‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 34 sur 64 · PAR ROEDERER · texte numérisé non relu

PAR ROEDERER

Président de la section de Vinte'rieur au conseil d'état.

( Extrait du Journal de Paris, du 19 brumaire an 9 et 10. ) Prix, 1 franc.

J'apprends à l'instant que Rœderer n'a aucune part à la réimpression de cette diatribe; comme elle ne pourrait servir qu'à rappeler une époque où il fallait

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rivaliser d'injures et de mensonges cent fois réfutés ; qu'il est bien prouvé aujourd'hui qu'il n'y avait ni brigands réunis , ni scélérats en puissance au 1 8 brumaire , mais bien d'honnêtes gens disposés à exercer le brigandage de la chose publique , et qui l'ont effectivement exercé, je me bornerai à plaindre les écrivains de ce temps , qui , victimes aujourd'hui des spéculations avides auxquelles ils sont étrangers, ont le désagrément de voir reparaître des productions échappées dans le désordre d'une désorganisation politique, et qu'ils s'estimeraient heureux de pouvoir désavouer.

(]N0s4et5.) BIOGRAPHIE DES CONTEMPORAINS.

Le plus grand service qu'on puisse rendre à des écrivains distingués et de bonne foi est de mettre sous leurs yeux les erreurs qui leur seraient échappées. Les auteurs les mieux intentionnés et les plus instruits n'en sont pas toujours exempts, mais, amis de la vérité, ils s'empressent de lui rendre hommage aussitôt qu'elle leur est connue ; c'est ce qu'ont fait les auteurs de la Biographie des contemporains. Sur la fausse déclaration du secrétaire-général du directoire Lagarde , et l'impudente assertion du conspirateur qui 1 avait dictée , le rédacteur de la Notice sur Bonaparte

avait classé Moulins et moi parmi les directeurs démissionnaires; nous qui étions prisonniers dans notre palais pour avoir constamment refusé notre démission ! Parvenus à l'article G , où se trouve mon nom , les rédacteurs se sont empressés de reconnaître qu'il était faux que je me fusse démis; ils rendront sûrement la même justice à l'ex-directeur Moulins.

Mais ce ne sont pas les seuls faits sur lesquels leur religion a été surprise. Comment peut-on venir nous dire aujourd'hui qu'en faisant sortir de ta révolution ce que tes orages de la convention et de Cimpéritie du directoire n'avaient pas permis a" y découvrir, l'égalité, la justice et la prospérité nationale, Bonaparte, à peine installé, semble s'être imposé la tâche à jamais glorieuse de réconcilier la France et l'Europe avec notre révolution ? Belle réconciliation qui a été scellée de l'invasion de la France ! ! !

C'est avec autant de justesse que Norvins nous dit que le 1 9 brumaire imprima le sceau de l'usurpation 1 au salut de notre malheureuse patrie. Quel salut ! ! !

Dans la même Notice se trouve une assertion susceptible d'un double sens, que je dois éclaircir, pour l'intérêt même des écrivains qui ont le mieux connu

1 Expressions singulières d'un opuscule que l'auteur a jugées dignes d'être enchâssées dans la Notice sur Bonaparte. Ce même ouvrage nous apprend que tes directeurs fournirent le côté plaisant dans cette importante révolution. Il faut avoir l'esprit bien tourné à la plaisanterie pour saisir te côté plaisant d'une révolution opérée pav l'audace d'un ambitieux, et soutenue par la plus lâche trahison.

toutes les convenances, et qui se sont fait un devoir de les observer.

De tous les directeurs , lit-on avec surprise, Sieyes était le seul qui eût inspiré de la confiance à Bonaparte et qui la méritât. Et qui la méritât ! ! ! Prise dans le sens absolu, cette phrase serait une grossière injure ; mais , en comparant la conduite politique de quelques membres du directoire avec celle de Sieyes, le lecteur impartial et éclairé saura envisager l'assertion, outrageante au premier aspect, sous le seul qu'elle doit présenter, et s'en rendra l'interprète. Oui , sans doute, dira-t-il, les biographes ont raison : il n'y avait qu'un homme capable de sacrifier tous ses devoirs , qu'un conspirateur aussi éhonté que Sieyes , qui méritât la confiance de l'usurpateur auquel il a livré la république, malgré tous les efforts des directeurs , qui eussent sacrifié leur vie pour la défendre.

Le plan de charger le directoire de tout ce qu'il y eut de fâcheux , et d'attribuer à Bonaparte tout ce qu'il y a eu de grand dans la révolution, est bien franchement développé par son biographe ; mais , faute d'avoir bien connu les faits de la révolution , il commet parfois des erreurs qui pourraient peut-être présenter un côté aussi plaisant que celui dont parle M. de Norvins.

