lequel ils font des gains considérables, parce qu'achetant des pêcheurs de l'ambre à bon marché, ils le font travailler aux ouvriers et le revendent bien cher à ceux qui en ont envie. Quae pallet recutita gente, ai-je dit dans mon Itinéraire, electri mercimonio ditescit.

De Memel nous nous rendîmes avec d'extrêmes difficultés par le lac ou golfe du même nom, qu'on appelle dans le pays le cul-de-sac de Memel, sur la glace, à un village qui est au delà et d'où nous arrivâmes le jour suivant à Koenigsberg ~, comme je

1. Sans doute un exemplaire de la première édition des œuvres de saint Augustin, donnée à Bâle, chez Jean d'Amerbach, de 1489 à 1495, en douze parties in-folio.

2. Kônigsberg, port et place forte sur la Baltique, chef-lieu de la province de la Prusse-Orientale.

dirai tout à l'heure. Le soleil commeiiçoit à être chaud et avoit assez de force pour dégeler la superficie de la glace, quoique non encore assez pour la dissoudre tout à fait. De sorte que lorsque nous nous vîmes sur le bord de cette grande anse, qui a bien douze lieues de France, quoiqu'on n'en compte que cinq de ce pays-là, nous n'aperçûmes de tout côté qu'une fort grande étendue d'eau, ce qui d'abord nous fit peur. Mais étant entrés dans le logis de la poste pour y prendre des chevaux frais, le maître nous dit que, si nous voulions passer, il n'y avoit point de temps à perdre, ou qu'il falloit nous résoudre de retourner à Memel et là attendre la fin du dégel, qui, selon les apparences, dureroit bien six semaines ; que si toutefois nous voulions passer absolument, il nous serviroit de guide, si nous le payions grassement. Il nous demanda dix risdalles, moyennant quoi il nous promit ou de périr avec nous ou de nous conduire à bon port de l'autre côté du cul-de-sac. 11 voulut avoir sa somme par avance, afin que si nous nous noyions, elle ne fut pas perdue pour sa femme à qui il la laissa. Toutes ces précautions ne me plaisoient pas ; mais il n'y avoit plus à marchander : ou il falloit passer sans perdre de temps en discours inutiles, ou il falloit se résoudre à rebrousser sur nos pas, et, qui pis est, se préparer à une quarantaine de six semaines. M. Blondel n'en étoit guère d'avis ; mais le maître de poste nous parla si assurément et s'off'rit de marcher devant nous trente pas au moins, afin que s'il enfoneoit, nous puissions rebrousser ou prendre un autre tour. Pour cela il mit deux chevaux à son traîneau, où le pre-

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mier elieval étoit attelé avec un Irait de corde fort long, et il avoit une serpe à sa ceinture pour couper cette corde, en cas qu'il tombât dans quelque fosse. Et tous nous fîmes la même chose, et nous fournîmes de serpes à son exemple : et tle plus lui promimes que si quelqu'un de ses chevaux se noyoit nous le lui paierions. Cela fait, nous commençâmes à marcher fort vile, tous à la file, sur une même ligne, et à distances égales, environ de vingt pas chacune, de sorte que cela faisoit une fort longue file de chevaux et traîneaux. Les planches ne furent pas oubliées, et nous étant recommandés à Dieu, à la sainte Vierge et à nos bons anges, nous continuâmes notre route sans accident deux bonnes lieues, et la glace nous sembloit très ferme sous les pieds des chevaux qui n'avoient de 1 eau que jusqu'au dessus du pied, environ la première jointure, quand tout à coup le cheval d'avant de notre guide en eut jusques au ventre et puis se mit tout à fait à la nage. Notre postillon ne s'effraya point pour cela, et ayant sondé avec sa perche qu'il avoit à la main, nous dit de prendre plus sur la gauche et y monta son traîneau fort habilement sans le laisser flotter, mais l'y portant lui-même à force de bras ; après quoi il tira son cheval à lui par la queue et fit si bien qu'il ne fut point perdu. Ce fut le seul danger que nous courûmes. Enfin, après avoir longtemps pataugé sur cette glace ainsi à demi fondue, nous prîmes terre à un méchant village où nous laissâmes nos traîneaux qui ne pouvoient plus servir. Le maître de la poste qui nous avoit conduits dit que si nous voulions lui en donner un pour sa peine, il achèteroit les autres ajuste prix.

