‹ Mémoires (volume 3)Chapitre 22 sur 68 · II. i · texte numérisé non relu

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rai Jomini , Bonaparte ose dire qu'aucun peuple n'a joui d'une liberté civile plus étendue que le peuple français sous Napoléon; et la preuve de cette hardie assertion, il la trouve dans ce décret du 3 mars 1810, qu'il qualifie de règlement libérai 9 d' acte d* administration bienfaisant y qui^ mal compris y a fait naître les plus étranges idées dans les pays étrangers !!! Il s'étonne que, dans une assemblée de Westminster , sir Francis Burdett lui ait reproché l'établissement de ces six bastilles! Ne pouvant se justifier, il accuse, suivant sa coutume ; il prétend qu'à l'époque du 1 8 brumaire il y avait 9,000 personnes arrêtées en vertu de la loi des otages. C'est un impudent mensonge; mais , le fait serait-il vrai , son décret en seraitil moins horrible? Deux cent quarante-trois individus seulement étaient, ajoute-t-il, détenus dans les six prisons d'état; mais le plus ou le moins d'embastillés ne légitime pas les attentats 4 la liberté. Des actes de tyrannie, qu'ils soient plus ou moins nombreux, nen sont pas moins des actes de tyrannie; et le comble du despotisme est de les revêtir de l'apparence des formes. « Au- » cun individu , dit Bonaparte , ne pouvait être » détenu dans une prison d'état qu'en vertu d'une » décision rendue sur le' rapport de notre grand » juge , ministre de la justice , ou de notre mi-

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9 nistre de la police, dans ua conseil privé, com- » posé deFetnpereur, des cinq grands dignitaires^ )>de deux ministres, outre le ministre de la jusn tice et le grand juge, de deux sénateurs, ée dteux » conseillers d'état, du premier président et du «procureur impérial du tribunal de cassation. » Seize personnes , ta tête de l'état , qui décident » de l'arrestation des individus portés dans les » cas d'exception , fut - il jamais dpnné plus de » garantie aux citoyens ! ! ! »

De quelques dignités qu'eussent été revêtus les fonctionnaires publics désignés dans les mémoires de Bonaparte , dès qu'on les faisait entrer dans la composition d'un conciliabule investi du droit d'embastiller arbitrairement , je dirai hardiment , sans craindre d'être démenti par les grands dignitaires eux-mêmes : Cet épouvantable monument du despotisme , ce tribunal qui comptait précisément le même nombre que ce fam'eux tribunal des seize^ d'horrible mémoire, loin d'être considéré comme une garantie , ne pouvait être envisagé qu'avec effroi par tous les citoyens jaloux de leur liberté.

Eh ! que serait-ce donc si telle n'était, pas la composition de cette puissance de ténèbres.; si le pouvoir ^e plus redoutable avait été remis à un conseil privé tout différent , moins nom-

breux , moins constitué en dignité , dont Bonaparte ne relève la haute importance que pour atténuer tout ce que de pareilles attributions renfeniient d'odieux. Les embastilleurs désignés par le premier article du décret du 5 mars 1810 sont pris dans le conseil établi par le titre 10 du sénatus-consulte organique du 16 thermidor an 1 ; ce comité était composé seulement du grand juge , de deux ministres , de deux sénateurs , de deux conseillers d'état , de deux membres du tribunal de cassation Formé pour Vexercice du droit de grâce ^ ce conseil s€^ trouve transformé en une institution destinée à remplir les bastilles impériales. Est-ce parceque Bonaparte avait conféré le pouvoir de jeter et de retenir dans des châteaux forts les malheureux dont il livrait le sort à ses conseillers dans l'exercice du droit de grâce , qu'il s'obstine à vouloir que le décret du 3 mars 1810 soit regardé comme un bienfait , une lai libérale^ un diapason pour établir l'harmonie de la soeiété: Quel diapason! quelle harnionie ! il ne manque qu'un knout pour battre la mesure dans eet admirable concert. Ce règlement d'administration y continue Bonaparte, peut avoir excité de vaines réclamations : on bavarde dam les sociétés ^ sans rien approfondir. Puis, revenant sur son système favori de déception , le titre était

peut-être un tort, dit-il ; il fallait appeler ces mai'sons, prisons d'exécution pour les individus sou-mis à la surveillance générale ; comme si , le mot changé , la chose cessait d'être la même.

Bonaparte , lorsqu'il dictait ces notes , n'avait donc pas encore appris que le temps d'en imposer par des mots. était passé avec sa puissance; que les malsons de détentiofn , où de malheureux citoyens sont embastillés sans jugement et pour leur enlever le droit d'être jugés, quelque nom - qu'on leur donne , sont et seront toujours des bastilles.

Il est rare qu'un parvenu conserve son premier maintien, qu'il n'affecte pas les manières de ceux au rang desquels il s'est élevé. Une fois monté sur les échasses impériales , Napoléon n'en descen-dit plus , mênie pour donner la main à ses plus intimes amis. Que dis-je ! il n'était déjà plus digne d'en avoir. Le tutoiement de ses anciens camarades le blessait , et bientôt ne leur fut plus permis; voulant qu'on ne vît qu'un roi dans' sa persotine, le malheureux- ne fut plus entouré que de courtisans. En fermant l'oreille aux épanchements de l'amitié , il se condamna à n'entendre que le langage de la basse adulation; et aux sévères

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réflexions des hommes jaloux de sa gloire succédèrent les flatteries empoisonnées des valets titrés qui l'ont perdu.

C'est surtout depuis cette époque que toutes les étiquettes des anciennes cours furent mises en usage à celle des Tuileries; celui qui était assez heureux pour en faire revivre quelqu'une d'oubliée était sûr de parvenir.

