BONAPARTE A^ SAINTE-HÉLÈNE
Jamais le gouvernement anglais ne se justifiera de la conduite qu'il a tenue envers Bonaparte.
Toutes les puissances avaient le droit de s'en emparer, excepté celle à laquelle il se livrait luimême, et qui a si odieusement abusé de son extrême confiance. On ne donne point de fers à celui qui vient nous demander l'hospitalité.
Si les Anglais craignaient de s'exposer en recevant un hôte si dangereux, si Bonaparte, déchu de sa puissance et sans armes, les faisait encore trembler , ils pouvaient , se prévalant de Valienbilly le renvoyer chercher un asile chez un ennemi plus généreux; ils n'avaient pas le droit de le retenir prisonnier.
Bonaparte avait d'abord conçu le dessein de se retirer en Amérique ; au lieu de poursuivre son projet, il se fait conduire à bord d'un vaisseau anglais , et se met ainsi à la discrétion d'un gouvernement dont les antécédents ne devaientrpas lui faire espérer qu'il respecterait plus qu'il n'avait fait lui-même les lois sacrées de Fhospitalité. L'imprudence de cette démarche et le parti violent qui en a été la suite est peut-être l'événement le plus heureux pour les peuples de l'Amérique méridionale, qui ont secoué le joug des puissances européennes.
Les nations, comme ceux qui les gouvernent, ne pensent qu'aux besoins du moment, et calculent rarement les résultats des moyens aux-
quels ils croient devoir recourir. Si Bonaparte , précédé de sa réputation colossale, eût été jeté au milieu des pays qui combattent pour leur indépendance , il n'est pas douteux que son arrivée n'eût été regardée comme un don de la Providence; que là, comme ici, les peuples £siciles à séduire auraient cru aux magnifiques promesses de ce guerrier trop célèbre : ils auraient eu l'imprudence de le mettre à la tête de leurs armées, de lui confier toutes leurs forces. Le vainqueur de l'Europe, marchant de victoires en* victoires, et abusant de l'enthousiasme qu'elles auraient inspiré , eût , comme en France, fini par se jouer des malheureux qui eussent compté sur : lui pour défendre le droit de se gouverner euxmêmes.
Bonaparte , qui avait bien d'autres moyens qu'un Iturbide^ se serait certainement fait dér clarer empereur du Mexique; et les peuples de ces riches contrées n'auraient fait tant d'efforts pour assurer leur indépendance que pour passer sous son joug de fer.
C'est donc le parti qu'a pris la sainte alliance d'attacher Bonaparte sur le rocher de Sainte- Hélène , qui a véritablement assuré les destins de ces peuples. Lorsque les hautes puissances contractantes ont enchaîné le guerrier si redoutable II. 18
pour elles, auraient - elles imaginé qu'on eût pu dire im jour : t Si la liberté a encore un asile dans le nouveau monde, c'est à la sainte alliance qu'on le doit !»
Transporté. à Sainte-Hélène, c'est là que Bonaparte nous a donné le mot de quelques énigmes de son règne, qu'il a moins dissimulé son caractère, qu'il nous a plus particulièrement révélé ses principes. Les observations que ces révélations intéressantes me commandent ne s'adressent ni aux généraux Gourgault et Montholon, ni à l'ex-chambellan de Las-Cases; ce n'est point contre eux que j'écris; je rends justice à la fidélité avec laquelle les premiers nous transmettent les Mémoires de Napoléon , et à la véracité de celui qui- a recueilli ses paroles. On ne pourra ^ a dit Bonaparte lui-même , $an8 avoir recours à ces recueils précieux y s'arrêter sur nos événements y ni écrire sur sa personne. En répondant aux écrits qu'il a dictés, en appréciant les paroles qui lui sont échappées dans l'abandon étudié de Sainte-Hélène , c'est à Napoléon seul que je réponds.
J'admire les sentiments de vénération profonde que, dans sa captivité, cet homme extraordinaire a su inspirer à ses compagnons d'infortune; je regrette de ne pouvoir partager que leur in-
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dignation contre les mauvais traitements qu'on lui a fait subir; mais j'aime la liberté comme ils aiment Napoléon , et je ne puis pas plus pardonner les coups portés à l'objet de mon culte politique , qu'ils ne pardonnent l'atroce conduite de l'Anglaîs envers le guerrier célèbre qui nous. Ta enlevée. . .
Déchu de son empire, et séparé de toute la terre , Bonaparte , se reportant aux plus beaux jours de sa gloire, et voulant en perpétuer le souvenir , songe à entourer sa mémoire de tous les prestiges dont s'étaient trop long-temps laissé fasciner tous les peuples de l'Europe. Il cherche, si je puis m'exprimer ainsi, à préparer un ib brumaire à la posfiérité. Les suppositions cent fois démenties sont reproduites avec une hardiesse inconcevable. A son retour d'Egypte, il avait trouvé des armées nombreuses couronnées de lauriers ; ces armées sont les siennes , et c'est par lui qu'elles sont victorieuses. L'ennemi était loin de nos frontières; c*£st lui qui a préservé la France d'être envahie , etc. , etc. , etc.
