‹ Mémoires (volume 4)Chapitre 19 sur 57 · RÉSULTATS DU 18 BRUMAIRE · texte numérisé non relu

RÉSULTATS DU 18 BRUMAIRE

Quand Bonaparte, ne réfléchissant pas que Bottot n'était que le^lSecrétaire du directeur Barras, se permit de l'interpeller, comme si les destins de la république lui avaient été confiés, lui dit, en présence des militaires qui remplissaient la cour des Tuileries, Qu^avez-vous fait de cette belle France que Je vous ai laissée si brillante? Qu'avez- vous fait des cent mille Français que Je connaissais tous pour mes compagnons de gloire? le directoire pouvait répondre et certes eût répondu à cette insolente interpellation : Qu'est devenue cette belle France ? ce qu'il est important qu'elle reste aujourd'hui pour sa gloire , et pour la tranquillité , pour le bonheur même des peuples qu'elle a vaincus. Malgré que votre aventureuse expédition eût affaibli ses armées de quarante mille combattants, Télite de nos braves, malgré qu'elle eût dégarni ses places pour vous former une artillerie formidable, les frontières de cette belle France s'étendent toujours des bords du Danube à ceux du Rhin ; du haut

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des Pyrénées, elle n'aperçoit que des amis, la nation la plus généreuse, la plus brave, la plus digne d'unir librement ses armes aux nôtres ; et, ce qu'un Français ne doit jamais oublier, le prince qui la gouverne, l'allié le plus fidèle, a réparé l'échec que, dans la rade d'Aboukir, votre expédition chevaleresque avait fait éprouver à notre marine , l'a renforcée de toutes ses forces maritimes , qu'il a mises à notre disposition.

Des cent mille Français , les auteurs autant que les compagnons de votre gloire, les uns ont subi le sort des braves , sont morts glorieusement en défendant la liberté de leur pays; les autres, réunis à leurs frères d'armes , et commandés par des généraux fidèles qui ne vous le cèdent pas en gloire, font mordre la poussière à tous les ennemis que les puissances étrangères osent armer contre nous.

Mais vous, répondez à votre tour, pourrionsnous dire à Bonaparte aujourd'hui , s'il vivait encore; qu'est devenue cette brillante armée avec laquelle vpus vous flattiez de subjuguer plutôt que d'affranchir l'Orient; que vous avez abandonnée, et dont vous avez fini par laisser le commandement à un courtisan renégat ' ?

» Le général Menou, avec un esprit très cultivé et le courage d'un Français, n'était pas tout-à-iait sans talent mili-

Que vous â servi de vous être annoncé vousmême comme le sectateur d'un culte dont vous ne professiez que le fatalisme; de vous être déclaré l'ennemi de tous les ennemis du grand prophète; d'avoir voulu associer à cette fourberie , indigne d'un grand homme , des Français accoutumés à vaincre et non à tromper , k conimander la victoire par leur courage, et non à la surprendre par des proclamations hypocrites ?

Sans les précieux ouvrages des Dénon , de tous les savants qui ont honoré votre expédition , quel fruit aurait retiré la France de tout le sang des braves immolés aux pieds de ces fameuses pyramides ? Qu'a-t-elle obtenu du prix de celui dont vous avez inondé toute l'Europe ?

Tout en nous promettant la paix , vous n'avez cessé de faire la guerre , de la faire à ceux même qui n'avaient des armes que pour en faire avec les nôtres un seul et même faisceau. En semant la défiance et la division dans des coeurs que les plus nobles intérêts devaient unir , en armant un père contre son fils , un fils contre son père , pour s'emparer de tous les deux , leur enlever *

taire ; mais en prenant le turban , pour justifier sans doute auprès des musulmans les proclamations de Bonaparte 9 Abdalla-Menou avait perdu l'estime et la confiance d'une armée ennemie de toutes les jonglc^ries religieuses.

leur couronne et en disposer comme de votre patrimoine, vous êtes parvenu à armer contre nous nos meilleurs amis , un peuple dont la vaillance était associée à celle de nos braves et qui ne se laisse pas impunément humilier.

