‹ Mémoires (volume 3)Chapitre 24 sur 68 · RÉSULTATS DU 1 8 BRUMAIRE · texte numérisé non relu

RÉSULTATS DU 1 8 BRUMAIRE

Quand Bonaparte, ne réfléchissant pas que Bottot n'était que le secrétaire du directeur Barras, se permit de l'interpeller, comme si les destins de la république lui avaient été confiés , lui dit, en présence des ipilitaires qui remplissaient la cour des Tuileries, Qu'avez-vous fait de cette belle Frap,ce que je vous ai laissée si brillante? Quavez^vous fait des cent mille Français que Je connaissais tous pour mes compagnons de gloire ? le directoire pouvait répondre et certes eût répondu à cette insolente interpellation : Qu'est devenue cette belle France? ce qu'il est important qu'elle reste aujourd'hui pour sa gloire , et pour la tranquillité , pour le bonheur même des peuples qu'elle a vaincus. Malgré que votre aventureuse expédition eut affaibli ses armées de quarante mille combattants, l'élite de nos braves, malgré qu'elle eût dégarni ses places pour vous former une artillerie formidable, les frontières de cette belle France s'étendent toujours des bords du Danube à ceux du Rhin ; du haut

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des Pyrénées, elle n'aperçoit que des amis, la nation la plus généreuse, la plus brave, la plus digne d'qnir librement ses armes aux nôtres ; et, ce qu'un Français ne doit jamais oublier, le prince qui la gouverne, l'allié le plus fidèle, a réparé l'échec que, dans la rade d'Aboukir, votre expédition chevaleresque avait fait éprouter à notre marine , l'a renforcée de toutes ses forces maritimes , qu'il a mises à notre disposition.

Des cent mille Français , les auteurs autant que les compagnons de votre gloire, les uns ont subi le sort des braves , sont morts glorieusement en défendant la liberté de leur pays ; les autres , réunis à leurs frères d'armes , et commandés par des généraux fidèles qui ne vous le cèdent pas en gloire, font mordre la poussière à tous les ennemis que les puissances étrangères osent armer contre nous.

Mais vous, réponde^; à votre tour, pourrionsnous dire à Bonaparte aujourd'hui , s'il vivait encore ; qu'est devenue cette brillante armée avec laquelle vous vous flattiez de subjuguer plutôt que d'affranchir l'Orient; que vous avez abandonnée, et dont vous avez fini par laisser le commandement à un courtisan renégat ' ?

' Le général Menou, avec un esprit très cultivé el lecourage d'un Français , n'était pas tout-à-faît sans talent milî-

Que vous à servi de vous être annoncé vousmême comme le sectateur d'un culte dont vous ne professiez que le fatalisme; de vous être dé- , claré Tennen^i de tous les ennemis du grand prophète; d'avoir voulu associer à cette fourberie , indigne d'un grand homme, des Français accoutumés à vaincre et non à tromper , à coitimander la victoire par leur courage, et non à la^ surprendre par des proclamations hypocrites ?

Sans les précieux ouvrages des Dénon , de tous les savants qui qnt honoré votre expédition , quel fruit aurait retiré la France de tout le sang des braves immolés aux pieds de ces fameuses pyramides? Qu'a-t-elle obtenu du prix de celui dont vous avez inondé toute l'Europe ?

Tout en nous promettant la paix, vous n'avez cessé de faire la guerre , de la faire à ceux même qui n'avaient des armes que pour en faire avec les nôtres un seul et même faisceau. En semant la défiance et la- division dans des cœurs que les plus nobles intérêts devaient unir , en armant un père contre son fils , un fils contre son père , pour s'emparer de tous les deux , leur enlever

taire ; mais en prenant le turban , pour justifier sans doute auprès des musulmans les proclamations de Bonaparte , AbdaUa-Menou avait perdu l'estime et la confiance d^une armée ennemie de toutes les jongleries religieuses.

leur couronne et en disposer comme de votre patrimoine, vous êtes parvenu à armer contre nous nos meilleurs amis , un peuple dont la vaillance était associée à celle de nos braves et qui ne se laisse pas impunément humiliera «

Eh! quel était le but de cette honteuse et criminelle expédition? de peupler votre famille de rois. N'était-ce donc pas assez pour son illustration qu'un Bonaparte eût réuni sur sa tête plusieurs couronnes ? Fallait-il donc mettre en feu toute l'Europe pour élever aussi vos frères sur le trône , pour ceindre leur humble front du bandeau royal , que le plus sage d'entre eux n'accepta qu'à regret.

Qui vous donnait le droit de disposer des peuples que les armes françaises avaient soumis ? d'ériger des royaumes, de distribuer des couronnes ? Vos conquêtes étaient celles de la France, il n'appartenait qu'à elle de disposer du sort des peuples qu'elle avait conquis.

Mais, après avoir formé des simulacres de monarchie pour placer vos préfets couronnés , il fallait du moins donner quelque repos aux armées dont le courage vous a illustré. Qu'aviezvous besoin d'aller braver les glaces du nord, d'aller à la poursuite des barbares que nos armes triomphantes avaient relégués dans leurs affreux

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climats ; de sacrifier à vos extravagants projets la plus belle armée que la France ait jamais mise sur pied ? Rappelez - vous les nombreux bataillons auxquels vous ne promettiez rien moins que la conquête des Indes , en marchant contre l'autocrate de toutes les Russies , et coniptez les hommes qui sont revenus de Moscou.

En affaiblissant la France , vous avez rendu à la puissance là plus redoutable pour l'Europe toutes ses forces, et réveillé toute son. ambition. Vous avez posé vous-même les bases de cette formidable coalition dont le système, à peine connu, influe si puissamment sur la destinée des peuples, et qui, en vous précipitant du trône , a écrasé la France du poids de vos victoires, l'a frappée d'une contribution de deux milliards, que se sont partagés ceux-là mêmes que nous avions vaincus. Voilà ce qu'a produit votre 18 brumaire. Que vos séides , avant d'en célébrer l'anniversaire , viennent en contempler les résultats ' : le ravage

'Lorsque j'ai fait cet appel, je ne savais pas qu'un de ces messieurs m'avait déjà prévenu. Je n'avais pas lu lés extraits du Journal de Paris des 19 brumaire an 9 et an 10, que l'auteur vient de faire réimprimer.

Pour toute réponse je pourrais me borner à le féliciter sqr son héroïque courage, si son pamphlet ne contenait que l'apologie des journées auxquelles il a si heureusement concouru, mais les détails dont elle est accompagnée comman-

de l'Europe; la perte pour nous d'un pays aussi

riche en hommes qu'en domaines, qui se glori-

. fiait de faire partie de la France , et qui regrette peut-être aujourd'hui de n'êtï^e plus français;l'envahissement de la France entière par l'étranger ; le dépouillement de son musée ; la perte de ses colonies; la perte de ses limites naturelles, dans lesquelles la valeur française l'avait fait

^ rentrer; la perte enfin de sa liberté, et de deux milUons de braves qu'on ne devait armer que pour la défendre.

