‹ Mémoires (volume 3)Chapitre 16 sur 68 · Adresses énergiques demandées par Bonaparte · texte numérisé non relu

Adresses énergiques demandées par Bonaparte

22. Marie -Louise régente. — 23. Retraite de la régence sur les bords de la Loire. Capitulation qui livre Paris aux assiégeants. — 24, 25. Reproches de Bonaparte à ses généraux. — 26. Vraies causes de tous ses désastres. Sa déchéance. — 27. Résultats du 18 brumaire. — 28. Coup d'œil général sur le caractère et la conduite politique de Bonaparte. -^ 29. Bonaparte à Sainte-Hélène. — 33 à 43. Ses jugements, souvenirs et révélations. — 44* Des bonapartistes, et quels sont-ils ? — 45» Les deux conspirations. Quelles liaisons Barras a entretenues avec Fauche-Borel. — 4^ Conclusion.

DE GOHIER. i57

SÉUTATUS-CONSULTE DU i8 FLORÉAL AN 10.

Bonaparte s'était fait nommer, par la constitution de Tan 8, premier consul de la république pour dix ans. Cette période révolue , il pouvait être réélu, et l'eût été infaillibjiement, parcequ'il eût été intéressé à s'en rendre digne. L'impatient sénat l'en dispense, et n'attend pas ce terme.

Le traité conclu à Amiens comble de joie toute la France. Le peuple qui sait mieux faire la guerre est celui qui sent mieux le prix de la paix. A l'instant où celle d'Amiens est annoncée, toutes les autorités sont aux pieds du premier consul. Le conseil-général du département de la Seine vote par acclamation un monument en l'honneur de Bonaparte % et le tribunat arrête

* Sur le rapport fait par Quatremère de Quincy, leçonseû-fjénénddu département de la Seine arrête:

1* Il sera éleyé un portique triomphal en l'honneur du premier consul Bonaparte.

2" Ce monument sera érigé sur l'emplacement qu'occupe actuellement le bâtiment appelé le Grand- Châtelet , dont la démolition a déjà été arrêtée par le gouvernement.

3" Il sera fait un fonds de six cent mille francs pour l*érection de ce monument.

4'' Ce fonds sera pris par moitié, d^année en année , sqr

i38 MEMOIRES

qu'il lui sera donné un gage éclatant de la reconnaissance nationale.

la portion du revenu de l'octroi excédant les dépense» ordinaires de la commune votées par ie conseil- général.

5^* Le citoyen préfet est invité à prendre les mesures les plus promptes pour Texécution de ce projet, ainsi qu'à en mettre sous les yeux du conseil les plans et devis.

Le conseU' général du département de la Seine, faisant fonction du conseil municipal de la commune de Paris,adoptant les dispositions de ce projet^ arrête que le premier consul sera prié d'agréer la présente délibératioo comme hommage de la reconnaissance et comme gage de l'attachement de la;viUede Paris,

Signé BiLLABT , président ;

QuATRBHàBB DB Qdingy, Secrétaire.

Le. 3 nivôse an lo, Bonaparte répond : « J'ai vu avec » reconnaissance les sentiments qui animent les magistrats »de la ville de Paris. L'idée de dédier des monuments' » aux . hommes qui se rendent utiles aux peuples est T»honorable pour les nations } y diCcepie l'offre du monu- » ment que vous voulez m'élever : que la place reste dési- Dgnée; mais laissons aux siècles à venir le soin de le «construire 5 s'ils vérifient la bonne opinion que vous avez » de moi. »

Lorsque le sénat va lui offrir de prolonger la durée de sa puissance 9 dont il était plus jaloux que de l'érectioo d'un simple monument, Bonaparte se garde bien de répondre qu'il faut attendre le terme ûj.^ par l'acte consti« tutionnel , qu'il n'était pas permis de transgresser.