Eh ! quel était le but de cette honteuse et criminelle expédition? de peupler votre famille de rois. N'était-ce donc pas assez pour son illustration qu'un Bonaparte eût réuni sur sa tête plusieurs couronnes ? Fallait-il donc mettre en feu toute l'Europe pour élever aussi vos frères sur le trône , pour ceindre leur humble front du bandeau royal , que le plus sage d'entre eux n'accepta qu'à regret.

Qui vous donnait le droit de disposer des peuples que les armes françaises avaient soumis ? d'ériger des royaumes, de distribuer des couronnes ? Vos conquêtes étaient celles de la France, il n'appartenait qu'à elle de disposer du sort des peuples qu'elle avait conquis.

Mais, après avoir formé des simulacres de monarchie pour placer vos préfets couronnés , il fallait du moins donner quelque repos aux armées dont le courage vous a illustré. Qu'aviezvous besoin d'aller braver les glaces du nord, d'aller à la poursuite des barbares que nos armes triomphantes avaient relégués dans leurs affreux

climats ; de sacrifier à vos extravagants projets la plus belle armée que la France ait jamais mise sur pied ? Rappelez - vous les nombreux bataillons auxquels vous ne promettiez rien moins que la conquête des Indes , en marchant contre l'autocrate de toutes les Russies , et comptez les honimes qui sont revenus de Moscou.

En affaiblissant la France , vous avez rendu à la puissance la plus redoutable pour l'Europe toutes ses forces , et réveillé toute son ambition. Vous avez posé vous-même les bases de cette formidable coalition dont le système, à peine connu, influe si puissamment sur la destinée des peuples, et qui , en vous précipitant du trône , a écrasé la France du poids de vos victoires, l'a frappée d'une contribution de deux milliards, que se sont partagés ceux-là mêmes que nous avions vaincus.

Voilà ce qu'a produit votre 18 brumaire. Que vos séides , avant d'en célébrer l'anniversaire , viennent en contempler les résultats ' : le ravage

'Lorsque j'ai fait cet appel, je ne savais pas qu'un de ces messieurs m'avait déjà prévenu. Je n'avais pas lu les extraits du Journal de Paris des 19 brumaire an 9 et an 10, que l'auteur vient de faire réimprimer.

Pour toute réponse je pourrais me borner à Je féliciter sur son héroïque courage, si son pamphlet ne contenait que l'apologie des journées auxquelles il a si heureusement concouru, mais les détails dont elle est accompagnée comman-

de l'Europe ; la perte pour nous d'un pays aussi riche en hommes qu'en domaines, qui se glorifiait de faire partie de la France , et qui regrette peut-être aujourd'hui de n'être plus français; l'envahissement de la France entière par rétranger ; le dépouillement de son musée ;.la perte de ses colonies; la perte de ses limites pàturelles, dans lesquelles la valeur français^ l'avait fait rentrer; la perte enfin de sa liberté, et de deux millions de braves qu'on ne devait armer que pour la défendre.

La révolution du 1 8 brumaire a-t-elle eu des résultats plus heureux pour Napoléon lui-même?

COUP d'cEIL GENERAL SUR LE GABAGXÈRS EX LA CONDUITE POLITIQUE DE BONAPARTE, SUB LA CATASTROPHE QUI A TERMINA SON GOU VERITE- MENT.

Élevé dans la révolution et par la révolution , Bonaparte n'a pas su la juger. Lorsqu'il a voulu s'en rendre maître en rétablissant le despotisme,

dent quelques obserrations. Tout ce qui sort de la plume de M. Kœderer est d'un trop grand poids pour laiascur sans réponse un écrit dont la réimpression ( son nom eo tête) prouve le haut prix qu'il y attache lui-même. Vc(f. Pièces justificatives.

il n'a pas réfléchi que le temps où Ton pouvait professer le pouvoir absolu était passé sans retour. Il a cru que la révolution datait de 89 , tandis que c'est au jour où l'imprimerie a été découverte qu'il faut en assigner l'origine ; les flots de lumières qui en sont sortis sont devenus des torrents qu'aucune digue ne peut plus arrêter , qui ne peuvent recevoir d'autres bornes que le monde.

Voilà ce qu'aurait dû se dire Bonaparte lorsqu'à une époque où toutes les idées étaient tournées vers la liberté , où tous les peuples soupiraient après elle , il a apparu au milieu d'eux comme un de ces grands et terribles météores qui , en frappant tout à la fois d'admiration et d'épouvante , ne servent qu'à faire mieux apprécier le génie prévoyant du sage Franklin.

