GRANDE SOTTISE DU DIRECTOIRE, RÉPARÉE PAR
RONAPARTE.
Ce ne fut pas seulement dans le double service obtenu d'une seule paye, en revêtant les matelots de l'uniforme de soldats , que Bonaparte se vante d'avoir su mieux économiser l'argent que les hommes.
« En arrivant à la tête du gouvernement consu- » laire , dit-il, j'avais eu une prise avec le cabinet «anglais, touchant les prisonniers, et je l'avais » emporté. Le directoire avait eu la sottise de se » prêter à un arrangement qui nous était extrê- » mement préjudiciable, et tout-à-fait à l'avantage »des Anglais.
«Les Anglais nourrissaient leurs prisonniers »en France, et nous avions la charge de nourrir «les nôtres en Angleterre. Or nous avions, as- » sez peu d'Anglais chez nous , et ils tenaient
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«beaucoup de Français chez eux
» Les Anglais avaient donc fort peu de chose à » payer , tandis que de notre côté nous devions «envoyer des sommes énormes , et nous étions
» fort pauvres A peine eus-je pris con-
» naissance d'un tel état de choses , que l'abus fut » rayé d'un trait de plume.
«Il fut signifié au gouvernement anglais qu'à .) compter du moment chaque nation nourrirait «désormais les prisonniers qu'elle aurait faits. » On jeta les hauts cris , on menaça de les laisser » mourir de faim. Je soupçonnais bien assez de » dureté et d'égoïsme aux ministres anglais pour * en avoir l'envie , mais j'étais sûr que l'huma- » nité de la nation se serait réveillée. On plia : » nos malheureux Français n'en furent ni mieux »ni plus mal , mais nous gagnâmes de grands » avantages , et échappâmes à un arrangement «qui était une espèce de joug et de tribut. » Mémorial, t. vu , pag. 5o et 5 1 .
L'arrangement dont parle Bonaparte avait été pris par l'ancien directoire, et fut continué après le 3o prairial. Loin de rougir d'avoir pris part à cette mesure , que Bonaparte n'avait pas assez d'âme pour apprécier , je m'honore d'avoir été un des continuateurs de cette sottise. En sanctionnant cet arrangement , en s'obligeant à nour-
rir les prisonniers de son pays, le directoire se montrait le digne gouvernement de la grande nation ; il sentait qu'il ne lui était pas permis de les abandonner aux soins, à l'humanité de son ennemi; que, pour être prisonnier, un Français n'en était pas moins un Français ; que , dans le malheur comme dans le triomphe, chez l'étranger comme en France, et partout , le Français devait être considéré comme appartenant au peuple le plus généreux de la terre; et certes ces idées étaient bien autrement grandes que les mesquines considérations , que le calcul intéressé d'un fournisseur. L'indignation redouble quand on réfléchit que ce grand économe du trésor national , qui se glorifie d'avoir épargné quelques centaines de mille francs sur la vie de malheureux prisonniers , en était prodigue envers des agents dont tout le mérite, suivant lui , consistait dans l'active expédition de ses ordres; nous révèle qu'il a donné jusqu'à quarante millions à un ministre dont il déprise les talents et accuse l'inconduite, à Alexandre Bertliier^ faible et sans esprit^ pour entretenir de folles amours.
Quelle suite déplorable n'a pas eu l'arrangement parcimonieux de Bonaparte !
«Alors, convient-il, a commencé, pour nos mal- 0 heureux compatriotes, cet affreux supplice des
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» pontons, dont les anciens eussent enrichi Ieuren- »fer, si leur imagination eût pu les concevoir!... »Les pontons portent avec eux leur vérité, il «suffit du simple fait. Y avoir jeté de pauvres » soldats qui n'étaient pas accoutumés à la mer ; » les avoir entassés les uns sur les autres dans des » lieux infects , trop étroits pour les contenir ; » leur avoir fait respirer, deux fois par vingt-quatre » heures , à la marée basse, les exhalaisons pestilentielles de la vase; avoir prolongé dix à »douze ans ce supplice de chaque jour, n'est-ce » pas assez pour que le sang bouillonne au hi- » deux tableau d'une telle barbarie ? »
Si, comme le fait justement observer Napoléon, le supplice des pontons est une tache à l'humanité anglaise ? un aiguillon de fureur qui ne peut sortir du cœur des prisonniers français, quels sentiments ne doit-il pas inspirer contre le chef du régime consulaire, qui les a livrés à la fureur d'un gouvernement aussi inhumain , en leur enlevant les secours de celui qui , non seulement les nourrissait, mais entretenait auprès d'eux un commissaire chargé de veiller sur les traitements qu'ils avaient le droit d'exiger , de les protéger contre toute oppression !