Narbonile, ancien ministre de Louis XVI, chargé de lui remettre des dépêches, met un genou en terre et les lui présente siu* son chapeau: Qu'est-ce que cela signifie? lui dit Napoléon. Sire y répond le courtisan , ç*est aimi qu'on présentait les dépêches à Louis XI, f^. — Ah! c'est bien... très bien... Depuis ce moment, Narbonne eut une grande part à sa confiance , et fut dan? la suite chargé des missions les plus importantes.

Ce fut lui qui négocia le mariage de l'archiduchesse Marie- Louise; mariage funeste, qui fit perdre la tête à Napoléon, et par suite son empire. Il crut s'être rendu maître de toutes les forces de l'Autriche par cette alliance superbe, tandis qu elle neutralisait les siennes, en le livrant sans réserve à la politique astucieuse du cabinet

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autrichien. Si l'aveugle confiance que cette alliance malheureuse lui inspira n'eût pas accru son audace; s'il eût réfléchi qu'un monarque aussi fier, qui pouvait se résoudre à lui donner sa fille pour dégager son empire d'énormes contributions et acheter la paix, serait également capable de la sacrifier à sa politique, dès qu'il trouverait l'instant favorable pour recommencer la guerre, il se serai t^upressé d'élever une barrière entre le débordement qui menace l'Europe civilisée, en rétablissant le royaume de Pologne, comme il l'avait cent fois promis; en rendant une patrie aux braves qui avaient si généreusement soutenu l'honneur de ses aigles. Il' n*eût point compromis le salut de la plus belle armée que la Frafice ait mise sur pied pour alter combattre des barbares capables de s'incendier eux-mêmes ; pour aller conquérir des monceaux de cendres à Moscou.

Bonaparte ne s'aperçoit pas de l'impatience avec laquelle toutes les puissances continentalies supportent sa domination tyrannique; il ne voit pas que c'est au désir d'en être délivrées que toutes se réuhîssent pour l'enhardir dans l'extravagante expédition dont lui seul n'aperçoit ni la folie ni le danger. La Prusse, hors d'état de payer les contributions dont ce pays était frappé^ s'o-

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blige la première à faire marcher, en cas de guerre avec la Russie, un contingent de vingt mille hommes, indépendamment des détachements qu'elle fournirait pour la défense des cotes \ '

' Par conrentions spéciales et secrètes il fut convenu « que la Prusse ferait marcher ^ dans le cas de guerre » avec la Russie 9 un contingent de vin^ mille hommes, » composé de quatorze mille hommes d*infanterie ^ quatre »de cavalerie, et deux mille d'artillerie, avec soixante «pièces de canon, ayant un double approvisionnement, wet des équipages militaires pour transporter en farine

• dix à vingt jours de vivres ; que ledit contingent sevrait toujours tenu au complet sous les armes, et qu'il » serait prêt à se mettre en marche au 1 5 mars prochain ; » qu'indépendamment de ce corps de troupes , quatre mUle a hommes tiendraient garnison à Colberg, et fourniraient, » s'il était nécessaire , des détachements pour la défense

• des côtes; que la Prusse ne ferait aucune levée , aucun )) rassemblement de troupes , aucun mouvement militaire » pendant que l'armée française serait sur son territoire ou ')sur le territoire ennemi, à moins que ce ne soit pour T» l'avantage de Palliance, et de concert entre les deux puisttsarwes, etc- , etc. » La Prusse s'engageait en outre de fournir des quantités considérables dç munitions, de vivres, d'approvisionnements en tous genres, dont le prix, réglé de gré à gré tous les trois mois , serait à déduire sur le restant des contributions de guerre dues à la France par la Prusse. Ces contributions avaient été diminuées de beaucoup par différents traités. Dans le cas d'une heu-

Napoléon , lié plus étroitement avec l'Autriche par son mariage , en obtient un traité plus avan- ^ tageux encore '. .

reuse issue delà guerre contre la Russie, le roi de Prusse devait recevoir une indemnité en territoire pour compenser les sacrifices et charges de la guerre. ( Extrait du traité conclu avec la Prusse le 24 février 1812^ à Paris. )

■ tt Les deux hautes parties contractantes se garantissent «réciproquement /'in/(^gri/^^ leurs territoire^ actuels, — »Par une suite de cette, garantie réciproque^ les deux hautes «parties contractantes travailleront toujours de concert aux » mesures qui leur paraîtront les plus propres au maintien » de la paix ; et dahs le cas où les états de l'une ou de l'autre useraient menacés d'une invasion, elles emploieront leurs nbons offices les plus efficaces pour la prëi^enir. Mais n comme les bons offices pourraient ne pas avoir l'effet 9 désiré y elles s'obligent à se secourir mutuellement dans » les cas ou l'une ou l'autre viendrait à être attaquée ou mennacée. — Le secours stipulé par l'article précédent sera «composé de trente mille hommes ^ dont vingt-quatre «mille d'infanterie et six mille de cavalerie, constamment » entretenus au grand complet de guerre , et d'un attirail «de soixante pièces de canon. — Ce secours sera fourni à » la première réquisition de la partie attaquée ou menacée ; »il se mettra en marche dans le plus court délai possible, «et au plus tard avant .^expiration des deux mois qui sui- » vront la demande qui en aura été faite. — Les deux hautes «parties contractantes garantissent l'intégrité du territoire, » de la Porte-Ottomane en Europe. — ^ Elles reconnaissent » et garantissent également les principes de la navigation

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Rassuré par ces alliances qu'il s'empresse de communiquer au sénat , l'ambitieux conquérant se livre sans crainte à l'exécution de sa folle entreprise. Dans le fatal aveuglement qui l'entraîne, il ne voit pas que la précaution qu'il- va prendre n'est propre qu'à nous faire mieux sentir la privation des braves défenseurs qu'il nous enlève. Il organise militairement toute la France , la divise en trois bans ' , et met à la disposition du