Je lui donnai mon traîneau de fort bon cœur, quoiqu'il m'eût coûté à Stockholm cinq risdalles des Moscovites, les autres à proportion. Le maître de la nouvelle poste vint sur son marché : il nous en offrit plus que lui et qu'il prendroit nos traîneaux en payement pour nous conduire jusqu'à Roenigsberg. Enfin, ils s'accordèrent et nous les vendîmes assez bien. Il fallut nous reposer après cette longue traite ; mais notre guide repartit à l'heure même, et depuis nous n'en eûmes point de nouvelles qu'à Danlzick, où justement il arriva en même temps que nous, à cheval, apportant un paquet de conséquence du roi de Suède pour celui de Pologne, qu'il avoit ordre du gouverneur de Memel de rendre en main propre, de sorte qu'il alloit à Varsovie. Cela nous vint bien à point, et nous le chargeâmes de nous y retenir la meilleure hôtellerie, ce qu'il fit ; et lui promîmes de le récompenser s'il y étoit encore quand nous y arriverions, mais à son retour nous le rencontrâmes près de Kulm ^ où il nous dit qu'il avoit retenu l'hôtellerie de la Poste où nous serions fort bien : ce que nous trouvâmes véritable, et lui donnâmes deux risdalles pour sa peine, dont il nous remercia très fort. Nous séjournâmes dans cette chaumine tout le lendemain, parce que c'étoit le saint jour de Pâques et que nous ne pûmes ce jour-là trouver de voitures ni pour or ni pour argent. Enfin, le lundi, nous en partîmes sur un grand chariot qui avoit bien trois toises de long et où nous mîmes

1. Kulm, en polonais Chelmno, ville de la province de la Prusse orientale, sur la rive droite de la Vistule.

nos personnes et tout notre bai^uge. Il étoit monté sur des roues fort hautes, fortes et faites exprès, et il y avoit devant douze bons chevaux attelés trois à trois de front, et deux postillons, l'un sur le dernier à main gauche, (jui faisoit le douzième, et l'autre sur le sixième à main droite. Jamais de ma vie je ne vis une telle machine, mais sans cela nous n'aurions pu jamais passer, ni arriver; à Rœnigsberg avant le grand dégel. Enfin, le lundi de Pâques, comme j'ai dit, nous y entrâmes sur les dix heures du matin, comme on ouvroit les portes à la fin du second prêche, et le lendemain nous y fîmes nos Pâques dans la chapelle des Pères Jésuites qui ont là un hospice '. La ville est très belle et le château assez bien bâti pour du gothique. De là nous vînmes à Brauwensberg ', première ville de la Prusse royale, dans le district de Warmie. J'oubliois de dire que Kœnigsberg est la capitale de la Prusse ducale et appartient à l'électeur de Brandebourg, le plus grand terrien d'Allemagne, puisqu'il peut venir toujours sur ses terres de Clèves à Memel. Mais les Suédois lui ont pris presque toute la Poméranie, qui étoit le plus beau pays de ses états. Il la leur avoit reprise fort bravement dans la dernière guerre contre la France dont la Suède avoit pris le parti ; mais Louis le Grand l'obligea de la restituer à la Suède, dont je crois que Sa Majesté n'est pas à se repentir, voyant une si signalée obligation si mal reconnue, comme je crois l'avoir déjà dit.

L . Les Jésuites y avaient, en effet, une mission au xvn* siècle . 2. Braunsberg, ville de la province de Prusse orientale, à 60 kilomètres au sud-ouest de Kônigsberg.