Si l'on consulte la Biographie des contemporains, c'est au directoire qu'il faut s'en prendre
du sort misérable qu'ont éprouvé nos prisonniers ; le consulat seul est venu à leur secours ". Cependant , lorsque Bonaparte demande à Las- Cases s'il existait des pontons de son temps , Las-Cases répond qu'iï pense que non , par ce qu il était sûr qu'il existait des prisons parquées en plaine campagne ; que beaucoup d'Anglais les visitaient , en faisant du bien aux prisonniers , et achetaient leurs petits travaux.
Il est donc constant que l'horrible usage des pontons remonte à l'époque où le gouvernement consulaire a refusé de se charger de la nourriture des prisonniers français.
Un incident fâcheux vint encore aggraver le sort de nos malheureux prisonniers. Le ministère anglais ne fait la paix que pour se ménager l'occasion d'exercer la plus infâme piraterie. Ce lut en s'emparant de plusieurs bâtiments de notre commerce, avant de nous déclarer la guerre, que la rupture du traité d'Amiens nous fut annoncée. Aux vives et justes réclamations du premier consul, les Anglais répondent froidement que c'était leur usage y qu'ils l'avaient toujours fait.
1 Voyez Pièces justificatives.
Bonaparte fut indigné, et avec raison; mais à un attentat condamné par toutes les nations civilisées, il répondit par une violation non moins condamnable des droits sacrés de l'hospitalité.
« A la lecture de l'ironique et insolente ré- » ponse faite à mes plaintes, j'expédiai , dit-il, au » milieu de la nuit même, l'ordre d'arrêter par «toute la France, et sur tous les territoires oc- »cupés par nos armées, tous les Anglais quel- » conques, et de les retenir prisonniers en re- »présailles de nos vaisseaux si injustement saisis. » La plupart de ces Anglais étaient des hommes » considérables , riches et titrés , venus pour leurs » plaisirs. Plus l'acte était nouveau , plus l' injustice était flagrante , plus la chose me convenait. »La clameur fut universelle; tous ces Anglais » s'adressèrent à moi ; plusieurs, pour obtenir de » s'en aller, furent jusqu'à proposer de se cotiser » pour acquitter eux-mêmes le montant des vais- » seaux arrêtés. Ce n'était pas de l'argent que je » cherchais , leur faisais-je dire, mais l'observation »de la simple morale, le redressement d'un tort » odieux. »
Les armateurs des vaisseaux saisis eurent-ils connaissance de ces offres ? Etaient-ils d'avis qu'elles fussent refusées? C'était avec de l'argent que le tort qu'ils éprouvaient devait être re-
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dressé ; une injustice flagrante en représailles ne leur en tenait pas lieu, ne blessait pas moins la saine morale que la piraterie anglaise.
« Le croira- ton? continue Bonaparte, l'admi- » nistration anglaise, aussi astucieuse, aussi tenace » dans ses droits maritimes que la cour de Rome » dans ses prétentions religieuses , a mieux aimé «laisser injustement dix ans dans les fers une «masse très distinguée de ses compatriotes, que »de renoncer authentiquement pour l'avenir à » un misérable usage de rapines sur les mers. »
Bonaparte pouvait -il s'attendre à une autre conduite de la part du ministère anglais? Devait-il croire qu'un gouvernement dont l'intérêt mercantile est le premier mobile, et qui est jaloux de la prospérité de tous les autres, voyait d'un bon oeil ses plus riches habitants venir chaque année payer un gracieux tribut à notre heureux climat , à l'aménité de ses bons habitants. Tout ce qui pouvait éloigner ceux de la Grande- Bretagne du désir d'habiter la France favorisait les vues du cabinet britannique. Bonaparte seul ne voulait pas concevoir combien son impolitique fureur servait son ennemi , ne calculait pas tout le préjudice qu'elle nous causait.