»des neutres, tels qu'ils ont été reconnus et consacrés par » le traité d'Utrecht. — L'empereur d'Autriche renouvelle, »en tant que besoin est, l'engagement d'adhérer au sys- »tème prohibitif contre l'Angleterre pendant la présente «guerre maritime. » (Extrait du traité conclu à Paris, le i4 mars 1812, entre l'empereur des Français et l'empereur d'Autriche. )

* Le sénat délibère , et adopte le sénatus-consulte , dont voici les principales dispositions : ■^— «La garde nationale de l'empire se divise en premier ban, second et arrière-ban.— ^jQ premier ban se compose des hommes de vingt à vingt-six ans , qui , appartenant aux six dernières classes de la conscription mises en activité , n'ont point été appelés à l'armée active lorsque ces classes ont fourni leur contingent. — Le second ban se compose de tous les hommes valides depuis l'âge de vingt-six ans jusqu'à l'âge de quarante ans. L'arrière-ban se compose dé tous les hommes valides

ministre de la guerre cent cohortes du premier ban, les conscrits des six dernières classes de la conscription , non appelés à l'armée active lorsque ces classes avaient fourni leur contingent,

Après avoir ainsi converti toute la France dans un camp, Bonaparte, sans s'effrayer des pertes alarmantes qu'éprouve son entrée en campagne ,

de quarante à soixante ans. ^ Cent cohortes du premier ban sont mises à la disposition du ministre de la guerre. Les conscrits des six dernières classes qui se seront mariés ayant la publication du présent acte ne feront point partie de ces cohortes. — Les hommes composant tes cohortes du premier ban se renouvelleront par sixième chaque année; à cet effet, ceux de la plus ancienne classe seront remplacés par les hommes de la conscription de Tannée courante. — Le premier ban ne doit point sortir du territoire de l'empire; il est exclusivement destiné à la garde des frontières, à la police intérieure, et ù la conservation des grands dépôts maritimes , arsenaux et places fortes. Jusqu'à ce qu'il ait été pourvu par un sénatus-consulte à l'organisation du second et de l'arrière-ban , les lois relatives à la garde nationale sont maintenues en vigueur. »

Un décret impérial , publié dès le lendemain ( 14 mars 1812), prescrivit le mode de formation, de répartition et de mise en activité des cohortes mises à la disposition du gouvernement. Chaque cohorte comprenait environ onze cents hommes.

n'écoute pas plus ses généraux les plus expérimentés qu'il n'avait écouté ses conseillers les plus intimes, et passe le Niémen avec toutes les forces qu'il a pu rassembler.

« Soldats, dit-il, la deuxième guerre de Po- » logne est commencée ; la première s'est termi- »née à Friedland et à Tilsit. A Tilsit la Rus- » sie a juré éternelle alliance à la France et guerre »à l'Angleterre; ellq viole aujourd'hui ses ser- »ments. La Russie est entraînée par la fatalité; » ses destins doivent s'accomplir. Passons le Nié- » men , portons la guerre sur son territoire. La » seconde guerre de Pologne sera glorieuse aux «armées françaises comme la première; mais la » paix que nous conclurons portera avec elle sa «garantie, ef mettra un terme à cette orgueil- » leuse influence que la Russie a exercée depuis » cinquante ans sur les affaires de l'Europe.»

A peine la grande armée avait^-elle passé le Niémen les 2 4 et 25 juin, que déjà un corps russe avait été atteint et dispersé. A l'approche des Français, toutes les provinces polonaises s'insurgent, Wilna leur ouvre ses portés, et les reçoit en triomphe comme des libérateurs. Nos ayant-postes sont sur la Dwina, la Lithuanie est conquise , et déjà le gouvernement polonais s'or- , ganise dans sa capitale.

Que notre armée n'est-elle restée sur la Dwina ! Mais ce n'était pas, a dit Napoléon, le moment que sa sagesse avait fixé pour rétablir le royaume de la Pologne; avant tout il voulait triompher à Moscou.

* La grande armée continue donCj et chaque jour livre de nouveaux combats. Tous les efforts des Russes pour entraver sa marche ne servent cpa'à la rendre plus glorieuse. Une foule de villes , Wîtepsk, Viazma, Smolensk même (que les Russes regardaient comme le boulevart de Moscou) , tombent en notre pouvoir. Mais les vaincus, cent fois plus redoutables que les vainqueurs , brûlent , dévastent toutes les villes qu'ils sont obligés d'évacuer. Les beaux faubourgs de Smolensk, ses établissements de commerce situés surleBorysthène, ne peuvent échapper aux fureurs dévastatrices de ces barbares: les Russes y mettent le feu ; ils ruinent, ils incendient tous les pays qu'ils- ne peuvent défendre.

Jusqu'alors la grande armée n'avait eu encore que des combats particuliers à soutenir; mais le 6 septembre Napoléon découvre l'armée russe tout entière, qui déjà avait pris ses position3.

nous attendait, et était bien décidée à couvrir

Moscou.

« Soldats, dit Napoléon à nos braves, voilà la «bataille que vous avez tant désirée! Désormais »la victoire dépend de vous; elle nous est néces- 9saire: elle nous donnera l'abondance ^ de bons n quartiers d* hiver ^ et un prompt retour dans la 9 patrie! Conduisez-vOus comme à Austerlitz, à • Friedland, à Witepsk, à Smolensk, et que la » postérité la plus reculée cite avec orgueil votre » conduite dans cette journée ; que l'on dise de j» vous : Il était à cette grande bataille sous les murs »de Moscou... »

On ne demandera pas comment le soldai français répondit à cet appel. Le combat fut terrible: dix mille Français, quarante à cinquante mille Russes, jonchèrent le champ de bataille.

