‹ Mémoires (volume 4)Chapitre 32 sur 57 · DE BONAPARTE · texte numérisé non relu

DE BONAPARTE

PAR RQEDEREB ,

Président de la section de Vintérieur au conseil d'état.

( Extrait du Journal de Paris, du 19 brumaire an 9 et lo. )

Prix, 1 franc.

J'apprends à l'instant que Roederer n'a aucune part à la réimpression de cette diatribe; comme elle ne pourrait servir qu'à rappeler une époque où il fallait

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riyaliseT d'injures et de mensonges, cent fois réfiités ; qu'il est bien prouvé aujourd'hui qu'il n'y^vait ni brigonds réunis , ni ^scélérats en puissance au 1 8 brumaire , mais bien (T honnêtes gens disposés à exercer le brigandage de la chose publique, et qui l'ont effectivement exercé, je me bornerai à plaindre les écrivains de ce temps , qui , victimes aujourd'hui des spéculations avides auxquelles ils' sont étrangers, ont le désagrément de voir reparaître des productions échappées dans le désordre d'une désorganisation politique, et qu'ils s'estimeraient heureux de pouvoir désavouer.

(jN*^4 ^t 5. ) BIOGRAPHIE DES CONTEMPORAINS.

Le plus grand service qu'on puisse rendre à des écrivains distingués et de bonne foi est de mettre sou^ leurs yeux les erreurs qui leur seraient échappées. Les auteurs les mieux intentionnés et les plus instruits n'en sont pas toujours exempts, mais, amis de la vérité, ils s'empressent de lui rendre hommage aussitôt qu elle leur est connue ; c'est ce qu'ont fait les auteurs de la Biographie des contemporains. Sur la fausse déclaration du secrétaire-général dîi directoire Lagarde , et l'impudente assertion du conspirateur qui l'avait dictée, le rédacteur de la Notice sur Bonaparte

avait classé Moulins et moi parmi les directeurs démissionnaires; nous qui étions prisonniers dans notre palais pour avoir constamment refusé notre démission ! Parvenus à larticle G , où se trouve mon nom , les rédacteurs se sonti empressés de reconnaître qu'il était faux que je me fiisse démis; ils rendront^sùrement la même justice à Fex-directeur Moiûins.

Mais ce ne sont pas les seuls faits sur lesquels leur religion a été surprise. Comment peut-on venir nous dire aujourd'hui qu'en faisant sortir de la r&volution ce que Us orages de la convention et de Citnpéritie du, directoire n'avaient pas permis d'y découvrir, légalité, la justice et la prospérité nationale, Bonaparte, à peine installé, semble s'être imposé ta tâche à jamais glorieuse de réconcilier la France et CEu" rope avec notre révolution ? Belle réconciliation qui a été scellée de l'invasion de la France!!!

C'est avec autant de justesse que Norvins nous dit que le 1 9 brumaire im^prima le sceau de C usurpation > au salut de notre malheureuse patrie. Quel salut ! ! !

Dans la même Notice se trouve une assertion susr ceptible d'un double sens, que je dois éclaircir, pour l'intérêt même des écrivains qui ont le mieux connu

' Expressions singulière» d'an opuscule que l'auteur a jugées dignes d'être enchâssées dans la Notice sur Bonaparte. Ce môme oUTrage nous apprend que Jes directeurs fournirent le côté plaisant dans celte importante révolution, W faut avoir l'esprit bien tourné à la plaisanterie pour saisir le côté plaisant d'une révolution opérée par l'audace d'un ambitieni , et soutenue par la plus lâche trahison.

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toutes les convenances, et qui se sont fait un devoir •de les observer.

De tous les directeurs , lit-on avec surprise , Sièges était le seul qui eût inspiré de la confiance à Bonaparte et qui la méritât. Et qui la méritât!!! Prise dans le sens absolu, cette phrase serait une grossière injure; mais, en comparant la conduite pplitique de quel({ues membres du directoire avec celle de Sieyes, le lecteur impartial et éclairé saura envisager Tasser- *tion , outrageante au premier aspect, sous . le seul qu'elle doit présenter, et s'en rendra Finterprète. Oui, sans doute, dira-t-il, les biographes ont raison : il n'y avait qu'un homme capable de sacrifier tous ses devoirs, qu'un conspirateur aussi éhonté que Sieyes, qui méritât la confiance de l'usurpateur auquel il à livré la république, malgré tous les efforts des directeurs , qui eussent sacrifié leur vie pour la défendre.

Le plan de charger le directoire de tout ce qu'il y eut de fâcheux , et d'attribuer à Bonaparte tout ce qu'il y a eu de grand dans la révolution , est bien franchement développé par son biographe ; mais , faute d'avpir bien connu les faits de la révolution , il commet parfois des erreurs qui pourraient peut-être présenter un calé aussi plaisant que celui dont parle M. de Norvins.

L'échange de nos prisonniers n'était que l'exécution du traité imposé par le général Brune au duc d'York. En envoyant un négociateur à Londres pour une affaire aussi facile à négocier , Bonaparte n'a fait

qiie recueillir le fruit des yictoires remportées sous le directoire exécutif. C'est au vainqueur de Tannée gallo-batave, et non au consul Bonaparte, que nous ayons dû le retour des prisonniers délivrés par cet échange. Et quand l'auteur de la Notice nous parie des horribles traitements de nos priâeV'nierSs H langtempi et si lâchement oubliés dans les pilons pestiférés de C Angleterre s il ne sait pas que c'est à son héros que s'adressent ces reprodbes déchirants; que c'est Bonaparte qu'il accuse, lorsqu'il voudrait en faire un crime au directoire ' ; qu'avant le 1 8 brumaire il n'y avait point de pontons; que c'est l'abandon qu'il a fait de nos prisonniers, son refus de les nourrir , qui les a précipités dans ces prisons infectes. Il ne sait pas que Bonaparte a traité de sottise la dépense que nous coûtait leur nourriture, nos soins, l'envoi, de nos conunissaires pour leur assurer un traitement convenable, et que, sur les rochers de Sainte-Hélène, cet homme impitoyable se vantait encore de cet atroce abandon, qui n'a fini qu'avec son règne. (Voyez le Mémorial» tome vu, p, 52, 53 et 540 Il parait que le rédacteur de la Notice /^ur B(»iaparte n'a guère consulté que les auteurs ap^ve^ryphes du i8 brumaire. On doit d'autant pli^s le regretter, qu'en général ce morceau de Uttérature annonce une

' « Un négociateur fut envoyé i Londres peiir traiter de Téchango n de nos prisonniers, si long -temps et si lâchement onbliés par le • directoire dans les pontons pestiférés de l'Angleterre.» {Biographie des Contemporains.)

fl. 23

'plume exercée , et, par le sujet qu'il traite , est du plus grand intérêt; mais celui de la vérité doit être le pre- <mier dje tous dans une note biographique , et certainement les Amault^ les:ioay>, et leurs dignes collabora- 'tëurs, feront précéder la Notice sur Napoléon des errato de ^lesur^naparte.

( N*^ 6. ) RAPPORT FAIT AU SÉNAT CONSERVATEUR PAR LE SÉ1!(ATEJJR ÇORNUDET , LE l6 THERMIDOR AiÇf ?:, SUR^^iE PROçlfT DU SENATUS-CONSULTE OR- GANIQUE pu MIÉME JOUR.

■ '« Citoyens sénateurs, le peuple français a voulu iDùnsolideT S0n gowDernement en rendant sa suprême magistrature inam&vibU.

y> Cette inamovibilité , par Faccroissement de forces qu'elle donne à la puissance exécutrice , nécessite évidemment la révision de son organisation politique.

* Le premier acte de Bonaparte ( ûe nom marche Seul 7^*¥téternité de la gloire ), le premier acte de Bouaparte, consul à vie, a donc dû être d'appeler à cette révision le sénat conservateur des droits dp la nation,

» Citoyens sénateurs, le système soumis à votre délibération e^t le même corps que la constitution , mais rendu plus robuste.

» Ce'prmeipe démocratique ^ élément absolu de tout gouvememsnt libre, qui fait partie du peuple:, comme de sa source , la nomination aux divers ofB«ces, remis dans le moi cominufi, est gardé; m>ais il est plue heureusement combiné,

» Les corps nationaux que la constitution crée eonr servent leur orbite; mais leurs fonctions sont plusco hérentes, mieux définies , et le ministère de Ut nation , pour la garde de ses inaliénables droits, est réalisé*

» Une opinion générale de réprobation ( qui .p€[Ut 1 a méconnaître ? ) s'est prononcée contre ces listes de confiance, établies par la constitution; véritables listes de réduction de la nation , ces listes ne se re« composant à aucune période, et le retirement d'aucun nom sur ces listes n'étant praticable.

