‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 23 sur 64 · UN REGARD DE SON EMPEREUR · texte numérisé non relu

UN REGARD DE SON EMPEREUR

Dans l'énumération des délits imputés à Bonaparte par l'acte qui prononce sa déchéance , on n'a point oublié les attentats à la liberté individuelle, ceux à la liberté de la presse, qu'il avait juré de maintenir, en recevant la couronne impériale. Mais , lorsque pour protéger l'une et l'autre , deux commissions avaient été établies au sein du sénat par le sénatus-consulte du 2l\ floréal an 12, était-ce bien au sénat de s'en prendre à l'homme qu'il avait couronné , si la liberté individuelle, si la liberté de la presse, n'ont pas été protégées ?

Bonaparte , sans doute , n'a pris pour règle de sa conduite que sa volonté seule ; mais , dans l'exercice monstrueux qu'il a fait du pouvoir

absolu, il n'a cessé d'être félicité par le sénat. Ce sénat n'a pu lui reprocher un crime qu'il n'ait partagé, et certes il n'avait pas plus le droit de déclarer que le gouvernement impérial avait existé, qu'il n'avait eu celui de l'établir. Si un sentiment généreux ne permet pas de frapper son ennemi à terre, que penser de ceux qui saisissent l'instant du malheur pour se ruer sur l'homme extraordinaire aux pieds duquel ils ont rampé dans l'apogée de sa puissance, et qu'ils ont contribué à égarer ?

Tout ce que devait faire ce sénat était de reconnaître franchement son défaut de pouvoir, c'était de proclamer la nullité non seulement du sénatus organique qui avait élevé Bonaparte sur le trône, mais encore la nullité de tous ceux qui , sous le régime consulaire comme sous l'empire , avaient été imposés par la force et sanctionnés par la faiblesse, c'était d'abjurer les dangereux principes dont ces sénatus-consultes ont infesté notre législation \

1 Un noble pair, qui n*est pas du nombre de ceux qui ont presque honte d'avoir été sénateurs , justifie singulièrement l'asservissement du sénat. «Cet homme, dit-il en » parlant de Bonaparte , plus étonnant qu'un certain comte » que l'on voit au théâtre , avait ses poches pleines d'argu- » ments que le plus grand nombre regarde comme irrésisti-

Tandis que ses courtisans viennent lui demander son abdication , le sénat qui l'avait élevé sur le trône, le 2 avril 1 81 4, l'en précipite; les mêmes qui lui avaient voté par acclamation une statue le déclarent indigne de régner.

Bonaparte n'est plus !... son trône est renversé, et toutj ce qu'il avait créé pour en rehausser Ja splendeur est debout ! Toutes les dé-

»bles!!! Oui, sans doute, mais dans un sénat français » Almaviv a Bonaparte devait-il trouver tant de JBasiles?

» Quelle résistance, continue le noble pair, ce corps aurait-il pu opposer à une volonté aussi ferme et aussi ^ bien appuyée que celle du chef du gouvernement! S'il «l'eût tenté, il eût été forcé de quitter la partie. Bona- »parte n'eût pas plus manqué de sénateurs qu'il n'a » manqué de préfets, d'écuyers , de chambellans , etc. , etc.

» Je le redemande 9 qu'aurait pu tenter le sénat contre la » toute-puissance de l'empereur? Les individus, dira-t-on, » pouvaient, ainsi que les sénateurs romains, se retirer dans » leurs maisons ; mais leurs places eussent été bientôt prises, >et peut-être plus mal remplies. La machine du gouverne- >>rnent , soit consulaire, soit impériale, n'en eût pas moins • marché, parceque son moteur avait une grande puissance » d'action et qu'il savait en rendre participant les rouages » secondaires. Uno avulso , non déficit aller. » ( Souvenirs sénatoriaux y pag. 7, 18, 19, 20 et 64. )

Ce raisonnement me rappelle le genre de défense qu'employa un habitué de la foret de Bondy, accusé d'avoir dévalisé un voyageur. « Je me suis , il est vrai , dit-il à ses

corations, toutes les machines impériales ( les empereurs même au petit pied ) subsistent. La plupart de ceux qui, sur le vaste théâtre ou ce trône était placé, l'entouraient, devaient le soutenir et ont accéléré sa chute , existent avec toutes les illustrations qu'ils ont reçues pour prix de leurs grands travaux !

n juges, emparé de sa bourse, mais d'autres amateurs de » bourses n'étaient pas loin et s'en seraient saisis; si ce n'eût »pas été moi, c'eût été un autre: ne valait-il pas autant que «j'en profitasse pour arrondir ma petite fortune , dont je » fais un si bon usage?»

L'ancien assesseur du juge de paix de Beaugency ne demandera pas sans doute comment l'excuse d'un brigand de si bonne foi fut accueillie.

M. le comte de Cornet, beaucoup trop modeste, prétend que la seule époque politique oit il ait été en évidence a été celle du 18 brumaire, et que c'est celle aussi qui a fait sa petite fortune; qu'il a été assez heureux pour se trouver à l'ouverture de la piscine... Pag. 33 et 38.

On invite ceux qui seront curieux de connaître le rôle brillant de M. le comte de Cornet lorsqu'il a 'été en évidence à se procurer un ouvrage non moins précieux que ses Souvenirs sénatoriaux .

Cet ouvrage a pour titre :

ISotice historique sur le 18 brumaire , par le président de la commission des inspecteurs du conseil des anciens (alors le président Cornet, représentant du peuple, aujourd'hui le comte de Cornet, pair de France). A Paris, l'Heureux, libraire , quai des Augustins, n° 27.