Paris et les plus beaux pays de la France sont en ce moment peuplés d'Anglais. S'ils pouvaient
imaginer que , lorsqu'ils viennent chercher dans nos heureuses contrées le bonheur et le plaisir., les portes de nos prisons leur seraient ouvertes un jour, quels sont ceux qui oseraient aborder en France , quels sont ceux qui oseraient y rester? Mais que le peuple anglais, que nous savons distinguer de son gouvernement, se rassure! Quand même , d'après des événements qui ne sont pas impossibles, la piraterie ministérielle exercerait de nouveau son brigandage , jamais désormais la France ne s'en fera un titre pour violer les droits sacrés de l'hospitalité. Ceux qui font leur séjour dans notre belle vallée de Montmorency n'ont point à craindre d'être envoyés à Verdun, et le docteur Sprakeling ne sera point enlevé aux bénédictions des malheureux infirmes qui se trouvent si bien de ses soins généreux.
Bonaparte, qui a montré plus de vanité que de grandeur lorsqu'il était sur le trône, n'a pas été moins vain lorsqu'il en est descendu. C'est surtout dans cette dernière situation que le grand homme se reconnaît. Si l'illustre prisonnier, sur les rochers de Sainte-Hélène, n'eût exigé que de ses geôliers le titre de la magistrature suprême dont sa déchéance et son abdication l'avaient dépouillé; si,
aux yeux des seuls agents d'un gouvernement violateur à son égard des droits sacrés de l'hospitalité, il n'eût voulu paraître qu'investi des respects que ce titre leur commandait, sa conduite eût rappelé le mot du captif célèbre d'Alexandre, que le sort des armes avait fait légitimement son prisonnier; toute la France, toute l'Europe eût applaudi à sa noble fierté.
Mais lui-même comment a-t-il traité les citoyens estimables attachés à sa personne, et dont l'éducation soignée exigeait des égards particuliers? Écoutons l'auteur du Mémorial de Sainte- Hélène : « Sortant de chez madame de » Montholon , Napoléon a couru de chambre en » chambre et s'est arrêté devant l'escalier qui , » dans le corridor , conduit en haut chez les ^ens : » c'est une espèce d'échelle de vaisseau fort ra- » pide. Soyons > dit-il , l'appartement de Mar- » cliand ; on dit qu'il y est comme une petite » maîtresse. Nous avons grimpé; Marchand s'y «trouvait. Sa petite chambre est propre; il y a «collé du papier qu 'il a peint lui-même. Son lit » n'était point garni ; Marchand ne couche point si » loin de la porte de son maître. A Briars , lui et "les deux valets de chambre ont constamment » couché par terre en travers de la porte de l'emipereuf; si bien que, quand j'en sortais tard, il me
» fallait leur marcher sur le corps. » Mémorial, tomen,pag. 139 et 1/j.o.
Et Bonaparte souffrait , autorisait une étiquette aussi révoltante! Je veux bien croire que ce fût plus à l'excès de leur zèle qu'à l'ordre du maître qu'obéissaient des serviteurs si fidèles ; et on a vu avec plaisir que Marchand, le plus intéressant de tous, n'a point été oublié dans le testament de Napoléon; mais par quelles récompenses pécuniaires le captif de Sainte-Hélène a-t-il cru pouvoir se faire excuser d'avoir agréé (s'il n'a pas commandé) des services que, dans les pays voués à la servitude, des barbares seuls exigent de leurs esclaves?
Au reste, dans tous les autres Français que le malheur n'avait pu séparer de sa personne , Napoléon a affecté de ne vouloir considérer que les débris de son ancienne cour, un grand maréchal s des aides de camp , un chambellan , tandis qu'il ne devait y voir que des amis empressés à adoucir les horreurs de son affreux exil, assez dévoués pour le partager sans réserve.