La révolution du 18 brumaire a-t-elle eu des résultats plus heureux pour Napoléon lui-raérae?

COUP d'oeil GIÉNÉRAL SUR LE CARACTÈRE ET LA CONDUITE POLITIQUE DE BONAPARTE, -SUR LA CATASTROPHE QUI A TERMINE SON GOUVERNE- MENT.

Élevé dans la révolution et par la révolution , Bonaparte n'a pas su la juger. Lorsqu'il a voulu s'en rendre maître en rétablissant le despotisme,

dent quelques obseryatioas. Tout ce qui sort de la plume de M. Rœderer est d'un ttop grand poids pour laisser saos réponse un écrit dont la réimpression ( son nom en tôte ) prouve le haiit prix qu'il y attache lui-même. Voy, Pièces justificatÎTes.

il n'a pas réfléchi que le temps où l'on pouvait professer le pouvoir absolu était passé sans retour. Il a cru que la révolution datait de 89 , tandis que c'est au jour où rimprinierie a été découverte qu'il faut en assigner l'origine ; les flots de lumières qui en sont sortis sont devenus des torrents qu'aucune digue ne peut plus arrêter , qui ne peuvent recevoir d'autres bornes que le iponde.

Voilà ce qu'aurait dû se dire Bonaparte lorsqu'à une époque où toutes les idées étaient tournées vers la liberté, où tous les peuples soupiraient après elle , il a apparu au milieu d'eux comme un de ces grands et terribles météores qui^ en frappant tout à la fois d'admiration et d'épouvante , ne servent qu'à faire mieux apprécier le génie prévoyant du sage Franklin.

Mais quel est donc cet être extraordinaire que tous les partis ont flatté ou calomnié, et que personne n'a encore défini ?

Bonaparte n'a été rien de tout ce qu'il a voulu paraître , et l'histoire elle-même peut-être aura de la peine à 'deviner ce qu'il était véritablement. Les fastes de sa vie offriront un amalgame hétérogène de fait» si contradictoires , qu'on sera tenté de se demander s'ils appartiennent au même individu.

Sous des dehors simples en apparence , qui en imposaient à la multitude, il cachait une excessive vanité , un amour-propre sans bornes. Si , dans une cour la plus fastueuse qui fiit jamais, il dédaignait habituellement toute parure, c'était pour fixer sur lui tous les regards. Le sage qui disait à Diogène, Que d'orgueil J'entrevois à travers ces haillons y eût dit avec iautant de justesse à Napoléon : Que d* amour-propre J'aperçois sous ce petit chapeau j, à travers cette simple redingote! En effet, Bonaparte, en affectant un mainti^en plus que modeste, lorsqu'il exigeait qu'on ne parût devant lui que couvert d'or , de broderies , de cordons , de pierreries de toute espèce, semblait dire : Je suis le seul ici qui n'aie pas besoin d^ornement , qui sois tout . par moi-même; le reste ne tient toute sa valeur que de l'éclat que je fais rejaillir sur tout ce qui m'entoure. ,

La gloire , ou plutôt le faux éclat qu'on prend trop souvent pour elle , que l'on croyait sa passion dominante, était elle-même dominée par son insatiable désir de parvenir. La renommée, à laquelle aspiraient nos plus grands capitaines, était pour lui son point de départ et non le terme auquel il se proposait d'arriver. La base de son caractère était une audace réfléchie, dont unç

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ambition sans bornes était le but. Aucune entreprise, quelque grande qu'elle fût, ne l'effrayait. La difficulté du succès , loin de présenter à son esprit la perspective de Tincertitude, était pour ses projets un encouragement de plus. Calculant de loin la résistance qu'on pouvait lui opposer, il préparait tranquillement, et d'avance, tous les moyens dont il avait besoin pour en triompher , et sa dissimulation profonde le servait merveilleusement pour dérober à tous les regards les secrets ressorts que faisait jouer sa politique.

Peu délicat sur le choix , il ne rejetait aucune ressource, et tous les hommes propres à les faire valoir, quels qu'ils fussent, étaient sûrs d'être employés par lui. N'ayant une confiance entière en personne , la portion de celle qu'il accordait à ceux qui l'approdiaient était calculée et sur le degré de dévouement qu'il leur connaissait , et sur la nécessité des services qu'il en attendait. M* de Staël a dit que Bonaparte méprisait tous les hommes : c'est qu'entouré de vils flatteurs;, Bonaparte ressemblait aux myopes, dont la vue ne s'étend pas au-delà du cercle qui les ^euvironne.

Sa marche ostensible était presque toujours le contraire de celle qu'en secret il voulait suivre. II. 17

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Jamais il n'a autant parlé de son attachement à la liberté y à la république , qu'au moment où il voulait enchaîner l'une et renverser l'autre.

Cette dissimulation, portée à l'excès, c cachait le coté faible de Bonaparte, plus facile à déconcerter qu'on ne l'imaginait ; capable de résister a tout^ excepté à lin grand échec , que la confiance, qu'il savait inspirer- ne permettait pas de soupçonner possible.

C'est ainsi que Bonaparte, en empfoyant plus d'adressé encore que de force , a pu rompre toutes les barrières qui se sofit rencontrées sur le chemin qiii Ta conduit au faîte du pouvoir ; qu'il a triomphé de tous les obstacles qui se trouvaient entre l'iiinmensé distapce de sa modeste demeure en Corse, et le trône impérial français.

' Les principes qui ont dirigé sa carrière politique: sont les méiiies qui, dans sa carrière miUtaira» l'ont placé au rang des plus illustres capitaines de notre, ^ièicle , et auquel il n'a manqué^- /pour être le plus .grand de tous ceusc qui ont paru, que la force jde soutetnir une mauvaise fortune, et surtout desavoir la réparer; que de montrer autant de courage et de sang-froid dans un • revers t qu'il déployait de vaillance pour l'éviter. Mais Bonaparte^, qui, si je puis m'expri-

mer ainsi , a toujours fait son vâ-^oii^^ Bonaparte, si habile à tout disposer pour la victoire, si ardent à en profiter, savait conibattre et vaincre seulement : sa retraite était un abandon , s'il.élait vaincu ; accablé par une défaite que sa présomption Tempechait de prévoir , il perdait la tête s'il perdait la victoire*

