N9 1.) DOMAINE DE CROSNE
Toute la France a entendu parler du domaine de Crosne et de son équivalent. En voici le titre, tel que Sieyes est parvenu à se le procurer , et qui a si heureusement terminé la carrière de son consulat éphémère.
Message des consuls provisoires } Bonaparte et Roger- Ducos, à la commission des cinq -cents.
« Les consuls de la république française s'unissent » au vœu unanimement manifesté par les deux com- » missions législatives, en vous proposant de décerner » au citoyen Sieyes un témoignage éclatant de la re- » connaissance nationale.
» Le citoyen qui , après avoir éclairé les peuples par v ses écrits, et honoré la révolution par ses vertus désin- » téressées , refusa d'abord la première magistrature , et » ne l'accepta ensuite que par le sentiment des dangers » dont elle était entourée , est assurément digne de la » distinction que vous lui déférerez , et sur laquelle un » refus ne lui sera pas permis lorsque les organes de » la loi auront parlé.
» Les consuls de la république, afin d'adhérer à votre » désir , et en conformité de la loi du 1 9 brumaire , » vous font la proposition nécessaire et formelle de » décerner au citoyen Sieyes , à titre de récompense « nationale , la propriété de l'un des domaines qui » sont à la disposition de l'état. »
Signé ,' les consuls de la république , Bonaparte et Roger-Ducos.
29 frimaire.
Pour copie conforme, Signé, H.-B. Maret, secrétaire-général.
Le do frimaire, renvoi du message à la section des finances.
Arnould de la Seine fait le même jour , au nom de la section des finances , le rapport suivant :
« Les consuls Bonaparte et Roger-Ducos , par leur » message du 29 frimaire, prennent l'initiative en » exprimant les sentiments de reconnaissance dont » nous sommes toujours animés , comme la nation » française , pour le citoyen Sieyes ; ils vous font la » proposition formelle de lui décerner, à titre de ré- » compense nationale , la propriété de l'un des do- » maines qui sont à la disposition de l'état.
» Citoyens représentants , sans doute il suffit à la » gloire du citoyen Sieyes d'avoir éclairé les peuples » par ses écrits , d'avoir honoré la révolution par ses » vertus désintéressées , et de s'être soumis au joug de » la première magistrature , alors seulement que de » grands dangers la rendaient digne de sa grande solli- »citude, pour sa u ver de C oubli ou de C outrage le » nom français.
» Sans doute il suffit au bonheur du citoyen Sieyes » d'être parvenu , par l'activité de son âme, kreconsti- » tuer l'édifice social, de rester environné de l'estime » des peuples ses contemporains , et d'avoir encore la » félicité des générations successives pour l'objet de » ses méditations habituelles.
» Mais, citoyens représentants , s'il ne manque rien à ■» la destinée morale de Sieyes , ne nous reste- t-il pas à » signaler, par une marque éclatante, notre reconnais-
» sance pour les travaux de cet excellent citoyen ? La » gratitude de la nation n'est-elle pas aussi une in- » stitution conservatrice du mécanisme social?...
» Lorsqu'à travers des siècles d'ignorance et de des- » potisme on voit s'élancer à de grandes distances une » découverte utile , une conception heureuse, un homme » extraordinaire, un consolateur de l'espèce humaine , » n'est-il pas du devoir de ceux qui se trouvent alors » investis de l'autorité publique , en qui réside l'espé- » rance de la nation , de fixer par un signe national 7 » et , pour ainsi dire , parlant à tous les sens , la mé- » moire du phénomène qui doit améliorer la condi- » tion des hommes.
» C'est donc , citoyens représentants , comme un ap- » pendice inséparable de l'institution politique , que » vous ferez loi au citoyen Sieyes d'accepter un té- » moignage spécial de la reconnaissance nationale > » dont le gouvernement actuel doit se montrer l'in- » terprète.
» D'après ces considérations 7 votre section des fi- » nances vous propose le projet de résolution sui- » vant :
» La commission, considérant quil est instant pour » la stabilité de toute constitution politique de donner » des témoignages éclatants de gratitude aux citoyens » qui ont rendu de grands services à la patrie, prend » la résolution suivante :
9 [j6 domaine national de Crosne, département de » Seine-et~Oise, ou tout autre équivalent, est dé-
» cernéen toute propriété, pleine et entière, au citoyen
»SlEYES, A TITRE DE RECONNAISSANCE NATIONALE. »
Le projet est adopté.
Le premier nivôse , la commission des anciens reçoit et approuve de suite la résolution.
OBSERVATION
Aux motifs exprimés dans la proposition des deux consuls provisoires, Bonaparte et Roger-Ducos, et dans le projet de la résolution adoptée par les deux commissions que l'acte du 1 9 brumaire avait mis à la place du corps législatif, qui ne dirait que Sieyes était un autre Solon ! mais Solon , loin de trahir la confiance des Athéniens, loin de livrer la république, loin de s'enrichir en lui donnant des lois , se sacrifia tout entier à la stabilité de celles qui devaient faire la gloire et le bonheur de son pays. Un dévouement sublime, l'effort le plus magnanime, un exil volontaire, fut le domaine de Crosne qu'il se réserva1.
