SUITE DE LA PRÉSIDENCE DE GOHIER
Bonaparte, en Egypte, s'entretenant avec Menou des affaires de France, lui répétait souvent quil projetait la journée du 18 brumaire^. Instruit par les journaux que lui fit remettre Sidney-Smith de la lutte terrible que la république française avait à soutenir contre toutes les puissances qui s'étaient armées contre elle, et connaissant la détresse dans laquelle il avait laissé là France, il prend à l'instant le parti, non d'accourir à notre secours, mais de s'emparer de ce prétexte pour mieux nous tromper; de renverser la république, en feignant de venir la défendre; de faire servir
nos désastres à son élévation!...
« Sa résolution était prise, nous dit -il dans • ses Mémoires; ce qu'il n'avait pas voulu tenter
' MontholoD^tom. II,pag. 2a5.
» a son retour d'Italie, il était déterminé à le faire
• aujourd'hui!... Résolu de s'emparer de l'autourité, c'était pour l'exécution de ce projet qu'il
• était parti d'Egypte' !...
Tel est le dessein coupable qui lui fait abandonner son armée , à l'insu même du général à qui il en remet le commandement!... Lé 6 fructidor an 7, il s'embarque furtivemetit à Damiette, en se faisant précéder de l'annonce de la fameuse victoire d'Aboufeir'. Mais ce n'est point dans les relations commandées par Bonaparte, c'est dans la lettre de Kléber au directoire qu'il faut apprendre dans quelle situation se trouvait notre armée après la désastreuse expédition de Syrie , au moment de sa désertion.
Lettre du général Kléber au directoire exécutif de Frunce«
Au quartier général du Caire , le 4 vendémiaire an 8 ( 36 septembre 1799 )•
«Citoyens directeurs,
» Le général en chef Bonaparte est parti pour » la France, le, 6 fructidor au matin , sans en avoir
• prévenu personne : il m'avait donné rendez-
■ Gourgaud, toin. I, pag. 47*'
^ Est-ce la facilité avec laquelle dix mille Turcs furent jetés à la mer^ comme ou précipite du haut d'un rocher
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vous à Rosette le 7 : je n'y ai trouvé que ses dépêches. Dans l'incertitude si le général a eu le bonheur de passer, je crois devoir vous envoyer copie et de la lettre par laquelle il me donne le commandement de l'armée et de celle qu'il adresse au grand visir à Constantinople , quoiqu'il sût parfaitement que ce pacha était déjà arrivé à Damas.
• Mon premier soin a été de prendre une connaissance exacte de la situation actuelle de l'armée.
• Vous savez, citoyens directeurs, et vous êtes à même de vous faire représenter l'état de sa force lors de son arrivée en Egypte; elle est réduite de moitié, eirnous occupons tous les points capitaux du triangle des Cataractes à £1- Arisch, d'El-Arisch à Alexandrie, et d'Alexandrie aux Cataractes.
• Cependant il ne s'agit plus aujourd'hui, comme autrefois, de lutter contre quelques hordes de Mamelucks découragés , mais de combattre et de résister aux efforts réunis de trois grandes puissances: la Porte, les Anglais, et les Russes.
» Le dénuement d'armes, de poudres de guerre,
factice des mannequins à L'Opéra, qui loi a fait dire : (C'est bien peu de chose qiCune armée turque aujourd'hui L.. (Biémoires du général Bloatholon» tom. II, pag. gg.)
DE GOHÏER. i83
» de fer coulé et de plomb , présente un tableau
• aussi alarmant que la grande et subite dimi- » nution d'hommes dont je viens de parler. lies «essais de fonderie Êdts n'ont point réussi; la » manufacture de poudre établie à Ruonda n'a vpas encore donné et ne donnera probablement »pas le résultat qu'on se flattait d'en obtenir; » enfin , la réparation des armes à feu est lente ,
• et il faudrait, pour activer ces établissements,
• des fonds et des moyens que nous n'avons pas.
iêLbs troupes sont nues; et cette absence de vé- » tements est d'autant plus fâcheuse , qu'il est » reconnu que , dans ce pays , elle est une des
• causes les plus actives des dyssenteries et des
• ophtalmies, qui sont les maladies constamment
• régnantes :. la première a agi cette année puis- » samment sur des corps affaiblis et épuisés par » les fatigues. Les officiers de santé remarquent
• et rapportent constamment que , quoique l'ar- » mée soit si considérablement diminuée 9 il y a
• cette année un nonlibre J>eàiicoup plus grand 9 de malades qu'il li'^ en avait l'anXiée 'dernière
• à la même époque.
*Le général Bonaparte avait effectivement,
• avant son départ, donné des ordres pour ha-
• biller l'armée en drap; niais pour cet objet, > comme poiu* beaucoup d'autres , il s'en est tenu
i84 MÉMOIRES
» là , et la pénurie des finances , qui est un nouvel » obstacle à combattre, l'eût mis dans la nécessité »sans doute d'ajourner l'exécution de cet utile • projet. Il faut parler de cette pénurie.
» Le général Bonaparte a épuisé toutes les res- » sources extraordinaires dans les premiers mois »de notre arrivée: il a levé alors autant de constributions de guerre que le pays pouvait en » supporter : revenir aujourd'hui à ces moyens , alors que nous sommes au dehors entourés d'ennemis, serait préparer un soulèvement à la première occasion favorable. Cependant Bonaparte , à son départ , rCa pas laissé un sou en caisse, ni aucun objet équivalent : il a laissé au contraire un arriéré de près de douze millions; c'est plus que le revenu d'une année dans la circonstance actuelle. La solde arriérée pour toute l'armée se monte seulement à quatre millions.
• L'inondation rend impossible en ce moment le recouvrement de ce qui est du sur l'année qui vient d'expirer , et qui suffirait à peine pour la dépense d'un mois ; ce ne sera donc qu'au mois de frimaire qu'on pourra en recommencer la perception , et alors , il n'en faut pas douter, on ne pourra pas s'y livrer, parçequ'il faudra combattre.
DE GOHIER. i85
» Enfin, le Nil étant cette année très mauvais , » plusieurs provinces, faute d'inondations , offri- » ront des non- valeurs auxquelles on ne pourra » se dispenser d'avoir égard.
• Tout ce que j'avance ici, citoyens directeui», » je puis le prouver et par des procès verbaux et » par des états certifiés des différents services.
• Quoique l'Egypte soit tranquille en appa- » rence , elle n'est rien moins que soumise ; le' » peuple est inquiet et ne voit en nous, quelque » chose que l'on puisse faire, que des ennemis de » sa propriété : son cœur est sans cesse ouvert à » l'espoir d'un changement favorable.
»Les Mamelucks sont dispersés, mais ils ne » sont pas détruits; Mourad-Bey est toujours dans » la Haute-Egypte avec assez de monde pour oc- «cuper sans cesse une partie de nos forces : si • on l'abandonnait un moment, sa troupe se gros- »sirait bien vite, et il viendrait nous inquiéter 9 sans doute jusque dans la capitale, qui, ^malgré »la plus grande surveillance, n'a cessé jusqu'à ce «jour de lui procurer des secours et en argent et » en armes.
» Ibrahim est à Gaza avec environ deux mille » Mamelucks ; et je suis informé que trente mille » hommes de l'armée du grand visir et de Djezzar » pacha y sont déjà arrivés.
i86 MÉMOIRES
» Le grand visir est parti de Damas 9 il y a en-
• viron vingt jours; il est actuellement campé t auprès d'Acre.
»X^le est, citoyens directeurs, la situation jnéms laquelle le général Bonaparte m'a laissé irl'énorme fardeau de l'armée d'Orient; il voyait » la crise fatale s'approcher : vos ordres , sans t doute, ne lui ont pas permis de la surmonter. » Que cette crise existe , ses lettres , ses instruc- »tions, sa négociation entamée j en font foi: elle
• est de notoriété publique, et nos ennemis sem-
• blent aussi peu Tignorer que les Français qui » sont en Egypte.
»Si cette année, me dit le général Bonaparte,
• malgré toutes les précautions, la peste était en
• Egypte, et que vous perdiez plus de mille cinq
• cents hommes, perte considérable, puisqu'elle » serait en sus de celles que les événements de la
• guerre occasioneraient journellement; je dis » que, dans ce cas, vous ne devez pas vous hasar- » der à soutenir la campagne prochaine , et vous
• êtes autorisé à conclure la paix avec la Porte
• ottomane, quand même l'évacuation de l'Egypte » en serait la condition principale.
» Je vous fais remarquer ce passage , citoyens
• directeurs, parcequ'il est caractéristique sous » plus d'un rapport , et qu'il indique surtout la
» situation critique dans laquelle je me trouve.
• Que peuvent être mille cinq cents hommes
• de plus ou de moins dans l'immensité du ter- » rain que j'ai à défendre, et aussi journellement
• à combattre ?
• Le général dit ailleurs : Alexandrie et El-' iArischy voilà les deux clefs de l* Egypte.
»E1-Arisch est un méchant fort, à quatre «journées, dans le désert; la grande difficulté »de l'approvisionner ne permet pas d'y jeter
• une garnison de plus de deux cent cinquante » hommes : six Cents Mamelucks pourront, quand
• ils le voudront, intercepter sa communication
• avec Qatich; et comme, lors du départ de Bo-
• naparte , cette garnison n'avait pas pour quinze
• jours de vivres en avance, n ne faudrait pas » plus de temps pour l'obliger à se rendre sans
• coup férir.
• Les Arabes seuls étaient dans le cas de faire
• des convois soutenus dans les brûlants déserts;
• mais, d'un côté, ils ont été tant de fois trompés
• que, loin de nous offrir leurs services, ils s'éloi-
• gnent et se cachent ; d'un autre coté , l'arrivée » du grand visir, qui enflamme leur fanatisme et » leur prodigue des dons, contribue tout autant à
• nous en faire abandonner.
• Alexandrie n'est point une place, c'est un
• vaste camp retranché: il était, à la vérité , assez »bien défendu par une nombreuse artillerie de
• siège; mais depuis que nous avons perdu cette » artillerie dans la désastreuse campagne de Syrie,
• depuis que le général Bonap^te a retiré toutes
• les pièces de marine pour armer au complet » les deux frégates avec lesquelles il est parti , ce Bcamp ne peut plus offrir qu'une faible résis-
• tance.
» I^ général Bonaparte , enfin , s'était fait il- » lusion sur Tefifet que devait produire le succès » qu'il a obtenu aux portes d'Aboukir. Il a en effet » détruit la presque totalité des Turcs qui avaient » débarqué ; mais qu'est-ce qu'une perte pareille fc pour une grande nation à laquelle on a ravi la »plus belle partie de son empire, et à qui la 9 religion, l'honneur et l'intérêt prescrivent éga- » lement de se venger et de reconquérir ce que «l'on avait pu lui enlever? Aussi cette victoire » n'a-t-elle pas retardé d'un instant ni les prépa- » ratifs ni la marche du grand visir.
oDans cet état de choses, que puis-je^ que » dois-je faire? Je pense, citoyens directeurs , que » c'est de continuer les négociations entamées par » Bonaparte ; quand elles ne donneraient d'autres » résultats que celui de gagner du temps, j'aurais » déjà lieu d'être satisfait. Vous trouverez ci-jointe
» la lettre que j'écris en conséquence au grand » visir, en lui envoyant duplicata dé celle de Bo- » naparte ; si ce ministre répond à ces avances , » je lui proposerai la restitution de l'Egypte aux » conditions suivantes :
n Le grand seigneur y établira un pacha comme » par le passé : on lui abandonnerait le miri , que » la Porte a toujours perçu de droit , et jamais 9 de fait.
»Le commerce sera ouvert réciproquement » entre l'Egypte et la Syrie.
» Les Français demeureraient dans le pays, oc- » cuperaient les places et les forts , et percevraient » tous les autres droits , avec ceux des douanes , » jusqu'à ce que le gouvernement eût fait la paix » avec l'Angleterre.
» Si ces conditions préliminaires et sommaires vêtaient acceptées, je croirais avoir fait plus » pour la patrie qu'en obtenant la plus éclatante » victoire ; mais je doute que Ton veuille prêter » l'oreille à ces dispositions. Si l'orgueil des Turcs » ne s'y opposait pas , j'aurais à combattre l'in- » fluence des Anglais : dans tous les cas , je me ' » guiderai d'après les circonstances.
» Je connais toute l'importance de la possession »de l'Egypte. Je disais en Europe qu'elle était » pour la France le point d'appui par lequel elle
• pouvait remuer le système du commerce des » quatre parties du moade ; mais , pour cela ^ il » faut un puissant levier : ce levier , c'est la ma- »rine; la nôtre a existé; depuis lors tout est » changé ; et la paix avec la Porte peut seule , ce
• me semble, nous offrir une voie honorable » pour nous tirer d'une entreprise qui ne peut
• plus atteindre l'objet qu'on avait pu s'en pro- » poser.
» Je n'entrerai point, citoyens directeurs, dans 9 le détail de toutes les combinaisons diplomati- 9 ques que la situation actuelle de l'Europe peut » offrir : ils ne sont point de mon ressort.
t Dans la détresse où je me trouve , et trop
» éloigné du centre des mouvements , je ne puis
» guère m'occuper que du salut et de l'honneiu*
j»de l'armée que je commande. Heureux si, dans
. â mes sollicitudes , je réussis à remplir vos vœux !
• Plus rapproché de vous, je mettrai toute ma » gloire à vous obéir.
» Je joins ici, citoyens directeurs, un état exact j> de ce qui nous manque en matériel pour Tar- » tillerie , et un tableau sommaire de la dette con- » tractée et laissée par Bonaparte.
» Salut et respect.
» Signé Kléber. »
«P. ^. Au moment, citoyens directeurs, où » je vous expédie cette lettre, quatorze ou quinze «voiles turques sont mouillées devant Damiette, » attendant la flotte du capitàn-pacha , mouillée » à Ja£fa , et portant , dit-on , quinze à vingt mille «hommes de débarquement. Quinze mille sont » toujours réunis à Gaza , et le grand visir sV n chemine de Damas. Il nous a renvoyé, ces joints » derniers, un soldat de la 2^^ demi-brigade, fait » prisonnier au fort d'El-Arisch , après lui avoir » fait voir tout le camp ; il lui a intimé de dire » à ses compagnons ce qu'il avait vu , et à leur » général de trembler. Ceci parait annoncer ou la » confiance que le grand visir înet dans ses forces, »ou un désir de rapprochement. Quant à moi, »il me serait de toute impossibilité de réunir 9 plus de cinq mille hommes en état d'entrer en » campagne : nonobstant ce, je tenterai la fortuB^y » si je ne puis parvenir à gagner du temps par »des négociations. Djezzar a retiré ses troupes » de Gaza , et les a fait revenir à Acre.
» Signé Kl£beb. »
Que répond Bonaparte à cette lettre , qui eût resté ensevelie dans ses cartons, comme tant d'autres précieux documents , si son duplicata n'eût pas été intercepté et publié par les Anglais?
IQ2 MÉMOIRES
Il nie ce que Kléber affirme '!... Mais ses dénégations peuvent-elles balancer les affirmations de ce célèbre guerrier, dont la vie n'a jamais été tachée par un mensonge , ni la gloire ternie par des vues ambitieuses ^ tandis que Bonaparte se joue de la crédulité de ceux qui le lisent ou Fécoutent ; ne peut ni écrire ni parler sans mentir à sa conscience, sans nier l'évidence même!... Quelle foi peut-on ajouter et à ses discours et à ses écrits , lorsqu'on le voit dans ses Mémoires , comme à son retour de l'Egypte, supposer la France près d'être envahie par l'étranger, que nos braves avaient chassé loin de nos frontières!... les Français partout vaincus, lorsqu'ils étaient partout victorieux!... lorsqu'à son arrivée il fait contraster sa bataille d^Aboukir et ses brillants succès en Egypte, avec les prétendues défaites de nos armées /... lorsqu'après les victoires de Bergen, de Castricum, et surtout de Zurich, dans les plus beaux jours de notre gloire, il fût dire aux Français : « Nous sommes nombreux , nous som- » mes braves , et cependant nous sommes vaincus ! »I1 nous manque un chef pour nous diriger; il » arrive, nos jours de gloire vont revenir*! »
■ Voyez ses observations en regard de la lettre de EJéber, tom. I, pag. 87 et 88.
> Gourgaud , tom. I , pag. 55 et 56.
Lorsque Bonaparte discute, est-il plus heureux que lorsqu'il nie ? Parvient-il à se justifier dans ses observations en regard sur la lettre de Kléber, qui aurait dû au moins lui faire prendre un autre ton à son arlrivée en France? , Par exemple', lorsque Kléber lui reproche le dénuement dans lequel il avait laissé l'armée d'Egypte , lorsqu'il lui dit : a Les troupes sont 9 nues y et cette absence de vêtements est d'au- » tant plus fâcheuse , qu'il est reconnu que , dans
• ce pays , elle est une' des causes les plus actives • .
• des dyssenteries et des ophtalmies, qui sont les » maladies constamment régnantes : la première » surtout a agi cette année puissamment sur des » corps affaiblis 6t épuisés par les fatigues... Avant «votre départ, vous aviez, il est vrai, donné »des ordres pour habiller l'armée en drap; mais
• pour cet objet, comme pour beaucoup d'au- » très , vous vous en êtes tenu là , et la pénurie »des finances est un nouvel obstacle à com- » battre. »
Que répond Bonaparte ?
«Les draps ne manquent^ pas en Egypte...
» Comment manquer d'habillement dans un pays » qui habille trois millions d'hommes , les popu- » lations d'Afrique , de l'Arabie ; qui fabrique des » cotonnades , des draps de laine , en si grande
» quantité... Et effectivement Tannée était habil- »lée de neuf deux mois après mon départ... »
Ceux qui prétendent avec Bonaparte que nos armées au 18 brumaire manquaient de tout se contenteraient-ils d'une pareille réponse? Ne souriraient-ils pas de pitié , si , pour excuser un dénuement réel et effectif, nous leur faisions ce pompeux étalage de tant de riches manufactures que possédait la France d'alors ; si surtout nous terminions le tableau de nos richesses manufacturières, bien autrement répandues que celles de rÉgypte , par faire observer que deux mois après l'usurpation de Bonaparte nos armées étaient habillées de neuf?
Mais ce n'est point avec de pareils arguments que le directoire confond ses calomniateurs.
Nous leur disons, sans craindre d'être démentis : « Nous n'avons pas attendu le retour de Bonaf parte pour habiller, équiper et armer cent
• mille conscrits; pour renforcer notre cavalerie » de quarante mille chevaux ; pour faire expédier
• aux armées du Rhin, du Danube, des Alpes et
• d'Angleterre les effets d'habillement y de grand Met de petit équipement ^ campement et harnache- T^mentj dont elles avaient besoin*; pour envoyer
• cent mille fusils à l'armée d'Italie, etc. •
' Voyez les états de ces effets , Pièces justificatives.
DE GOHIËR. 195
Indépendamment de la pénurie de nos finances, épuisées par l'expédition d'Egypte, et que tant de dépenses urgentes absorbaient encore , ra levée de quarante mille chevaux a été payée comptant, et la seule dette contractée par le directoire est celle avec la Suisse, pour nourrir la brave armée d'Helvétie : dette sacrée , que Bonaparte , qui devait au nioiiis prendre le bénéfice avec les charges , aurait dû s'empresser d'acquitter. Malgré tous les trésors que lui ont procurés ses guerres d'invasion , malgré les millions dont il accuse aujourd'hui l'existence dans ses caves des Tuileries ^ cette dette d'honneur , il l'a laissée à la France, réduite et dévastée par l'étranger qu'il n'a pas su repousser.
Au reste, dans quelque état que fât l'armée d'Orient lorsque Kléber en prit le commande-' ment, l'entière défaite du grand visir ne tarda pas à prouver que Bonaparte , en désertant ses drapeaux , n'avait pas , avec lui , fait déserter la victoire *.