» Le projet qui vous est soumis remplace très populairement ces listes par l'institution des différents collèges électoraux, dont une partie du mécanisme a déjà la sanction de l'expérience parmi nous.

» Cette institution ne déshérite aucun membre de la cité.

» Avec quelle sagesse cette institution , qui , paii^ la nature de la perpétuité de ses mem^bres , renfermé Un penchant aristocratique , est obligée d'observer cette égalité de droit, plus encore peut-être le charme du citoyen français que la liberté, parcéque son caractère est une grande estime de soi, en nommant nécessairement la moitié des candidats tirés de son sein !

» Mais il £siut principalement considérer cette institution, 1* par rapport à son office, 2® par rapport à la perpétuité de ses membres. G*est sous ces rapports que cette institution entre dans le système de contrepoids que la garde de la liberté, C honneur et le besoin de là nation prescrivent aujourd'hui d'ordonner.

» L* office de ces collèges électoraux est de former une liste des candidats pour chaque place vacante dans les administrations municipales^ communales, départementales, dans le tribunat, dans le corps législatif, dans le sénat. Cette liste est double pour chacune des places qui tiennent pour ainsi dire à la famille , et pour les places nationales , dans la proportion la plus simple qui puisse garantir un choix distingué.

» Il existera donc un concours vraiment populaire, parcequ'il est spécial et qu'il est réduit à son moitié dre terme , pour la nomination à ces fonctions publiques que leur nature aissigne à des délégués plus ou moins directs du peuple.

» Ici vient se placer, citoyens sénateurs , une considération majeure, laquelle recommande l'établissement des corps électoraux comme une idée mère de république.

» Dans nos empires modernes, on s'est rendu nécessaire un grand état militaire; de là il suit que la profession des armes a et doit avoir un grand éclat : il est donc essentiel de créer un moyen de lustre pour

les hamfnes civils, qui puisse, lorisqu'ils sont les uns et les autres compétiteurs devant la nation, soutenir le concours de ceux-ci dans la distribution des dignités et des grands emplois.

» Qr, dans les républiques qui ne reconnaissent pas de classification de conditions , le lustre qui s'attache aux hommes civils ne peut naître que de la manifestation répétée de la confiance et de l'e'stime des citoyens.

» Notre organisation politique réclame donc essentiellement que Ton donne une influence populaire sur les élections à toutes les fonctions publiques.

» Cette influence ne saurait d'ailleurs, il faut bien le remarquer , être plus considérable que celle donnée aux collèges électoraux que le projet établit, sans retomber dans la pure démocratie ; constitution surhumaine , si elle n'est pas l'absence de tout gouvernement.

» En second lieu, la perpétuité des membres de ces collèges électoraux en forme un véritable corps politique, dans lequel il ne peut manquer de s'établir un esprit commun et social , éveillé sur l'intérêt national, et d'une continue direction.

» Ainsi le gouvernement aura une opinion publique certaine à respecter.

» Dans le pouvoir législatif il faut distinguer deux branches, dont la division dans l'exercice est non moins essentielle que la division des autorités administratives et judiciaires, qui dérivent toutes deux du pouvoir exécutif.

» Ces deux branches du pouvoir législatif sont la législation politique et la législation civile.

» La législation civile règle les intérêts que Fasdodation forme entre ces membres considérés comme individus : elle comprend aussi le consentement à l'impôt, parceque Timpôt est une délibatian de la propriété ; droit individuel que l'association ne crée pas , mais qu'elle accroît et qu'elle garantit : elle comprend enfin les règlements locaux qui excèdent* le pouvoir administratif.

» La législation politique s'applique aux actes de la souveraineté.

» Le corps de la nation a im moi persanneL

» Les jugements de ce tno^ pour sa conservation, ne peuvent être remis au même corps , dont la constitution est d'être sévère sur les sacrifices que chaque citoyen doit à l'état , et qui est toujours en quelque sorte partie contre la personne morale de la nation.

» Cette division, que la nature du gouvernement républicain y rend {dus indispensable , parait exister dans la constitution , mais elle n'y existe que dans le nom, des corps qu'elle institue.

» Le projet présenté exécute cette division; il fait entrer dans le dom,cline du sénat la législation, politique.

y» Il rend en même temps les consuls membres du sénat qu'ils président ; donne aux ministres le droit de discussion au sénat, mais sans voix délibérative ; conséquence absolue du concours nécessaire du gouver-

DE GOffltai. 55$

nement à h législation politique ^dcM^t il^t, dans tpud les syst^es sociaux, partie intégrante.

» Le projet soumis à la délibération rMUse, nériior. bUment, dam U séfoat , ce ministère de la nati^npoi^ la garde de ses droits, que la constitution j imti^iJM^ et qu'elle n'établit pas.

V Car, sérieusement, /oi conservaJtÙHi de la eHo^. pub/tftte peut-elle TÙ^Klt$,r d'un simpU jugement , cAr l'esprit , soit lorsqu'il existe tyrannie de la pairt du gouvernement , soit contre \ usurpation du fQrum p^i*. les factions ?

V D'une part, le sénat a donc le droit de dissQudre i^, c9^ps législatif ou, U tribunat, et Tua et Vautre dansi les deux cas où y soit; par. J'influence de l'étranger, seâ|;i par quelque vertige démagogique, soit par quelque, autre esprit de faiction, ces corps arrétôraient l'action du gouvernement.

« D autre part, Faction du droit souverain de policej^ que le gouvernement peut être nécessité d'exercer, est modérée par la délibération d'iiin corps nombreux! dont les membres sont indépendants par leur inamoi vibilité; et toujours un compte doit être donné m sénat de l'exécution des mesures de sûreté prîise& après le délai prescrit par l'article 4& de la constitution. Il existe donc une garantie positive de la jouisn sance des articles 76, 77, 7^, 79 et 80 de la (cpnsti*» tution, qui forment proprement pour nous la loi d'un peuple voisin dite Chabeas corpus, .j

» Le projet si>umis , pour garantir l'indépendiince'

36o MÉMOIRES

judiciaire , statue de plus qu'il n'appartient qu'au sénat de connaître des jugements qui blesseraient la foi de la nation, seraient un enipiétement sur l'action direcrte du gouvernement, qui en un mot attaqueraient la sûreté de l'état.

>» Cette attribution en effet découle essentiellement de Cafflce du sénat , qui 'est de rétablir la circulation de Faction sociale lorsquelle se trouve troublée.

» Ainsi le sénat acquiert toutb C existence politique que son titre devait lui conférer.

» Mais la grande puissance du sénat , dont les mem- Inres sont inamovibles , exige que le gouvernement ait lui-même un moyen de conservation personnelle cof ti^e ce corps; moyen qui soit moral, cxc la corruption dégrade; moyen qui soit civil, car il importe que , pour exercer son influence légitime et nécessaire, le gouvernement ne soit pas réduit à Cem^ploi de la force y qui ruine tous les droits et tous les devoirs.

»Le projet soumis, suivant l'exemple d'un peuple voisin , donne au gouvernement le droit de faire entrer, par sa pure nomination, dans le sénat, un nombre déterminé de citoyens qui d'ailleurs auraient les conditions requises.

» Le prqjet institue un conseil privé chargé de rédiger les projets de sénatus-consulte, et circonscrit ainsi, pondération essentielle, dans son orbite consti^ tutionnelle le conseil d*état, qui demeure conseil législatif et administratif.

>» La volonté du peuple , que vous avez prononcée

DE GOHIER. 36i

hier , (citoyens sénateurs , en déclarant le premier con^ sul, consul à vie, amène la conséquence de Tinamoyibilité des deux autres consuls.

» Sans cette inamovibilité , la nation n'aurait pas évidemment la garantie de l'indépendance des opi- ; nions du second et du troisième consul, lesquelles doivent entrer dans la délibération du premier cèniml comme conseils.

» Le projet soumis déclare donc que Tes ttois con-^ suis sont institués à vie. ** *

» Le point capital , le point que la constitution de tout état , et particulièrement d'une république , doit nécessairement régler, et régler d'une manière évidente et sans équivoque , est le mode de succession ou de remplacement à la suprême magistrature.

