DERNIÈRE MÉTAMORPHOSE DE BONAPARTE
Bonaparte, aux pieds du trône que lui a préparé le sénatus organique du 16 thermidor an 1 0 , n'a plus qu'un pas à franchir. S'il n'écoutait que l'audace de ceux qui l'y portent, son front serait déjà ceint du diadème, mais il est effrayé en sondant l'abîme sur le bord duquel il va s'éiever. Le nouveau César craint que la France n'ait aussi ses ides de mars. Fidèle à la marche qu'il a suivie jusqu'alors, c'est par un chemin couvert qu'il veut arriver au rang suprême. Prêt à saisir la couronne, il voudrait qu'on pût croire qu'il la reçoit , qu'il ne fait qu'accéder aux vœux de celui de qui tout émane!... Il lui faut du moins un prétexte pour colorer aux yeux du peuple ce dernier acte d'usurpation, et tous les prétextes semblent avoir été épuisés pour l'amener au point de n'avoir plus à désirer que le titre du suprême pouvoir, dont chaque phase de son consulat l'a graduellement rapproché.
Quel est le motif dont on osera se prévaloir ?
Nos neveux seront bien surpris d'apprendre
un jour que c'est dans le cloaque de la basse et ignoble diplomatie anglaise qu'on a su le trouver.
Le i tr germinal an 12, le grand-juge Régnier, ministre de la police à cette époque , informe le premier consul qu'il existe à Munich un Anglais, revêtu d'un caractère diplomatique, qui , à la faveur de ce caractère et du voisinage , entretient de sourdes et criminelles menées au sein de la république ; qui embauche des agents de corruption et de révolte , dirige et soudoie en France des hommes chargés par lui de préparer le renversement du gouvernement.
Le grand -juge ajoute et prouve que l'assassinat même est un moyen que ne dédaigne pas l'infâme diplomatie du ministre Drake !... // importe fort peu, lisait-on dans l'une des instructions données à ses agents, par qui l'animal soit terrassé, il suffit que vous soyez tous prêts à joindre la chasse /...
Le 2 germinal, Ronaparte envoie ce rapport au sénat.
Quatre jours après, le sénat se r«end en corps auprès du premier consul, et le remercie de la communication des pièces originales et authentiques relatives aux trames atroces ourdies contre l'état
et contre lui? à l'abri d'un caractère diplomatique, par l'envoyé du roi d' Angleterre près de la cour de Munich.
De tous les faits qui résultent des pièces jointes au rapport du grand-juge , le sénat conclut que i établissement d'un grand tribunal national manquait aux institutions nouvelles ; « et ce jury national ne suffit pas, dit-il au premier consul, » pour assurer en même temps et votre vie et » votre ouvrage, si vous n'y joignez pas des institutions tellement combinées, que leur système »vous survive... Vous fondez une ère nouvelle , » mais vous devez l'éterniser; l'éciat n'est rien sans »la durée.
«Nous ne saurions douter que cette grande »idée ne vous ait occupé; car votre génie créateur embrasse tout et n'oublie rien!... Mais » ne différez point. Vous êtes pressé par le temps, »par les événements, par les conspirateurs, par » les ambitieux ; vous l'êtes , dans un autre sens , » par une inquiétude qui agite tous les Français. » Vous pouvez enchaîner le temps , maîtriser les «événements, mettre un frein aux conspirateurs, » désarmer les ambitieux, tranquilliser la France «entière, en lui donnant des institutions qui ci » mentent votre édifice, et prolongent pour les en- »fants ce que vous fîtes pour les pères...
i68 MÉMOIRES
«Après vous avoir exprimé confidentiellement » ce vœu national , le sénat vous répète , en son *>nom et au nom du peuple français, que, dans à toutes les circonstances, et aujourd'hui plus »que jamais, le sénat et le peuple ne font qu'un »avec vous!... »
Rien de plus clair que ce vœu , prétendu na° tional, confidentiellement exprimé par cette adresse. Bonaparte l'entend bien, mais la réserve qu'il aperçoit, lors même qu'on le presse de monter sur le trône , ne lui convient pas.