C'est ainsi qu'au dernier acte d'un opéra-féerie, le décorateur, disparaissant au moment où la toile se baisse, laisse en place toutes les machines que son génie a inventées, et qui vont grossir le magasin du Conservatoire , pour reparaître et servir au besoin dans tous les nouveaux drames où des mains habiles sauront les employer.

Quand on réfléchit sur les métamorphoses que la révolution du 18 brumaire a opérées, sur les changements divers qu'elle a introduits dans la fortune et l'existence civile de tant d'individus , on s'étonne moins qu'elle trouve encore aujourd'hui tant de panégyristes.

Au reste, ce ne sera point d'après les accidents plus ou moins favorables aux auteurs de cette révolution et à tous ceux qui en ont poursuivi le développement, mais d'après son influence sur les destinées des peuples, d'après ses résultats, qu'elle sera définitivement appréciée. La postérité ne se laissera point éblouir par le grand nombre des comtes , des barons , des ducs et des princes dont s'enorgueillit encore la France napoléonisée. L'histoire, l'impartiale histoire, qui tôt ou tard remet les hommes et les choses à leur place , en traçant le tableau du règne de Napoléon , ne lui fera pas grâce des désastres dans lesquels il a entraîné dans sa chute la France triom-

phante et constitutionnellement gouvernée sous le régime qu'il a détruit.

RÉSULTATS DU l8 BRUMA.IRE.

Quand Bonaparte, ne réfléchissant pas que Bottot n'était que le secrétaire du directeur Barras, se permit de l'interpeller, comme si les destins de la république lui avaient été confiés, lui dit, en présence des militaires qui remplissaient la cour des Tuileries, Qu avez-vous fait de cette belle France que je vous ai laissée si brillante ? Qu'avez-vous fait des cent mille Français que je connaissais tous pour mes compagnons de gloire? le directoire pouvait répondre et certes eût répondu à cette insolente interpellation : Qu'est devenue cette belle France? ce qu'il est important qu'elle reste aujourd'hui pour sa gloire, et pour la tranquillité , pour le bonheur même des peuples qu'elle a vaincus. Malgré que votre aventureuse expédition eût affaibli ses armées de quarante mille combattants, l'élite de nos braves, malgré qu'elle eût dégarni ses places pour vous former une artillerie formidable, les frontières de cette belle France s'étendent toujours des bords du Danube à ceux du Rhin ; du haut

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des Pyrénées, elle n'aperçoit que des amis, la nation la plus généreuse, la plus brave, la plus digne d'unir librement ses armes aux nôtres ; et, ce qu'un Français ne doit jamais oublier, le prince qui la gouverne, l'allié le plus fidèle, a réparé l'échec que, dans la rade d'Aboukir, votre expédition chevaleresque avait fait éprouver à notre marine , l'a renforcée de toutes ses forces maritimes, qu'il a mises à notre disposition.

Des cent mille Français , les auteurs autant que les compagnons de votre gloire, les uns ont subi le sort des braves , sont morts glorieusement en défendant la liberté de leur pays ; les autres , réunis à leurs frètes d'armes , et commandés par des généraux fidèles qui ne vous le cèdent pas en gloire, font mordre la poussière à tous les ennemis que les puissances étrangères osent armer contre nous.

Mais vous, répondez à votre tour, pourrionsnous dire à Bonaparte aujourd'hui ; s'il vivait encore; qu'est devenue cette brillante armée avec laquelle vous vous flattiez de subjuguer plutôt que d'affranchir l'Orient; que vous avez abandonnée, et dont vous avez fini par laisser le commandement à un courtisan renégat * ?

1 Le général Menou, avec un esprit très cultivé et le courage d'un Français, n'était pas tout-à-fait sans talent mili-

DE GOHIER. fi5i

Que vous a servi de vous être annoncé vousmême comme le sectateur d'un culte dont vous ne professiez que le fatalisme ; de vous être déclaré l'ennemi de tous les ennemis du grand prophète; d'avoir voulu associer à cette fourberie, indigne d'un grand homme, des Français accoutumés à vaincre et non à tromper , à commander la victoire par leur courage, et non à la surprendre par des proclamations hypocrites ?

Sans les précieux ouvrages des Dénon , de tous les savants qui ont honoré votre expédition , quel fruit aurait retiré la France de tout le sang des braves immolés aux pieds de ces fameuses pyramides? Qu'a-t-elle obtenu du prix de celui dont vous avez inondé toute l'Europe ?

Tout en nous promettant la paix, vous n'avez cessé de faire la guerre , de la faire à ceux même qui n'avaient des armes que pour en faire avec les nôtres un seul et même faisceau. En semant la défiance et la division dans des cœurs que les plus nobles intérêts devaient unir , en armant un père contre son fils , un fils contre son père , pour s'emparer de tous les deux , leur enlever

taire ; mais en prenant le turban , pour justifier sans doute auprès des musulmans les proclamations de Bonaparte, Abdalla-Menou avait perdu l'estime et la confiance d'une armée ennemie de toutes les jongleries religieuses.

leur couronne et en disposer comme de votre patrimoine, vous êtes parvenu à armer contre nous nos meilleurs amis , un peuple dont la vaillance était associée à celle de nos braves et qui ne se laisse pas impunément humilier.

Eh ! quel était le but de cette honteuse et criminelle expédition? de peupler votre famille de rois. IN^était-ce donc pas assez pour son illustration qu'un Bonaparte eût réuni sur sa tête plusieurs couronnes ? Fallait-il donc mettre en feu toute l'Europe pour élever aussi vos frères sur le trône , pour ceindre leur humble front du bandeau royal , que le plus sage d'entre eux n'accepta qu'à regret.