»La constitution confère bien au sénat l'élection des consuls ; mais elle garde le silence sur les formes et sur le mode de cette élection : là cependant est le lien de la constitution.

« Ce qui rend si abstrus tes problèmes politiques, cest que le terme inconnu de l'équation se multiplie par toutes les passions tum^ultueuses et déréglées dont l'expérience ne découvrira jamais toute C intensité; leur résolution ne peut donc être que plus ou .moins probable , et dès lors que plus ou moins heureux dans l'application.

» La suprême magistrature dans aucun état ne peut long-temps demeurer vacante , sans devenir la proie de la force. La résolution qui aura l'efi'et de prévenir

le plus gûrement que la jdace publique ne s'empare de rélection , est éYidenunent la ^bjis juste dëtemunation , parcequ*elle a pour elle le plus de probabilités* de prudence.

» Or telle est la combinaison que le projet soumis offre; il doit sensibl^nent, par un rapprochement nécessaire, amener dans le plus court délai une transaction supérieure aux hasards de Thérédité , et qui en promet le repos entre le consul ou les ccmsuls préêentateurs , et le sénat naminatear , pour la nomination.

» Le projet soumis à votre délibération, citoyens sénateurs, relève l'autel de l'humanité à côté du gouvernement ; je veux dire , rétabht le droit de grâce , droit qui a existé chez tous les peuples , droit qui serait encore nécessaire quand les jurés et les juges ne seraient pas sujets à Terreur , droit dont l'absence est une des causes du scandale que présentent souvent les séauces des jurés , et lequel fait calomnier cette instituiian , qui nourrira la liberté dans le cœur des ciutjems.

» Mais , eu même temps, pour que le droit de grâce ne devienne pas une impunité dangereuse à la société, le projet eu pondère l'exercice en le soumettant à l'avis d'un conseil privé particuUer dont il détermine la composition.

» Cependant , dernière question que votre corajnis-< sion s'est faite, et qu'elle a dà examiner avec sévàrité, ces dispositions,- soumises à votre délibération, ne doivent-elles pas reeevoir leur sanction de Yaccûpta-

DE GOhlER. 363

ti^n du peuple, de qui tout pouvoir social émane, à rimitation de tout ce qpi. a été suivi pour les constitutions qui se sont succédé depuis 1 79^ P

» Votre commission n'hésite pas, citoyens sénateurs, à se prononcer contre cette doctrine , comme étant raie exagération de lepoque où elle est née. La plus difficile conception de Tentendement humain peutelle sérieusement être délibérée par la foule ? et dès lors peut«elle de bonne foi devenir l'objet de son acceptation , qui , si elle n'est pas une jonglerie , doit être éclairée?

» n faut fermer sans retour la place publique aux Gracques. Le vœu des citejens sur les lois politiques auxquelles ils obéissent s'exprime par la prospérité générale; Ut garantie des droits de la société place absolument la pratique du dogme de la souveraineté du peuple dans le sénats qui est le lien de la nation, Foilà la seul» vraie doctrine sociale pour nous.

» Et rétablissement des collèges électoraux et leurs opérations, ô puritains! seront la véritable acceptation populaire du sénatus- consulte, et une acceptation qui ne pourra être contestée , car nul n'est forcé de voter par aucun genre de contrainte.

» Citoyens sénateurs , votre com^mission a le sentiment de la nécessité de donner sans délai, par un grand euste national qui s& lie à celui d'hier, une nouvelle vie aux institutions que le 18 brumaire a élevées.

» Le projet de sénatus-consulte qui vous est soumis

lui paraît répondre dignement à C auguste mission de consolidation dont U peuple français a investi Bonaparte en le nommant consul à vie , et dont vous avez reconnu si solennellement U caractère.

y> Le héro^ vainqueur et pacificateur était aussi destiné PAR SA FORTUNE à être U législateur de la république ff^ançaise*

» Ainsi le second peuple de l'histoire par sa puissance sera , par la force du même génie , le premier par sa constitution politique.

» Votre commission, citoyens sénateurs, vous propose A l'unanimité de convertir en sénatus-consulte organique de la constitution le projet soumis à votre délibération. » ( Adopté sans discussion. )

OBSERVATION

Il est évident que le projet et le rapport sont sortis de la même source. C'est ( on ne peut trop le faire observer) le 16 thermidor an 10 que le projet est adressé au sénat , et le même jour le rapport lui en est fait. Comment croire que dans quelques heures la commission à laquelle , pour la forme , le projet fut renvoyé, ait pu rédiger ce rapport, où se trouve le sommaire raisonné d'un sénatus-consulte composé de 87 articles. Au reste M. le comte de Comudet est seul intéressé à ce qu'on ne puisse le supposer l'auteur d'un rapport dans lequel le style est aussi sacrifié que les principes. Si rancien sénateur, cependant, croit en

devoir gratifier le pair de France , à lui permis ! personne certainement ne viendra le lui disputer.

(n** 7.) JUGEMENTS DE SAINTE-HÉLÈNE.

La secte anti-philosophique a bien dans tous les temps déclaré la guerre à nos plus célèbres écrivains , à Voltaire surtout ; mais qui jamais eût imaginé rencontrer Napoléon dans les rangs de nos modernes caricatures des Nonnottes et des Frérons.

On savait bien qu'il était jaloux de toutes les grandes réputations , mais lorsque, sur son rocher, il avait la sienne à défendre, on devait croire qu*il eût au moins respecté celles que le temps avait consacrées au respect des nations.

Lliomme célèbre sur lequel le captif de Sainte-Hélène s acharne davantage est précisément celui contre lequel le fanatisme et tous ceux qu'alarment les progrès de la raison humaine se sont dans tous les temps déchaînés. Voltaire, dont Napoléon faisait fort peu de cas , était y dit-il ^ pUin de boursouflure , de clinquant toujours faux; ne connaissait ni les hommes ni les choses , ni la vérité ni la grandeur des passions. Il est étonnant combien il supporte peu la lecture, quand la pompe de la diction, les prestiges de la scène ne trompent plus l'analyse ni le vrai goût; alors il perd immédiatement mille pour cent, etc., etc., etc.

R Dans Brutu5, Voltaire n* avait pasentefêdu le vrai » sentitnenU Les Romains étaient guidée par tanumr yt de la patrie, comme nous le som.m,es par l'honneur, » Or Voltaire ne peignait pas le vrai sublime de » Brutus , sacrifiant ses enfants , malgré ses angoisses » paternelles, au salut de la patrie. Il en avait fait un » monstre d'orgueil, immolant ses enfants à sa situation » présente, à son nom, à sa célébrité. Tout le nœud » de la pièce, continue-t-il, était conclu à l'avenant » Tullie était une forcenée qui mettait le marché à la » main pour son lit , et non une femme tendre dont » la séduction et l'influence dangereuse pouvaient en- H traîner au crime. »

Napoléon, toi^ours poursuivant Voltaire, parcourant Mahomet , Séndramis et autres, en fait ressortir le vice, et conclut, comme de coutunne, que Voltaire

n'a GONNjU NI LES HOMMES NI LES GRANDES PASSIONS.

Mais c'est particulièrement sur Mahomet que s'attache sa plus vive critique dans le caractère et dans les moyens. « Voltaire avait ici manqué à l'histoire et » au cœur humain ; il prostituait le grand carac|;è re de » Mahomet parles intrigues les plus basses; il faisait » agir le grand homikie qui avait changé la face du »» monde comme le plus vil scélérat , digne au plus du » gibet. Une travestissait pas moins ihconvenablement » lô grand caractère d'Omar, dont il ne faisait qu'uh » coupe-jarret de mélodrame et vrai maq »

C'est ainsi que, ne pouvant pas plus supporter Tacite que Voltaire, et par les mêmes motifs, Bonaparte,

DE GOHJER. 56;

dans les premiers jours de son consulat fit , une sortie TÎrulente contre ce modèle des historiens. Le monstre dont le nom même flétrirait la tyrannie, Néron, dit-il en présence de plusieurs Français qui en tirèrent un siBÛstre augure, Néron a été ùalamnié par ToûUe!

^ La lecture de la Nouvelle Héloîse, qui réveillait ifhtwreux souvenirs et créait de tristes- regrets dans fétsne sensible de Las Cases, n excitait que les sourires de l'empereur. Jean-Jacques ayait chargé son sujet , disait-il; il ayait peint la fbénésie. U amour devait être un plaisir , et non pas un tourment.

