‹ MémoiresChapitre 10 sur 18 · I. âO · texte numérisé non relu

I. âO

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des hommes, qui se qualifiaient insolemment les seuls patriotes, lui proposaient , pour purifier les conseils y d'en exclure les plus sincères amis de la patrie ; que Barras et Moulins avaient voulu le mettre à la tête d'un parti tendant à renverser tous les hommes qui ont des idées libérales.

Le conseil des cinq-cents, moins crédule que celui des anciens, eût méprisé des allégations aussi destituées de preuves que de vraisemblance; ou il eût fait appeler Barras et MouUns, s'il eût voulu confondre le dénonciateur.

Voilà tout ce qui serait iiiÊdlliblement résulté de la nouvelle apparition de Bonaparte , si le conseil des cinq-cents eût écouté les représentations, réitérées de Lucien. Il pouvait ensuite , comme le proposait le représentant du peuple Dignefïe, se déclarer en permanence , et surseoir à toute délibération , jusqu'à ce que le conseil des anciens eût transmis tous les détails de la conspiration qui l'avait déterminé à prendre des mesures si extraordinaires.

Cette conduite, aussi prudente que ferme, déconcertait absolument le plan des conjurés; mais l'indignation , qui exaltait jusqu'au dernier point les amis de la liberté, ne leur permit pas d'adopter une marche dont les avantages ne pouvaient être calculées que par la froide raison. I^es cris

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Hors la loi! Aux voix la mise hors la loi contre le général Bonaparte, furent les seules réponses qu'obtint Lucien en reprenant sa place au fauteuil. L'exaspération contre Bonaparte était portée à un tel excès, qu'on somma Lucien lui-même de mettre aux voix la mise hors la loi, de la pro^ noncer contre son frère !

Alors Lucien , indigné de cette suite non interrompue de propositions furieuses et des vociférations qui les accompagnaient , quitte une seconde fois le fauteuil , monte à la tribune, et non seulement abdique la présidence, mais dépose les marques de la magistrature populaire à laquelle il déclare renoncer.

 peine est-il descendu de la tribune, que des grenadiers se saisissent de sa personne et l'enlèvent. C'était par ordre de Bonaparte , qui l'appelait à son secours. Furieux de l'outrageante réception des membres du conseil des cinq-cents, honteux des efforts que faisait inutilement son frère pom* les calnoer, décidé à employer la force armée pour les réduire , il ne pouvait se dissimuler combien , malgré toutes les acclamations qu'excitait sa présence , il lui serait difficile de faire marcher des militaires français contre la représentation nationale , s'il n'avait le président même du conseil à leur tête. Et Lucien, qui ve-

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nait de se dépouiller de* la toge, reprend aussitôt le titre qu'il avait abdiqué , monte à dieval à coté de son frère, et calomnie les représentants du peuple qu'il n a pu séduire.

Pour déterminer l'armée au plus grand des attentats, il suppose la représentation nationale dans le danger le plus imminent ; la majorité des membres du conseil dominée par une minorité furieuse, sous le poignard d'une poignée de factieux.

c Citoyens , soldats , dit-il en brandissant l'é- » pée dont les conjurés l'armèrent, le président du » conseil des cinq-cents vous déclare que Y immenu » majorité de ce conseil est dans ce moment sous

• la terreur de quelques représentants du peuple » à stytety qui assiègent la tribune , présentent la » mort à leurs collègues et enlèvent les délibéra-

• tions les plus affreuses.

» Je vous déclare que ces audacieux brigands , » sans doute soldés par l!Angleterre , se sont mis » en rébellion contre le conseil des anciens, et ont » osé parler de mettre hors la loi le général chargé » de l'exécution de son décret ; comme si nous » étions encore à ce temps affreux de leur règne, »où ce mot, hors ta loi, suffisait pour faire tom- » ber les tètes les plus chères àv la patrie.

» Je vous déclare que ce petit nombre de fu-

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»rieux se sont mis eux-mêmes hors ta loi par » leurs attentats contre la liberté de ce conseil, » Au nom de ce peuple qui, depuis tant d'années, » est le jouet de ces misérables enfants de la ter- » reur, je confie aux gu€(rriers le soin de délivrer » la majorité de leurs représentants, afin que, dé- » livrée des stylets par les baïonnettes, elle puisse

• délibérer sur le sort de la république.

• Général, et vous, soldats, et vous tous, ci- » toyens , vous ne teconnattrez pour législateur» de la France que ceux qui vont se rendre auprès de » moi; quant à ceux qui resteront dans Forange- » rie , que la force les expulse ! Ces brigands ne

• sont plus représentants du peuple, mais les r«-

• présentants du poignard. Que ce titre leur reste , > qu'il les suive partout!... et, lorsqu'ils oseront »se montrer au peuple, que tous les doigts les » désignent sous ce nom mérité de représentants

• du poignard!...

» Vive la république! »

Après- avoir entendu cette horrible harangue , • les soldats répétaient bien avec les conjurés , Vive Bonaparte! mais restaient immobiles. Lea grenadiers , si prompts à s'élancer sur l'ennemi, avaient peine à se persuader que la représentation nationale en recelât dans son sein contfe lesquels ils dussent marcher. Combien ne nous eût-il pas

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été £sicile de les affermir dans ces sentiments éminemment français, si nous n'eussions pas été enchaînés loin du poste où nous appelait la constitution.

Apparaissant tout-à-coup au milieu de ces braves qu on trompait si audacieusement , des soldats français , malgré leur enthousiasme pour un général avec lequel ils avaient moissonné tant de lauriers , auraient , n'en doutons point , entendu la voix des magistrats du peuple, à qui seuls appartenait le droit de nommer les chefs qui devaient les commander. Ils auraient distingué ceux qui , dans ce jour de crise , voulaient sauver la république dont ils avaient toujours été les intrépides défenseurs; ils eussent reculé d'horreur au commandement impie , Baïonnettes en avant j contre des hommes sans défense, et que le caractère dont ils étaient revêtus couvrait d'ime égide sacrée !... Us eussent entouré de respect l'enceinte qui leur servait d'asile; et l'armée française, qui s'est tant de fois couverte de gloire, n'aurait pas à rougir d'mi attentat horrible dont les résultats ont été si funestes à la France !...