Qui vous donnait le droit de disposer des peuples que les armes françaises avaient soumis ? d'ériger des royaumes, de distribuer des couronnes ? Vos conquêtes étaient celles de la France, il n'appartenait qu'à elle de disposer du sort des peuples qu'elle avait conquis.

Mais, après avoir formé des simulacres de monarchie pour placer vos préfets couronnés , il fallait du moins donner quelque repos aux armées dont le courage vous a illustré. Qu'aviezvous besoin d'aller braver les glaces du nord, d'aller à la poursuite des barbares que nos armes triomphantes avaient relégués dans leurs affreux

climats ; de sacrifier à vos extravagants projets la plus belle armée que la France ait jamais mise sur pied ? Rappelez - vous les nombreux bataillons auxquels vous ne promettiez rien moins que la conquête des Indes , en marchant contre l'autocrate de toutes les Russies , et comptez les hommes qui sont revenus de Moscou.

En affaiblissant la France , vous avez rendu à la puissance la plus redoutable pour l'Europe toutes ses forces , et réveillé toute son ambition. Vous avez posé vous-même les bases de cette formidable coalition dont le système, à peine connu, influe si puissamment sur la destinée des peuples, et qui , en vous précipitant du trône , a écrasé la France du poids de vos victoires, l'a frappée d'une contribution de deux milliards, que se sont partagés ceux-là mêmes que nous avions vaincus.

Voilà ce qu'a produit votre 18 brumaire. Que vos séides , avant d'en célébrer l'anniversaire , viennent en contempler les résultats ■ : le ravage

"Lorsque j'ai fait cet appel, je ne savais pas qu'un de ces messieurs m'avait déjà prévenu. Je n'avais pas lu les extraits du Journal de Paris des 19 brumaire an 9 et an 10, que l'auteur vient de faire réimprimer.

Pour toute réponse je pourrais me borner à le féliciter sur son héroïque courage, si son pamphlet ne contenait que l'apologie des journées auxquelles il a si heureusement concouru, mais les détails dont elle est accompagnée comman-

de l'Europe ; la perte pour nous d'un pays aussi riche en hommes qu'en domaines, qui se glorifiait de faire partie de la France , et qui regrette peut-être aujourd'hui de n'être plus français; l'envahissement de la France entière par l'étranger ; le dépouillement de son musée ; la perte de ses colonies; la perte de ses limites naturelles, dans lesquelles la valeur française l'avait fait rentrer; la perte enfin de sa liberté, et de deux millions de braves qu'on ne devait armer que pour la défendre.

La révolution du 1 8 brumaire a-t-elle eu des résultats plus heureux pour Napoléon lui-même?

coup d'oeil général sur le caractère et la conduite politique de bonaparte , sur la catastrophe qui a terminé son gouverne- MENT.

Élevé dans la révolution et par la révolution , Bonaparte n'a pas su la juger. Lorsqu'il a voulu s'en rendre maître en rétablissant le despotisme,

dent quelques observations. Tout ce qui sort de la plume de M. Rœderer est d'un trop grand poids pour laisser sans réponse un écrit dont la réimpression ( son nom en tête) prouve le haut prix qu'il y attache lui-même. Voy . Pièces justificatives.

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il n'a pas réfléchi que le temps où l'on pouvait professer le pouvoir absolu était passé sans retour. Il a cru que la révolution datait de 89 , tandis que c'est au jour où l'imprimerie a été découverte qu'il faut en assigner l'origine ; les flots de lumières qui en sont sortis sont devenus des torrents qu'aucune digue ne peut plus arrêter , qui ne peuvent recevoir d'autres bornes que le monde.

Voilà ce qu'aurait dû se dire Bonaparte lorsqu'à une époque où toutes les idées étaient tournées vers la liberté , où tous les peuples soupiraient après elle , il a apparu au milieu d'eux comme un de ces grands et terribles météores qui, en frappant tout à la fois d'admiration et d'épouvante , ne servent qu'à faire mieux apprécier le génie prévoyant du sage Franklin.

Mais quel est donc cet être extraordinaire que tous les partis ont flatté ou calomnié, et que personne n'a encore défini ?

Bonaparte n'a été rien de tout ce qu'il a voulu paraître, et l'histoire elle-même peut-être aura de la peine à deviner ce qu'il était véritablement. Les fastes de sa vie offriront un amalgame hétérogène de faits si contradictoires, qu'on sera tenté de se demander s'ils appartiennent au même individu.

Sous des dehors simples en apparence ,- qui en imposaient à la multitude, il cachait une excessive vanité, un amour-propre sans bornes. Si, dans une cour la plus fastueuse qui fut jamais , il dédaignait habituellement toute, parure, c'était pour fixer sur lui tous les regards. Le sage qui disait à Diogène, Que d'orgueil j'entrevois à travers ces haillons s eût dit avec autant de justesse à Napoléon : Que d'amour-propre j'aperçois sous ce petit chapeau , à travers cette simple redingote! En effet, Bonaparte, en affectant un maintien plus que modeste, lorsqu'il exigeait qu'on ne parût devant lui que couvert d'or , de broderies , de cordons , de pierreries de toute espèce, semblait dire : Je suis le seul ici qui n'aie pas besoin d'ornement, qui sois tout par moi-même; le reste ne tient toute sa valeur que de l'éclat que je fais rejaillir sur tout ce qui m'entoure.