L'échange de nos prisonniers n'était que l'exécution du traité imposé par le général Brune au duc d'York. En envoyant un négociateur à Londres pour une affaire aussi facile à négocier, Bonaparte n'a fait

que recueillir le fruit des victoires remportées sous le directoire exécutif. C'est au vainqueur de l'armée gallo-batave, et non au consul Bonaparte, que nous avons dû le retour des prisonniers délivrés par cet échange. Et quand l'auteur de la Notice nous parle des horribles traitements de nos prisonniers, si longtemps et si lâchement oubliés dans les pontons pestiférés de l'Angleterre, il ne sait pas que c'est à son héros que s'adressent ces reproches déchirants; que c'est Bonaparte qu'il accuse , lorsqu'il voudrait en faire un crime au directoire ' ; qu'avant le 1 8 bruinaire il n'y avait point de pontons; que c'est l'abandon qu'il a fait de nos prisonniers, son refus de les nourrir, qui les a précipités dans ces prisons infectes. Il ne sait pas que Bonaparte a traité de sottise la dépense que nous coûtait leur nourriture, nos soins, l'envoi de nos commissaires pour leur assurer un traitement convenable, et que, sur les rochers de Sainte-Hélène , cet homme impitoyable se vantait encore de cet atroce abandon, qui n'a fini qu'avec son règne. (Voyez le Mémorial, tome vu, p, 5 2, 53 et §4*) Il paraît que le rédacteur de la Notice sur Bonaparte n'a guère consulté que les auteurs apocryphes du 18 brumaire. On doit d'autant plus le regretter, qu'en général ce morceau de littérature annonce une

"a Un négociateur lut envoyé à Londres pour traiter de l'échange » de nos prisonniers, si long -temps et si lâchement oubliés par le n directoire dans les pontons pestiférés de l'Angleterre.» [Biographie des Contemporains.)

plume exercée , et, par le sujet qu'il traite , est du plus grand intérêt; mais celui de la vérité doit être le premier de tous dans une note biographique , et certainement les Arnault , les Jouy , et leurs dignes collaborateurs, feront précéder la Notice sur Napoléon des errata de celle sur Bonaparte.

( N° 6. ) RAPPORT FAIT AU SENAT CONSERVATEUR PAR LE SÉNATEUR CORNUDET , LE 1 6 THERMIDOR AN X, SUR LE PROJET DU SENATUS-CONSULTE OR- GANIQUE DU MÊME JOUR.

« Citoyens sénateurs, le peuple français a voulu consolider son gouvernement en rendant sa suprême magistrature inamovible.

» Cette inamovibilité , par l'accroissement de forces qu'elle donne à la puissance exécutrice , nécessite évidemment la révision de son organisation politique.

» Le premier acte de Bonaparte (ce nom marche seul vers l'éternité de la gloire), le premier acte de Bonaparte, consul à vie, a donc dû être d'appeler à cette révision le sénat conservateur des droits de la nation.

» Citoyens sénateurs, le système soumis à votre délibération est le même corps aue la constitution , mais rendu plus robuste.

» Ce principe démocratique , élément absolu de tout gouvernement libre, qui fait partie du peuple, comme de sa source , la nomination aux divers offices , remis dans le moi commun , est gardé ; mais il est plus heureusement combiné,

» Les corps nationaux que la constitution crée conservent leur orbite; mais leurs fonctions sont plus cohérentes , mieux définies , et le ministère de la nation , pour la garde de ses inaliénables droits, est réalisé.

» Une opinion générale de réprobation ( qui peut la méconnaître?) s'est prononcée contre ces listes de confiance, établies par la constitution; véritables listes de réduction de la nation , ces listes ne se recomposant à aucune période, et le retirement d'aucun nom sur ces listes n'étant praticable.

» Le projet qui vous est soumis remplace très populairement ces listes par l'institution des différents collèges électoraux, dont une partie du mécanisme a déjà la sanction de l'expérience parmi nous.

» Cette institution ne déshérite aucun membre de la cité.

» Avec quelle sagesse cette institution, qui, par la nature de la perpétuité de ses membres , renferme un penchant aristocratique , est obligée d'observer cette égalité de droit , plus encore peut-être le charme du citoyen français que la liberté , parceque son caractère est une grande estime de soi , en nommant nécessairement la moitié des candidats tirés de son sein !

» Mais il faut principalement considérer cette institution, i° par rapport à son office, 2° par rapport à la perpétuité de ses membres. C'est sous ces rapports que cette institution entre dans le système de contre-poids que la garde de la liberté, l'honneur et le besoin de la nation prescrivent aujourd'hui d'ordonner.

» L'office de ces collèges électoraux est de former une liste des candidats pour chaque place vacante dans les administrations municipales, communales, départementales, dans le tribunat, dans le corps législatif, dans le sénat. Cette liste est double pour chacune des places qui tiennent pour ainsi dire à la famille , et pour les places nationales , dans la proportion la plus simple qui puisse garantir un choix distingué.

» Il existera donc un concours vraiment populaire^ pareequ'il est spécial et qu'il est réduit à son moindre terme, pour la nomination à ces fonctions publiques que leur nature assigne à des délégués plus ou moins directs du peuple.

» Ici vient se placer, citoyens sénateurs, une considération majeure, laquelle recommande l'établissement des corps électoraux comme une idée mère de république.

« Dans nos empires modernes, on s'est rendu nécessaire un grand état militaire ; de là il suit que la profession des armes a et doit avoir un grand éclat : il est donc essentiel de créer un moyen de lustre pour

les hommes civils, qui puisse, lorsqu'ils sont les uns et les autres compétiteurs devant la nation, soutenir le concours de ceux-ci dans la distribution des dignités et des grands emplois.

» Or , dans les républiques qui ne reconnaissent pas de classification de conditions , le lustre qui s'attache aux hommes civils ne peut naître que de la manifestation répétée de la confiance et de l'estime des citoyens.