Le 14 juin 1800, Kléber, qui s'était appliqué sérieusement à améliorer le sort de l'armée et du
^ Bonaparte se prévaut de cette victoire pour blâmer la capitulation destinée à faire rentrer Tarmée d'Egypte en France, y o^ei^ Pièces justificatives^ le motif de Kléber et comment la capitulation fut rompue.
paySj périt sous le poignard d'un misérable fanatique !. . . «S'il eût vécu , ajoute Bonaparte , lors- »que, la campagne suivante, l'armée anglaise «débarqua à Aboukir, elle eût été perdue, pèti » d'Anglais se fussent rembarques, et l'Egypte eût • été à la France'. »
Bonaparte, en s'échappant de l'Egypte, se flattait de trouver la république dans l'état déplorable où il l'avait réduite. Débarqué dans le golfe de Fréjus, le 16 vendémiaire an 8 ( 9 octobre 1799), il la retrouva triomphante!... Le bruit de nos victoires l'étonné , et l'eût bien autrement déconcerté, s'il n'avait pas été reçu avec le même enthousiasme que si c'eût été lui qui les eût remportées.
A peine a-t-il touché d'un pied timide la terre de la liberté, qui aurait dû s'entr'ouvrir sous ses pas , que des acclamations l'accueillent de toutes parts et l'enhardissent. Le peuple, toujours si sensible à la perte de ses défenseurs , l'âme toute remplie de celle de Joubert, naguère l'espoir de l'Italie, crut voir dans le retour de Bonaparte le vainqueur de cette même Italie, à qui, sans doute, l'ombre de ce jeune héros avait apparu, et qui était accôuYu pour le venger.
' Montholon, tom. I,|>ag. 110.
Au lieu de ife rendre dans un lazaret pour purger les miasmes contagieux qu'il peut rapporter de la terre de servitude, Bonaparte, encouragé par une réception aussi inattendue , commence par enfreindre les lois sanitaires du pays qu'il ose déjà regarder comme son propre domaine, poursuit sa marche, et partout est salué des cris de Vive Bonaparte ! Vite la république !
Bons Français, suspendez -votre enthousiasme; ce n'est point un vainqueur, un défenseur de la république qui vous arrive, mais un transfuge de l'armée de l'Orient , et qui vient éprouver s'il pourra plus facilement vous asservir que les esclaves qu'il a désespéré de soumettre!... Du double cri dont vous honorez sa désertion , un seul frappe ses oreilles , sourdes à celui de vive la république^ qu'il vient détruire. Craignez qu'il ne »e méprenne aux transports qu'un patriotisme pur vous inspire, et qu'il ne se regarde déjà comme un souverain qui est reçu dans ses états ' /
Sans doute, le retour inopiné de Bonaparte était une véritable désertion; sans doute, en mettant le pied sur le sol français , il avait commencé par se mettre au-dessus de la loi établie pour pré-
' Gourgaud , tom. I , pug. 55.
server la France du plus terrible des fléaux; et clétait deux crimes à punir. Mais, après la manière dont il fut accueilli par la foule qui se pressait sur son passage, et lorsque son vaisseau ne renfermait aucun malade, qu'eût-on pensé du directoire s'il avait voulu le. traiter ou comme un déserteur ou comme un homme qui pouvait nous apporter la peste?
En faisant grâce à Bonaparte de sa double violation des lois, c'était exposer la république et accuser la faiblesse du gouvernement établi pour la défendre ; mais si le directoire eût voulu user de toute son autorité , le délire du peuple , l'enthousiasme du corps législatif lui-même, prouvent qu'il eût infailliblement précipité sa ruine; et c'eût été à cet acte rigoureux de justice, à l'imprudence qu'il aurait eue de constituer Bonaparte en état de rébellion, par une ^vérité impolitique, que, dans la suite , la France eût imputé la perte de sa liberté.
Madame Bonaparte dînait chez moi le jour qu'une dépêche télégraphique du 17 vendémiaire m'annonça que le général son mari était débarqué à Fréjus. S'apercevant que cette nouvelle me causait plus d'étonnement que de joie, «Président, me dit-elle, ne craignez pas que Bo- • naparte vienne avec des intentions fatales à la
» liberté. Mais il faudra vous réunir pour empé-
• cher que des misérables ne s'en emparent.
» Je vais au-devant de lui ; il est important pour
• moi que je ne sois pas prévenue par ses itères,
• qui m'ont toujours détestée. Au reste, ajouta-
• t-^Ue en regardant ma femme, je n'ai rien à 9 craindre de la calomnie , quand Bonaparte ap-
• prendra que ma société particulière ^ été la
• vôtre , et il sera aussi flatté que reconnaissant » de l'accueil que j'ai reçu dans votre maison penndant son absence.»
Le 24 vendémiaire au matin, Bonaparte arrive à Paris, sans avoir été rencontré ni par son épouse ni par ses frères ; descend dans sa petite maison rue Chantereine, et se rend de suite chez le président du directoire, avec Monge, mon ancien collègue et mon ami.
«Que je suis aise, mon cher président, me » dit Monge en m'embrassant , de trouver la ré- D publique triomphante à notre arrivée!...»
« Je m'en réjouis paiement , dit Bonaparte «d'un air un peu embarrassé. Les nouvelles qui » nous sont parvenues en Egypte étaient tellement «alarmantes que je n'ai pas balancé à quitter 1» mon armée pour venir partager vos périls!...»
«Général, ai-je répondu, ils étaient grands!... «mais nous en sommes glorieusement sortis.
aoo MÉMOIRES
» Vous arrivez à propos pour célébrer avec nous
• les nombreux triomphes de vos compagnons .1 d'armes , et nous consoler de la perte du jeune
• guerrier qui, près de vous, apprit à combattre
• et à vaincre. »
La visite fut courte. Le compte de l'état dans lequel Bonaparte avait laissé l'Egypte devant être rendu au directoire, en séance particulière, nous fixâmes le jour et l'heure où il devait être reçu.
Le lendemain 25, Bonaparte se rend au directoire, comme nous en étions convenus.
Introduit dans la salle de nos séances , après nous avoir d'abord entretenus de ses victoires en Egypte, du bon esprit qui régnait dans son armée, et nous avoir £sdt un juste éloge du général auquel il en avait remis le commandement , il chercha à justifier sa désertion par l'annonce de nos défaites successives , par l'indignation qu'il avait éprouvée en apprenant que nos frontières étaient menacées de l'étranger. Ce qui lui fut plus sensible, c'est qu'on attribuait nos malheurs à son absence. Il n'en fallut pas davantage,~ajoutat-il, pour le déterminer à venir partager nos périls, pour décider son embarquement. «Citoyens
DE GOÏÏIER. aoi
» directeurs , s'écria-t-il en mettant la main sur le » pommeau de son épée, je jure qu'elle ne sera «jamais tirée que pour la défense de la républi- »que et celle de son gouvernement.»
Président du directoire, je lui répondis :
« Citoyen général, le directoire exécutif a vu » votre retour inopiné avec le plaisir mêlé de sur- » prise qu'il a dû causer à toute la France! Les » ennemis de votre gloire, que nous regarderons » toujours comme les nôtres, pourraient seuls » donner une interprétation contraire aux motifs » patriotiques qui vous ont déterminé à quitter » momentanément vos drapeaux et que vous nous » avez si énergiquement exprimés...
» Vous veniez, nous n'en pouvons douter, pour
• partager nos périls, et vous trouvez la France » victorieuse ; et , ce qui vous charme sans doute » plus encore , votre présence ranime dans tous » les cœurs français le sentiment glorieux de la » liberté!... Elles sont aussi flatteuses que méritées,
• ces acclamations qui se sont fait entendre à vo- » tre arrivée et sur votre passage. C'est aux cris » de F'ive la république que Bonaparte a été et
• devait être reçu!...
• Les triomphes que viennent de remporter vos » anciens compagnons d'armes ont sauvé la répu- » blique, mais laissent encore des lauriers à mois-
» sonner dans les champs qu'ont illustrés vos mé- »morables exploits. Le vainqueur d'Italie ne se » bornera pas à pleurer avec nous le jeune héros » qu'il jugea lui-même digne de le remplacer.
» Ce n'est que dans la perspective d'une paix » honorable que le directoire fait la guerre , qu'il » ambitionne de nouveaux succès. Et il sait trop,
• citoyen général, ce qu'il doit à vos anciens ser- 1 vices, aux sentiments républicains qui vous ani-
• ment, pour ne pas s'empresser d'associer vos » talents à l'entier accomplissement de ses généireux projets. 1
La cérémonie se termina par l'accolade fraternelle, qui ne fiit ni donnée ni reçue très fraternel-' letnent.
Quelques jours après son arrivée , Bonaparte dîna chez moi avec quelques membres de l'institut qu'il m'avait prié d'inviter. Je crus ne pouvoir me dispenser d'engager Sieyes , qui en était membre.
« Qu'avez-vous fait ! me dit madame Bona-
• parte en l'apercevant dans mon salon. Sieyes
• est l'homme que Bonaparte déteste le plus, c'est » sa bête noire! » En effet, Bonaparte ne dit pas un mot à Sieyes, il affecta même de ne pas le regarder.
Sieyes, en se levant de table, sortit furieux. « Avez-vous remarqué, me dit-il, la conduite de
DE GOHIER. 2o3
»ce petit insolent, envers le membre d'une au- » torité qui aurait dû le foire fusiller ? »
Moreau dînait chez Moulins, et vint chez moi après le dîner.
Les deux généraux, qui ne s'étaient encore jamais vus, parurent aussi flattés l'un que l'autre de se rencontrer. Il fut remarqué que, dans cette entrevue, tous les deux, un moment, se contemplèrent en silence. Bonaparte le rompit le premier, témoigna à Moreau le désir qu'il avait depuis long-temps de le connaître. « Vous arri- » vez d'Egypte victorieux, lui répondit Moreau, » et moi d'Italie après une grande défaite. Si Jou- »bert, qui avait fc»rmé la résolution de profiter » du premier instant d'enthousiasme que causerait » sa présence, s'était rendu à l'armée aussitôt qu'il »en fut nommé le chef, il n'est pas douteux que » les Russes et les Autrichiens , avec les seules » troupes qu'ils avaient alors, n'eussent pas été » capables de résister à l'impétuosité de l'attaque » de Joubert Mais le mois que sonmariage le retint »à Paris leur ayant donné le temps de réunir «toutes leurs forces, et la reddition prématurée » de Mantoue les ayant accrues de quinze mille ^ hommes , arrivés la veille du combat, il était
ao4 MÉMOIRES
impossible que notre brave armée ne fût pas » accablée par tant de forces réunies. C'est tou- » jours le grand nombre qui bat le petit. »
tVous avez raison, dit Bonaparte : c'est tou- » jours le grand nombre qui bat le petit, i
«Cependant, général, avec de petites armées,
• vous en avez souvent battu de grandes, dis-je » à Bonaparte. •
«Dans ce cas-là même, répliqua-t-il, c'était tou- >• jours le petit nombre qui était battu par le » grandi »
Ce qui l'amena à nous développer ainsi sa tactiique :
«Lôrsqu'avec de moindres forces j'étais en
• présence d'une grande armée, groupant avec
• rapidité la mienne, je tombais comme la fou- » dre sur l'une de ses ailes et je la culbutais. Je » profitais ensuite du désordre que cette manœu-
• vre ne manquait jamais de mettre dans l'armée «ennemie, pour l'attaquer dans une autre partie, » toujours avec toutes mes forces. Je la battais
• ainsi en détail ; et la victoire , qui en était le ré- » sultat , était toujours , comme vous le voyez , le
• triomphe du grand nombre sur le petit. »
Il est bien étonnant que d'après cet entretien remarquable, dont plusieui's témoins existent encore aujourd'hui, Bonaparte ait osé dicter à
DE GOHIER. ao5
ses historiens de Sainte-Hélène * qu'il n'a vu^ le général Moreau , pour la première fois j qu'au fameux banquet que lui donnèrent les deux conseils. Non seulement les deux généraux s'étaient rencontrés au palais directorial, mais Bonaparte^ qui voulait s'emparer de Moreau, avait été le voir, à la suite de son entretien avec lui chez moi; mais Bonaparte lui avait fait présent d'un damas'; mais Bonaparte lui avait fait témoigner combien il eût été flatté de l'avoir pour son beaufrère.
Bonaparte craignait-il donc de rappeler à l'histoire ces démarches flatteuses envers un gé-
néral qu'il voulut depuis envoyer à l'échafaud ?
En trouvant la république triomphante, si Bonaparte reconnut à regret qu'elle n'avait pas besoin de son secours pour se faire respecter des puissances étrangères, il ne fut pas-jlpngtemps à se convaincre que , dans le sein duWou-
' Gourgaud, tom. I^ pag. 74*
^ a {Paris, i5 brumaire.) Bonaparte a fait présent à » Moreau d'un damas garni de diamants , qu'il a rapporté » d'Egypte , et qui est estimé dix mille francs. » Manieur, an 89 pag. 178.
2o6 MÉMOIRES
vemement, se trouvait un homme qui semblait n'y être entré que pour y mettre le trouble ; que cet homme odieux (le directeur Sieyes) , suspect à tous les partis , avait armé contre lui , par ses passions haineuses, les républicains les plus énergiques, et qu'à l'exception d'un petit nombre de députés, auxquels sa profonde hypocrisie en imposait encore , la majorité des conseils se repentait de l'avoir élu.
Bonaparte , qui lui - même détestait Sieyes , forma le projet d'en débarrasser le directoire, et ne pensa pas d'abord qu'un autre que lui pût le remplacer.
Étant venu me voir quelques jours après son dîner chez moi , «J'ai presque, me dit-il, été aussi
• étonné de rencontrer Sieyes dans votre salon que » je le fus, en entrant en France, de le trouver au di- » rectoire. En refusant d'y entrer lors de son orga- » nisation, il s'était rendu justice. Quels motifs ont » pu déterminer à le nommer une seconde fois? . . .
» Les liaisons qu'il a formées dans sa mission
• diplomatique ne devaient pas être une grande » recommandation auprès du corps législatif? »
«C'est pourtant, lui dis-je, l'importance de ces » prétendues liaisons qui a le plus* efficacement » influé sur son élection. Sieyes , disaient partout
• ses proxénètes, s'est rendu tellement agréable
DE GOHIER. ao7
» au roi de Prusse que sa i^omination pourrait » elle seule nous procurer la paix. •
«Quoi! s'écria Bonaparte, ce sont les liaisons
• de Sieyes avec la maison de Brunswick qui ont »pu le porter au directoire!... Mais c'était au
• contraire ce qui devait à jamais l'en éloigner.»
Je ne pus m'empêîcher d'avouer qu'on en convenait aujourd'hui, et que des républicains ombrageux, réfléchissant sur son empressement à se faire nommer ainsi l'un des chefs d'un gouvernement dont il avait d'abord refusé d'être membre, en tiraient les conséquences les plus fâcheuses.
« Ces républicains ont raison , reprit vivement » Bonaparte. Si vous n'y prenez garde, président, » ce prêtre artificieux vous Uvrera à l'étranger. »
J'étais loin de penser alors que cet étranger serait Bonaparte lui-même.
«A mon arrivée à Paris, continua-t-il , une » foule de bons citoyens m'ont assuré qu'à la re- » traite de Rewbell, on a regretté que je ne fusse » pas en France. Mais si ce fut un malheur , il seirait facile à réparer.»
« Il est certain, lui dis -je, que vous eussiez » réuni tous les suffrages , si un article précis de » la constitution n'avait pas mis obstacle à votre '■■;■' '-^ » élection. Il n'est pas douteux qu'après avoir glo- » rieusement défendu la république , vous êtes
destiné à être un jeur à la tête du gouvernement dont vos victoires auront assuré invariablement la stabilité. Mais notre pacte social exige impérieusement quarante ans pour entrer au directoire, et vous avez encore d'heureuses années acquises à la défense de la république , avant que vous puissiez être appelé à la gouverner. •
tEt vous tiendriez vous-même rigoureusement, continua Bonaparte, à cette disposition r^lémentaire, qui pourrait priver la république d'hommes aussi capables de la gouverner que de la défendre ?»
«Rien âmes yeux, général, ne pourrait excuser l'atteinte qui y serait portée.»
«Président, c'est vous attacher à la lettre, qui tue !.. Ceux qui ont présidé à la rédaction de l'acte constitutionnel n'ont pas assez réfléchi que la maturité opérée par la révolution dans tous les esprits est bien autrement essentielle que la maturité de l'âge, qu'il ne fallait pas seule consulter.
» Au reste , ce ne sont pas des vues ambitieuses qui me dictent ces observations , mais les alarmes qu'une élection inconcevable a inspirées aux républicains , et que je ne puis m'empêcher de partager. »
DE GÔHIER. àq©
Moulins , à qui je n'avais pas cacké rentretien singulier que j*avais eu avec notre nouveau débarqué, s'empressa de me faire part de celui qu'il avait eu avec lui quelques jours après sur le^même sujet. « Il ne tient qu'à nous, mé dit-il, mon cher » président , de nous débarrasser de notre mau- » vais prêtre , mais il faudrait l'échanger avec Bo- 9 naparte ; et croyez-vous que la république ga- .gnerait au change?....
• Son désir extrême de la gouvern/Br , lui ré- »pliquai-je, décèle une ambition qui n'est pas
• propre à nous inspirer une grande co^jGiance.»
«Dès la première entrevue que j'ai eue avec »lui, continua le général Moulins, je ne lui ai » point dissimulé la conduite plus qu'équivoque » de Sieyes et le jugement qu'en portent les amis » de la liberté.
» Dans notre nouvelle conférence, Bonaparte a » commencé par m'assiu^er qu'il avait sérieusement 9 réfléchi siu* la position où l'élection de Sieyes
• avait placé le directoire. Il faut absolument vous 9 défaire de ce prêtre , ajouta-t-il ; il est temps
• que ceux qui ont défendu la république prou- » vent qu'ils sont aussi en état de la gouverner.
» Je vais vous parler le langage que vous êtes » fait pour entendre. Après avoir glorieusement
• combattu pour la république, je vous avouerai,
i(io MÉMOIRES
avec la franchise d'un soldat, que je ne^erais pas fâché de concourir avec la saine partie du directoire et les répubUcaîns des deux conseils à consolider l'édifice que nous avons soutenu par nos armes, et que l'anarchie sacerdotale n'est propre qu'à ébranler. Il faut un gouvernement ferme et qui ait la confiance de tous ceux qui sont intéressés à maintenir la république ; et je me flatte que , si j'étais à la place de Sieyes, le directoire retrouverait tout à la fois et la force et la confiance dont il a besoin.
1 6o)iicr, à qui j'en ai parlé , m'y verrait avec plaisir; mais un seul scrupule l'arrête: la constitution exige quarante ans pour entrer au directoire, et son respect pour Y acte constitutionnel, qui va jusqu'à la superstition , ne lui permettrait pas , dit-il , de me donner son suffrage ; mais je suis bien sûr qu'il aime trop son pays pour ne pas se rendre à la majorité, qui croirait assurer le triomphe de la république en sacrifiant une disposition irréfléchie de la constitution qui lui sert de base. »
Bonaparte ne fut pas peu surpris lorsque Moulins lui déclara qu'il partageait entièrement les sentiments de Gohier ; qu'il eût également désiré de voir à la place d'un homme dont l'influence ne pouvait être que funeste à la républi-
D£ GOHIË^. au
que , un de* ses jplus glorieux défenseurs , mais qu'il croyait, ainsi que Gohier, qu'aucun danger n'était comparable à la violation du pacte social, que son devoir était de^faire respecter dans toutes ses dispositions.
