‹ Mémoires (volume 3)Chapitre 32 sur 68 · LES DEUX CONSPIRATIONS · texte numérisé non relu

LES DEUX CONSPIRATIONS

Est-il vrai qu'il y ait eu parmi les cinq membres du directoire exécutif deux traîtres ; que le gouvernement directorial se soit trouvé placé entre deux conspirations également redoutables; que , tandis que Sieyes mettait la république à l'encan , Barras , décidé à se vendre , concluait son marché, acceptait des propositions préparées de longue main ?

Si l'on écoute les hommes aussi ennemis du pouvoir qu'il a exercé que de sa personne; si l'on consulte une foule de pamphlets et de biographies qui s'en rendent l'écha, l'époque où ce directeur devait arborer l'étendard royal était fixée ; le jour où la conspiration devait éclater était convenu : et si elle a échoué, c'est parceque celle de Sieyes l'a prévenue.

La conspiration de Barras , qu'elle ait ou non existé, n'a été suivie d'aucune exécution. Celle de Sieyes est attestée par les désastres de la France et le bouleversement de, ton te l'Europe. La trahison du prêtre est constante, elle ne peut être révoquée en doute; et l'intérêt qu'ont ses complices à jeter un voile sur son odieuse conduite, à la

présenter comme l'efifet naturel et nécessaire de la position où se trouvait la république , doit nous mettre en garde contre les projets contrerévolutionnaires imputés à Barras. Si Bonaparte et Sieyes n'eussent pas fait le 1 8 brumaire , nous disent-ils , la mine sur laquelle vous avait placé Barras eût fait explosion , et vous eussiez été ensevelis sous les ruines d'un édifice qui s'écroulait de toutes parts et que vous n'étiez pas en état de soutenir.

Voyons sur quoi se fondent ces allégations.

Sans avoir encore prié la plume sur des faits dont il a seulj dit-il, acquis le droit de faire connaître la vérité j Barras , dans une lettre du âo juin 1819, adressée à ses concitoyens, invoque le témoignage de ses anciens collègues sur sa conduite au directoire dans la circonstance où sa fidélité fut mise à l'épreuve.

Toujours prêt à rendre hommage à la vérité , je répondrai sans hésiter à l'appel.

(f Une proposition venue des pays étrangers fut » dans les temps appprtée à l'un des membres du » directoire, porte cette lettre; à l'instant même » tout le directoire en eut connaissance. Si le témoix> gnage unanime de tous mes anciens collègues » qui vivent encore , continue Barras , ne sufii- » sait pas sur ce fait historique , les archives du

» directoire , comme celles des ministres , feraie n t » foi que tout ce qui a pu avoir lieu en consé- » quence de cette proposition n'a existé que par » délibéi:ations spéciales du directoire portées en » ses registres secrets. »

Le membre du directoire à qui la proposition dont il s'agit fut faite est le directeur Barras. L'étranger qui la lui fit parvenir est le fameux Fauche-Borel, ce conspirateur tout à la fois si actif et si malheureux. Tout ce que Barras déclare à ses; concitoyens est la pure vérité. Mais les personnes qui veulent absolument que Barras ai); &vorablement écouté l'infatigable artisan de conspirations se prévalent même de la révéla- . tion faite au directoire, pour renforcer les soupçons qu'on se plaît à propager contre lui. A quelle époque, disent-elles, Barras a-t-il fait part à ses collègues des propositions qui lui étaient fedtes par l'émissaire dont il n'ose pas même prononcer le nom dans sa lettre? Ce n'est qu'après le 3o prairial an. 7, quelque temps avant le 18 brumaire an 8; et dès l'an 5 , quelques jours même après le 18 fructidor, Barras était en relation d'intrigues avec l'entremetteur suisse. N'est -il pas évident qu'une déclaration si tardive n'avait d'autreobjej:que d'assurer sa marche contre-révolutionnaire; de lui faciliter les moyens de pour-

suivre l'exécution du pacte qui lui garantissait fortune et tranquillité ; de le mettre à Fabri de toutes poursuites ultérieures , si le succès ne répondait pas à son attente ?

TjIsez Faucële-Borel.

Le Précis historique des différentes missions dans lesquelles Louis Fauche^Borel a été employé est devenu extrêmement rare. La première édition à totalement disparu , et c'est avec une peine extrême que j'ai pu me procurer la communication de l'édition imprimée à Bruxelles en

J'ouvre le livre Êital qui doit m'apprendre que Sieyes avait un collègue aussi contre-révoltitionnaire que lui ; que la république était également trahie par Barras; et , avec autant de douleur que de surprise, j'y trouve une relation épouvantable de tout ce qqii peut établir, la preuve d'une conspiration : correspondances avec l'étranger; ofifres faites et acceptées; dépôt exigé et consenti du prix destiné à l'homme revêtu du pouvoir; règlement des sommes à distribuer entre ses agents secondaires; garantie des puissances invoquée et obtenue; enfin, passe-port sous le nom àeBorelly y que Barras , quelques jours après le 1 8 fructidor , fait remettre a Fauche-Borel , pour preuve de ses dispositions franches et loyales^ et qui constate

en même temps l'époque à laquelle remontent les manœuvres des conspirateurs.