Las Cases affirmant qu'il n'y ayait rien dans Jean- Jacques qu'un homme n ait pu sentir, et que le tourment même dont parlait l'empereur était un bonheur , Je voi^ que vous avez donné dans le romanesque, lui dit l'homme de bronze ; cela vous a-t-il rendu plus JieureuùR?

Napoléon, nous dit Las Cases, analysant un auti'e jour cette même Nouvelle Hélotse , la sabra cette fois tùwt'à'fdit, en s'étonnant que Voltaire et Jean-Jacques eussent gouverné la France à leur gré. Ils seraient bien moins heureux aujourd'hui, dit Napoléon : si yoUùire surtout avait régné sur ses contemporains , s*H avait été te héros du temps ^ c'est que tous alors WétaierUque des nains. (Tome nr, pages 1 19 et 120. )

Tous les jugements de Bonaparte sur les ouvrages du dix-huitième siècle attestent sa haine contre les grands principes qui Tant fait surnommer le siècle de

la philosophie et de la raison; ce n'est pas au style et à la contexture des ouvrages qu'il s'en prend pour les condamner, mais aux faàXA qui leur servent de bases.

^ « jlf^nte, dit-il, tout-à-fait dans l'esprit du temps, >• est bâtie sur des calomnies à la mode et des £siusse- »tés absmxles. Quand La Harpe écriyait cette pièce, » un père n'avait certainement pas le pouvoir de for- »cer sa fille d'être religieuse, et La Harpe avait tel- » lement manque son but vis-à-vis de moi , que tcmt V mon intérêt était pour le père et ma mauvaise hu- »meur contre la fille. » (Tome v, page 106.)

C'est surtout dans la censure du Père de familU qu'éclate l'esprit qui préside à ses jugements. Cette pièce nous semblait pitoyable, nous dit Las Cases; tout y est faux et ridicule , faisait observer l'empereur 3 ee qui l'amusait le plus, cest quelle fut de Diderot , ce coryphée des philosophes et de l'Encyclopédie, (Tome v, page 1 1 5.)

Bonaparte ne montre pas plus de justesse dans la discussion des ouvrages contre lesquels même aucun préjugé n'arme son opinion. Ses réflexions, après avoir fait réciter au petit Tristan (jeune fils de Montholon) la fable du loup et de l'agneau^ étonnent. Pour exciter l'indignation contre l'abus de la force , le fabuliste ne pouvait mieux y réussir qu'en faisant dévorer un jeune et timide agneau par une bête féroce, qu'aucune raison, qu'aucune soumission ne peut désarmer. Celte fable pèche ^ nous dit Bonaparte, dans

son principe et sa morale. Il est faux, ajpute-t-il ^é rieusement, que la raison du plus fort soit la meil-leure. Suivant les principes de la saine morale, qu'il est édifiant d'entendre professer à un ancien conquérant , la raison la meilleure serait celle fondée sur la justice : cela n'est pas douteux 5 mais c'est du code adopté 5 non par une nation civilisée , mais chez des loups, dont nous parle le bon La Fontaine ; du. pouvoir absolu réuni à la force, qu'il n'a pas l'intention de nous faire chérir par la catastrophe qui termine son ingénieux apologue.

Dans ce cas , te loup , continue Bonaparte , eût donc dû s'étrangler en croquant C agneau.,. Fort bien; mais nar expérience le captif de Sainte-Hélène savait que certains loups en puissance, se prévalant de la loi du plus fort, ont croqué provinces, royaumes, sans s* étrangler y eussent croqué le monde entier si on les eût laissés faire !

Dans les jugements de tous les autres ouvrages dont fait mention le Mémorial, romans, comédies, mélodrames, tragédies, Bonaparte est toujours le même,* professe les mêmes principes antipathiques contre toutes les idées grandes et libérales , contre la philosophie et les philosophes , ce qui nous explique son effroyable haine contre tout ce qu'il appelait idéplogues et idéologie. Mais aucune de ses observations n'est plus révoltante que celle qu'il se permet sur le chef-d'œuvre de Molière.

Dans un sanhédrin composé des hommes les plus II. • 24

» Ces deux branches du pouToir législatif sont la législation politique et la législation civile.

» La législation civile règle les intérêts que l'association forme entre ces membres considérés comme individus : elle comprend aussi le consentement a l'impôt, parceque Timpôt est une délibation de la propriété; droit individuel que l'association ne crée pas, mais qu'elle accroît et qu'elle garantit : elle comprend enfin les règlements locaux qui excèdent* le pouvoir administratif.

» La législation politique s'applique aux actes de la souveraineté.

» Le corps de la nation a un moi personneL

M Les jugements de ce moif pour sa conservation, ne peuvent être remis au même corps , dont la constitution e^t d'être sévère sur les sacrifices que chaque citoyen doit à l'état, et qui est toujours en quelque sorte partie contre la personne morale de la nation.

» Cette division, que la nature du gouvernement républicain y rend plus indispensable, parait eœister dans la constitution, mais elle n'y existe que dans le nom des corps qu'elle institue,

» Le projet présenté exécute cette division; il fait entrer dans le domaine du sénat la législation politique,

V II rend en même temps les consuls membres du sénat qu'ils président ; donne aux ministres le droit de discussion au sénat, mais sans voix délibérative ; conséquence absolue du concours nécessaire du gouver-

nement à la législation politique^ Joat il e6t , clans tou6 les systèmes sociaux , partie intégrante.

» Le projet soumis à la délibération réalise véritc^ blement, dans U séfnat , ce ministère de la nation pour la garde de ses droits, que la constitution y indique et qu elle n'établit pas.

V Car, sérieusement, la conservatioti de la ckose publique peut-elle résulter d'un simple jugemcMt . de^ l'esprit , soit lorsqu'il exista tyrannie de la part du gouvernement , soit contre \ usurpation du forum par les factions ?

» D'une part, le sénat a donc U droit de dissoudre U cA'ps législatif ou le tribunal, et Tun et Vautre dans les deux cas où, soit par Tinfluence de l'étranger, soit, par quelque vertige démagogique, soit par quelque autre esprit de action, ces corps arrêteraient l'action du gouvernement.

M D'autre part, l'action du droit souverain de police^ ({ue le gouvernement peut être nécessité d'exercer, est modérée par la délibération d'un corps nombreux dont les membres sont indépendants par leur inamo^ vibilité; et toujours un compte doit être donné au sénat de l'exécution des mesures de sûreté prises après le délai prescrit par l'article 4& de la constitution. Il exbte donc une garantie positive de la jouis*^ sance des articles 76, 77 , 78, 79 et 80 de la constitution , qui forment proprement pour nous la loi d'un peuple voisin dite Chabeas corpus.

>' Le projet soumis , pour garantir l'indépenduncH»

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judiciaire , statue de plus qu'il n'appartient qu'au sénat de connaître des jugements qui Uesseraient la foi de la nation , seraient un en^iëtement sur l'action directe du gouYemement, qui en un mot attaqueraient la sûreté de l'état.

^ Cette attribution en e£Fet découle essentiellenient de Poffiee du sénat , qui est de rétabUr la circulation de C action sociale lorsquelU se trouve troublée,

» Ainsi le sénat acquiert toutb Cexistence politique que son titre deyait lui conférer.

» Mais la grande puissance du sénat , dont les memiMres sont inamovibles, exige que le gouYemement ait lui-même un moyen de conservation personnelle conticc ce corps; moyen qui soit moral, car la corruption dégrade; moyen qui soit civil, car il importe que , pour exercer son influence légitime et nécessaire, le gouvernement ne soit pas réduit à Cemploi de la force y qui ruine tous les droits et tous les devoirs.

»Le projet soumis, suivant l'exemple d'un peuple voisin , donne au gouvernement le droit de faire entrer, par sa pure nomination, dans le sénat, un nombre déterminé de citoyens qui d'ailleurs auraient les conditions requises.

» Le projet institue un conseil privé chargé de rédiger les projets de sénatus-consulte , et circonscrit ainsi, pondération essentielle, dans son orbite constitutionnelle le conseil d^état, qui demeure conseil 16gislatifet administratif,

>» La volonté du peuple , que vous avez prononcée

DE GOHIER. 36i

hier, dtoyens sénateurs, en déclarant le premier consul, consul à vie , amène la conséquence de l'inamovibilité des deux autres consuls.

«Sans cette inamovibilité, la nation n'aurait pas évidemment la garantie de l'indépendance des opinions du second et du troisième consul, lesquelles doivent entrer dans la délibération du premier consul comme conseils.