Les résultats de cette sanglante et mémorable victoire ne furent pas aussi heureux pour nos guerriers que le promettait Napoléon ; elle leur ouvrit les portes de Moscou, mais, au lieu de trouver dans cette ville le centre de tapt de richesses, l'abondance et de bons quartiers d'hiver, ils n'y trouvèrent que des cendres. C'était à 25 lieues de cette riche et ancienne capitale de l'empire russe que se donna la bataille de la Moskowa. Rostopchin eut tout le temps d'allumer ses

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torches incendiaires, de livrer cette grande et magnifique ville aux excès de la barbarie la plus atroce. *

Le vainqueiir ne put y faire son entrée qu'à la lueur des flammes qui éclairaient tant d'horreurs, tant de forfaits. Déçu de toutes les espérances que lui donnait la prise de Moscou , n'ayant plus qu'à gémir sur le sort de cette malheureuse cité , ne pouvant compter ni sur le riche butin ni sur les quartiers d'hiver que lui promettait la victoire de la Moskowa, quje fera Napoléon? Le seul parti qui lui restait était sans doute d'abandonner de suite l'afifreux pays que ses propres habitants avaient dévasté, de se remettre en marche, et d'aller accomplir enfin les promesses tant de fois et ,si solennellement répétées de donner une pa-^ trie aux braves Polonais. Avec quels transports les vainqueurs de la Moskowa eussent été reçus de la valeureuse nation qui attendait son existence civile de leur retour! C'est là, c'est au sein des provinces afiranchies d'un joug odieux, que la grande armée eût trouvé des quartiers d'hiver dignes d'elle. C'est de là qu'après avoir vaincu à Moscou, Napoléon aurait menacé Saint-Pétersbourg, qu'il eût fait trepabler l'autocrate russe dans s^ nouvelle capitale, à laquelle l'ancienne venait d'être aussi barbarement sacrifiée. Tout

se réunissait pour favoriser, je dirai plus, pour commander cette glorieuse retraite. Jamais on n'avait vu plus bel automne; mais les éphémérides de Moscou , Fétonnement même des habitants de la Russie , annonçaient assez qu'il fallait en jouir avec autant d'empressement que de crainte, avertissaient Napoléon de se tenir en garde contre les variations subites, trop communes dans ces âpres climats. Cependant, du 14 septembre, jour de l'entrée de l'arrnée à Moscou , jusqu'au 6 novembre, le temps fut constamment superbe , et Bonaparte ne daigna pas en profiter. Il perd un temps précieux dans l'attente stupide d'une proposition de paix qu'il pouvait commander en se rendant de suite sur les bords lie la Vistule. Quelle proposition pouvait-il espérer d'un gouvernement qui , le premier, portait le fer et la flamme au sein de ses états, qui avait sacrifié les immenses richesses de sa capitale, et ravagé tout le pays qui l'a voisinait, pour enlever toutes ressources à son ennemi !

Jamais imprévoyance plus insensée n'avait aveuglé un vainqueur plus avantageux: ce n'est qu'après avoir donné à l'armée russe le temps de se refaire et d'inonder le pays d'une nuée de cosa-

ques, que Napoléon commence sa retraite, au . moment où son armée aurait dû être rendue à sa destination, et avoir pris ses quartiers d'hiver. A peine une partie était parvenue à Smolensk , se trouvait sur les bords du Borystïiène le 6 novembre, la veille du jour que l'élément glacial enveloppa toute l'armée, et l'arrêta sur le territoire où naguère son entrée avait marqué chaque pas par un trioipphe. Hommes et chevaux tombaient par milliers, et ne se relevaient plus ; s'il restait quelques chevaux debout , Bonaparte qui, même dans ces moments terribles, était plus occupé de sa conservation que du sort de ses malheureux compagnons, en formait un bataillon, chargé de la garde de sa personne, et que, pour le fanatiser, il surnomma le bataillon sacré.

Le 5 décembre. Napoléon, déguisé «ous le nom du duc de Vicence, monte dans un traîneau, abandonne son armée, et arrive le 18 à Paris, quarante-huit heures après la fatale annonce de nos désastres. Il assemble son sénat et son conseil d'état, qui (comme on l'imagine bien) s'empressent de venir féliciter le héros malheureux sur sa fameuse expédition de Moscou. Lors- II. 1 5

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que de cinq cent mille hommes qui composaient sa grande et belle armée, à peine, par son imprévoyance seille , Un huitième a échappé au fer des cosaques et à l'inclémence du temps, qUeva-t-il leur dire?

Au sénat : Mon armée a esmyé des pertes^ mais e'eêîpar In Hgueur ptéinàturée de la saiêon.

A ses conseillers : C*esi à t idéologie j à cette ténébreuÉe métup^ysique fjUl^ en recherchant avec subtilité lès causes premières y veut, sur dies bases , fonder la législation des peuples ^ au lieu d^approprier ks lois à la connaissance du cemr humain^ qu'il faut attribuer tous les malheurs qu'a éprouvés nàtre belle Fràntèu

Ainsi c'est aux éléments et à la révolution qtiè Ndpoiéôn veut faire le procès, lorsque , pour avoir perdu par sa faute la plus belle ariuée, il eût é^é envoyé devant une commission militaire, si, au lieu d'être le chef de l'empire, il n'en eût ^té qu'un des généraux.

