‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 36 sur 64 · SDR LA SUITE A MEMORIAL DE SAINTE-HÉLÈNE · texte numérisé non relu

SDR LA SUITE A MEMORIAL DE SAINTE-HÉLÈNE

Il paraît une suite au Mémorial de Sainte-Hélène, avec; le portrait du comte de Las Cases. Sans une anecdote, quil ne faut pas lire, nous avertit l'auteur, et qu'il ne fallait pas écrire, lui répondront ceux qui l'auront lue , je ne me permettrais pas une seule observation sur un ouvrage anonyme , que le public appréciera. M. de Las Cases, que l'auteur, en terminant son résumé, suppose si profondément initié dans la science des calculs, est seul intéressé à y répondre *.

1 «Une circonstance qui paraît toujours extraordinaire, et d'au- »tant plus que l'auteur du Mémorial semble se plaire à la rendre in- » explicable, dit l'anonyme, c'est sa présence à Sainte-Hélène, et »son dévouement à Napoléon. Je dis qu'il se plaît à la rendre inex- «plicable, et voici comment : toutes les fois qu'il rappelle ce qui se «passait à la cour de Napoléon dans le temps qu'il en faisait partie «comme chambellan, il avoue ou que Napoléon ne lui adressait » point la parole , ou qu'il avait de lui l'idée la plus défavorable : » Nous le croyions cuirassé au milieu de nous ( dit-il tome IV, page

DE GOHIER. 38i

Les pétitions, quel qu'en fût l'objet, ont toujours été reçues aux audiences du directoire avec toute la décence, toute l'honnêteté qu'avaient lieu d'attendre les Français qui s'y présentaient. Cependant l'anonyme s'est permis d'y introduire une scène de halles , pour donner, nous dit-il, un échantillon des mœurs et du ton de ce temps , qui pourtant devait être le sien.

» 1 58 ), soumis aux pressentiments , au fatalisme, sujet à des accès de «rage ou d'èpilepsie, ayant étranglé Pichegru , fait couper le cou à un »pctft capitaine anglais ; et quant à moi, je confesse de bonne foi n'avoir «eu d'idée certaine de son caractère qu'à Sainte-Hélène.

« C'étaient, comme on voit, continue l'anonyme, autant de rai- »sons qui devaient empêcher M. Las Cases de le suivre. Aussi Na- «poléon lui fit entendre un jour qu'il était venu comme agent ou es- »pion ; pensée odieuse, révoltante, qui ne devait être ni exprimée «d'une part, ni rapportée de l'autre.

» En résumé, M. de Las Cases ne nous dit point le motif qui l'a «déterminé, et nous laisse à nos conjectures. Nous pardonnera-t-ïl «d'en faire une, que nous ne nous permettons que, pareequ'il a «prouvé dans le Mémorial que non seulement il n'avait aucun inté- «rêt à se dévouer à Napoléon , mais qu'il devait plutôt craindre d'ap- » procher de lui que le désirer. Il avait de l'ambition , il l'avoue lui- » même , et chacun en a. Frappé du retour miraculeux de l'île d'Elbe, «ne crut-il pas, n'eut-il pas droit de croire que le nouvel exil de Na- » poléon , quel que fut le lieu de cet exil , ne serait pas le terme de sa «destinée? En s'associant à son sort, ne vit-il pas la fortune et la «gloire? toutes les deux, si Napoléon revenait; la dernière seule- «ment pour son dévouement héroïque , si le sort de son héros était » irrévocablement destiné. »

M. de Las Cases répondra sans doute à ces conjectures , passablement malignes, et qui pourraient faire sourire plus d'un lecteur tout: aussi malin que l'anonyme.

« Madame Rou se présente un jour à l'audience

» du directeur Moulins , avec une pétition dans laquelle » elle demandait la mise en surveillance d'un de ses «amis inscrit sur la liste des émigrés; L'objet de sa » demande était mis en marge. Le directeur le lit ; à »ce mot émigré, il s'écrie, m....! propos grossier, qui »fut suivi d'un» réponse plus grossière, plus insolente » encore... »

Je ne salirai point ma plume de la suite d'un colloque qui ne pourrait avoir été tenu qu'entre deux habitués de la place Maubert. En se rendant l'écho d'une scène poissarde où une dame de sa connaissance l'emporte en insolence et en effronterie sur l'homme en place qu'il suppose le plus grossier, l'anonyme n'a pas réfléchi qu'il ne donne pas une idée bien merveilleuse des femmes qui fréquentent sa maison, des entretiens familiers qui s'y tiennent. Ce n'est qu'entre gens de mêmes mœurs, de même ton, que les plus éhontées commères viennent se vanter ainsi de leurs insolentes reparties.

Cette anecdote n'est évidemment inventée que par un ennemi bien maladroit du directeur Moulins. C'est pour faire connaître , dit-il, l'éducation qu'avait reçue ce brave citoyen, et sa politesse dans ses audiences publiques. Mais le trait est-il propre à nous donner une meilleure idée de la délicatesse de l'atticisme de l'écrivain qui le rapporte ? L'historien annonce-t-il plus de décence dans ses écrits , que ne faisait preuve de politesse à ses audiences publiques , suivant lui , le

haut fonctionnaire qu'il traite d'homme inconnu. Inconnu est le mot de ces messieurs , de ceux mêmes qui se couvrent du manteau de l'anonyme et ne veulent pas qu'on les connaisse.

L'auteur de la Revue chronologique de l'histoire de France , qui , pour se mettre plus à l'aise dans les jugements qu'il porte sur les hommes de la révolution , ne se nomme pas, et que tout le monde connaît, me traite bien aussi d' homme inconnu ; et je n'ai garde de m'en offenser: cela prouve seulement que je n'ai jamais eu aucun rapport avec cet écrivain, que je ne me suis jamais rencontré avec lui; et ceux qui nous connaîtront parfaitement l'un et l'autre pourront peut-être bien penser qu'autant vaut être un plébéien inconnu comme moi , qu'un noble très connu comme lui.

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