DERKIÈRB MÉTAMORPHOSE DE BONAPARTE
Bonaparte, aux pieds du trône que lui a préparé le sénatus organique du 1 6 thermidor an 10 , n'a plus qu'un pas à franchir. S^il n'écoutait que l'audace de ceux qui l'y portent, son front serait déjà ceint du diadème, mais il est eflfrayé en sondant l'abîme sur le bord duquel il va s'éiever. Le nouveau César craint que la France n'ait aussi ses ides de mars. Fidèle k la marche qu'il a suivie jusqu'alors, c'est par uft chemin couvert qu'il veut arriver au rang suprême. Prêt à saisir la couronne, il voudrait qu'on pût croire qu'il la reçoit , qu'il ne fait qu'accéder aux vœux de celui de qui tout émane!.., U lui faut du moins un prétexte pour colorer aux yeux du peuplé ce dernier acte d'usurpation, et tous les prétextes semblent avoir été épuisés pour l'amener au point de n'avoir plus à désirer que le titre du suprême pouvoir, dont chaque phase de son constdat l'a graduellement rapproché.
QueLest le motif dont on osera se prévaloir ?
Nos neveux seront bien surpris d'apprendre
i66 MÉMOIRES
un jour que c'est dans le cloaque de la basse et ignoble diplomatie anglaise qu'on a su le trouver.
Le 1'' germinal an 12, le grand-juge. Régnier, ministre de la police à cette époque , informe le premier consul quil existe à Munich un jànglais^ revêtu d'un caractère diplomatique^ qui y à la faveur de ce caractère et du voisinage ^ entretient de sourdes et criminelles menées au sein de la république ; qui embauche des agents de corruption et de révolte y dirige et soudoie en France des hommes chargés par lui de préparer le renversement du gouvernemejiU
Le gralid-juge ajoute et prouve que l'assassinat même est un moyen que ne dédaigne pas l'infâme diplomatie du ministre Drake!... // importe fort peu , lisait-on dans l'une des instructions données à ses agents, par qui l'animal soit terrassé y il suffit que vous soyez tous prêts adjoindre la chasse!...
Le 2 germinal, Ronaparte envoie ce rapport au sénat.
Quatre jours après, le sénat se rend en corps auprès du premier consul , et le remercie de la communication des pièces originales et authentiques relatives aux trames atroces ourdies contre l'état
et contre lui, à Vabri d'un caractère dipbmatique, par l'envoyé du roi d' Angleterre près de la cour de Munich.
De tous les Êiits qui résultent des pièces jointes au rapport du grand-juge , le sénat conclut que l'établissement d'un grand tribunal national manquait aux institutions nouvelles ; • et ce jury nattional ne suffit pas, dit-il au premier consul,
• pour assiu'er en même temps et votre vie et » votre ouvrage, si vous n'y joignez pas des insti- »tutions tellement combinées, que leur système 9 vous survive... Vous fondez une ère nouvelle, » maïs vous devez l'éterniser; l'éclat n'est rien sans » la durée.
• Nous ne saurions douter que cette grande
• idée ne vous ait occupé; car votre génie créawteur embrasse tout et n'oublie rien!... Mais » ne différez point. Vous êtes pressé par le temps, »par les événements, par les conspirateurs, par » les ambitieux ; vous Têtes , dans un autre sens , •> par une inquiétude qui agite tous les Français. «Vous pouvez enchaîner le temps, msutriser les
• événements , mettre un frein aux conspirateurs , >» désarmer les ambitieux, tranq;uilliser la France «entière, en lui donnant des institutions qui ci- » mentent votre édifice , et prolongent pour les en^ yfants ce que vous fîtes pour les pères...
i68 MÉMOIRES
• Après vous avoir exprimé confidentiellement r ce vœu national^ le sénat vous répète, en son 4 nom et au nom du peuple français, que, dans «toutes les circonstances, et aujourd'hui plus • que jamais, le sénat et le peuple ne font qu'un «avec vous!... »
Rien de plus clair que ce vœu , prétendu national, confidentiellement exprimé par cette adresse. Bonaparte l'entend bien, mais la réserve qu'il aperçoit, lors même qu'on le presse de monter sur le trône , ne lui convient pas.