» Notre organisation politique réclame donc essentiellement que l'on donne une influence populaire sur les élections à toutes les fonctions publiques.

» Cette influence ne saurait d'ailleurs, il faut bien le remarquer , être plus considérable que celle donnée aux collèges électoraux que le projet établit, sans retomber dans la pure démocratie ; constitution surhumaine , si elle n'est pas l'absence de tout gouvernement.

» En second lieu, la perpétuité des membres de ces collèges électoraux en forme un véritable corps politique , dans lequel il ne peut manquer de s'établir un esprit commun et social , éveillé sur l'intérêt national , et d'une continue direction.

» Ainsi le gouvernement aura une opinion publique certaine à respecter.

» Dans le pouvoir législatif il faut distinguer deux branches, dont la division dans l'exercice est non moins essentielle que la division des autorités administratives et judiciaires , qui dérivent toutes deux du pouvoir exécutif.

» Ces deux branches du pouvoir législatif sont la législation politique et la législation civile.

» La législation civile règle les intérêts que l'association forme entre ces membres considérés comme individus : elle comprend aussi le consentement à l'impôt , parceque l'impôt est une délibation de la propriété; droit individuel que l'association ne crée pas , mais qu'elle accroît et qu'elle garantit : elle comprend enfin les règlements locaux qui excèdent le pouvoir administratif.

» La législation politique s'applique aux actes de la souveraineté.

» Le corps de la nation a un moi personnel.

» Les jugements de ce moi, pour sa conservation, ne peuvent être remis au même corps , dont la constitution est d'être sévère sur les sacrifices que chaque citoyen doit à l'état, et qui est toujours en quelque sorte partie contre la personne morale de la nation.

» Cette division, que la nature du gouvernement républicain y rend plus indispensable, paraît exister dans la constitution, mais elle n'y existe que dans le nom des corps qu'elle institue.

» Le projet présenté exécute cette division; il fait entrer dans le domaine du sénat la législation politique.

» Il rend en même temps les consuls membres du sénat qu'ils président ; donne aux ministres le droit de discussion au sénat, mais sans voix délibérative ; conséquence absolue du concours nécessaire du gouver-

nement à la législation politique , dont il est , dans tous les systèmes sociaux, partie intégrante.

» Le projet soumis à la délibération réalise véritablement, dans le sénat , ce ministère de la nation pour la garde de ses droits, que la constitution y indique et quelle n'établit pas.

» Car, sérieusement, la conservation de la chose publique peut-elle résulter d'un simple jugement de l'esprit , soit lorsqu'il existe tyrannie de la part du gouvernement, soit contre Y usurpation du forum par les factions ?

» D'une part, le sénat a donc le droit de dissoudre le corps législatif ou le tribunat, et l'un et l'autre dans les deux cas où, soit par l'influence de l'étranger, soit par quelque vertige démagogique, soit par quelque autre esprit de faction, ces corps arrêteraient l'action du gouvernement.

» D'autre part, l'action du droit souverain de police, que le gouvernement peut être nécessité d'exercer, est modérée par la délibération d'un corps nombreux dont les membres sont indépendants par leur inamovibilité; et toujours un compte doit être donné au sénat de l'exécution des mesures de sûreté prises après le délai prescrit par l'article 46 de la constitution. Il existe donc une garantie positive de la jouissance des articles 76, 77 , 78, 79 et 80 de la constitution, qui forment proprement pour nous la loi d'un peuple voisin dite Ckabeas corpus.

i) Le projet soumis, pour garantir l'indépendance

36o MÉMOIRES

judiciaire , statue de plus qu'il n'appartient qu'au sénat de connaître des jugements qui blesseraient la foi de la nation, seraient un empiétement sur l'action directe du gouvernement, qui en un mot attaqueraient la sûreté de l'état.

» Cette attribution en effet découle essentiellement de l'office du sénat , qui est de rétablir la circulation de C action sociale lorsqu'elle se trouve troublée.

» Ainsi le sénat acquiert toute C existence politique que son titre devait lui conférer.

» Mais la grande puissance du sénat , dont les membres sont inamovibles , exige que le gouvernement ait lui-même un moyen de conservation personnelle contre ce corps; moyen qui soit moral 3 car la corruption dégrade; moyen qui soit civil, car il importe que , pour exercer son influence légitime et nécessaire, le gouvernement ne soit pas réduit à l'emploi de la force , qui ruine tous les droits et tous les devoirs.

» Le projet soumis, suivant l'exemple d'un peuple voisin , donne au gouvernement le droit de faire entrer, par sa pure nomination, dans le sénat, un nombre déterminé de citoyens qui d'ailleurs auraient les conditions requises.

» Le projet institue un conseil privé chargé de rédiger les projets de sénatus-consulte , et circonscrit ainsi, pondération essentielle 3 dans son orbite constitutionnelle le conseil d'état, qui demeure conseil législatif et administratif.

» La volonté du peuple , que vous avez prononcée

hier, citoyens sénateurs, en déclarant le premier consul , consul à vie , amène la conséquence de l'inamovibilité des deux autres consuls.

» Sans cette inamovibilité , la nation n'aurait pas évidemment la garantie de l'indépendance des opinions du second et du troisième consul, lesquelles doivent entrer dans la délibération du premier consul comme conseils.

» Le projet soumis déclare donc que les trois consuls sont institués à vie.