Les démarches réitérées de Bonaparte, son désir si ardent de nous délivrer de Sieyes, en nous faisant connaître comment il entendait venir au secours de la république, n'étaient pas propres à nous rassurer sur les motifs qui avaient déterminé son retour : mais ce qu'il voulait faire avec nous, il fallait l'empêcher de le faire sans nous; et ce fut à quoi tendirent nos vains efforts contre la ligue infernale qui ne tarda pas à se former.
Tous les hommes sans place , ou qui ne se croyaient pas dans celle qu'ils estimaient devoir occuper, tous les mécontents sortis de la révolution, et peut-être ensuite trop négligés par elle, se groupèrent autour de Bonaparte et fondèrent leur ambition sur la sienne. Tous ne furent pas également accueillis; mais les Talleyrànd, les Bruis, les Rœderer, les Regnault de Saint-Jqan-d'Angely, trop fins pour ne pas le deviner, trop habiles pour ne pas s'insinuer dans âa confiance, fiu*ent, à juste titre, distingués de la tourbe qui s'agitait en tou^ sens auprès de lui , et devinrent les principauiL instruments de la révolution du 18 brumaire.
Tant que Bonaparte eut l'espoir de renverser Sieyes, il ne voulut pas entendre parler de lui; mais, se voyant obligé d'abandonner son premier plan , il se rapprocha enfin de ceux qui lui représentèrent qu'au lieu de chercher à se concilier les sufirages des personnes qui s'obstinaient à le tenir éloigné du gouvernement, il devait bien plutôt s'entendre avec le seul membre du directoire disposé à le servir, avec ce même Sieyes qu*il voulait écarter ; que Sieyes n'était point un prêtre gourmande par ses scrupules ; que , loin de se croire lié par les serments qu'il avait faits à la constitution, il n'était occupé que du projet de lui substituer un gouvernement de sa façon.
«D'ailleurs, avec Sieyes, vous avez, ajoutèrentnils, un avantage que ne pourrait vous ofifrir «aucun des autres directeurs, c'est de trouver »un parti tout formé. Vous ne pouvez vous 9 flatter de vous en faire un parmi les républi- 9 cains ; c'est donc parmi ceux qui les traitent de » jacobins qu'il faut le chercher, et c'efil: précisé- 9 ment le parti de Sieyes.
» Pour réussir dans une révolution, il faut avoir » des motifs , de grands n^otifs à faire valoir. Dans » la position où se trouve la république (partout 9 triomphante ), vous ne pouvez supposer qu elle » ait des dangers à craindre de la part des puissances
DE GOHIER. 2i3
9 qu'elle a vaincues... Les commotions intérieures «peuvent donc seules vous fournir un prétexte » imposant. Depuis que Sieyes est dans le direc- » toire , il ne cesse de crier contre les jacobins.
• Avec lui, il vous sera facile de vous prévaloir 9 des projets qu'il leur suppose. Grand nombre » de bons Français, déjà terrifiés par ses déclamavtions, qui ne craignent rien tant que le régime
• de la terreur, vous r^arderont comme leur » libérateur. Les républicains énergiques ne se
• laisseront pas aveugler par toutes ce| supposi- » tions , mais les hommes faibles , qui ne se sont » faits républicains que parcequ'ils voulaient être
• quelque chose, subiront telle métamorphose
• qui vous conviendra; et soyez même certain » que les avantages offerts ^ tous ceux qui mar-
• cheront sous votre bannière feront passer bien » des déserteurs dans votre camp. »
Bonaparte, qui , dans le cours de sa carrière politique j s'est trop souvent montré aussi peu
délicat sur \e choix de ceux dont il faisait ses
agents que sur celui des moyens favorables à son ambition, écouta ces propositions en homme honteux de recourir à ce dernier moyen , et pourtant décidé à l'adopter s'il ne peut faire autrement. Il méprise Sieyes , c'est en le renversant qu'il voudrait se placer à la tête du gouverne-
âi4 MÉMOIRES
ment français; mais si ce prêtre se trouve le seul qui puisse l'y porter, l'essentiel pour lui étant de parvenir au but qu'il se propose , il est prêt à s'associer à Sieyes', qu'il méprise, à faire avec lui la révolution du 1 8 brumaire.
Bonaparte cependant balance encore: l'une des créatures le plus favorisées de la révolution ne voudrait pas déserter ses drapeaux aussi brusquement que ceux de son armée. Au moment de renverser la république, Bonaparte affecte de s'entourer de républicains; il les accueille, il les invite, il ne cesse de leur donner des preuves d'une attention particulière.
Dînant chez lui en petitcortaité, quelqu'un ayant parlé de la difficulté de se procurer l'ambre dont les Orientaux forment des embouchures aux tuyaux de leur youka, à l'instant Bonaparte en tire de son secrétaire deux ornées de .petites pierreries et d'une assez belle dimensioa, qu'il avait rapportées d'Egypte , mç prie d'en choisir une, et donne l'autre au général repsçèsenta^tdu peuple Desaix. «C'est une bagatelle, no«i» dit-il, que » des républicains peuvent ofifirir et recevoir. »
Bonaparte publie que le directeur Moulins le voyait sans cesse , que moi-même je lui rendais, d'assez fréquentes visites! Hé oui!... nous ne cessions. Moulins et moi, de placer sous ses yeux le
DE GOHIER. iiib
tableau de nos victoires journalières, de l'inviter à#se mettre lui-même à la tête d'une de nos armées, et à sortir de son inactivité.
Un jour lui ayant parlé de l'espoir d'une paix prochaine, «Est-ce que vous seriez, me dit-il, • d'avis d'une paix générale?... Vous auriez tort, j» président. Une république ne doit faire que des »paix partielles; il faut toujours se ménager une » petite guerre pour entretenir l'esprit militaire.»
« Ne voulapt pas éternellement guerroyer, lui » répliquai-je peut - être trop vivement , ce n'est » pas l'esprit militaire que je serais plus jaloux » d'entretenir, mais des sentiments bien autrement- » essentiels f l'amour sacré de la patrie , de la li- 1 berté, sans laquelle il n'y a point de patrie i en » un mot, l'enthousiasme civique, avec lequel une «nation libre trouvera toujours des soldats in- » vincibles, et sans lequel elle n'aura jamais que » des instruments dangereux , des armes à deux «tranchants, des hommes non moins avides de j» pouvoir que de gloire, aussi à craindre du pays » qu'ils défendent que de cetix qu'ils attaquent.»
Bonaparte parut extrêmement mécontent, et le lendemain Monge m'apprit qu'en lui rendant compte de notre conv^sation, il lui avait dit avec humeut* : «Je croyais Gohier plus homme d'état!»
3t6 MÉMOIRES
Voyant que Bonaparte ne se disposait pas à se rendre à nos invitations individuelles, nous pensâmes qu'il était urgent de les lui adresser officiellement, en séance particulière au directoire.
Sîeyes fîit le seul à s'y opposer. «Au lieu de »nous plaindre de son inactivité, félicitons-nous- »en plutôt, dit-il avec véhémence : loin de mettre t des armes entre les mains d'un homme dont les
• intentions, sont aussi suspectes, loin de vouloir fie replacer sur un' nouveau théâtre de gloire,
• cessons de nous occuper de lui davantage, et
• tâchons, s'il est possible, de le faille oublier.»
Faire oublier Bonaparte!... Par quel motif Sieyes s'opposait-il aussi fortement à ce qu'on lui déférât le commandement d'une de nos armées? Craignait-il véritablement qu'il ne s'en servît pQur faire sa révolution avec un autre que lui? ou plutôt dès lors n'avait-il pas avec ses entremetteurs des intelligences qu'il voulait couvrir d'un voile , et qu'il craignait de voir interrompre si le général s'éloignait trop subitement de Paris? Le rapport d'un propos échappé à Barras, dans une de nos séances, sur la fortune qm le petit caporal avait faîte dans ses campagnes d'Kalie, et dont Bonaparte ne pouvait avoir
eu connaissance que par l'indiscrétion de l'un de nous, le ferait assez soupçonner.
Appelé au directoire , Bonaparte ne fut pas plus tôt introduit dans la salle des séances, qu'avant de savoir ce que nous voulions lui demander, il prend la parole : « On a avancé ici , nous dit^-il »d'un ton assez brusque, que j'avais assez bien » fait mes affaires en Italie pour n'avoir pas Ifesoin itdHy retourner. C'est un propps indigne, auquel,
• certes, ma conduite militaire n'a jamais donné » lieu. Au reste, s'il était vrai que j'eusse fait de si » bonnes affaires en Italie, ce ne serait pas, ajouta- » t-il en fixant les yeux sur Barras, aux dépens de » la république que j'aurais fait ma fortune. »
« J'ignore, m'empressai-je de répondre à Bo- » naparte , qui a pu vous rapporter le propos qui » vous blesse. Personne ici n'incrimine votre con» » duite en Italie ; mais je dois vous faire observer vque, commandant au nom de la république et » pour la république, vous ne pouviez conquérir » qu'en son nom et pour elle; que les effets précieux
• renfermés dans les caissons du général en chef ne » lui appartiennent pas plus que la poule dans le » sac du malheureux soldat qu'il fait fusiller. Si
• vous aviez réellement fait fortune enitalie, ce ne » pourrait être qu'aux dépens de la république.»
« Ma prétendue fortune , répliqua Bonaparte ,
2iS MÉMOIRES
» est une fable que ne peuvent croire ceux mêmes » qui l'ont inventée, t
« Le directoire est bien persuadé , général , • que les lauriers dont vous vous êtes couvert «sont les plus précieux trésors que vous ayez t rapportés dltalie , et c'est pour vous offrir de t nouvelles occasions de gloire qu'il a désiré vous » entretenir. Un général tel que vous ne peut res- » ter inactif quand de toutes parts les armées de 1 la république combattent et triomphent. Votre » présence plus long-temps à Paris serait tout à t la fois un sujet d'inquiétude et de mécontentet ment pour les amis de la république , qui ne se » sont réjouis de votre retour que dans l'espoir t de vous revoir à la tête de ses défenseurs. Ils » ne nous pardonneraient pas , ils ne vous parrdonneraient pas à vous-même, si leurs vœux » tardaient à être remplis.
» Le directoire vous laisse le choix de l'armée 9 dont il a arrêté de vous donner le commande- » ment, t
Bonaparte répondit froidement à nos instances, demanda encore quelque temps pour rétablir sa santé, et se retira. Ce fat la dernière fois qu'il parut à nos séances.
Bonaparte prétend que , devenu le centre auquel aboutissaient tous les partis , chacim voulait l'avoir à la tête du sien. Il va jusqu'à supposer que Bemadotte, Augereau , Jourdan, Marbot , et d'autres citoyens aussi distingués , qu'il place à la tête des meneurs des plus chauds Jacobins^ lui offrirent une dictature militaire^ lui proposèrent de le reconnaître pour chef et de lui confier les destinées de la république^ pourvu qu'il secondât les principes de li société du Manège^. Invention aussi absurde qu'atroce!
Si des représentants de la nation , des généraux aussi estimés du peuple que de l'armée , un exministre de la guerre cher aux républicains, un ancien commandant de la 1 7* division dont le nom seul eût électrisé la nombreuse garde nationale de Paris; si des hommes de cette trempe avaient été capables de lui faire de pareilles propositions , à qui les Mémoires de Sainte-Hélène persuaderont-ils qu elles ^ssent été rejetées par celui qui, après avoir cherché inutilement à se créer un parti parmi les républicains, .s'est vu réduit à se jeter dans les intrigues contre-révo* lutionnaires d'un homme qu'il avait accablé de son mépris, à conspirer avec Sieyes!...
' Gôurgaud, tom. I, pag. 64.
Lorsque Bonaparte attribue aux hommes les plus respectables, les plus intacts de la révolution, des propositions que démentent tout à la fois leur caractère et leurs principes, il rend cependant justice aux louables motifs qui nous engagèrent , Moulins et moi , à le presser de se rendre à l'armée ; il nous fait grâce de Yarrièrepensée qu'il suppose à Barras.
Je ne suis point ]e défenseur officieux de Barras , qui existe dl qui est très capable de se défendre , mais je ne puis m'empêcher de faire remarquer l'ingrate inconvenance d'accuser d'ignorance présomptueuse celui qui a eu assez de perspicacité pour le distinguer au siège de Toulon, lorsqu'il n'était encore qu'un simple officier d'artillerie; pour le placer à la tête des citoyens qui défendirent la convention au i3 vendémiaire, lorsqu'il était destitué par Aubry; pour le nommer ensuite, malgré sa grande jeunesse, général en chef de^l'armée d'Italie.
Les hommes du 1 8 brumaire pourront continuer de dire que Bonaparte ne doit s0K*élévation qu'à son génie; mais combjii^n Sommes du plus grand génie végètent dans Fdiiscurité, parcequ'on ne leur a pas fourni l'occasion de développer leurs talents ! C'est dans ce sens que Bonaparte est bien réellement la créature de Barras, qui a
su en prendre acte dans le titre dé sa défection , reçu par Bonaparte avec des transports de joie, et sans lequel il n'eût pas fait son 18 brumaire.
Malgré la manière dont il s'exprime aujourd'hui sur le compte de Barras, il paraîtrait cependant , d'après la relation même de son dîner chez ce directeur, le 8 brumaire, qu'il eût préféré de faire sa révolution avec lui , puisqu'il convient n'avoir définitivement pris son parti qu'à l'issue de ce dîner.
Barras, suivant cette relation", ayant, en sortant de table, fait tomber la conversation sur la situation delà république, est le premier à déclarer qu'il est impossible de marcher avec la constitution de l'an 3 , à convenir de la nécessité d'une dictature; annonce une sorte de résolution de se retirer, d'abandonner les rênes du gouvernement, prêtes à lui échapper, en convenant qu'il était totalement usé dans l'opinion^ et que la république a besoin d'hommes nouveaux pour la gouverner ; parle du général Hédouville, et a Tindiscrétion de l'indiquer comme l'homme qu'il convenait d'investir de la magistrature suprême.
Bonaparte ne voit dai:is cette indication , qui lui paraît singulière, que le désir hypocrite de
' Goui^ud, tom. I, pag. 69.
Bâiras d'appeler l'attention sur lui-même , et , sans lui répondre, le foudroie d'un regard qui lui fait baisser les yeux.
« La conversation finit là. Le général Hédout ville, continue Bonaparte dans ses Mémoires, » était un homme d'une excessive médiocrité; » Barras ne disait pas sa pensée, sa contenance t trahissait son secret.
• Cette conversation fut décisive. Napoléon » descendit chez Sieyes ; il lui fit connaître qu'il » était résolu de marcher avec lui , et qu'il venait t lui en donner l'assurance positive.
t Bonaparte ajoute que , de retour à sa petite t maison de la rue Chantereine , il trouve chez lui » Fouché et Real , à qui il raconte la scène qui » s'est passée chez Barras , sans laisser apercevoir » sur sa figure immobile des traces de Timpres- » sipn qu'elle lui avait causée ' ; que ces deux 9 hommes, également attachés à Barras, constert nés de ce récit, courent chez ce directeur, qui le » lendemain matin à huit heures, et au bord du lit » de Bonaparte , s'excuse comme il peut sur son » indiscrétion de la veille, et, pour se réconcilier B avec l'ambitieux, reconnaît qof lui uul^peut sau- » ver la république; lui déclare qt^il vifnt semettre
' Gourgaud, loin. I, pag. 70. • ,. n'*«*
DE GOHIER, 2â5
nàsa disposition , faire tout ce qu'il voudra ^ pren- » dre le rôle qu'il lui donnera^ et finit par le prier nde lui donner l'assurence que, s'il méditait quelle que projet, il compterait sur Barras. »
Mais, suivant toujours cetteversion, Napoléon, ayant déjà pris son parti , s' étant engagé avec SieyeSy se borne à des réponses évasives, dont sans doute Barras n'eût pas été plus la dupe que Bonaparte ne l'avait été du langage précédent qu'il suppose à Barras.
C'est à Barras à s'expliquer sur les faits qu'on lui impute; mais, quelle que soit sa réponse, il résultera toujours incontestablement des assertions contenues dans ces Mémoires l'aveu important pour l'histoire du 1 8 brumaire, qu'avant le dîner chez Barras, Bonaparte n'avait pas encore absolument pris son parti, que le 8 brumaire il était encore irrésolu s'il s'accolerait à Sieyes, et que ce ne fut qu'après s'être convaincu de ne pouvoir compter sur Barras même qu'il prit cette honteuse et coupable résolution '.
< Lorsque Bonaparte coo vient avoir fait part de cette anecdote aux^deux amis inséparables^ Foucbé et Real, plusieurs jours avant le 18 brumaire, peut-il bien soutenir que Real seul connaissait ses projets ; qu'il ne les avait révélés au minbtre qui les a si bien servis que le jour même ot^ la conspiration a éclaté!... Cette allégation est
Sieyes , qui avait pressenti les événements qui se préparaient, et qu'avait si long-temps alarmé le mépris dont Bonaparte avait affecté de l'accabler jusqu'alors, dut être agréablement surpris des dispositions définitives que vint lui annoncer Bonaparte lui-même.
La réunion de Bonaparte à Sieyes une fois effectuée, la conspiration marche à grands pas, tous les confédérés se mettent en campagne. Lu-
évidemment un mensonge insigne. Quel en peut être le motif? Est-ce que Bonaparte ne se serait d'abord servi de Fouohé qu'à Tinsu des autres conjurés, dont plusieurs n'avaient pas une grande estime pour ce ministre ? Quand on voit Fouché, non seulement conserver son portefeuille, mais donner Tordre de fermer les barrières de Paris , se rendre mattre de toutes les autorités constituées^ paralyser les douze municipalités de la capitale , transmettre leurs fonctions aux commissaires près d^^elles, déclarer à ces commissaires qu'ils doivent correspondre avec lui seul, ne recevoir des ordres que de -lui; et Bons^arte se rendre à Saint -Gloud en lui abandonnant un si effrayant pouvoir, en le laissant maître de Paris, où le moindre mouvement pouvait compromettre son entreprise, il est impossible de ne pas reconnaître dans Fouché son secret et principal agent. Mais Bonaparte, dans les choses même les plus indifférentes aujourd'hui, veultou|ours conserver son caractère de dissimulation: il ne peut jamais être vrai.
den, le plus jeune du conseil des cinq-cents, qui, jusqu'alors, s'était toujours montré à la tête des républicains les plus énergiques, et auquel ces mêmes républicains, au retour de Bonaparte, avaient déféré l'honneur de le présider, pour honorer le général dans la personne de son frère, Lucien n'est pas le moins actif ni le moins adroit des conjurés. Abusant de l'ascendant que lui donne sa présidence, et des talents qu'il a dans la suite déployés d'une manière si funeste, il entretient avec habileté l'enthousiasme des uns, calme la méfiance des autres, et, à force d'adresse, parvient à vaincre la répugnance de la majorité de ses collègues , qui refusait de prendre part au banquet solennel que le conseil des anciens avait arrêté de donner à Bonaparte, par souscription.
Jamais réunion de citoyens n'offrit un spectacle moins national, jamais banquet civique ne fit éclater moins de sentiments républicains. ï^a libre et franche gaieté qui animait toutes nos fêtes en fut elle-même bannie. Au lieu de se féliciter les uns les autres sur nos victoires, il semblait qu'on cherchait à s'interroger sur quelque pressentiment sinistre; chacim s'observait et était en même temps observé. Des toasts de commande étaient portés sans enthousiasme et répétés de même. Ces airs chéris, si propres à i. i5
exalter le patriotisme français , ne semblaient déjà se faire entendre que pour inspirer de douloufreux souvenirs.
La fusion s'était opérée; et le banquet n'était destiné qu'à célébrer l'étrange amalgame des plus exaltés démocrates avec les anti-constitutionnels que Sieyes traînait à sa suite.
