W*^ !•) DOMAINE DB CROSNE
Toute la France a entendu parler du domaine de Crosne et de son écpivalent. En voici le titre, tel que Sieyes est parvenu à se le procurer , et qui a si heureusement terminé la carrière de son consulat éphémère.
Message des consuls provisoires, Bonaparte et Roger- Dncos, à la commission des cinq-cents.
' « Les consuls de la république française s'unissent » au vœu unanimement manifesté par les deux com" » missions législatives, en vous proposant de décerner » au citoyen Sieyes un témoignage éclatant de la re- » connaissance nationale.
» Le citoyen qui , après avoir éclairé les peuples par ^ ses écrits, et honoré la révolution par ses vertus désiti" y» téressées, refusa d'abord la première magistrature ,' et » ne l'accepta ensuite que par le sentiment des dangers » dont elle était entourée , est assurément digne de la » distinction que vous lui déférerez, et sur laquelle un » repis ne lui sera pas permis lorsque les organes de » la loi auront parlé.
V Les consuls de la république, afin d'adhérer àvotre y» désir , et en conformité de la loi du 1 9 brumaire , » vous font la proposition nécessaire et formelle de » décerner au citoyen Sieyiîs , à titre de récom^pense » nationale , la propriété de l'un des domaines qui » sont à la disposition de l'état. »
Signé s \^^ consuls de la république ,
BOHAPÂBTE et ROGEB-DCCOS.
39 frimaire.
Pour copie conforme 9 Sif^néj H.-B. Maebt, secrëtaire-généraL
Le 3o frimaire , renvoi du message à la section des finances.
Arnould de la Seine fait le même jour , au nom de la section des finances , le rapport suivant :
« Les consuls Bonaparte et Roger-Ducos , par leur «message du 39 frimaire, prennent l'initiative en » exprimant les sentiments de reconnaissance dont » nous sommes toujours animés , comme la nation M française s pour le citoyen Sieyes ; ils vous font la » proposition formelle de lui décerner, à titre de ré- » compense nationale , la propriété de lun des do- » iftaines qui sont à la disposition dç Fétat.
» Citoyens représentants , sans doute il suffit à la » gloire du citoyen Sieyes d avoir éclairé les peuples » par ses écrits , d'avoir konaré la révolution par ses y» vertus désintéressées , et de s'être soumis au joug de » la première ^magistrature , alors seulement que de » grands dangers la rendaient digne de sa grande solli- » citude , pour sauver de Coubli ou de C outrage le » nom français.
» Sans doute il suffit au bonheur du citoyen Sieyes y> d'être parvenu , par l'activité de son âme , à recoMti- » tuer l'édifice social» de rester enyironné de l'estime » des peuples ses .contemporains , et d'avoir encore la » félicité des générations successives pour fobjet dé » ses méditations habituelles.
» Mais, citoyens représentants , s'il ne manque rien à » la destinée morale de Sieyes , ne nous reste-t-il pas à » signaler, par ime m^trque éclatante, notre reconnais-
» sance pour Us travaux de cet excellent citoyen ? La 9 graiiiude de la naiion n'est-elle pas aussi une m- » sUiuiUni conservairice du mécanisme social?...
• Lorsqu'à travers des siècles d'ignorance et de des* » potisme on voit s'élancer à de grandes distances une » découverte utiUs une conception heureuse, un homme » extraordinaire, un consolateur de C espèce humaine , » n*est-il pas du devoir de ceux qui se trouvent alors » investis de l'autorité publique ,' en qui réside l'espé- » rance de la nation, de fixer par im signe national , » et, pour ainsi dire , parlant à tous les sens , la mé* » moire du phénomène qui doit améliorer la coiidi- » tion des hommes.
» C'est donc , citoyens représentants , comme un ap- «pendice inséparable de l'institution politique, que » vous ferez loi au citoyen Sieyes d'accepter un té^ » moignage spécial de la reconnaissance nationale , » dont le gouvememJBÎÎt actuel doit se montrer l'in- » terprète.
