DES BONAPARTISTES ET QUELS SONT-ILS
« Le bonapartisme , nous dit M. Guizot , sera » toujours un obstacle à l'établissement d'un » gouvernement constitutionnel. »
Existerait-il donc en France des bonapartistes , dans le sens de M. Guizot ? et quels seraient-ils?
Certes , on n'accusera pas de bonapartisme ces Mémoires, dirigés contre le despotisme de Bonaparte: j'ai donc le droit d'invoquer ici l'attention de tout lecteur sur une question qui intéresse plus qu'on ne pense l'ordre social, trop souvent troublé par l'esprit de parti, toujours prodigue de qualifications destinées à devenir un titre de proscription.
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Les hommes les plus célèbres ne sont pas toujours ceux dont la patrie a eu le plus à se louer ; mais, de ce qu'un grand guerrier aura été un mauvais citoyen, s'ensuit il que les victoires qui honorent , autant que lui , ses compagnons d'armes doivent être frappées d'un éternel oubli? Non, sans doute.
Les artistes qui, au lieu de se traîner à la suite de Le Sueur, pour arracher quelque moine obscur du cloître où il s'est enseveli , consacrent leur pinceau, leur ciseau, leur burin, à transmettre à la postérité les hauts faits de nos braves ; tout ce qui honore la patrie et tout ce qui la fait respecter, ne sont point des bonapartistes, ce sont des Français, des Français qui, en immortalisant leur pays , s'immortalisent eux-mêmes.
Dans les citoyens qui s'arrachent leurs ouvrages, qui les paient au poids de l'or, et ne les achètent pas encore ce qu'ils valent; qui en ornent leurs salons , qui les présentent à l'admiration des étrangers comme leurs plus précieuses propriétés, je reconnais les amis des arts , des hommes au niveau de leur siècle , et au nombre desquels on aime à rencontrer un prince français : je ne vois point de bonapartistes.
Quoique Bonaparte ait fait le malheur de la France et désolé toute l'Europe, le pinceau, le ci-
seau, le burin, tous les arts se sont à l'envi disputé les traits de cet homme extraordinaire. D'insensés Vandales seuls entreprendraient de faire disparaître ces chefs-d'œuvre, et ne réussiraient pas; ils pourraient tout au plus en enrichir l'étranger. Les hommes si curieux de son image monnayée , si prompts à remplir leurs coffres de ses médailles frappées au type qui consacre son usurpation , ont-ils bien le front de traiter de bonapartistes les citoyens chez qui se trouvent le buste de Bonaparte , les médailles , les gravures qui ne retracent son portrait qu'en rappelant nos victoires?...
Mais j'entends dire qu'un peintre célèbre a fait son apothéose, et que la gravure de ce tableau ne peut être exposée aux regards du public !... Un marchand d'estampes me la montre en tremblant, et que vois-je?... une pierre tumulaire sur laquelle on aperçoit le petit chapeau dont se couvrait Bonaparte !... auprès de cette tombe, sur un rocher au milieu des mers, quelques Français, fidèles au malheur, fondant en larmes; dans un lointain resplendissant de gloire, les ombres des braves morts en défendant la liberté de leur pays, et qui semblent lui dire : c'est ainsi , c'est
COMME NOUS QUE TU DEVAIS EIINTrL.
Quelle apothéose!... Ah! loin de la proscrire,
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loin de la faire couvrir d'un voile, offrez-la à tous les regards, et que les sensations qu'elle fera éprouver , que les réflexions profondes qu'elle doit faire naître, apprennent à tous les ennemis de la liberté des peuples ce qui reste à celui qui a été le despote le plus puissant, le plus absolu de la terre.
On peut donc avoir en sa possession l'estampe de cette terrible apothéose sans être un bonapartiste.
Un grand nombre de nos braves regrettent le guerrier qui les a conduits à la victoire ; mais, Français avant tout , ils s'indigneraient si on leur proposait de servir un nouveau tyran de leur patrie. Ce ne sont pas là des bonapartistes dans le sens de M. Guizot.
Il y a bien quelques individus ( en petit nombre heureusement) voués à la servitude, qui, instruments de la tyrannie de Bonaparte, soupirent en pensant aux avantages que leur assurât son gouvernement. Ce ne sont pas même encore là de vrais bonapartistes; mais des serviteurs hors de place, qui cherchent un maître, qui sont prêts à endosser la livrée du premier qui voudra magnifiquement récompenser leurs services.
Souvent les cris séditieux qu'on prend pour les indices d'un coupable bonapartisme ne sont
que les expressions d'une raison troublée par le vin , par le malheur , qu'aigrissent de plus en plus les poursuites rigoureuses qui les confondent avec la manifestation d'un vœu qu'il n'est ni raisonnable ni politique de supposer.