- » Le point capital , le point que la constitution de tout état , et particulièrement d'une république , doit nécessairement régler, et régler d'une manière évidente et sans équivoque , est le mode de succession ou de remplacement à la suprême magistrature.

» La constitution confère bien au sénat l'élection des consuls ; mais elle garde le silence sur les formes et sur le mode de cette élection : là cependant est le lien de la constitution.

•» Ce qui rend si abstrus les problèmes politiques s cest que le terme inconnu de l'équation se multiplie par toutes les passions tumultueuses et déréglées dont l'expérience ne découvrira jamais toute Cintensité; leur résolution ne peut donc être que plus ou moins probable , et dès lors que plus ou moins heureuse dans l'application.

» La suprême magistrature dans aucun état ne peut long-temps demeurer vacante , sans devenir la proie de la force. La résolution qui aura l'effet de prévenir

le plus sûrement que la place publique ne s'empare de l'élection, est évidemment la plus juste détermination , parcequ'elle a pour elle le plus de probabilité/» de prudence.

» Or telle est la combinaison que le projet soumis offre; il doit sensiblement, par un rapprochement nécessaire , amener dans le plus court délai une transaction supérieure aux hasards de l'hérédité , et qui en promet le repos entre le consul ou les consuls présentateurs , et le sénat nominateur , pour la nomination.

» Le projet soumis à votre délibération, citoyens sénateurs, relève l'autel de l'humanité â côté du gouvernement ; je veux dire , rétablit le droit de grâce , droit qui a existé chez tous les peuples , droit qui serait encore nécessaire quand les jurés et les juges ne seraient pas sujets à l'erreur , droit dont l'absence est une des causes du scandale que présentent souvent les séances des jurés , et lequel fait calomnier cette institution , qui nourrira la liberté dans le cœur des citoyens.

» Mais , en même temps , pour que le droit de grâce ne devienne pas une impunité dangereuse à la société, le projet en pondère l'exercice en le soumettant à 1 avis d'un conseil privé particulier dont il détermine la composition.

» Cependant , dernière question que votre commission s'est faite , et quelle a dû examiner avec sévérité, ces dispositions, soumises à votre délibération, ne doivent-elles pas recevoir leur sanction de Yaccepta-

tion du peuple , de qui tout pouvoir social émane, à l'imitation de tout ce qui a été suivi pour les constitutions qui se sont succédé depuis 1 793 ?

» Votre commission n'hésite pas, citoyens sénateurs, à se prononcer contre cette doctrine , comme étant une exagération de l'époque où elle est née. La plus difficile conception de l'entendement humain peutelle sérieusement être délibérée par la foule ? et dès lors peut-elle de bonne foi devenir l'objet de son acceptation , qui , si elle n'est pas une jonglerie , cjoit être éclairée?

» Il faut fermer sans retour la place publique aux Gracques. Le vœu des citoyens sur les lois politiques auxquelles ils obéissent s'exprime par la prospérité générale; la garantie des droits de la société place absolument la pratique du dogme de la souveraineté du peuple dans le sénat, qui est le lien de la nation. Voilà la seule vraie doctrine sociale pour nous.

» Et l'établissement des collèges électoraux et leurs opérations, ô puritains! seront la véritable acceptation populaire du sénatus - consulte , et une acceptation qui ne pourra être contestée , car nul n'est forcé de voter par aucun genre de contrainte.

» Citoyens sénateurs , votre commission a le sentiment de la nécessité de donner sans délai , par un grand acte national qui sj lie à celui d'hier, une nouvelle vie aux institutions que le 18 brumaire a élevées.

» Le projet de sénatus-consulte qui vous est soumis

lui paraît répondre dignement à C auguste mission de consolidation dont le peuple français a investi Bonaparte en le nommant consul à vie , et dont vous avez reconnu si solennellement le caractère,

» Le héros vainqueur et pacificateur était aussi destiné par sa fortune à être le législateur de la république française,

» Ainsi le second peuple de l'histoire par sa puissance sera, par la force du même génie, le premier par sa constitution politique.

» Votre commission , citoyens sénateurs , vous propose a l'unanimité de convertir en sénatus-consulte organique de la constitution le projet soumis à votre délibération. » ( Adopté sans discussion. )

OBSERVATION

Il est évident que le projet et le rapport sont sortis de la même source. C'est ( on ne peut trop le faire observer) le 16 thermidor an 10 que le projet est adressé au sénat , et le même jour le rapport lui en est fait. Comment croire que dans quelques heures la commission à laquelle , pour la forme , le projet fut renvoyé , ait pu rédiger ce rapport, où se trouve le sommaire raisonné d'un sénatus-consulte composé de 87 articles. Au reste M. le comte de Cornudet est seul intéressé à ce qu'on ne puisse le supposer l'auteur d'un rapport dans lequel le style est aussi sacrifié que les principes. Si l'ancien sénateur, cependant, croit en

devoir gratifier le pair de France , à lui permis ! personne certainement ne viendra le lui disputer.

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(n° 7.) JUGEMENTS DE SAINTE-HELENE.

La secte anti-philosophique a bien dans tous les temps déclaré la guerre à nos plus célèbres écrivains , à Voltaire surtout; mais qui jamais eût imaginé rencontrer Napoléon dans les rangs de nos modernes caricatures des Nonnottes et des Frérons.