Bonaparte ne peut se résoudre à abaisser tout-à-fait la barrière qui le sépare des compagnons volontaires de son infortune. Il a la faiblesse de transporter la vanité des Tuileries jusque sur les rochers de Sainte -Hélène, d'y
jouer au monarque dépouillé, comme les enfants jouent à la chapelle \
Comme Bonaparte se complaît dans les détails
1 On a adressé des reproches aux journaux anglais qui ont avant moi comparé l'étiquette de Sainte-Hélène à l'étiquette des Tuileries ; celle que nous transmet le Mémorial en fera connaître la différence. « L'empereur, a-t-il » dit , était pour nous le meilleur et le plus paternellement njamilierdes hommes. Nous, nous étions vis-à-vis de lui «les plus attentifs, les plus respectueux des courtisans. «Nous cherchions en tout temps à deviner ses désirs; nous «épiions tous ses besoins ; à peine avait-il fait un geste que »nous étions déjà en mouvement.
«Aucun de nous n'arrivait dans sa chambre sans avoir été «appelé; et si l'on avait quelque chose d'important à lui » communiquer, on demandait à être reçu. S'il se promenait «avec un de nous tête à tête , nul ne venait le joindre sans «être demandé. Dans le principe nous demeurions constam- » ment chapeau bas auprès de sa personne, ce qui semblait «étrange aux Anglais, qui avaient reçu l'ordre de se cou- »vrir après l'avoir abordé. Ce contraste parut si ridicule ù «l'empereur, qu'il nous commanda une fois pour toutes »de ne pas faire autrement qu'eux. Nul, excepté les deux » dames, ne s'asseyait devant lui qu'il ne l'eût ordonné, » Jamais la parole ne lui était adressée sans son interpellaotion, ù moins que la discussion ne fût engagée; et toujours » et dans tous les cas il gouvernait la conversation. Telle il 19
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de sa grandeur passée! avec quelle affectation minutieuse il s'empare de tout ce qui peut flatter sa vanité! avec quel plaisir il se rappelle que le prince Léopold a dû être son aide de camp , qu'une foule de princes allemands briguaient la même faveur !
« Après avoir créé la confédération du Rhin , ». dit-il, les souverains qui en faisaient partie ne » doutèrent pas qu'il ne fût prêt à renouveler dans » sa personne l'étiquette et les formes du saint em- »pire romain. Tous parmi eux, jusqu'aux rois » même , se montraient empressés de former son «cortège, et de devenir, l'un son grand-échan- »son, l'autre son* grand-panetier , etc. Vers ce » temps, ajoute-t-il, les princes allemands avaient, »à la lettre, envahi les Tuileries;... ils en rem- » plissaient les salons, modestement confondus, » perdus au milieu de ses serviteurs... Il en était » de même des Italiens, des Espagnols, des Por- » tugais ; en un mot , la plus grande partie de l'Eu- »rope se trouvait rassemblée aux Tuileries! Le » fait est, conclut Napoléon dans un beau moment » d'ivresse, que, sous mon règne, Paris a été la reine
«était V étiquette de Longwood , purement comme on voit, n celle de nos souvenirs et de nos sentiments. » Mémorial, tom. v, pag. 42«
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»des nations j et les Français les premiers peuples »de C univers! » Mémorial de Sainte-Hélène.
Votre orgueil s'abuse, Bonaparte: ce n'est point à la foule des grands personnages qui ont figuré à votre cour , confondus , perdus au milieu de vos valets , et dont quelques uns même en ont ambitionné le titre ; ce n'est point au fastueux cortège qui vous entourait que la France a dû sa grandeur. Si Paris a été la reine des nations, c'est aux arts, aux sciences, aux hommes de génie qu'elle recèle dans son sein, qu'elle a dû et qu'elle doit le rang qu'elle occupe encore aujourd'hui ! Si les Français ont été le premier peuple de l'univers , c'est lorsqu'ils ont défendu leur liberté contre toutes les puissances de la terre, lorsqu'ils ont combattu et chassé devant eux les princes qui sont venus s'humilier dans vos salons.