Aussitôt que Bonaparte eut dîné, il se lèye, fait le tour des tables avec Berthier, adresse aux députés les plus marquants des choses flatteuses , analogues aux sentiments qu'il leur connaît, et disparaît, sans attendre que les représentants du peuple qui l'avaient invité aient dîné euxmêmes.
Bonaparte n'avait pas un moment à perdre ; tous les foyers de la conspiration étaient en feu, et une étincelle indiscrète pouvait prévenir l'embrasement. On conspirait au directoire, chez Siëyes; on conspirait dans les deux conseils. Les salles des inspecteurs étaient les principaux rendez-vous des conjurés; et, pour ne pas trop attirer les regards sur ces rassemblements , on se réunissait encore alternativement chez les principaux membres de ces commissions.
On conspirait au département , et c'était dans ce foyer que Real et d'autres créatures de Fouché travaillaient à neutraliser les douze municipalités
de Paris, en s'assurant des commissaires qui siégeaient auprès d'elles.
Plus les fils de la conspiration s'étendaient, et plus il y aurait eu à craindre que l'autorité contre laquelle on conjurait ne parvînt à les saisir, si on eût moins pris de précautions pour les dérober à nos regards. Mais lorsque la conjuration siégeait dans le palais directorial même, lorsqu'elle y tenait ses assises, était présidée par un des membres du directoire, qui aurait pu, qui aurait osé dire au directoire : Vous êtes entourés de traîtres!... Notre ministre de la police? C'était un des chefs des conjurés, qui n'a paru devant nous que pour nous annoncer leur premier attentat!...
Ah! si le ministère organisé après le 3o prairial n'eût pas été mutilé; si, à la police, un homme prdbe n'eût pas été remplacé par un homme pervers; si Bernadotte était resté au ministère de la guerre; si Marbot n'eût pas cessé de commander la 1 7* division , certes , le 1 8 brumaire n'eût pas eu lieu. Le conspirateur Sieyes, démasqué, eût attiré sur sa tête la justice nationale, et Bonaparte n'eût pas terni l'éclat de ses brillantes campagnes dltalie par la coupable et honteuse campagne de Saint-Cloud !
Mais l'infernal génie qui infestait le direcroire avait eu soin de nous isoler des hommes dont
la présence eût imposé aux conspirateurs, ou qui eussent déjoué leurs projets.
Cependant Bonaparte n'était pas encore parfaitement tranquille; pour achever de le rassurer, il fallait pouvoir nous plonger dans une aveugle sécurité, et le moyen qu'il emploie est tel, qu'à moins de regarder Bonaparte comme un fourbe dépourvu de tous les sentiments qu'on retrouverait dans le dernier de nos militaires , le plus léger soupçon ne nous était plus permis.
Bonaparte s'engage à dtner chez moi avec sa famille le i8 brumaire!...
Franchement, je l'avouerai, cet engagement seul m'eût fait repousser tous les avertissements qu'on aurait pu me donner sur la fatale journée qui se préparait. Je savais bien que Bonaparte était un ambitieux, j'en. avais les preuves; mais pouvais-je le croire d'une si noire perfidie !
Tous les agents de la conspiration étant réunis, il était urgent de convenir des mesures à prendre pour la faire réussir. Bonaparte était trop habile pour se dévoiler tout entier à cette foule de conjurés subalternes, qui n'étaient propres qu'àmarcher sous l'étendard qu'on ferait briller à leurs yeux. C'est dans le conseil intime des principaux con-
DE GOHIER. 2jg
jurés quela translation du corps législatif à Saint- Cloud fut résolue ; c'est là que le décret fut rédigé ; qu'il fut convenu que l'exécution en serait confiée à Bonaparte; que, sous le prétexte de le charger de veiller à la sûreté du corps législatif, toutes les forces militaires qui se trouvaient dans Paris et dans les environs seraient mises à sa disposition.
Les conseillers de Bonaparte étaient trop instruits pour ignorer que les anciens n'avaieat ni le droit d'enlever au directoire l'exécution de leur décret, ni celui d'investir Bonaparte d'un commandement militaire, que ce même directoire pouvait seul lui conférer. Mais si le conseil des anciens se fut renfermé dans les limites de son pouvoir, s'il se fut borné, comme il le devait, à transférer les séances du corps législatif à Saint- Cloud, les conjurés n'eussent pas été plus avancés à Saint-Cloud qu'à Paris : ainsi tout dépendait du succès de ce premier attentat à la constitution.
Les dispositions connues des membres les plus influents des anciens, où l'hypocrite politique de Sîeyes lui avait iriénagé le plus de partisans, ne dèimaient pats^lîeu de craindre une op-
!i3o MÉMOIKES
position constitutionnelle bien sérieuse, et l'on comptait siu* l'adresse de Lucien aux cinq-cents.
Une fois rendu à Saint-Cloud, c'était à ce conseil que les projets ultérieurs devaient être d'abord présentés; et comme l'on ne pouvait imaginer qu'on pût jamais parvenir à les faire adopter sans discussion , après les avoir rédigés avec art, il fallait , avec non moins d'art, encore établir les moyens que devaient faire valoir les orateurs chargés de les défendre. Les discours comme les projets furent préparés d'avance dans le conseil intime que Bonaparte s'était formé.
Bonaparte nous apprend aujourd'hui que Sieyes , qui connaissait les républicains qu'on aurait à combattre , était d'avis qu'on commençât par faire arrêter ceux qu'on ne pouvait espérer de convaincre; qu'on déportât les récalcitrants^ présumés , au lieu tie les haranguer.
Quoique les Mémoires de Sainte-Hélène nous présentent cet audacieux projet comme une preuve de* la sage prévoyance de Sieyes, et qu'ils ajoutent que les événements ultérieurs ont prouvé qu'il avait raison , Bonaparte , trop prudent pour s'abandonner aux fureurs du prêtre , dès le premier pas de sa marche contre-révolutionnaire, trouva l'expédient fovori de son complice un peu trop prématuré.
DE GOHIER. 23i
Avant de déporter, il fallait préparer les esprits à cette révoltante mesure, commencer par envelopper les victimes d'un tissu de calomnies , comme autrefois la sainte inquisition couvrait les siennes du san benito.
Beaucoup d'écrits ont paru sur les journées des 18 et 19 brumaire; et depuis la publication des Mémoires du captif de Sainte-Hélène , on a beaucoup plus à écrire encore.
Je ne ferai pas l'injure d'en contester l'authenticité à ceux qui déclarent et les tenir de la bouche même- de Bonaparte et les avoir transcrits sous sa dictée; quand des fac simile n'attesteraient pas qu'ils ont encore été revus et corrigés de sa main, l'a^esse avec laquelle on glisse sur les faits qui l'accusent, la hardiesse avec laquelle on continue de nous débiter les fables atroces inventées pour pallier les atrocités du 1 9 brumaire , et que lui seul pouvait avoir le front de rappeler aujourd'hui, déposent en faveur de la fidélité de ceux qui ont recueilli ces mémoires et les publient.
Quel autre que Bonaparte oserait encore nous parler des poignards, des armes à feu même dont on continue d'armer les républicains du conseil des cinq-cents?... des gendarmes qui se sont jj»tés entre les poignards des assassins^ et dojriit I91
manche seule de leurs habits a été effleurée par les grands coups qu'on lui portait ?
Dans le travestissement de tout ce qui s'est passé aux journées des 18 et ig brumaire, comme dans les détails de sa vie politique , on reconnaît partout Bonaparte; sa fausseté, sa jactance, son mépris pour tout ce qui l'entourait; son affectation à déprécier toutes les grandes réputations civiles et militaires, des noms aussi fameux dans les annales de la Uberté que le sien le sera dans les fastes du despotisme; sa continuelle attention à entretenir ses lecteurs des fautes qu'il attribue à ses ministres , à nos plus grands généraux, pour couvrir les siennes, pour persuader que lui seul connaissait l'art de la guerre et savait gouverner ! En un mot , c'est Bonaparte encore échappé de son exil, et qui, avec la même hypocrisie, avec les mêmes prétentions ambitieuses, avec tout l'orgueil de son être (si je puis m'exprimer ainsi), apparaît pour la dernière fois aux Français!...
Lorsque toute l'Europe s'est ressentie des coups portés au directoire exécutif de la république française , tous les gouvernements , ^ tous les peuples sont intéressés à connaître une révolution dont les résultats sont encore incalculables aujourd'hui. Nous arracherons le voile dont a voulu s'envelopper Tusurpateur; nous le sui*.
vroiis dans toutes ses démarches; nous révélerons toutes ses manœuvres; ses protestations hypocrites seront manifestées ; les ténèbres qui ont couvert les derniers actes du 19 brumaire seront dissipées. Les attentats de la séance noctiu:ne, réunis aux actes de violence commis au grand jour, feront connaître les conjurés et leur chef; et si, dans la relation des journées des 1 8 et 1 9 brumaire , l'on ne peut encore prévoir tous les malheurs qui menaçaient la France, on saura du moins ce que , dès lors , on avait lieu d'attendre de l'homme extraordinaire qu'elle a cru trop long-temps ne devoir être redoutable qu'aux ennemis de sa liberté.
La Hberté, perdue le jour où Bonaparte juraU de la rétaj^lir sur sa vraie base, offrira une grande leçon à tous les peuples qui veulent être libres !
Puis%ent-ils n'oublier jamais qu'un fol enthousiasme fut et sera toujours un appel à l'usurpation!...
JOURNÉE DU )8 BRUHAIRX.
A minuit , le 1 7 brumaire, madame Bonaparte me fit remettre cette invitation par Eugène Beauharnais son fils:
Au citoyen Gohîer, président du directoire exécutif de la république française.
Ce 17 brumaire an 8.
«Venez, mon cher Gohier, et votre femme , dé- » jeûner avec moi demain à huit heures du matin. » N'y manquez pas ; j'ai à causer avec vous sur » des choses très intéressantes.
• Adieu, mon cher Gohier, comptez toujours » sur ma sincère amitié.
» Lâpâge&ie Bonâpaktb. «
L'heure qui m'était indiquée par la bonne Joséphine me fut suspecte. « Tu iras au rendezikvous, dis-je à ma femme , et tu diras à madame » Bonaparte que je ne puis me rencte à son invi- »tation, mais que dans la matinée j'aurai Thon- »neur de la voir.» • ••
Bonaparte, voyant ma femme arriver seule, fronça le sourcil: « Quoi! dit-il, le président ne » vient pas ?
«Non, général; il ne lui est pas possible....»
«Il faut absolument qu'il vienne, répliqua • Bonaparte. Écrivez-lui, madame, et je vais lui » faire porter votre lettre. »
«Je vais lui écrire, généml, et j'ai des gens ici » qui se chargeront de ma lettre. »
Ma femrae prit la plume et m'écrivit ces mots :
« Tu as bien fait de ne pas venir, mon ami ; «tout ce qui se passe ici m'annonce que Fin violation était un piège. Je ne tarderai pas à te're- » joindre.... »
Dès que ma femme eut fait porter sa lettre y madame Bonaparte vint à elle. « Tout ce que n VOUS voyez doit vous faire pressentir , madame , » ce qui doit intailliblement arriver. Je ne puis ») vous exprimer, lui dit-elle, combien je suis^é- » solée de ce que Gohier ne se soit pas rendu à » mon invitation, concertée avec Bonaparte, qui «désire que le président du directoire soit un » des membres du gouvernement qu'il se propose >^ d'établir. En lui envoyant ma lettre par mon » fils, c'était assez lui marquer toute l'importance » que j'y attachais.»
«Je vais , madame , aller le rejoindre , lui ré- » pond ma femme; ma présence est de trop ici. » •Je ne vous retiendrai pas , continua madame » Bonaparte. En vous rendant auprès de votre » mari , dites-lui qu'il réfléchisse bien et réfléchis- » sez vous-même avec lui sur le vœu que j'ai été » autorisée à vous manifestei*: Ce n'est pas son ih- «térêt seulement, mais des intérêts qui lui sont • plus chers encore que pourrait compromettre «une opposition de sa part. L'influence que
• Sieyes et les siens vont avoir $ur les événements » qui se préparent dépend du parti que prendra «le président. Employez, je vous en conjure, » madame , toute votre influence pour l'engager »à venir. »
« Madame Bonaparte me connaît assez, connaît » assez mon mari, pour savoir que de mon influen- » ce ne dépendra jamais sa conduite politique. »
« Je dois encore vous prévenir , ajoute madame >BrTn aparté, qu'en ce moment Talleyrand et » Bruix sont chez Barras , pour lui demander sa y démission , qu'il ne refusera pas sans doute. Au » reste , ils sont autorisés à lui déclarer que Bo^ » naparte est bien déterminé à employer tous les » moyens, la force même, s'il ose faire la moindre » résistanQe. »
Avant de recevoir la lettré de ma femme , j'étais déjà trop instruit. A peine était-elle sortie pour se rendre à l'invitation de madame Bonaparte, que Fouclié vint m'annoncer le décret qui transférait les séances éa corps législatif à Saint-Cloud.^ «Par quel étrange événement ,
• lui dis-je, un ministre du directoire se trouve- > t-il transformé en un messager du conseil des
• anciens?»
« J'ai cj^ , répondit le traître , qu'il était de » mon devoir de m'empresser de vous faire con-
» naître une résolution aussi importante, et de ï» venir prendre vos ordres. »
«Votre devoir, ministre, était de prévenir «cette résolution, qui n'est, sans doute, que le » prélude de celles arrêtées dans les conciliabules 9 que votre police ne devait pas nous laisser » ignorer. Si le directoire a des ordres à donner, » il les adressera à des hommes dignes de sa con- » fiance. Vous pouvez retourner vers ceux qui » vous envoient, ajoutai-je en lui tournant le dos. »
Fouché était, en effet, envoyé pour savoir le parti qu'aurait pris le directoire en recevant le décret de translation.
Fouché n'était pas sorti, qu'une lettre de la commission des inspecteurs du palais des anciens, m'annonça le même décrçt, sans m'en faire connaître encore toute la teneur. Cette lettre porte:
«Citoyen président,
» La commission s'empresse de vous faire part » du décret de translation de la résidence du • corps législatif à Saint-Cloud.
• Le décret va vous être expédié, mais desme- » sures de sûreté exigent des détails dont ncAs » nous occupons.
• Nous vous invitons à venir à la commission
» des inspecteurs des anciens , vous y trouvera » vos collègues Sieyes et Ducos.
» Salut fraternel.
n Signé BkBLkitoK , Fàrgves, Cobnet.»
Avant la réception de ce message , j'avais déjà convoqué tous les membres du directoire.
Le prévoyant Sieyes , qui , pour se ménager sans doute un moyen facile d'évasion , montait depuis quelque temps tous les jours à cheval , qui faisait dans !è jardin du Luxembourg un cours d'équitation assez ridicrule , n'avait pas attendu ma convocation , dont il connaissait d'avance les motifs ; pressé de se rendre à la commission des anciens, cet écuyer de fraîche date s'était fait amener son docile coursier , sous le prétexte de faire sa promenade ordinaire, et, la première fois de sa vie, donna de l'éperon pour arriver plus vite '.
Roger-Ducos, dominé par le funeste ascendant
' La tenue gauche de Sieyes faisait rire tous ceux qui le rKcontraient ; mais Sieyes n'était pas aussi gauche qu'on se l'imaginait., puisque , tout en se donn^ilt en spectacle , il est arriyé à son but.
que Sieyes avait pris sur lui, n'avait pas tardé à le suivre.
Barras était dans son bain. Barras ne se dissimula pas plus que moi les événements dont nous étions menacés, et ne parut pas moins déterminé ^ leur résister Je lui annonçai la fuite de nos collègues ; et cette désertion combinée , qui ne 1 étonna point., ne sembla rien changer à ses dispositions.
«Je sens comme vous, me dit-il, tout ce
» qu'exige de nous la crise où nous nous trou-
» vons. Je vais envoyer Bottot à la découverte.
. » Rendez- vous à la salle de nos délibérations , et
» comptez sur moi.»
«J'y compte, lui dis-je; et, malgré la désertion » de nos deux collègues , s'il reste encore à la ré- » publique un directoire pour la défendre , réuni »aux amis de la liberté, aux républicains qui B form^stt la majorité des deux conseils , nous la • verrons sortir de cette nouvelle conspiration » triomphante et plus puissante que jamais.
Satisfait des dispositions de Barras, je me rends de suite dans la salle de nos séances , et Moulins ne tarda pas à s'y rendre lui-même.
Mais en vain attendîmes-nous le troisième collègue sans la présence duquel nous ne pouvions prendre aucime délibération.
Barras ne parut point. Ce n'est qu'à l'arrivée de. ma femme que, par le récit de son entretien avec madame Bonaparte, la cause de l'absence de Barras nous fiit révélée.
Je cours à l'instant chez lui , pour lui rappeler l'engagement qu'il venait de prendre avec moi, et le mettre en garde contre toutes les propositions qu'on pourrait lui faire; mais du moment que Talleyrand et Bniix se furent introduits auprès de Barras, toute communication fut roncipue; il me fut impossible de parvenir jusqu'à lui.
La diplomatie de l'Europe connaît les talents de Talleyrand , et l'amiral Bruix, un des premiers officiers de la marine française, n'avait pas un esprit moins délié.
Je dois au premier la justice de déclarer qu'aucun ministre n'a rendu de plus grands services à la république , tandis qu'il a eu le portefeuille des relations extérieures : mais Talleyrand est un de ces hommes qu'il faut constamment employer, ou dont on ne doit jamais se servir. Le directoire fut malheureusement obligé de recevoir sa démission , impérieusement demaiidée par les mêmes hommes qui ont figuré dans toutes les époques où il y a eu des proscriptions : Ou renvoyez Talleyrand s ou nous rapportons le décret de sa radiation... Doit-on s'étonner si avec le carac-
tère qui le domine , il ne soit pas resté inactivement fidèle à un régime sous lequel était menacée son existence civile et politique '.
Pendant que les deux plus habiles négociateurs de la France s'emparaient de Barras , nous nous opposions, Moulins et moi, de tout notre pou-^ voir à la marche inconstitutionnelle du conseil des anciens. Je répondis au président de la commission , qui invitait le directoire à venir délibérer avec elle sur U% mesures de sûreté qu'exigeaient les détails dont elle s'occupait, que, suivant la constitution ( art. 1 o3 ), aucun des membres des deux conseils ne pouvait , dès que le décret était rendu , délibérer dans le lieu d'où les séances étaient transférées; que la commission des anciens 4ké^it paralysée elle-même par l'émission de son décret, dont l'exécution appartenait au directoire seul ; mais que, jaloux de nous entourer des lumières des représentants du peuple.
' Les motifs de la disgrâce de Talleyrand » sous Bonaparte, sa constante désapprobation de la guerre contre TEspagne , prouvent que , s'il a pu se réunir à l'usurpateur pour renverser un gouvernement qui avait été forcé de lui retirer sa confiabce> il connaissait les devoirs d'un ministre dans des circonstances gravée; qu'il était incapable de servif les volontés impérieuses d'un maître qui sacriSai^ ses véritables intérêts à son ambition.
nous engagions les membres de cette commis* sion à se transporter eux-mêmes dans la salle de nos séances.
J'invitai ensuite le général Lelebvre, qui commandait la 1 7" division militaire, à venir rendre compte au directoire des mesures qu'il avait dû prendre, dans ces moments de crise, pour assurer la tranquillité de Paris.
Lefebvre me répondit que le décret des anciens ayant été notifié , il avait donné sa démission.
Je regrette qu'un homme aussi brave ait abandonné son poste le jour du péril. Je devais d'autant moins croire qu'il eût marché à la suite de Bonaparte contre les autorités qui lui avaient donné toute leur confiance , que , la veille même du i8 brumaire, il m'assiu^ait, en me serrant dans ses bras, qu'il ferait nxu rempart de son corps au président du dîreclôîre si jamais oi^ attaquait la république. Croyait-il qu'elle n'était pas attaquée par la journée du 1 8 brumaire?