On savait bien qu'il était jaloux de toutes les grandes réputations , mais lorsque , sur son rocher, il avait la sienne à défendre, on devait croire qu'il eût au moins respecté celles que le temps avait consacrées au respect des nations.

L'homme célèbre sur lequel le captif de Sainte-Hélène s'acharne davantage est précisément celui contre lequel le fanatisme et tous ceux qu'alarment les progrès de la raison humaine se sont dans tous les temps déchaînés. Voltaire, dont Napoléon faisait fort peu de cas , était , dit-il , plein de boursouflure , de clinquant toujours faux; ne connaissait ni les hommes ni les choses, ni la vérité ni la grandeur des passions. Il est étonnant combien il supporte peu la lecture, quand la pompe de la diction, les prestiges de la scène ne trompent plus l'analyse ni le vrai goût; alors il perd immédiatement mille pour cent , etc. , etc. , etc.

« Dans Brutus, Voltaire n avait pas entendu, le vrai » sentiment. Les Romains étaient guidés par l'amour » de la patrie, comme nous le sommes par l'honneur. » Or Voltaire ne peignait pas le vrai sublime de » Brutus, sacrifiant ses enfants, malgré ses angoisses » paternelles, au salut de la patrie. Il en avait fait un » monstre d'orgueil, immolant ses enfants à sa situation » présente, à son nom, à sa célébrité. Tout le nœud » de la pièce, continue-t-il , était conclu à l'avenant. » Tullie était une forcenée qui mettait le marché à la » main pour son lit, et non une femme tendre dont » la séduction et l'influence dangereuse pouvaient en- » traîner au crime. »

Napoléon , toujours poursuivant Voltaire , parcourant Mahomet , Sèmiramis et autres , en fait ressortir le vice, et conclut , comme de coutume , que Voltaire n'a connu ni les hommes ni les grandes passions.

Mais c'est particulièrement sur Mahomet que s'attache sa plus vive critique dans le caractère et dans les moyens. « Voltaire avait ici manqué à l'histoire et » au cœur humain ; il prostituait le grand caractè re de » Mahomet parles intrigues les plus basses; il faisait » agir le grand homme qui avait changé la face du » monde comme le plus vil scélérat , digne au plus du » gibet. Une travestissait pas moins inconvenablement » le grand caractère d'Omar, dont il ne faisait qu'un » coupe-jarret de mélodrame et vrai maq »

C'est ainsi que, ne pouvant pas plus supporter Tacite que Voltaire, et parles mêmes motifs, Bonaparte,

DE GOHJ.ER. 3(57

dans les premiers jours de son consulat fit , une sortie virulente contre ce modèle des historiens. Le monstre dont le nom même flétrirait la tyrannie , Néron , dit-il en présence de plusieurs Français qui en tirèrent un sinistre augure, Néron a été calomnié par Tacite !

La lecture de la Nouvelle Héloïse , qui réveillait d'heureux souvenirs et créait de tristes regrets dans Came sensible de Las Cases, n'excitait que les sourires de l'empereur. Jean- Jacques avait chargé son sujet , disait-il 5 il avait peint la frénésie. U amour devait être un plaisir , et non pas un tourment.

Las Cases affirmant qu'il n'y avait rien dans Jean- Jacques qu'un homme n'ait pu sentir, et que le tourment même dont parlait l'empereur était un bonheur , Je vois que vous avez donné dans le romanesque, lui dit l'homme de bronze ; cela vous a-t-il rendu plus heureux ?

Napoléon, nous dit Las Cases, analysant un autre jour cette même Nouvelle Héloïse , la sabra cette fois tout-à-fait, en s'étonnant que Voltaire et Jean- Jacques eussent gouverné la France à leur gré. Ils seraient bien moins heureux aujourd'hui, dit Napoléon : si Voltaire surtout avait régné sur ses contemporains , s'il avait été le héros du temps, c'est que tous alors n étaient que des nains. (Tome iv, pages 1 19 et 1 20. )

Tous les jugements de Bonaparte sur les ouvrages du dix-huitième siècle attestent sa haine contre les grands principes qui l'ont fait surnommer le siècle de

la philosophie et de la raison; ce n'est pas au style et à la contexture des ouvrages qu'il s'en prend pour les condamner, mais aux faits qui leur servent de bases.

« Mêlante , dit-il , tout-à-fait dans l'esprit du temps, » est bâtie sur des calomnies à la mode et des fausse- » tés absurdes. Quand La Harpe écrivait cette pièce , » un père n'avait certainement pas le pouvoir de for- » cer sa fille d'être religieuse , et La Harpe avait tel- ■» lement manqué son but vis-à-vis de moi , que tout * mon intérêt était pour le père et ma mauvaise hu- » meur contre la fille. » (Tome v , page 1 06.)

C'est surtout dans la censure du Père de famille qu'éclate l'esprit qui préside à ses jugements. Cette pièce nous semblait pitoyable* nous dit Las Cases; tout y est faux et ridicule , faisait observer l'empereur ; ce qui l'amusait le plus, c'est quelle fut de Diderot , ce coryphée des philosophes et de l'Encyclopédie. (Tome v, page îio.)