* Sénateurs, répond -il le 5 floréal, votre ^aaresse du 6 germinal dernier n'a pas cessé » d'être présente à ma pensée. Elle a été l'objet »de mes méditations les plus constantes... J'ai » senti de plus en plus que, dans cette circon- )»stance aussi nouvelle qu'importante, les con- >i seils de votre sagesse et de votre expérience » m'étaient nécessaires pour fixer mes idées... » Je vous invite donc à me faire connaître votre » pensée tout entière !... »
S'il ne s'agissait du sort d'une nation libre , qui ne sourirait de pitié, en voyant le sénat et le premier consul, qui s'entendent très bien réciproquement, se presser mutuellement de s'expliquer avec plus de fi^anchise ? Le langage de Bonaparte pourrait se traduire ainsi :
Vous savez ce que je veux , et moi je n'ignore point ce que vous désirez!... Vous éj«s ennuyés d'être des républicains sans république; et moi, d'être investi d'un pouvoir sans bornes, sans être révêtu d'un titre éclatant qui l'annonce !... Il faut que cela finisse!... Nous avons assez longtemps joué la comédie. Le règne des illusions doit avoir un terme: il est temps que la France connaisse enfin celui qui. doit le remplacer; et auquel nos institutions diverses doivent l'avoir suffisamment préparée!...
Bonaparte termine ainsi sa réponse :
«Je désire que, le i4 juillet de cette année, » nous puissions dire au peuple français ^ qui a sa-^ • crifié un million de braves pour la défense de » ses droits :
» IL y a quinze ans , par un mouvement spon- » tané, vous coumtes aux armes , vous conquîtes » la liberté , l'égalité et la gloire. Aujourd'hui , ces » premiers biens des nations, assurés sans retour, » sont à l'abri de toutes les tempêtes; ils sont con- » serves à vous et à vos enfants. Des institutions » conçues et commencées au sein des orages de » la guerre intérieure et extérieure , développées » avec constance , viennent se terminer au bruit }>des attentats et des complots de nos plus mor- •» tels eimemis , par l'adoption de tout ce que l'ex-
des siècles et cies peuples a démontré ocvw^ 3i ^nmtir les droits que la nation a jii- • dces aevvssaires à sa dignité, à sa liberté et à son
9 BoNAPABTE , premier consul. »
Ktr oHte réponse du premier consul , voilà le >«^uit tVwê dans ses derniers retranchements ; :ti^!2^. lundis qu'il délibère sur la manière dont il ^HKHKVru sa pensée tout entière , une explosion >ut>ite la prévient.
l.e 10 floréal an la , le tribun Curée monte à Lt tribune, demande que Napoléon Bonaparte M*il proclamé empereur des Français , et que l'hétwiité soit attachée à ce titre suprême !...
ilette scène était arrangée d'avance. Tous les i\4e* étaient distribués. Les grands acteurs s'él.^iKVUl ibns l'arène ouverte par Curée, et, sefaixuit une cuirasse de leur costume de tribun , NO \Ux^larent, à la face d'un public étonné, les \ iMuipious du trône qu'on propose d'élever à Bo«;ijï5irte.
tVi^çii i^ qui fera éclater plus de zèle et de talonl pour so placer les premiers sous les regards do U puiss;uice colossale qui allait s'établir !... ^'Vuit i\ qui déploierait plus de ressources ora- UMi^^H |HMir justifier une initiative qui naturel-
lement ne devait pas sortir d'une tri née à la défense de^ droits du peuple.* vant Je vœu du rapporteur du sénatus or^ du 1 6 themriidor an i o , non seulement L publique avait été. fermée sans retour aux v ques, on avait encore eu grand soin d'élimii . du tribunal, où devaient naturelleilient se trouver des citoyens voués à la défense de la cause nationale, ceux qu'on croyait incapables de Fabandonner.
Dans ce tribunat ainsi mutilé, cette cause sacrée trouve cependant encore un défenseur digne d'elle. Carnot se lève, et, seul, il ose combattre la proposition de Curée ! ''C'est le dernier accent républicain qui se fait entendre! î !
