EXPÉDITION DE SAINT-DOMINGUE
Bonaparte se reproche sa tentative sur la colonie de Saint-Domingue lors du consulat, et il a bien raison. C'était une grande faute , dit-il, que d'avoir voulu la soumettre par la force; je devais me contenter de la gouverner par l'intermédiaire de Toussaint.
Oui, sans doute; et c'était précisément ce qui avait été arrêté par le directoire, qui déjà avait nommé ses commissaires.
Le captif de Sainte-Hélène avait, ajoute-t-il,
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d'autant plus à se reprocher cette faute, quelle était contre son inclination , quil n'avait fait que céder à l'opinion de ses conseillers , de ses ministres. Est-ce aussi à ses conseillers, à ses ministres, et contre son inclination, qu'il faut attribuer l'atroce conduite envers ce malheureux Toussaint -Louverture, par l'intermédiaire duquel il eût dû gouverner, et qui, traîtreusement enlevé de la colonie que son courage avait conservée à la France , a expié dans une des bastilles impériales le crime d'avoir aimé et défendu la liberté de son pays?...
« L' empereur , nous dit Las Cases, pensait que » les Bourbons réussiraient à soumettre Saint-Do- »mingue, s'ils employaient la force.» Espérons que le gouvernement n'entreprendra point d'en faire l'essai; qu'il n'écoutera pas plus cette perfide insinuation que l'empereur de Russie ne suivra l'itinéraire qui doit lui assurer l'invasion de l'Europe.
Bonaparte est tellement inconsidéré, que , dans les reproches qu'il adresse à ses ennemis , il s'accuse lui-même. Oubliant qu'au 1 9 brumaire il fit attester , il attesta défausses démissions au conseil des anciens, il dénonce l'impudence de Castle-
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reagh, qui a produit des actes faux au parlement. Il fait un crime à ce même Castlereagh d'avoir abandonné, sacrifié la république de Venise à l'Autriche, tandis que c'est lui qui le premier l'a livrée aux Autrichiens, par son traité de Campo- Formio.
Son système à Sain te-Hélène, comme dans toutes les circonstances de sa vie, est d'accuser lorsqu'il a besoin de se justifier; de reporter aux autres ce qu'il aurait dû faire et n'a pas fait. Personne n'a eu plus belle occasion de rendre une patrie aux braves Polonais, personne n'y était plus obligé, plus intéressé que lui; il le devait et à l'engagement qu'une juste reconnaissance lui avait imposé, et à sa propre conservation. L'Europe et l3 Angleterre surtout regretteront , dit-il, de n avoir pas relevé le royaume de la Pologne indépendant de la Russie . et d'en avoir fait à Vienne une province russe.
Lorsque les suites de son excursion en Russie auraient dû l'humilier, il nous parle avec une sorte de complaisance de la situation admirable de ce vaste empire contre te reste de l'Europe ; de l'immensité de sa masse d'invasion; des armées qu'elle peut mettre sur pied; de l'impossibilité de l'attaquer avec succès; de la facilité au contraire avec laquelle elle peut aborder en Europe et l'envahir.
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Mais si ces observations accusatrices annoncent combien Bonaparte est irréfléchi, l'appel odieux qui les termine prouve combien il est perfide.
C'était avant de passer le Niémen, avant son échauffourée à Moscou, qu'il devait se pénétrer de cette redoutable situation de la Russie contre le reste de l'Europe. La première carte lui eût appris, s'il ignorait à cette époque, ce qu'il a la prétention de nous apprendre aujourd'hui , que cette puissance , assise sous le pôle , est adossée à des glaces éternelles , qui au besoin la rendent inabordable ; quelle nest attaquable que trois ou quatre mois , ou un quart de Vannée, tandis quelle a V année tout entière ou les douze mois contre nous: et nos malheurs, mieux que ses colloques, nous ont acquis la certitude quelle n'offre aux assaillants que les rigueurs , les souffrances , les privations d'un sol désert, d'une nature morte ou engourdie, tandis que ses peuples ne s' élancent qu'avec attrait vers les délices de notre midi. Mais, après nous en avoir fait si affreusement subir l'épreuve, qu'a-t-il besoin de venir de nouveau nous effrayer de ces immenses peuplades dont le dénuement et le vagabondage sont l'état naturel, et qu'on ne saurait attaquer sur aucun point; qui débordent impunément sur nous , inondant tout si elles triom-
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plient ; ou se retirant au milieu des glaces , au sein de la désolation, de la mort, devenues leurs réserves^, si elles sont défaites : le tout avec la faculté de reparaître si le cas le requiert?