La gloire , ou plutôt le faux éclat qu'on prend trop souvent pour elle , que l'on croyait sa passion dominante, était elle-même dominée par son insatiable désir de parvenir. La renommée, à laquelle aspiraient nos plus grands capitaines , était pour lui son point de départ et non le terme auquel il se proposait d'arriver. La base de son caractère était une audace réfléchie , dont une

ambition sans bornes était le but. Aucune entreprise, quelque grande quelle fût, né l'effrayait. La difficulté du succès , loin de présenter à son esprit la perspective de l'incertitude, était pour ses projets un encouragement de plus. Calculant de loin la résistance qu'on pouvait lui opposer, il préparait tranquillement, et d'avance, tous les moyens dont il avait besoin pour en triompher , et sa dissimulation profonde le servait merveilleusement pour dérober à tous les regards les secrets ressorts que faisait jouer sa politique.

Peu délicat sur le choix , il ne rejetait aucune ressource, et tous les hommes propres à les faire valoir , quels qu'ils fussent , étaient sûrs d'être employés par lui. N'ayant une confiance entière en personne, la portion de celle qu'il accordait à ceux qui l'approchaient était calculée et sur le degré de dévouement qu'il leur connaissait , et sur la nécessité des services qu'il en attendait. Me de Staël a dit que Bonaparte méprisait tous les hommes : c'est qu'entouré de vils flatteurs , Bonaparte ressemblait aux myopes, dont la vue ne s'étend pas au-delà du cercle qui les environne.

Sa marche ostensible était presque toujours le contraire de celle qu'en secret il voulait suivie. 11. 17

Jamais il n'a autant parlé de son attachement à la liberté, à la république, qu'au moment où il voulait enchaîner l'une et renverser l'autre.

Cette dissimulation, portée à l'excès, cachait le côté faible de Bonaparte, plus facile à déconcerter qu'on ne l'imaginait ; capable de résister à tout., excepté à un grand échec, que la confiance qu'il savait inspirer ne permettait pas de soupçonner possible.

C'est ainsi que Bonaparte, en employant plus d'adresse encore que de force , a pu rompre toutes les barrières qui se sont rencontrées sur le chemin qui l'a conduit au faîte du pouvoir ; qu'il a triomphé de tous les obstacles qui se trouvaient entre l'immense distance de sa modeste demeure en Corse, et le trône impérial français.

Les principes qui ont dirigé sa carrière politique sont les mêmes qui, dans sa carrière militaire, Font placé au rang des plus illustres capitaines de notre siècle , et auquel il n'a manqué , pour être le plus grand de tous ceux qui ont paru , que la force de soutenir une mauvaise fortune , et surtout de savoir la réparer ; que de montrer autant de courage et de sang-froid dans un revers qu'il déployait de vaillance pour l'éviter. Mais Bonaparte, qui, si je puis m'expri-

mer ainsi , a toujours fait son va-tout, Bonaparte, si habile à tout disposer pour la victoire, si ardent à en profiter , savait combattre et vaincre seulement : sa retraite était un abandon , s'il était vaincu ; accablé par une défaite que sa présomption l'empêchait de prévoir , il perdait la tête s'il perdait la victoire.

Qu'un Moreau , au lieu de se faire tuer en combattant dans les rangs des ennemis de son pays , se fût trouvé à la tête de nos armées à Waterloo, s'il n'avait pas su vaincre, ce n'eût été qu'une bataille perdue ; une retraite savante eût arrêté l'ennemi , et la France n'eût pas été une seconde fois envahie. Moreau eût réuni sous leurs drapeaux les braves qui n'ont jamais fui et que Napoléon abandonna sans retour pour venir rejoindre les flatteurs qui l'ont perdu, et se promener comme une ombre aux Champs-Elysées. Malgré cette bataille si désastreuse pour nous , s'il faut lui reporter l'honneur de tant d'autres qui ont couvert de gloire la nation française, n'oublions donc jamais ce qu'il doit lui-même aux braves dont les talents et le courage l'ont si bien servi. Qu'eût-ii fait avec les troupes de Pépé ? Osons dire que s'il fut un guerrier si fameux , c'est qu'il eut le bonheur de commander des Français; des armées que la liberté avait créées,

accoutumées à vaincre avant qu'il en fut le chef, et qui ont remporté les victoires les plus signalées sans lui. L'histoire alors applaudira à la vérité de ce récit.

Sans trop vanter le gouvernement dont il est fâcheux que la France se soit laissé si long-temps éblouir, qu'on parle de l'accueil que reçurent de Bonaparte les savants qui ne dédaignèrent pas de respirer l'air contagieux de sa cour; qu'on ajoute que, tandis qu'il affectait d'introduire dans ses antichambres les noms les plus distingués de l'ancien régime , il se plaisait à entourer sa personne de tout ce que le nouveau lui offrait de plus célèbre; qu'on dise qu'à la tète d'une nation susceptible de tous les genres de gloire il ait senti que son règne ne pouvait mériter un regard de la postérité qu'en les faisant ressortir dans tout leur éclat, qu'en soutenant l'impulsion donnée aux sciences, à la philosophie et aux arts par la révolution : j'entendrai ce récit avec l'orgueil d'un Français.

Je contemple de même œil que toute l'Europe cette foule de monuments que Bonaparte a jetés sur le passage rapide de sa domination. Ces utiles et nombreux canaux, ces fontaines faisant perdre à l'ancienne Lutèce son nom , jaillissant partout des eaux limpides et la salubrité; ces ponts hardis,

rappelant Jes actions mémorables de nos braves, et qu'a menacés le vandalisme de l'étranger; cette colonne superbe , érigée à la valeur française, et formée des débris de la victoire; le Louvre , ce chef-d'œuvre d'architecture française , et qui le dispute aux plus beaux monuments de l'antiquité, sorti enfin de ces décombres où depuis des siècles l'insouciance de nos rois le tenait enseveli ; les Alpes elles-mêmes s'abaissant à sa voix, pour ouvrir un passage au voyageur étonné : et lorsque le génie des arts , qu'il eût pu encore plus efficacement protéger dispute au courage des guerriers, dont il abusa, l'honneur d'avoir immortalisé son nom, si l'on demande Combien il a fallu de siècles , de dynasties , de rois, pour accomplir de si grands travaux , je répondrai avec un des plus dévoués admirateurs de Bonaparte , Dix ans et un seul homme ; mais je m'empresserai d'ajouter que, pour nous ravir la liberté, pour détruire les institutions conquises sur l'ignorance , la superstition et la barbarie féodale , ouvrage d'une lutte pénible et de vingt ans de travaux, il n'a fallu qu'un jour, le 18 brumaire , et ce même Bonaparte!! !