'Sénateurs, répond - il îe 5 floréal, votre «adresse du 6 germinal dernier n'a pas cessé » d'être présente à ma pensée. Elle a été l'objet » de mes méditations les plus constantes... J'ai «senti de plus en plus que, dans cette circon- »stance aussi nouvelle qu'importante, les con- » seils de votre sagesse et de votre expérience «m'étaient nécessaires pour fixer mes idées... «Je vous invite donc à me faire connaître votre » pensée tout entière !... »
S'il ne s'agissait du sort d'une nation libre, qui ne sourirait de pitié, en voyant le sénat et le premier consul, qui s'entendent très bien réciproquement, se presser mutuellement de s'expliquer avec plus de franchise ? Le langage de Bonaparte pourrait se traduire ainsi ;
Vous savez ce que je veux , et moi je n'ignore point ce que vous désirez!... Vous êtes ennuyés d'être des républicains sans république; et moi, d'être investi d'un pouvoir sans bornes, sans être revêtu d'un titre éclatant qui l'annonce !... Il faut que cela finisse!... Nous avons assez longtemps joué la comédie. Le règne des illusions doit avoir un terme: il est temps que la France connaisse enfin celui qui doit le remplacer; et auquel nos institutions diverses doivent l'avoir suffisamment préparée !...
Bonaparte termine ainsi sa réponse:
«Je désire que, le 14 juillet de cette année, » nous puissions dire au peuple français, qui a sa- » crifié un million de braves pour la défense de » ses droits :
» Il y a quinze ans , par un mouvement spon- » tané , vous courûtes aux armes , vous conquîtes » la liberté , l'égalité et la gloire. Aujourd'hui , ces » premiers biens des nations, assurés sans retour, » sont à l'abri de toutes les tempêtes; ils sont con- » serves à vous et à vos enfants. Des institutions » conçues et commencées au sein des orales de » la guerre intérieure et extérieure , développées » avec constance , viennent se terminer au bruit » des attentats et des complots de nos plus mor- » tels ennemis, par l'adoption de tout ce que l'ex-
» périence des siècles et des peuples a démontré » propre à garantir les droits que la nation a ju- » gés nécessaires à sa dignité, à sa liberté et à son » bonheur...
» Bonaparte , premier consul. »
Par cette réponse du premier consul , voilà le sénat forcé dans ses derniers retranchements ; mais, tandis qu'il délibère sur la manière dont il énoncera sa pensée tout entière , une explosion subite la prévient.
Le 1 o floréal an 1 2 , le tribun Curée monte à la tribune, demande que Napoléon Bonaparte soit proclamé empereur des Français , et que l'hérédité soit attachée à ce titre suprême!...
Cette scène était arrangée d'avance. Tous les rôles étaient distribués. Les grands acteurs s'élancent dans l'arène ouverte par Curée , et , se faisant une cuirasse de leur costume de tribun , se déclarent, à la face d'un public étonné, les champions du trône qu'on propose d'élever à Bonaparte.
C'est à qui fera éclater plus de zèle et de talent pour se placer les premiers sous les regards de la puissance colossale qui allait s'établir!... C'était à qui déploierait plus de ressources oratoires pour justifier une initiative qui naturel-
lement ne devait pas sortir d'une tribune destinée à la défense des droits du peuple. Mais , suivant le vœu du rapporteur du sénatus organique, du 1 6 thermidor an 10, non seulement la place publique avait été fermée sans retour aux Gracques, on avait encore eu grand soin d'éliminer du tribunal, où devaient naturellement se trouver des citoyens voués à la défense de la cause nationale, ceux qu'on croyait incapables de l'abandonner.
Dans ce tribunat ainsi mutilé, cette cause sacrée trouve cependant encore un défenseur digne d'elle. Carnot se lève, et, seul, il ose combattre la proposition de Curée ! C'est le dernier accent républicain qui se fait entendre ! ! !