Qu'un Moreau , . au lieu de se faire tuer en combattant dans les rangs des ennemis de son pays, se -fût trouvé à la tête de nos armées à Waterloo, s'il n'avait pas su vaincre, ce n'eût été qu'une bataille perdue ; une retraite savante eût arrêté l'ennemi , et la France n'eût pas été une seconde fois envahie, JMorëau eût réuni sous leurs drapeaux les braves qui n'ont jamais fui et qu-e Napoléon abandonna sans retour pour venir rejoindre les flatteurs qui l'ont perdu, et se promener comme une ombre aux Champs-Elysées, Malgré cette bataille si désastreuse pour nous , s'il faut lui reporter l'honneur de tant d'autres qui ont couvert de gloire la nation française , n'oublions donc jamais ce qu'il doit lui-même aux braves dont les talents et le courage l'ont si biebservi. Queût'il fait avec les troupes àç^Pépé? Osons dire que s'il fut un .guerrier si fameux, c'est qu'il eut le bonheur de commander des Français ; des armées que la liberté avait créées ,

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accoutumées à vaincre avant qu'il en fut le chef, et qui ont remporté les victoires les plus signalées sans lui. L'histoire alors applaudira à la vérité de ce récit.

Sans trop vanter le gouvernement dont il est fâcheux que la France se soit laissé si long-temps éblouir, qu'on parle de l'accueil que reçurent de Bonaparte les savants qui ne dédaignèrent pas de respirer l'air contagieux de sa cour; qu'on ajoute que, tandis qu'il affectait d'introduire dans ses antichambres les noms les plus distingués de l'ancien régime , il se plaisait à entourer sa personne de tout ce que le nouveau lui offrait de plus célèbre; qu'on dise qu'à la tête d'une nation susceptible de tous les genres de gloire il ait senti que son règne ne pouvait mériter un regard de la postérité qu'en les faisant ressortir dans tout leur éclat, qu'en soutenant l'impulsion dénuée aux scieVices, à la philosophie et aux arts par la révolution : j'entendrai ce récit avec l'orgueil d^un Français.

Je contemple de même œil que toute J'Eiu^opc cette foule de monuments que Bonaparte a jetés sur le passage rapide de sa domination. Ces utiles et nombreux canaux, ces fontaines faisant perdre à l'ancienne Lutèce son nom, jaillissant partout des eaux limpides et la salubrité; ces ponts hardis,

rappelant les actions mémorables de nos braves, et qu'a menacés le vandalisme de l'étranger; cette colonne superbe , érigée à la valeur fraaçaise , et formée des débris de la victoire;, le Louvre , ce chef-d'œuvre d'architecture française , et qui le dispute aux plus beaux monuments de l'antiquité, sorti enfin de ces déconlbres où depuis des siècles l'insouciance de nos rois le tenait enseveli ; les Alpes elles-mêmes s'abaissant à sa voix, pour ouvrir un passage au voyageur étonné : et lorsque le génie des arts , qu'il eût pu encore plus efficacement protéger dispute au courage des guerriers, dont il abusa, l'honneur d'avoir immortalisé son nom, si l'on demande combien il a fallu de siècle^ , de dynasties , de rois, pour accomplir de si grands travaux , je répondrai avec un des plus dévoués admirateurs de Bonaparte, Dix ans et un seul homme; mais je m'empresserai d'ajouter que, pour nous ravir la liberté, pour détruire les institutions conquises sur l'ignorance , la superstition et la barbarie féo-^ date, ouvrage d'une lutte pénible et de vingt ans. de travaux, il n'a fallu qu'un jour, le 18 bruV maire ^ et ce même Bonaparte!! !

Est-il vrai du moins qu'en usurpant le- pour voir ce despote ait détruit l'anarchie? Bons Français, qu'il a si cruellement trompés,, n'écoutez

pas les échos de ses complices, ou plutôt ses complices eux-mêmes, qui voudraient encore aujourd%ui pallier son usurpation.

Qu'on ait tenu ce langage à l'époque du 18 brumaire , cela se conçoit. Pour oser attenter aux droits sacrés du peuple , il £aut des prétextes imposants, et la tyrannie en a-t-elle jamais manqué? N'osaient-ils pas dire aussi , les auteurs de cette trop fameui^e journée , qu'ils venaient au secours de la république, qu'ils he renversaient le gouvernement d'alors que pour la r^blirsur des bases inébranlables! Mais aujourd'hui que l'imposture est dévoilée, que ces serments menteurs sont appréciés , que le but de toutes ces insolentes déclamations est connu, comment ose-t-on bien les répéter encore? Lorsqu'il est prouvé qu'on n'a crié à l'anarchie que pour établir, sur les mines de la république, le despotisme le phis effroyable j comment peut-on soutenir qu'ep renversant le directoire le despote n'a fait la guerre qu'à l'anarchie ?

Que des Français ne croient pas que la république' convienne à un état aussi vaste ^ aussi po puleux que la France, d'illustres écrivains l'avaient publié avant l'essai qui a imprimé ime sorte d'autorité à leur paradoxe.

Que les auteurs du 1 8 brumaire , en faisant

un retour sur eux-mêmes , soient intimement convaincus que nous sommes trop corrompiiks pour vivre sous un gouvernement qui doit avoir la vertu pour base ; il est permis à tout le monde de se rendre justice, et l'honneur français est étranger à leur convi<:tio^

Qu'enfin de grands publioiates vraiment attachés à leur patrie soient persuadés aujourd'hui que la puissance executive avait besoin d'une plus grande force pour comprimer- ses ennemis de l'intérieur, lors même qu'elle avait tous les moyens nécessaires pour résister, à toutes les puissances étrangères; que l'organisation du directoire contenait d'ailleurs^ des principes de destruction , qui tôt ou tard devaient le faire succomber ; ce n'est pas à nous, qu'il convient en ce moment de discuter cette opinibn.

Mais les hommes de bonn» foi qui ont cette conviction n'en concluront pais que ce régime constitutionnel n'était qu'anarchie. Ils ne pourront se dispenser de convenir que, si le gouvernement établi par la constitution de l'an 3 avait besoin d'être plus fortement organisé, la constitution indiquait lesmoyens de sortir de cet état de faiblesse, qui avait cependant encore^ assez de force pour empêcher la France de tombe!» dans l'anarchie.

Qu'est-ce en effet que l'anaTchiè? l'absence de tout gouvernement, ou, ce qui est la même chose, un gouyemement sans frein connne sans règle certaine.