Bonaparte ne montre pas plus de justesse dans la discussion des ouvrages contre lesquels même aucun préjugé n'arme son opinion. Ses réflexions, après avoir fait réciter au petit Tristan (jeune fils de Montholon) la fable du loup et de l'agneau, étonnent. Pour exciter l'indignation contre l'abus de la force , le fabuliste ne pouvait mieux y réussir qu'en faisant dévorer un jeune et timide agneau par une bête féroce, qu'aucune raison, qu'aucune soumission ne peut désarmer. Cette fable pèche, nous dit Bonaparte, dans

son principe et sa morale. IL est faux, ajoute-t-il se rieusement, que la raison du plus fort soit la meilleure. Suivant les principes de la saine morale, qu'il est édifiant d'entendre professer à un ancien conquérant, la raison la meilleure serait celle fondée sur la justice : cela n'est pas douteux ; mais c'est du code adopté, non par une nation civilisée, mais chez des loups, dont nous parle le bon La Fontaine; du pouvoir absolu réuni à la force, qu'il n'a pas l'intention de nous faire chérir par la catastrophe qui termine son ingénieux apologue.

Dans ce cas , le loup , continue Bonaparte , eut donc du s'étrangler en croquant l 'agneau... Fort bien; mais par expérience le captif de Sainte-Hélène savait que certains loups en puissance, se prévalant de la loi du plus fort, ont croqué provinces, royaumes, sans s'étrangler , eussent croqué le monde entier si on les eût laissés faire !

Dans les jugements de tous les autres ouvrages dont fait mention le Mémorial, romans, comédies, mélodrames, tragédies, Bonaparte est toujours le même; professe les mêmes principes antipathiques contre toutes les idées grandes et libérales , contre la philosophie et les philosophes , ce qui nous explique son effroyable haine contre tout ce qu'il appelait idéologues et idéologie. Mais aucune de ses observations n'est plus révoltante que celle qu'il se permet sur le chef-d'œuvre de Molière.

Dans un sanhédrin composé des hommes les plus n. 2/f

fanatiques on n'aurait pas trouvé un censeur qui eût osé dire qu'arracher à l'hypocrisie son masque , c'était attaquer la religion ; que mettre en garde contre les dangereuses séductions du fanatisme , c'était blésser les mœurs.

Voici comme s'exprime Bonaparte, celui qui modestement se proclame Y étoile des peuples civilisés ':

« Certainement l'ensemble du Tartufe est de main » de maître ; c'est un des chefs- d œuvre d'un homme » inimitable. Toutefois cette pièce porte un tel caractère, que je ne suis nullement étonné que son » apparition ait été l'objet de fortes négociations » à Versailles , et de beaucoup d'hésitation sous » Louis XIV. Si j'ai le droit de m'étonner de quelque chose, c'est qu'il l'ait laissé jouer. Elle pré- » sente, à mon avis , la dévotion sous des couleurs « odieuses. Une certaine scène offre une situation si » décisive , si complètement indécente, que. pour mon » propre compte, je n'hésite pas à dire que si la pièce » eût été faite de mon temps je rien aurais pas per- » mis la représentation. »

Bonaparte est aussi irréfléchi quand il loue que tranchant lorsqu'il blâme. S'il nous parle des grands talents de Talma , c'est pour nous apprendre qu'il les a perfectionnés: lui aussi s'est fait professeur en déclamation! Sans lui également les chefs-d'œuvre du théâtre français n eussent pas été appréciés : Ma-

» Tom. vu, p. 348.

DE GOHIER. 37i

homet , Brutus , faisaient oublier Phèdre et Alkalie. C'est lui qui nous a appris à estimer Racine et à mépriser Voltaire. Enfin, il n'a manqué à la gloire de l'immortel auteur du Gid que d'avoir été décoré par lui du titre qu'HoMÈRE a reçu de la puissance des siècles. Si Corneille eût existé sous mon règne, dit-il , j'en aurais fait un prince !

Si nos illustres morts pouvaient se faire entendre,

Corneille répondrait au despote arrogant :

«Tu ne peux m'élever ni me faire descendre.

«Aux favoris de cour, s'il faut pour être grand,

«S'il fallait à toi-même une métamorphose,

» Sans être prince , moi !.. . je suis bien quelque chose. »

Les noms qui appartiennent à l'histoire, ceux même qu'elle a.déjà transmis à la postérité , ne sont pas plus épargnés que les ouvrages de nos écrivains les plus célèbres.

En parcourant le Dictionnaire des sièges et batailles, Catinat,/>0iw son malheur, s'est trouvé sous sa main. Il l'a rabaissé infiniment, à nos yeux , nous dit Las Cases ; il l'avait trouvé fort au-dessous de sa réputation. « Sorti du tiers-état , observait-il , et du corps des » avocats, avec des vertus douces, des mœurs, de la » probité, affichant la pratique de l'égalité, établi à » Saint-Gratien , aux portes de Paris , il était devenu «l'affection des gens de lettres de la capitale, des phi- » losophes du jour , qui l'avaient beaucoup trop exalté. »

Voilà d'excellentes raisons pour rabaisser infiniment un grand homme!

Bonaparte fait grâce à Turenne et à Condé; mais ces deux généraux n'étaient pas sortis du tiers-état , ni du corps des avocats.

La légèreté avec laquelle Bonaparte juge tous les hommes de la révolution est inconcevable. Le malheureux et savant Bailly , un des plus beaux caractères delà révolution, n'était qu'un vrai niais politique.

