II
A entendre les détracteurs du directoire, la république, depuis le 3o prairial, était livrée à la plus déplorable anarchie. Et ce n'est pas seulement au 18 brumaire , où les conjurés avaient un grand intérêt à décrier le gouvernement qu'ils voulaient renverser; ce n'est pas seulement parcequ'on a eu besoin de pallier les attentats commis à cette époque, qu'on a tenu ce langage : aujourd'hui même, des écrivains de toutes couleurs, des hommes qui ont une adulation bien servile à faire oublier, d'autres que tout gouvernement constitutionnel effarouche, s'efforcent d'accréditer ces déclamations mensongères.
Heureusement les crayons dorés des anciens serviteurs de la cour impériale n'ont pas plus que les plumes vénales du 1 8 brumaire, et celles des factions du pouvoir absolu, la puissance magique de la baguette dont se servaient les malignes fées pour leurs monstrueuses transformations.' '
Les faits, malgré l'art employé pour les travestir, restent et viennent prendre leur pla(% dans l'histoire; et c'est par des faits que nous
répondrons aux ennemis du gouvernement républicain.
Quels sont, leur dirons- nous, ceux qui depuis le 3o prairial caractérisent l'anarchie que vous supposez? Où les trouve-t-on?... dans les actes du corps législatif?... Émanent-ils de ceux du directoire?...
Prétendez- vous qu'il ait été commis des attentats contre la liberté individuelle ; parlerez- vous de cette foule d'arrestations dont on se plaignait de toutes parts j de citoyens jetés dans les bastilles^ sans même être interrogés ; ajouterez- vous , avec Bonaparte, que le directoire a tellement abusé du droit de déporter les prêtres , quil a exercé ce droit terrible sur c£ux gui s'étaient conformés à toutes les bis y sur des prêtres mariés ^ et même sur des citoyens qui n'avaient Jamais été prêtres: Boulay de la Meurthe va lui-même se charger de notre défense. Il vous dira que c'est avec ces imputations, bien ou mal fondées, qu'à la séance permanente du 3o prairial il a excité des murmures d'indignation contre l'ancien directoire , et qu'elles sont conséquemment étrangères à celui qui lui a succédé. Il vous dira de plus que ce fut pour remédier à ces abus que fut créée la commission des onze , dont il était un des principaux membres.
Répètera-t-on , avec la commission des inspecteurs des anciens au 18 brumaire, avec les orateurs des conjurés, avec Bonaparte lui-même à Saiiit-Cloud , le 19, que la représentation nationale était en danger; mais, à la même séance du 3o prairial , ce danger avait été prévu d'avance. Une loi , rendue sur la proposition du citoyen Français de Nantes, mettait hors de la loi toute autorité ou tout individu qui attenterait à la sûreté ou à la liberté du corps législatif ou de quelqu'un de ses membres, soit en donnant l'ordre , soit en l'exécutant! Et les conjurés sont les seuls qui, au 19 brumaire, se soient rendus coupables de cet attentat!...
Veut-on, enfin, juger avec impartialité le 3o prairial , époque du renouvellement du directoire; veut-on savoir dans quel esprit ce renouvellement s'est opéré , quel en était le but : qu'on lise le rapport du représentant du peuple Français au nom de la commission des onze, formée dans le conseil des cinq-cents. Ce rapport, où se trouvent tous les préceptes de sagesse que peuvent avouer les gouvernements libres , l'amour de la. liberté , l'horreur de l'anarchie et des réactions, marque les écueils sur lesquels l'ancien directoire avait échoué; et, jalonnant d'une manière lumineuse la route qu'il
fallait suivre pour ne plus se fourvoyer, fut comme l'introduction préliiiiinaire de la nouvelle marche de l'administration.
« La commission s'est principalement appli- »quée, dit Français, à faire rentrer toutes les • autorités d$ïïs les limites constitutionnelles, et »à garantir à chaque citoyen l'exercice de ses «droits.
» Les royalistes et quelques têtes ardentes au- » raient voulu précipiter le corps législatif hors » les barrières assignées à sa sagesse par là con- » stitution ; mais tous ces efforts seront vains. Il » n'y aura ni régime révolutionnaire, ni réaction, »ni proscription, ni arbitraire; cette crise sera » au contraire le remède à ces maux.
»La liberté politique, civile et religieuse sera «respectée; une nouvelle loi ofifrira aux prêtres «soumis et fidèles à la république une garantie «suffisante, et bornera leurs alarmes.
» Pour assurer l'indépendance du corps légis- » latif , la commission proposera que nul de ses » membres ne puisse recevoir du directoire nul « emploi qu'un an après la cessation de ses fonc- « tions.