Lucien, voyant tant d'hésitation, essaie un dernier moyen pour la vaincre. Il se retourne contre le général son frère , Fépée à la main , et jure de la lui plonger dans le sein , s'il trompait

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jamais l'espérance des républicains , s'il attentait un jour à la liberté des Français !...

Ce dernier trait ébranle le soldat électrisé par cette parade : Murât saisit l'instant et marche à la tête d'une colonne disposée aie suivre. Le pas de charge se fait entendre ! Une soldatesque égarée viole le sanctuaire des lois ; des cohortes armées s'en emparent, enlèvent les représentants du peuple qui , résolus à mourir sur la chaise curule , refusent d'obéir à la violence ! Le bruit des armes, les vociférations des conjurés ne peuvent couvrir la voix des républicains qui , le fer dans • les reins, répondent par les cris mille fois répétés : ViveLd république! Vive la constitution!

La force l'emporte sur le courage !... l'usiurpateur triomphe!... Les représentants du peuple sont dispersés par la puissance des baïonnettes !.. Il n'y a plus de représentation nationale !... il n'y a plus de constitution!... il n'y a plus de république!...

Notre histoire ne fournit point de traits aussi audacieux! Lorsqu'à la séance du aS juin 1789, les députés , qui s'étaient constitués en assemblée nationale, restèrent immobiles à leur place, refusèrent de se rendre à l'ordre qui leur fut notifié par le marquis de Brézé , Louis XVI qe crut pas qu'il lui fiit permis d'employer la force des

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armes contre les délégués du peuple... Ce crime était réservé au chef de la conspiration du 18 ^ brumaire.

Bien ne pouvant justifier cette épouvantable expédition , il fallait du moins en atténuer l'horreur; il fallait tromper le peuple après avoir porté le dernier coup à ses représentants , ce peuple qui n'était resté tranquille que parcequ'on lui avait dit et répété, dans cent proclamations diverses , que la translation du corps législatif à Saint-Cloud n'était qu'une mesure destinée à mettre la constitution hors de toute atteinte , et non ;. à la renverser ; il fallait surtout le rassurer sur l'exercice de ses droits les plus précieux au moment critique où l'on se proposait de l'en dépouiller, et rien ne fut épargné pour y parvenir.

Impudents mensonges, atroces calomnies, furent les dignes préludes des travaux de Saint- Cloud. Des représentants du peuple fidèles à leur mandat fiirent dénoncés à toute la France comme des furieux démagogues. L'infâme harangue de Lucien fut imprimée , placardée et colportée dans tous les départements. On s'en fit un titre pour rendre Bonaparte plus intéressant à la nation qu'il allait asservir , pour persuader qu'il n'avait échappé au poignard des hommes soldés par l'Angleterre que parcequ'unj de ses satellites lui

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avait fait un rempart de son corps ;.et ceux dont le fer des baïonnettes avait menacé les jours furent au contraire présentés comme des assassins.

Des dépêches télégraphiques , une foule de proclamations, des milliers d'émissaires , les cent bouches des journaux, vendus aux conjurés, remplirent toute la France de ces fausses nouvelles. Partout le triomphe de l'usurpation fut annoncé comme celui de la liberté; et ce fut aux cris mille fois répétés de vive la république que l'on publia le renversement des deux grands pouvoirs iàe la république.

'l Les Français avaient reçu de la convention la constitution de l'an 3 , comme les Hébreux reçurent de Moïse les Tables de la loi. Mais le tonnerre qui annonça la loi aux Hébreux annonçait en même temps la puissance et la majesté du législateur, tandis que le tonnerre de la convention n'était que l'annonce de la force à laquelle elle avait été malheureusement obligée de recourir pour soutenir son ouvrage , n'était qu'un présage sinistre et menaçant de destruction.

Ce fut sous le canon de Bonaparte que la constitution fut promulguée ; c'était sous les baïonnettes et par les baïonnettes de Bonaparte qu'elle devait périr.

SiANCE NOCTORITE DE LA JODRITÉE DU 1 9 BRUÏTAIRE.

Si la dispersion des membres du conseil des cinq-cents, expulsés militairement de la salle de leurs séances, fut une victoire pour Bonaparte, cette victoire-là même eût embarrassé des conspirateurs moins audacieux que les hommes du 18 brumaire. Le conseil des anciens , ep rendant son

décret de translation, avait consommé son pouvoir. Tout concours ultérieur exigeait l'initiative du conseil des cinq-cents , et ce conseil avait di^ paru : une vingtaine de ses membres , intéressés au succès de l'entreprise de Bonaparte, étaient seulement restés à sa disposition.

Isolés de la seule puissance qui pût leur rendre l'activité, les anciens ne savaient s'ils devaient s'en retourner à Paris ou rester à Saint-Cloud.

Bonaparte rassemble les conjurés. « J'ai voulu, leur dit41, persuader au conseil des anciens qu'ils étaient sur un volcan, et c'est nous-mêmes, en ce moment, qui nous y sommes placés. Le conseil des cinq-cents nous était indispensablement nécessaire... Nous l'avons dissous. Que sont devenus les membres que nous avons chassés?

Quelle serait notre position s'ils allaient aussi

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retrouver un jeu de paume?... ou si, adoptant la motion de Talot, tous se rendaient à Paris?... N'aurions-nous pas à craindre que la majorité des anciens ne s'empressât de les y suivre?...

» Croyez- vous que le peuple, toujoiws si facile à agiter, et qui n'est resté aussi tranquille que parcequ'il a été rassiwé par nos proclamations, entendrait de sang-firoid celles qui lui annonceraient la manière dont nous avons traité ses représentants? Croyez-vous qu'au cri de la liberté en danger, ces députés manqueraient d'agitateurs pour le mettre en mouvement?... Et si une fois il osait se montrer, si de toutes parts le tocsin se faisait entendre, si le canon d'alarme était tiré, pouvons-nous calculer les suites qu'entraînerait cette explosion?...

• Fouché, à la vérité, nous a répondu de la tranquillité de Paris; mais si elle était troublée par ses anciens amis les jacobins , et que le succès de notre entreprise lui parut douteux, avonsnous assez bonne opinion de lui pour être assurés qu'après avoir trabi le directoire, il ne serait pas capable de nous trabir nous-mêmes ^..