La proposition étant adoptée le 1 3 floréal , il fut arrêté, dans la même séance, que le vœu qui \enait d'être proclamé serait souscrit par tous les membres du tribunat; formalité inusitée et tout-à-fait inconvenante, dans laquelle Bonaparte lui-même ne put entrevoir qu'un désir de cour^ tisans empressés.
Ce vœu, ainsi revêtu de la signature des tribuns qui l'avaient émis, fut présenté le i4 siu sénat.
Le même jour, le sénat répond au message par lequel le premier ^consul l'avait invité à lui faire connaître sa pensée tout entière, « qu'il a
» réuni et comparé avec soin les résultats des » méditations de ses membres , les fruits de leur Inexpérience, les effets du zèle qui les anime
• pour la prospérité du peuple, dont ils sont » chargés de c onserver les droits.
» Qu'il a rappelé le passé, examiné le présent, » porté ses rfegards sur l'avenir.
• Les Français, continue le sénat, ont conquis »la liberté; ils veulent leur conquête; ils veu-
• lent le repos après la victoire.
»Ce repos glorieux, ils le devront au gouver- » nement héréditaire d'un seul , qui , élevé au- » dessus de tous , investi d'une grande puis- » sance , environné d'éclat , de gloire et de ma- »jesté, défende la libei:té pubUque, maintienne » l'égalité, et baissera ses faisceaux devant l'ex- » pression de la volonté souveraine du peuple » qui l'aura proclamé. »
En déclarant que ce gouvernement héréditaire ne pouvait être confié quà Napoléon Bonaparte et à sa famille j le sénat crut devoir, nous apprendil, « développer dans un mémoire joint à son
• message les dispositions qui lui paraissaient les > plus propres à donner à nos constitutions la » force nécessaire pour garantiï* à la nation ses » droits les plus chers, en assurant l'indépen- »dance des grandes autorités, le vote Ubre et
«éclairé de l'impôt, la sûreté des propriétés, la «liberté individuelle, celle de la presse, celle «des élections, la responsabilité^ des ministres, » et l'inviolabilité des lois constitutionnelles. «
A qui le sénat persuadera-t-il qu'il pouvait se flatter d'assurer à la nation française cette garantie , en proclamant Bonaparte empereur des Français? Le régime consulaire lui permettait-il cet espoir? Comment croire que le consul, qui avait successivement dépouillé la nation de ses droits les plus chers , une fois parvenu à l'empire, serait assez généreux pour les lui rendre et l'y maintenir?
Mais, après avoir conduit Bonaparte au but qu'il se proposait, l'intérêt des hommes du 18 brumaire était de prolonger le plus long-temps possible l'illusion dont ils avaient enivré le peuple français: il entrait dans leur rôle d'offrir un avenir brillant, pour se faire pardonner le passé.
Enfin le voile sous lequel ils ont si discrètement manœuvré se déchire. Ils conviennent, que dis-je! ils se vantent, à l'envi, qu'ils nous ont promenés de constitutions en constitutions pour nous faire arriver, au travers de tant de décombres, au pied du trône qu'ils réservaient à l'usifTpateur ! Il faut bien alors qu'ils nous
présentent l'élévation de Bonaparte à l'empire comme le complément de la révolution , le résultat le plus gran^ , le plus heureux que la France en pût espérer4..
Voyez ces architectes qui bâtissent sur la voie publique! un frêle entourage de planches frappe d'abord seul vos regards ; derrière lui travaillent de nombreux ouvriers dont il masque l'ouvrage : ce n'est qu'après que leur hardi échafaudage aura disparu que l'œil surpris découvrira le magnifique palais qui doit loger, à l'égal d'un prince, l'ambitieux parvenu pour lequel on le construit.
C'est ainsi, c'est avec toutes ces précautions, c'est en dissimulant toutes leurs manœuvres , que les entrepreneurs employés par Bonaparte ont travaillé au grand édifice qui doit frapper plus encore de surprise que d'admiration les Français étonnés de sa hardiesse. Mais les bons et honnêtes architectes qui vouent à la postérité leurs immortels travaux ne bâtissent que sur des fondements solides ; on ne les voit point surtout prévenir le ravage des siècles, et porter euxmêmes une main destructive sur leurs propres ouvrages: quelques reproches que la plus juste critique puisse leur adresser, ils laissent au temps à fixer la durée des monuments dont leur^génie
DE GOHIER. Vjb
a jeté le plan!... Les Vandales du 19^ brumaire n'attendront pas le jugement de ce grand Régulateur, pour faire disparaître celui qu'ils vont s'empresser d'exposer aux regards d'un peuple trop facile à éblouir!...