» D'après ces considérations , votre section des fi- » nances vous propose le projet de résolution sui- « vant :
» La commission, considérant quil est instant pour » la stabilité de toutfi constitution politique de donner » des témoignages éclatants de gratitude aux citoyens » qui ont rendu de grands services à la patrie, prend » la résolution suivante :
» Le domaine national de Crosne , département de m Seine^et^Oise , ou tout authe équivalent, est. dé-
» cerné en Umie propriétés pleine et entière , au citoyen
)»SlETBS, A TITRE DE RECONNAISSANCE NATIONALE. »
Le projet est adopté.
Le premier nivôse , la commission des anciens reçoit et approuve de suite la résolution.
OBSERVATION
Aux moti£$ exprimés dans la proposition des deux consuls provisoires, Bonaparte et Roger-Ducos, et dans le projet de là résolution* adoptée par les deux commissions que lacté du 1 9 brumaire avait mis à la place du corps législatif, qui ne dirait que Siejres était un autre Solon I mais Solon , loin de trahir la confiance des Athéniens, loin de livrer la république, loin de s^enrichir en lui donnant des lois , se sacrifia tout entier à la stabilité ^e celles qui devaient faire la gloire et le bonheur de son psys. Un dévouement sublime, Teffort le plus magnanime, un exil volontaire , fut le domaine de Crosne qu'il se réserva*.
* Au reste, Bonaparte reconnaît lui-même rincapacité de Sîeyes dans le maniement des affaires publiques. Il convient non seulement qu'il n'était pas du tout propre à gouverner, mais qu'il avait porté, dans le gouvernement consulaire le trouble et l'inquiétude qui l'agitaient au directoire. « Sans être peureux, dit -il , Sieyes avait peur de »tout. Ses espions de police troublaient son repos. Au Luxembourg^ n durant le consulat provisoire, il réveillait souvent Napoléon son colli- »gue, et le harcelait avec les trames nouvelles qu'il apprenait à chaque ■ instant de sa police particulière /... Mais a-t-on gagné notre garde? »lui disait celui-cu,. Non.,, Eh bien , allez dormir, » Mémorial, tom. IV, page 409.
Dans ses entretiens sur le rocher de Sainte-Hélène, on a vu ce que Bonaparte pensait du désintéressement de Sieyes. Peut-on croire qu'il ait pu dire sérieusement : Sieyes a honoré la révolution par ses v^ftus désintéressées; il faut le contraindre par une loi à accepter le prix de sa trahison ? A-t-on pu lui faire un mérite d*avoir refusé la première magistrature , et de lavoir acceptée alors seulement que de grands dan,gers la rendaient digne de sa grande sollicitude , lorsque ce magistrat infidèle s'est prévalu des circonstances pénibles oh elle se trouvait pour la trahir, n'est entré dans le gouvernement directorial que pour le livrer au premier ambitieux qui a voulu s'entendre avec lui?
Quand Bonaparte s'en serait moins clairement expliqué avec Roger-Ducos , qui pourrait se méprendre sur les motifs qui l'ont déterminé à faire cette proposition aux commissions législatives ? Qui pourrait ne pas reconnaître le vœu unique de celui en faveur duquel elle a été faite et le fruit de ses démarches?
Le discours d'Amould de la Seine , chargé du rapport sur cette proposition , n'est lui-même qu'un piquant et ingénieux persiflage; un -esprit aussi juste que le sien aurait-il pu dire de bonne foi que la grati'tude de la nation envers Sieyes , qui venait de conspirer contre le gouvernement dont il devait être le soutien , était essentielle à la stabilité de toute insti^ tution politique, était une institution conservatrice du mécanisme social?,.. Que lui faire une loi d^ae-
cepter le domaine de Crosne, c'était fixer par un signe ntuional, et pour ainsi dire parlant à tous les sens, la mémoire du phénomène qui devait améliorer la eon^ difion des hom^mes ! 1 1
Une autre récompense nationale, tout aussi méritée , fut décernée à Thomas Thomé et à Jean-Baptiste Poiret , pour leur persuader qu'ils avaient , le 1 9 brumaire, couvert de leurs corps et de leurs armes Bonaparte 9 et C avaient préservé du poignard des assassins» Mais la pension de six cents francs qui leur fut accordée n a pas subsisté au-delà du règne de celui' qui était intéressé à accréditer cette jonglerie. Sieyes , plus heureux , a mieux su conserver ses équivalents de Crosne. 1