‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 25 sur 64 · LES AIGLES IMPÉRIALES · texte numérisé non relu

LES AIGLES IMPÉRIALES

La restauration ne devait sans doute laisser subsister ni les enseignes déployées par le gouvernement impérial ni les institutions que son despotisme avait organisées; mais les couleurs adoptées par Louis XVI , devenues les couleurs nationales sous la monarchie constitutionnelle ,

consacrées par la victoire sous la république, n'étaient point les couleurs de Napoléon. Le premier coup qu'ait reçu le drapeau tricolore, c'est Bonaparte qui le lui a porté. Il fallait à l'usurpateur des insignes annonçant l'essor qu'il avait résolu de prendre; le vol de l'aigle, s élançant dans les airs et planant sur tout ce qui respire, lui paraît le symbole qui se rapproche le mieux de son ambition désordonnée ; il s'en empare'....

Cependant, sa prudence extrême ne lui permet pas de laisser aux nombreux ennemis de son despotisme un signe de ralliement redoutable pour lui , s'il eût osé proscrire tout-à-fait le drapeau tricolore; il cherche à l'éclipser, en plaçant plus spécialement l'armée sous les nouveaux insignes qu'il s'est choisis.

Avec quel éclat , quelle pompe se fait l'inauguration de ses aigles!... comme il les entoure de toutes les illusions propres à exalter l'armée dont elles vont devenir les enseignes guerrières!... C'est sous le dôme qui recouvre tant de gloire, c'est dans le temple dédié aux guerriers que la victoire a mutilés , c'est sur son trône, que, le jour de la solennelle distribution des étoiles de la Légion-d'Honneur, Napoléon fait la répartition non moins solennelle des aigles!...

Des militaires en courriers extraordinaires vont de suite les porter aux armées diverses ; non seulement chacune d'elle, mais chaque bataillon, chaque régiment, reçoivent leurs aigles; et les braves à qui la garde en fut confiée devaient dans la suite être eux-mêmes entourés d'autres braves qui n'auraient eu les yeux que sur elles, qui n'eussent été armés que pour les défendre, pour frapper le téméraire qui oserait porter la main sur une aigle!... A tous les exercices, à toutes les revues , les premiers mots de Napoléon étaient : Où sont mes aigles !. . . Que sont devenues mes aigles!... Pas un mot du drapeau national... On ne s'informait pas de ce qu'il devenait ; et , sans le courage des braves qui l'ont immortalisé, on n'en eût plus entendu parler.

A son départ pour l'île d'Elbe, ce n'est point le drapeau national que Bonaparte salue, c'est une de ses aigles qu'on lui présente et qu'il embrasse.

Quand je parle avec cet intérêt d'un drapeau que nos armes ont si glorieusement illustré , je ne crains point qu'on me suppose une intention contraire à celle qui m'anime , l'intention d'encourager ceux qui croiraient pouvoir transformer ce monument de notre gloire nationale dans un étendard de révolte. Personne n'a vu avec plus

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de douleur, avec plus d'indignation que moi , des insensés s'emparer du drapeau tricolore pour s'en faire un signe de ralliement coupable, ce drapeau devenir la bannière d'un Cugnet de MontarlotL.

Ami de la gloire, du bonheur et de la tranquillité de mon pays, j'ai regretté, je l'avoue, que, pour confondre tous les efforts d'une folle malveillance, le gouvernement provisoire de 1814 n'ait pas cru devoir associer les couleurs comme la gloire des deux étendards qui ont conduit tant de fois les Français à la victoire; que le drapeau constitutionnel , surmonté du panache sans tache du bon, du grand Henri , n'ait pas repris le rang que lui disputèrent trop longtemps ces aigles superbes , destinées à faire la conquête du monde, et dont le vol si brillant a fini par amener l'étranger dans nos foyers , par nous faire subir la loi des peuples que sous le directoire la France avait vaincus.

Ce qui étonnerait tous ceux qui liront le Mémorial de Sainte -Hélène, si l'on ne savait pas que c'est Bonaparte qui parle , est le ton leste avec lequel il rend compte de quelques actes de tyrannie trop publics pour être désavoués.

DE GOHIER. Soi

S'agit-il de l'exil de madame de Staël, au talent distingué de laquelle il est obligé de rendre justice, « Sa demeure , dit-il , était devenue un véritable » arsenal contre moi ; on venait s'y faire armer » chevalier;... elle s'occupait à me susciter des » ennemis, et me combattait elle-même:... c'é- »tait tout à la fois Armide et Clorinde... Tout » bonnement nous nous sommes fait la petite guerre , » voilà tout. »

Combattre une Clorinde avec des lettres de cachet ! ! î Ah î ce n'était pas avec des armes égales , ce n'était pas en brave et loyal chevalier.

Mais Bonaparte ne se bornait pas toujours à de simples exils lorsqu'il faisait ce qu'il appelle la petite guerre. Des actes de tyrannie, qu'il ne prend pas même la peine d'excuser , n'étaient qu'un jeu pour lui.

« Bonaparte entre à l'improviste chez l'impé- »ratrice Joséphine, y trouve une célèbre mar- » chande de modes, à laquelle il avait , dit-il , fait «défendre d'approcher de l'impératrice, qu'elle » ruinait; il la fait arrêter en sortant de chez elle , »et conduire à Bicêtre. Ce fut, ajoute-t-il, un » grand bruit dans tout Paris , le plus grand des » scandales , disait-on : le bon ton fut de lui ren- » dre visite. . . Il y eut à la porte de la prison une » file de voitures. . . »

Telle fut et telle sera toujours la suite de toute vexation. Quand le despotisme voudra répandre le plus grand intérêt sur Findh idu le moins en évidence, il n'a qu'à le vexer. Les nombreuses visites que reçut la célèbre marchande de modes , cette file de voitures à la porte d'une prison , accusaient l'autorité, que, sans quelque grand abus de pouvoir, l'opinion publique ne heurte jamais avec tant d'éclat.

« Laissez crier, dit Napoléon à l'homme de »la police qui vint lui en faire part;... tant » mieux , si l'on prend ceci pour un acte de tyran - » nie : ce sera un coup de diapason pour un grand «nombre... Très peu leur montrera que je pour- » rais faire beaucoup. »

Très peu ! l'emprisonnement arbitraire d'une femme honnête dans une maison destinée à renfermer la débauche et le crime ! ! !

Mais qu'attendre autre chose de Bonaparte , lorsque lui-même reconnaît que sa tyrannie tenait essentiellement à son être. Dans un de ces entretiens familiers où le caractère de l'homme le plus dissimulé perce, un mot lui échappe, et ce mot est un aveu que la nature l'avait fait pour être un tyran; qu'on doit tous les actes oppressifs de son règne à sa monstrueuse organisation. Sa maiiv de fer, dit -il énergiquement,

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