N'anticipons point sur des événements que Bonaparte n'aura garde de prévoir lorsqu'on va lui dire « que le gouvernement impérial doit être 1 inébranlable; que la république, cimentée par 0 le pacte social qui liera à jamais les droits de I* la nation à la puissance du prince , immuable
• comme son vaste territoire, verrait s'élever en » vain autour d'elle les teihpêtes politiques; que,
• pour l'ébranler, il faudrait ébranler le monde;
• que la postérité, en rappelant les prodiges en- » Saintes parle génie de Napoléon, verra toujours » debout cet immense monument de tout ce que
• lui devra la patrie!!!'»
Le projet du sénatus-consulte organique , qui décerne la coiu'onne impériale à Napoléon Bonaparte et à sa famille, adressé au sénat le 26 floréal an 12, est sanctionné le 28; et le sénats qui a revêtu ce grand acte de sa sanction, se rend aussitôt en masse, le même jour, à Saint- Cloud, et le présente solennellement au nouvel empereur.
' Expressions de la réponse du sénat à Bonaparte.
« Sire , dit le second consul président du sé- » naV , le décret que le sénat vient de rendre , tet qu'il s'empresse de présenter à votre ma- Ttjesié impériale, n'est que l'expression authenti- » que d'une volonté déjà manifestée par la nation. i> (Quand?) «Ce décret qui vous défère un nou- » veau titre , et qui , après vous , en assure l'héré- » dite à votre race, n'ajouté rien à votre gloire tni à vos droits...
)»La dénomination plus imposante qui vous • est décernée n'est qu'an tribut que la nation »paie à sa propre dignité et au besoin qu'elle » sent de vous donner chaque jour des témoi- » gnages d'un respect et d'un attachement que » chaque jour voit augmenter.
» Eh ! comment le peuple français pourrait-il » trouver des bornes pour sa reconnaissance , » lorsque vous n'en mettez aucune à vos soins et »à votre sollicitude pour lui !...
• Comment pourrait-il , conservant le souve- » nir des maux qu'il a soufferts lorsqu'il fut livré » à lui - même , penser sans enthousiasme au » bonheur qu'il éprouve depuis que la Provi-i»dence lui a inspiré de se jeter dans vos bras '/
ï>Les armées étaient vaincue»! votre majesté a
* La proTidencc du 18 brumaire.
reparu, elle a rappelé la victoire ious nos draii peaux /... » ♦
Vous aussi , Cambacérès,. vous, notre ancien ministre , vous osez dire qu'au 1 & brumaire nos armées étaient vaincues, et qu'il a fallu le retour de Bonaparte pour rappeler la victoire sous ip^s drapeaux !!! Avez- vous donc oublié ces pr^s^t tations aolennelles de drapeaux auxquelles vous avez eu l'honneur d'assister ? Les faits glorieux de ceux qui les ont conquis , et que l'histoire trans* mettra à nos neveux , sontriUdéjà passés de votre mémoire ? Les Russes,. les Autrichiens et les An<glais étaient -ils victorieux aces époques mémorables?... Nos armées avaient -elles été battues sur les bords du Rhin ^ à Zurich e^t dans les marais de la Hollande 'i.Souwarom., le prince Char les, et le duc d'York étaient-ils vaii^ueur&? Brune, Lecourbe et. M asséna étaient- ils vai^r
eus? I ...
Second consul de la république napoléoniséf^^ flattez Bonaparte , enivrez d'encens le nouy^ empereur que vous venez proclamer sans l'av^iji de la nation et au mépris de ses droits; c'^st^.l^ rôle dont le sénat vous a chargé : mais , en yo^s prosternant devant Tidole que vous élevez à l'adoration des peuples, respectez les immortels lauriers qu'ont moissonnés les armées d^ la II. ' 12
Fyabce réptiblicsdrie , et que le souffle empoisonné de la flatterie ne pourrait ternir. ' Nos armées ne sont pas seules fondées à se plsdndré de l'àdi^sse du sénat : à entendre Foratèiitj le peuple français n'était qu'une populace sainte freiïi avant le grand miracle opéré par Bonaparte.