DE GOHIER. iSg

Aussitôt le sénat s'empare de cet arrêté , et ne se borne pas à répondre au vœu du tribunat par la 3iinpl^||è|*ection d'un monument triomphal comme lé département de la Seine. Impatient de se délivrer des liens dont la constitution l'avait garrotté, il saisit ce moment pour annoncer au premier consul qu'il est prêt à lui sacrifier la constitution, qui entrave ses vues ambitieuses^ qui met des bornes à la durée comme à l'étendue de sa puissance. Ce sénat prévaricateur, après avoir ^alué Bonaparte du titre encore inouï de MAGISTRAT SUPREME, « Considérant que le vœu du tribunat peut, 4^ns cette circonstance ^ être regardé comme celui de la nation française; que le magistrat SUPRÊME qui a triomphé en Europe et en Asie y etc. , etc.; qui a rempli Ik monde de sa renommée , etc.;, etc. ; qui a préservé la France des horreurs de l'anarchie qui la menaçait, qui a brisé la faux révolutionnaire, qui a pacifié le continent et les mers, a les plus grands droits à la reconnaissance de se s concitoyens, réélit le ci-^ TOTEN Napoléon Bonaparte premier consul de la république française pour les dix ans qui suivront immédiatement les dix ans pour lesquels il a été nommé par l'art. 39 de la constitution. »

Qui autorisait le sénat, établi pour maintenir et conserver cette constitution dans toute son inté-*

i4o MÉMOIRES

grité, à en étendre une de ses plus importantes dispositions ?

, On ne sait ce qui doit le plus étq^er dans cette réélection prématurée et inconstitutionnelle, des basses adulations qu'elle contient, ou de l'hypocrite réponse du réélu : Bonaparte saisit avidement ce titre de magistrat suprême, que jusqu'alors aucun courtisan même n*avait encore osé lui donner.

« Le suffrage du peuple^ répond le premier » consul à ceux qui venaient l'enivrer de pouvoir »et de flatterie, tna investi de la suprême man GiSTRATURE ; je fie me croirais pas assuré de sa 1^ confiance j si l'acte qui m'y retiendrait n était 9 encore sanctionné par son suffrage.

» Dans les trois années qui viennent de s'écou- » 1er, la fortune a souri à la république; mais la » fortune est inconstante. Eh! combien d'hommes » qu'elle avait comblés de ses faveurs ont vécu

• trop de quelques années!! » (Bonaparte ne croit pas que c'est son arrêt qu'il prononce. )« L'inté-

• rét de ma gloire et celui démon bonheur, ajoute- » t-il , sembleraient avoir marqué le terme de ma » vie publique au moment où la paix du monde »est proclamée; mais la gloire et le bonheur du » citoyen doivent se taire quand l'intérêt de l'état » et la bienveillance publique l'appellent.

DE GOHIER. i4i

» Vous jugez que je dois au peuple un nou»

vveau sacrifice; je le ferai, si le vœu du peuple » me commande ce que votre suffrage autorise *. »

PROPOSITION DES SECOND ET TROISIÈME CONSULS POUR FAIRE NOMMER LE PREMIER CONSUL A VIE.

Si Bonaparte demande, que le peuple soit consulté sur le gage de la reconnaissance natio-

' « Eh bien , Monges , lui dit Bonaparte à peu près à , » cette époque , êtes vous content ? — Je ne le serai , ci- »tojen premier consul , lui répondit Monges en riant , que «lorsque vos rœux à vous-même seront remplis, et que ■ je vous saluerai juge de paix de votre canton. »

Pour bifiu comprendre Tà-propos de cette réponse, il faut savoir qu'à Rome , dans une réunion oii se trouvaient Monges, Thouin , etc., Bonaparte, en les félicitant de s'être fait un beau nom qui n'avait coûté ni une larme ni une goutte de sang, leur dit, dans un bel épanchement :

• Pour moi, je ne serai heureux que lorsque, après avoir

• pacifié l'Europe, je pourrai échanger le titre de général »des armées de la république avec celui de juge de paix «d'un de ses cantons. »

Un philosophe (LaR. L.), qui a été dans le cas de voir bien des ambitieux, observait, à l'occasion de cette anecdote, que tous tenaient le même langage; tous, en aspirant aux plus hauts emplois, voulaient, disaient-ils, finir par être juges de paix.

nale, que le séhat lui avait décerné d'après le vœu émis par le tribunat, c'est qu'il trouve qu'une simple prorogation de dix ans est un gage de reconnaissance trop mesquin; c'est qu'il lui en fallait un plus éclatant, plus digne de ses hauts desseins! En conséquence, le grand consul rassemble à l'instant même ses deux petits consuls , ses ministres , les confidents de ses vues ambitieuses, dont il compose son conseil intime, et dicte aux petits consuls l'arrêté qui doit suppléer au sénatus-consulte dont il n'est pas satisfait.