Qui peut soutenir qu'une république basée sur une constitution solennellement adoptée par la nation entière, présentant à chaque citoyen le tableau de ses droits comme la règle de ses devoirs; où ne se trouvait aucune confusion de pouvoirs; ou ses législateurs, ses juges, les membres des corps administratif étaient librement élus par le peuple ; où la puissance executive était la première soumise à la loi qu'elle faisait exécuter; où le droit de manifester sa pensée était respecté; où la sûreté individuelle était garantie par l'établissement de jurés affranchis de toute influence ; où la liberté enfin n'avait d'autres limites que celles de la loi, qu'aucun membre du corps social n'avait le privilège de pouvoir impunément transgresser; qu'un état, dis-je, ainsi constitué n'offrait qu'un code désordonné d'anarchie ' ?-

Dira-t-on que toutes les sages dispositions de cette charte constitutionnelle n'ont pas été scrupuleusement observées dans tous les temps, sous

» Voyez ceUe constitution^ Pièces justificatives.

le gouvernement directorial? Eh! malheureusement , quel gouvernement n'a pas eu ses aberrations? Connaissez-vous des constitutions parfaites, et qui jamais n'aient reçu aucune atteinte? Sans doute, au 18 fructidor, la constitution fut violée, mais le coup d'état provoqué par les adresses incendiaires de Bonaparte , et exécuté par l'un de ses lieutenants au 18 fructidor an 5, l'autorisait-il donc à la détruire au ift brumaire an 8, à l'époque où le gouvernement, rentré dans la ligne constitutionnelle, avait pris la ferme résolution de s'y maintenir?

Le législateur qui fit le sacrifice de ses plus chères affections, qui se bannit de sa patrie pour consolider la constitution qu'elle avait reçue ide lui , et cet autre qui , pour enchaîner la. témérité des novateurs , ne permit de proposer des changements à la sienne qu'en paraissant la corde au cou devant l'assemblée du peuple, savaient que le bonheur des nations et le salut de ceux qui les gouvernent dépendent de la stabilité d'une constitution même qui ne serait pas sans défaut.

Croyez-vous que celle du peuple anglais , si attaché à la sienne , ne renferme aucune imperfection? Croyez-vous qu'aucunes de ses dispositions n'aient jamais été enfreintes par sou gou-

vernement? N'entendez-vous pas les cris qui de toutes parts en appellent la réforme ? Pensez-vous que les nombreuses assemblées qui agitent à tout moment l'Angleterre ne doivent pas autant inquiéter que celles des terribles jacobins, qu'a pu arrêter une simple sentinelle , placée par Je président dé la commission des anciens à la porte de la salle où se tenaient leurs séances ?

Allez donc , messieurs du i8 brumaire, dire aux Anglais, qui seraient auasi faciles que vous à s'effrayer et qui désirent une réforme, qu'ils n'ont d'autre parti à prendre que d'employer la force militaire pour forcer leurs concitoyens à devenir libres; de s'adresseraugnerrier dont ils ont sî magnifiquement récompensé les exploits , qui , ailleurs qu'à Londres , ne seraient pas si généreusement appréciés ; allez leur proposer de remettre leurs destinées entre les mains de Wellington.

Qu'on ne vienne plus nous dire que c'était pour détruire l'anarchie, quand c'est au contraire pour enlever à la France le palladium de sa liberté que Bônapante a commis l'attentat le plus odieux.

Eh effet , par quel acte aurait-il détruit l?anarchie? est-ce en substituant la force des baïonnettes à celle de la loi? est-ce en renversant les institutions que les prétendus anarchistes eux-mêmes

ont respectées ? est-ce en donnant à une poignée de factieux des pouvoirs que la nation seule pouvait déléguer? 'en leur attribuant' la faculté de créer un consulat éphémère, qui devait lui servir de marche-pied pour s'asseoir sur le trône impérial? est-ce en remplaçant les ^lus du peuple par ses plus serviles créatures '? en mettant à la place d'un corps législatif, discutant et délibérant solennellement les lois, une collection de muets, dont le vote silencieux n'était quel'expression de la servitude, que le cachet apposé sur les décrets du maître ?

Disons avec plus de justice que la plus effroyable de toutes les anarchies a été au contraire le principe et lé résultat de son audacieuse entreprise.

En effet , il y a anarchie lorsqu'il n'y a aucune stabilité dans l'ordre constitutionnel; et Bonaparte n'a pas tenq plus aux constitution^ qu'il a établies qu'à celles qu'il a renversées.

' Je n'ai garde de supposer qu'il n'y eût que des gens de cette espèce dans tous les corps organisés après le 1 8 brumaire ; Bonaparte et ses suppôts étaient trop politiques pour ne pas y placer des hommes dont les noms pouvaient rassurer les amis de la liberté , mais on avait eu grand soin <îe diriger les choix de manière qu'ils n'y fussent pas en majorité.

Il y a anarchie toutes les fois qu'il existe un homme assez puissant pour mettre sa volonté à la place de la loi ; et quelle loi Bonaparte a-t-il respectée? Tout ce qu'il y a de plus sacré ^ la décision solennelle d'un jury, le droit des gens même qui impose à toutes les puissances, n'ont pu arrêter ses poursuites ni désarmer sa vengeance.

Il y a anarchie lorsque le chef d'un gouvernement peut employer à détruire les autorités établies pour conserver; et qui peut oublier que le sénat conservateur n'a été entre ses mains qu'un instrument de destruction, don.t il disposait à son gré? Le tribunat montre-t-il quelque énergie, Bonaparte le fait d'abord énerver par une épuration sénatoriale ;xet, après avoir corrompu le reste de ses membres et s'en être servi pour se faire proclamer empereur des Français? le fait supprimer tout-à-fait par l'autorité qui devait présider à sa conservation.

Il y a anarchie lorsque la liberté individuelle peut être impunément violée, lorsqu'on peut déporter ou faire déporter sans jugement ceux qu'aucun juge ne pourrait condamner à être déportés ; et la déportation de cent cinquante malheureux citoyens auxquels on supposait une effervescence facile à contenir a été un des pre-

mîers actes qui ont signalé le gouvernement de Bonaparte..

Ce qu'il y a de plus affreux , c'est que l'anarchie consulaire et impériale, en façonnant les Français à la servitude, a remplacé toutes les îni^titutions libérales qui les avaient régis jus^ qu'alors , par un ramas indigeste de constitutions émanées d'un pouvoir usurpé, d'ordonnances consulaires, de décrets impériaux, de sénatusconsultes , d'avis du coivseil d'état , de décisions ministérielles : arsenal du despotisme, où le pouvoir absolu trouverait toutes les armes dont il aurait besoin; et le malheureux qui serait poursuivi , pas une autorité pour le défendre;

Cette législation déplorable a survécu même à la puissance de son auteur. Le règne de Bonaparte est fini , et une partie des dispositions odieuses dont* il a souillé notre code criminel subsistent toujours. Tous les efforts, tous les travaux du gouvernement constitutionnel n'ont pu encore entièrement nous en délivrer.