' ^ Enén^ lui dit-il , et <i'est là sans doute le plus » grand defe lûitacles opérés par votre génie , ce » peuple, que l'efFerVescence civile avait rendu ft indocile à fouie contrainte ^ ennemi de toute austérité y vous avez su lui faire chérir et respecter » un pouvoir qui ne s'exerçait que pour sa gloire »tet son repos.»
Est-^^ bien la le langage d'un ancien ministre dé la justice! Était-ce donc isou* son ministère que là ^is^antee dèis lois était méiDonnuie,H&t Pautôi^ité «ans éiiergié!... Gambacéfès' a-^t-41 pu^it^ot oublier qu'il ne lui était permis de parler du pètiple français que pour rentourer des respects de l'étranger!.;. Et quand s'exprime-t-il ainsi? c'est au momait où ce malheureux peuple va paé^r ^ous le joug qu'il le signale aussi indigneïiieiQt au de^o^e auquel il vient le livrer ! 1 i
Gambacérès termine sa harangue en suppliant miinajeftté d'accepter , de suite le titre que lui défère Ce sénaî. Puis, se t-etoumant vers les sénateurs et
DE GOHIE». 179
tous, cew .qui .se trouvaient à leuir 3uite , il pro- ' iipnce d'unQ yoix. solennelle : « qu'^u nom du «déliât 9 patir la ghir'^ çprmfie pour le bonheur de A la république, il proclama à, l!.in$tant tnêtn^ JPf/ipqr » l^n fmp^reur des Jfjrançais lU » ; J r|>
«J'aqc^pte, répond Bonaparte, le titrât \qHf »vou8 croyez utile à la ghirq de ta nation \. -• ,.^
»J6 soumets à la sanction dm peuple, la foi ^ de ni* hérédité \ ? x .-. .r»:!
Aprè^ayoir été ainsi proclamé, à Saiat-Clop4f' empereur des Français , par le fèn^i en corp^i, Bonap2u*tc ordonna que dans la ç;|p^ta|e \^ tnêpxp proclamation fut! renouvelée ;^yec: une sçlfo^nité dignp du grand çvénefinent; qu elle devait an^pi^ cer ^a peuple fran^is ; e); rie^ ne fyt ép£^^g^p ppur donner à cette parade le plus ppippejo^ éçhfr
Le chancelier du sénat fut chargé de faire ççfte proclamation 9 et l'on eut soin de composer .^;^ magnifique héraut d'armes , tiré du ppi^qfj£f corps de l'état, un cortège de tout ce:qm^:Le civil et le militaire pouvaient offrir d^e^plu^lprillant; de le faire accompagne^ du prés^(j|€^t 4|li corps législatif, du préside^ du tri|)i|^at^..^ pnéfet du département de la Seine ^ du conseiller
' unie à la gloire de' la nation !II \y \ ' ' . >h
"* Voyes, Pikses justificatwes ^ oe sénatoa-cônsulte lorij^iiicjue. • .. •. .fj - r . ; *'!
i8o MÉMOIRES
d'état préfet de police, des maires des douze arrofndissements , du général en chef gouverneur de Paris , du premier inspecteur-général de la gendarmerie, de tous les autres généraux en chef, des généraux de division, des généraux dé brigade , de tous les officiers supérieurs qui se trouvaient dans Paris.
Le 8 floréal, à neuf heures du matin , le nombreux cortège, réuni au palais du sénat, se met en marche, escorté de différents corps de troupes, précédé d'une musique bruyante ; parcourt les nies , les boulevards de la capitale , s'arrête dans les places publiques , y rassemble , au son des trompettes et des timbales^ un peuple nombreux , qui , revenu de son premier mouvement de curiosité, demeure stupéfait en voyant les pi^emiétcîs autorités de la république et ses glorietiit défenseurs se donner en spectacle avec un appareil si peu digne d'eux , pour assister à la proclamation de Napoléon.