• Ne croyez pas, cependant , que je regrette les moyens que nous avons été forcés d'employer pour nous débarrasser de ces honunes dangereux, contre l'exaltation desquels toute autre voie

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que la force des baïonnettes aurait indubitablement échoué; mais songeons à nous garantir de leur audace...

u Et pour cela , dît un des conjurés, il ne faut que la prévenir, en réunissant les débris de l'instrument que nous avons brisé. Que Lucien rassemble le petit nombre des députés restés à Saint-Cloud , dont le zèle lui est connu , et formons un conseil des cinq-cents qui adopte, sans batailler^ le plan que nous avons été obligés de soumettre aux hommes indomptables que nous avons expulsés. Comme la séance se passera sans^ témoins, et qu'il n'y aura point d'appel nominal,' les résolutions que nous obtiendrons, aveuglément adoptées par le conseil des anciens, produiront autant d'effet qu'ont causé d'impression les prétendues démissions que nous avons fait adresser par le secrétaire général du directoire.

» Demain nous ferons dire par le Moniteur que le conseil des xinq-cents , réuni en majorité, a décrété... ce que nous jugerons à propos de lui faire décréter. Le journal de Paris donnera sur l'enthousiasme des votants tous les détails que son rédacteur Rœderer croira nécessaires pour exciter celui du public; les autres journaux en seront les échos fidèles ; tous les pamphlétaires à gages renchériront encore sur tout ce que

nous ferons dire par le Moniteur et le journal de Paris : et toute la France ne se doutera jamais que nous lui aurons donné l'adoption de quelques transfuges abaijdoni^és de leurs collègues, pour les décrets de la majorité du conseil des cinq-cents représentants du peuple. ».

Tout le comité applaudit, et véritablement les conjurés n'avaient pas d'autre parti à prendre. Mais, en s'appuyant sur cette majorité factice, ils ne pouvaient laisser subsister intacte la majorité réelle qui les menaçait ; ce n'était que par de nouveaux attentats qu'ils pouvaient assurer le succès l^u premier, qu'en établissant sur les plus atroces Calomnies la nécessité de la plus coupable entreprise sur la représentation nationale.

Pour se garantir, sans retour, des événements que pouvait provoquer l'expulsion à main armée du conseildes cinq-cents, dont vingt-cinq ou txen te individususurperaientletitre,ilfutconvenuquon en retrancherait les membres les plus én,ergiques, qu'on déclarerait solennellement qu'ils n'A font plus partie. « Par cette déclaration seule, observa un homme consommé dans l'art des conspirations, vous leur enlèverez toute l'influence qu'ils pourraient avoir sur le peuple. C'est à leur ^àjf^ li té de représentants de la nation qu'ils la doivQMlS^ ^J^^ ôtez-leur ce titre, ils ne sont plus rien. "-^-^^w

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t Robespierre lui-même, qui faisait trembler toute la France, ne put se relever du décret qui le frappa au 9 thermidor. Et, sans remonter si loin, rappelons-aous les conjurés de Clichy, qui avaient Pichegni à leur tête, et qui se flattaient d'avoir des complices dans' toutes les classes de citojrens , dans le directoire même. Un décret les dépouille dé leur toge le 1 8 fructidor, et ce peuple, dont ils avaient fait chanter le réveil sur tous lés théâtres, fait retentir les airs des cris de Vive la république le jour où on les arrête pour les déporter!!!

• Eh ! qui nous empêchera nous-mêmes de déporter ceux que nous éliminerons!!! Hâtons-^ nous donc d'en faire la liste. *

• Mais , pour imprimer aux mesures extraordinaires que nous allons prendre un grand caractère, n'allons pas oublier la proclamation d'usage, que tous les militaires, généraux, ofBciers et soldats réunis à Saint-Cloud, sous les ordres du général Bonaparte, et le général lui-même, ont bien mérité de la patrie.

» Pour le fameux pas de charge qui nous a expulsés de la salle de nos séances, reprit vivement un membre du comité, qui, malgré qu'il fut un des plus ardents conjurés, ne put cependant s'empêcher de trouver la proposition toutà-fait étrange...

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• Oui, pour cela même, répondit tranquillement Lucien. Avez-vous donc oublié que ce n'est qu'en persuadant à la fordè armée que la majorité du conseil des cinq-cents était" sous le coup des poignards d'une minorité furieuse , et que le général lui-même avait été frappé par les assassins, que nous avons pu la tirer de son inquiétante hésitation, que nous avons pu la détemiiner à faire évacuer la salle des séances du conseil des cinq-cents?... Avez-vous oublié que nous avons qualifié de représentants du poignard les députés que nous avons expulsés?... Voilà ce que nous avons intérêt de constater . et ^ ce que persuadera la déclaration solennelle que \ le général, les officiers et tous les militaires »% sous ses ordres ont mérité de la patrie... i>

Tout étant convenu, Boulay de la Meurthe se retira pour faire au projet qui devait être proposé au conseil des cinq-cents les changements et additions qu'exigeaient les circonstances; et Lucien fut à la recherche des députés qui devaient jouer le rôle important qu'on venait de leur distribuer.

Bonaparte, qui, lui-même, n'osait se flatter que Lucien pût rassembler vingt-cinq ou trente députés assez audacieux pour se proclamer con- ^ ^ seil des cinq-cent^, s'adresse en même temps à ^

son. complaisant conseil des anciens, chez lequel il était sûr de trouver une minorité entièrement dévouée , capable de tout entreprendre, etkhquelle une 'majorité inerte n'opposerait aucune résistance. .

En effet , ce conseil , sur la demande de Fargues au nom de Bonaparte, s'étant formé en comité général , la minorité , aussi active que la majorité était indolente, après avoir déclaré que, des deux conseils qui composaient le corps législatif, lui seul se trouvait existant^ attendu la retraite de celui des cinq-cents \ s'empresse de décréter que quatre des membres du directoire exécutif ayant donné leur démission et le cin^ quième ( Sieyes ) étant mis en surveillance ^ il serait nommé une commission executive provisoire composée de trois membres , etc. , etc* , etc. . .

On allait procéder à la nomination des membres de cette commission executive, imiquement créée pour y placer Bonaparte, lorsque Lucien fit annoncer qu'il avait trouvé un conseil des cinq-cents.