Des insensés qu'exaspérerait la folie d'un gouvernement persécuteur pourraient seuls concevoir le désir de voir arriver sur le trône français un enfant que la tyrannie de son père, encore plus que son abdication , en a écarté pour toujours; un nourrisson de Laybac, élevé dans les principes du pouvoir absolu, par une famille dont la puissance pèse déjà sur tant de peuples, mais qui heureusement s'est engagée à nous refuser un présent si funeste. Quels Français seraient assez ennemis de leur liberté, assez dégradés pour aller lui demander un maître qu'elle ne veut ni ne peut leur accorder ? Non , quelques malheurs , quelque catastrophe que puissent amener les aveugles ennemis du gouvernement constitutionnel , notre malheureuse patrie n'a point à craindre d'aussi déplorables destinées. Les tyrans sapent les dynasties, mais n'en fondent point.
Napoléon lui-même , en annonçant aux Français la naissance de son fils , ne le proclama point comme un enfant à qui les destinées de
la France devaient être confiées. Un roi de Rome vous est né! leur dit-il... Un roi de Rome, soit !... Que le jeune Napoléon règne, s'il le veut et s'il le peut, dans l'ancienne capitale du inonde; qu'il dispute au successeur de saint Pierre et ses clefs et sa triple couronne: mais qu'il ne songe jamais à nous préparer un autre vingt mars; à mettre le trouble et la dévastation dans un pays que son père a rempli d'autant de calamités que de gloire.
Les seuls bonapartistes dangereux pour le gouvernement sont ceux qui propagent les principes de Bonaparte ; qui s'obstinent à perpétuer son odieux régime ; les fauteurs du despotisme qui prétendraient que, du fond de sa tombe, Bonaparte continuât de régner sur les Français; qui voudraient que l'on gouvernât suivant le bon plaisir, au lieu de gouverner suivant les lois.
Mais , plus éclairé que ceux qui se prétendent meilleurs royalistes que le roi , Louis XVIII a sagement pensé qu'un régime constitutionnel était le seul qui convenait à un peuple fait pour la liberté et qui avait trop long-temps gémi sous le despotisme. Sachant bien que la solidité d'un trône dépend de la base sur laquelle il est assis \ il a voulu que le sien reposât sur une charte que le prince et le peuple fussent également in-
téressés à respecter. Et qu'on ne dise pas avec Bonaparte, qui s'est joué de tous les engagements qu'il avait pris avec le peuple français, que la charte n est point un contrat avec la nation; qu'en l'octroyant, son chef n'a point contracté un lien indissoluble avec elle. La charte, devenue base fondamentale de la restauration , est la loi de celui qui gouverne comme de ceux qui sont gouvernés. Elle doit être d'autant plus à l'abri de toute attaque , que le prince de qui elle est librement émanée n'aurait pas même, s'il voulait entreprendre de la renverser , le prétexte d'alléguer qu'elle lui a été imposée. Attenter à la charte sur laquelle , lors de la restauration , le trône de la légitimité a été assis, c'est donc vouloir la saper elle-même par les bases que sa sagesse a établies. Qu'ils seraient imprudents , qu'ils seraient coupables ceux qui oseraient porter une main sacrilège à cette arche d'alliance qui ne doit sortir du sanctuaire des lois que pour être offerte au respect des peuples !
Qu'on remonte aux premiers instants où les Français ont été appelés à l'exercice de leurs droits , qu'on parcoure tous les cahiers présentés à l'assemblée constituante , qu'on se reporte aux intéressantes discussions de celle des notables qui l'avait précédée , et l'on verra que les principales
demandes formées à ces époques se sont réfugiées dans la charte. Elle a consacré ainsi les premiers vœux des Français , capables de tout supporter , excepté le joug du pouvoir absolu que nous avait imposé la tyrannie de l'usurpateur.
Ce qui doit rassurer contre les entreprises des bonapartistes politiques, et les contenir, dans quelque rang qu'ils se trouvent , c'est le respect que , dans plus d'une circonstance, l'héritier du trône a manifesté pour nos institutions , pour les lois qui seules doivent nous régir, sa recommandation solennelle d'en maintenir les principes. Et ces paroles remarquables, qui ont retenti dans toute la France, ne s'adressent pas aux seuls hommes chargés de présider à l'enseignement de la jeunesse française. La catastrophe qui a terminé le despotisme de Bonaparte a d'ailleurs assez fait sentir la nécessité d'un gouvernement constitutionnel qu'aucune faction ne puisse ébranler; a, mieux que tous les discours , prouvé que, si les destinées des peuples sont dans les mains de ceux qui les gouvernent, la stabilité d'un troue repose sur l'intérêt qu'ont les peuples à le soutenir.