Son excuse banale était une insulte pour tous les peuples qu'il voulait asservir. S'il mande les principales autorités, les citoyens les plus notables de l'Italie , c'est pour leur déclarer , non seulement qu'ils ne sont pas dignes d'être comptés au nombre des peuples libres, mais que parmi eux il n'y a pas un seul homme en état de les
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gouverner : il transforme leur république en un gouvernement monarchique, et se met la couronne sur la tête.
Pour se faire pardonner ce qu'il aurait dû exécuter et n'a pas fait, il ne cesse de parler de ce qu'il avait intention de faire. Par exemple, s'il eût vraiment résolu d'affranchir la Pologne d'un joug étranger, comme il en flattait sans cesse les braves qui se dévouaient si généreusement au triomphe de ses aigles ; s'il avait eu le projet de mettre Poniatouski sur le trône, c'eût été avant sa fatale expédition de Russie qu'il l'aurait exécuté. C'était à cette époque surtout qu'il fallait se faire un rempart d'une nation rendue à la liberté , et qui en est si digne. Il n'eût pas attendu que le courage le plus audacieux eût terminé les jours de ce célèbre guerrier, pour venir nous dire: « C'était le roi que je destinais aux Polonais '. » Mais Bonaparte ne voulait relever le trône de
1 Bonaparte est d'autant plus inexcusable de n'avoir pas relevé le trône de Pologne, qu'il reconnaît dans ses Mémoires qu'il ne fut dérangé dans ses plans sur la Pologne par aucune combinaison diplomatique , soit de la part de l'Autriche, soit de la part de la Prusse , et que le cas du rétablissement du royaume de Pologne était prévu par les articles secrets , signés à Paris le i4 mars 1812, entre l'Autriche et Napoléon, et le 2Zj février même année,
la Pologne que pour entasser une nouvelle couronne sur sa tête. Il ne réservait à Poniatouski que le rôle d'Eugène Beauharnais en Italie , que l'honneur d'être son vice-roi. Craignant de blesser intempestivement l'orgueil d'une nation qu'il est dangereux d'irriter, il pensa qu'avant d'imposer sa personne aux Polonais , il devait commencer par abattre et mettre le colosse russe à ses pieds.
Ne nous dit-il pas à nous-mêmes : Avant d'abdiquer ma dictature, il me fallait vaincre à Moscou. Demander de moi, avant le temps, ce qui n'était pas de saison , était d'une bêtise vulgaire. Une faut pas, continue-t-il , croire que la nation fût prête à manier dignement sa liberté /... Nous n'étions pas murs.
Nous n'étions pas mûrs ! ! ! Eh ! n'est-ce pas à la pourrir plutôt qu'à la mûrir , cette grande et puissante nation, qu'ont tendu tous'les efforts de Bonaparte?... Il est forcé de convenir que, lors de l'explosion de la révolution , les patriotes en général se trouvèrent tels par nature, par instinct: au lieu de dénaturer cet instinct si pur, si noble, de l'éteindre par l'asservissement, ne fallait -il pas, au contraire, l'éclairer, le fortifier au flambeau de la raison?
entre la Prusse. Mémoires de Montholon , tome II ? pages 169, 170^ 171, 172 et i?3.
Le tableau de la conduite de Washington, qu'on plaçait sans cesse devant ses yeux , le mettait en fureur. Arrivé au pouvoir , dit-il, on eût voulu que j'eusse été un Washington... Les mots ne coûtent rien.,. En Amérique, volontiers , j'aurais été un Washington;... en France, j'eusse défié Washington d'être lui-même, ou il n'eût été qu'un niais... Je ne pouvais être qu'un Washington couronné,.. J e n'y pouvais arriver qu'à travers une dictature universelle ;... je l'ai prétendue: ... m'en ferait-on un crime ?...