Prévoyant que le plus grand nombre de nos gétiérMrt n'assisteraient qu'avec une extrême répugnance à cette indécente parade , le nouvel em- "pei^éufr avait eu soin de faire annoncer la veille , dans le Moniteur^ que la nomination des maréchaux de l'empire se faisait le lendemain.
En effet. Napoléon , empressé de mettre à exé-
DE GOHIER. i8i
cution les dispositions organiques de son sénatiisconsulte , procéda non seulement à leur nomination , mais à celle des titulaires des grandes dignités de l'empire : et , dès les premiers actes datés de son élévation au trône impérial j cet enfant ingrat de la révolution , reniant sa mère , prit insolemment le titre d'empereur des Franr pais par la grâce de Dieu.
Il n'attendit pas non plus que le peuple eût prononcé s;ir la question d'hérédité pour qualifier de princes français ceux, de ses frères qu'il y appelait éventuellement ; que dis-je ! cette question n'a point été sérieusement présentée à la décision du peuple français, dont on ne proclamait la souveraineté que pour s'en jouer impunément; on peut dire même que, d'après le sénatus organique qui érigeait en gouvernement impérial le gouvernement de la république , la question sur l'hérédité était oiseuse , puisqu'elle était formellement décidée par le sénatus-consulte.
Si l'article 2 déclarait Napoléon Bonaparte empereur des Français s l'article 3 statuait que a la dignité impériale était héréditaire dans sa » descendance directe , naturelle et légitime , de » mâle en mâle , par ordre de progéniture , et à >» l'exclusion perpétuelle des femmes et de leur » descendance. »
ièa MÉMOIRES
Suivant Tarticle 5, « à dé&ut d'héritier natu- 9 tel et légitime, où d'héritier adop,tif de Napo- » léon Bonaparte , la dignité impériale était dénvolue à Joseph Bonaparte et à ses descendants » naturels et légitimes, par ordre dfe progéniture , » de mâle en mâle , à l'exclusion perpétuelle des » femmes et de léiir descendance. »
Par l'article 6 , « à défaut de Joseph Bonaparte '>et de ses descendants mâles, la dignité impé- »riale était dévolue et déférée à Louis Bonaparte » et à ses descendants naturels et légitimes , par » ordre de progénitiwe , et de mâle en mâle , à » l'exclusion perpétuelle des femmes et de leur «descendance. »
Le sénatus - consulte organique du 26 floréal an 12 , qui investit Napoléon de la dignité impériale , en transmet en nîéme teihps l'hérédité à sa famille. Le titre qui établissait les héritiers du trône h'était pas différent de celui qui déclarait Napoléon empereur des Français. L'ordre successif émanait de la même autorité que l'organisation même du gouvéi*riement impérial : Tim et l'autre provenant de la puissance sénatoriale, toutes les dispositions du sénatus- consulte devaient également être considérées , ou comme l'expression de la volonté du peuple , ou comme un attentat à ses droits.
DE GO HIER. ;i83
' Bopaparte n'en pouvait soumettre une à la ratification ultérieure .de la volonté nationale., sans reconnaître la nullité de toutes les autres, ai elles, n'étaient également, adoptées par la nation. Aussi Bonaparte se garda4;41 bienrdeiporter à la décision du peuple la question de lliérécUté ; mais, continuant de se prévaloir du système révoltant que la volonté du peuple résidait tout entière dans le sénat , il notifie à tous les défiàrtements de la république la décision de l'hérédité , comme il avait fait proclamer dans la capitale son élévation au trône impérial.