Mais quel est donc cet être extraordinaire que tous les partis ont flatté ou calomnié, et que personne n'a encore défini ?

Bonaparte n'a été rien de tout ce qu'il a voulu paraître , et l'histoire elle-même peut-être aura de la peine à deviner ce qu'il était véritablement. Les fastes de sa vie offriront un amalgame hétérogène de faits si contradictoires , qu'on sera tenté de se demander s'ils appartiennent au même individu.

Sous des dehors simples en apparence , qui en imposaient à la multitude , il cachait une excessive vanité, un amour-propre sans bornes. Si, dans une cour la plus fastueuse qui fut jamais, il dédaignait habituellement toute parure, c'était pour fixer sur lui tous les regards. Le sage qui disait à Diogène, Que d* orgueil j* entrevois à travers ces haillons ^ eût dit avec autant de justesse à Napoléon : Que d' amour-propre J'apercois sous ce petit chapeau j, à travers cette simple redingote! En effet, Bonaparte, en affectant un maintien plus que modeste, lorsqu'il exigeait qu'on ne parût devant lui que couvert d'or , de broderies , de cordons , de pierreries de toute espèce, semblait dire : Je suis le seul ici qui n'aie pas besoin d'ornement , qui sois tout par moi-même; le reste ne, tient toute sa valeur que de l'éclat que je fais rejaillir sur tout ce qui m'entoure.

La gloire , ou plutôt le faux éclat qu'on prend trop souvent pour elle , que l'on croyait sa passion dominante, était elle-même dominée par son insatiable désir de parvenir. La renommée, à laquelle aspiraient nos plus grands capitaines, était pour lui son point de départ et non le terme auquel il se proposait d'arriver. La base de son , caractère était une audace réfléchie, dont une

ambition sans bornes était le but. Aucune entreprise, quelque grande qu'elle fut, ne l'effrayait. La difficulté du succès , loin de présenter à son esprit la perspective de l'incertitude , était pour ses projets un encouragement de plus. Calculant de loin la résistance qu'on pouvait lui opposer, il préparait tranquillement, et d'avance,

tous les moyens dont il avait besoin pour en triompher , et sa dissimulation profonde le servait merveilleusement pour dérober à tous les regards les secrets ressorts que faisait jouer sa politique.

Peu délicat sur le choix , il ne rejetait aucune ressource, et tous les hommes propres à les faire valoir, quels qu'ils fussent, étaient sûrs d'être employés par lui. N'ayant une confiance entière en personne , la portion de celle qu'il accordait à ceux qui l'approchaient était calculée et sur le degré de dévouement qu'il leur connaissait , et sur la nécessité des services qu'il en attendait. M' de Staël a dit que Bonaparte méprisait tous les hommes : c'est qu'entouré de vils flatteurs , Bonaparte ressemblait aux myopes , dont la vue ne s'étend pas au-delà du cercle qui les environne.

Sa marche ostensible était presque toujours le contraire de celle qu'en secret il voulait suivie. II. 1 7

Jamais il n'a^ autant parlé de son attachement à la liberté , à la république , qu'au moment où il voulait enchaîner l'une et renverser l'autre.

Cette dissimulation, portée à l'excès, cachait le coté faible de Bonaparte , plus facile à déconcerter qu'on ne. l'imaginait ; capable de résister à tout^ excepté à un grand échec , que la confiance qu'il savait inspirer ne permettait pas de soupçonner possible. ^

C'est ainsi que Bonaparte, en employant plus d'adresse encore que de force, a pu rompre toutes les barrières qui se sont rencontrées sur le chemin qui l'a conduit au faîte du pouvoir ; qu'il a triomphé de. tous les obstacles qui se trouvaient entre l'immense distance de sa modeste demeure en Corse , et le trône impérial français.