Bonaparte déclare, dans ses Mémoires, que le général Lefebvre n'était pas dans le secret de la conspiration; qu'il n'en était pas même encore instruit dans la nuit du 1 7 au 1 8 , au moment où il le fit inviter à venir le joindre. Dans tous les cas, il devait remettre du moins entre nos mains le commandement qu'il ne tenait que de nous.
DK.GOHIER. 343
Au reste, 11 n'était pas impossible de remplacer le général Lefebvre. Un de nos premiers généraux qui ne parut, au 18 brumaire, chez Bonaparte que pour lui déclarer qu'il de serait pas son complice, appelé à le combattre, eût répondu avec empressement à notre appel.
Mais aucune délibération, suivant l'acte constitutionnel, ne pouvait être prise 'par le directoire exécutif s'il n^- avait trois membres présent^ au moins. L'abandon de nos deux transfuges et l'absence de Barras paralysèrent la puissance directoriale dans nos mains, et ce fut la constitution elle-même qui nous mit danfi l'impuissance de la défendre*
Un second ntessage de la commissioii des inspecteurs des anciens nous apporte enfin l'expédition officielle dii £uneux décret.
«Le conseil des anciens, en vertu des articles » 102 , io3 et io4 de la constitution, décrète ce » qui suit : " . k
» Art.- 1". Le corps législatif est transféré dans »la commune^ Saint-Cloud; les deux conseils » y siégeront dans les deux ailes du palais.
n Art. 2. Us y seront rendus demain^ 19 bru^ » maire, à midi. Toute continuation de fonctions,
de délibérations, est interdite ailleurs et ayanfji ce terme.
»Art. 3. Le général Bonaparte est chargé de Fexécution du prêtent décret; il prendra toutes les mesures nécessaires pour la sûreté de la représentation nationale.
»Le général commandant la 17' division militaire, la garde du corps législatif, les gardes nationales sédentaires , les troupes de ligne qui se trouvent dans la commune de Paris, dans l'arrondissement constitutionnel et dans toute l'étendue de la 1 7* division, sont mis immédiatement sous ses ordres, et tenus de le recœmaitre
dans cette qualité : tous les citoyens lui prêteront main-forte à sa première réquidtion.
» Art. 4- Le général Bonaparte est appelé dans le sein du conseil pour y recevoir une expédition du présent décret et prêter serment. Il se concertera avec les commissions des inspecteurs des deux conseils.
• Art. 5. Le présent décret sera de suite transmis par un messager au conseil des cinq-cents et au directoire exécutif. Il sera imprimé , affiché, promulgué, et envoyé dans toutes les communes de la république par des courriers extraordinaires. »
Pourquoi , d'abord, la ^simple annonce de ce
DE GOHIER. a/j5
décret , au lieu de son expédition ? C'est que l'on craignait que le directoire et le conseil des cinqcents ne se fussent réunis pour combattre ses dispositions inconstitutionnelles, et que les débats amenés par leur opposition n'eussent engagé une lutte qu'ow ne croyait pas sûr d'être en état de soutenir.
Aussi 1 expédition ne nous en fut-elle adressée qu'après avoir surpris l'adhésion du conseil des cinq-cents , qu'après avoir fait ajourner ses séances à Saint- Cloud par Lucien Bonaparte, dont la fatale présidence fut le premier moyen sur lequel s'appuya la conjuration, celui qui a le plus contribué à la faire réussir.
Le décret, au reste, rédigé dans le conciliabule des conjurés, n'appartenait au conseil des anciens que par la complaisance avec laquelle il se l'était laissé imposer. C'est dans la notice de M. le comte de Cornet qu'il faut voir avec quelle adresse sqn acceptation fut escamotée ; comment le président de la commission (auteur de la notice) sut, en faisant fermer contre-vents et rideaux ^ dérober au public le travail qui se faisait dans ses bureaux la nuit du 17 aa 18; comment, en fusant distribuer, à des heures différentes, ses lettres de convocation, en raison des sentiments connus de ceux à qui on les adressait; comment,
!i46 MÉMOIRES
en ne convoquant pas du tout soixante à <juatre^vingts membres dont on redoutait l'audace^ on parvint à composer une majorité fistctice^ disposée à tout accueillir.
Tous les membres sur lesquels on pouvait compter étant réunis, il fallait bien les haranguer. C'est encore M. le comte de Cornet qui , après avoir signalé son adresse, va faire briller son éloquence !... < Gtoyens représentants, leur «dit-il, il n'y a plus de corps représentatif!... il » n'y a plus de liberté !... il n'y a plus de républi- .que !... I^ symptômes les plus alarmants se 9 manifestent depuis plusieurs jours !... les rap- » ports les plus sinistres nous sont faits !... votre
• commission des inspecteurs sait que les conju- » rés se rendent en foule à Paris ; que ceux qui » s'y trouvent déjà n'attendent qu'un signal pour » lever leurs poignards sur les représentants du » peuple , sur les membres des premières àuto- » rites de la république !...
»Si de promptes mesures... si le conseil des a anciens ne met pas la patrie et la liberté à l'a- »bri des plus grands dangers qui les aient en- >» core menacées. . . l'embrasement devient gêné-
• rai !... on ne pourra plus en arrêter les dévo- »rants effets!... la patrie sera con$umée!...
• Représentants du peuple, continue l'orateur ,
» prévenez cet affreux incendie, ou la république » aura existé ! . . . et son squelette ' sera entre * les » mains des vautours , qui s'en disputeront les mem- 9 bres décharnés /... »
Tout ce pathos n'était qu'une &ble grossièrement imaginée , que le réitouvellement de l'infâme' diatribe d'un homme couvert du mépris public, dont un député qui se respecte, dont le citoyen Cornet, même en parlant don langage, n'eût osé citer le nom.
Mais cette foule de conjurés arrivant à Paris, ces poignards levés pour frapper au premier signal , la république transformée en un squelette , cette nuée de vautours qui , passionnés pour les squelettes, s'en disputeraient les membres décharnés; toutes ces images terribles, qui, intérieurement, devaient faire Sourire les complices de l'orateur, produisirent leur effet sur des esprits faibles, disposés à tout croire sans examen, et le décret de translation à Saint-Cloud fut adopté.
Tout cela réussit à merveille ^ nous dit le citoyçn Cornet d'alors, qui paraît même encore aujourd'hui se complaire dans son ouvrage.
Voilà donc non seulement la tratislation du corps législatif à Saint-Cloud décrétée , mais le général Bonaparte chargé de son exécution, investi du commandement de la ly* division, et
toutes les troupe» de ligne qui se trouvent dans rarrpndissement, les gardes nationales et la garde même du corps législatif immédiatement mises sous ses ordres.
Tel est le premier acte des conspirateurs du 1 8 brumaire, et ce premier acte est une infractipu de l'acte constitutionnel , un excès de pouvoir de la part de Tautbrité établie pour réprimer les écarts de toutes les autres.
Bonaparte ne s'endormit pas plus que le représentant du peuple Cornet, dans la nuit du 17
au ijB brumaire. Tandis que celui-ci réunissait les conjurés, Bonaparte, se confiant plus à la puissance des baïonnettes qu'à celle des traîtres qui s'étaient attachés à son char, rassemblait toutes les forces que le décret mettait à sa disposition , avant mêitie que ce décret fut connu.
Dès huit heures du matin, il avait réuni chez lui tous les généraux sur lesquels il pouvait compter, en les invitant à déjeuner dans sa petite maison rue de la Victoire. La même invitation avait été faite à 'tous les adjudants des divisions de la garde nationale, et tous, en grand uniforme, s y étaient rendus
Bonaparte attendait dans son cabinet particulier , avec Berthier et Lefebvre, la résolution du coQseil des anciens. Le citoyen Cornet arrive;
et , fier de remplir auprès de lui les fonctions d'un messager d'état , lui apporte le décret * qui remettait entre ses mains le sort de la république. Aussitôt Bonaparte , revêtu de l'unifonne de général, se présente aux militaires qu'il avait rassemblés , leur annonce qu'il est appelé au conseil des anciens, et les invite tous à l'accompagner au château des Tuileries. La plupart de ceux qui n'étaient pas dans le secret , frappés d'étonnement, hésitent un instant sur le parti qu'ils doivent prendre; Bernadotte seul, que son beaufrère , Joseph Bonaparte , avait amené chez son frère, lui déclare hautement qu'il n'est pas venu pour seconder son entreprise, et se retire, malgré les efforts que fait Bonaparte pour le retenir.
Arrivé aux Tuileries, Bonaparte se présente à la barre du conseil des anciens, suivi de la cohorte qui l'escortait. Le président lui fait donner lecture du décret qui l'investissait des pouvoirs que les conspirateurs étaient convenus de lui attribuer, et lui annonce qu'il va recevoir son serment. Mais, au lieu de le prêter dans la forme voulue par la constitution, la seule admissible , Bonaparte se livre à de vaines déclamations, à d'indécentes menaces contre ceux qui s'oppose-
â5o MÉMOIRES
raient à l'ordre qu'il a résolu d'établir ; et lors même qu'il s'engage à maintenir le gouvernement républicain , il semble méconnaître la république qui existe , et trace le tableau de celle qu'il prétend lui substituer. • Nous la voulons
• ainsi, s'écrie -t- il audacieusement ; nous l'au-
• rons , je le jure en mon nom et en celui de mes » compagnons d'armes. »
Tous les généraux qui étaient à la suite de Bonaparte s'écrient après lui ; « Je le jure , je le •jure!...»
Cette scène, plus digne d'un jour de parade que du recueillement religieux qu'exige la prestation d'un serment, fat applaudie par tous ceux qui l'avaient préparée et qui avaient intérêt à exalter les esprits.
«Général, le conseil reçoit vos serments, lui
• répond le président du conseil de$ anciens; il
• ne forme aucun doute sur votre sincérité et » votre zèle à les remplir. »
Et comme^ on n'eût osé rappeler à Bonaparte ses devoirs sans le flatter , « Celui , ajoute le » président , qui ne promit jamais en vain des
• victoires à la patrie ne peut qu'exécuter avec
• dévouement ses nouveaux ^engagements de la « servir et de lui rester fidèle. •
Gai^t veut faire observer, que les sentiments
DE GOHIER. iSi
manifestés par Bonaparte , quelque dignes qu'ils fussent d'applaudissements, ne pouvaient remplacer le serment constitutionnel qu'il devait prêter; mais le président lui interdit la parole, sous le prétexte qu'après le décret de translation le conseil ne pouvait plus rester assemblé, et ajoiuna la séance au lendemain à Saint-Cloud.
En descendant du château, Bonaparte passe en revue les militaires qu'il avait fait rassembler dans la cour des Tuileries ; et quel langage tientil à ces troupes destinées à la grande expédition de Saint-Cloud !
Extrait de la harangue de Bonaparte aux troupes rassemblées dans la cour des Tuileries.
a Soldats , vos compagnons d'armes , qui sont aux fron- »tiëres, sont dénués des choses les plus nécessaires.
Se sont couverts de lauriers, devait leur dire' Bonaparte, et il n'est pas un de vous qui ne doive envier leur sort et leur gloire.
» Le peuple est malheureux I
De toutes parts des lettres de félicitation annonçaient son bonheur!
>• Les auteurs de tant de maux^ ce sont ces factieux contre lesquels je vous rassemble aujourd'hui.
Ces factieux quels sont-ils?... C'est être par trop
a52 MÉMOIRES
impudent d'oser parler de factieux, lorsqu'on n'est qu'un chef de factieux soi-même!...
•J'espère sous peu vous conduire encore à la yictoire.
A la victoire facile des baïonnettes contre des représentants du peuple sans armes.
• Maïs aup^iravaDt il faut réduire à Timpuissance de
• nuire tous ceux qui Youdraîent s'opposer au bon ordre
• public et à la prospérité générale. • *
Ah! Bonaparte, avez -vous donc oublié que c'est avec de pareils discours , avec ces dangereuses insinuations , que des monstres parvinrent à armer des hommes horribles contre d'innocentes et trop nombreuses victimes; que ce fut en leur disant qu'avant de marcher à l'ennemi qui menaçait nos frontières , il fallait empêcher que leurs femmes et leurs enfants fussent égorgés par les ennemis intérieurs qu'auraiœt vomis les prisons aussitôt leur départ; qu'il fallait ^rj^ouT parler votre langage, les réduire à l' impuissance de nuire ?
Et, en effet, les têtes furent tellement échauffées par cette imprudente harangue, que, suivant le rapport d'un auteur qui se flatte d'avoir une grande part au 18 brumaire, des canonniers s'écriaient après l'avoir entendue : Si les jacobins étaient là, comme nous les mitraillerions!
Bonaparte ayant aperçu Bottot, secrétaire de Barras , et s'attendant à quelques propositions de sa part, fut à lui, l'entretint un instant en particulier, et, voyant qu'il s'était trompé, éleva toutà-coup la voix, et se permit contre le gouvernement qu'il venait renverser l'impertinente sortie dont tous les journaux ont rendu un compte fidèle. Au reste , cette indécente exclamation était parfaitement en harmonie avec toutes les proclamations, les placards de toute espèce dont les murs de Paris se trouvèrent au même instant couverts.
Pour disposer le peuple français à recevoir les nouvelles institutions que lui réservait l'usurpateur , on accompagna les adresses dont on inonda toute la France des plus insolentes diatribes contre le gouvernement qui existait encore. Tous les joumali3tes furent obligés de parler le même langage ; de proclamer la plus audacieuse conspiration contre la république , comme l'événement qui devait au contraire l'établir sur des bases inébranlables , comme le triomphe de la liberté et de l'égalité; d'annoncer, en un mot, comme le sauveur de la France l'ambitieux qui venait pour l'asservir.
Partout des courriers extraordinaires colpor* talent le mentonge et la calomnie, des homélies
hypocrites sur les malheurs du peuple ^ mêlées aux promesses fallacieuses dont on cherdbait à Tenivrer; et les courriers ordinaires de la poste étai^t retardés , on arrêtait les correspondances particulières qui auraient pu le détromper.
Fouché y sous le titre même dont le directoire l'avait honoré, et le profanant, osa faire des. proclamations contre l'autorité dont il tenait ses pouvoirs, c pour rassurer, disait-il, les républi- »cains, dont les vœux devaient être remplis!... > osa menacer de livrer à la justice tous ceux qui chercheraient à inquiéter les esprits sur une si heureuse entreprise!....
Il fait plus , il se met insolemment à la place du directoire qu'il trahissait; susp^id de son autorité privée les douze municipalités ' de Paris; ordcmne aux conumssaires qni étaient auprès d'elles de ne correspondre qu'avec lui seul ; les déclare responsables de tous les mouvements qui pourraient éclater dans leur arrondissement.
Dans ce bouleversement anarchique, l'administration centrale du département de la Seine fut seule conservée intacte, parcequ'elle était elle-même un des principaux foyers de la conspiration.
Voulant, à l'instar de son patron, calmer aussi
DE GOHIER. i55
les alarmes de ses concitoyens, elle s'empresse de proclamer le jour du 1 8 brumaire comme celui qui leur promettait la restauration de la liberté y de la 'propriété ^ Raffermissement de la république; et Bonaparte comme le héros qui allait acquérir une nouvelle gloire, celle de concourir, au milieu d'eux, au salut de la patrie!...
En nous expédiant le décret de translation , la commission avait eu soin d'y joindre une copie officielle de la liettre de Barras. Ce fut alors seulement que nous pûmes croire à sa défection!...
«Les deux membres du directoire, qui nous » ont abandonnés, dis-je alors à Moulins, seraient » capables de nous compromettre; hâtons-nous » d'aller à la poursuite des deux déserteurs , mais »la constitution à la main. Portons-leur la pro- » mulgation que nous ne pouvons nous dispen- »ser de faire publier sans, aux termes de la » constitution , nous rendre coupables d'attentat » contre la sûreté de la république^» »
Arrivés aux Tuileries, nous trouvons les commissaires des inspecteurs des deux conseils réunis , Sieyes, Roger-Ducos, et quelques députés au milieu d'eux.
«Nous devons, dis-je aux deux directeurs » transfuges , joindre nos signatures aux vôtres » pour proclamer constitutionnellement la dis-
• position dn décret qui transfère les séances du •• corps législatif à Saint-Cloud. »
fLe décret tout entier est proclamé, dit
• Sieyes; avez-vous vu le général?...»
t G... Quel général? lui répondis-je... »
« S... T^e général Bonaparte. >
« G... Non... mais qu'on le prévienne que le » président du directoire est ici. »
Bonaparte ne tarda pas à paraître.
t Je vois avec plaisir, nous dit-il, que vous » vous rendez à nos vœux , à ceux de vos deux » collègues. »
«G... Nous nous rendons au vœu de la loi, f' général ; elle veut que le décret qui transfère » les séances du corps législatif soit proclamé sans j délais. Nous devons remplir le devoir qu'elle
• nous impose, et bien déterminés à la défendre » contre les attaques qu'on voudrait lui porter. »
«B... Votre zèle, président, ne m'étonne point, » reprit Bonaparte, et c'est parceque vous êtes » connu pour un homme attaché à votre pays » que vous allez vous réunir à nous pour sauver » la république. »
«G... Sauver la république!... Il fut un temps, » général , que vous aviez l'honneur d'en être le «soutien, mais aujourd'hui c'est à nous qu'est » réservée la gloire de la sauver. »
t B... Avec les moyens que vous donne votre
• constitution?... Voyez donc comme elle croule »de toutes parts. Cette constitution-là ne peut vplus aller. »
t G... Qui vous a dit cela, général? des perfides » qui n'ont ni le coiurage ni la volonté de marcher
• avec elle.
»Eh! tous ceux que je vois ici n'ont-ils pas, il
• y a à peine quelques jours , proclamé encore » l'excellence de cette constitution, et surtout le » danger d'y porter atteinte? Des palais où se tien- » nent les séances du corps législatif, les serments » prêtés spontanément n'ont-ils pas été entendus »et répétés dans toute la France?
• Connaissez mieux, général, notre position. »A peine êtes -vous depuis quelques jours en
• France; vous avez débarqué aux bruits de nos
• victoires. Partout la république est triomphante,
• elle est triomphante sans vous, et vous venez
• vous offrir pour la sauver!... Tiendriez-vous un
• autre langage si elle était vaincue et sous le 9 joug de l'étranger? •
Boulay de la Meurthe prend alors la parole.
«Je conviens qpe d'éclatantes victoires mettent
» nos frontières à couvert, mais ce n'est pas parmi
• les troupes étrangères que sont nos plus dange-
• reux ennemis !»
a58 MÉMOIRES
«G... Il ne m'est plus permis d'en douter; mais » nous triompherons de ces ennemis comme nous » l'avons Eût de l'étranger. »
« BouLAY. Vous avez de grands moyens! la loi
• sur les otages!... des emprunts forcés! »
• G... Ce sont ceux que nous tenons de la com- » mission des onze, dont vous étiez im des mem- » bres les plus influents. Faut-il que l'ordre cpn- » stitutionnel soit renversé, pour que vous en «présentiez de plus efficaces!...»
On apporte un billet à Bonaparte.