Ne pouvant réparer les maux qu'il nous a faits, veut-il du moins nous indiquer les moyens de nous défendre contre ceux qui nous menaceraient, contre la tentative audacieuse d'une nouvelle irruption de ces terribles Cosaques? Non, c'est à une invasion totale de l'Europe qu'il veut nous préparer. « Dans la nouvelle composition «politique de l'Europe, dit-il, le sort de cette » partie du monde ne tient plus qu'à la capacité , » aux dispositions d'un seul homme; qu'il se » trouve un empereur de Russie vaillant , impé- » tueux , capable , en un mot un czar qui ait de »la barbe au menton (ce qu'il exprimait, du «reste, beaucoup plus énergiquement) .. ., et » l'europe est a lui ! »
Il fait plus, il s'établit son cicérone; lui fait envahir Berlin , Vienne , toute l'Allemagne ; et le conduit par journées d'étape jusqu'en France1.
1 « Il peut commencer ses opérations sur le sol allemand même, à cent lieues des deux capitales, Berlin et Vienne, dont les souverains sont les seuls obstacles. Il enlève l'alliance de l'un par la force, et, avec son concours, abat l'autre d'un revers ; et dès cet instant il est au cœur de l'Aile-
Que ce prophète de malheurs , ô mes concitoyens, ne vous fasse pas trembler! si jamais sur un terrain volcanisé la tourmente politique ouvrait, par une explosion subite, de nouveaux cratères aux révolutions; si l'empereur de Russie était obligé de se mettre à la tète des peuples innombrables qu'il gouverne , et de mettre en mouvement cette masse énorme dont on cherche à nous effrayer, l'habile diplomate dont les conseils, suivant le captif de Sainte-Hélène, ont décidé des destinées de la France et de l'Europe, en faisant marcher les coalisés sur Paris, Pozzo di Borgo, dont la haute fortune n'a pas dû lui faire tout-àfait oublier qu'il est né Français , qu'il a eu, ainsi que moi , l'honneur de siéger au rang des législateurs de la France; Pozzo di Borgo ne trahirait point les intérêts du pays qui l'a vu naître, pour exposer la gloire du souverain qui l'honore de sa
magne, au milieu des princes du second ordre, dont la plupart sont ses parents, ou attendent tout de lui. Aubesoin , si le cas le requiert, il jette en passant , par-dessus les Alpes, quelques tisons enflammés sur le sol italien, tout prêt pour l'explosion, et marche triomphant vers la France , dont il se proclame de nouveau le libérateur. Assurément, continue-t-il, moi, dans une telle situation, j'arriverais à Calais à temps fixe et -par journées d'étape, et je m'y trouverais le maître et l'arbitre de l'Europe.» Mémorial, tom. VII, p. 112 et 1 15.
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confiance. « Gardez-vous bien , dirait-il à Alexandre , de vous laisser surprendre par les insinuations d'un fallacieux ennemi. Si jamais la France se trouvait menacée d'une nouvelle invasion , la nation entière serait debout, et un million de braves vous rappelleraient Zurich et Castrium. Si le besoin de conquérir anime vos nombreuses peuplades , ce ne sont point les échos de Sainte- Hélène, c'est la voix qui sort de la tombe de Catherine qu'il faut écouter. »