£t conunent considérer autrement la proposition affirmative adressée au peuple français !... « Le peuple veut rbérédité de la dignité impé- «riale dans la descendance directe, naturelle, • légitime et adoptive de Ifapoléon Bonaparte, ^t » dans la descendance directe , naturdle et lé- »gitime de Joseph Bonaparte et de Louis Bo- » naparte , ainsi qu'il est réglé par le sénatus-HCon«- » suite jorganique... »
uàinii qu'il e$t réglé 1! ! C'était donc un règlement qu'on anoionçait y et non ^ imè question à décàdei*? Peut^n dire qu'on invitait )le peuple à voter, lorsque d'avance son vcëu était consigné! Était-ce jd'ujoi vote librement énoncé qu'on voulait £sdre dépendre l'hérédité de la
i84 MÉMOIRES
dignité impériale, lorsqu'au lieu d'interpeller la volonté nationiale, on notifiait à tous les votants qu elle s'était déjà prononcée , lorsqu'au lieu de leur demander. Le peuple veut-il? on leur disait affirmativement , Le peuple veut !
t Lorsque l'état, dit l'auteur du Contrat sondais ne- subsiste plus que par une forme illu- Dsoire et vaine..., que le plus vil intérêt se pare >» ef&ontément du nom sacré du bien public, » alors la volonté générale devient muette ; tous, «guidés par des motifs secrets, n'opinent pas » plus comme citoyens que si l'état n'eût jamais I» existé, et l'on fait passer dès^lors des décrets » indignes, qui n'ont pour but que l'intérêt paruticulier... Le seul moyen de maintenir la volonté 7t générale , ajoute ce ^and homme , est de faire » qu'elle soit toujours interrogée et qu'elle réponde » toujours. 9
Ce ne fut point une proposition formelle que Bonaparte fit adresser au peuple, mais, on ne peut trop le répéter, une notification de l'arrêté du sénat! Le sénatus-consulte n'interrogeait pas le peuple finançais; il ne demandait pas à la nation si elle était d'avis que l'hérédité de k dignité impériale fût transmise à la famille de Bonaparte, maîS' il lui notifiait effrontément qu'elle était en possession de cette hérédité par la volonté sup-
DE GOHIER. i85
posée du peuple. Les votes affîrmatifs, conséquèmment, ne signifiaient autre chose, si ce n'est la reconnaissance que cette transmission s'était opérée par la seule déclaration du sénat , qui, en prenant cette initiative, avait violé le pacte social, qu'il eût dû maintenir dans toute son intégrité. Ces trois millions cinq cent et quelques sigi\atures clandestinement apposées dans ces soixante mille bureaux inconstitutionnellement établis pour les recevoir, en leursuppôsant même le caractère d'authenticité qui leur manquait, ne pouvaient donc être coi^sidérées que sous l'aspect d'une légalisation obligée de l'acte inconsti^ tutionnel d'un sénat prévaricateur et en forfaiture patente.
Y aurait-il eu même unanimité parmi les votants , cette unanimité eût été t;elle dont parle encore l'auteur du Contrat social. « Quand les «citoyens, tombés dans la servitude, n'ont plus » ni liberté ni volonté, dit ce célèbre publiciste, » la crainte et la flatterie changent en acclama- » tiohs les su£Erages ; on ne délibère plus ; on » adore ou l'on maudit : telle était la vile manière » d'opiner du sénat sous les empereurs. »
L'histoire, un jour, ne pourra-t-elle pas dire aussi que telle fut celle d'opiner sous Napoléon?....
i66 MÉMOIRES
Quoique Bonaparte ne fût parvenu au rang suprême qu'à travers les décombres dont il avait couveocl la France républicaine , quoiqu'il n'y eut été appelé que par les suffrages d'un sénat servile qu'il avait corrompu , quoiqu'il eût plutôt surpris qu'obtenu l'hérédité impériale, « Je monte »au trône «, osa*t«il dire aux sénateurs et aux tribuns qui étaient venus en corps le féliciter du succès de x:ette dernière entreprise, • Je monte »au trône, où m'a appelé le vœu unanime du «sénat, du peuple et de l'armée, le cœur plein » du sentiment des grandes destinées de ce peu- »ple, que, du milieu descamps, j'ai le premier » salué du nom de grand.