Si on lui en fera un crime ! !... que le despote demande plutôt si jamais ce crime lui sera pardonné ! !... Mais, s'il ne pouvait être l'ami d'une sage liberté qu'avec une couronne en tête, il fallait donc , pour parler son langage incohérent , être ce Washington couronné !... Il fallait donner à la France un gouvernement stable et digne d'elle, un gouvernement représentatif où le peuple eût été librement et dignement représenté!...
Bonaparte, se faisant à lui-même les reproches qu'il a trop mérités, cherche à les prévenir en déclarant qu'il a connu trop tard l'amour des Français pour la liberté ; que , s'il avait pu s'en douter lorsqu'il était encore le maître de leurs destinées, le peuple français aurait été le plus libre de la terre!...
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Je croyais, dit-il, que l'égalité était l'unique objet de tous ses vœux, aussi n'ai-je rien négligé pour le satisfaire sur ce point. Sans les révélations de Sainte-Hélène , on ne se douterait jamais que ce fut dans cette intention qu'il a créé une noblesse nouvelle.
«■ On a mal compris, dit-il , le but de cette in- »stitution... C'était pourtant une de mes plus » grandes idées , des plus complètes , des plus «heureuses! Mes titres nationaux rétablissaient » précisément cette égalité que la noblesse féo- » dale avait proscrite. Tous les genres de mérite »y parvenaient; aux parchemins , je substituais les » belles actions > et aux intérêts privés^, les intérêts »de la patrie ! Ce n'était plus dans une obscurité «imaginaire qu'on eût été placer son orgueil, «mais bien dans les plus belles pages de notre » histoire. »
Je ne vois pas le grand intérêt de la patrie à l'organisation de cette anomalie politique. Personne ne lira avec plus de plaisir que moi les belles pages dont la noblesse nouvelle , comme la noblesse ancienne, remplira notre histoire ; mais les actions de nos grands hommes, pour n'avoir pas été anoblis, en auraient-elles moins d'éclat?
C'est pour rétablir l'égalité proscrite par la noblesse féodale que Bonaparte crée une noblesse nouvelle! Ainsi, c'est vingt ans après l'abolition de la féodalité, vingt ans après l'extinction de tous les titres qui en dérivaient, vingt ans après cette fameuse nuit du L\ août, où les anciens nobles étaient si noblement rentrés sous la bannière de l'égalité, que Bonaparte imagine un moyen de rendre tous les Français égaux; et ce moyen, c'est de créer une noblesse nouvelle pour rétablir l'égalité à laquelle l'ancienne avait porté une atteinte dont il ne restait plus aucune trace. Pour remédier aux abus des distinctions qui n'existaient plus, il crée des titres qu'il distribue à ses créatures : mais , en faisant des barons , des comtes, des ducs, des princes, il laisse aux vilains , disposés à la servitude, la perspective de parvenir, de pouvoir un jour grossir le nombre des valets titrés : et voilà ce qu'il appelle l'égalité par excellence ! ! !
En créant une noblesse héréditaire, il prétend avoir détruit les parchemins, avoir fait disparaître les prétentions choquantes du sang : idée absurde, convient-il, en ce qu'il n'existe réellement qu'une espèce d' hommes , puisqu'on n'a pas vu naître les uns avec des botte* aux jambes, et d'autres avec un bât sur le dos.
Mais les titres que transmet une noblesse héréditaire, qu'elle soit ancienne ou qu'elle soit nouvelle, sont-ils autre chose que des parchemins? La noblesse que donne la naissance, qu'elle provienne d'un nouveau ou d'un ancien noble, offre-telle moins l'idée absurde de la prétention choquante du sang ? S'il est vrai qu'il n'existe réellement qu'une seule espèce d'hommes; que les uns, suivant la remarque énergique de Bonaparte, ne naissent point avec des bottes aux jambes, et les autres avec un bât sur le dos, en voit-on naître avec les marques distinctives de leur anoblissement, enveloppés de titres, entourés de cordons?... Le seul cordon qu'on puisse montrer aux témoins appelés à la naissance même d'un prince, est celui qui l'attache au sein de sa mère, et qui lui est commun avec le dernier de ses sujets ! ! !