« Sous le prétexte d'une insurrection , l'ancien » directoire pouvait mettre les communes et les » départements sous le régime militaire, et anéan-
5o MÉMOIRES
• tir ainsi la liberté civile; désormais l'intervén- » tion d'une loi sera nécessaire pour cet objet : » elle devra être provoquée par le directoire.
» La constitution garantit aux citoyens le droit » de se réunir pour traiter des affaires politiques :
• ce droit sera rendu aux citoyens paisibles; ce 9 sera un des leviers les plus puissants pour re- » lever l'esprit public, pour seconder et non^our » influencer l'administration. Si quelques uns abu- »sent de ce droit, ils en seront privés, en vertu » de l'article 362 de la constitution.
» Les frontières sont menacées; un ennemi bar- »bare, qui ne respire que pillage, carnage, in- »cendie, brigandage, voudrait souiller le terri- » toire de la liberté! Des mesures concertées avec » les plus habiles généraux seront prises pour la » défense de nos frontières. Ces barbares ne pour- »roiit soutenir l'aspect des Français vraiment
• libres... »
Telle fiit la perspective qu'offrit le 3o prairial; et il n'en fut pas de ces promesses c(Mïime de celles faites au i8 brumaire. Le 3o praiï'ial fut incontestablement l'époque du régime constitutionnel : le prétendu règne de l'anarchie fut constamment le règne des lois.
Un coup d'œil rapide sur les actes qui l'ont caractérisé, sur les travaux du corps législatif.
DE GOHIER. 5i
sur l'exécution fidèle qui devait les seconder, sur les grands événements qui ont rempli le coiu't espace de temps où les rênes de l'état furent remises en nos mains , apprendra enfin quel fut ce gouvernement si calomnié !
Lorsque le général Championnet fut mis en arrestation et traduit devant un conseil de guerre , un de ses aides de camp vint de sa part me demander un défenseur. Si j'eusse été libre , l'ancien ministre de la justice se serait chargé de la défense du vainqueur de Naples : le représentant du peuple Chénier ambitionna le même honneur ; mais, attachés l'un et l'autre à des fonctions qui ne nous permettaient pas de nous déplacer , lui comme législateur, moi comme membre du tribunal suprême dé cassation, nous choisîmes de concert un homme de loi pour le défendre.
Devenu membre de l'autorité dont la religion avait été surprise, le premier acte de mon apparition au directoire fut de demander le rapport de l'arrêté, qu'on n^avait encore osé mettre à exécution; et, le 5 messidor , Championnet fut rendu à la liberté et à nos armées, qu'il n'aurait jamais dû cesser de commander.
Un de nos plus braves marins , le contre-ami-
rai Truguet , qui s'était autant distingué à la têtç de nos escadres que dans le ministère de la marine, après avoir fait expulser les émigrés de l'Espagne, où il avait été envoyé ambassadeur, se trouve lui-même sur la liste des émigrés à son retour en France, et obligé de se retirer en Hollande. Le i4 messidor, je fus assez heureux pour concourir à faire réparer cette erreur monstrueuse; et ce fut à la demande de Talleyrand, qui avait, par intérim, le portefeuille de la marine, et sur le rapport du ministre de la police, Bourguignon, qui rivalisèrent avec moi d^empressement et de zèle pour faire prononcer cette radiation.
Le général Joubert, qui avait détrôné le roi de Sardaigne, comme Championnet avait détrôné le roi de Naples, et à qui le directoire avait également adressé les arrêtés dont l'inexécution motiva l'arrestation de son compagnon d'armes et son ami, s'était obstiné à donner sa démission, et ne rentra en activité que le 3o prairial, époque à laquelle il fat nommé commandant de la dix-septième division.
Bientôt réclamé par l'armée d'Italie comme le seul homme qui pût y rappeler la victoire, ce
jeune et brave militaire, dont les talents et l'instruction avaient devancé l'âge, ne voulut partir qu'après m'avoir ouvert son cœur , qu'après m'avoir fait part des renseignements précieux qu'il avait recueillis , des observations que son commandement l'avait mis à portée de faire sur l'état où se trouvait la république, et des moyens qu'il croyait propres à la sauver. « C'est à votre pa- » triotisme, me dit ce général républicain, que j'ai » cru devoir en confier l'aperçu. C'eût été natu- »rellement au président du directoire exécutif » seul que ces observations auraient dû être pré- » sentées ; mais , à la manière dont votre col- » lègue Sieyes s'est exprimé avec moi sur notre » constitution, à l'étrange langage qu'il m'a tenu, »j'ai vu qu'il n'était pas fait pour entendre le » mien.
• Citoyen directeur, les périls qui menacent la «république sont grands; mais il reste encore tassez de ressources pour la défendre, si tous » ceux qui lui sont vraiment attachés ne se désu- »nissent pas, si l'énergie républicaine, au lieu » d'être comprimée , se trouve soutenue par ceux »à qui le 3o prairial a remis les rênes du gou- » vernement.