La proposition étant adoptée le 1 3 floréal , il fut arrêté, dans la même séance, que le vœu qui venait d'être proclamé serait souscrit par tous les membres du tribunat; formalité inusitée et tout-à-fait inconvenante, dans laquelle Bonaparte lui-même ne put entrevoir qu'un désir de courtisans empressés.
Ce vœu, ainsi revêtu de la signature des tribuns qui l'avaient émis, fut présenté le 1 4 au sénat.
Le même jour, le sénat répond au message par lequel le premier consul l'avait invité à lui faire connaître sa pensée tout entière, « qu'il a
«réuni et comparé avec soin les résultats des » méditations de ses membres, les fruits de leur ^expérience, les effets du zèle qui les anime »pour la prospérité du peuple, dont ils sont » chargés de conserver les droits.
» Qu'il a rappelé le passé, examiné le présent, » porté ses regards sur l'avenir.
«Les Français, continue le sénat, ont conquis »la liberté; ils veulent leur conquête; ils veu- » lent le repos après la victoire.
» Ce repos glorieux , ils le devront au gouver- » nement héréditaire d'un seul , qui , élevé au- » dessus de tous , investi d'une grande puis- » sance , environné d'éclat , de gloire et de ma- «jesté, défende la liberté publique, maintienne «l'égalité, et baissera ses faisceaux devant l'ex- » pression de la volonté souveraine du peuple » qui l'aura proclamé. »
En déclarant que ce gouvernement héréditaire ne pouvait être confié qu'à Napoléon Bonaparte et à sa famille * le sénat crut devoir, nous apprendil, « développer dans un mémoire joint à son «message les dispositions qui lui paraissaient les «plus propres à donner à nos constitutions la «force nécessaire pour garantir à la nation ses «droits les plus chers, en assurant l'indépen- «dance des grandes autorités, le vote libre et
» éclairé de l'impôt, la sûreté des propriétés, la «liberté individuelle, celle de la presse, celle «des élections, la responsabilité des ministres, » et l'inviolabilité des lois constitutionnelles. »
A qui le sénat persuadera-t-il qu'il pouvait se flatter d'assurer à la nation française cette garantie, en proclamant Bonaparte empereur des Français? Le régime consulaire lui permettait-il cet espoir? Gomment croire que le consul, qui avait successivement dépouillé la nation de ses droits les plus chers , une fois parvenu à l'empire, serait assez généreux pour les lui rendre et l'y maintenir?
Mais, après avoir conduit Bonaparte au but qu'il se proposait, l'intérêt des hommes du 18 brumaire était de prolonger le plus long-temps possible l'illusion dont ils avaient enivré le peuple français : il entrait dans leur rôle d'offrir un avenir brillant, pour se faire pardonner le passé.
Enfin le voile sous lequel ils ont si discrètement manœuvré se déchire. Ils conviennent, que dis-jeî ils se vantent, à l'envi, qu'ils nous ont promenés de constitutions en constitutions pour nous faire arriver, au travers de tant de décombres, au pied du trône qu'ils réservaient à l'usurpateur ! Il faut bien alors qu'ils nous
i74 MÉMOIRES
présentent l'élévation de Bonaparte à l'empire comme le complément de la révolution , le résultat le plus grand, le plus heureux que la France en pût espérer!...
Voyez ces architectes qui bâtissent sur la voie publique! un frêle entourage de planches frappe d'abord seul vos regards ; derrière lui travaillent de nombreux ouvriers dont il masque l'ouvrage: ce n'est qu'après que leur hardi échafaudage aura disparu que l'œil surpris découvrira le magnifique palais qui doit loger, à l'égal d'un prince, l'ambitieux parvenu pour lequel on le construit
C'est ainsi, c'est avec toutes ces précautions, c'est en dissimulant toutes leurs manœuvres , que les entrepreneurs employés par Bonaparte ont travaillé au grand édifice qui doit frapper plus encore de surprise que d'admiration les Français étonnés de sa hardiesse. Mais les bons et honnêtes architectes qui vouent à la postérité leurs immortels travaux ne bâtissent que sur des fondements solides ; on ne les voit point surtout prévenir le ravage des siècles, et porter euxmêmes une main destructive sur leurs propres ouvrages: quelques reproches que la plus juste critique puisse leur adresser, ils laissent au temps à fixer la durée des monuments dont leur génie
a jeté le plan!... Les Vandales du 19 brumaire n'attendront pas le jugement de ce grand régulateur, pour faire disparaître celui qu'ils vont s'empresser d'exposer aux regards d'un peuple trop facile à éblouir!...