Je poursuis , avec autant de dégoût que de déplaisir, les détails circonstanciés de la conspiration, et j'ai lieu de m'applaudir de n'avoir pas cédé à l'impatience que me causaient ces insipides rapsodies: enfin, tout-à-coup l'échafaudage dispai^ait, et la grande conspiration de Barras se réduit définitivement à une intrigue subalterne entre son secrétaire et les hommes de Fauche-Borel , qui le trompent ou sont euxmêmes trompés. Dans le dernier chapitre de ses relatioiis contre-révolutionnaires , Fauché-Borel nous apprend qu'il n'a pu échapper au sort commun de tous ces grands messagers de conspirations , et confesse qu'il a été complètement mystifié.

« J'avais écrit ( page 18 ), nous dit-il j que te passe-port que Je repus sous le nom de Borelly^ trois jours après le 18 fructidor j pour sortir de Paris y avait été délivré par le directeur Barras^ ainsi que Monnier me l'avait annoncé ^ mais Je me suis as-sure depuis que ce passe-port venait seulement de son secrétaire, et que le directeur Barras ne me connaissait alors que par des rapports de police extérieure et par le zèle persévérant que J'avais montré pour la cause du roi.

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9 Je, me suis aussi convaincu que M. de Barras n avait aucune connaissance de la négociation en-tamée par Monnier, de laquelle il est fait mention à la page 26. »

Si l'on reparle encore des relations de Barras avec Fauche-Borel , si on continue d'accuser cet ex -directeur d'avoir conspiré avec lui , Barras peut donc dire à son tour : Lisez Fauche-Borel.

Je m'estimerais heureux si je pouvais terminer ici ma note sur Barras. J'ai fait tout ce qui dépendait de moi pour en obtenir une explication franche qui me fournît les moyens de dissiper moi-même les nuages répandus sur sa conduite politique, dans les derniers mois du directoire; mais les faits sur lesquels j'aurais désiré des éclaircissements lui ont sans doute paru de la nature de ceux sur lesquels lui seul a le droit de s'expliquer.

Qu'il s'explique donc aujourd'hui, et nous dise par quels motifs, coi^naissant aussi bien que moi Sieyes, il a pu se réunir à lui pour désorganiser le ministère formé après le 3o prairial, et qui ne déplaisait au traître que parcequ'il s'y trouvait des hommes sur le zèle et la fidélité desquels nous pouvions compter. Qu'il nous fasse également connaître, ce qui a pu le déterminer à se prêter à tous les changements que Sieyes a voulus; à nous

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priver ainsi de nos plus puissants défenseurs , en s'associant à ses défiances , qu'il ne pouvait partager.

Pénétré comme nous de tous les maux, de tous les bouleversements que la présence de Sieyes au directoire devait définitivement entraîner, ne laissait-il un libre cours à sa marche contre-révolutionnaire que pour qu'il se démasquât plus promptement luirmême; et, comme quelques antécédents pourraient assez le faire croire, espérait-il ainsi se procurer un plus sûr moyen de nous en délivrer ? Si tel était son dessein , il est fâcheux qu'au 18 brumaire il n'ait pas déployé avec nous toute sa force pour l'exécuter.

De tous les directeurs , Barras était celui sur lequel, pendant long -temps, les républicains avaient le plus compté; et lorsque le moment de justifier leur confiance fut arrivé , je ne doutai pas moi-même qi:^'il rie s'en montrât digne. Je ne m'attendais pas que la résolution qu'il me témoigna, au moment où je lui annonçai les événements dont nous étions menacés , eût jamais été suivie d'une défection qu'on ne peut qualifier d'expressions trop accablantes si elle a été bien volontaire..^ Que Barras s'empresse donc de nous faire connaître par quels moyens on est parvenu à lui faire abandonner sa première résolution , à

lui faire oublier en même temps la parole qu'il m'avait donnée, et qui, j'ose le dire, était d'accord avec le plus sacréfle ses devoirs. Lorsqu'à l'époque de sa fatale lettre, il a déclaré que les périls de la liberté étaient surmontés, il ne parlera pas ' sans doute le langage de ceux qui l'ont détruite; lorsque la république était partout triomphante, il ne dira pas qu'il fallait lui substituer un autre gouvernement; qu'il fallait un 18 brumaire, lorsqu'il est reconnu aujourd'hui que l'audacieuse entreprise de Bonaparte n'a tenu qu'à un fil ; à un fil qu'a noué par sa défection le directeur démissionnaire , lorsqu'il devait se réunir à nous pour le rompre.

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