« La* Fayette était encore un autre niais : il n'était » nullement taillé pour le haut rôle qu'il avait voulu «jouer. Sa bonhomie politique devait le rendre con- » stamment dupe des hommes et des choses. »

Le seul et haut rôle qu'ait voulu jouer La Fayette est celui d'intrépide défenseur de la liberté des peuples, et personne ne l'a rempli avec plus de constance, de désintéressement et de magnanimité que lui. Après avoir traversé les mers pour affranchir de la tyrannie anglaise les états américains qui s'étaient unis pour la combattre, et avoir triomphé avec Washington, La Fayette se dérobe à la reconnaissance des Américains , et vient défendre la liberté de son pays. Aussi ennemi de la tyrannie révolutionnaire que de la tyrannie impériale, sous quelque régime que la France se trouve, La Fayette est toujours le défenseur des droits et des principes qui, dans un gouvernement constitutionnel, peuvent seuls assurer aux peuples comme au chef qui les gouverne la tranquillité et le bonheur. Serait- il donc vrai que sa bonhomie politique dût, comme l'a prétendu Bonaparte , le rendre constamment dupe des hommes et des choses?

S'il échappe quelque éloge à Bonaparte, c'est à regret, Entacher les noms les plus illustres semble être le principal but qu'il se propose.

Kléber , à qui il ne peut refuser le plus grand talent, n'était quun homme du moment et nullement national, aussi prêt à servir l'étranger que son pays.

Moreau était peu de chose dans la première ligne des généraux.

Dans la marine, Bonaparte n aurait pas trouvé un seul homme.

Gantheaume n était quun matelot nul et sans moyens. Il en a montre beaucoup trop , hélas! en nous ramenant le déserteur de l'Egypte à travers les flottes anglaises !

Gafarelli avait été perdu.

Les lettres secrètes de Truguet, qui n'étaient pas secrètes pour Bonaparte , par le moyen que tout le monde sait, lui avaient appris que Truguet était un jacobin.

Degrés, avec beaucoup d'esprit, ne créait rien, exécutait mesquinement , marchait et ne voulait pas courir... Cependant les plaines liquides étaient assez vastes. Mais si, pour courir à terre, il faut des jambes , sur la mer il faut des bras ; et , dans sa réponse à Bernadotte, du 8 aoiAit 1811, Bonaparte disait expressément : « J'ai beaucoup de vaisseaux, jenai point de marins. » Beau résultat du double service d'une seule paye \!

1 Nous aussi avons revêiu d'un uniforme des hommes qui ont

Bonaparte n'épargne pas même les premiers fondateurs de sa gloire. Passe-t-il en revue les généraux de l'armée d'Italie, forcé de convenir des grands et vrais services quen général ils ont tous rendus, il revient sur leur caractère, et , en citant des anecdotes qui les concernent et dont M. Las Cases veut bien nous faire grâce, il varie de C avidité de Cun3 de la forfanterie a" un autre, des sottises d'un troisième, des déprédations deplusieurs, etc., etc. (Tom. vu, pag. 280.) Déjà, dans un autre entretien , il avait personnellement cité ceux dont il voulait flétrir la gloire et qui ne sont plus; des noms chers à la patrie , qui tous rappellent de grandes victoires , et l'un tout ce que la fureur contre-révolutionnaire put faire éprouver de plus affreux à un martyr de la liberté.

Bonaparte voudrait qu'on ne vît que des déprédateurs dans nos premiers, nos plus constants défenseurs, dans ceux qui n'eurent jamais d'autre ambition que celle de maintenir la France libre.

rendu et continueront à rendre de grands services à nos armées , mais ce fut pour les fixer plus avantageusement et plus honorablement au poste où ils se trouvaient déjà placés , non pour retirer un double service d'une seule paye.

L'artillerie légère avait pour conducteurs de malheureux charèiers, exposés à tous les dangers des artilleurs qu'ils conduisaient à la victoire , sans l'espoir de participer à la gloire et aux récompenses des vainqueurs. Ils étaient les parias de l'armée. Ce n'est que depuis le 3o prairial, et sur la demande du directoire, que, revêtus d'un uniforme , les hommes attachés au train d'artillerie ont pris rang dans l'armée, ont joui des honneurs et avantages attachés à la noble profession de soldat.

Ombres chères à tous les bons Français, ne craignez point qu'ils écartent les lauriers qui couvrent votre tombe, pour aller, le Mémorial à la main, insulter à vos cendres ! Quoi qu'en dise votre accusateur, votre gloire , parvenue à la postérité , s'y maintiendra pure. Elle n'a pas , comme la sienne , été entachée par l'usurpation et la tyrannie • !

Comment Bonaparte traite-t-il l'armée elle-même ? N'ayant jamais su faire une retraite, il s'en prend au caractère du soldat français :

« Les Français, dit-il, sont les plus braves qu'on » connaisse; dans quelque position quon les essaie »ils se battent, inais ils ne savent pas se retirer de- »vant un ennemi victorieux. S'ils ont le moindre » échec, ils vous glissent dans la main...» Dans la. main!... Ont-ils glissé de la main des Moreau, des Macdonald?...

Mais rien n'annonce mieux le peu de cas qu'il faisait

1 Dans le trop petit nombre de généraux à l'abri des outrages de Bonaparte , parmi ceux auxquels il est forcé de rendre une éclatante justice, quatre, dans le Mémorial, sont particulièrement distingués. Les généraux qui semblent devoir s'élever , les destinées de l'empire , dit -il en terminant sa revue critique, étaient Gérard, Clausel, Foy, Lamarque ; c'étaient mes nouveaux maréchaux. Tome n, page 20.