«B... Général Moulins, vous êtes le parent de
• Santerre ? »
t M... Je ne suis point le parent de Santerre ,
• mais je suis son ami. »
f B... On me prévient qu'il agite les habitants du » faubourg Saint-A ntoine, et veut se mettre à leur «tête. S'il fait im mouvement, yV le fais fusiller. »
t M... En auriez-vous le pouvoir, général?... Au » reste, Santerre n'est point un agitateur; il ne » marcherait qu'autant qu'il en recevrait l'ordre » d'une autorité que vous-même , jusqu'à ce jour, » n'aviez pas encore méconnue... »
»B... Il n'y a plus de directoire... »
»G... Il n'y a plus de directoire!... Vous vous » trompez , général , et vous savez que c'est chez » son président que vous avez pris l'engagement de
» dîner aujourd'hui. Serait-ce pour mieux cacher »)des projets hostiles, qu'il ne sera pas en votre «pouvoir d'accomplir, que vous avez accepté «cette invitation; que vous en avez vous-même »fixé le jour'?... »
t B... Meis projets ne sont point hostiles. La ré- « publique est en péril; il faut la sauver... Je le nveuxL,. et ce n'est qu'avec des mesures éner- » giques que nous y parviendrons. Sieyes et Ducos » donnent leur démission, Barras a envoyé la «sienne; abandonnés tous les deux à votre isolewment, vous ne refuserez pas la vôtre!!!... »
« M... Détrompez-vous, général... Un soldat » français , placé même en sentinelle perdue sur ))un terrain miné par l'ennemi, n'abandonne pas » son poste dans la crainte d'une explosion. Ce n'est » pas à un général républicain qu'on peut offrir » pour modèle la conduite de deux déserteurs. »
' C'est en prenant ce reproche sanglant pour des instances réelles que le bon M. Cornet dît que le directeur Gehier apportait dans cette discussion une telle bonhomie, qu'il voulait toujours qu'on fût dîner chez lui , (fuoiqu*ilfik détrôné L.. « Il avait, ajoute-t-il, fait quelques jours au- » parayant des invitations officielles pour ce dîner au géné- » rai Bonaparte lui-même et à sa suite. Mais , continue-t-il »avec son délicieux ton badin, l'amphitryon et ses con- » vives n'étaient plus du même aUoi. » AUoi*' I
* Orthographe de Cornet.
26o MÉMOIRES
■ « G... Si leur démission paralyse aujourd'hui » le directoire , demain , général , il sera com- » plet. »
• BouLAY. Laissez , général ; un décret en deux
• lignes arrangera tout... »
« G... Et qui peut rendre ce décret?... qui peut B ainsi arranger tout à la manière dont l'entend
• Boulay de la Meurthe?... Au reste, la constitu- » tion subsiste ; elle doit être encore , aujourd'hui
• du moins , la règle de tous ; et la commission ne » doit pas ignorer (Qu'aux termes de l'article i o3, ique je' lui ai déjà rappelé par écrit, aucuns des
• membres du corps législatif, le décret de sa » translation étant rendu, ne peuvent, sans se )> rendre coupables d'attentat contre la république , » délibérer dans la commune d'où il est transféré.
• Et vous, général, qui prétendez vouloir la
• sauver, ne vous dissimulez pas la nullité des n pouvoirs dont vous n'êtes investi que par le » conseil des anciens. C'est au corps législatif à
• nommer le commandant de sa garde , et au din rectoire seul appartient le droit de vous repla-
• cer à la tête des armées que vous avez comman- » dées avec tant d'éclat... »
Ainsi se termina la fameuse séance à la commission des inspecteurs des anciens , où tout , suivant M. le comte de Cornet^ se passa en dis-
DE GOHIER. u6i
eussions et en reproches^ que cet ancien inspecteur trouve assez lé,gers.
Il paraît, aux précautions qu'on se hâta de prendre , que tout le inonde ne le jugea pas ainsi.
A peine fûmes-nous rentrés au Luxembourg , que notre garde nous fut enlevée; que Jubé, qui la commandait, reçut de Bonaparte l'ordre de la conduire aux Tuileries, et fut assez faible pour y déférer.
Ce fut dans cette circonstance, et pour sup^ pléer à cette défection , que nous appelâmes auprès de nous un bataillon de gardes nationales; niais déjà le palais directorial était livré à la force armée, investi par elle, et transformé en prison d'état, dont le général Moreau ne dédaigna pas d'être le geôlier. >
Bonaparte lui assigna ce poste, qu'il eut la faiblesse d'accepter,, pour réduire un rival de sa gloire à ne pouvoir plus être désormais que l'instrument de sa puissance ; et il faut convenir que Moreau remplit parfaitement les étranges fonctions dont il se trouva chargé.
Une démarche, faite au nom de madame Bonaparte , pendant que j'étais à la commission des anciens, acheva de nous faire pressentir les résultats des événements qui se préparaient. Plus affligée que blessée de ce que je n'avais pas ré-
pondu à son invitation, cette bonne Joséphine fit de nouveau répéter à ma femme , par madame dHouchin , son amie particulière, combien elle regretterait de me voir la victime d'une ré-; volution qui m'offrait au contraire la plus brillante perspective.
« Le refus de se rendre à l'appel que l'amitié fut » chargée de faire à votre mari , lui dit madame » d'Houchin, a changé la première détermination > de Bonaparte , sans cependant changer tout-à- » fait les dispositions favorables que notre amie » fera toujours son possible d'entretenir. La com- » position des membres du gouvernement est ar- » rêtée; mais, si M. Gohier consent à donner en ce
• moment sa démission, madame Bonaparte me » charge de vous assurer qu'il sera nommé au «ministère de la justice; tandis que, s'il persiste » dans son refus , elle ne peut pas répondre qu'elle » pourra le sauver de la catastrophe dont sont
• menacés tous ceux dont la résistance ren- » drait nécessaire l'emploi de la force armée, qu'on «est, s'il le faut, résolu d'employer. Pour son in- «térêt, comme pour le vôtre, madame, je joins, «ajouta niadame d'Houchin, mes instances à «celles de notre amie, pour vous engager, ainsi « que M. Gohier, à bien réfléchir sur la position
• terrible dans laquelle il se trouve !... »
Ma femme , inaccessible aux sentiments de crainte et d'espérance que la bienveillance désirait lui inspirer ,' répondit qu'elle se garderait bien de chercher à jamais exercer aucune influence sur la conduite de son mari, par des considérations qui ne pouvaient pas plus la toucher que lui. « Je ne m'occupe que de son • bonheur, ajouta-t-elle ; et, quel que soit le sort » que les événements lui réservent, s'il lui suffit, je » m'estimerai toujours heureuse de le partager. »
Je me félicitai de ce que ma femme avait montré autant de caractère et de désintéressement dans une circonstance où Ton devait s'occuper du salut de la patrie, sans songer à la fortune; et je m'empressai de rejoindre Moulins, poui» concerter avec lui la marche que nous avions à suivre.
Ne pouvant nous dissimuler qu'on attentait à notre liberté pour nous empêcher de réunir nos efforts à ceux des représentants du peuple que la république pouvait compter encore au nombre de ses défenseurs , dans l'impossibilité de nous rendre auprès des deux conseils, un seul parti nous reste, dîmes-nous, celui de les prévenir qu'on nous retient captifs dans notre palais; de consigner, dans un message, les principes sacrés que nous sommes déterminés à dé*^ fendre.
2i64 MÉMOIRES
Message aux conseils des cinq-cents et des anciens.
« Citoyens représentaitts ,
• Un grand attentat vient d'être commis , et ce n'est sans doute que le prélude d'attentats plus grands encore. Le palais directorial est livré à la force armée ; les magistrats du peuple à qui vous avez confié la puissance executive sont en ce moment gardés' à vue par ceux-là mêmes que, seuls, ils ont le droit de commander.
» Leur crime est d'avoir constamment persisté dans l'inébranlable résolution de remplir les devoirs sacrés que leur impose votre confiance , d'avoir rejeté avec indignation ta proposition d'abandonner les renés de l'état qu'on veut ar* racher de leurs mains , d'avoir f efusé de donner leur démission.
• C'est aujourd'hui, représentants du peuple firançais , qu'il faut proclamer la république en danger , qu'il faut la défendre. Quel que soit le sort que ses ennemis nous réservent , nous lui jurons fidélité, fidélité à la constitution de l'an 3, à la représentation nationale dans son intégrité.
» Puissent nos serments n'être pas les derniers • cris de la liberté expirante!
»Les deux directeurs j prisonniers dans leur » palais.
liSigfié MouuNS, Gohier/ président. »
Deux exemplaires de ce message furent confiés à mon secrétaire particulier , avec ordre de les remettre à deux députés du conseil des cinq* cents , du conseil des anciens , sur la fermeté desquels je pouvais compter; mais la garde sévère qui nous entourait arrêta le jeune homme qui en était porteur et les intercepta.
La preuve que notre message ne parvint qu'à ceux qui étaient intéressés à le soustraire , c'est que , de ce moment , nous fumes resserrés plus étroitement encore. Toute communication entre le directeur Moulins et moi nous fut sévèrement interdite. Nous parler devint un crime qui fut dénoncé à notre surveillant en chef. On attacha à ma personne une sentinelle qui avait ordre de ne pas me perdre de vue, et qui, fidèle à sa consigne , voulut rester au pied de mon lit , et tenir jusqu^à mon sommeil en surveillance.
Le comte de Cornet nous apprend que le 1 8 brumaire au soir il y eut réunion à la commis^ sion des inspecteurs du conseil des anciens , pour savoir ce qu'on ferait le lendemain à Saint-Cloud. M. le comte se fut servi d'une antre expression
a66 MÉMOIRES
s'il avait mieux connu tous les fils de la conspiration , s'il avait su que la commission des inspecteurs et le conseil des anciens lui-même n'étaient que les instruments choisis pour l'exécution de projets convenus d'avance.
L'assemblée tenue le 18 brumaire au soir avait pour objet non de savoir ce qu'on ferait à Saint- Cloud , mais de préparer les esprits à tout ce qu'on se proposait d'y faire. C'était dans le conciliabule des principaux conjurés que se faisait le grand travail.
Quelques députés , qui croyaient bonnement encore qu'il s'agissait seulement de modifier quelques articles de la constitution , et que les bases en devaient toujours être les mêmes, voulaient commencer par compléter le directoire ; ils indiquèrent même ceux qu'il faudrait proposer pour remplacer les démissionnaires : mais le nom de Bonaparte ne se trouvant pas au nombre des proposés, « Il n'y a plus de direc-
• toire, s'écria-t-il, et ce n'est pas sur les bases » d'un édifice tombé en ruine qu'il faut rebâtir.
»Qui dit révolution dit changement, et ce » n'est pas une simple révolution de sérail que la
• France attend de nous. C'est dans les institutions » mêmes que ces changements doivent s'opérer, i II faut pour cela commencer par nommer un
Trahis par une partie de leurs collègues, isolés des membres du pouvoir exécutif sur lesquels ils auraient pu compter, ces braves représentants
teur avait donnée notre geôlier en chef, répondaient à tous les députés qui se présentaient pour nous yoir : « On n'entre itpas. — Mais nous sommes des députés !... — On n'entre npas. — Laissez - nous du moins nous écrire chez le coa- «cierge. — On n'entre pas, — Ce palais dont l'entrée est » interdite \ la représentation nationale même n'est-il donc » plus habitl^ par des membres du directoire? — On n'en- » tre pas» »
Indignés de l'insolente consigne, plusieurs députés se présentent chez Moreau pour s'en plaindre. Les sentinelles placées à la porte du général geôlier leur répondent : On n'entre p€u.
L'ayant rencontré un jour chez M. Garât , a Vous deyez, nme dit-il, avoir une bien triste opiniom de moi, ne con- » naissant point les motifs de ma conduite au 18 brumaire. n Le général Moulins et vous étiez les seuls directeurs aux- • quels je fusse attaché. Je tous vis en péril, j'acceptai un «commandement qui étonna toute l'armée, je me chargeai » de la garde de vos personnes, je fis le sacrifice de mon «amour-propre au désir de vous sauver.
«J'aurais voulu vous révéler les intentions secrètes de « ma détermination , et ne laisser aucun nuage dans votre «esprit; mais l'accueil méprisant de Moulins, qui, sans » daigner m'entendre , lorsque je venais m'explîquer con- «fidentiellementavec lui, me tourna le dos, et me fit signe » de passer dans son antichambre, m'empêcha demeprésen-
au fatal décret que des craintes , que le regret d*étre sortis de la ligne constitutionnelle, les républicains se demandaient entre eux comment ils pourraient parvenir à s'y maintenir.
La presque totalité des membres du conseil des cinq-cents et la majorité du conseil des anciens étaient bien déterminés à défendre la constitution qu'ils avaient jurée; mais, comme le fait observer M. le comte de Cornet, les républicains n'avaient ni tête ni bras. Les présidents des deux conseils étaient du nombre des conjurés, et le décret surpris au conseil des anciens mettait la force armée à la disposition de Bonaparte. La commission même des inspecteurs des cinq-cents s'était réunie à celle des anciens, en sorte qu'il ne restait aux députés fidèles aucun point de réunion pour se préparer à l'attaque qu'ils avaient à soutenir.
Ils eussent été assurés de trouver dans le directoire deux républicains prêts à seconder leurs généreux efforts; mais le rempart de baïonnettes élevé entre nous et les représentants du peuple rendit toute communication impossible, mit un obstacle invincible à tout concert entre nous '.
' Les sentinelles placées à toutes lés issues du palais di-^ rectorial, se reofermant stricteneat dans la consigne que
Trahis par une partie de leurs collègues, isolés des membres du pouvoir exécutif sur lesquels ils auraient pu compter, ces braves représentants
teur avait donnée notre geôlier en chef, répondaient à tous les députés qui se présentaient pour nous yoir : « On n'entre apas. — Mais nous sommes des députés !... — On n'entre npas, — Laissez - nous du moins nous écrire chez le con- «cierge. — On n'entre pas, — Ce palais dont l'entrée est » interdite 4 la représentation nationale même n'est-il donc «plus habitl^ par des membres du directoire? — On n'en- » tre pas. »
Indignés de l'insolente consigne, plusieurs députés se présentent chez Moreau pour s'en plaindre. Les sentinelles placées à la porte du général geôlier leur répondent : On n'entre pas.
L'ayant rencontré un jour chez M. Garât , « Vous deyez, «me dit-il, avoir une bien triste opinîoti de moi, ne con- » naissant point les motifs de ma conduite au 18 brumaire. » Le général Moulins et vous étiez les seuls directeurs aux- • quels je fusse attaché. Je vous vis en péril, j'acceptai un «commandement qui étonna toute l'armée, je me chargeai »de la garde de vos personnes', je fis le sacrifice de mon «amour-propre au désir de vous sauver.
«J'aurais voulu vous révéler les intentions secrètes de » ma détermination , et ne laisser aucun nuage dans votre «esprit; mais l'accueil méprisant de Moulins, qui, sans » daigner m'entendre , lorsque je venais m'expliquer con- «fidentiellementavec lui, me tourna le dos, et me fit signe » de passer dans son antichambre, m'empêcha demeprésen-
du peuple sentent tout le désavantage de leur position, sans cependant encore désespérer du salut de la patrie. Plusieurs rassemblements partiels se
« ter chez tous, dans la crainte d'essuyer un nouvel affront. »
»Il eût été sanglant! lui répondls-je... Mon collègue nMonlins tous a rendu serrice, général... Plus indigné » que lui 5 ne pouyant soupçonner un motif louable à Tac- »ceptation d'un commandement si peu digne de tous, je «vous aurais dit, si alors vous aviez paru devant moi : £n- »core cette épée à votre côté, général!... Ce n'est plus » la place d'une arme d'honneur : désormais c'est un trous- »seau de clefs qui doit être pendu à votre ceinture. ••
»Si vous aviez des intentions si généreuses, pourquoi » donc avez-vous intercepté notre message aux deux con- «seils?»
« Pourquoi ? répliqua vivement Moreau. Pour tous «sauver de la déportation, qui était résolues! votre opposi- » tion s'était manifestée par un seul acte. Que vous connais* » siezpeu les hommes qui vous tenaient en chartre privée!»
« Que TOUS nous connaissiez peu nous-mêmes, général! » lui répliquai-je. Auriez-vous su gré à l'homme officieux )>qui, le jour d'une bataille décisive pour le salut de votre »pays, vous aurait sauvé du péril en compromettant votre «honneur? Croyez-vous que le courage civil soit au- • dessous du courage militaire , et que des premiers magis- «trats du peuple eussent plus craint que vous de sacrifier » leur vie même le jour où il fallait combattre P >
Ces derniers mots piuiirent faire une grande impression sur Moreau. « Si j'ai fait une grande faute, ajouta- t-il «en terminant cet entretien, /> saunUla rçparer, »
forment, sans autres résultats que la ferme résolution de ne laisser porter aucune atteinte à la constitution; de défendre la république avec tous les moyens que leur offre la loi , les seules armes qui leur restent. Chez tous même énergie, même résolution de mourir , s'il le faut, sur les chaises curules où ils iront s'asseoir à Saint-Cloud.
JOURPfJSE DU 19 BRUMiLIRE.
Première séance.
C'est dans la journée du 1 9 brumaire que devait se développer le plan , de la conspiration dont le décret du 1 8 n'était que l'annonce.
Bonaparte ne rassemble pas seulement à Saint- Cloud les contre-révolutionnaires dont il s'était entouré à Paris, mais il dirige sur ce point toutes les forces militaires qui avaient été mises à sa disposition et qu'il avait si bien endoctrinées. ,
IjC séance du conseil des cinq-cents s'ouvre à une heure , sous la présidence de Lucien Bonaparte.
A peine le procès verbal de la séance précédente est-il lu, qu'un orateur des conjurés, Godin, paraît à la tribune.
Après avoir, ainsi que le citoyen Cornet , parlé
27a MÉMOIRES
des périls imminents qui menaçaient la république et ses représentants, rappelé le 3o prairial, supposé, malgré l'évidence des faits, que jamais la représentation nationale n'avait été plus impunément attaquée que depuis cette époque, n'avait été plus en butte aux suggestions royales et aux fureurs démagogiques; Godin , aux poignards que M. Cornet su{\posait prêts à frapper au premier signal , substitue la hache fatale que les conspirateurs promenaient sur toutes les têtes , et ne tenaient plus suspendue qu'à un fil.
Ces déclamations , qui rappelaient celles du plus odieux des réacteurs (Courtois), sont entendues avec autant d'impatience que de mépris par le conseil des cinq-cents, qui n'y aperçoit que l'intention de justifier quelque machination nouvelle.
Godin , enfin , propose une commission de six membres chargés de faire un rapport, séance tenante, sur la situation de la république et les mesures de Salut public qu'il convientdeprendre; demande que toute proposition lui soit renvoyée^ que toute détermination et délibération soient suspendues , jusque après le rapport de la commission.
Si ces conclusions avaient été admises , le rap-
port à ùàre séance tenante était tout prêt. Boulay de là Meurthe montait à la tribune.
Mais Delbrel, sans se donner la peine de discuter ces propositions insidieuses, fait observer qu'il faut, avant tout, s'occuper du péril quj menace la constitution ; et de toutes parts s'élèvent les cris de Five la constitution!. . . Point de dictature!.,. A ba^ le dictateur!...
Delbrel continue, et propose de renouveler le seraient de fidélité à la constitution.
Le président, Lucien Bonaparte, que contrarie l'enthousiasme avec lequel cette proposition est accueillie, refuse d'abord de la mettre aux voix.
Les cris de f^ive la constitution ! Point de dic-^ tature!.. A bas les dictateurs!... redoublent...
Déconcerté de plus en plus par ces cris trop constitutionnels , Lucien prétend que sa dignité de président est offensée, et rappelle à l'ordre ceux qui les ont proférés.
Enfin Grand-Maison obtient la parole.
« Représentants, dit-il, la France ne verra pas • sans étonnement, sans doute, que la représen- » tation nationale , cédant au décret des anciens , » se soit rendue dans cette enceinte sans être in- » struite du danger immédiat qui la menaçait...
»On parle de former une commission peur » proposer des mesures à prendre , pour saVoir I. ' 18 .
ce qu'il y a à faire ; il faudrait plutôt en proposer une pour savoir ce qui a été fait !
• On a parlé de factieux ; nous les avons signalés depuis long-temps , et , certes , ils ne nous épouvantent pas«
• Je demande qu'on s'informe des motifs qui nous amènent ici , qu'on nous dise quels sont les grands dangers qui menaçaient la constitua tionl... Je dis la constitution , car tout le monde peut parier de la république, reste à savoir quelle république on veut.