Ce message surprit d'autant plus le conseil des anciens, qu'il venait de constater législativement par un acte, inconstitutionnel il est vrai, qu'après la brillante expédition de Saint-Cloud, les membres du conseil des cinq-cents s'étaient retirés; que

ce conseil était absolument dissous , et que c'était parçeque réellement ce conseil n'existait plus qu'il n'avait pas attendu l'mitiative, qui pouvait seule mettre constitutionnellement son pouvoir en activité.

Le décret fut aussi facilement rapporté qu'il avait été rendu ; mais il est du moins resté dans le Moniteur , et concourt à prouver que toutes les opérations de Saint-Cloud n'ont eu pour bases que la supercherie , le mensonge et l'audace.

Quels étaient les députés que Lucien découvrit et traîna à sa suite? où étaient-ils?... Quel objet pouvait les retenir à Saint-Cloud, après avoir été, comme tous les autres membres du conseil des cinq-cents, chassés de la salle de leurs séances?...

M. le comte de Cornet va lui-même satisfaire à toutes ces questions. Personne n'a été plus à portée que lui de savoir tout ce qui s'est passé à Saint-Cloud. Voici comme il s'exprime , après nous avoir appris que MM. Talleyrand et Rœderer étaient venus à Saint-Cloud comme particuliers, et quils paraissaient être, avec le comte Sieyes, l'âme de l'entreprise :

«Je faisais , dit-il , les fonctions de ministre .de » la police à Saint-Cloud , comme président de la

» commission des inspecteurs du conseil des an-

• ciens. Vers les dix heures du soir du ig, on

• s'aperçut qu'un calme profond régnait dans le

• palais et dans ses alentours; alors on se recueillit, »et on songea enfin à ce qu'il fallait faire; on ne

• pouvait revenir à Paris sans avoir adopté une » mesure quelconque.

»Un certain nombre de députés du conseil » des cinq-cents erraient çà et là dans les appar-

• tements de Saint-Cloud , dans les corriilors , »dans les cours... ils étaient des expectants ^ ils

• avaient le secret de la tentative , et voulaient en

• tirer parti!... f

Et voulaient en tirer parti!... Quelle noble ambition ! Comme , d'un seul trait , M. le comte caractérise bien l'esprit qui a présidé à la journée du 19 brumaire , les vues secrètes qui dirigeaient les agents avides de cette révolution !

Mais revenons aux détails précieux que nous donne M. le comte de Cornet.

• Alors j continue-t-il, on insinua à ces mem- •bres du conseil des cinq-cents de se former en « assemblée... Ils étaient vingt^cinq ou trente, n

Ces vingt-cinq ou trente expectants serontils assez audacieux pour s'emparer du titre et des attributs du conseil des cinq*cents ? Ah ! sans doute. Il était d'autant plus urgent qu'ils

se constituassent en assemblée délibérante , que le conseil des anciens ^ resté long-temps lui-même expectant , était travaillé de plusieurs manières ^ soit pour suivre l'entreprise , soit pour l'abandonner. C'est toujours M. le comte Cornet qui parle : nous devons d'autant plus lui savoir gré de sa candide franchise, qu'il ne fallait rien moins qu'une autorité comme la sienne pour combattre celle 'de tous les écrivains qui ont pris pour constants tous les mensonges du Moniteur et du Journal de Paris ; pour arracher le voile dont voudraient se couvrir encore les vingt-cinq ou trente intrigants à qui seuls on peut reprocher l'acte du ig brumaire, et les crimes qui se sont commis à la faveur des ténèbres de cette nuit désastreuse.

Fier de la recrue qu'il venait de faire , Lucien remonte au fauteuil et prend la parole :

« Représentants du peuple , dit-il , cet ancien • palais des rois où nous siégeons dans cette nuit » solennelle atteste que la puissance n*est rien et » que la gloire est tout ! »

Comme les grands génies se rencontrent !... Un de nos premiers orateurs chrétiens avait dit avant lui : Dieu seul est grajvd , mes frères ! et ce début solennel n'avait pas pour objet de préparer les peuples à recevoir un usurpatemr ; tan^

dis que y dans son magnifique début , Lucien ne parlait du néant de la puissance que pour en mieux dépouiller ceux qui l'exerçaient au nom de la loi, que pour répandre le mépris sur tous les pouvoirs constitutionnellemeiit institués !

« Vous devez , dit-il , oublier tous les liens foc- » tices , pour ne vous souvenir que du peuple » français , dont vous êtes chargés... Si , par des 1 considérations pusillanimes et déplacées , nous

• ne changeons pas l'affreux état où il se trouve...

• dès aujourd'hui nous perdons notre gloire, et nnous ne garderons pas long-- temps notre puiswsance.,. Je livre à vos méditations profondes

• les idées que je viens d'émettre... »

Les méditations ne furent pas longues; la suite de la séance ne tarda pas à prouver que Ton connaissait d'avance les liens factices qu'il fallait oublier, pour s'occuper du bonheur du peuple à la manière dont Fentendait Lucien.

Mais, avant tout , il fallait , comme on en était convenu , consacrer les immortels exploits de la campagne de Saint-Cloud , travestir en faits authentiquement prouvés les fables atroces du 19 brumaire. En conséquence, le conseil des trente, sur la proposition d'un de ses membres , qui n'a pas jugé à propos de se nommer, « Considérant •que le général Bonaparte, les généraux et l'ar-

il mée sous ses ordres ont sauvé la majorité du » corps législatif et la république, attaquées par 1 une minorité composée d'assassins ;

• Considérant qu'il est instant de leur témoi- » gner la reconnaissance nationale , déclare qu'il »y a urgence.

• Et, après avoir déclaré l'urgence, le conseil, à » l'unanimité et au milieu des plus vives accla- » MATIONS ', prend la résolution suivante :

» Le général Bonaparte, les généraux Lefebvre, 1 Murât, Gardane, les autres officiers généraux » et particuliers dont les noms seront proclamés*, » les grenadiers du corps législatif et du directoire «exécutif; les sixième, soixante-dix-neuvième, • quatre-vingt-sixième de ligne ; les huitième et » neuvième de dragons, et les grenadiers ^ qui ont

' D'où pouyaient partir de si Tives acclamations ? ces vingt-quatre ou trente figurants étaient eux seuls tout à la fois assistants et délibérants.