De Brauwensberg, nous nous rendîmes à Elbing \ très bonne ville, recommandable pour son port et pour être de la confédération des villes hanséatiques, à cause de son port qui est sûr et bon. Et enfin, le 3 d'avril, nous arrivâmes heureusement à Dantzick -, après deux mois, jour pour jour, de marche continuelle, par la plus rude saison de l'année et par les plus affreux chemins où personne avant nous (si l'on en excepte les naturels du pays) ait passé. Dantzick est une des plus fameuses villes du Nord pour son grand commerce des blés de Pologne, dont elle fournit la Hollande, l'Allemagne et même quelquefois la France, sans compter la Suède et le Danemark, qui tirent de Dantzick presque toute leur subsistance. Elle est impériale, c'est-àdire ville libre et de la ligue Hanséatique. Son port est le meilleur et le plus célèbre de la mer Baltique : c'est là que la Vistule, qui prend sa source non loin des frontières de Moscovic, après avoir traversé toute la Pologne, va se décharger dans cette mer, à une lieue de cette riche et belle ville. On peut juger de la joie que nous eûmes de nous y voir, tous en bonne santé, et d'y trouver des lettres de mon père, de ma mère et de tous mes amis de France et de Hollande, lesquelles nous y attendoient depuis longtemps. Le sieur Bilderbeck ', résident de France, me

1. Elbing, ville de la province de Prusse orientale, sur le fleuve Elbing, à 54 kilomètres au sud-est de Dantzig.

2. Dantzig, ville de Prusse, forteresse de premier rang et porl de mer de premier ordre, sur la Vistule, à 7 kilomètres de son embouchure dans le golle de Dantzig.

.S. Bilderbeck fut surtout résident de Hollande à (lologne et pensionné de la cour de France. Mais il est fort possible qu'il

vint rendre visite et m'apporta mes paquets d'abord qu'il sut mon arrivée, et je fus lui rendre la visite le jour même. Le lendemain, j'allai entendre la messe dans l'église que les Pères Jésuites ont dans un des faubourgs de la ville', et je voulois aller faire un tour à la Chartreuse, qui est à quatre lieues de là ; mais M. Blondel, qui se souvenoit toujours que j'avois voulu me rendre chartreux à Mayence, ne le voulut pas absolument, craignant que dans cette Chartreuse, qu'on m'a dit être fort agréable, la même envie me reprît et que j'y demeurasse malgré lui. Il fallut donc s'en passer et penser à nous préparer pour le voyage de Pologne où j'étois attendu avec impatience. Je ne dois pas oublier que le docte Hévélius -, patrice de Dantzick, et l'un des plus célèbres astronomes de notre siècle, me fit la faveur de me donner ses beaux livres, dont il a pris lui-même la peine de dessiner et de graver les planches, tant de la lune que du soleil et des principales étoiles, sur le naturel, ce qu'il est bon d'expliquer en deux mots pour satisfaire la curiosité de ceux qui ne l'ont pas vu, comme moi, tirer le portrait de la lune. Il a fait élever sur le haut de sa

ait été résident de France à Dantzig, à l'époque du passage de Brienne, ayant été chargé de nombreuses autres fonctions diplomatiques.

1. Le collège que les Jésuites possédaient à Dantzig, y fut fondé peu après 1585.

2. Jean Hovel ou Hôveike, en latin Hevelius, célèbre astronome allemand, né à Dantzig, le 28 janvier 1611, mort le 28 janvier 1687. C'est lui qui dressa les premières cartes sélénographiques, puis il s'occupa des comètes et travailla à un catalogue des étoiles fixes.

maison, qui est très bien entendue et tout à fait propre, un cabinet à pans, octogone, si j'ai bonne mémoire, qui est ouvert à toutes les faces, et les fenêtres se ferment exactement avec de grands volets de bois, qui ne laissent entrer dans ce lieu que le jour qu'il faut à celui qui dessine pour voir ce qu'il fait. Son grand télescope, de 18 ou de 24 pieds de long, passe au travers du volet de bois exposé à la lune, si l'on veut, qui, traversant les verres du télescope, vient se peindre sur le papier qui est tendu contre un chevalet. Ce papier est huilé, et celui qui dessine est de l'autre côté du chevalet, en sorte qu'il trace trait pour trait les ombres que la réfraction de l'astre qu'il veut imiter trace sur son papier. Voilà toute la finesse, et c'est ainsi que le savant et ingénieux Hévélius a trouvé le moyen de nous [donner] dans sa sélénographie les portraits au naturel du soleil, de la lune et des étoiles. Ce seroit ici le lieu de mettre toutes les copies des lettres que je reçus de France, de Hollande et de Suède ; mais comme cela interromproit trop longtemps la suite de mon histoire du Nord, et que d'ailleurs ce livre est déjà assez long, je ferai mieux de les rejeter à la fin de la lettre au Père Lubin, qui est la réfutation de l'histoire fabuleuse du sieur Sclieffer, où je suis si fort maltraité, et la continuation de ce que l'on vient de lire dans ce VIP livre.