» Je demande que nous fassions le serment de nous opposer au rétablissement de toute espèce de tyrannie.
»Je demande qu'on envoie un message au conseil des anciens; qu'on le somme de nous instruire du plan et des détails de cette vaste conspiration qui était à la veille de renverser la république ; et qu'à l'instant tous les membres » du conseil renouvellent le serment de fidélité à n h, constitution de l'an 3. »
Des acclamations générales répondent à la proposition de Grand-Maison. L'assemblée tout entière se lève aux cris de f^ive la république! Vive la constitution /... De toutes parts on demande l'appel nominal. L'appel est décrété à l'unanimité, et tous les conjurés mêmes , qui venaient ^
DE GOHIER. i^S
avec le projet formé de détruire la constitution j prêtent individuellement le serment.
Le conseil des anciens n'était pas moins agité : la majorité de ses membres, aussi étrangers aux intrigues employées pour surprendre le décret de translation que la presque totalité du conseil des cinq-cents, demandaient également qu'on leur fît connaître les dangers imminents qui servaient de prétexte à cette translation. Leur réclamation était d'autant mieux fondée , que les ims n'avaient pu recevoir leur lettre de convocation qu'après le décret rendu , et que les autres n'avaient pas même été convoqués.
De toutes parts , le président des inspecteurs était sommé d'administrer la preuve de tous les faits qu'il avait allégués , de représenter les rsç* ports qui justifiaient les dangers dont la représentation nationale et la république étaient menacées ; de nommer les scélérats qui , armés de poignards, n'attendaient que le signal pour frapper. Le citoyen Cornet , ne pouvant répondre à toutes ces interpellations pressantes , baissait la tête et gardait le plus profond silence.
Un de ses collègues écarta adroitement toutes ces questions importunes.
«Ce n'est pas le moment^ dit Cornudet, de • vous révéler les périls trop réels dont nous
stj6 MÉMOIRES
» sommes menacés. Avant d'entamer aucune dis-
• cussion , il faut que les deux conseils soient ré- > gulièrement constitués; il faut avoir constaté >• dans les formes qu'ils sont réunis en majorité
• dans la commune de Saint-Cloud; il faut surtout, » à Tinstant même, s'assurer par un message si le » directoire exécutif est à son poste. •
Cette proposition mit fin aux débats, qui devenaient très embarrassants pour la commission des inspecteurs.
La séance fut suspendue.
T/envoi de ce message entrait dans le plan des conjurés, qui, voulant siû>stituer au directoire un gouvernement provisoire , crurent devoir commencer par établir en fait qu'il n'y avait plus de directoire.
Les puissances executive et législative étant indépendantes l'une de l'autre, le corps législatif ne pouvait pas plus anéantir le directoire exécutif que le directoire exécutif ne pouvait détruire le corps législatif. Au droit qu'on n'avait pas, on résolut de suppléer par la supposition de faits imaginés pour en tenir lieu...
La désertion de Sieyes, celle de Roger-Ducos et la lettre de Barras désorganisaient bien le directoire , suspendaient momentanément sa puissance; mais, pour être incomplet, le directoire
DE GQHIER. 277
u en existait pas moins : on ne pouvait pas dire qu'il n'y avait plus de directoire, tant que deux de ses membres en faisaient encore partie.
Nos démissions étant nécessaires pour l'exécution du plan qu'on se proposait , on trouva tout simple de les supposer, après avoir fait de vains efforts pour les obtenir.
La réponse à l'envoi du message ne se fit pas long-temps attendre. Lagarde, qui la tenait toute prête , s'empresse . d'annoncer que \ le message » envoyé au directoire exécutif, dont il était le » secrétaire , n'a pu être reçu par cette autorité , » attendu que quatre membres du directoire ayaht » donné leur démission et le cinquième ayant été » mis en surveillance par ordre du générai Bo- » naparte , chargé par décret d'hier de veiller à la » sûreté du corps législatif, il ne se trouve plus de » directoire. »
La lettre de Lagarde produisit tout l'effet qu'on devait naturellement en attendre. Comment imaginer une machination aussi infâme, un faux aussi impudent?... Comment se persuader que le secrétaire général du gouvernement , qui l'avait honoré de sa confiance , dont le devoir était de con-^ tre-signer les actes, mais non de les supposer, eut eu l'audace d'attester des démissions qui n'existsnent pas; de calomnier la fidélité dé deux
directeurs qu'il savait prisonniers dans leiir palais ; d'attester qu'ils ne faisaient plus partie du directoire, qu'cV n'y avait plus de directoire L..
Les républicains du conseil des anciens, aussi surpris de la lettre de Lagarde qu'indignés des démissions qu'elle suppose, demandent qu'on s'occupe de suite du remplacement des démissionnaires; qu'on renvoie la lettre de Lagarde au conseil des cinq-cents, pour qu'à l'instant même il puisse former la liste décuple des candidats.
A peine ce renvoi est-il décrété que Bonaparte entre brusquement, suivi d'une partie de son état major , et prend la parole.
« Représentants du peuple, dit-il , vous n'êtes » point dans des circonstances ordinaires : vous
• êtes sur un volcan... Permettez-moi de vous » parler avec ta' franchise d'un soldat, avec celle «d'un citoyen zélé pour le bien de son pays, et » suspendez, je vous prie, votre jugement jusqu'à
• ce que vous m'ayez entendu jusqu'à la fin!...
• J'étais tranquille à Paris, lorsque je reçus le
• décret du conseil des anciens qui me parla de
• ses dangers, de ceux de la république.
• A l'instant j'appelai, je retrouvai mes frères
• d'armes , et nous vînmes vous donner notre ap- » pui; nous vînmes vous ofirir les bras de la nation,
• pareeque vous en étiez la tête /... »
Avec quei fîpont Bonaparte osait-il dire qu'il était tranquille à Paris lorsqu'il reçut le décret du conseil des anciens, tandis que c'était sous son active influence que le conseil des anciens avait décrété la translation du corps législatif, tandis qu'il en avait dicté toutes les dispositions !...
A l'instant il appela, il retrouva ses frères d'armes!!! Ses frères d'armes étaient faciles à retrouver, puisque, long-temps avant que le décret fut rendu, sa maison, sa cour, son avenue, étaient encombrées des militaires qui devaient assiéger la représentation nationale.
« On parle d'un nouveau César , dit-il , d'un » nouveau Cromwell!... Représentants du peuple,
• si j'avais voulu opprimer la liberté de mon pays, »si j'avais voulu usurper l'autorité suprême, » plus d'une fois , et dans des circonstances favo- » râbles, j'ai été appelé à la prendre!... Après nos «triomphes en Italie, j'y ai été appelé par les » vœux de la nation ; j'y ai été appelé par le voeu
• de mes camarades !... •
Jamais ni la nation ni ses camarades ne manifestèrent le désir d'avoir un maître !... Luimême, dans ses Mémoires, reconnaît aujourd'hui que ce fut parcequ'à l'époque favorable qu'il désigne il n'avait pas jugé la France disposée à accueillir ses projets ambitieux qu'il entreprit
28o MÉMOIRES
la coqquéte d'un pays flétri par tous les excès dû pouvoir absolu ; qu'il était allé y chercher un • trône qu'il désespérait d'obtenir chez un peuple qui connaît le prix de la liberté.
Avec sa prétendue franchise d'un soldat , personne ne soutenait avec plus d'assurance toutes les suppositions qu'il jugeait utiles à ses desseins. « C'est sur vous seuls, représentants du peuple, » dit-il aux anciens , que repose le salut de la pa- #trie; car il n'y a plus de directoire. Quatre des » membres qui en faisaient partie ont donné leur
• démission; j'ai cru devoir mettre en surveilla lance le cinquième, en vertu du pouvoir dont
• vous m'avez investi*. »
Ainsi Bonaparte vient lui-même attester le faux qu'il a commandé ; confirmer devant le conseil des anciens la réponse qu'il a- fait officiellement adresser par notre secrétaire général Lagarde; supposer, avec une effronterie qui n'a pas d'exemple, les démissions des deii:^ directeurs qu'il retient captifs pour n'avoir pas voulu se démettre ; f léclarer, enfin^ qu'il n'y a plus de directoire, pour fournir un prétexte de violer la constitution par l'établissement de son gouvernement provisoire.
Et, lorsqu'il cherche à couvrir, par le plus
.» Voyez Pièces just^icatwes.
odieux mensonge , le plus coupable attentat à la liberté , il invite le conseil des anciens à prévenir les déchirements. « Évitons, dit-il , de perdre
• deux choses pour lesquelles nous avons fait ■ tant de sacrifices, la liberté et l'égalité. *
« Vous oubliez la constitution , » lui dit le représentant Linglet.
A ces mots, Bonaparte entre en fureur. Un hydrophobe à qui on présente un vase rempli d'eau n'éprouve pas une horreur plus grande que Bonaparte en entendant parler de la constîtullon. « La constitution! s'écrie-t-il ; vous l'avez violée » au 1 8 fructidor , vous l'avez Violée au 2 2 floréal, » vous l'avez violée au 3o prairial. La constitution! » elle est invoquée par toutes les factions , et elle »aété violée par toutes. Elle ne peut être pour » vous un moyen de salut , parcequ'elle n'obtient » plus le respect de personne.
• Représentants du peuple, ne voyez pas en »moi, continue Bonaparte, un misérable intrigant itqui se couvre d'un masque hypocrite; j'ai fait
• mes preuves de dévouement à la république j
• et toute dissimulation m'est inutile. ^
%Je dirai tout.
•Depuis mon retour, je n'ai cessé d'être en-
• touré d'intrigues ; toutes les factions se sontem- » pressées autour de moi poiH* me circonvenir ;
a8a . MÉMOIRES
• et ces hommes qui se qualifiaient insolemment
• les seuls patriotes me proposaient, pour purî-
• fier les conseils , d'en exclure les plus sincères
• amis de la patrie. Voilà leur attachement pour 9 la constitution !... Aujourd'hui encore c'est en 9 son nom que Ton conspire. Je connais tous les » dangers qui vous menacent.
* Je vous déclare qu'aussitôt que ces dangers ,
• qui m'ont fait confier des pouvoirs extraordi- » naires , seront passés , J'abdiquerai ce pouvoir. 9je$ne veux être à l'égard de la magistrature qtue
• vous aurez nommée que le bras qui la soutiendra net fera exécuter vos ordres /... »
Personne ne pouvait mieux apprécier l'hypocrite déclaration de Bonaparte que le citoyen Cornudet , et cependant ce député s'écrie aussi- tôt : « Vous venez de l'entendre, représentants » du peuple ; qui douterait maintenant qu'il y ait
• une conspiration. Celui auquel vous avez dé-
• cerné tant d'honneurs, celui devant qui l'Europe » et l'univers se taisent d'admiration^ sera-t-il re- » gardé comme un vil imposteur !... Je vous le dé- » clare , J'ai participé à la mesure de translation » qui vous a été proposée , parceque j'avais eu
• connaissance des propositions qui avaient été
• faites au général Bonaparte... Quelle qualifica- » tion faudra-t-il donner maintenant aux doutes
• de ceux qui demandent des preuves? »
DE GOHIER. s83
Rien assurément n'était moins propre que les déclamations vagues de Bonaparte pour faire taire ceux qui demandaient des preuves. C'était le comble du ridicule de prétendre que quelques phrases d'un général qui se déclarait ouvertement l'ennemi de la constitution et de ceux qui en prenaient la défc^nse suffisaient poiu* prouver l'existence d'une conspiration contre toutes les autorités constituées. Et cependant, sur la proposition de Fargues , on décrète que les déclarations de Bonaparte seront imprimées et envoyées dans tous les départements, pour justifier les énonciations de Bonaparte.
Bonaparte, qui n'avait pas d'abord pris la parole avec une grande assurance, voyant qu'il lui suffisait de parler pour porter la conviction, que ses allégations étaient à l'instant converties en preuves , s'enhardit de plus en plus , et accusa deux des directeurs qu'il avait mis hors d'état de lui répondre.
« S'il faut s'expliquer tout-à-fait, osa-t-il dire, • s'il faut nommer les hommes, je les nommerai. »Je dirai que les directeurs B^bras et Moulins » m'ont proposé de me mettre à la tête d'un parti f tendant à renverser tous les hommes qui ont » des idées libérales. » " - r
Ces mots ne lui sont pas plus tôt échappés
2i84 MÉMOIRESi
qu'ils excitent une incroyable effervescence dans tout le conseil. Des propositions diverses se succèdent avec la rapidité de l'éclair : « Un comité
• général! s'écriaient les uns... Non, non, point »de comité général! disaient/ les autres... Puis- 9 que le général Bonaparte vient de nous dénonf cer la conspiration et les conspirateurs , il faut » que tout soit dit et fait à la face de la France I... »
Cornudet non seulement se réunit à ceux qui demandaient que le général continuât de s'expliquer en public, mais, ne gardant plus aucune mesure , il annonce qu'après que le général aura parlé, il va proposer au conseil des anciens de prendre l'initiative; qu'il fera la proposition de demander au conseil des cinq-cents (à qui seul l'initiative appartient ) s'il voulait proposer, et à l'instant même, des mesures de. salut public.
« Quand il s'agit de sauver la patrie , dit-il, f tout le monde a part à la magistrature , et les «représentants du peuple ne sont que les pretmiers désignés pour proposer des mesures de
• sakit. «
Voilà bien, certes, la doctrine de la plus dangereuse anarchie!...
Le seul parti constitutionnel qu'il y eut à prendre était de mander de suite à la barre et Moulins et Barras , de les confronter avec leur
dénonciateur; maïs quelle nécessité d'intervertir ainsi la hiérarchie des pouvoirs?,..
Quelles mesures si pressantes exigeaient donc les révélations que venait de faire Bonaparte ?... Ses allégations, hors de la présence de ceux qu'il inculpait, étaient évidemment autant dfe calomnies ; mais , quand il eût été vrai que les directeurs Barras et Moulins lui eussent fait les propositions qu'il venait si tardivement révéler, à quels dangers ces propositions pouvaient-elles exposer la république, lorsque Bonaparte prétendait les avoir rejetées à l'instant même où elles lui avaient été faites, lorsque ceux à qui il les attribuait n'étaient plus dans la position de les renouveler, lorsque Barras, relégué à Gros-Bois, s'était lui-même dépouillé de toute sa puissance, en donnant sa démission?
Le directeur Moulins avait, à la vérité, refusé la sienne; mais Bonaparte le plaçait dans la même catégorie que Barras , en supposant qu'il l'avait également donnée , en annonçant qu'il s'était pareillement démis de l'autorité dont il eût pu abuser pour se mettre à la tête d'ime conspiration anarchiste. Les conspirateurs usurpent le pouvoir dont ils ont besoin, ils n'abdiquent point celui dont ils sont investis.
Fargues, Laussat, et Cornudet lui-même, ne
Sà66 MÉMOIRES
pouvant se dissimuler que tout ce qu'avait avancé Bonaparte ne suffisait pas pour établir la preuve des projets désorganisateurs qu'il dénonçait au conseil des anciens, l'invitaient à entrer dans le détail des propositions qu'il prétendait lui avoir été faites , le pressaient de révéler toutes les mar chinations des hommes qui s'étaient démasqués à ses yeux, lui représentaient qu'aprèi ce qu'il avait dit^ il n avait plus rien à cacher. Maijs Bonaparte, qui ne connaissait d'autre conspiration que la sienne , au lieu de donner les éclaircissements qu'on lui demandait , continua à déclamer contre la constitution qu'il voulait anéantir 9 à se livrer à des divagations qui ne prouvaient rien. Ne pouvant justifier ses premières dénonciations, il se livra à des imputations nouvelles, dont la fausseté est prouvée : ce n'est plus Barras, ce n'est plus Moulins qu'il attaque, mais le conseil des cinq-cents lui-même, auquel il attribué les desseins les plus atroces comme les plus extravagants.
Croyant flatter le conseil des anciens , il lui déclare « qu'il ne compte que sur lui , et non, se
• permet-il d'ajouter, sur le conseil des cinq-
• cents, qui est divisé; sur le conseil des cinq-
• cents, où se trouvent des hommes qui vou- » draient nous rendre la convention , les comités
» révolutionnaires et les échafauds; sur le con«- >seil des cinqrcents, d'où viennent de partir des » émissaires chargés d'aller organiser up mouve- »inent à Paris!»
Cette impertinente excursion de Bonaparte prouve et qu'il était instruit du serment solennel prêté par tous les membres du conseil des cinqcents, et combien il en était épouvanté. Loin qu'aucun d'eux eût été chargé d'aller organiser un mouvement à Paris , tous étaient restés constamment à leur poste ; loin de vouloir ramener sur le sol de la liberté l'horrible régime de la terreur, tous, il y avait à peine quelques jours, avaient unanimement déclaré qu'ils le vouaient à l'exécration ; loin de songer à rétablir la convention , les comités révolutionnaires et les échafauds, tous, en jurant fidélité inviolable à la constitution , venaient de prouver d'une manière éclatante que le régime constitutionnel était le seul qu'ils voulaient conserver et défendre.
Mais c'était précisément cette résolution qui, renversant tous les projets de Bonaparte, ne lui laissait plus entrevoir que les dangers auxquels il s'était exposé en s'y abandonnant.
Déjà il se croij poursuivi , menacé d'une mise hors la loi, et ses discours sans ordre comme sans suite , adressés tantôt aux représentants du
peuple qu'ils étonnent, tantôt aux milittures qui ne peuvent Tentendre, ne servent qu'à constater le trouble qui l'agite.
• Que les projets criminels que je viens de » vous signaler ne vous effraient point, dit-il aux «représentants du peuple!... Environné de mes » frères d'armes , je saurai vous en préserver.
• J'en atteste jiotre courage, vous, mes braves » camarades , vous aux yeux de qui l'on voudrait »me peindre comme un ennemi de la liberté;
• vous, grenadiers, dont j'aperçois les bonnets;
• vous, braves soldats, dont j'aperçois les'baïon- » nettes, que j'ai si souvent fait tourner à la honte » de l'ennemi, à l'humiliation des rois, que j'ai » employées à fonder des républiques. Si quel- » que orateur soldé par l'étranger ose prononcer
• contre votre général les mots hors la loi, que 9 la foudre de la guerre l* écrase à l* instant. Souve-^ pnez'vous que Je marche accompagné du dieu de B la guerre et du dieu de la fortune f. . .
» Je vous invite , représentants du peuple , à » vous former en comité général , et à prendre » des mesures salutaires que l'urgence des dan- » gers commande impérieusement. Vous trouve- » rez toujours mon bras pour faire exécuter vos » dispositions. »
Le président du conseil des anciens ne trouvant
dans toute cette extravagante battologie aucun renseignement qui pût devenir, l'objet d'une délibération , lui rappelle celle qui l'invitait à dévoiler dans toute leur étendue les complots auxquels on avait voulu l'initier. Mais comme il n'existait d'autres complots que ceux qu'il avait formés lui-même, Bonaparte ne répo»d à cette itérative invitation qu'en persistant dans ses précédentes déclamations, qu'en continuant de soutenir que la constitution ne pouvait sauver la république ; et finit, avant de se retirer, par conjurer le conseil de se presser d'adopter le nouvel ordre de choses^ qui, seul, pouvait l* arracher au péril dont elle était menacée.
D'Alphonse, persuadé que l'unique danger auquel se trouvait exposée la république était dans les attaques que Bonaparte et ses complices livraient à la constitution , proposa de renouveler le serment de s'y tenir inviolablement attaché.
Le général nous a dit : « La constitution n'ob- » tient plus le respect de personne, parcequ'elle » à été violée.