Et ce n'est pas Bonaparte seul que nous devons accuser de nos malheurs, mais tous les courtisans corrompus qui n'ont pas cessé de flatter, d'irriter ses passions. Sans les Tigellin, NÉRoif lui-même n'eût peut-étrejamais cessé de se montrer le digne élève de Sénèque.

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Si tous ceux dont Bonscparte s'entoura après le 18 brumaire n'avaient cessé de lui rappeler avec quel dédain il affectait à cette époque de parler des rôles de César et de Cromwell; s'ils avaient assez aimé la liberté de leur pays, assez respecté une réputation colossale de gloirfe , poiir dire énerg^iquement à Bonaparte , Non, vous ne serez ni un César ni un Cromwell; les destins vous ont proclamé le Washington de la France : malgré son caractère indomptable et dont le malheur même n'a pu triompher % peut-être au* rait«il balancé à se démentir aussi scandaleusement, peut-êtrç eût-il senti enfin que le front d'un Bonaparte devait être satisfait d'une couronne. Et si , abandonnant ses projets extravagants de conquête , il eût songé sérieusemient à se faire pardonner son usurpation; si^ abdiquant sa dictature, il eût fondé un gouvernement constitutionnel auquel les républicains eux-mêmes eussent été les premiers à s'attacher, jamais il n'eût été réduit à se livrer à la discrétion d'un ennemi que lui seul n'a pas assez connu.

Bonaparte ne se aérait pc^é vu séparé de toute

\I1 revint de l'île d'£lbe aussi despote que jamais; il ne fut pas plus fidèle aux engagements que ses proclamations semblaient devoir garantir qu'à ses serments au 18 brii-

la terre, traité par toutes les pFuissaiices coitime le fléau du genre humain ; jeté sur les rochers d'une île au milieu des mers ; dépouillé de toute sa splendeur « et n'ayant pour consolateurs que quelques Français fidèles à l'amitié dans ie malheur , et le souvenir d'une gloire (jui ne passera à la postérité que parcequ'elle est le patrimoine des braves qu'il a eu l'honneur de, commander; que parcequ'elle deviendra un monument national , sons l'immortel burin de l'histoâre;

Puisse l'épouvantable catastt*ophe qui Ta précipité du trône effrayer tous ceux que tourmente la soif de régner , l'insatiable désir de boire dans la coupe empoisonnée du |)ouvoir absolu! Puisset-eUe garantir toutiçs les nations libres des entre-, prises des ambitieux, eît apprendre à ceuxqui les; gouvernent que le plus sûr moyen de consolider' leur puissance est de fermer l'oreille à tous ceuxi qui les flattent , de n'écouter que les fidèles/ organes de la loi , de ne vouloir régner que par elle , et sur un peuple qu'elle seule domine !

BONAPA9.TE à SAIlf T£-H]gLi:N£. .

§ ^9- Jamais le gouvernement anglais ne se justifiera (le la conduite qu'il a tenue envers BoQaparte.

Toutes les puissances avaient le droit de s'en emparer, excepté celle à laquelle il se livrait luimême, et qui a si odieusement abusé de son extrême confiance. On ne donne point de fers à celui qui vient nous demander Tbospitalité.

Si les Anglais craignaient de s'exposer en recevant un bote si dangereux, si Bonaparte, déchu de sa puissance et sans armes, les. faisait encore trembler, ils pouvaient, se prévalant de V a tienbilly le renvoyer chercher un asile chez un ennemi plus généreux^ ils n'avaient pas le droit de le retenir prisonnier.

Bonaparte avait d'abord conçu le dessein de se retirer en Amérique ; au lieu de poursuivre son projet, il se fait conduire à bord d'un vaisseau anglais, et se met ainsi à la discrétion d'un gouvernement dont les antébédents ne devaient pas lui faire espérer qu'il respecterait phis qu,'il n'avait fait lui-même les lois sacrées de l'hospitalité. L'imprudence de cette démarche et le parti violent qui en a été la suite est peut-être l'événement le plus heureux pour les peuples de l'Amérique méridionale, qui ont secoué le joug des puissances européennes.

Les nations, comme ceux qui les gouvernent, ne pensent qu'aux besoins du moment, et calculent rarement les résultats des moyens aux-

quels ils croient devoir recourir. Si Bonaparte, précédé de sa réputation colossale, eût été jeté au milieu des pays qui combattent pour leur indépendance , il n'est pas douteux que son arrivée n'eût été regardée comme un don de la Providence; que là, comme ici, les peuples faciles à séduire auraient cru aux magnifiques promeisses de ce guerrier trop célèbre : ils auraient eu l'imprudence de le mettre à la tête de leurs armées, . de lui confier toutes leurs forces. Le vainqueur de l'Europe, marchant de victoires en victoires, et abusant de l'enthousiasme qu'elles auraient îqspiré, eût, comme en France, fini paiî' se jouer des malheureux qui eussent compté sur lui pour défendre le droit de se gouverner euxmêmes.

Bonaparte, qui avait bien d'autres moyens qu'un Iturbide^ se serait certainen^ent fait déclarer empereur du Mexique; et les peuples de ces riches contrées n'auraient fait tant d'efforts pour assurer leur indépendance que pour passer sous ^on joug de fer.

Cest donc le parti qu'a pris la sainte alliance d'attacher Bonaparte sur le rocher de Sainte- Hélène , qui a véritablement assuré les destins de ces peuples. Lorsque les hautes puissances contractantes ont enchaîné le guerrier si redoutable II. 18

^ pour elles, auraient - elles imaginé qu'on eût pu dire un jour : «Si la libeité a encore un asile dans le nouveau monde, c'est à la sainte alliance qu'on le doit !»

Transporté à Sainte-Hélène, c'est là que Bonaparte nous a donné le mot de quelques énigmes de son règne, qu'il a moins dissimulé son caractère, qu'il nous a plus particulièrement révélé ses principes. Les observations que ces révélations intéressantes me commandent ne s'adressent ni aux gépéraux Gourgault et Montholon, ni à l'ex-chambellan de Las-Cases; ce n'est point contre eux que j'écris ; je rends justice à la fidélité avec kquelle les premiers nt)us transmettent les Mémoires de Napoléon , et à la véracité de celui qui a recueilli ses paroles. On ne pourra ^ a dit Bonaparte lui-même , sans avoir recours^ à ces recueils précieux^ s'arrêter sur nos événements^ ni écrire sur sa personne. En répondant aux écrits qu'il a dictés , en appréciant les paroles qui lui sont échappées dans l'abandon étudié de Sainte-Hélène , c'est à Napoléon seul que je réponds.