Supplément du livre vii^, contenant une relation véritable DE la LaPONIE ', OPPOSÉE A l'hISTOIRE FABULEUSE DE

Jean Scheffer.

1. L'abbé Goujet, qui a connu les papiers de Brienne, fait une mention particulière de cette Relation. On lit en effet dans le Supplément au grand Dictionnaire Instorique, généalogique^ géographique, etc. de M. Louis Moréri, Paris, 1735, in-folio, t. II, p. 292, au mot Scheffer, la remarque suivante qui a été incorporée subséquemment dans le Dictionnaire : « Scheffer a fait encore en latin une histoire de la Laponie sous ce titre : Laponia, seu gentis regionisque Laponoruni descriptio accuvrata , cum figuris, à Francfort en 1673, in-4°. Elle a été traduite en françois par le père Lubin, dont la traduction a paru en 1678, in-4°, à Paris. Scheffer attaqua dans cet ouvrage quelques endroits de la relation latine des voyages faits en 1652 et les années suivantes par Henri-Louis de Loménie, comte de Brienne, qui a été secrétaire d'Etat, et qui passe pour l'auteur même de cette relation, mais que l'on prétend venir de la plume de Benjamin Priolo. M. de Lionne, avec qui M. de Loménie avoit traité malgré lui de sa charge de secrétaire d'Etat, fut le premier qui lui parla de cette critique de Scheffer, et M. de Loménie fît entendre à M. de Lionne, avec qui il n'étoit pas en trop bonne intelligence, qu'il le soupçonnoit lui-même d'avoir engagé ou fait solliciter Scheffer à cette critique. Sur ce soupçon bien ou mal fondé, M. de Loménie attaqua vivement l'ouvrage de Scheffer dans un écrit qui a pour titre : Relation véritable de la Laponie opposée à l'histoire fabuleuse de Jean Scheffer. Mais cette nouvelle relation que nous avons vue manuscrite de la main même de M. de Brienne, n'a jamais été imprimée. »

Lettre de fauteur de ces Mémoires au R. P. Augustin Lubin, religieux augustin de la réforme de Bourges, géographe ordinaire du Roi, ou examen de Vhistoire de la Laponie traduite du latin de M. Scheffer, par le P. A. L., géographe de Sa Majesté, imprimée à Paris in-quarto, en 1618, avec figures, chez la veuve Olivier de Varennes , au Palais, dans la salle Royale, au Vase d'or, avec privilège du Roi, signé d'Alancé.

Mon Révérend Père,

Je ne sais si je me dois plaindre de vous, ou si je m'en dois louer. Vous venez de publier la version d'une nouvelle histoire de la Laponie qui ne m'est guère avantageuse, puisque l'auteur (qui ne m'est pas inconnu) m'y fait passer en plus d'un endroit, non seulement pour un ignorant, ce qui est peu de chose, mais pour un menteur, ce qui n'est pas fort honorable, ni pour lui ni pour vous, mon Père, puisqu'ayant toujours fait profession d'être de mes amis, et votre maison du faubourg Saint-Germain m'ayant quelque obligation en mon particulier, mais principalement à feu M. le comte de Brienne, ministre et secrétaire d'Etat, mon père, l'un de vos principaux bienfaiteurs, il semble que la reconnoissance exigeoit de vous un traitement un peu plus civil. Cependant, mon Révérend Père, je ne vous en ferai point de reproches, et tout mon ressentiment éclatera contre M. Scheffer, qui se repentira peut-être, si vous lui envoyez une copie de cette lettre, comme je vous en prie, d'avoir si mal traité une personne qui ne l'a jamais offensé en sa vie, qui l'a visité le premier dans son cabinet de Stockholm, attiré par la réputation bien ou mal fondée que cet écrivain s'étoit acquise dans la république des lettres, dont il avoit reçu mille protestations d'estime et d'amitié, qui n'avoit pas cru indigne de lui de recevoir de ma main une histoire