^Avis aux amateurs à qui il importait de grossir la liste des proclamés : aussi combien d'honnêtes gens se sont don- . nés les gants de la journée de Saint-Cloud, qui, pâles et tremblants^ manifestèrent leurs regrets de se trouver en ce lieu, et se retirèient en toute hâte vers Paris ^ ou ils se montrèrent le lendernain, s* annonçant comme les plus utiles coopérateurs de la journée , et allèrent le soir chez les nouveaux consuls exiger le prix de leur défection, et l'Ob'* tinrent! Notice, p. i4 et i5.

• couvert le général Bonaparte de leurs corps et de B leurs armes, ont bien mérité de la patrie '. »

Quelle résolution !... La majorité des membres du conseil des cinq-cents se serait-elle assez peu respectée pour ériger en trait héroïque leur propre expulsion à main armée ?... Non, certes. Rendons de nouveau grâce à M. le comte de Cornet de n'avoir laissé peser le poids de Tindignation qu'inspire im décret si honteux, que sur la tête de ceux qui la méritent! Le ramassis de Lucien, ces cupides expectants qui erraient dans les corridors de Saint-Cloud , ont pu seuls déclarer, à la face des nations, que ceux qui les ont chassés du lieu de leurs séances ont bien mérité de la patrie !

Cette résolution est d'autant plus odieuse, que ses auteurs ne s'étaient ainsi dégradés eux-mêmes que pour commettre un nouvel attentat ; qu'elle était prise dans l'intention de porter ensuite la hache dans la représejitation nationale. On voulut établir en fait que la majorité du conseil des cinq-cents avait été attaquée par une minorité

» Un de ces grenadiers n'a-t-il pas eu refTronterîe de venir réclamer à la chambre des députés la pension qui lui avait été accordée pour accréailer celle fable odieuse; mais l'un de nos orateurs les plus distingués , M. Dupont de l'Eure, un des membres du conseil des cinq-cents, témoin de rentrée et de la sortie de Bonaparte, a fait accueillir comme elle devait l'être la jonglerie du 19 brumaire.

d'assassins, parcequ'on avait résolu de retrancher de ce conseil ces prétendus assassins, qui en étaient les membres les plus énergiques. On sup-? posait que leur présence dans le corps législatif le mettait en péril et la république elle-même , parcequ'on avait besoin d'un prétexte pour priver l'un et l'autre de leurs plus intrépides défenseurs.

Et quels sont donc les forfaits de ces soixanteun représentants du peuple dont le salut public demandait l'expulsion ?

Leurs forfaits sont de s'être récriés contre un décret rendu sans motifs ; d'avoir demandé à les connaître , ou plutôt d'avoir manifesté qu'on les connaissait trop; d'avoir combattu le dessein d'attaquer la constitution; d'avoir fait individuellement prêter à tous les membres du conseil , aux conspirateurs eux-mêmes, le serment de fidélité à cette constitution, qu'ils ne voulaient plus reconnaître ; d'avoir, par cet appel nominal, noté d'infamie les noms de ceux qui déjà même avaient le dessein de se parjurer.

Leurs forfaits sont d'avoir refusé de reconnaître le commandement inconstitutionnel dont ledécret de translation investissait Bonaparte; de s'être écriés, à l'instant où il osa paraître dans la salle de leurs séances en armes et sans y avoir été appelé : Bonaparte a terni êa gloire ! A bas le dictateur!

if'

Leurs forfaits sont d'avoir crié hors ta lot sur celui qui venait mettre hors la constitution toute la France; de n'avoir, jusqu'aux derniers moments et sous le coup des baïonnettes , cessé de faire entendre les cris de f^ive la constitution de l'an III! Vive la république!

Honorables proscrits , félicitez-vous de cette audacieuse élimination , qui , en vous séparant d'indignes collègues, ne permet pas que le soupçon d'avoir été leurs. complices plane jamais sur vous. Tout ce que peut espérer cette minorité factieuse de l'obscure nuit du 19 brumaire, c'est de se trouver confondue avec la majorité étrangère à leur opération coupable , et dont elle a usurpé le nom et transgressé le pouvoir; c'est que leurs noms puissent échapper à la honteuse célébrité dont ils seraient éternellement entachés s'ils étaient individuellement connus.

Les vôtres, honorés par cette odieuse proscription , seront recueillis par l'histoire. La postérité , qu'on ne peut jamais impunément tromper, apprendra que, fidèles jusqu'au dernier moment à votre mandat, vous n'avez cessé d'être comptés au nombre des représentants du peuple que lorsque l'usurpation en a pris la place , que lorsqu'il n'y a plus eu de représentation nationale; et son inexorable justice fera peut-être un jour

regretter aux prescripteurs le sort des proscrits.

Pour donner le temps de former la liste de proscription, on avait nommé pour la forme une commission chargée de présenter,, séance tenante, des mesures de salut public. On se doute bien que ces prétendues mesures de salut public , destinées à fournir aux conspirateurs les moyens de tout détruire • avaient d'avance été arrêtées dans le comité des conjurés , avant le départ pour Saint-Cloud. Et en effet , à la simple lecture du projet de l'acte du 19 brumaire, il est impossible de ne pas se convaincre qu'il n'a pu être l'ouvrage de quelques instants ; il est impossible de n'être pas au contraire persuadé que la profonde combinaison de tous les articles dont il se compose, que toutes les dispositions qu'il renferme, sont le résultat d'un travail extrêmement réfléchi : ce n'est point dans le tumulte et l'inquiétude d'une tourmente révolutionnaire qu'on improvise un pareil décret *.

Une seule disposition , celle qui désigne les proscrits et en détermine le nombre , peut seule être attribuée aux membres de cette comimission, et certes lui appartient bien, puisqu'ils ont eu le coui'age de la présenter.

* Voyez cet acte. Pièces justificatives.

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Le principal objet des conspirateurs du 1 8 brumaire était de placer Bonaparte à la tête d'un nouveau gouvernement. Pour y parvenir, il fallait tout à la fois faire disparaître le directoire exécutif et éclipser le corps législatif. L'acte du 1 9 brumaire effectua cette double entreprise.

D'abord une commission executive provisoire de trois consuls, composée de Bonaparte, Sieyes et Roger-Ducos, fut mise à la place des cinq directeurs. Le corps législatif fut ajourné au i *' ventôse, et les deux conseils furent réduits à deux simples commissions de chacune vingt-cinq membres.