J'admire les sentiments de vénération profonde que, dans sa captivité, cet homme extraordinaire a su inspirer à ses compagnons d'infortune; je

regrette de ne pouvoir partager que leur in-

dignation contre les mauvais traitements qu'on lui a fait subir; mais j'aime la liberté comme ils aiment' Napoléon , et je rie puis pas plus pardonner les coups portés à l'objet de mon culte politique , qu'ils ne pardonnent l'atroce conduite de l'Anglais envers le guerrier célèbre qui nous Ta enlevée.

Déchu de son empire , et séparé de toute la terre, Bonaparte, se reportant "aux plus beaux jours de sa gloire, et voulant en perpétuer 1^ souvenir , songe à entourer sa mémoire de tous les prestiges dont s'étaient trop long-temps laissé fasciner tous les peuples de l'Europe. Il cherche, si je puis m'exprimer ainsi, à préparer un 18 brumaire à la postérité. Les suppositions cent fois dfeientiefe sont reproduites avec une hardiesse inconcevable. A son retour d'Egypte, il avait, trouvé des armées nombreuses couronnées de lauriers; ces armées sont les siennes y ft cesi par lui qu'elles sont victorieuses. L'ennemi était loin de nos frontières ; c*est lui qui a préservé la France d'être envahie ^ etc. , etc. , etc.

Tous les hauts faits dont se vante le captif de Sainte-Hélène ne sont pas également inexacts ; il en est qui lui appartiennent, et que je n'ai garde

de lui contester: par exemple, l'idée sublime d'obtenir un double service des mêmes hommes, en faisant de$ soldats de nos matelots , de renforcer par des marins ses armées de terre, que son complaisant sénat pourvoyait cependant assez bien de conscrits, est une de ses grandes conceptions.

« Chez les Russes, dit-il, la flotte n'est qu'une

• portion de l'armée principale, ce qui do»ne

• l'avantage inappréciable de l'avoir en perraa»p nence et àdeux fins. J'avais hnaginé moi -même, n ajoute-t-il , quelque chose de la sorte , en créant »mes équipages de haut-bord; mais que d'ob- » stades ne rencontrai-je pas, que de préjugés

• j'eus à vaincre! quelle force de volonté je dus » employer pour parvenir à donner un uniforme »i ces pauvres matelots, à les enrégimenter, à

• leur faire faire l'exercice! Je gâtais tout, disait- »on, et pourtant de quelle utilité n'ont-ils pas

• été! Quelle plus heureuse idée que d* avoir deu^ li services pour une seule paye? Ils n'ont pas été 9 moins bons matelots (ceux qui ne sont pas restés

• sur le champ de bataille, s'entend); ils se sont » montrés les meilleurs soldats; on les a trouvés nau besoin matelots, soldats,. artilleurs, ponlo- T»niers, tout!!!»

Quelque fier que Bonaparte soit d'avoir trouvé

cet expédient pour augmenter ses armées de terre , je ne crois pas que l'Anglais , qui connaît le prix d'un marin, qui sait le temps qu'il faut pour le former, s'avise jamais d'arracher un matelot de son vaisseau pour en faire un soldat. C'est ainsi que Bonaparte restaurait notre mariné, il faisait construire des vaisseaux, et envoyait à la boucherie les seuls hommes capables de les monter '.

« Si dans la marine , continue-t-il, au lieu d'a- » voir des obstacles à combattre, j'avais rencontré » quelqu'un qui eût abondé dans mon sens, et «devancé mes, idées, quel résultat n'eussions- »nous pas obtenu! mais sous mon règne il n'a «jamais pu s'élever dans la marine quelqu^un qui » s écartât de la routine et sût eréer. J'aimais par- «ticulièrement les marins, j'estimais leur cou- «rage, j'estimais leur patriotisme; mais je n'ai «jamais pu trouver entre eux et moi d'intermé- •diaire qui sût les faire agir et les faire méri-- »tery etc.»

' Lui-même recoanaît qu'il manguak de matelots et ^s grandes difficultés d'en former. Il fut ^ dit-il , ordonné ^y pourvoir en exerçant de jeunes conscrits dans toutes nos rades. Mémorial , t. v, p. 22.

Ne valait-il pas mieux laisser les jeunes conscrits à Tar- «ï^e , et les matelots tout formés dans leurs vaisseaux ?i . .

Digitiz'ed

Que n'eût-il pas fait, s'il eut trouvé un marin dont le génie eût été au niveau du sien !

t Mais j'ai passé , nous dit-il, tout mon temps »à chercher l'homme de la marine, sans avoir » jamais rien pu rencontrer. Il y a dans ce mé- » tier unespécialité, une technicité, qui arrêtaient » tontes mes conceptions. Proposais-je une idée

• nouvelle , aussitôt j'avais Gantheaume sur les » épaules, et la section de marine. — Sire, cela » ne se peut pas. — Et pourquoi ? — Sire, les vents » ne le permettent pas , et puis les calmes , les it courants; et j'étais arrêté tout court Ckinunent » continuer la discussion avec ceux dont on ne » parle pas le langage ? Combien de fois , au cou-

• seil d'état, leur ai-je reproché d'abuser de cette » circonstance! A les entendre, il eût fallu naître

• dans la marine pour y connaître quelque chose. Et je leur ai dit souvent qu'ils abusaient encore; « que je n'eusse demandé que de faire la. traversée tkU F Inde avec eux , et qu'au retour je me se- » rais fait fort d'être aussi familier avec leur mér^tier qu'avec mes champs de bataille. Us n'en w croyaient rien , et revenaient toujours à ce qu'on »ne pouvait être bon marin si on ne s'y pre- » nait dès le berceau. »

Il faut avouer que les Gantheaume, que tous nos marins avaient grand tort deocroîre qu'une

simple traversée n'eût pu faire de Bonaparte un marin consommé , aussi £aimilier dans leur métier que dans ses champs de bataille ; ne leur avait-il donc pas déjà prouvé que personne lèe savait mieux que lui marcher à pleines voiles contre vent et marée ?

GRANDE SOTTISE DU DIRECTOIRE, RlÉPARiE PAR B09APARTE.

Ce ne fut pas seulemex^t dans le double service obtenu d'une ^u^ ^ay«> eq r^evétant les matelots de Tuniforme de soldats, que Bonaparte se. vante d'avoir su mieux économiser l'argent que les hommes.

< En arrivant à la tête du gouvernement consu^ » laire, dit-il, j'avais eu une prise avec le cabinet » anglais, touchant les prisonniers, et je l'avais » emporté. Le directoire avait eu la .sattiie d^ se » prêter à un arrangement qtii nous était extrê- » mement préjudiciable, et tout-à-fait à l'avantage a des Anglais.

»Les Anglais nourrissaient leurs prisonniers »en FrajQce, et nous avions k charge de nourrir »les nôtres en Angleterre. Or nou5 avions as- »sez peu d'Anglais chez nous, et ils tenaient

» beaucoup de Français chez eux

» Les Anglais avaient donc fort peu de chose à » payer , tandis que de notre côté nous devions renvoyer des sommes énormes , et nous étions

» fort pauvres .' . . A peine eus-je pris con-

» naissance d'un tel état de choses , que l* abus fut » rayé d'un trait de plume.