des affaires de France si élégamment écrite en latin par M. le président de Thou, à qui depuis que je fus en charge j'ai procuré plus d'une fois les libéralités du Roi ^, qui sans moi n'auroit jamais eu la connoissance de M. de Lionne, mon successeur, enfin, dis-je, d'avoir de gaieté de cœur offensé une personne de ma qualité, de ma profession et de mon rang dans le monde et dans l'Eglise, qui est le seul François que sa curiosité ait poussé d'aller voir les Lapons dans leurs affreuses solitudes.

Cela seul me devoit rendre plus croyable que les auteurs sur la foi desquels paile le bon M. Scheffer, ou au moins lui faire excuser les expressions latines de mon Itinéraire, où je puis ne m'èlre pas assez clairement expliqué. Mais, mon Père, comme il ne suffit pas de dire ces choses en l'air, et qu'on n'est pas obligé de me croire sur ma parole, je me trouve dans la fâcheuse nécessité de me justifier devant le public des accusations publiques et bien moulées que l'auteur a faites assez mal à propos, ne lui en déplaise, et à vous aussi, mon bon Père, contre mon manque de lumière et de bonne foi ; jusqu'à dire, comme il fait à la page 187 : « Et celui-là a trompé le comte de Brienne, qui lui a fait accroire que les femmes des Lapons, outre ces vêtements de peaux, avoient encore par dessous des chemises, qui à la vérité n'étoient pas de lin, mais de nerfs (ï cuiimaux desséchés, dont elles faisoient par une adresse toute particulière, du fil et ensuite de la toile ; car tout cela est très faux. » Si cela ne s'appelle pas un démenti en forme, j'avoue que je ne m'y connois pas. Mais comme je

1. Le 15 février 1663, Chapelain demandait à Heinsius : « Quel homme est-ce que Schefferus ? Quels sont ses talents ? Est-il de la première classe ? » [Lettres, éd. Tamizev de Larroque, t. II, p. 293). Cinq ans plus lard, le 13 mars 1668, Chapelain proposait Scheffer à Colbert pour l'inscrire sur la liste des pensionnaires du Roi (Ibid., p. 557). Mais la requête ne fut jamais agréée.

suis tout accoutumé aux injures, je ne suis guère touché de celle qu'un Suédois me dit de quatre cents lieues de loin, et, si les reproches qu'il me fait étoient véritables, je ne me serois pas mis en peine de lui répondre, et j'aurois passé condamnation sans me plaindre de ses paroles, quelque dures et quelque inciviles qu'elles eussent été.

Mais, mon Révérend Père, il n'en est pas ainsi : j'ai dit la vérité telle que je l'ai vue de mes propres yeux, et M. SchefFer, que vous voulez faire passer dans votre préface « pour un homme sincère et d'une grande érudition», la déguise, cette aimée vérité, presque partout. «Il rapporte, dites-vous, fidèlement ce que les bons auteurs tant latins que suédois ont écrit des Lapons. Il n'a rien avancé (si l'on vous en croit) que de véritable : rien, sans en avoir de bonnes preuves dans les mains. » Papiers authentiques, robes, ustensiles des Lapons, dont son cabinet est rempli. On lui a communiqué d'excellents mémoires. Il a fouillé dans les archives du royaume de Suède (que ne disiez-vous des affreux déserts, des registres non écrits des ignorants Lapons) et a tiré des actes publics et authentiques tout ce qui pouvoit servir à son sujet. « Il a eu plusieurs conférences avec des Lapons (dont il ignore la langue, deviezvous ajouter). Il s'est entretenu non seulement avec leurs prêtres, qui sont leurs directeurs spirituels (plaisante version, l'on diroit que les Lapons sont aussi intérieurs que sainte Thérèse et Grégoire Lopez *) mais aussi avec leurs préfets ou intendants qui étoient préposés pour les gouverner. Enfin, il a pris la peine de visiter les cabinets des curieux, de dessiner lui-même les figures, et de faire un amas de tout ce qu'il a pu trouver de rare, afin de représenter toutes choses exactement et d'en écrire avec plus de