L'effet que produisit cette extravagante excursion ne peiit se concevoit que par les suites terrible^ qu'elle a eues sur les destinées de Bonaparte et sur la nôtre. La France put lui créer de nouvelles armées, mais sans lui rendre la puissance

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morale qu'on attribuait à la force de son génie, et qu'un défaut de jugement trop manifesté lui fit perdre sans retour. Avec des soldats les plus valeureux de la terre il put vaincre à Lutzen, à Bautzen et à Wurtchen, mais non retenir plus long-temps les peuples sous sa domination : et Ton vit , dans les champs même de la victoire , ceux sur lesquels il devait le plus compter, l'abandonner , tourner contre lui les armes dont il leur avait appris à se servir.

Lorsque depuis long-temps les alliés que la fortune des combats lui avait procurés, et qu'il eut la maladresse d'instruire dans l'art de vaincre, s'ennuyaient d'être regardés comme l'arrièreban de l'empire; lorsque la confédération du Rhin, qui supportait impatiemment l'humiliation d'un protectorat, était égjalement lasse de se voir ]^otégée; faut-il s'étonner qu'au premier moment où iFétcile de Bonaparte pâlit, toutes les puissances qu'il rattachait, sous divers titres, à sa domination , se soient simultanément soulevées contre sa tyrannie ! En France même"^, l'enthousiasme s'était absolument refroidi. Des murmures, dans maintes circonstances, s'étaient fait entendre , et n'avaient pas été écoutés.

Bonaparte , qui savait que Robespierre s'était perdu en créant des conspirations , qu'à force d'en

supposer il s'en était formé une réelle qui Favait envoyé à l'échafaud , s'était bien gardé de transformer les mécontentements en crime de lèsemajesté : mais s'il eut le bon esprit de ne pas révéler les mécontents à la justice, en voulant les faire juger comme des conspirateurs, il ne cessa d'en accroître le nombre; il ne s'occupa qu'à étoufifer les plaintes , au lieu de chercher à les prévenir ; il continua d'abuser de la conscription, de faire ruisseler le sang français dans toute l'Europe, qu'il finit par armer contre nous.

Dans la position embarrassante où se trouvait Bonaparte au moment de la débâcle, un moyen sûr lui restait pour se sauver, et la France avec lui ; mais son aveuglement et son insupportable présomption ne lui permirent pas même d'y penser.

Il devait, sans hésiter, dire à la coalition qu'il voyait se former contre lui : « J'avais conçu le » grand projet, non seulement d'affranchir les »mers,, mais d'être le libérateur de tous les peu- »ples de l'Europe, de les garantir de l'invasion » de la seule puisance qu'ils doivent redouter. La » mienne, toute protectrice, n'avait d'autre objet » que de rétablir l'ordre et l'harmonie entre toutes d celles qui s'étaient confédérées sous mon pro- » tectorat. Et ce n'est pas surtout aux puissances

n du deuxième ordre à se plaindre du rang où »je les ai placées. Puissent-elles s'y maintenir » sans mon secours , sans ma protection , que dès » aujourd'hui je leur retire. Dès ce moment je dé- » clare renoncer à tous les titres q^ui m'attachent à » toute autre nation qu'à la France. Son bonheur » seul va m'occuper. Mes armées victorieuses ne » seront désormais employées qu'à défendre ses » frontières, qu'elles ont dans tous les temps fait » respecter, et qu'aujourd'hui , moins que jamais ,, » on n'osera tenter de franchir ! ! ! »

Il n'est pas douteux que cette proclamation n'eût désarmé tous les ennemis de Napoléon, surtout si elle eût été suivie d'un rappel de toutes les troupes qu'il avait laissées dans différentes places.

Une détermination de ce genre n'était pas à la portée de l'ambitieux conquérant. Combattre et ruser, voilà en quoi consistaient ses grands moyens : en conséquence il continue à ruser et à combattre, fait mar'cher ses armées, et recourt en miême temps aux tortueuses ressources de la diplomatie. Tandis qu'il combat , ses min nistres annoncent à ceux qui ont conjuré sa ruiue entière qu'il est disposé à faire des sacrifices !

Si Bonaparte n'a pas fait la paix à une époque

23o MEMOIRES

où U pouvait encore conserver la France dans toute l'étendue de ses limites naturelles, la .France telle que le directoire avait su la maintenir, telle qu'elle étaitau 1 8 brumaire , lorsqu'elle passa sous l'empire de l'usurpation , s>n s'en est pris aux conseils de Maret-Bassano. L'histoire des dernières guerres de Bonaparte , écrite , d'après ses inspirations , par un auteur qui n'a flatté aucun des personnages dont il parle, l'a justifié de ce reproche , et tous les mémoires écrits sous la dictée du captif de Sainte-Hélène s'accordent sur ce point'.

Au reste si Maret, connaissant le caractère impérieux de Napoléon, n'osa lui faire entendre des vérités trop courageuses; s'il fut un ministre courtisan, du moins il ne fut pas du noQfUire des courtisans qui l'abandonnèrei^t à Fontainebleau; qui, après son abdication, n'attendirent pas ses

' On assure que le rédacteur de ce manuscrit nous promet rhistoire entière du directoire ^ dont il mérita la confiance avant d'obtenir celle de Bonaparte. Personne ne connaît mieux que lui toutes les manœuvres qui ont entravé le gouvernement républicain, et les moyens employés pour en triompher, ses erreurs et ses succès, tous les grands événements qui ont illustré une des époques les plus marquantes de notre révolution.

C'est d'auta,nt mieux à Fain qu'appartieat la publi-

DP GOHIER. fl3i

derniers adieux pour ^Uer ohercher un nquveau maître'.