Est-il vrai du moins qu'en usurpant le pouvoir ce despote ait détruit l'anarchie? Bons Français, qu'il a si cruellement trompés, n'écoutez

pas les échos de ses complices, ou plutôt ses complices eux-mêmes , qui voudraient encore aujourd'hui pallier son usurpation.

Qu'on ait tenu ce langage à l'époque du 18 brumaire , cela se conçoit. Pour oser attenter aux droits sacrés du peuple, il faut des prétextes imposants, et la tyrannie en a-t-elle jamais manqué ? N'osaient-ils pas dire aussi , les auteurs de cette trop fameuse journée, qu'ils venaient au secours de la république, qu'ils ne renversaient le gouvernement d'alors que pour la rétablir sur des bases inébranlables! Mais aujourd'hui que l'imposture est dévoilée , que ces serments menteurs sont appréciés, que le but de toutes ces insolentes déclamations est connu, comment ose-t-on bien les répéter encore? Lorsqu'il est prouvé qu'on n'a crié à l'anarchie que pour établir, sur les ruines de la république, le despotisme le plus effroyable , comment peut-on soutenir qu'en renversant le directoire le despote n'a fait la guerre qu'à l'anarchie ?

Que des Français ne croient pas que la république convienne à un état aussi vaste, aussi po puleux que la France, d'illustres écrivains l'avaient publié avant l'essai qui a imprimé une sorte d'autorité à leur paradoxe.

Que les auteurs du 18 brumaire, en faisant

un retour sur eux-mêmes , soient intimement convaincus que nous sommes trop corrompus pour vivre sous un gouvernement qui doit avoir ia vertu pour base ; il est permis à tout le monde de se rendre justice, et l'honneur français est étranger à leur conviction.

Qu'enfin de grands publicistes vraiment attachés à leur patrie soient persuadés aujourd'hui que la puissance executive avait besoin d'une plus grande force pour comprimer ses ennemis de l'intérieur, lors même qu'elle avait tous les moyens nécessaires pour résister à toutes les puissances étrangères ; que l'organisation du directoire contenait d'ailleurs des principes de destruction , qui tôt ou tard devaient le faire succomber ; ce n'est pas à nous qu'il convient en ce moment de discuter cette opinion.

Mais les hommes de bonne foi qui ont cette conviction n'en concluront pas que ce régime constitutionnel n'était qu'anarchie. Ils ne pourront se dispenser de convenir que, si le gouvernement établi par la constitution de l'an 5 avait besoin d'être plus fortement organisé, la constitution indiquait les moyens de sortir de cet état de faiblesse, qui avait cependant encore assez de force pour empêcher la France de tomber dans l'anarchie.

Qu'est-ce en effet que l'anarchie? l'absence tout gouvernement, ou, ce qui est la même chose, un gouvernement sans frein comme sans règle certaine.

Qui peut soutenir qu'une république basée sur une constitution solennellement adoptée par la nation entière, présentant à chaque citoyen le tableau de ses droits comme la règle de ses devoirs; où ne se trouvait aucune confusion de pouvoirs; où ses législateurs, ses juges, les membres des corps administratifs étaient librement élus par le peuple ; où la puissance executive était la première soumise à la loi qu'elle faisait exécuter; où le droit de manifester sa pensée était respecté; où la sûreté individuelle était garantie par l'établissement de jurés affranchis de toute influence; où la liberté enfin n'avait d'autres limites que celles de la loi, qu'aucun membre du corps social n'avait le privilège de pouvoir impunément transgresser; qu'un état, dis-je, ainsi constitué n'offrait qu'un code désordonné d'anarchie1?

Dira-t-on que toutes les sages dispositions de cette charte constitutionnelle n'ont pas été scrupuleusement observées dans tous les temps, sous

1 Yoyez cette constitution. Pièces justificatives.

le gouvernement directorial? Ehî malheureusement, quel gouvernement n'a pas eu ses aberrations? Connaissez-vous des constitutions parfaites, et qui jamais n'aient reçu aucune atteinte? Sans doute, au 18 fructidor, la constitution fut violée, mais le coup d'état provoqué par les adresses incendiaires de Bonaparte , et exécuté par l'un de ses lieutenants au 1 8 fructidor an 5 , l'autorisait-il donc à la détruire au 1 8 brumaire an 8, à l'époque où le gouvernement, rentré dans la ligne constitutionnelle, avait pris la ferme résolution de s'y maintenir?

Le législateur qui fit le sacrifice de ses plus chères affections, qui se bannit de sa patrie pour consolider la constitution qu'elle avait reçue de lui, et cet autre qui , pour enchaîner la témérité des novateurs, ne permit de proposer des changements à la sienne qu'en paraissant la corde au cou devant l'assemblée du peuple, savaient que le bonheur des nations et le salut de ceux qui les gouvernent dépendent de la stabilité d'une constitution même qui ne serait pas sans défaut.