» Le projet soumis déclare donc que les ttois consuls sont institués à vie. - ^ » Le point capital , le point que la constitution de tout état , et particulièrement d'une république , doit nécessairement régler, et régler d'une manière évidente et sans équivoque , est le mode de succession ou de remplacement à la suprême magistrature.

»La constitution confère bien au sénat l'élection des consuls ; mais elle garde le silence sur les formes et sur le mode de cette élection : là cependant est le lien de la constitution.

« Ce qui rend si abstrus les problèmes politiques, cest que le terme inconnu de Inéquation se multiplie par toutes les passions tumultueuses et déréglées dont l'expérience ne découvrira jamais toute C intensité; leur résolution ne peut donc être que plus ou .moins probable , et dès lors que plus ou moins heureux dans l'application.

» La suprême magistrature dans aucun état ne peut long-temps demeurer vacante , sans devenir la proie de la force. La résolution qui aura 1 effet de prévenir

le plus sûrement qu€ la place publique ne s'empare de^ rélection, est évidemment la plus juste détermination, parcequ elle a pour elle le plus de probabilités* de prudence.

» Or telle est la combinaison que le projet soumis oilre; il doit sensiblement, par un rapprocbement nécessaire, amener dans le plus court délai une transaction supérieure aux hasards de l'hérédité , et qui en ■promet le repos entre le consul ou les consuls présentateurs , et le sénat nominateur , pour la nomination.

» Le projet soumis à yotre délibération, citoyens sénateurs, relève l'autel de Thumanité à côté du gouvernement ; je veux dire , rétablit le droit de grâce , droit qui a existé chez tous les peuples, droit qui serait encore nécessaire quand les jurés et les juges ne seraient pas sujets à Terreur , droit dont l'absence est une des causes du scandale que présentent souvent les séances des jurés , et lequel fait calomnier cette instittUian , qui nourrira la liberté danê le cœur des citoyens.

» Mais , en m«ne temps , pour que le droit de grâce ne devienne pas une impunité dangereuse à la société, le projet en pondère l'exercice en le soumettant à l'avis d'un conseil privé particulier dont il détermine la composition.

» Cependant , dernière question que votre commis-» sion s'est faite, et qu'elle a dû examiner avec sévérité, ces dispositions,- soumises à votre délibération, ne doivent-elles pas recevoir leur sanction de Yaecûpta-.

ti(M du peuple, de qui tout pouvoir êC^Uil émane, à rimitation de tout ce qui a été suivi pour les constitutions qui se sont succédé depuis 1 793 ?

» Votre commission n'hésite pas, citoyens sénateurs, à se prononcer contre cette doctrine , comme étant une exagération de lepoque ou elle est née. La plus difficile conception de Tentendement humain peutelle sérieusement être délibérée par la foule ? et dès lors peut-»elle de bonne foi devenir l'objet de son acceptation 5 qui , si elle n'est pas une jonglerie , doit être éclairée?

» n faut fermer sans retour la place publique aux Gracques. Le vœu des citoyens sur les lois politiques auxquelles ils obéissent s'exprime par la prospérité générale; la garantie des droits de la société place absolument la pratique du dogme de la souveraineté du peuple dans le sénats qui est le lien de la nation, Foilà la seul» vraie doctrine sociale pour nous.

» Et l'établissement des collèges électoraux et leurs opérations , ô puritains î seront la véritable acceptation populaire du sénatus- consulte, et une acceptation qui ne pourra être contestée , car nul n'est forcé de voter par aucun genre de contrainte.

» Citoyens sénateurs , votre comm^ission a le sentiment de la nécessité de donner sans délai , par un grand acte national qui S5 lie à celui d'hier, une nouvelle vie aux institutions que le 18 brumaire a élevées.

» Le projet de sénatus-consulte qui vous est soumis

lui parait répondre dignement à C auguste mission de consolidation dont U peuple français a investi Bonaparte en le nommant consul à vie , et dont vous avez reconnu si solennellement le caractère.

» Le héro^ vainqueur et pacificateur était aussi destiné PAR SA FORTUNE à être le législateur de ta république fi*ançaise,

» Ainsi le second peuple de l'histoire par sa puissance sera, par la force du même génie, le premier par sa constitution politique.

» Votre conunission, citoyens sénateurs, vous propose A l'unanimité de convertir en sénatus-consulte organique de la constitution le projet soumis à votre délibération. >» ( Adopté sans discussion. )

OBSERVATION

Il est évident que le projet et le rapport sont sortis de la même source. C'est ( on ne peut trop le faire observer) le 16 thermidor an 10 que le projet est adressé au sénat , et le même jour le rapport lui en est fait. Comment croire que dans quelques heures la commission à laquelle , pour la forme , le projet fut renvoyé, ait pu rédiger ce rapport, où se trouve le sommaire raisonné d'un sénatus-consulte composé de 87 articles. Au reste M. le comte de Comudet est seul intéressé à ce qu'on ne puisse le supposer l'auteur d'un rapport dans lequel le style est aussi sacrifié que les principes. Si l'ancien sénateur, cependant, croit en

devoir gratifier le pair de France , à lui permis ! personne certainement ne viendra le lui disputer;

(n° 7.) JUGEMENTS DE SAINTE-HÉLÈNE.

La secte anti-philosophique a bien dans tous les temps déclaré la guerre à nos plus célèbres écrivains , à Voltaire surtout; mais qui jamais eût imaginé rencontrer Napoléon dans les rangs de nos modernes caricatures des Nonnottes et des Frérons.

On savait bien qu'il était jaloux de toutes les grandes réputations , mais lorsque, sur son rocher, il avait la sienne à défendre, on devait croire qu'il eût au moins respecté celles que le temps avait consacrées au respect des nations.

L'homme célèbre sur lequel le captif de Sainte-Hélène s'acharne davantage est précisément celui contre lequel le fanatisme et tous ceux qu'alarment les progrès de la raison humaine se sont dans tous les temps déchaînés. Voltaire, dont Napoléon faisait fort peu de cas , était , dit-il , plein de boursouflure , de clinquant toujours faux; ne connaissait ni les hommes ni les choses, ni la vérité ni la grandeur des paissions. H est étonnant combien il supporte peu la lecture, quand la pompe de la diction, les prestiges de la scène ne trom>pent plus l'analyse ni le vrai goût; alors il perd im,médiatement m,ille pour cent, etc. , etc. , etc.

(i Dans BrutuS) Voltaire n^ avait pais entendu le vrai » sentimenU Les Romains^ étaient guidée peur Pcmumr » de la patrie, comme nous le som>m>es par l'honneur, » Or Voltaire ne peignait pas le vrai sublime de » Brutus , sacrifiant ses enfants , malgré ses angoisses » paternelles, au ssdut de la patrie. Il en avait fait un » monstre d'orgueil, immolant ses enfants à sa situation » présente, à son ncun, à sa célébrité. Tout le nœud » de la pièce, continue-t-il, était conclu à Tavenant » Tullie était une forcenée qui mettait le marché à la » main pour son lit, et non une fenune tendre dont » la séduction et Tinfluence dangereuse pou;raient en- H traîner au crime. «

Napoléon, toujours poursuivant Voltaire , parcourant Mahomet , Sémiramis et autres, en fait ressortir le vice , et conclut , comme de coutuws , que Voltaire

n'a GONNjU NI LES HOMMES NI LES GRANDES PASSIONS.

Mais c'est particulièrement sur Mahomet que s'attache sa plus vive critique dans le cartuitère et dean les moyens. «Voltaire avait ici manqué à l'histoire et » au cœur humain ; il prostituait le grand carac|;è re de » Mahomet parles intrigues les plus basses; il faisait )> agir le grand homihe qui avait changé la face du » monde comme le plus vil scélérat , digne au plus du '> gibet. Une travestissait pas moins iiiconvenablemént )) le grandi caractère d'Omar, dont il ne faisait qu'ub » coupe-jarret de mélodrame et vrai maq »

C'est ainsi que, ne pouvant pas plus supporter Taeite que Voltaire, et par les mêmes motifs, Bonaparte,

DE (iOHJER. 067

dans les premiers jours de son consulat fit , une sortie virulente contre ce modèle des historiens. Le monstre dont le nom même flétrirait la tyrannie, Néron, dit-il en présence de plusieurs Français qui en tirèrent un smistre augure, Néron a été oahmnié par Tacite!