Pour mieux en imposer, Bonaparte se fait de toutes parts envoyer des adresses. Il cherche à persuader que la nation partage sa fureur guerrière ; que la France veut la guerre , et qu'elle est prête à tout sacrifier, à se lever en masse si la coalition ne se hâte pas de faire sa retraite. Toutes les autorités sont invitées à faire éclater leur zèle.

Les muets du corps législatif eux-mêmes sont interpellés pàrcequ'on espère bien que leurs résolutions , leurs adresses , seront à Tordre du jour. Mais Napoiébn ne tarde pas à se repentir d'avoir voulu faire parler des hommes qu'il avait condamnés au silence. Aux cris de guerre qu'on leur

cation de cette histoire, qu'il retrouvera le guerrier célèbre sur lequel il répand tant d'intérêt au moment de son départ pour l'île d'Elbe; qu'il le retrouvera avec toute la gloire qui lui restera , et que partagent les braves qu'il a conduits à la victoire.

' On annonce que M^iret va publier ^bs g^én^pires. Il les doit, et à ceux quj le connaissent plus p^rticpli^re^ nient et l'honorent de leur estime , et à ceux qui , n^e connaissant pas assez sa conduite politique , les attendent pour le juger.

aSa MÉMOIRES

demande , ils répondent par des cris prononcés pour la paix. Au lieu d'applaudir aux efforts de celui qui ne voulait être que flatté , ils lui témoignent plus d'inquiétude que de confiance. Ce langage intempestif et tout-à-fait déplacé dans les circonstances où il n'était permis de parler et d'écrire que pour exciter les Français à marcher contre l'ennemi dut sans doute profondément affliger Bonaparte; mais sa profonde douleur, il devait la renfermer dans son sein.

Le comble de la démence est , après s'être emparé du rapport et de l'adresse du corps législatif au moment où on les livrait à l'impression, de venir ensuite lui-même en révéler tout ce qu'il fallait dérober avec le plus de soin à la connaissance publique. Jusqu'alors toutes les autorités semblaient animées du même esprit, et c'est Bonaparte qui, à l'audience solennelle du i*' janvier i8i4j vient apprendre qu'il existe entre elles une dissidence dont lui seul est l'objet; précieuse découverte pour les puissances étrangères qui, pour mieux nous tromper, affectaient de déclarer dans leurs manifestes que c'était à Napoléon seul qu'elles déclaraient la guerre.

J'étais à cette séance , et je ne puis rendre l'impression que me causa la délirante fureur de Bonaparte.

Je ne répéterai point tous les propos qui ne caractérisent que le désordre de ses idées ; c'est bien assez qu'ils aietit été recueillis par nos ennemis et les siens; qu'ils leur aient persuadé que le guerrier qui naguère encore les faisait trembler n'était plus le fameux Napoléon, mais un homme qui avait tout-à-fait perdu la tête.

Le corps législatif est dissous ; l'indécente et impolitique sortie contre ses membres les plus influents est l'audience de congé qui renvoie les législateurs dans leurs départements. Dès lors la France dut s'attendre à tous les événements que présageait une conduite aussi déplorable.

Obligé de s'en remettre au sort des armes, en diplpmatisant avec des puissances résolues à n'écouter aucune proposition, Bonaparte affecte seul une confiance qu'il ne peut plus faire partager; mais l'équipée de Mallet ' lui ayant fait sentir le danger d'abandonner le sort de l'état à la surveillance d'un ministère inepte , la nécessité

* La conjuration Mallet n'est connue encore que parle ridicule dont elle a couvert les ministres qui, se sont laissé emprisonner par un échappé de prison. S. A. , qui depuis long-temps nous promet Thistoire de cette conjuration, m'a assuré qu'elle aurait pu derenir sérieuse si Mallet

d'établir un centre de gouvernement , Bonaparte, avant de se remettre à la tête de ses armées, nomme un conseil de régence, et l'impératrice pour le présider.

Si , dès l'instant où Paris fut menacé , Marie- Louise^régentej avait pris son enfant dans ses bras, l'eût présenté à l'armée parisienne qui s'était constituée sa garde; si elle eût dit à cette brave garde nationale si sensible à l'honneur, si facile à électriser : « Voilà le dépôt confié à votre fidén Vite comme à votre courage, ne voyez pas seule- » ment en moi la femme de Napoléon , mais la * petite- fille de Marie-Thérèse^ qui vient s'asso- » cier à vos périls comme à votre gloire ; si l'en- » nemi se présente à nos portes , je marche à vo- » tre tête, et ce ne sera qu'en passant sur le corps » de son petit-fils expirant dans les bras de safiUe, y quel'empereur d'Autriche, que mon pè|*e pourra » faire soq entrée dans Paris ! ! ! »

Si en même temps Marie-Louise avait notifié aux puissances coalisées sa noble résolution, croit-on qu'elles y eussent été insensibles, qu'elles ne se fussent pas arrêtées, qu'elles se fussent lais-

ayait été aussi expéditîf que Savary.-Rovigo , chargé à cette, époque du portefeuille de la police générale, ^i^ au lieu d'en t^ire sqp pr^soi^nier;^ il lui eût fiti( faifre /^ tour à Fincennes.

se vaincre en générosité et en grandeur par une femme? croit-on qu'un père eût été plus difficile à désarmer que ceux dont Marie-Thérèse fit tomber les arnjes des mains? Mais la régence formée par Bonaparte p'était pas susceptible de si nobles sentiments, n'étsit pas capable de prendre une aussi grande détermination. A la première annonce du danger, Gambacérès exhibe un ordre de Napoléon, qui (ordonne à la régence de pourvoir à la sûreté de l'impératrice et du roi de Rome; à l'instant même cette docile régence abandonne honteusement Paris, ir^chit avec empressement les barrières d'une capitale qui offrait de si grandes ressources au génie et à la valeur, et transporte sa nullité sur les bords de la Loire , qui n'étaient pas destinés à devenir le refuge d'une lâche retraite.