L'empressement de Bonaparte à s'emparer des rênes du gouvernement , dont il avait protesté ne vouloir être que le$ bras, les immenses pouvoirs attribués à la commission dont il était le chef, devaient bien faire prévoir quel était le but de l'organisation provisoire.

La commission consulaire fut non seulement investie de la plénitude du pouvoir directorial, et êpécialement chargée de procurer une paix honorable et solide , d'organiser l'ordre dans toute les parties de l'administration, de rétablir la tran*guillilé intérieure ( on verra l'effrayante latitude que donnaient au triumvirat ces dernières dispositions, qui semblaient dictées pour rassurer toute la France ) ; non seulement toute initiative

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fut réservée à cette commission consulaire, mais l'exercice de tous les autres pouvoirs lui fut subordonné, tous les autres pouvoirs se confondirent dans le sien.

Les commissions émanées des deux conseils , qui devaient remplacer le corps législatif ajourné^ loin de jouir de son indépendance, furent entièrement soumises à la direction de la commission consulaire, ne purent statuer sur aucun objet de police j de législation et de finances ^ qu'avec sa proposition formelle et nécessaire \

Si l'article i.i les charge de préparer les change^ ments à parler aux dispositions organiques , dont V expérience fait sentir les vices et les inconvénients, c'est toujoiirs sous la direction du triumvirat; et Dieu sait les changements que l'expérience consulaire va suggérer à des Solons aussi heureusement influencés!...

Cependant l'art. 1 1 porte c^u'ils ne peuventuvoir pour but que de consolider^ garantir et consacrer inviolablement la souveraineté du peuple français , la république une et indivisible ^ le système représentatifs la division des pouvoirs ^ la liberté ^ l'égalité j la sûreté et la propriété.

Bons Français , vous alle:^, d'après des disposi-

' Art. g.

lions aussi expresses, dormir d'un sommeil tranquille!... Mais arrivera l'instant du réveil; et qu'il sera terrible!... Les misérables qui vous parlent ce langage se rient de la souveraineté du peuple , abhorrent la république, qu'ils vont renverser. La liberté est perdue , et l'égalité n'existera que dans les communes chaînes dont nous serons tous accablés.

La commission consulaire pourra présenter ses vues ', d'après lesquelles les commissions doivent régler leur travail. Quelles vues favorables pouvaiton attendre de Sieyes et de Bonaparte? Le plan arrêté pour établir et consolider la tyrannie!...

Tandis qu'on dégradait ainsi le corps législatif, en substituant aux deux conseils deux commissions qui n'en étaient que la triste caricature, sans autre pouvoir que celui de concourir à la destruction de l'ordre constitutionnel, par l'adoption des projets commandés pour anéantir provisoirement tout ce qui s'oppQsait au système des conjurés; tandis que ces deux commissions, destinées à faire illusion au peuple , à lui persuader qu'il se trouvait encore du moins représenté par une fraction de ses élus , ravalés au simple rôle de commis subalternes , ne pouvaient agir

' Art. i5.

qu'autant qu'elles étaient mises en action par Bonaparte, ne pouvaient prendre d'arrêtés que sous son bon plaisir , l'acte du 19 brumaire donnait le plus libre essor aux membres du corps législatif ajournés, les entourait des prestiges les plus séduisants.

La constitution de l'an UI ne permettait pas à un représentant du peuple d'accepter un emploi qui put influer sur son indépendance. Les conspira* leurs, qui voulaient non améliorer mais renverser de fond en comble cette constitution, commencent par intéresser les membres du corps législatif à sa destruction , en ouvrant une carrière nouvelle à leur ambition. « Vous pouvez maintenant , leur disent-ils, devenir ministres^ agents diplomatiques ^ délégués de la commission consulaire exécutive, remplir toutes les autres fonctions civiles, sans perdre votre qualité de représentant du peuple* s toujours conséquemment en conservant votre inviolabilité constitutionnelle, et, ce qui vous est plus profitable encore, l'indemnité attachée à ce titre.

t Assez et trop long-temps vous avez végété dans le cercle étroit que vous circonscrit une constitution qui prive la* patrie des importants ser^

' Art. 7.

des triumvirs , entièrement subordonnée à leur puissance; porte la hache dans la représentation nationale; déclare que soixante-un représentants du peuple ne sont plus membres du conseil dont ils osent s'attribuer les prérogatives et dont eux seuls méritaient de se voir retranchés.

Si le conseil des cinq-cents eût encore existé , si tous ses membres n'eussent pas été dispersés, si même, à la simple majorité de ceux qui en faisaient partie, on fut venu présenter un pareil projet, peut-on croire qu'il n'eût pas été reçu avec une éclatante indignation?...

Vous nous proposez, eût dit cette majorité, que sa caricature a supposée , d'enlever à la représentation nationale , de chasser du conseil soixante-un de nos collègues! Ignorez-vous donc qijB c'est la nation elle-même qui les y a placés; qu'ils sont représentants du peuple comme nous et au même titre que nous ; que vous ne pouvez les exclure sans vous rendre susceptibles de l'être • vous-ipêmes , sans vous dépouiller de l'inviolabilité dont ils sont revêtus aussi bien que nous? Vous parlez de déclarer qu'il n'y a plus de directoire , de créer à sa place un gouvernement provisoire , composé de trois consuls ; de mettre à la tête de cette nouvelle puissance executive un jeune ambitieux exclus par la constitution quo

vous voulez détruire?.^ Qui vous a donné le (koit de nous faire de semblables propositions?... qui nous donne celui de les sanctionner ?... Tous nos pouvoirs sont dans la constitution que vous venez de jurer. Hors de là , tout n'est qu'usurpation , qu'entreprise sur la volonté nationale , que violation des droits du peuple !...

Fùt-il vrai que tous les citoyens dont nous avons composé le directoire au 3o prairial eussent été assez lâches pour donner leur démission , le directoire existerait encore dans l'acte constitutionnel , qui seul établit comment et par qui ils doivent être remplacés. Laissons là les intrus provisoires que vous décorez pompeusement du titre de consuls! Il ne nous faut ni des consuls ni un César I Ce n'est point dans l'ancienne république de Rome que nous devons aller chercher les magistrats qui doivent nou$ gouverner , mais dans les vœux manifestés des Français par de libres élections. S'il n'y a plus de directoire , hâtons-nous de le recomposer en formant les listes décuples sur lesquelles le con* seil des anciens doit choisir.

