BONAPARTE SUR CEUX QUI ÉCRIRONT SON HISTOIRE
Pour désarmer tous les écrivains qui seraient tentés d'écrire contre lui, Bonaparte affecte une confiance dédaigneuse qu'il n'avait pas au fond de l'âme. « Je redoute peu , dit-il , d'être la victime des écrivains qui déclament contre moi et dont je suis destiné à être la pâture, ils mordront
' Un prince de Prusse s'étant trouyé avec madame Récamier, qai était auprès de madame de Staël ^ son amie 9 à Coppet, fut tellement épris de ses charmes, qu'il résolut de Fépouser. Rappelé à Berlin , Tabsence n'altéra pas les sentiments du prliice ; mais*, soit préjugé catholique contre le divorce 9 soit générosité naturelle., dit le Mémorial, madame Récamier se refusa constamment à cette élévation inattendue. Voyez tom. VU, pag. 267 et a58 , où se trouve un juste éloge de la beauté de madame Récamier, et de sa bonne réputation, à laquelle elle ajoute plus de prix encore.
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SDR DU GRA3NIT. ... Si U grand Frédéric^ ou tout autre de sa trempe, ajoute-t-il , se mettait à écrire contre moi , ce serait autre chose ; il serait temps alors de commencer à m'émouvoir PEUT-ârRE.
Mais quant à tous les autres , quelque esprit qu'ils y mettent, ils ne tireront jamais qu'à poudre. Je survivrai, et quand ils voudront être beaux i ils me vanteront!...
Allons, messieurs les romanciers historiques, faites-vous beaux !!! didulez au lieu d'instruire, Vantez Napoléon; rampez sous sa renommée, comme on a rampé autour de son trône; écrivez sa vie comme si vous étiez dans les antichambres de l'empereur et sous les yeux du maître : mais pressez-vous. Quoi qu'en dise Bonaparte, le temps des prestiges n'est pas d'éternelle durée : . il passera avec les homme;s intéressés à nous éblouir , à entretenir le sommeil léthargique de la servitude... Vous, historiens fidèles , qui écrivez pour l'immortalité , qui voulez être utiles aux peuples comme aux rois, ne flattez ni ne calomniez... Dites courageusement la vérijé; gouvernants et gouvernés ont un égal besoin de l'entendre :- elle ne blessera que leurs ennemis. Ne craignez point que le burin de l'histoire se brise sur le GRANIT factice dont le despote voudrait vjous effrayer.
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Bonaparte n'attend pas que ses historiens, empressés de se faire beaux ^ aient fait entendre le concert de louanges qu'il leur prescrit. Il embouche le premier la trompette pour qu'ils sachent mieux le ton sur lequel ils doivent chanter. « Leur tâche sera aisée ^ dit-il ; les faits parlent^ » ils brillent comme le soleil. . . J'ai recidé les limites » de la gloire ', j'ai ennobli les peuples et raffermi » les rois ; dès aujourd'hui je pourrais me présen- » ter avec fierté devant le tribunal le plus sévère,
, ' Voilà quelles limites le chef d'une nation yraiment libre trace à la gloire.
« Des batailles , des yictoires et des conquêtes hors de » leur seul but justifiable , la justice et la paix , ne sont pas »de la gloire, mais le triomphe de la fraude et de l'usur- » pation. Quelle fut la gloire d'Alexandre et de César ? un » éclair semblable à ces flammes pâles, U?ides et horribles, «dépeintes par Milton, et qui parfois éclairèrent subite- » ment la vaste et sombre étendue des enfers.