Le 29 mars, le prince Joseph, en annonçant aux Parisiens qu'une colonne ennemie s'était portée sur Meaux , mais que l'empereur la suivait de près à la tête d'une année victorieuse, leur apprend que le ^conseil de la régence a pourvu à la sûreté de l'impératrice et du roi de Rome. Joseph, qui réunissait au titre de lieutenant général de l'empereur, celui de commandant en chef de la

garde nationale parisienne , ajoute d'un ton solennel : Je reste avec vous.

Rien sans doute n'eût été plus propre à ras- , surer les Parisiens CQntre les alarmes de ce départ imprévu , que la présencç du frère de Napoléon, si aux talents militaires qui lui manquaient il eût du moins suppléé par une résolution ferme et à toute épreuve ; mais lorsqu'il limitait la durée des efforts qu'il attendait des braves qu'il commandait, sa proclamation même annonçait une détermination chancelante ; en ne leur demandant que quelques instants de résistance, il leur annonçait assez qu'il n'était pas décidé à soutenir de longs combats.

« Armons-nôus , leur dit-il , pour défendre • cette ville, ses monuments, ses richesses , nos » femmes , nos enfants , tout ce qui nous est cher. »Que cette vaste cité devienne un camp pour » quelques instants , et que Tennemi trouve sa » honte sous les murs qu'il espère franchir en » triomphe !

» L'empereur marche à notre secours: secon- » dons-le par une courte et vive résistance , et » conservons l'honneur français. »

Un chef digne des braves qui étaient dans Paris en eût obtenu plus que le prince Joseph ne leur demandait, aurait pu compter, non pas

seulement sur une courte résistance ^ sur quelques instants de combat, mais sur la défense la plus vigoureuse , la plus constante.

L'historien des six derniers mois du règne de Napoléon , en signalant le découragement , le désaccord et la confusion causés par le brusque départ de l'impératrice et de son fils, qui, par suite avait entraîné les ministres et les principaux chefs du gouvernement, convient que si, à la vue de l'ennemi , le riche pensait à capituler, le pauvre se présentait pour combattre; que les ouvriers demandaient des armes, et ne pouvaient en obtenir. ,

Si tous les hommes de bonne volonté eussent été accueillis et armés, si on n'eût pas laissé manquer de munitions les troupes qui étaient dans Paris ; si le lieutenant général avait secondé de toute sa bravoure les prodiges de valeur des élèves de la société polytechnique; s'il eût, par son exemple, encouragé tous les braves qui ne désespéraient pas de faire tête à l'ennemi , il n'est pas douteux qu'on eût pu l'arrêter ., même sous les murs de Paris , et donner le teinps à Napoléon d'y rentrer ; mais son lieutenant général, qui avait annoncé sa présence comme devant être le palladium de la capitale de l'empire , qui , le 29 mars , avait dit aux habitants de Paris , Je

reste avec vous , disparaît le 3a , après avoir donné au maréchal de Haguse l'ordre de capituler ; n'était resté que pour faire ouvrir les portes à l'ennemi ; abandonne la garde nationale , dont le commandement en chef lui était confié , et va rejoindre un gouvernement plus occupé de se mettre à l'abri du péril que de nous garantir de ceux qui nous menacent et de sauver la France. Lorsque le gouvernement de Bonaparte montrait tant de faiblesse dans les circonstances qtii exigeaient le plus d'énergie , doit-on s'étonner si tous ses efforts n'ont servi qu'à obtenir quelques victoires sans résultats, et peut-il bien s'en prendre à ceux qui ont vaincu aivec lui, s'il a fini par succomber.

fk Parmi nous, dit-il, le découragement gagnait le grandnombre; mes lieutenants devenaientmous. . . ce n^ était plus Là ces hommes du début de noire ré-volution... ni ceux de mes beaux moments. Plusieurs ont osé répondre à cela ^ m* assure- t-on, que c'est qu'au commencement de la révolution on se battait pour la république j pour la patrie , tandis qt£à la fin on se battait pour un seul homme ^ ses seuls intérêts , son insatiable ambition. »

Ah! sans doute voilà bien un des principaux

motifs d'un changement qui ne peut étonner que Bonaparte. Au lieu d'en convenir, de reconnaître qu'il avait eu tort d'imaginer que lès premiers défenseurs de notre liberté ne se lasseraient pas enfin de défendre sa tyrannie, il accuse ses compagnons d'armes*

« Indigne subterfuge ! s'écrie-t-il , pourquoi » dissimuler ? pourquoi ne pas le dife franche-

• ment ? Le vrai est qu'en général les hauts géné- «raux n'en voulaient plus... C'est que je les avais » gorgés de trop de considération , de trop d'hon- «neurs, de trop de richesses ! Ils avaient bu à la

• coupe des jouissances, et désoi^mais ils ne de- «mandaient que du repos!... ils l'eussent acheté »à tout prix... k TOUT prix!!! l'entendez-vous , »maréchain de l'empire ? à tout prix ! ! ! L^ feu

• sacré s'éteignait...*. »

Ce n'est pas à moi à répondre à cette diatribe remarquable , surtout dans la bouche de Bonaparte; c'efst à ses hauts généraus^ qu'il n'a gorgés de biens et d'honneurs que pour les atteler et les retenir plus fortement à son char, à parler, s'ils croient pouvoir repousser des reproches aussi sanglants , ou à baisser la tête s'ils sont mérités. Mais s'il est trop vrai que leur immense fortune n'est pas injustement flétrie par celui qui en a été l'auteuf , qu'on ne croie pas pour cela que le

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feujacré soit éteint dans le cœur de tous les Français; on est bien sur au contraire que rameur de la liberté ne cessera jamais de l'y entretenir , et qu'il ne faudrait qu'un souffle pour le rallumer.