La lecture de la Nouvelle Héloîse, qui réveillait iV heureux souvenirs et créait de tristes regrets dans Câfne sensible de Las Cases, n*excitait que les sourires de l'empereur. Jean-Jacques avait chargé son sujet , disait-il; il avait peint la fbénésie. U amour devait être un plaisir , et non pas un tourment.

Las Cases affirmant qu'il n'y avait rien dans Jean- Jacques qu'un homme n ait pu sentir , et que le tourment même dont parlait l'empereur était un bonheur , Je vois fue vous avez donné dans le romanesque, lui dit l'homme de bronze; cela vous a-t-il rendu plus heureux?

Napoléon , nous dit Las Cases , analysant un autre jour cette même Nouvelle Héloîse , la sabra cette fois t&ut'à-fait, en s'étonnant que Voltaire et Jean-Jacques eussent gouverné la France à leur gré. Ils seraient bien moins heureux aujourd'hui, dit Napoléon : si yoUaire surtout avait régné sur ses contemporains , s*U avait été le héros du temps ^ c'est que tous alors n'éiaient que des nains, (Tome nr, pages 1 1 9 et 120.)

Tous les jugements de Bonaparte sur les ouvrages du dix-huitième siècle attestent sa haine contre les grands principes qui l'ont fait sumommei* le siècle de

la philosophie et de la raison; ce n*est pas au style et à la contexture des ouvrages qu'il s'en prend pour les condamner, mais aux faits qui leur servent de bases.

, « MélaniCj dit-il, tout-à-fait dans l'esprit du temps, )> est bâtie sur des calomnies à la mode et des fausse- »tés absurdes. Quand La Harpe ëcriyait cette pièce, » un père n'avait certainement pas le pouvoir de for- »cer sa fille d'être religieuse, et La Harpe avait tel- » lement manqué son but vis-à-vis de moi , que tout l'mon intérêt était pour le père et ma mauvaise hii- « meur contre la fille. » (Tome v , page 1 06.)

C'est surtout dans la censure du Père de familU qu'éclate l'esprit qui préside à ses jugements. Cette pièce nous semblait pitoyable, nous dit Las Cases; tout j est faux et ridicule, faisait observer l'empereur j ee qui l'amusait le plus, cest quelle fut de Diderot , ce coryphée des philosophes et de l'Encyclopédie, (Tome v, page 1 1 5.)

Bonaparte ne montre pas plus de justesse dans la discussion des ouvrages contre lesquels même aucun préjugé n'arme son opinion. Ses réflexions, après avoir fait réciter au petit Tristan (jeune fils de Montholon) la fable du loup et de l'agneau^ étonnent. Pour exciter l'indignation contre l'abus de la force, le fabuliste ne pouvait mieux y réussir qu'en EEÙsant dévorer un jeune et timide agneau par une bête féroce, qu'aucune raison, qu'aucune soumission ne peut désarmer. Cette fable pèche ^ nous dit Bonaparte, dans

son principe et sa morale. Il est faux» ajpute-t-il %é rieusement, que la raison du plus fort soit la meilleure. Suivant les principes de la saine morale , qu'il est édifiant d'entendre professer à un ancien conquérant , la raison la meilleure serait celle fondée sur la justice : cela n'est pas douteux ; mais c'est du code adopté , non par une nation civilisée , mais chez des loups, dont nous parle le bon La Fontaine; dupouvoir absolu réuni à la force y qu'il n'a pas l'intention de nous faire chérir par la catastrophe qui termine son ingénieux apologue.

Dans ce cas , le loup » continue Bonaparte , eut donc du s'étrangler en croquant C agneau, , , Fort bien ; mais nar expérience le captif de Sainte-Hélène savait que certains loups en puissance, se prévalant de la loi du plus fort, ont croqué provinces, royaumes, sans s* étrangler , eussent croqué le monde entier si on les eût laissés faire !

Dans les jugements de tous les autres ouvrages dont fait mention le M emportai, romans, comédies, mélodrames, tragédies, Bonaparte est toujours le même; professe les mêmes principes antipathiques contre toutes les idées grandes et libérales , contre la philosophie et les philosophes , ce qui nous explique son effroyable haine contre tout ce qu'il appelait idéplogues et idéologie. Mais aucune de ses observations n'est plus révoltante que celle qu'il se permet sur le chef-d'œuvre de Molière,

Dans un sanhédrin composé des hommes les plus II. • 24

Cuiatiques on n'aurait pas trouTé un censeur qui eftt osé dire qu'arracher à l'hypocrisie son masque , c'était attaquer la religion ; que mettre en garde contre les dangereuses séductions du £auiatisme , c'était Mes> ser les mœurs.

Voici comme s'exprime Bonaparte, celui qui modestement se proclame Yétailc des peuples civilisés ':

« Certainement l'ensemble du Tartufe est de main » de maître ; c'est un des che{s-d*œuvre d'un homme «inimitable. Toutefois cette pièce porte un tel ca- »ractère, que je ne suis nullement étonné que son » apparition ait été Fobjet de fortes négociations » à Versailles ^ et de beaucoup d'hésitation sous «Louis XIV. Si j'ai le droit de m'étonner de quel- • que chose, c'est qu'il l'ait laissé jouer. Elle pressente, à mon avis, la dévotion sous des couleurs «odieuses. Une certaine scène offre une situation si » décisive , si complètement indécente, que, pour mon » propre compte, je n'hésite pas à dire que si la pièce » eût été faite de mon temps je rCen aurais pas per- » mis la représentation. »

Bonaparte est aussi irréfléchi quand il loue que tranchant lorsqu'il blâme. S'il nous parle des grands talents de Talma, c'est pour nous apprendre qu'il les a perfectionnés : mi aussi s'est paît professeur bw DiioLAMATioif ! Sans lui également, les chefs-d'œuvre du théâtre français n'eussent pas été appréciés : Jlf a-

' Tom. ▼H» p. Si6.

hamets BrtUus, faisaient oublier Phèdre et Athalie. C'est lui qui nous a appris à estimer Racine et à mépriser Voltaire. Enfin, il na manqué à la gloire de rimmortel auteur du Cid que d'avoir été décoré par lui du titre qu'HoMBRB a reçu de la puissance des siècles. Si Corneille eût existé sous mon règne^ dit-il, j'en aurais fait un pionce !

Si nos illustres morts pouvaient se faire entendre , Corneille répondrait au despote arrogant : tXa ne peux m'élever ni me faire descendre.

• Aux favoris de cour , s'il faut pour être grand ,

• S'il fallait à toi-même une métamorphose ,

» Sans être prince , moi !.». jb suis bibn qoblqob chosb. »

Les noms qui appartiennent à l'histoire , ceux même qu'elle a déjà transmis à la postérité , ne sont pas plus épargnés que les ouvrages de nos écrivains les plus célèbres.

En parcourant le Dictionnaire des sièges et batailles, Catinat , pour son tnaUieur, s'est trouvé sous sa main. Il l*a rabaissé infiniment à nos yeux , nous dit Las Cases ; il l'avait trouvé fort au-dessous de sa réputation. « Sorti du tiers-état , observait-il , et du corps des y> avocats, avec des vertus douces, des mœurs, de la » probité, affichant la pratique de l'égalité, établi à » Saint-Gratien , aux portes de Paris , il était devenu » l'affection des gens de lettres de la capitale , des phi- » losophes du jour, qui l'avaient beaucoup trop exalté. »

Voilà d'excellentes raisons pour rabaisser infini^ ment im grand homme!

Bonaparte fait grâce à Turenne et à Condé ; mais ces <leux généraux n'étaient pas sortis du tiers<^état, ni du corps des avocats.

I^ légèreté avec laquelle Bonaparte juge tous les hommes de la révolution est inconcevable. Le mal-^ heureux et savant Bailly , un des plus beaux caractères delà révolution, n'était qu'un vrai niais politique.

« La Fayette était encore un autre niais : il n'était » nullement taillé pour le haut rôle qu'il avait voidu » jouer. Sa bonhomie politique devait le readre con- » stamment dupe des hommes et des choses. »

Le seul et haut rôle qu'ait voulu jouer La Fayette est celui d'intrépide défenseur de la liberté des peuples, et personne ne l'a rempli avec plus de constance, de désintéressement et de magnanimité que lui. Après avoir traversé les mers pour affranchir de la tyrannie anglaise les états américains qui s'étaient unis pour la combattre, et avoir triomphé avec Washington, La Fayette se dérobe à la reconnaissance des Américains , et vient défendre la liberté de son pays. Aussi ennemi de la tyrannie révolutionnaire que de la tyrannie impériale, sous quelque régime que la France se trouve, La Fayette est toujours le défenseur des droits et des principes qui, dans un gouvernement constitutionnel, peuvent seuls assurer aux peuples comme au chef qui les gouverne la tranquillité et le bonheur. Serait- il donc vrai que sa bonhomie politique dût, comme l'a prétendu Bonaparte , le rendre constamment dupe des hommes et des choses?