N'anticipons point sur des événements que Bonaparte n'aura garde de prévoir lorsqu'on va lui dire « que le gouvernement impérial doit être » inébranlable; que la république, cimentée par » le pacte social qui liera à jamais les droits de »la nation à la puissance du prince, immuable «comme son vaste territoire, verrait s'élever en » vain autour d'elle les tempêtes politiques ; que , »pour l'ébranler, il faudrait ébranler le monde; » que la postérité , en rappelant les prodiges enfantés par le génie de Napoléon, verra toujours » debout cet immense monument de tout ce que » lui devra la patrie! ! ! x »
Le projet du sénatus-consulte organique, qui décerne la couronne impériale à Napoléon Bonaparte et à sa famille, adressé au sénat le 26 floréal an 12, est sanctionné le 28; et le sénat, qui a revêtu ce grand acte de sa sanction, se rend aussitôt en masse, le même jour, à Saint- Cloud, et le présente solennellement au nouvel empereur.
1 Expressions de la réponse du sénat à Bonaparte.
« Sire , dit le second consul président du sé- » nat , le décret que le sénat vient de rendre , »et qu'il s'empresse de présenter à votre ma- »jesté impériale ., n'est que l'expression authenti- » que d'une volonté déjà manifestée par la nation. » (Quand? )« Ce décret qui vous défère un nou- » veau titre , et qui , après vous , en assure l'héré- » dite à votre race, n'ajoute rien à votre gloire »ni à vos droits...
»La dénomination plus imposante qui vous «est décernée n'est qu'un tribut que la nation »paie à sa propre dignité et au besoin qu'elle » sent de vous donner chaque jour des témoignages d'un respect et d'un attachement que » chaque jour voit augmenter.
» Eh ! comment le peuple français pourrait-il » trouver des bornes pour sa reconnaissance , «lorsque vous n'en mettez aucune à vos soins et »à votre sollicitude pour lui !...
«Comment pourrait-il , conservant le souve- » nir des maux qu'il a soufferts lorsqu'il fut livré » à lui - même , penser sans enthousiasme au «bonheur qu'il éprouve depuis que la Provi- »dence lui a inspiré de se jeter dans vos bras *!
»Les armées étaient vaincues! votre majesté a
1 La providence du 18 brumaire.
»paru, elle a rappelé la victoire sous nos dra- » peaux /....»
Vous aussi , Cambacérès, vous , notre ancien ministre , vous osez dire qu'au 1 8 brumaire nos armées étaient vaincues, et qu'il a fallu le retour de Bonaparte pour rappeler la victoire sous nos drapeaux !!! Avez-vous donc oublié ces présentations solennelles de drapeaux auxquelles vous avez eu l'honneur d'assister? Les faits glorieux de ceux qui les ont conquis , et que l'histoire transmettra à nos neveux , sont-ils déjà passés de votre mémoire ? Les Russes , les Autrichiens et les Anglais étaient - ils victorie ix à ces époques mémorables?... Nos armées avaient - elles été battues sur les bords du Rhin , à Zi ich et dans les marais de la Hollande ? SV;m arow , le prince Charles et le duc d'York étaient-ils vainqueurs ? Brune , Lecourbe et Masséna étaient- ils vaincus ?
Second consul de la république napoléonisée , flattez Bonaparte , enivrez d'encens le nouvel empereur que vous venez proclamer sans l'aveu de la nation et au mépris de ses droits ; c'est le rôle dont le sénat vous a chargé : mais , en vous prosternant devant l'idole que vous élevez à l'adoration des peuples , respectez les immortels lauriers qu'ont moissonnés les armées de la