Les principes qui ont dirigé sa carrière politique sont les mêmes qui, dans sa carrière militaire, l'ont placé au rang des plus illustres capitaines de notre siècle , et auquel il n'a manqué, pqqr être le plus grand de tous ceux qui ont paru 9 que la foroe de soutenir unis mauvaise fortune , et surtout de savoir la réparer ; que de montrer autant de courage et de sang-froid dans un revers qu'il déployait de vaillance pour l'éviter. Mais Bonaparte , qui , si je puis m'expri-

mer ainsi ,à toujours fait son t^a-z^^ùt^Bonaparte^ si habile à totit disposer pour la victoire, :^i ardent à en profiter, savait combattre et vaincre seulement : sa retraite était un abandon ,s-il.ét^t vaincu ; accablé par une défaite que sa présoiiDption l'empêchait de prévoir , il perdait la tête s^îl perdait la victoire. ' -

Qu'un Moreau , au lieu de se faire tuer eh combattant dans les rangs des ennemis de son pays , «e fût trouvé à la tête de nos armées à Waterloo, s'il n'avait pas su vaincre, ce n'eût été qu'une bataille perdue ; une retraite savante eût arrêté l'ennemi , et la France n'eût pas été une seconde fois envahie. Moreau eût réuni sous leurs drapeaux les bcaves qui n'ont jamais fui et que Napoléon abandonna sans retour pour venir rejoindre les flatteurs qui Font perdu, et se pror mener comme une ombre aux Champs^Élyséeçi Malgré cette bataille si désastreuse pour nouç: , s'il faut lui reporter Fhonneur de tant d'^utreç qui ont couvert de gloire la nation française, n'oublions donc jamais ce qu'il doit lui-même aux braves dont les talents et le courage l'ont si bien servi. Qu'eût-il fait avec tes troupes dePépà? Osons dire que s'il fut un guerrier si fameux., c'est qu'il eiit le bonheur de command^^c des Français; dçs armées que la liberté avait créées,

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acccw^lumées à vaincre avant qu'il en fût le chef, et qui ont remporté les victoires les plus signalées'sans lui. L'histoire alors applaudira à la vérité de ce récit.

. Sans trop vanter le gouvernement dont il est fâcheux que la France se soit laissé si long-temps éblouir, qu'on parle de l'accueil que reçurent de Bonaparte Ids savants qui ne dédaignèrent pas de respirer l'air contagieux de sa cour; qu'on ajoute que, tandis qu'il affectait d'introduire dans ses antichambres les noms les plus distmgués de l'ancien régime , il se plaisait à entourer sa personne de tout ce que le nouveau lui offrait de plus' célèbre ; qu'on dise qu'à la tête d'une natkm susceptible de tous les genres de gloire il ait ^eHkti que sou règne ne pouvait mériter un regard dé la postérité qu'en les faisant ressortir dans tout leur éclat, qu'en soutenant l'impulsion donnée aux sciences, à la philosophie et aux arts par la révolution : j'entendrai ce récit avec l'orgiieil d'un Français.

Je contemple de même œil que toute l'Èiiropc cette foule de monuments que Bonaparte a jetés sur le passage rapide de sa domination. Ces utiles et notnbreux canaux, ces fontaines faisant perdre à Tancienne Lutèce son nom , jaillissant partout des eaux limpides et la salubrité; ces ponts hardis.

DE GOHIER. ^6r

rappelant les actions mémorables de nos braves^ et qu'a menacés le vandalisme de l'étranger; cette colonne superbe , érigée à la valéiir :frànr. çaise , et formée des débris de la victoidef;- le Louvre , ce cheM^'œuvre d'architecture française^ et qui le dispute aux plus i beaux monumeati de l'antiquité , sorti enfin de ces décombres où depuis des siècles l'insouciance de nos rois le tenaî(l enseveli; les Alpes elles-mêmes s'abaissant à-sa voix, pour ouvrir un passage au voyageur éton^ né : et lorsque le génie des arts , qu'il eût pu eii-» core plus efficacement protéger dispute au coiirage des guerriers, dont il abusa, l'honneuî} d'avoir immortalisé son nom , si l'on demande combien il a fallu de siècles , de dynasties , de rois,, pour accomplir de si grands travaux , je répondrai avec un des plus dévoués admirateurs de Bonaparte, Dix ans et un seul homme; mais je m'empresserai d'ajouter que, pour nous ravir la liberté, pouI^ détruire les institutions conquises sur l'ignorance , la superstition et la barbarie féodale , ouvrage d'une lutte pénible et de vingt aiis de travaux, il n'a fallu qu'un jour, le 18 bruH maire , et ce même Bonaparte!! !