Vous prétendez que la république e^t dans un danger imminent , et vous ajournez le corps législatif au 1 •' ventôse ; vous licenciez ceux qui doivent la défendre!... Convenez donc, ou que le

péril est imaginaire et que vous nous trompez, ou que votre imprévoyance est extrême; que vousétes, ou les plus fourbes des hommes , ou les plus imprudents !... Loin de nous séparer, loin de divisa nos forces, nous en formerons un redoutable £dsceau. Nous resterons au poste où la constitution nous a placés pour combattre tous ses ennemis , à la tète desquels votre criminelle tentative vous a placés!... Qu'eussent répondu les conjurés!...

Ne pouvant se dissimuler les difficultés que l'adoption de l'acte du 1 9 brumaire eût éprouvées de la part du conseil des cinq-cents , tous les talents du comité conspirateur avaient été mis en réquisition pour les prévenir. Trois discours préparés d'avance devaient être prononcés , Tun par Lucien , l'autre par Boulay de la Meurthe , le troisième par Cabanis; mais Bonaparte ayant fait sabrer l'opposition , ces chefs-d'œuvre d'éloquencecontre-révolutionnaire devinrent inutiles, et n'ont servi qu'à figurer dans le Moniteur pour en imposer à toute la France. Là peuvent les lii* ceux qui aiment à voir dans quels écarts , dans quelles contradictions sont entraînés les orateurs ambitieux qui , sans respect pour les lois fondamentales de leur pays , sont toujours prêts à combattre comme à» défendre les principes sacrés sur lesquels elles reposent. .

Le conseil des trente n'ayait pas besoin qu'on fit de grands efforts d'éloquence pour lui faire accueillir un projet qui était l'objet de toutes ses spéculations : aussi fut-il admis sans discussion.

Porté au conseil des anciens, son adoption souCfrit d'autant moins de difficultés , que des membres de ce conseil , qui $^yaient que le corps législatif n'avait été transféré. à Saint-Goud que pour renverser le directoire et placer Bonaparte à la tête d'un nouveau gouvernement , n'imaginant pas possible l'audace des vingt-cinq ou trente recrues de Lucien , et croy.^pt le conseil des anciens seule autorité constitutionnelle existante , avaient déjà pris sur eux de faire décréter un gouvernement provisoire. Le conseil, dès lors, se trouva fort heureux de pouvoir san^ tionner l'acte du 1 9 brumaire , comme s'il eut été l'ouvrage du conseil des cinq-cents , au nom duquel il lui était effrontément présenté.

M. le comte de Cornet convient que les députés qui votèrent l'adoption du prqjet ne formaient qu'une faible minorité ; mais il ajoute que la majorité la laissa voter seule , qu'elle fut morne et »ilmoieme^ terrifiée sans doute par l'attentat commis sur le conseil des cinq-cents*

« On insinua, dit-il, aux membres du conseil »des cinq-cents, qui erraient çà et là dans les

34o MÉMOIRES

t appartements de Saint-Cloud , de se former en t assemblée ; ils étaient vingt-cinq ou trente. Ce • projet de loi y qui est eelui du 19 brumaire^ leur t (ut présenté. Ce prétendu conseil des cinq-cenU » le délibéra. Il fat porté à celui des anciens, qui » était intact, et la loi fut votée par la minorité; le t majorité était morne et silencieuse, t

Les votes acquis de la minorité du conseil des anciens et le morne silence de la majorité de ^ membres étonneront moins sans doute que les emphatiques félicitations, adressées par Lucien à la bande votante qu'il avait si heureusement i-éunie dans l'orangerie de Saint-Cloud. Mes lecteurs n'auraient qu'une idée imparfaite de la séance nocturne du 19 brumaire, si je ne mettais sous leiu's yeux ce prodige d'enthousiasme qui Fa terminée.

« Représentants du peuple , s'écria-t-il , la litberté française est née dans le jeu de paume tde Versailles. Depuis cette immortelle séance, it elle s' est traînée jusqu'à vouSj en proie tour à » tour à l'inconséquence , à la faiblesse et aux n maladies convulsives de Fenfance.

»Elle vient aujourd'hui de prendre la robe » virile. Elles sont finies dès aujourd'hui , toutes »les convulsions de la liberté... A peine venez- » vous de l'asseoir sur la confiance et l'amour des

• Français, et déjà le sourire de ta paix et de » l'abondance brille mr^es lèvrjes I

t Représentants du peuple , entendez les béné- 9 dictions de ce peuple et de ses armées, long- » temps le jouet des factions intestines, et que tous » leurs cris pénètrent jusqu'au fond de vos âmes, t Entendez aussi /^ cri sublime de la postérité.

t Si la liberté naquit dans le jeu de paume 4^ t Versailles , elle fut consolidée dans l'orangerie » de Saint-Cloud. Les constituants de 89 furent » les pères de la révolution , mais les législateurs t de Tan viii seront les pères et les pacificateurs »de la patrie!...

» Ce cri sublime retentit déjà dans l'Europe; » chaque jour il s'accroîtra et embrassera bientôt » les cent bouches de la renommée ! »

( O mânes de Mounier, le respect que tous les Français doivent à votre mémoire ne permet pas de laisser sans réponse de tels blasphèmes. Au jeu de paume ^ l'assemblée constituante, sur votre proposition , jura que la France serait libre; et il n'a pas dépendu d'elle que ce serment ,'scellé du sang de plusieurs de ses membres, ne s'accomplît!... tandis que tous les serments des hommes du 18 brumaire, toutes leurs institutions, n'avaient d'autre but que de rendre la France esclave , et n'ont que trop réussi. )

c Vous venez , ajouta Lucien , de créer une

• magistrature extraordinaire et momentanée, »dont les effets doivent ramener l'ordre et la » victoire , seul moyen d'arriver à la paix.

» Auprès de cette magistrature , vous avez » placé deux commissions pour la seconder et

• s'occuper de l'amélioration du système social » que tous les vœux réclament.