Tous les hauts faits dont se vante le captif de Sainte-Hélène ne sont pas également inexacts ; il en est qui lui appartiennent, et que je n'ai garde
de lui contester : par exemple , l'idée sublime d'obtenir un double service des mêmes hommes, en faisant des soldats de nos matelots , de renforcer par des marins ses armées de terre, que son complaisant sénat pourvoyait cependant assez bien de conscrits, est une de ses grandes conceptions.
«Chez les Russes, dit-il, la flotte n'est qu'une » portion de l'armée principale , ce qui donne
• l'avantage inappréciable de l'avoir en perma- » nence et àdeux fins. J'avais imaginémoi-méme, »ajoute-t-il , quelque chose de la sorte, en créant »mes équipages de* haut-bord; mais que d'obs stades ne rencontrai-je pas, que de préjugés •j'eus à vaincre! quelle force de volonté je dus » employer poiu* parvenir à donner un uniforme »à ces pauvres matelots ^ à les enrégimenter, à » leur faire faire l'exercice ! Je gâtais tout , disait- »on, et pourtant de quelle utilité n'ont-ils pas »été! Quelle plus l%eureuse idée que d'avoir deux » services pour une seule paye ? Ils n'ont pas été n moins bons matelots (ceux qui ne sont pas restés fsur le champ de bataille, s'entend); ils se sont » montrés les meilleurs soldats ; on les a trouvés
• au. besoin matelots^ soldats^ artilleurs , pontonniers, tout! Il %
Quelque fier que Bonaparte soit d'avoir trouvé
cet expédient pour augmenter ses armées de terre , je ne crois pas que l'Anglais , qui connaît le prix d'un marin , qui sait le temps qu'il faut pour le former, s'avise jamais d'arracher un ma- ' tek)t de son vaisseau pour en faire un soldait. C'est ainsi que Bonaparte restaurait notre iharine, il faisait construire des vaisseaux, et envoyait à la boucherie les seuls hommes capables de les monter \
« Si dans la marine , contînue-t-il , au lieu d'a- » voir des obstacles à combattre , j'avais rencontré «quelqu'un qui eût abondé dans mon sens, et «devancé mes idées ^ quel résultat n'eussions^ • nous pas obtenu! mais sous mon règne il n'a «jamais pu s'élever dans ^a marine quelqu'un qui » s'écartât de la routine et sût créer. J'aimais par- » ticulièrement les marins, j'estimais leur couwrage, j'estimais leur patriotisme; mais je n'ai «jamais pu trouver entre eux et moi d'intermé- » diaire qui sût les faire agir et les faiii^yméri- » ter y etc. »
■ Lui-même reconnaît qu'il manquait de mateloU. et les grandes difficultés d'en former. Il fut ^ dit-il, ordonné d^y pourvoir en exerçant de jeunes conscrits dans toutes nos rades^ Mémorial , t. y, p. 22.
Ne yalait-il pas mieux laisser les jeunes conscrits à Tarmée , et les matelots tout formés dans leurs vaisiréafui?.V.
Que jtt'eùt-il pas fait , s'il eût trouvé uii marin dont le génie eût été au niveau du sien !
« Mais j'ai passé , nous dit-il , tout mon temps » à chercher l'homme de la marine , sans avoir » jamais rien pu rencontrer. Il y a dans ce mé- » tier une spécialité, une technicité, qui arrêtaient » toutes mes conceptions. Proposais-je une idée » nouvelle , aussitôt j'avais Ganlheaume sur les » épaules , et la section de marine. — Sire , cela » ne se peut pas. — Et pourquoi ? — Sire, tes vents »ne le permettent pas, et puis les calmes, les » courants ; et j'étais arrêté tout court. Comment » continuer la discussion avec ceux dont on ne » parle pas le langage ? Combien de fois , au coii- »seil d'état, leur ai-je reproché d'abuser de cette » circonstance! A les entendre, il eût fallu naître » dans la marine pour y connaître quelque chose. 0 Et je leur ai dit souvent qu'ils abusaient encore; * que je n'eusse demandé que de faire la traversée » de CInde avec eux y et qu'au retour je me se- » rais fait fort d'être aussi familier avec leur mé" ^iier qu'avec mes champs de bataille. Ils n'en n» croyaient rien , et revenaient toujours à ce qu'on »ne pouvait être bon marin si on ne s'y pre- »nait dès le berceau. »
Il faut avouer que les Gantheaume , que tous nos marins avaient grand tort de croire qu'une
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simple traversée n'eut pu faire de Bonaparte un ' marin consommé , aussi familier dans leur métier que dans ses champs de bataille ; ne leur avait-il donc pas déjà prouvé que personne ne savait mieux que lui marcher à pleines voiles contre pjçnt et marée ?
GRAiri>£ SOTTISE DU DIRECTOIRE, RÉPARÉE PAR