Mention flatteuse , sans doute ; mais ce qui doit flatter plus encore ces illustres guerriers, c'est la conflance nationale dont ils sont investis, l'empressement de leurs concitoyens à leur en donner de nouvelles preuves. Si la promotion in petto , à laquelle leurs services et leurs talents militaires leur permettent d'aspirer, ne s'est pas réalisée, ils en ont été jugés dignes : et la palme du civisme fut toujours le premier objet de leur ambition.

ô'jd MEMOIRES

de ses lieutenants et de tous les braves aux talents et au courage desquels il a dû toutes ses victoires , que le principe qu'il pose à l'occasion de la guerre d'Espagne : « Le général s dit-il , n'est pas seulement la tête , » c'est le tout d'une armée ; » et pour donner plus de développement à cette assertion , dont la conséquence est de réunir sur une seule personne la gloire de tous, il ajoute : « Ce n'est point l'armée romaine qui a sou- » mis la Gaule , mais César ; ce n'est pas l'armée carthaginoise qui faisait trembler la république aux » portes de Rome, mais Annibal; ce n'est pas l'armée » macédonienne qui a été sur l'Indus, mais Alexandre ; » ce n'est pas l'armée française qui a porté la guerre •» sur le Weser et sur l'Inri , mais Turenne • ce n'est »pas l'armée prussienne qui a défendu sept ans la » Prusse contre les trois plus grandes puissances de » l'Europe, mais Frédéric-le-Grand. »

Kléber va répondre à cette orgueilleuse et insoutenable prétention.

A l'instant où une couronne de laurier lui est présentée , après une victoire mémorable , « Les couronnes » ne sont pas dues aux généraux , s'écrie un représen- » tant du peuple, elles sont dues aux soldats, qui seuls » gagnent les batailles. » Kléber, tenant la couronne à la main , répond : « Ce ne sont pas les généraux républicains, qui presque tous ont commencé, comme » moi , par être grenadiers , qui peuvent ignorer que ce a sont les soldats qui gagnent les batailles ; mais ce ne » sont pas non plus les soldats de la république, parmi

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» lesquels il y en a tant qui peuvent aspirer et arriver au » commandement , qui ignorent que des milliers de « bras ne gagnent les victoires que lorsqu'ils sont diri- » gés par une seule tête. J'ai pris ta couronne pour la » suspendre aux drapeaux de C armée. Ce sont tes ar- » niées, c est-à-dire les généraux et les soldats, qui font » triompher la république*. »

Disons donc avec Kléber : Ce n'est point César seul, mais l'armée romaine, commandée par César, qui a soumis la Gaule; ce n'est point Annibal seul, mais l'armée carthaginoise , commandée par Annibal , qui faisait trembler la république aux portes de Rome ; ce n'est point Alexandre seul, mais l'armée macédonienne, commandée par Alexandre , qui a été sur l'Indus ; ce n'est point Turenne seul, mais l'armée française, commandée par Turenne , qui a porté la guerre sur le Weser et sur Flnn ; ce n'est point le grand Frédéric seul t mais l'armée prussienne, commandée par le grand Frédéric , qui a défendu sept ans la Prusse contre les trois plus grandes puissances de l'Europe ; ce n'est point , enfin, Bonaparte seul, mais ce sont les armées françaises, commandées par Bonaparte, qui ont fait les belles campagnes d'Italie; ce sont les armées françaises, commandées par l'enfant chéri de la victoire, qui ont fait tête à toutes les puissances de l'Europe!... Le général est la tête et non le tout de l'armée, et c'est

» Extrait d'une note à la suite de l'éloge funèbre de Kléber par Garât. Choix de rapports, opinions, etc., tom. xvn, pag. 240. Recueil précieux qu'on ne peut trop consulter.

aux drapeaux des armées que doivent être suspendus les insignes du triomphe. Oui, ce sont nos soldats, nos généraux, nos armées, qui, sous plus d'un chef habile, ont remporté «tant et de si grandes victoires, et c'est à Bonaparte seul qu'il faut s'en prendre si nous n'en avons retiré que des fruits amers.

Peut-on s'étonner des prétentions de Bonaparte général? ne pouvait-il pas aussi bien dire, Je suis le tout d'une armée, l'armée c est moi, comme il s'est personnifié dans la France , comme il a dit , L'état , cest moi ? Et sur son rocher de Sainte-Hélène , la nation française n'a pas été mieux traitée que ne l'ont été les généraux sous ses ordres.

« Tous les Français , dit le Corse , sont frondeurs , » turbulents , mais non conspirateurs , encore moins » conjurés. Leur légèretç est tellement de nature, leurs » variations si subites, qu'on ne pourrait dire qu'elles «les déshonorent; ce sont de vraies girouettes au gré »des vents; chez eux, cest sans calcul, et voilà leur » meilleure excuse. (Quelle excuse !) Du reste, qu'il soit »bien entendu que nous ne parlons ici que de la » masse, de celle qui compose l'opinion ( de l'élite de la » nation conséquemment , qui seule compose l'opinion ) ; » car les exemples individuels, au contraire, ont four- » mille dans nos derniers temps, et trouvent certaines

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