ABOLITION DU TRIBUNAT
Ennemi de toute institution populaire , c'était surtout lorsque Bonaparte paraissait le plus s'occuper du bonheur du peuple et vouloir organiser les moyens de l'assurer à sa manière , qu'il fallait tout appréhender.
« Français, dit-il, en ouvrant la session du » corps législatif le 16 août 1807, vous êtes un m grand et bon peuple II!
» J'ai médité differen tes dispositions pour simpli- » fier et perfectionner nos institutions II! »
Le 19, il supprime le tribunat.
Dès son origine , le tribunat parut une monstruosité à Bonaparte. De toutes les institutions établies par sa constitution de l'an 8, qu'il n'a pas plus respectée que celle de l'an 5 , c'était l'organisation qu'il supportait le plus impatiemment : la discussion publique de ses projets de lois lui était insupportable.
Par son sénatus- consulte organique du 1 6ther-
midor an 10, Bonaparte avait commencé par éliminer cinquante de ceux qui se distinguaient le plus dans le parti de l'opposition. Les cinquante qui étaient restés , instruits , par ce coup qui avait frappé leurs collègues , de celui qui les menaçait eux-mêmes , avaient cherché à s'en garantir , en convertissant en débats purement officieux et clandestins les discussions sérieuses qui jusqu'alors avaient eu lieu à la tribune. Pour prévenir l'éclat d'une lutte qui déplaisait, des communications intimes, nous apprend Bérenger, s'étaient établies entre les tribuns et le conseil d'état ; et des discussions particulières abrégeaient ces trop déplaisantes discussions de tribune, où l'on n'entendit plus que des discours convenus.
La fierté des tribuns s'étant ainsi humanisée , il n'est plus étonnant que de cette portion du tribunat dégénérée soit sortie cette motion fameuse qui ne surprit toute la France que parcequ'on était persuadé que le tribunat , tout mutilé qu'il était , se respectait encore assez pour avoir une opinion à lui ; qu'on ignorait ces dangereuses et secrètes communications avec les membres du conseil d'état chargés de l'endoctriner. On n'avait garde d'imaginer que le tribunat fut livré à toutes les suggestions du pouvoir, et n'é-
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tait plus que l'organe des inspirations qu'il en recevait.
La motion de Curée prouva qu'il y avait quarante-neuf courtisans dans le tribunat , et un seul tribun , sans qu'elle pût le réconcilier tout-à-fait avec le despote qu'elle proposa de couronner. Le sénatus-consulte demandé à grands cris par ces tribuns ne le comprit au rang des autorités maintenues sous leur titre primitif qu'en achevant de le dénaturer à la face de la nation , qu'en le convertissant en trois simples commissions , auxquelles l'entrée du corps législatif ne fut accordée que pour y porter le vœu qu'elles étaient chargées de lui transmettre; il ne leur fut même plus permis de remonter à cette tribune que la demande d'un maître, que le langage le plus servile, que les harangues les plus anti-populaires avaient flétrie !... L'organisation établie le 28 floréal an 1 2 fut une juste conséquence de la conduite des membres du tribunat, qui ne devait plus avoir de tribune , lorsque , dans le fait , il n'existait plus de tribuns ; et le sénatus-consulte du 19 août 1807, qui supprima tout-à-fait ce tribunat ainsi dégénéré, ne fut également qu'une suite naturelle de celui qui l'avait travesti en simples commissions chargées de doubler les grands acteurs du conseil d'état au corps législatif.
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Bérenger et Boulay de la Meurthe , membres du conseil privé et presque toujours chargés de ses grandes opérations , affectèrent , en venant apporter cette décision, l'un au tribunat, l'autre au corps législatif, de parler des grands services qu'avaient rendus jusqu'alors les tribuns, et dont on pouvait maintenant se passer.
L'invitation faite au sénat et au peuple de placer la couronne impériale sur la tête de Napoléon fut traitée d'inspiration sublime et salutaire par Bérenger.
Boulay delà Meurthe, en louant également les membres du tribunat sur leur empressement à se montrer les interprètes aussi éloquents que fidèles du vœu national , crut devoir attaquer l'institution du tribunat en elle-même, et prouver la nécessité de débarrasser la machine politique de ce rouage incommode, qui ne pouvait servir qu'à entraver l'action du gouvernement. « Tels étaient, «suivant lui, les progrès de l'expérience et de la » raisonpublique s qu'on pouvait mettre en problème 9 si le tribunat, tel qu'il avait d'abord été orga- »nisé, était une institution salutaire et bien » assortie même dans la constitution de l'an 8 , »bien que cette constitution conservât encore » beaucoup de cet esprit inquiet et démocratique «qui nous avait si long-temps agités. » 11. i5
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Après avoir décoché ce trait contre la faible teinte démocratique du grand ouvrage des hommes du 1 8brumaire, Boulay de la Meurthe ajoute » qu'au reste il était évident que cette institu- » tion n'offrait plus dans notre édifice politique » que l'aspect d'une pièce inutile , déplacée et discordante, depuis que la première magistrature » avait été déclarée à vie , ensuite héréditaire , et »qu'une famille impériale se trouvait constituée. »
Ce fut un grand tour de force de la part de Bonaparte que de s'être fait proclamer empereur par l'autorité qui naturellement devait s'opposer à cette proclamation , la seule qui fût instituée pour défendre les droits du peuple ! Le tribunat a obtenu la récompense que reçoivent tôt ou tard les courtisans en place, les fonctionnaires infidèles, qui, pour s'acquérir un titre de faveur, se font les instruments de la tyrannie , et dont le tyran se défait dès qu'il n'en a plus besoin.