» Quelle est différente la gloire de Washington et de ses «fidèles compagnons! Excités non par l'ambition des con- «quêtes, mais uniquement par l'amour ardent de leur pa- » trie et par la philanthropie la plus pure , ils persistèrent » ayec une invincible constance à défendre leur pays , ses lois fondamentales , ses droits naturels et ses libertés na- Dtionales contre la violence impie et féroce de la tyrannie «et de l'usurpation. » ( Extrait du discours de Vex-président des Etats-Unis Johiv-Âdam aux élèves de l'école militaire. )
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» et, en avançant dans la postérité, ma mémoire » gagnera beaucoup. A une grande distance on » me verra sous un jour plus favorable : j'y paraî- » trai débarrassé de mille encombrements ; on me «jugera dans les grandes vues et non dans les » petits détails ; on planera sur les grandes harmo- » nies y les irrégularités demeureront inaperçues*
» Sur quoi pourrait-on m'attaquer , qu'un- his- » torien ne puisse me défendre ? Serait-ce mes in- » tentions ? mais il est un fond pour m'absoudre. . . >^Mon despotisme? mais il démontrera que la dic- » tature était de toute nécessité. Dira-t-on que j'ai » gêné la liberté ? mais ri prouvera que la licence , » rai[iarchie , les grands désordres étaient encore »au seuil de la porte. M'accusera-t-on d'avoir • trop aimé la guerre? mais il montrera que j'ai » toujours été attaqujé. D'avoir voulu la monar- » chie universelle? mais il fera voir qu'elle n'a été » que l'œuvre fortuite des circonst$9ces; que ce » furent nos ennemis eux-mêmes qui m'y conduissirent pas à pas. Enfin, sera-ce mon ambition? » oh! sans doute, il m'en trouvera et beaucoup, » mais de la plus grande et de la plu^ haute qui fut » peut-être jamais ; celle d'établir , de consacrer Tt enfin l'empire de la raison ^ et le plein exercice, 1» l'entière jouissance de toutes les facultés hu-^ » maines! et l'histoire peut-être se trouvera réduite
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»à devoir regretter qu'une telle ambition n'ait » pas été accomplie , satisfaite. » Tom. m , pages 242 et 243. , '
Et c'est le despote qui n'a régné que pour asservir, pour abâtardir la raison humaine, qui prétend n'avoir vécii que pour en relever et éterniser l'empire! C'est l'ennemi de la liberté de la presse, le tyran de la pensée, qui a l'an^bition de figurer dans l'histoire comme celui qui n'aspirait qti'à nous rendre la pleine et entière jouissance de tous nos droits, de toutes nos facultés!
Lorsque Bonaparte se présente avec cette présomption devant Ija postérité, comment parlet-il des hommes et des ouvrages dont la France est fière? Si l'on connaissait moins la candide franchise de I^s Cases, si l'on ne savait pas qu'après avoir recueilli avec un respect religieux tout ce qui est sorti de la bouche de Napoléon^ il s'est fait un devoir rigoureux d'en remplir son Mémorial pour l'intérêt de la vérité , qu'un honnête homme, par des considérations quelconques, ne doit jamais sacrifier, on serait tenté de demander dans quel esprit a pu nous être révélée la confession du captif jde Sainte-Hélène. Ses jugements hasardés sur tout ce que la France a
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produit de grand étonnent ceux mêmes qui n'en sont pas indignés!... Le militaire français lui pardonnera-t-il jamais celui qu'il porte de GatÎnat, ce guerrier célèbre à qui son roi pouvait également donner le commandement de ses armées et le ministère des lois? Les savants, les littérateurs, les philosophes, tous les hommes instruits peuvent -ils n'être pas scandalisés de l'indécence avec laquelle il s'exprime sur les productions immortelles des hommes de génie qtie la France honore çt dont elle est honorée à son tour? peuvent -ils sans indignation l'entendre parler des rapsodies de Finélon ; dire que Voltaire n'a connu ni les hommes ni les grandes^^ pussions; tourner en dérision l'impression que fiait sur un cœur vertueux la lecture de la Nouvelle Héloïse ; soutenir que Jean-Jacques avait chargé son sujet, avait peint la frénésie; que le plus doux sentiment de la nature ne consiste que dans les sensations de la brute; que Tartufe enfin attaque tout à la fois les mœurs et la religion ' ?