Est-il vrai du moins qu'en usurpant le pouvoir ce despote ait détruit l'anarchie? Bons Français, qu'il a si cruellement trompés, n'é,ooutez

pa& \e& échos de ses complices , ou plutôt «es complices eux-mêmes , qui Voudraient encore aujourd'hui pallier son usurpation.

> Qu'on ait tenu ce langage à l'époque du l8 hmimaire , cela se conçoit. Pour oser attenter aux droits sacrés du peuple^ il faut des prétextes imposants, et la tyrannie en a*t-elle jamais manqiié? N'osaient-ils pas dire aussi , les auteurs de cette trop fomeuse journée , qu'ils Venaient au secours de la république, qu'ils ne renversaient le gouvernement d'alors que pour la rétablir sur des bases inébranlables! Mais aujourd'hui que l'imposture est dévoilée, que ces serments menteurs: sont appréciés , que le but de toutes ces 'insolentes déclamations est connu, comment ose-ton bien les répéter encore? Lorsqu'il est prouvé qu'on n'a crié à l'anarchie que pour établir, sur les ruines de la république, le despotisme le plus efifroyable , comment peut-on soutenir qu'en renversant le directoire le despote n'a fait la guerre qu'à l'anarchie ?

Que des Français ne croient pas que la république convienne à un état aussi vaste, aussi po puleux que la France, d'illustres écrivains l'avaient publié avant l'essai qui a imprimé ime sorte d'autorité à leur paradoxe.

Que les auteurs du 1 8 brumaire , en faisant

un retour sur eux^mémea, soient întimen^snt convaincus que nous sommes trop eorrompu^ pour vivre sous un gouverneipentqui doit avoir la vertu pour base ; il est permis à tout le monde de se rendre justice, et l'honneur françaisH est étranger à leur conviction.

Qu'ei^n de grands pubticistes vraiment attacbés à leur patrie soient persuadés aujouifd'bui que la puissance executive avait besoin d'ime plus grande force pour comprimer ses ennemis de l'intérieur, lors même qu'elle avait tous tes moyens nécessaires pour résister à toutes les puissances étrangères ;* que rorganisation du directoire contenait d'ailleurs des principes de destruction, qui tôt ou tard .devaient le fiaire suc^ comber; ce n'est pas à nous qu'il convient en ce moment de discuter cette opinion.

Mais les hommes de bonne foi qui ont cette conviction n'en concluront pas que ce régime constitutionnel n'était qu'anarchie. Ils ne pour^ront se dispenser de convenir que, si le gouver* nement établi par la constitution de l'an 5 avait besoin d'être plus fortement organisé, la constitution indiquait les moyens de sortir de bet état de faiblesse, qui avait cependant encore assez de force pour empêcher la France de tomber dans l'anarchie.

Qu'est-ce en effet que l'anarchie? l'absence de tout gouvernementyOU, ce qui est la même chose, un gouvernement sans frein comme sans règle certaine.

Qui peut soutenir qu'une république basée sur une constitution solennellement adoptée par la nation entière, présentant à chaque citoyen le tableau de ses droits comme la règle de ses devoirs; où ne se trouvait aucune confusion de pouvoirs; où ses législateurs, ses juges, les membres des corps administratif étaient librement élus par le peuple ;^ où la puissance executive était la première soumise à la loi qu'elle faisait exécuter; où le droit de manifester sa pensée était respecté; où la sûreté individuelle était garantie par l'établissement de jurés affranchis de toute influence ; où la liberté enfin n'avait d'autres limites que celles de la loi, qu'aucun membre du corps social n'avait le privilège de pouvoir impunément transgresser; qu'un état, dis-je, ainsi constitué n'offrait qu'un code désordonné d'anarchie'?

Dira-t-on que toutes les sages dispositions de cette charte constitutionnelle n'ont pas été scrupuleusement observées dans tous les temps , sous

» Yoyei ceUe constitution , Pièces justificatives.

le gouvernement directorial? Eh! malheureusement , quel gouvernement n'a pas «u ses aberrations? Connaissez-vous des constitutions parfaites, et qui jamais n'aient reçu aucune atteinte? Sans doute, au 18 fructidor, la constitution fut violée, mais le coup d'état provoqué par les adresses incendiaires de Bonaparte , et exécuté par l'un de ses lieutenants au 1 8 fructidor an 5 , l'autorisait-il donc à la détruire au 1 $ brumaire an 8, à l'époque où le gouvernement, rentré dans la ligne constitutionnelle, avait pris la ferme résolution de s'y maintenir?