S'il échappe quelque éloge à Bonaparte, c'est à regret. Entacher les noms les plus illustres semble être le principal but qu'il se propose.

Kléber , à qui il ne peut refuser le plus grand ta<^ lent , n^était quun homme du mmnent et nullement national s aussi prêt à servir C étranger que son paya*

MoREAU était peu de chose dans là prem^ière ligne des généraux.

Dans la marine , Bonaparte n aurait pas trouvé ufi seul homme*.

Gantbceaume n'était qu'un matelot nul et sans m^ens. Il en a montré beaucoup trop , hélas! en nous ramenant le déserteur de l'Egypte à travers les flottes anglaises !

Cafarelli avait été perdu.

Les lettres secrètes tle Truguet, qui n'étaient pas secrètes pour Bonaparte , par le moyen que tout le monde sait, lui avaient appris que Truguet était un jacobin.

Degrés, avec beaucoup 'd* esprit , ne créait rien, exécutait mesquinement, marchait et ne voulait pas courir... Cependant les plaines liquides étaient assea^ vastes. Mais si, pour courir à terre, il faut des jambes, sur la mer il faut des bras 5 et , dans sa réponse à Bemadotte, du 8 août 181 1, Bonaparte disait expressément : « J'ai beaucoup de vaisseaux, je n^ai point de marins:* Beau résultat du double service d'une seule paye^I

« Nous aussi avons revêtu d'un uniforme des iiummcs qui ont^

Bonaparte n'épargne pas même les premiers fondateurs de sa gloire. Passe-t-il en rerue les génélraux de Tarmée d'Italie, forcé de convenir des grands 6f vraii services qtCen général ils ont tous rendus p il rerieit sur leur caractère, et , en citant des anecdotes qui lei concernent et dont M. Las Cases veut bien nous fiùre grâce, il parle de C avidité de Cun, de la fbrftmUfit fVun autre, des sottises dHun troisième, des dèpréèir tions deplusieurss etc., etc. (Tom. vu, pa^. aSo.) Dqà, dans un autre entretien , il avait personnellement cité ceux dont il voulait flétrir la gloire et qui ne sont plus; des noms chers à la patrie, qui tous rappellent dk grandes victoires , et l'un tout ce que la fureur cxmtre-révolutionnaire put faire éprouver de plus affreux à un martyr de la liberté.

Bonaparte voudrait qu'on ne vît que des déprédateurs dans nos premiers, nos plus constants défenseurs, dans ceux qui n'eurent jamais d'autre ambitioD que celle de maintenir la France libre.

rendu et continueront à rendre de grands services à dos arméei} maid ce fut peur les fixer plus avantageusement et plai honoraUement au poste où ils se trouvaient déjà placés , non pour retirer an double service d'une teule paye.

« L'artillerie légère avait pour conducteurs de malheurea z chartiers, exposés à tous les dangers des artilleurs qu'ils conduisaient à la victoire , sans l'espoir de participer à la gloire et aux récompensea des vainqueurs. Ils étaient les parias de l'armée. Ce n'est qoe dépnb k 3o prairial, et sur la demande du directoire, que, revfitns d^uik wùr forme , les hommes attachés au train d'artillerie ont pris rang dans l'armée , ont joui des honneurs et avantages attachés à la noble profession de soldat.

Ombres chères à tous les bons Français, ne crai» gnez point qu'ils écartent les lauriers qui couvrent votre tombe, pour aller, le Mëmoriél à la main, insiilter^à vos cendres ! Quoi qu'en dise votre accusateur, votre gloire, parvenue à la postérité, s'y maintiendra pure. Elle n'a pas , comme la sienne , été entachée par l'usurpation et la tyrannie ' !

Gonunent Bonaparte traite-t-il l'armée elle-même ? N'ayant jamais su faire une retraite, il s'en prend au caractère du soldat français :

. « Lei Français, dit-il, sont tes plus braves qu*on ^canfiatsse; dans quelque position qû*on les essaie y* ils se battent, inais ils He savent paèse retirer de- » vant un ennemi victorieux. S* ils ont le moindre » échec, ils vous glissent dans la m^in... » Dans la main!... Ont-ils glissé de la main des Moreau, des Macdonald?...

Mais rien n'annonce mieux le peu de cas qu'il faisait

' Dans le trop petit nombre de généraux è l'abri des outrages de Bonaparte , parmi ceux auxquels il est forcé de rendre une éclatante justice, quatre, dans le Mémorial, sont particulièrement distingués. Les généraux quisemitlent devoir s'élever, lks obstinj^bs db l'bhpibb, dit-il en terminant sa revue critique, étaient G^babd, Glaosbl, For, Lamabqub ; c'étaient mes nouveaux maréchaux. Tome 11, page ao.

Mention flatteuse , s$ias doute ; mais ce qui doit flatter plus encore ces illustres guerriers , c'est la confiance nationale dont ils sont investb, l'empressement de leurs concitoyens à leur en donner de nouvelles preuves. Si la promotion m petto, à laquelle leurs services et leurs talents militaires leur permettent d'aspirer, ne s'est pas réalisée , ils en ont tié jugés dignes : et la palme du civisme fut toujours le premier objet de leur ambition.

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de ses lieutenants et de tous les braves aux talents et au courage desquels il a dû toutes ses victoires , que le principe qu'il pesé à Toccasiou de la guerre d'£spagne: «Le général, dit-il, n*est pas seulement la tête, V c'est le tout d'une armée; » et pour donner plus de développement à cette assertion, dont la consécjuence est de réunir sur une seule personne la gloire de tous, il ajoute : « Ce n'est point l'armée romaine qui a soui>mis la Gaule, mais César; ce n'est pas l'armée car- »thaginoise qui faisait trembler la république aux "portes de Rome, mais Annibal; ce n'est pas l'armée » macédonienne qui a été sur l'Indus, mais Alexandre; » ce n'est pas l'armée firançaise qui a porté la guerre » sur le Weser et sur l'Inn , mais Turenne ; ce n'est »pas l'armée prussienne qui a défendu sept ans la «Prusse contre les trois plus grandes puissances de » l'Europe , mais Frédéric-le-Grand. »

Kléber va répondre à cette orgueilleuse et insoutenable prétention.

A l'instant où une couronne de laurier lui est présentée , après une victoire mémorable , « Les couronnes » ne sont pas dues aux généraux , s'écrie un représen- » tant du peuple, elles sont dues aux soldats, qui seuls » gagnent les batailles. » Kléber, tenant la couronne à la main , répond : « Ce ne sont pas les généraux répu- "blicahais, qui presque tous ont commencé, comme » moi, par être grenadiers, qui peuvent ignorer que ce » sont les soldats qui gagnent les batailles ; mais ce ne » sont pas non plus les soldats de la république, parmi

» lesquels il y en a tant qui peuvent aspirer et arriver au «commandement, qui ignorent que des milliers de » bras ne gagnent les victoires que lorsqu'ils sont diri- »gés par une seule tête. J*ai pris la couronne pour la » suspendre aux drapeaux de C armée. Ce sont les ar^ » méeSy cestrà-dire les généraux et les soldats, qui font ^> triompher la république '. » '

Disons donc avec Kléber : Ce n'est point César seul, mais l'armée romaine, conmiandée par César, qui a soumis la Gaule; ce n'est point Annibal seul, mais l'armée carthaginoise, commandée par Âmiibal, qui faisait frembler la république aux portes de Rome ; ce n'est point Alexandre seul, mais Tarmée macédonienne, commandée par Alexandre , qui a été sur l'Indus ; ce n'est point Turenne seul, mais l'armée française, commandée par Turenne , qui a porté la guerre sur le Weser et sur l'Inn ; ce n'est point le grand Frédéric seul^ mais l'armée prussienne, commandée par le grand Frédéric , qui a défendu sept ans la Prusse contre les trois plus grandes puissances de l'Europe; ce n'est point, enfin, Bonaparte seul, mais ce sont les armées françaises, commandées par Bonaparte, qui ont fait les belles campagnes d'Italie ; ce sont les armées françaises, commandées par l'enfant chéri de la victoire, qui ont fait tête à toutes les puissances de l'Europe!... Le général est la tête et non le tout de l* armée, et c'est

* Extrait d'une note à la suite de l'éloge funèbre de Kléber par Garât. Choix de rapports, opinions, etc., tom. xfii, pag. a4o. RecueU précieux qu'on ne peut trop consulter.

aux drapeaux des armées que doivent être suspendus les insignes du triomphe. Oui, ce sont nos soldats, nos généraux, nos armées, qui, sous plus d'un chef habile, ont remporté tant et de si grandes victoires, et c'est à Bonaparte seul qu'il faut s'en prendre si nous n'en avons retiré que des fruits amers.