» J'estime beaucoup , répondait d'Alphonse, le «talent d'un génïrai qui réunit l* admiration de » l'Europe et la reconnaissance de la France; mais « cela ne m'empêchera pas de dire ma pensée. Le » 1 8 fructidor a creusé l'abîme dans lequel la con- I. 19
ngo MÉMOIRES
• stitiition est tombée ; mais je n'ai point participé » au 18 fructidor. Quelles que soient les destinées » réservées à la France, ajoutait ce sage et digne
• représentant du peuple, je désire qu'elle sache
• que j'ai traversé la révolution avec une âme
• pure; je ne la souillerai pas aujourdTiuî.
• I^s maux qui nous environnent sont im- » menses , mais hous devons être au-dessus d'eux.
• Ces maux ont pris naissance dans l'abus qu'on » a fait de la constitution? Eh bien! c'est dans la » constitution qu'il faut en trouver le remède. » (Raisonnant dans la supposition qu'il n'y avait plus de directoire ; que les membres qui le composaient avaient tous^ comme l'assurait Bonaparte^ donné leur démission.) «On peut, continue d'Al- » phonse , donner à la France im directoire digne
• d'elle et propre à sauver la liberté; mais toutes » les mesures doivent être prises par le corps lé-
• gislatif entier et conformément à la constitn-
• tion. Tout ce qui s'écartera de cette base, loin
• de sauver la répubhque, rétablira la royauté » sur les débris de la liberté publique.
» Je demande que nous fassions , tous , le ser-
• ment de fidélité à la constitution de l'an 3... »
Cette proposition, qui avait excité l'enthousiasme du conseil des cinq-cents, fut accueillie par des murmures à celui des anciens. Le député
qui venait franchement d'avouer qu'il faisait partie du conciliabule où s'était concerté le décret inconstitutionnel de translation , et se glorifiait d'être initié dans la confiance particulière de Bonaparte, se signala surtout entre tous ceux qui s'élevèrent contre la, proposition du citoyen d'Alphonse.
Le représentant du peuple Cornudet, siégeant aux anciens,-était bien dilïérent du pair de France d'aujourd'hui. Autant c€lui-ci est attaché aux principes constitutionnels, autant il montre de zèle à les défendre , autant le premier ( qui pourtant est le même) a montré d'acharnement à les combattre. Ces principes sacrés n'étaient à ses yeux que des abstractions funestes qui entraînent plus loin quon ne veut y et par lesquelles il ne faut pas se laisser enchaîner. En conséquence, la constitution ayant été violée à différentes époques , il fallait tout-à-fait l'anéantir. Le caractère de représentant du peuple n'ayant pas été respecté parle directoire au i8fi:iictidor an 5, il fallait, au 18 brumaire an 8, renverser le directoire , renouvelé au 3o prairial an 7. Za puissance executive rie pou-vait plus même exister sous le nom de directoire ; nom qui ne pouvait p4us se trouver dans U code de la liberté. Invoquant l'ordre du jour, au nom de la souveraineté du peuple , « Je veux, dît*il prenant
i>le ton absolu de Bonaparte, je veux un pouvoir > exécutif mieux organisé ! . . . »
Guyomard , dont les principes n'eussent pas varié au gré des confidences de Bonaparte , s'empressa de rappeler le citoyen Cornudet à ceux qu'il n'est jamais permis d'oublier.
«Nous avons, dit- il, prêté, au i*' vendé- »miaire, le serment de maintenir la constitu- » tion ; et je pense , comme notre collègue d'Al- »phonse, que nous ne devons ni entendre ni B faire aucune proposition contraire à la con- » stitution.
»Au surplus, que nous prêtions ou non le «serment aujourd'hui, nous n'en sommes pas )» moins liés par celui qtie nous avons prêté pré- • cédemment. Si nous en sommes réduits au » point que les partisans de la constitution doi- » vent être regardés comme des factieux , je dérclare que je serai plutôt seul de cette faction » que de manquer à mon serment. La constitii- » tion est au-dessus du corps législatif; il ne peut «pas y toucher.
ê Je demande que le conseil ne prenne que des » mesures sages et constitutionnelles. »
Des cris de F'ive Bonaparte^ à l'extérieur, et le mouvement qui les accompagna interrompirent la discussion.
V DE GOHIER. agS
Tandis ^jae les partisans de Bonaparte atta-/ quaient la constitution à la tribilne du conseil des anciens, le général se disposait à l'assiéger au conseil des cinq-cents.
L'enthousiasme avec lequel tous les membres de ce conseil avaient juré de lui être fidèles , l'unanimité des votants, dans laquelle les hommes les plus attachés à Bonaparte se trouvaient confondus , avaient relevé l'espoir des républicains.
Bigonnet qui , ainsi que Savari , du conseil des anciens , a déchiré le voile dont se couvrent les hommes du 18 brumaire, Bigonnet, croyant voir dans le serment unanime des cinq-cents lé gage d'un triomphe certain , ne balança pas à lui désigner dans les fastes de l'histoire une place, à côté de celui du jeu de paume. Le premier^ ditil, a fondé la liberté^ le second la consolidera. Mais ne laissons pas refroidir l'énergie qui l'a dicté! Hâtons -nous d'annoncer au directoire notre installation ; hâtons^nous de demander au conseil des anciens qu'il nous instruise enfin <ie$ niotifs de la convocation extraordinaire qui nous réunit ici.
Au moment où le message au directoire est décrété , un secrétaire donne lecture de la lettre
du directeur Barras, transmise par le conseil des anciens.
« Ce 18 bramaire.
» (.iFTOYEN PRÉSIDENT,
• Engagé dans les affaires publiques unique- B ment par ma passion pour la liberté , je n'ai «consenti à partager la première magistrature » de l'état que pour la soutenir dans ses périls
• par mon dévouement, pour préserver des at- 1 teintes de ses eimemis les patriotes compromis >» dans sa cause , et pour assurer aux défenseurs
• de la patrie ces soins particuliers qui ne pou- » yaient leur être plus constamment donnés que » par un citoyen anciennement témoin de leurs
• vertus héroïques et toujours touché de leurs
• besoins.
• La gloire qui accompage le retour du guer-
• rier illustre à qui j'ai eu le bonheur d'ouvrir le
• chemin de la gloire , les marques éclatantes de » confiance que lui donne le corps législatif, et le «décret de la représentation nationale, m'ont
• convaincu que, quel que soit le poste où l'ap-
• pelle désormais l'intérêt public , les périls de la » liberté sont surmontés et les intérêts des armées » garantis.
DE GOtflER. 295
» Je rentre avec joie dans les rangs de simple » citoyen; heureux, après tant d'orages , de re- ]^ mettre entiers , et plus respectables que jamais ^ » les destins de la république , dont j'ai partagé »le dépôt.
• Salut et respect ,
(( Barras. »
L'étonnement que causa cette lettre en fit demander une seconde lecture.
Plusieurs représentants du peuple, n'y voyant qu'une déclaration influencée par Bonaparte , et non une démission librement donnée, se demandaient les us^s aux autres ce que cela signifiait.
La lettre que nous venons de recevoir , quels qu'en soient les termes, annonce la démission de Barras , dit du Plantier ; nous n'avons rien de plus pressé que de procéder à la formation d'une liste décuple , pour le remplacer.
Attendez , dirent quelques initiés qui connaissaient la fameuse lettre du secrétaire général du directoire , vous allez en recevoir d'autres.
Les meneurs du conseil des anciens s'étaient bien gardés de joindre à la lettre de Barras celle de Lagardç. Si la lettre de Barras avait causé tant d'étonnem^nt , quel mouvement n'eût pas excité
Tannonce des démissions des quatre autres directeurs, qu'aucun acte de leur part ne justifiait. Lagarde eut sans doute été mandé à la barre ; eut été sommé d'administrer les preuves des démissions qu'il attestait , de mettre sous les yeux (In conseil les pièces sur lesquelles il osait déclarer qu'il n'y avait plus de directoire. Qu'eût-îl répondu alors? Aurait-il eu la hardiesse de nier que deux de ces directeurs étaient prisonniers dans leur palais ? et , instruit de cet attentat , le conseil eût-il pu se dispenser de nous appeler dans son sein , de faire comparaître devant lui les cinq directeurs, démis ou non démis, pour rendre compte de leur conduite ; eût-il négligé de percer enfin les ténèbres dans lesquelles s'enveloppaient les conjurés?...
I.a discussion qui s'engagea sur la seule lettre de Barras , généralement regardée comme le résultat d'une profonde intrigue , aurait eu même infailliblement des suites sérieuses , si elle n'eût pas été subitement interrompue. Mais , lorsqu'on agitait la question de savoir si la démission était légale et formelle; au moment où l'on se demandait lequel il fallait croire , ou du directeur qui déclarait ne se démettre que parceque le$ périls
de la liberté étaient surmontés y ou du conseil des anciens qui transférait le corps législatif sous le prétexte de périls imminents , sans qu'on sût où était le danger, où était \ ennemi^.,, Bonaparte paraît, suivi de grenadiers qui s'établissent à l'entrée de la salle des séances !...
Enhardi par le succès qu'avaient obtenu ses prétendues révélations au conseil des anciens, il voulait sans doute essayer si , par les mêmes moyens , il ne lui serait pas possible de calmer l'effervescence républicaine qui s'était manifestée avec tant d'éclat dans le conseil des cinq-cents; s'il ne pourrait , par ses hypt^crites protestations d'attachement à la cause sacrée de la liberté, disposer au moins les esprits à entendre plus favorablement les projets qui devaient être présentés.
Mais aussitôt qu'il est aperçu, une agitation générale s'empare de toute l'assemblée. Tous les membres du conseil sont debout; tous, par des cris divers, annoncent Fimpression profonde que leur cause l'apparition subite des baïonnettes dans le temple des lois. Les plus, attachés à la . gloire de Bonaparte sont ceux qui lui adressent les plus sanglants reproches. < IBst-^e donc pour » cela , général , que tu as vaincu ?lm dit Destrem. * Que faites-vous^ téméraire? lui dit Bigonnet. Re-
1^ tirez-vous; vous violez le sanctuaire de^ lois... »
De toutes parts on entend crier, Vivi^ la répur bliquel... A bas le tyran!... Vive la constiiuttM de l'an 3!... Hors la loi le dictateur /... jâ bas le Cromwell /... A bas le dictateur /...
Une foule de députés, non armés dç poignards, mais d une résolution que rien ne peut ébranler, s'élancent sur lui et le repoussent!
Les grenadiers s'avancent précipitamment, en s'écriant : Sauvons notre général!
L'indignation est à son comble ; les cris , A bas le dictateur! Hors la loi le dictateur! A bas le Cromwell! redoublent.
.Bonaparte tombe d'effroi dans les bras des militaires dont il s'était fait accompagner. Ses satellites remportent;et, pour cacher sa faiblesse, il prétend que des représentants du peuple , qui n'étaient armés que de la loi , ont voulu Fassassiner.
On imîigine bien dans quelle agitation une pareille scène dut jeter l'assemblée, le désordre , le tumulte qu'elle dut y causer. '
Lucien, qui certes n'avait pas dû lui-même voir d'un œil tranquille l'accueil que son frère venait de recevoir , fit longrtemps de vains efforts pour
rétablir le calme , qu'il semblait avoir seul conservé.
S'il était vrai qu'on eût attenté aux jours de Bonaparte, I^ucien en eût-il , du haut de son fauteuil, été le témoin impassible?... Envoyant les poignards levés sur son frère , ne se fût-il pas élancé sur les assassins ? Cette fable absurde, qu'il a cependant eu la mauvaise foi de vouloir luimême accréditer , n'est-elle pas démentie par le sang-froid avec lequel il continua de présider, par l'approbation qu'il donna au mouvement qu'excita l'entrée imprévue du général , par les instances qu'il fit pour qu'il fût rappelé dans l'assemblée et entendu ? Aurait-il fait cette demande, s'il eût pu imaginer que c'était le livrer à des assassins ?
t Le mouvement qui vient d'avoir lieu au sein » du conseil , dit-il aussitôt qu'il lui fut possible » de se faire entendre, prouve ce que tout le monde » a dans le cœur^ ce que moi-même j^ai dans le » mien.
» U était cependant naturel de croire que la dé- » marche du général n'avait pour pbjet que de » I^endre compte de la situation des aîf&ires , de » quelque objet intéressant la chose publique ; » mais je crois qu'en tout cas nul de vous ne peut •lui supposer des projets liberticides. »
5oo MEMOIRES
Des interruptions successives , et toutes plus outrageantes les unes que les autres, l'empêthent (le continuer. On entend de tous côtés : Bonaparte a terni sa gloire; je le voue à l'opprobre , à l'exécration des républicains , à celle de tous les Français!!!
Lucien invite de nouveau le conseil à prendre tous les éclaircissements capables de le rassi n^er.
Que le général soit traduit à la barre pour rendre compte de sa conduite! s'écrie un député...
Dans l'espoir qu'on donnerait suite à cette demande, Lucien cède le fauteuil à Chasal.
Mais de nouvelles propositions font bientôt oublier celle-ci. Tous voiçnt le péril dans le commandement dont Bonaparte a été incoristitutionncHement investi par le conseil des anciens.
« Je demande , dit Bertrand du Calvados, que , » vous commenciez par décréter que le général » Bonaparte n'est pas le commandant des grena- » diers qui composent votre garde. »
• Eh quoi ! dit Talot , nous représentons le » peuple français , et c'est dans un village , en-
» touré d'une force considérable dont nous .ne
» disposons pas, qu'on veut que nous délibé^ » rions !... Non que je craigne les soldats qui nous » entourent , ils ont combattu pour la liberté ; ce
DE GOHIER. 3oi
» son( nos parents , nos^s , nos frères , nos amis; » nous ayons nous-mêmes été dans leurs rangs. » Et moi aussi j'ai porté la giberne de la patrie. » Je ne puis craindre le soldat républicain dont
• les parents m'ont honoré de leurs suffrages 9 et m'ont appelé à la représentation nationale. » Mais je déclare qu'hier la constitution a été ou-
• tragée. Le conseil des anciens h'ayait pas le » droit de nommer un général. Bonaparte n'avait » pas le droit de pénétrer dans cette enceia^e sans » y être mandé. Je demande qu'à l'instant vous ^décrétiez que les troupes qui sont actuellement » dans cette commune font partie de votre garde, »
L'adoption de ces propositions aurait pu sauver la république , si le conseil des cinq-cents avait eu , en les décrétant , le pouvoir de les faire exécuter ; mais le temps d'invoquer ces mesures salutaires était passé.
C'était à l'instant où le conseil des anciens transmit son décret de translation au conseil des cinqcents que ses membres devaient réclamer contre les dispositions inconstitutionnelles qu'il renferme. Au lie» de se séparer dans un morne silence après en avoir entendu la lecture , c'était alors que tous devaient se lever en masse et protester contre les entreprises coupables de ceux qui l'avaient rendu.
5oâ MÉMOIRES
Vous prétendez , pouvnient-ils dire , transférer nos séances à Saint-Cloud, et vous commencez par nous enlever notre garde , par nous livrer avec elle au général que vous avez choisi... Qui vous a donné ce droit? qui vous a donné celui de l'investir du commandement de nos armées , dont le pouvoir exécutif peut seul disposer?
Quand vous nous faites un appel au nom de la constitution que vous violez , notre devoir est <l(î refuser d'y répondre au nom de la constitution que nous voulons maintenir... Quand vous sortez des limites de votre pouvoir discrétionnaire, nous ne devons plus vous suivre... Nous n'irons point à Saint-Cloud : nous n'abandonnerons le lieu de nos séances qu'autant qu'un décret, constitutionnellement-rendu, les aura transférées. Le vôtre est infecté de dispositions qui ne nous pernr ?ttent pas d'y déférer.
Telle eût ét( , n'en doutons pas , la conduite du conseil des cinq-cents , si , à l'époque où celui des anciens lui notifia son décret , il eut été présidé par tout autre que le frère de Bonaparte; et la conjuration , arrêtée dès ses ^premiers pas , eût difficilement traversé les obstacles de toute espèce qu'on eût pu alors et avec tant d'avantage lui opposer: mai^ les conjurés surprirent l'adhésion du décret au conseil des cinq-cents , comme
ils en avaient obtenu l'adoption à celui ' ciens.
Rendu ensuite à Saint-Cloud , que pouvait le conseil des cinq-cents contre un décret auquel il s'était soumis sans réclamation ? Quand il serait parvenu à faire décréter toutes les propositions que son zèle lui suggérait, quand (ce qu'il ne pouvait espérer) le conseil des anciens les eût lui-même sanctionnées, qui les aurait mises à exécution?... Croit-on que Bonaparte, hors ta loi^ se fût laissé arrêter à la tête de son armée , que ses compagnons d'armes l'eussent abandonné?
Lorsque la convention se servit de cette arme terrible contre Robespierre ; ce fut à la faiblesse de celui qui commandait la garde nationale de Paris, à la lâcheté d*Henriot^ qu'elle en dut le succès. Robespierre, d'ailleurs, s'était rendu trop redoutable pour n'avoir pas une foule d'ennemis, s'était fait exécrer ; et Bonaparte n'était entouré que de ses admirateurs!...
Quand on se fiit borné même à faire rétracter la disposition inconstitutionnelle qui livrait la force armée à Bonaparte , croira-t-on qu'il se fiit volontiers dessaisi de son conrnnandement ? César avait passé le Rubicon.
La seule force qui restait au cottseil dés cinqcents était la force d'inertie, dont la puissance
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lie se calcule pas dans le délire du patriotisme. Lucien , sans le vouloir, offrait à ses collègues l'occasion précieuse de l'employer. Blin ayant proposé de déclarer que les six mille hommes qui entouraient l'assemblée feraient partie de la garde du corps législatif, « Je ne m'oppose point, » dit Lucien, à la proposition ; mais je dois faire
• observer que les soupçons paraissent s'élever » avec bien de la rapidité et peu de fondement. » Un mouvement , même irrégulier, aurait-il déjà » fait oublier tant de services à la liberté ! Je de- » mande qu'avant de prendre aucune mesure
• vous appeliez le général... »
Quand Lucien faisait tant d'efforts pour détruire l'impression qu'avait reçue l'assemblée de l'apparition de Bonaparte, lorsqu'il faisait tant d'instances pour la déterminer à l'entendre , on ne pouvait sans doute lui supposer des intentions bien franchement constitutionnelles. 'Cependant l'effroyable position où se trouvait rassemblée ne lui lais^t d'autre parti à prendre que celui d'accéder aux propositions du président qu'elle s'était si imprudemment donné; d'appeler Bonaparte à la barre, de l'y recevoir avec la dignité que se doivent à eux-mêmes les représentants d'une grande nation ; de mettre sous ses yeux le serment solennel, que tous les
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membres du conseil venaient de prêter, comme aussi le décret contre tous ceux qui oseraient attenter à la liberté de la représentation nationale , ou d'aucuns de ses membres , et de dire à Bonaparte : Connaissez , avant de prendre la parole , l'attachement du conseil à la constitution qu'il a jurée , et apprenez quels sont ceux que leur audacieuse entreprise met hors la loL
Dans quel embarras une pareille réception n'eùt-elle pas jeté Bonaparte! Personne n'était plus facile à déconcerter que lui. Eût-il osé, ayant sous les yeux le serment solennel du conseil des cinq-cents , parler de la constitution aussi audacieusement qu'au conseil des anciens? Sa violente diatribe n'eût servi qu'à prouver de plus en plus son dessein de la renverser, et la nécessité de la défendre.
\jèi lettre de Lagarde, s'il eût eu la hardiesse de s'en prévaloir, n'eût servi qu'à démontrer son projet de détruire le directoire pour se mettre à sa place , l'importance conséquemment de le maintenir ; l'iurgence d'approfondir l'allégation de l'impudent secrétaire , et de mander les membres du directoire dont il supposait les démissions.
Bonaparte eût-il osé dire que la liberté était menacée par d'autres que par lui ; répéter que