»I1 fut signifié au gouvernement anglais qu'à «compter du moment chaque nation nourrirait «désormais les prisonniers qu'elle aurait faits. u On jeta les hauts cris , on menaça de les laisser » mourir de faim. Je soupçonnais bien assez de Tt dureté et d*égoïsràe aux ministres anglais pour » en avoir r envie , mais j'étais sûr que l'huma- »nité de la nation se serait réveillée. On plia; » nos malheureux Français n'en furent ni mieux i^ni plus mal ^ mais nous gagnâmes de grands » avantages , et échappâmes à un arrangement »qui était une espèce de joug et de tribut. » Mémorial, t. vu, pag. 5o et 5i . •

L'arrangement dont parle Bonaparte avait été pris par l'ancien direfctoire , et fut continué après le 3o prairial. Loin de rougir d'avoir pris part à cette mesure , que Bonaparte n'avait pas assez d'âme pour apprécier, , je m'honore dWoir été un des continuateurs de cette sottise. En sanctionnant cet arrangement, en s'obligeant à nour-

rir les prisonniers de son pays, le directoire se montrait le digne gouvernement de la grande nation ; il sentait qu'il ne lui était pas pemiis de les abandonner aux soins, à l'humanité de son ennemi; que, pour être prisonnier, un Français n'en était pas moins un Français ; que , dans le malheur comme dans le triomphe, chez l'étranger comme eii France, et partout , le Français devait être considéré comme appartenant au peuple le plus généreux de la terre ; et certes ces idées étaient bien autrement grandes que les mesquines considérations , que le calcul intéressé d'un fournisseur. L'indignation redouble quand on réfléchit que ce grand économe du trésor national, qui'^ se glorifie d'avoir épargné quelques centaines de mille francs sur la vie de malheureux prisonniers , en était prodigue envers des agents dont toat le mérite, suivant lui, consistait dans l'active expédition de ses ordres;' nous révèle qu'il a donné jusqu'à quarante millions à un ministre dont il déprise les talents et accuse l'incondnite, à Alexandre Berthiêr^ faible et sans esprit^ pour entretenir de folles amours. ,

Quelle suite déplorable n'a pas eu l'arrangement parcimonieux de Bonaparte !

tf Alors, convient-il, a commencé, pour nos mal- * heureux compatriotes, cet affreu!x supplice des

» pontons, dont les anciens eussent enrichi leuren- »fer, si leur imagination eût pu les concevoir!... • Les pontons portent avec eux leur vérité, il » suffît du simple fait. Y avoir jeté de pauvres » soldats qui n'étaient pas accoutumés à la mer ; )) les avoir entassés les uns sur les autres dans des » lieux infects , trop étroits pour les contenir ; >i leur avoir feit respirer, deux foi&par vingt-quatre M heures , à la marée basse , les exhalaisons pes- » tilentielles de la vase; avoir prolongé dix à ^ douze ans ce supplice de chaque jour, n'est-ce » pas assez pour que le sang bouillonne au hi- » deux tableau d'iuie telle barbarie ? »

Si,conmie le fait justement observer Napoléon, le supplice des pontons est une tackeà r humanité anglaise y un aiguilhn de fureur qui ne peut sortir du cœur des prisonniers français 9 quels saatiments ne doit-il pas inspirer contre le chef du régime consulaire, qui les a livrés à la fureur d'un gouvernement aussi inhumain , en leur enlevant les^ secours de celui qui , non seulement les nourri$$ait, mais entretiîrvait aupitès d'eux un commissaire chargé de veiller sur les traitements qu ik avaient le droit d'exiger , de les protéger contre toute oppression!

Si l'on consulte la Biographie des contemporains, c'est au directoire qu'il faut s'en prendre

DE GOftIER. 283

du sort misérable qu'ont éprouvé nos prisonniers ; le consulat seul est venu à leur secours '. Cependant , lorsque Bonaparte demande à Las- Cases s'il existait des pontons de son temps , Las-Cases répond qu'il pense quenon^parcequil était s6rqu*il existait des prisons parquées en plaine campagne; que beaucoup d'Anglais les visitaient ^ en faisant du bien aux prisonniers^ et achetaient leurs petits travaux.

Il est donc constant que l'horrible usage des pontons remonte à l'époque où le gouvernement consulaire a refusé de se charger de la nourriture des prisonniers français.

Un incident fâcheux vint encore aggraver le sort de nos malheureux prisonniers. I^e ministère anglais ne fait la paijc que pour se ménager l'occasion d'exercer la plus infâme piraterie. Ce fut eq s'emparant de plusieurs bâtiments de notre commerce, avant de nous déclarer la guerre, que la rupture du traité d'Artiiens nous fut annoncée. Aux vives et justes réclamations du premier con- ' sul, les Anglais répondent froidement que c'était leur usage, qu'ils l'avaient toujours fait.

* Yoyez Pièces justificatives.

Bonaparte fut indigné , et avec raison ; mais à uu attentat condamné par toutes les nations civilisées, il répondit par une violation non moins condamnable des droits sacrés de l'hospitalité.

« A la lecture de Kronique et insolente ré- •> ponse faite à mes plaintes, j'expédiai ,dit*il, au «milieu de la nuit même, l'ordre d'arrêter par » toute la France, et sur tous les territoires ocicupés par nos armées, tous les Anglais quel- 9 conques, et de les retenir prisonniers en rèreprésailles de nos vaisseaux si injifêtement saisis. » La plupart de ces Anglais étaient des hommes » considérables , riches et titrés , venus pour leurs 9 plaisirs. Plus l'acte était nouveau ^ plus l'injus- >^ tice était flagrante^ plus la chose me convenait. »>La clameiu' fut universelle; tous ces Anglais «s'adressèrent à moi; plusieurs, pour obtenir de » s'en aller, fiirent jusqu'à proposer de se cotiser » pour acquitter eux-mêmes le montant des vais- » seaux arrêtés. Ce n'était pas de l'argeht qtie je *» cherchais, leur faisais-je dire, mais l'observation «de la simple morale, le redressement d'un tort if odieux. 9

Les armateurs des vaisseaux saisis eurent-ils connaissance de ces offres? Étaient-ils d'avis qu'elles fussent refusées? C'était avec de l'argent que le tort qu'ils éprouvaient devait être re-

dressé ; une injustice flagrante en représailles ne leur en tenait pas lieu, ne blessait pas moins la saine morale que la piraterie anglaise.