Croyez-vous que celle du peuple anglais , si attaché à la sienne , ne renferme aucune imperfection? Croyez-vous qu'aucunes de ses dispositions n'aient jamais été enfreintes par son gou-

vernement? N'en tendez-vous pas les cris qui de toutes parts en appellent la réforme ? Pensez-vous que les nombreuses assemblées qui agitent à tout moment l'Angleterre ne doivent pas autant inquiéter que celles des terribles jacobins, qu'a pu arrêter une simple sentinelle , placée par le président de la commission des anciens à la porte de la salle où se tenaient leurs séances ?

Allez donc , messieurs du 1 8 brumaire , dire aux Anglais, qui seraient aussi faciles que vous à s'effrayer et qui désirent une réforme, qu'ils n'ont d'autre parti à prendre que d'employer la force militaire pour forcer leurs concitoyens à devenir libres; de s'adresser au guerrier dont ils ont si magnifiquement récompensé les exploits , qui , ailleurs qu'à Londres , ne seraient pas si généreusement appréciés ; allez leur proposer de remettre leurs destinées entre les mains de Wellington. '

Qu'on ne vienne plus nous dire que c'était pour détruire l'anarchie, quand c'est au contraire pour enlever à la France le palladium de sa liberté que Bonaparte a commis l'attentat le plus odieux.

En effet , par quel acte aurait-il détruit l'anarchie? est-ce en substituant la force des baïonnettes à celle de la loi? est-ce en renversant les instituions que les prétendus anarchistes eux-mêmes

ont respectées ? est-ce en donnant à une poignée de factieux des pouvoirs que la nation seule pouvait déléguer? en leur attribuant la faculté de créer un consulat éphémère, qui devait lui servir de marche-pied pour s'asseoir sur le trône impérial ? est-ce en remplaçant les élus du peuple par ses plus serviles créatures ' ? en mettant à la place d'un corps législatif, discutant et délibérant solennellement les lois, une collection de muets, dont Je vote silencieux n'était que l'expression de la servitude, que le cachet apposé sur les décrets du maître?

Disons avec plus de justice que la plus effroyable de toutes les anarchies a été au contraire le principe et le résultat de son audacieuse entreprise.

En effet , il y a anarchie lorsqu'il n'y a aucune stabilité dans l'ordre constitutionnel; et Bonaparte n'a pas tenu plus aux constitutions qu'il a établies qu'à celles qu'il a renversées.

1 Je n'ai garde de supposer qu'il n'y eût que des gens de cette espèce dans tous les corps organisés après le 18 brumaire ; Bonaparte et ses suppôts étaient trop politiques pour ne pas y placer des hommes dont les noms pouvaient rassurer les amis de la liberté, mais on avait eu grand soin de diriger les choix de manière qu'ils n'y fussent pas en majorité.

Il y a anarchie toutes les lois qu'il existe un homme assez puissant pour mettre sa volonté à la place de la loi ; et quelle loi Bonaparte a-t-il respectée ? Tout ce qu'il y a de plus sacré , la décision solennelle d'un jury, le droit des gens même qui impose à toutes les puissances, n'ont pu arrêter ses poursuites ni désarmer sa vengeance.

Il y a anarchie lorsque le chef d'un gouvernement peut employer à détruire les autorités établies pour conserver; et qui peut oublier que le sénat conservateur n'a été entre ses mains qu'un instrument de destruction , dont il disposait à son gré? Le tribunat montre-t-il quelque énergie , Bonaparte le fait d'abord énerver par une épuration sénatoriale ; et, après avoir corrompu le reste de ses membres et s'en être servi pour se faire proclamer empereur des Français ? le fait supprimer tout-à-fait par l'autorité qui devait présider à sa conservation.

Il y a anarchie lorsque la liberté individuelle peut être impunément violée, lorsqu'on peut déporter ou faire déporter sans jugement ceux qu'aucun juge ne pourrait condamner à être déportés ; et la déportation de cent cinquante malheureux citoyens auxquels on supposait une effervescence facile à contenir a été un des pre-

miers actes qui ont signalé le gouvernement de Bonaparte.

Ce qu'il y a de plus affreux , c'est que l'anarchie consulaire et impériale, en façonnant les Français à la servitude, a remplacé toutes les institutions libérales qui les avaient régis jusqu'alors , par un ramas indigeste de constitutions émanées d'un pouvoir usurpé, d'ordonnances consulaires, de décrets impériaux, de sénatusconsultes , d'avis du conseil d'état , de décisions ministérielles : arsenal du despotisme, où le pouvoir absolu trouverait toutes les armes dont il aurait besoin; et le malheureux qui serait poursuivi, pas une autorité pour le défendre.

Cette législation déplorable a survécu même à la puissance de son auteur. Le règne de Bonaparte est fini , et une partie des dispositions odieuses dont il a souillé notre code criminel subsistent toujours. Tous les efforts, tous les travaux du gouvernement constitutionnel n'ont pu encore entièrement nous en délivrer.

Et ce n'est pas Bonaparte seul que nous devons accuser de nos malheurs, mais tous les courtisans corrompus qui n'ont pas cessé de flatter, d'irriter ses passions. Sans les Tigellin , Néron lui-même n'eût peut-être jamais cessé de se montrer le digne élève de Sénèque.

Si tous ceux dont Bonaparte s'entoura après le 18 brumaire n'avaient cessé de lui rappeler avec quel dédain il affectait à cette époque de parler des rôles de César et de Cromwell ; s'ils avaient assez aimé la liberté de leur pays, assez respecté une réputation colossale de gloire , pour dire énergiquement à Bonaparte , Non, vous ne serez ni un César ni un Cromwell; les destins vous ont proclamé le Washington de la France : malgré son caractère indomptable et dont le malheur même n'a pu triompher ', peut-être aurait-il balancé à se démentir aussi scandaleusement, peut-être eût-il senti enfin que le front d'un Bonaparte devait être satisfait d'une couronne. Et si , abandonnant ses projets extravagants de conquête , il eût songé sérieusement à se faire pardonner son usurpation; si, abdiquant sa dictature, il eût fondé un gouvernement constitutionnel auquel les républicains eux-mêmes eusserit été les premiers à s'attacher, jamais il n'eût été réduit à se livrer à la discrétion d'un ennemi que lui seul n'a pas assez connu.