Bonaparte mériterait bien qu'on lui rapportât la leçon qu'il adressait à la marchande d'herbes
' Voyez, aux. pièces JQStificatives , les jugements de Saiote-Hélèoe.
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qui, au l'ctour de Moscou, lui donnait le sage conseil de faire la paix. La bonne , lui dit41 , vendez vos herbes^ et lai^ez-moi faire mon métier. Guerrier trop fameux,, pourrait-on lui dire , entretenez-nous de vos brillantes campagnes, en rendant toutefois utie justice plus éclatante aux fondateurs de votre gloire : continuez à endoctriner les peuples malheureux qui croient avoir besoin de s'exercer à s'entre-détruîre ; mais laissez F^wjÉLON , Voltaire, Rousseau, Molière et tous les ayteurs illustres , chez lesqiiels vous ne trouverei: point de pâture à votre mauvais génie, qui n'offrent ni préceptes nJ exciïÂBS à la tyrannie. Né parlez ni littérature ni sentiment : cédez la parole à ceux qjiii savent juger et sentir.
Persuadés que Bonaparte s'honorait d'être Français, ses amis verront-ils avec plaisir, dans le Mémorial, non seulement qu'il se targue de son oîigine étrang^^ mais qu'il se félicite de lui devoir tous ses succès , son couronnement iêriéme, qu'il n'a obtenu que parceque Rome , en imposant un des siens à des barbares comme nous, voulait être vengée des Gaulois.
« Il n'y a pas jusqu'à mon origine étrangère , » nous dit-il, contre laquelle on a essayé de crier
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i en France, qui ne m'ait é\é bien précieuse. Elle » m'a fait regarder comme un compatriote par »tous les Italiens; elle a grandement facilité mes 9 succès en Italie. Ces succès une fois obtenus. ont • fait rechercher partout les circonstances de » notre famille, tombée depuis long-temps dans 9 r obscurité. Elle s'est trouvée, au su de tous les «Italiens, avoir Joué ^un grand rôle au milieu » d'eux y elle est devenûie à leurs yeux et à leurs » sentiments une famille italiepuei; si bien que » quand il a été question du maria^^ de ma sœur » Pauline avec le prince Borghèse, il n'y a eu » qu'une voix à Rome et en Toscan^ dans cette «famille et tous ses alliés : C'est bien, ont-ils dit, » c'est entre nous^ c^eH une de nos fàmiUes. »
Bonaparte oublie en, ce, moment sa réponse à ceux qui dès les premiers moments de son élévation vo^l^jy^nt l'entretenir de^fabuleuses illujàtrations généalogiques, Miais k$ h^m& Ftmçm li^.psirdQnpeftoftt plu^ .yolanti^rs d'avoir reponfeé k^éater du vi&dbrUmaire, .qu^.d'AVoii\.aussiistri^ tement â($cmnpli le vgeti ul4ii^j3iA>ntaia qui facir lita son intronisation. . . *.
ic Plus: t^^ dit toujours ^Boiiapàrte , lorsqu'il »a été queâtion «du cotiuronlGienaient par le pape, »à Paris, cet acte, de la plus haute importance f d ainsi que l'ont prouvé les événements ^ essuya de
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» grandes difficultés ; le parti autrichien , dans le «conclave, y était violemment opposé; le parti » italien l'emporta, en ajoutant aux considéra- »tions politiques cette petite considération »d'amotir-propre national: après tout c'est dite
* FAMILLE ITALIE1VNE QTTE NOUS IMPOSONS AUX BàR- » rares pour LES GOUVERNER ; NOUS SERONS VENGÉS
»ï)Es GAULOIS. » Mémorial, tom. III, pag. 264.
S'il fallait le malheur de la France pour satisfaire les ressentiments de la pieuse vengeance du sacré collège, on ne dira pas, cette fois, que la cour de Rome, en acquiesçant au couronnement de Napoléon , n'ait pas été in&illible.