« Le croira-t-on? continue Bonaparte, Tadmi- » nistration anglaise 9 aussi astucieuse, aussi tenace ù dans ses droits maritimes que la cour de Rome » dahs ses prétentions religieuses , a mieux aimé «laisser injustement dix ans dans les fers une limasse très distinguée de ses compatriotes, que » de renoncer authentiquement pour l'avenir à » un misérable usage de rapines sur les mers. »

Bonaparte pouvait-il s'attendre à une autre conduite de la part du ministère anglais? Devait-il croire qu'un gouvernement dont l'intérêt mercantile est le premier mobile, et qui est jaloux de la prospérité de tous les autres, voyait d'un bon œil ses plus riches habitants venir chaque année payer un gracieux tribut à nôtre helireux climat , à l'aménité de ses bons habitants. Tout ce qui pouvait éloigner ceux de la Grande- Bretagne du désir d'habiter la France favorisait les vues du cabinet britannique. Bonaparte seul ne voulait pas concevoir combien son impolitique fureur servait son ennemi, ne calculait pas tout le préjudice qu'elle nous causait.

Paris et les plus beaux pays de la France sont en ce moment peuplés d'Anglais. S'ils pouvaient

imaginer que, lorsqu'ils viennent chercher dans nos heureuses contrées le bonheur et, le plaisir, les portes de nos prisons leur seraient ouvertes , un jour , quels sont ceux qui oseraient aborder en France , quels sont ceux qui oseraient y rester? Mais que le peuple anglais, que nous savons distinguer de son gouvernenaent, se rassure! Quand même , d'après des événements qui ne sont pas impossibles, la piraterie ministérielle exercerait •de nouveau son brigandage, jamais désormais la France ne s'en fera un titre pour violer les droits sacrés de l'hospitalité. Ceux qui font leur séjour dans notre belle vallée de Montmorency n'ont point à craindre d'être envoyés à Verdun, et le docteur Sprakeling ne sera point enlevé aux bénédictions de$ malheureux infirmes qui se trour vent si bien de ses soins généreux.

Bonaparte, qui a montré plus de vanité que de grandeur lorsqu'il était sur le trône, n'a pas été moins vain lorsqu'il en est descendu. C'est surtout dans cette dernière situation que le grand homme se reconnaît. Si l'illustre prisonnier,surlesrodiers de Sainte-Hélène, n'eût exigé que de ses geôliers le titre de la magistrature suprême dont sa déchéance et son abdication l'avaiept dépouillé; si,

aux yeux des seuls agents d'un gouvernement violateur à son égard des droits sacrés de l'hospitalité, il n'eût voulu paraître qu'investi des respects que ce titre leur commandait, sa conduite eût rappelé le mot du captif célèbre d'Alexandre, que le sort des armes avait fait légitimement son prisonnier; toute la France, toute l'Europe eût applaudi à sa noble fierté.

Mais lui-même comment a-t-il traité les ci»toyens estimables attachés à sa personne, et dont l'éducation soignée exigeait des égards particuliers? Écoutons l'auteur du Mémorial de Sainte- Hélène : « Sortant de chez madame de » Montholon , Napoléon a couru de chambre en » chambre et s'est arrêté devant l'escalier qui , » dans le corridor , conduit en haut chez les gens : n c'est une espèce d'échelle de vaisseau fot't ra- »pîde. Voyons^ dit-il, l* appartement de Mary>chand; on dit qu*il y est comme une petite pmatiresse. Nous avons grimpé; Marchand s'y

• trouvait. Sa petite chambre est propre; il y a » collé du papier qu'il a peint lui-même. Son lit » n'était point garni; Marchand ne couche point si » loin de la porte de son maître. A Briars , lui et

• les deux valets de chambre ont constamment » couché par terre en travers de la porte de temnpereur, si bien que^ quand J'en sortais tard y il me

» fallait leur marcher $ur le corps, » Mémorial, tomeii,pag. i5g et i4o.

Et Bonaparte soufifrait, autorisait une étiquette aussi révoltante! Je veux bien croire que ce fût plus à l'excès de leur zèle qu'à l'ordre dumattre qu'obéissaient des serviteurs si fidèles ; et on a vu avec plaisir que Marchand, le plus intéressant de tous, n'a point été oublié dans le testament de Napoléon ; mais par quelles récompenses pécuniaires le captif de Sainte-Hélène a-t-il cru pouvoir se faire excuser d'avoir agréé (s'il n'a pas coÀimandé) des services que, dans les pays voués à la servitude, des barbares seuls exigent de leurs esclaves?

Au reste, dans tous les autres Français que le malheur n'avait pu séparer de sa personne , Napoléon, a affecté de ne vouloir considérer que les débris de son ancienne cour ^ un grand maréchal , des aides de camp ^ un chambellan^ tandis qu'il ne devait y voir que des amis empressés à adoucir les horreurs de son affreux exil, assez dévoués pour le partager sans réserve.

Bonaparte ne peut se résoudre à abaisser tout-à-fait la barrière qui le sépare des conçipa' gnons volontaires de son infortune. Il a la faiblesse de transporter la vanité des Tuileries jusque sur les rochers de Sainte -Hélène, d'y

byGoQgle

jouer au moriarque dépouillé, comme les enfants jouent à la chapelle \ ,

Comme Bonaparte se complaît dans les détails

' On a adressé des reproches aux journaux anglais qui ont avant moi comparé l'étiquette de Sainte-Hélène à l'étiquette des Tuileries ; celle que nous transmet le Mémorial en fera connaître la différence. « L'empereur, a-t-îï »dit, était pour nous le meilleur et le plus paternellement •Jam^erde9 heaumes. Nous 5 nous étions vis-à-vis de lui »les plus attentifs, les plus respectueux des courtisans. »Nous cherchions en tout temps à deviner ses désirs; nous » épiions tous ses besoins ; à peine avait-il Jait un geste que » nous étions déjà en mouvement»

o Aucun de nous n'arrivait dans sa chambre sans avoir été » appelé ; et si l'on avait quelque chose d'important à lui 1» communiquer, on (demandait à être reçu. S'il se promenait j» avec un de nous tête à tête , nul ne venait le joindre sans » être demandé. Dans le principe nous démettrions constamnment chapeau Ihis auprès de sa personne, ce qui semblait n étrange aux Anglais, qui avaient reçu l'ordre de se cou- » vrir après l'avoir abordé. Ce contraste parut si ridicule à » l'empereur, qu'il nous commanda une fois pour toutes »de ne pas faire autrement qu'eux. Nul, excepté les deux » dames , ne s'asseyait devant lui qu'il ne l'eut ordonné» «Jamais la parole ne lui était adressée sans son interpella-^ • tion, à moins que la discussion ne fflt engagée; et toujours »et dans tous les cas il gouvernait la conversation. Telle

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