Bonaparte ne se serait pas vu séparé de toute

1 II revint de l'île d'Elbe aussi despote que jamais; il ne fut pas plus fidèle aux engagements que ses proclamations semblaient devoir garantir qu'à ses serments au 18 brumaire.

la terre, traité par toutes les puissances comme le fléau du genre humain ; jeté sur les rochers d'une île au milieu des mers ; dépouillé de toute sa splendeur , et n'ayant pour consolateurs que quelques Français fidèles à l'amitié dans le malheur , et le souvenir d'une gloire qui ne passera à la postérité que parcequ'elle est le patrimoine des braves qu'il a eu l'honneur de commander; que parcequ'elle deviendra un monument national , sous l'immortel burin de l'histoire.

Puisse l'épouvantable catastrophe qui l'a précipité du trône effrayer tous ceux que tourmente la soif de régner , l'insatiable désir de boire dans la coupe empoisonnée du pouvoir absolu! Puisset-elle garantir toutes les nations libres des entreprises des ambitieux, et apprendre à ceux qui les gouvernent que le plus sûr moyen de consolider leur puissance est de fermer l'oreille à tous ceux qui les flattent , de n'écouter que les fidèles organes de la loi , de ne vouloir régner que par elle , et sur un peuple qu'elle seule domine !

BONAPARTE k SAINTE-HELENE.

Jamais le gouvernement anglais ne se justifiera de la conduite qu'il a tenue envers Bonaparte.

Toutes les puissances avaient le droit de s'en emparer, excepté celle à laquelle il se livrait luimême, et qui a si odieusement abusé de son extrême confiance. On ne donne point de fers à celui qui vient nous demander l'hospitalité.

Si les Anglais craignaient de s'exposer en recevant un hôte si dangereux, si Bonaparte, déchu de sa puissance et sans armes, les faisait encore trembler, ils pouvaient, se prévalant de Yalienbilly le renvoyer chercher un asile chez un ennemi plus généreux ; ils n'avaient pas le droit de le retenir prisonnier.

Bonaparte avait d'abord conçu le dessein de se retirer en Amérique ; au lieu de poursuivre son projet, il se fait conduire à bord d'un vaisseau anglais , et se met ainsi à la discrétion d'un gouvernement dont les antécédents ne devaient pas lui faire espérer qu'il respecterait plus qu'il n'avait fait lui-même les lois sacrées de l'hospitalité. L'imprudence de cette démarche et le parti violent qui en a été la suite est peut-être l'événement le plus heureux pour les peuples de l'Amérique méridionale, qui ont secoué le joug des puissances européennes.

Les nations, comme ceux qui les gouvernent, ne pensent qu'aux besoins du moment, et calculent rarement les résultats des moyens aux-

quels ils croient devoir recourir. Si Bonaparte, précédé de sa réputation colossale, eût été jeté au milieu des pays qui combattent pour leur indépendance , il n'est pas douteux que son arrivée n'eût été regardée comme un don de la Providence; que là, comme ici, les peuples faciles à séduire auraient cru aux magnifiques promesses de ce guerrier trop célèbre : ils auraient eu l'imprudence de le mettre à la tête de leurs armées, de lui confier toutes leurs forces. Le vainqueur de l'Europe, marchant de victoires en victoires, et abusant de l'enthousiasme qu'elles auraient inspiré, eût, comme en France, fini par se jouer des malheureux qui eussent compté sur lui pour défendre le droit de se gouverner euxmêmes.

Bonaparte, qui avait bien d'autres moyens qu'un Iturbide , se serait certainement fait déclarer empereur du Mexique; et les peuples de ces riches contrées n'auraient fait tant d'efforts pour assurer leur indépendance que pour passer sous son joug de fer.

C'est donc le parti qu'a pris la sainte alliance d'attacher Bonaparte sur le rocher de Sainte- Hélène , qui a véritablement assuré les destins de ces peuples. Lorsque les hautes puissances contractantes ont enchaîné le guerrier si redoutable ii. 18

pour elles, auraient - elles imaginé qu'on eût pu dire un jour : «Si la liberté a encore un asile dans le nouveau monde, c'est à la sainte alliance qu'on le doit ! »

Transporté à Sainte-Hélène, c'est là que Bonaparte nous a donné le mot de quelques énigmes de son règne, qu'il a moins dissimule son caractère , qu'il nous a plus particulièrement révélé ses principes. Les observations que ces révélations intéressantes me commandent ne s'adressent ni aux généraux Gourgault et Montholon, ni à l'ex-chambellan de Las-Cases; ce n'est point contre eux que j'écris ; je rends justice à la fidélité avec laquelle les premiers nous transmettent les Mémoires de Napoléon , et à la véracité de celui qui a recueilli ses paroles. On ne pourra , a dit Bonaparte lui-même , sans avoir recours à ces recueils précieux > s'arrêter sur nos événements ; ni écrire sur sa personne. En répondant aux écrits qu'il a dictés, en appréciant les paroles qui lui sont échappées dans l'abandon étudié de Sainte-Hélène , c'est à Napoléon seul que je réponds.