Le législateur qui fit le sacrifice de ses plus chères affections, qui se bannit de sa patrie pour consolider la constitution qu'elle avait reçue de lui , et cet autre qui , pour enchaîner la témérité des novateurs, ne permit de proposer des changements à la sienne qu'en paraissant la corde au cou devant l'assemblée du peuple, savaient que le bonheur des nations et le salut de ceux qui les gouvernent dépendent de la stabilité d'une constitution même qui ne serait pas sans défaut.

Croyez-vous que celle du peuple anglais , si attaché à la sienne, ne renferme aucune imperfection? Croyez-vous qu'aucunes de ses dispositions n'aient jamais été enfreintes par son gou-

vernement? N'entendez-vous pas les cris qui de toutes parts en appellent la réforme ? Pensezr-vous que les nombreuses assemblées qui agitent à tout moment l'Angleterre ne doivent pas autant inquiéter que celles des terribles jacobins, qu'a pu arrêter une simple sentinelle , placée par le président de la commission des^ancienâ à la porte de la salle où se tenaient leurs séances ?

Allez donc , messieurs du 1 8 brumaire , dire aux Anglais , qui seraient aussi faciles que vous à s'efÉcayer et qui désirent une réforme , qu'ils n'ont d'autre parti à prendre qjae d'employer la force militaire pour forcer leurs concitoyens à devenir libres; de s'adresser au guerrier dont ils ont si magnifiquement récompensé les exploits , qui , ailleurs qu'à Londres , ne seraient pas si généreusement appréciés ; allez leur proposer de remettre leurs destinées entre les mains de Wellington.

Qu'on ne vienne plus nous dire que c'était pour détruire l'anarchie, quand c'est au contraire pour enlever à la France le palladium de sa liberté que Bonaparte a commis l'attentat le plus odieux.

En effet , par quel acte aurait-il détruit l'anarchie? est-ce en substituant la force des baïonnettes à celle de la loi? est-ce en renversant les institutions que les prétendus anarchistes eux-mêmes

ont respectées ? est-ce en donnant à une poignée de factieux des pouvoirs que la nation seule pouvait déléguer? en leur attribuant la faculté de créer un consulat éphémère, qui devait lui servir de marche-pied pour s'asseoir sur le trône impérial ? est-ce en remplaçant les élus du peuple par ses plus serviles créatures * ? en mettant à Iii place d'un corps législatif, discutant et délibérant solennellement les lois ;^ une collection de'muets, dont le vote silencieux n'était que l'expression de la servitude, que le cachet apposé sur les décrets du maître?

Disons avec plus de justice que la plus effroyable de toutes les anarchies a été au contraire le principe et le résultat de son aui^aciéuse entre-

prise.

En effet , il y a anarchie lorsqu'il n'y a aucune stabilité dans l'ordre constitutionnel ; . et Bonaparte n'a pas tenu plus aux constitutions qu'il a établies qu'à celles qu'il a renversées.

' Je n'ai garde de supposer qu'il n'y eût que des gens de cette espèce dans tous les corps organisés après le 18 brumaire ; Bonaparte et ses suppôts étaient trop politiques pour ne pas y placer des homniesdont les noms pouvaient rassurer les amis de la liberté, mais on avait eu grand soin de diriger les choix de manière qu'ils n'y fussent pas en ma-jorité.

U y a anarchie toutes les fois qu'il existe un homme assez puissant pour mettre sa volonté à la place de la loi ; et quelle loi Bonaparte a-t-il respectée? Tout ce qu'il y a de plus sacré, la décision solennelle d'un jury, le droit des gens même qui impose à toutes les puissances, n'ont pu arrêter ses poursuites ni désarmer sa vengeance.

Il y a anarchie lorsque le chef d'un gouvernement peut employer à détruire les autorités établies pour conserver; et qui peut oublier que le sénat conservateur n'a été entre ses mains qu'un instrument de destruction, dont il disposait à son gré? Le tribunat montre-t-il quelque énergie , Bonaparte le fait d'abord énerver par une épuration sénatoriale ; et, après avoir corrompu le reste de ses membres et s'en être servi pour se faire proclamer empereur des Français > le fait supprimer tout-à-fait par l'autorité qui devait présider à sa conservation.