1. Grégoire Lopez (4 juillet 1542-20 juillet 159G , lapôtre de la Nouvelle-Espagne, auteur de plusieurs ouvrages ascétiques, dont une explication de lApocalypse.

certitude. Par la peine qu'il a prise on peut voir qu'il a parlé des Lapons tout autrement que ceux qui nous en ont donné des relations, qui approchent plus de la Fable que de l'Histoire, parce qu'ils ont eu de (aux mémoires, ou qu'ils ont ajouté loi au rapport de quelques voyageurs mal informés ou trop crédules. » Voilà qui est magnifique et pompeux en apparence. C'est dommage, mon Révérend Père, que l'histoire de J. Schefi'er ne réponde pas à la grandeur de vos promesses, comme je le ferai voir dans la suite de cet écrit.

Vous ajoutez à ces éclatantes paroles, avec votre enflure ordinaire : « On ne verra point dans cette histoire des armées rangées en bataille, des sièges de villes, ni cette fine politique dont toutes les autres sont remplies : la faim, le froid, la solitude et la guerre contre les bêtes sauvages sont les ennemis qui exercent la force et l'adresse de ces peuples, iSéanmoins, parmi la barbarie de cette nation et au milieu des ténèbres qui régnent dans la Laponie, on ne laisse pas d'entrevoir quelques traits admirables d'humanité et plusieurs rayons brillants de lumière. On apprendra des choses rares ; enfin, on verra, dans cette histoire, des singularités si extraordinaires qu'il sera difficile de ne pas s'imaginer que M. Scheffer ne nous ait plutôt donné une description d'un nouveau monde qu'une relation d'une partie de notre continent. » Jamais, mon Révérend Père, vous n'avez mieux dit. La vérité vous est échappée pour le coup sans que vous y ayez pris garde ; et l'histoire de la Laponie de M. Scheffer, cette histoire si véritable, si authentique, est pour moi, qui fus sur les lieux (ce que peut-être il n'a pas fait), l'histoire d'un monde nouveau, d'une terre tout à lait inconnue, d'un peuple qui ne fut jamais que dans l'imagination du bon M. Scheffer, enfin d'une nation fabuleuse qui n'a de réalité que dans votre traduction, que je veux croire, pour l'amour de vous, être fidèle, quoiqu'elle n'ait mis en notre langue qu'un roman

aussi peu vraisemblable que les contes de l'Arioste et les visions de Quevedo. J'y pourrois ajouter les aventures de Don Quixotte et de Sancho Panse, que votre oncle Oudin l, ou votre bon frère, a traduit d'espagnol en François de même que vous venez de traduire du latin aussi en Irançois le roman de J. SchefFer.

Si je ne prouve ce que je dis, je suis imposteur ; mais je n'aurai pas grand'peine à le faire. Vous froncez le sourcil, mon Père, à ces mots ; attendez à vous mettre en colère que vous soyez à la fin de cette lettre. Je vous demande quartier jusque là. Le terme n'est pas bien loin, puisque je suis résolu de ne parler précisément que des choses qui sont à ma défense, et ce [sont] celles où je suis très assuré que votre garant, le grand, l'incomparable Scheffer, s'est trompé très lourdement. Je viens de faire en deux lignes le partage de cette réplique, dont la première partie contiendra mes réponses aux fausses accusations dont m'a chargé l'auteur que vous avez traduit ; et la seconde ne sera remplie que de ses bévues et de ses mensonges, qui sont assurément un peu plus considérables que les miens. Venons au fait.

1. César Oudin, secrétaire interprète du roi pour les langues étrangères, fut, en effet, le premier traducteur français du Don Quichotte. Sa traduction parut pour la première fois en 1616, in-8°, et ne comprend que la première partie. J'ignore quel lien de parenté pouvait l'unir au P. Lubin, comme Brienne le prétend ici.

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