J'admire les sentiments de vénération profonde que, dans sa captivité, cet homme extraordinaire a su inspirer à ses compagnons d'infortune; je regrette de ne pouvoir partager que leur in-

dignation contre les mauvais traitements qu'on lui a fait subir; mais j'aime la liberté comme ils aiment Napoléon , et je ne puis pas plus pardonner les coups portés à l'objet de mon culte politique , qu'ils ne pardonnent Fatroee conduite de l'Anglais envers le guerrier célèbre qui nous l'a enlevée.

Déchu de son empire, et séparé de toute la terre, Bonaparte, se reportant aux plus beaux jours de sa gloire, et voulant en perpétuer le souvenir , songe à entourer sa mémoire de tous les prestiges dont s'étaient trop long-temps laissé fasciner tous les peuples de l'Europe. Il cherche, si je puis m 'exprimer ainsi, à préparer un 1 8 brumaire à la postérité. Les suppositions cent fois démenties sont reproduites avec une hardiesse inconcevable. A son retour d'Egypte, il avait trouvé des armées nombreuses couronnées de lauriers; ces années sont les siennes, et c'est par lui qu elles sont victorieuses. L'ennemi était .loin de nos frontières; c' e>st lui qui a préservé la France d'être envahie , etc. , etc. , etc.

Tous les hauts faits dont se vante le captif de Sainte-Hélène ne sont pas également inexacts; il en est qui lui appartiennent, et que je n'ai garde

de lui contester : par exemple , l'idée sublime d'obtenir un double service des mêmes hommes, eri faisant des soldats de nos matelots , de renforcer par des marins ses armées de terre, que son complaisant sénat pourvoyait cependant assez bien de conscrits, est une de ses grandes conceptions.

«Chez les Russes, dit-il, la flotte n'est qu'une » portion de l'armée principale, ce qui donne «l'avantage inappréciable de l'avoir en perma- » nence et à deux fins. J'avais imaginé moi-même, » ajoute-t-il , quelque chose de la sorte, en créant »mes équipages de haut-bord; mais que d'ob- «stacles ne rencontrai-je pas, que de préjugés » j'eus à vaincre! quelle force de volonté je dus » employer pour parvenir à donner un uniforme »à ces pauvres matelots, à les enrégimenter, à «leur faire faire l'exercice! Je gâtais tout, disait- »on, et pourtant de quelle utilité n'ont-ils pas «été! Quelle plus heureuse idée que d'avoir deux » services pour une seule paye? Ils n'ont pas été » moins bons matelots (ceux qui ne sont pas restés «sur le champ de bataille, s'entend); ils se sont » montrés les meilleurs soldats; on les a trouvés » au besoin matelots , soldats, artilleurs, ponlo- » niers, tout! Il »

Quelque fier que Bonaparte soit d'avoir trouvé

cet expédient pour augmenter ses armées de terre , je ne crois pas que l'Anglais , qui connaît le prix d'un marin , qui sait le temps qu'il faut pour le former, s'avise jamais d'arracher un matelot de son vaisseau pour en faire un soldat. C'est ainsi que Bonaparte restaurait notre marine, il faisait construire des vaisseaux, et envoyait à la boucherie les seuls hommes capables de les monter \

« Si dans la marine, continue-t-il, au lieu d'a- » voir des obstacles à combattre, j'avais rencontré «quelqu'un qui eût abondé dans mon sens, et «devancé mes idées, quel résultat n'eussions- »nous pas obtenu! mais sous mon règne il n'a » jamais pu s'élever dans la marine quelqu'un qui » s'écartât de la routine et sût créer. J'aimais particulièrement les marins, j'estimais leur cou- »rage, j'estimais leur patriotisme; mais je n'ai » jamais pu trouver entre eux et moi d'intermé- » diaire qui sût les faire agir et les faire mcri- » ter, etc. »

1 Lui-même reconnaît qu'il manquait de matelots et les grandes difficultés d'en former. Il fut, dit-il , ordonné d'y pourvoir en exerçant de jeunes conscrits dans toutes nos rades. Mémorial , t. v, p. 22.

Ne valait-il pas mieux laisser 'es jeunes conscrits à l'armée , et les matelots tout formés dans leurs vaisseaux?..,

Que n'eùt-il pas fait, s'il eût trouvé un marin dont le génie eût été au niveau du sien !

c Mais j'ai passé , nous dit-il, tout mon temps »à chercher l'homme de la marine, sans avoir » jamais rien pu rencontrer. Il y a dans ce rné- » tier une spécialité, une technicité, qui arrêtaient » toutes mes conceptions. Proposais-je une idée «nouvelle, aussitôt j'avais Gantheaume sur les » épaules , et la section de marine. — Si«re , cela » ne se peut pas. — Et pourquoi ? — Sire, les vents » ne le permettent pas , et puis les calmes , les » courants; et j'étais arrêté tout court. Comment «continuer la discussion avec ceux dont on ne » parle pas le langage ? Combien de fois , au con - «seil d'état, leur ai-je reproche d'abuser de cette «circonstance! A les entendre, il eût fallu naître « dans la marine pour y connaître quelque chose. •>Et je leur ai dit souvent qu'ils abusaient encore; ;> que je n'eusse demandé que de faire la traversée » de l'Inde avec eux , et qu'au retour je me se- » rais fait fort d'être aussi familier avec leur mé- » tier qu'avec mes champs de bataille. Ils n'en » croyaient rien , et revenaient toujours à ce qu'on «ne pouvait être bon marin si on ne s'y pre- » nait dès le berceau. »

Il faut avouer que les Gantheaume, que tous nos marins avaient grand tort de croire qu'une

simple traversée n'eût pu faire de Bonaparte un marin consommé , aussi familier dans leur métier que dans ses champs de bataille ; ne leur avait-il donc pas déjà prouvé que personne ne savait mieux que lui marcher à pleines voiles contre vent et marée?

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