Il y a anarchie lorsque la liberté individuelle peut être impunément violée, lorsqu'on peut déporter ou faire déporter sans jugement ceux i|u'aucun juge ne pourrait condamner à être déjxn'lés ; et la déportation de cent cinquante malheureux citoyens auxquels on supposait ime -îlîervescence facile à contenir a été un des pre-

miers actes qui ont signalé le gouvernement de Bonaparte.

Ce qu'il y a de plus affreux , c'est que l'anarchie consulaire et impériale, en façonnant les Français à la servitude, a remplacé toutes les institutions libérales qui les avaient régis jusqu'alors , par un ramas indigeste de constitutions émanées d'un pouvoir usurpé, d'ordonnances consulaires, de décrets impériaux, de sénatusconsultes , d'avis du conseil d'état , de décisions ministérielles : arsenal du despotisme, où le pouvoir absolu trouverait toutes les armes dont il aurait besoin; et le malheureux qui serait poursuivi , pas une autorité pour le défendre.

Cette législation déplorable a survécu même à la puissance de son auteur. Le règne de Bonaparte est fini , et une partie des dispositions odieuses dont il a souillé notre code criminel * subsistent toujours. Tous les efforts, tous les travaux du gouvernement constitutionnel n'ont pu encore entièrement nous en délivrer.

Et ce n'est pas Bonaparte seul que nous devons accuser de nos malheurs, mais tous les courtisans corrompus qui n'ont pas cessé de flatter, d'irriter ses passions. Sans les Tigellin , Nérott lui-même n'eût peu t-étre jamais cessé de se montrer le digne élève de Sénèque.

2^0 IMÉMOIBES

Si tous ceux dont Bonaparte s'entoura après le i8 bnimaire n avaient cessé de lui rappeler aiec quel dédain il affectait à cette époque de parier des rôles de César et de Cromweil ; s'ils avaient assez aimé la liberté de leur pays, assez respecté une réputation colossale de gloire , pour dire énei^iquement à Bonaparte , Non, vous ne serez ni un César ni un Cromweil; les destins vous ont proclamé le Washington de la France : malgré son caractère indomptable et dont le malheur même n'a pu triompher % peut-être aurait-il balancé à se démentir aussi scandaleusement, peut-être eùt-il senti enfin que le front d un Bonaparte devait être satisfait d'une couronne. Et si , abandonnant ses projets extravag^its de conquête , il eût songé sérieusement à se faire pardonner son usurpation; si, abdiquant s^iUctature, il eût fondé un gouvernement consliUitionnel auquel les républicains eux-mêmes eussent été les premiers à s'attacher, jamais il nVût été réduit à se livrer à la discrétion d'un ennenii que lui seul n'a pas assez connu.

Bonaparte ne se serait pas vu séparé de toute

* 11 revint de l'île d'Elbe aussi despote que jamais; il ne fut pas plus fidèle aux engagements que ses proclamations semblaient devoir garantir qu'à ses serments au i8 bniluairf.

la.terre, traité par toutes les puissances comme le fléau du genre humain ; jeté sur les rochers d'une île au milieu des mers ; dépouillé de toute sa splendeur , et n'ayant pour consolateurs que quelques Français fidèles à l'amitié dans le malheur , et le souvenir d'une gloire qui ne passera à la postérité que parcequ'elle est le patrimoine des braves qu'il a eu l'honneur de commander; que parcequ'elle deviendra un monument national , sous l'immortel burin de l'histoire;

Puisse l'épouvantable catastrophe qui I'ê^ précipité du trône effrayer tous ceux que tourmente la soif de régner , l'insatiable désir de boire dans la coupe empoisonnée du pouvoir absolu! Puisse- ' treUe garantir toutes les nations libres des entreppises des ambitieux, et apprendre à ceux qui les gouvernent que le plus sûr moyen de consolider leur puissance est de fermer l'oreille à tous ceux qui les flattent^ de n'écouter que les fidèles organes de la loi , de ne vouloir régner que par elle , et sur un peuple qu'elle seule domine !

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