» Au reste, Bonaparte reconnaît lui-même l'incapacité de Sieyes dans le maniement des affaires publiques. Il convient non seulement qu'il n'était pas du tout propre à gouverner, mais qu'il avait porté dans le gouvernement consulaire le trouble et l'inquiétude qui l'agitaient au directoire. « Sans être peureux , dit-il , Sieyes avait peur de »tout. Ses espions de police troublaient son repos. Au Luxembourg, » durant le consulat provisoire, il réveillait souvent Napoléon son collè- »gue, et le harcelait avec les trames nouvelles qu'il apprenait à chaque » instant de sa police particulière /... Mais a-t-on gagné notre garde? «lui disait celui-ci,,. Non,.. Eh bien , allez dormir. » Mémorial, tom. IV, page 409.
Dans ses entretiens sur le rocher de Sainte-Hélène, on a vu ce que Bonaparte pensait du désintéressement de Sieyes. Peut-on croire qu'il ait pu dire sérieusement: Sieyes a honoré la révolution par ses vertus désintéressées ; il faut le contraindre far une loi à accepter le prix de sa trahison ? A-t-on pu lui faire un mérite d'avoir refusé la première magistrature, et de l'avoir acceptée alors seulement que de grands dangers la, rendaient digne de sa grand§r.sollicitude , lorsque ce magistrat infidèle s'est prévalu des circonstances pénibles où elle se trouvait pour la trahir, n'est entré dans le gouvernement directorial que pour le livrer au premier ambitieux qui a voulu s'entendre avec lui?
Quand Bonaparte s'en serait moins clairement expliqué avec Roger-Ducos , qui pourrait se méprendre sur les motifs qui l'ont déterminé à faire cette proposition aux commissions législatives? Qui pourrait ne pas reconnaître le vœu unique de celui en faveur duquel elle a été faite et le fruit de ses démarches?
Le discours d'Arnould de la Seine , chargé du rapport sur cette proposition , n'est lui-même qu'un piquant et ingénieux persiflage ; un esprit aussi juste que le sien aurait-il pu dire de bonne foi que la gratitude de la nation envers Sieyes , qui venait de conspirer contre le gouvernement dont il devait être le soutien 1 était essentielle à la stabilité de toute institution politique, était une institution conservatrice du mécanisme social?... Que lui faire une loi d'ac-
cepter le domaine de Crosne, c'était fixer par un signe, national, et pour ainsi dire parlant à tous les sens, la mémoire du phénomène qui devait améliorer la condition des hommes ! ! !
Une autre récompense nationale, tout aussi méritée , fut décernée à Thomas Thomé et à Jean-Baptiste Poiret , pour leur persuader qu'ils avaient , le 1 9 brumaire, couvert de leurs corps et de leurs armes Bonaparte , et C avaient présenté du poignard des assassins. Mais la pension de six cents francs qui leur fut accordée n'a pas subsisté au-delà du règne de celui qui était intéressé à accréditer cette jonglerie. Sieyes , plus heureux , a mieux su conserver ses équivalents de Crosne.
(N°2. ) DE QUELQUES ÉCRIVAINS DU l8 BRUMAIRE.
Le 1 8 brumaire mit en mouvement tous les sens de lettres qui habitaient la capitale. La réputation gigantesque de Bonaparte ne permettait pas de douter que cette révolution ne fût suivie d'événements extraordinaires. Quels seront-ils? C'était à qui le devinerait d'avance , et surtout à qui serait assez heureux pour le prédire.
Julien de Paris fut un des premiers à la présenter sous des couleurs favorables ; mais , s'il suivit le tor-*
rent, s'il crut, comme tous les écrivains de cette époque, devoir commencer par applaudir au renversement du directoire , il ne fut pas des derniers à sentir la difficulté d'établir un édifice solide sur des décombres , et s'en expliqua franchement avec Bonaparte. Dans l'entretien qu'il eut avec lui, il ne lui cacha point que les espérances de l'avenir le plus prospère n'apaisaient pas tout-à-fait les inquiétudes du présent.
Bonaparte , intéressé à ménager tous les esprits , lui donna de telles assurances , qu'elles firent tourner la tête au trop confiant interlocuteur. La France a besoin d'être rassurée, s'écrie Julien enthousiasmé du langage artificieux de Bonaparte , et elle le serait si elle pouvait vous entendre : me permettez-vous de révéler notre entretien? Pub liez- le, Julien, lui dit Bonaparte, et rassurez la France, puisqu'elle a un si grand besoin d'être rassurée, ajouta-t-il avec un souris sardonique qui ne fut pas compris.
Julien , en conséquence , publie le dialogue , dans lequel il fait dire expressément à Bonaparte qu'il trahirait son pays et se trahirait lui-même en usurpant la souveraineté ; que la philosophie et les lumières ont fixé les opinions; que vouloir tuer la révolution serait l'acte a" un fou , et qu'il ne voulait pas de l'immortalité d'Erostrate; quil n'avait pas porté les armes contre les rois et entouré de trophées le berceau de la républiquepour... relever un trône.
Riouffe , plus adroit , se borna } dans sa brochure sur le 18 brumaire, à décrier le gouvernement renversé,
à parler des grandes destinées que Bonaparte réservait à la France , et à l'inviter à s'en rendre digne par une soumission sans réserve. Riouffe devint préfet; Riouffe fut magnifiquement récompensé.
Julien , dont Bonaparte trouva que le zèle se rapportait beaucoup plus aux intérêts de la patrie qu'à ceux de son ambition personnelle , ne reçut ni récompense ni avancement. Plusieurs années après , le général Dejean, ministre-directeur de l'administration de la guerre , l'appela auprès de lui, lui confia l'importante administration de l'habillement, et Julien prouva par sa conduite qu'il méritait la confiance du ministre le plus probe, le plus désintéressé.