» Mes descendants conserveront long-temps ce » trône!... »
Ses descendants ! ! ! Lui -même , que fera- 1 - il pour le conserver, pour remplir les grandes des-^ tinées de ce peuple , qu'il a tant de fois trompé , qu'il n'a salué du nom de grand que parceque, sur sa grandeur, indépendante de ses salutations, il avait déjà conçu le projet d'établir la sienne?... Bcmaparte le fera-t-il jouir du moins des seuls avantages que promet son élévation au trône?... La liberté individuelle sera-t-elle respectée?...
celle de la presse sera-t-elle maintenue?... Les commissions organisées en vertu des articles 60 et 64 du fameux sénatus-consulte organique sontelles vraiment destinées à assurer Tune et l'autre ?... L'arrêté des consuls ' qui fixe le nombre des journaux, et en autorise arbitrairement la suppression, est -il rapporté?... Le décret" qui, sous le prétexte dérisoire d'assurer la liberté de la presse , porte qu'aucun libraire ne pourra vendre un ouvrage avant de l'avoir soumis à la censure d'une commission de révision subsistera-t-il encore?... Le pouvoir arbitraire n'a jamais manqué de prétexte pour justifier l'oppression , ni d'explications illusoires propres à faire croire à ceux même qui sont dans les fers qu'on a pris tous les soins pour les rendre libres. C'est depuis l'établissement de la commission sénatoriale de la liberté de la presse ^ que la presse sera endbaînée ; de la commission sénatoriale de la liberté individuelle, que la liberté des personnes sera moins respectée que jamais !...
Le plus précieux garant de la vie et de l'honneur des citoyens déjà même leur est enlevé: le
* 17 janvier 1800.
' 27 septembre 1807.
i88 MÉMOIRES
jury est suspendu dans toute la France; et il Fa été au moment où la conspiration anglaise a éclaté, et où Moreau allait être jugé, et parcequ'il devait être jugé!...
Que Moreau ait été étranger à celte conspiration , dont Pichegru était le chef, c'est ce qu'il serait difficile de. croire; mais ce qui étonnera dans l'histoire , c'est que Bonaparte ait osé accuser Moreau d'avoir conspiré pour détruire la république, lorsque, par le fait de son élévation sur le trône, lui-même l'avait effectivement renversée, et que Moreau n'ait pas saisi l'avantage que lui donnait cette position!...
Là conduite de Bonaparte avait déjà dessillé les yeux du peuple; l'indignation que lui avaient inspirée au premier moment les conspirateurs commençait à se retourner contre l'ambitieux qui osait s'en faire un titre et réaliser le crime qu'il imputait du haut de son trône à l'un de nos plus grands généraux : Ije palais de la justice était entouré d'un public nombreux qui annonçait tout son mécontentement, et les troupes chargées de le contenir murmuraient aussi hautement que lui.
Si , au lieu d'adopter le parti de la faiblesse , celui d'un système de défense démenti par les faits , Moreau se fut élevé du rôle d'accusé à celui d'ac-
cusateur; s'il avait dit à ses jages : < J'ai défendu »la république aussi glorieusement que Bona- » parte!... il est sur le trône, et moi dans les » fers ! ! !... Jugez, Français, lequel de nous lui est » demeuré plus fidèle!!!...
• Lorsque Pichegru conspira contre elle, j'ai » refusé de me réunir à mon ancien général ; et, » quel que soit le jugement qu'on ait porté sur » ma lettre au directoire , je ne puis me la repro- » cher. Mais lorsque ce même Pichegru est venu » pour renverser le seul ennemi que la républi- »que eût à craindre, j'ai donné la main à Piche- »gru, sans m'associera tous les projets de ceux 9 qui l'accompagnaient , sans vouloir même pa-
• raître à leurs yeux. Pichegru n'est plus!... une
• mort violente, qu'il ne m'appartient pas de 9 qualifier, nous prive de grandes révélations » peut-être, mais sûrement dfe graiitdes vérités qui
• auraient jailli de notre confrontation !...
» C'est au nom de Bonaparte qu'on m'accuse » aujourd'hui devant vous ; et moi , c'est au nom »de la république, qu'il a envahie, que je Tac- »cuse aujourd'hui devant tous les Français. » Maintenant, vous pouvez me juger; m&is la
• France jugera un jour ti^on accusateur... elle » vous jugera vous-mêmes !»
J'ai peine à croire que le tribunal devant le-
a^go MÉMOIRES
quel IM oreau était jtraduit eut psé.le condamner ! .. . Ëa tout. cas, si k cette époque Moreau fût mort 9ur récha£audy sa statue ^'eùt pas été un jour refasée par ses poqcitoyens^ par des Français.