Je né ferai pas à la Sainte Alliance l'injure de craindre qu'elle réponde à l'appel insensé des ennemis du régime constitutionnel, qui voudraient envelopper le monde entier dans le réseau de fer du pouvoir absolu.

Mais si jamais il se formait une coalition impie contre notre liberté; si jamais l'étranger, armé dans le coupable dessein de nous enlever jusqu'au débris que nous avons sauvé d'un grand naufrage ; s'il osait de nouveau s'emparer du manifeste de Brunswick, et souiller encore le territoire français de sa présence , bientôt on verrait que nous avons conservé un souvenir profond de nos malheurs et de nos ressources , bientôt on s^ait à même de se convaincre que les Kellermann^ les Lecourbeet les M asséna ne sont pas tous dans la tombe , et tel de nos braves tout couvert d'honorables blessures, sur lesquelles une erreur fatale aurait voulu appliquer la flétrissure du crime , ne serait pas le dernier à armer le seul bras qui lui reste, si la France était menacée de l'invasion de l'étranger.

DE GOHIER. a4i

Lie malheur de Bonaparte est de s'être livré à toutes lesënfluences qui: environnent le pouvoir absolu. Il est si facile de s'emparer d'un despote plus jaloux de régner que de faire le bonheur de ceux qil'il gouverne ! S'il est fourbe et cruel, tous ceux qui ont intérêt de le tromper lui diront qu'un trône ne se raffermit que par la terreur ; qu'il faut du sang , encore du sang , toujours du sang ! ! !

Si c'est un conquérant tourmenté d'une ambition saris bornes , ses courtisans lui répéteront que^ s'il veut consolider son pouvoir et l'étendre, c'est à l'admiration plus qu'à l'amour de son peuple qu'il doit aspirer ; qu'élevé au rang suprême par les prestiges de la victoire, il faut qu'il ne cesse pas un instant d'être victorieux pour s'y maintenir ; et, comme Bonaparte, il croira facilement que c'est en ne cessant d'entourer son trône de nouveaux lauriers qu'il en assurera la stabilité.

Qui fut jamais plus que lui exposé aux dangers de ce langage corrupteur? Sans cesse tourmenté du désir de Vaincre , ses perfides conseillers ontils discontinué de mettre devant ses yeuxl le ta- II. 16

a42 MÉMOIRES

bleau des conscrits français ? Le sénat a-t-il hésité à lui livrer notre intéressante jeunesse , l'espoir de la France, et qui , dans ses désastres , n'a pas cessé d'en être la gloire?

Qui avait plus le droit de compte]^ sur. ceux qui l'ont entretenu dans son aveuglement, sur ses généraux comblés de ses largesses, élevés à toutes les dignités que le mérite et la faveur pouvaient se disputer , sur le sénat , composé des premiers dignitaires de son empire , resplendissant d'honneurs et de richesses ?

Une aveugle confiance dans ce sénat corrompu était une suite de son égarement funeste ; les autorités revêtues d'une grande puissance ne sont jamais plus redoutables pour celui qui gouverne que lorsqu'en les corrompant il les a investies d'im pouvoir usurpé. C'est, je l'ai dît et je ne puis trop le répéter, sur le peuple seul que le chef d'un gouvernement doit compter; c'est de lui qu'il doit tenir sa puissance, et sur lui qu'il doit l'établir. Le crime impardonnable de Bonaparte, celui qui a entraîné sa perte, est d'avoir fondé son trône sur la violation de ce principe , tout en paraissant le reconnaître; est d'avoir investi le sénat des droits que la nation seule pouvait exercer', que ce sénat devait respecter, défendre et mettre à l'abri de l'usurpation ; d'avoir

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transformé ses attributs, purement conservateurs , en pouvoirs destructeurs de toute conservation; d'avoir dit et répété que, dans le vœu (lu sénat, on devait reconnaître l'expression de la volonté du peuple ; d'avoir solennellement consacré cette doctrine impie en recevant de lui l'investiture de la dignité impériale, que la volonté du peuple librement exprimée aiurait pu seule lui conférer.

Lorsque Bonaparte adressa au sénat les projets des sénatus-consultes organiques des 10 thermidor an 10, et 24 floréal an lâ, il ne réfléchit pas aux conséquences des principes qui s'y trouvaient énoncés; il n'eut garde de prévoir que ce même sénat s'en prévaudrait un jour (le 2 avril i8i4) pour prononcer sa déchéance ! Eh , comment eût-il pu imaginer que ces sénateurs, qui lui devaient existence politique, fortune, illustration, à la facilité coupable desquels pouvaient être imputés tous ses déportements politiques', eussent jamais osé s'en faire un titre pour le précipiter du trône sur lequel ils l'avaient élevé.

De toutes les folles entreprises de Bonaparte, la plus odieuse est la guerre d'Espagne. Quelles représentations lui adresse le sénat ?

« Sire, lui dit-il, la volonté du peuple français » est la même que celle de votre majesté; la guerre

» d'Espagne est politique; elle est juste; elle est

» nécessaire ! ! ! »

Lorsque tous les pères de famille étaient plongés dans la consternation , le sénat, en lui livrant le soutien de leur vie laborieuse , le seul espoir de leur vieillesse , ces milliers de conscrits qu'il arrachait de leurs bras, lui disait effrontément:

<c Les pères envient la noble destinée de cette jeu- » nesse belliqueuse qui se précipite vers les camps de ^ votre majesté j et qui brûle de mériter dans les » rangs des vainqueurs de Marengo et d*Aust)srlitz^

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