Peut-on s'étonner des prétentions de Bonapdtrte général ? ne pouvait-il pas aussi bien dire. Je suis le tout (Cune armée, l'armée cest mois comme il s'est personnifié dans la France, comme il a dit, Uétat, c'est moi? Et sur son rocher de Sainte-Hélène, la nation française n'a pas été mieux traitée que ne l'ont été les généraux sous ses ordres.

«Tous les Français, dit le Corse, sont frondeurs, » turbulents , mais non conspirateurs , encore moins » conjurés. Leur légèreté est tellement de nature, leurs «variations si subites, qu'on ne pourrait dire qu'elles » les déshonorent ; ce sont de vraies girouettes au gré y* des vents; chez eux, c^est sans calcul, et voilà leur » meilleure excuse. (Quelle excuse !) Du reste, qu'il soit »bien entendu que nous ne parlons ici que de la y masse, de celle qui compose l'opinion (de l'élite de la » nation conséquemment , qui seule compose l'opinion ) ; »car les exemples individuels, au contraire, ont four- » mille dans nos derniers temps, et trouvent certaines

» CLASSES d'une ABJECTION DEGOUTANTE. »

Français , voilà le portrait dont vous gratifie celui qui prétend vous avoir le premier proclamé la grande nation, et qui aujourd'hui substitue aux qualités émi-

nentes qui tous ont valu ce titre celles qui devraient vous le faire perdre. Après vous avoir enlevé tout ce que Thomme a de plus cher au monde, la liberté, avoir rivé vos fers par d*odieuses institutions, il vient vous insulter à la face de l'Europe entière, vous présenter à toutes les nations comme un peuple frivole, irréfléchi, incapable de calcul, sans stabiUté aucune, variable au gré de tous les vents comme une girouette , .en un mot un peuple sans caractère national, et chez lequel certaines classes d'une abjection dégoûtante feraienJt seules exception^

Bonaparte ne croit pas encore en avoir dit assez. Oubliant qb'il est enfant de la révolution, qu'il lui doit toute son élévation , il a l'indiscrétion de parler avec mépris de la classe élevée par elle!!!

« La classe élevée par la révolution, dit notre par- » venu , n'a pas répondu à ses nouvelles destinées ; elle »n'a montré que corruption et versatilité, elle n'a dé- » ployé dans les dernières crises ni talents , ni vertus. » Elle a perdu l'honneur du peuple qui de tous les » peuples de l'Europe avait le plus de sentiment na-* » tional. »

Eh! qui a empêché la classe élevée par la révolution de répondre à ses nouvelles destinées?... Si elle n'a montré que corruption, qui l'a corrompu)^? EstKie à Bonaparte de lui reprocher qu'elle n'a déployé dans les dernières crises ni talents, ni caractère^ ni vertus ? Quels sont les talents dont il n'a pas abusé ? quel caractère n'a-t-il pas froissé? quelle vertu a-t-il II. a4.*

38o MÉMOIRES

respectée ? Est-ce à la classe élevée par la révolution, n'est-ce pas plutôt à la troupe servile façonnée au joug de l'usurpateur , à cette classe d'une abjection dégoûtante , que peut s'adresser le reproche d* avoir perdu l'honneur du peuple? Quel autre que Bonaparte a enlevé au peuple français ce sentiment national qui le distinguait si éminemment de tous les autres peuples de l'Europe?...

OBSERVATION

SUR LA 80ITK AU viMOBIAL DE SAIRTS-HBLÈNB.

Il paraît une suite au Mémorial de Sainte-Hélène , avec le portrait du comte de Las Cases. Sans une anecdote, quil ne faut pas lire, nous avertit l'auteur, et qu'il ne fallait pas écrire , lui répondront ceux qui l'auront lue , je ne me permettrais pas une seule observation sur un ouvrage anonyme , que le public appréciera. M. de Las Cases, que l'auteur, en terminant son résumé, suppose si profondément initié dans la science des calculs, est seul intéressé à y répondre '.

' «Une circonstance qui parait toujours extraordinaire, et d'au-

• tant plus que Taateur du Mémorial semble se plaire à la rendre in- » explicable, dit l'anonyme, c'est sa présence à Sainte-Hélène, et

• mn dévouement à Napoléon. Je dis qu'il se plaît k la rendre inex-

• plicable, et voici comment : toutes les fois qu'il rappelle ce qui se

• passait à la cour de Napoléon dans le temps qu'il en faisait partie » comme chambellan, il avoue ou que Napoléon ne lui adressait » point la parole , ou qu'il avait de lui l'idée la plus défavorable :

» Nous leeroyiont cuirassé <tu milieu de nous ( dit-il tome IV, page

DE GOHIER. 38i

l>s pétitions, quel qu'en fut lobjet, ont toujours été reçues aux audiences du directoire avec toute la décence, toute Thonnêteté qu'avaient lieu datten4re les Français qui s y présentaient. Cependant l'anonyme s'est permis d'y introduire une scène de halles , pour donner, nous dit-il, un échantillon des mœurs et du ton de ce temps ; qui pourtant devait être le sien.

» i58 ), soumis aux pressentiments , «u fatalisme, sujet à des accès dû » rage ou d'èpilepsie, ayant étranglé Pichegru , fait couper le cou à un » petit capitaine anglais ; et quant à moi, je confesse de bonne foi n* avoir B eu d'idée certaine de son caractère qu'à Sainte- Hélène.

» C'étaient, comme on voit, continue l'anonyme, autant de laissons qui devaient empêcher M. Las Cases de le suivre. Aussi Naît poléon lui fit entendre un jour qu'il était venu comme agent ou es- » pion ; pensée odieuse , révoltante , qui ne devait être ni exprimée » (^une part ^ ni rapportée de l'autre.

» En résumé, M. de Las Cases ne nous dit point le motif qui Ta » déterminé , et nous laisse à nos conjectures. Nous pardonnera-t-il »d'en faire une^ que nous ne nous permettons qu3 parcequ'il a » prouvé dans le Mémorial que non seulement il n'avait aucun inté- » rêt à se dévouer à Napoléoù , mais qu'il devait plutôt craindre d'apvprocber de lui que le désirer. Il avait de l'ambition , il l'avoue lui- » même , et chacun en a. Frappé du retour miraculeux de l'île d'Elbe, » ne crut-il pas , n'eut-il pas droit de croire que le nouvel exil de Naît poléon , quel que fût le lieu de cet exil , ne serait pas le terme de sa » destinée i En s'associant à son sort , ne vit-il pas la fortune et la » gloire ? toutes les deux, si Napoléon revenait; la dernière seule- B ment pour son //evouemenf héroïque, si le sort de son héros était » irrévocablement destiné. »

M. de Las Cases répondra sans doute à ces conjectures , passablement malignes, et qui pourraient faire sourire plus d'un lecteur tout aussi malin que l'anonyme.

haut fonctionnaire qu'il traite d'homme inconnu. In^ connu est le mot de ces messieurs , de ceux mêmes qui se couvrent du manteau de lanonyme et ne veulent pas qu on les connaisse.

L'auteur de la Revue chronologique de l'histoire de France , qui , pour se mettre plus à l'aise dans les juge* ments qu'il porte sur les hommes de la révolution , ne se nomme pas, et que tout le monde connaît, me traite bien aussi di homme inconnu ; et je n'ai garde de m'en offenser : cela prouve seulement que je n'ai jamais eu aucun rapport avec cet écrivain , que je ne me suis jamais rencontré avec lui; et ceux qui nous connaîtront parfaitement l'un et l'autre pourront peut-être bien penser qu'autant vaut être un plébéien inconnu comme moi , qu'im noble très connu comme lui.

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