• Dans trois mois, vos consuls et vos coHimissai-

• res vous rendront compte de leurs opérations.

• Ils vont travailler pour le bonheur de leurs eontem- *porain$ et pour la postérité. Ils sont investis de » tous les pouvoirs nécessaires pour faire le bien.

» Plus d'actes oppressifs! plus de titres, plus

») DE LISTES DE PROSCRIPTIOITS ! PLUS d'iMMORAXIT* ! « PLUS DE BASCULE ! LIBERTÉ! SURETE POUR TOUS LES » CITOYENS ' !...

» Garantie pourlesgouvemementsétrangers qui » voudront faire la paix; et quant à ceux qui vou- » draient continuer la guerre, s'ils ont été impuis- » sants contre laFrance désorganisée, livrée à l'épuî- » sèment et au pillage, que sera-ce aujourd'hui ?...

«Qu'il est beau, ajoute-t-il dans son incon- 'cevable délire, qu'il est beau le mandat que > vous avez donné aux consuls de la république!...

' Pièces justificatives.

yiDanspeu^ le peuple français et vous ^ jugerez s'ils 9 ont su le remplir!... ».

Bientôt , en effet , la France put juger tout ce qu'elle devait attendre des hommes à qui les destins d'un peuple libre avaient été si indignement livrés!...

Cette séance nocturne fut terminée par la singulière formule du serment qu'il plut aux consuls de prêter , non à la constitution, anéantie déjà dans leur esprit et dont le nom même n'est pas rappelé dans l'acte du 1 9 brumaire , mais à la république , qu'ils se proposaient d'organiser ; h la liberté, qu'ils avaient résolu d'enchaîner; à l'égalité, qui , dégradée par l'invention d'une noblesse nouvelle , par une superfétation d'hommes titrés de toute espèce , ne devait plus être , devant la justice même, qu'u-nnrain mot; à un système représentatif qui annonçait dès lors à la France qu'elle n'avait à espérer qu'un fantôme de représentation.

Ainsi finit la brillante expédition de Saint- Cloud. A quatre heures du matin, le château fut évacué ; et les vainqueurs , chargés de la terrible responsabilité qui entachera éternellement leur mémoire , retournèrent à Paris pour y recevoir les félicitations , assurées à tous les hommes revêtus du pouvoir ,' quels que soient les moyens par lesquels ils y sont parvenus!...

MOlf DEPART BU DIRECTOIRE.

Les consuls étant de retour à Paris, Bonaparte^ empressé de prendre possession des palais du directoire exécutif, fit retirer les troupes dont il avait fait entourer celui où il me retenait prisonnier.

En m'annonçant que j'étais libre y Louis Bonaparte me notifia que le désir de son frère était que je profitasse du premier instant de ma liberté pour céder mes appartements aux membres du nouveau gouvernement,qui devaient les occuper.

Parcourant des yeux l'ameublement de mon salon, qu'il pouvait déjà regarder comme un mobilier de famille, il les arrêta sur un superbe buste de Bonaparte. « C'est le portrait de mon » firère, me dit-il ; il ressemble parfaitement. »

» Je l'ai reçu , lui dis-je, d'un artiste qui m'en a » fait hommage en croyant m'offrir le portrait d'un

• défenseur de la république. — Il vous appartient, ^me répondit Louis Bonaparte'. — Le buste du

• général, lui répliquai-je, appartenait au pré- »sident du directoire, et il m'était cher; celui » du consul appartient à sa . famille , et je le lui «laisse sans regret, eh recommandant l'artiste à » sa protection. •

DE GOHIER. 34b

C'était le malheureux Céracchi!... Impliqué quelques mois après dans l'étrange conspiration de l'Opéra, avec Demerville, Topino Lebrun et Aréna, frère puîné du représentant si odieusement calomnié, il fut, ainsi qu'eux , condamné à la peine de mort , comme ayant voulu assassiner celui dont il eût voulu transmettre l'image à la postérité.

Le directeur Moulins s'était évadé eh apprenant le triomphé de l'usurpateur. Le général Leclerc , qui «vait servi sous ses ordres , Éavorisa son évasion, en le prévenant que les députés éliminés devaient être déportés ; que le projet était d'y comprendre les républicains qui avaient le plus montré d'énergie , et que nous étions menacés du même sort.

On a tort de*faire un reproche à Moulins de s'être soustrait à la surveillance de ses geôliers. Briser ses fers n'est point faiblesse : échapper à la tyrannie est le dernier acte de l'homme libre qui l'a combattue sans pouvoir la vaincre.

On a prétendu que le directeur Moulins avait remis au général Leclerc ïa démission sans date. C'est Une calomnie que dément son caractère connu. Si cet acte eût existé , ne se fut-on pas empressé de le faire paraître, de le faire insérer dans tous les journaux , et aucun n'a osé même

en parler , quoiqu'ils pussent à cette époque impunément tout oser.

Après mon honorable expulsion du p^}ais ou Ton me retenait prisonnier , je fus , comme Favait été le directeur Moulins, prévenu que riiomme qui ne rêvait que déportations insistait pour nous faire comprendre dans cette mesure atroce; que la police de Fouché surveillait toutes mes démarches, celles mêmes des personnes qui , n'imitant pas la tourbe que le malheur et les disgrâces mettent en fuite , n'avaient pas rompu toute liaison avec moi.

Pour épargner à des citoyens estimables le désagrément de cette inspection inquisitoriale , je nie retirai à Antoni , à la campagne d'un ami du général Kléber, qui était aussi le mien. J'y restai jusqu'au moment où j'ai acheté -la. retraite modeste que j'habite encore aujourd'hui à Eaubonne, entouré d'une famille qui n'a pas plus d'ambition que moi , et qui fait mon bonheur ; visité par de vieux amis qui n'ont pas cessé de m'être attachés, par quelques gens de lettres qui ne m'ont pas tout-à-fait oublié.

Passant mon temps k cultiver les Muses et mon jardin , qui n'est pas aussi ingrat qu'elles , j'y attends , sans le désirer ni le craindre , l'instant où je dois aller rejoindre les brades qui

m'ont devancé au rendez-vous des hommes libres, et où de généreux Français ont réclamé un coin de terre pour celui dont la France républicaine, agrandie de ses plus belles conquêtes, n*a pu satisfaire l'ambition *.

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