«Considérant, porte cet arrêté, que la réson lution du premier consul est un hommage éclair tant rendu à la souveraineté du peuple; que le j^ peuple^ consulté sur ses plus chers intérêts^ ne Tidoit connattre d'autres limites que ces intérêts » mêmes,

» Arrête que le peuple français sera consulté » sur cette question : Napoléon Bonaparte sera-t-il 9 consul à vie? Qu'il sera en conséquence ou- • vert des registres aux secrétariats de toutes » les administrations , aux greffes de tous les tri- » bunaux, chez tous les maires et tous les notaires, »où les citoyens seront invités à consigner leur »voeu. »

Lorsque, mécontent de ce qu'il n'a pu se faire

ofifrir qu'une prorogation de dix anô, Bonapacte fait demander le consulat à vie, on présente cette intrigue comme un hommage rendu à la souveraineté du peuple^ comme un appel à ses plus chers intérêts!!!... Ce qui paraîtra sans doute encore plus étonnant que la qualification de cette démarche éhontée, c'est que la proposition n'est pas plus tôt adressée au corps législatif et au tribunal 9 qu'elle est accueillie de toutes parts avec enthousiasme; à grands cris on demande que les registres soient ouverts : c'est à qui se précipitera le premier pour s'y inscrire. Les muets du corps législatif eux-mêmes recouvrent la parole, et rivalisent d'éloquence avec les orateurs du tribunat pour célébrer l'efFort magnanime du premier consul, son nouveau sacrifice!

Tous les législateurs cependant ne s'oublièrent pas jusqu'à ce point. Ceux qui auraient pu faire entendre la voix la plus éloquente se gardèrent bien de rompre le silence que la loi leur imposait doublement dans cette circonstance* Le savant publiciste que la sévérité de ses principes avait écarté du sénat, lorsqu'elle eût dû l'y placer, Lacretelle l'aîné, un des Français qui avaient le plus espéré de la journée du 18 brumaire, et que ses résultats ont le plus affligé, prévoyant où nous conduirait un enthousiasme sr peu ré-

i44 MÉMOIRES

fl/»chi , gémit , et s'enveloppa de son manteau.

A quoi pouvait servir la plus éclatante désapprobation de quelques membres des deux grands corps de l'état, qui devaient s'opposer à cette dangereuse et inconstitutionnelle prorogation, et qui sont les premiers à demander que- les destinées du peuple fracnçais soient livrées à la vie entière dé Bonaparte, à votfet pour le consulat à vie. C'est le 20 floréal que Farrêté des deux consuls adjoints appelle lés votes du peuple français; et, dès le 1249 une Commission de quinze membres du tribunat,etune de cent vîngt-dèux ' du corps législatif , viennent déclarer qu'ils Font prévenu', viennent offrir à Bonapàrte'léurs vœux empressés sur la prorogation à vie dé sa suprême magistrature.

Si on pouvait oublier la conduite de Bonaparte au 17 brumaire, ses protestations de désintéressement à l'instant même où il s'ernparâit du pouvoir, sa déclaration positive de iie vouloir être que le bras de la magistrature, qu^il venait établir pour en être le chef, et le chef unique , et qu'on ne sût pas nqtie la proposition du consulat à vie venait de lui, on aurait peine à se persuader que sa réponse aux démarches prématurées du

' Un députe par département.

DE GOHIER. i45

tribunal et du corps législatif n'était que l'adroit artifice d'un politique profond.

*t J'ai été , dit-il au corps législatif, appelé à la » MAGISTRATURE SUPRÊME dans dcs circoustauces » telles que le peuple n'a pu peser dans le calme »de la réflexion le mérite de $on choix... Aujour- » d'hui , l'expérience que les Français ont faite de » leur gouvernement les a éclairés sur la valeur de » leur premier choix; qu'ils manifestent leur vo- » lonté dans toute sa franchise , dans toute son in- »»'dépendance : elle sera obéie. • . Quelle que soit mu 9 destinée^ consul ou citoyen. . . ^ je n'existerai que • pour la grandeur et la félicité de la France!... »

«La marche du gouvernement, répond-il au » tribunat, sera constamment dirigée dans l'intérêt » du peuple , d'où dérivent tous les pouvoirs , »et pour qui seul travaillent tous les gens de «bien... »

Quand l'arrêté dicté par Bonaparte était adressé au peuple avec d'aussi solennelles acceptations, avec des réponses aussi séduisantes du premier consul aux enthousiasl;es acceptants; lorsqu'on mettait sous les yeux de toute la France ces magnifiques promesses, la relation exagérée de tout ce qu'il avait fait pour la république, de tout ce qu'elle avait lieu d'en attendre , est-il fort étonnant qu'il se soit trouvé de si nombreux votants

Page 1