» Tous les amis de la république ont les yeux » sur le directoire. Barras , en ce moment , dans
» sa profonde politique, étudie Sieyes , et il n'est • pas douteux qu'après l'avoir connu, il formera 9 avec vous la majorité ; la nomination de Berna- » dotte au ministère de la guerre en est déjà un «heureux présage. Personne n'est plus en état » que ce ministre d'apprécier les observations que •je lui soumets ainsi qu'à vous; et ce sont, je » n'en doute point , les éléments du système qu'il »va développer avec toute l'énergie de son ca- » ractère.
«Citoyen directeur, comptez plus encore sur » le mien que sur mes talents militaires. Si je ne » meurs pas en combattant les ennemis de la ré- » publique , soyez bien sûr que je ne vivrai que » pour la défendre. Je pars pour l'armée avec l'in- » tention de ne pas laisser aux Austro- Russes le «temps de réunit toutes leurs forces^ déjà. trop «nombreuses. A mon arrivée je ïeurîi^vre'le com- » bat. Dans peu de jours, attendez »- vous à rece- » voir la nouvelle d'une grande victoire ou celle » de ma mort. » ^ in*V'
Ce fut malheureusement la mort d« ce jeune héros qui nous fut annoncée !
Nommé le 17 messidor général en chef de l'armée dltalie , que Joubert ne s'est-il rendu de suite à son poste, commç il en avait pris l'engagement, comme il en avait d'abord l'intention!
la bataille de Novi n'eût pas été perdue! Mais l'amour lui fait oublier sa première résolution , je n'ose pas dire ses devoirs.
Des hommes qui ne consultèrent pas ce que Joubert devait à sa gloire, aux intérêts de la patrie , l'arrêtent , lui proposent une femme digne de lui , et Joubert se marie !
L'hjmaen le plus heureux dans ses rapports intimes entre deux êtres faits l'un pour l'autre devient fatal au guerrier, en donnant aux ennemis qu'il doit combattre le temps de réunir toutes leurs forces , d'ajouter à toutes celles qu'ils peuvent rassembler celles que la trahison ou la lâcheté va leur fournir.
Arrivé le 23 thermidor à l'armée qu'il a résolu de conduire à la victoire, Joubert se trouve à la tête de quarante mille hommes , en présence de quatre-vingt mille qui lui présentent la bataille.
Fort de son courage , fort de celui des Français qu'il commande, il ne compte point ses ennemis, il accepte le combat: et peut-être, avec le petit nombre qu'électrisait sa présence , fut-il parvenu à enfoncer cette masse énorme, si dès le premier choc il n'eût pas été renversé.
Après même qu'il fut atteint du plomb mortel, ses cris. En avant ^ en avants marchez toujours^
étaient encore entendus du soldat français. L'armée fit des prodiges de valeur ; pas un prisonnier ne tomba au pouvoir de l'ennemi sans être couvert de blessures. La bataille coûta aussi cher aux vainqueurs qu'aux vaincus. Le sauvage Souwarow, accoutumé à de plus faciles triomphes, fut lui-même épouvanté du grand nombre des siens dont le champ de bataille était jonché, recula d'eflBpoi à l'aspect de sa victoire ! C'est la dernière qu'obtiendra ce barbare.
C'est presque toujours par leurs succès que les hommes sont jugés, et souvent mal jugés. Il est rare qu'une nation décerne des honneurs extraordinaires à un général vaincu.
Ce n'était pas sur une bataille gagnée ou perdue que Joubert devait être jugé, mais sur l'esprit dont ce guerrier était -animé, sur son attachement à la cause sacrée de la liberté, qui a fait tant de héros dans la révolution.
Ce fut aussi le caractère de la pompe funèbre qui lui fut décernée. Non seulement toutes les autorités y assistèrent, le jour marqué pour cette fête lugubre toute la France porta le deuil.
Guerriers et citoyens sentaient la p^te qu'ils venaient de faire, guerriers et citoyens se réunirent pour l'exprimer. A la tribune du Champde-Mars, recouverte d'un crêpe, sa mémoire fut
célébrée par un de nos preiniers orateurs', et son buste, placé sur l'autel, de la patrie, y fut couronné d'un laurier entrelacé ^e cyprès par le président du directoire, au milieu et aux acclamations d'un peuple immense.
Joubert n'était pas seulement un militaire distingué: les trop courtes observations dont il m'a confié le dépôt prouvent que , si dans la crise où nous nous trouvions , personne ne savait mieux la manière dont il fallait défendre la république, personne aussi ne lui était plus inviolablement attaché.
Ces observations ne fussent-elles propres qu'à démentir l'opinion de certaines gens qui, intéressés à le placer dans leur parti, ont osé lui supposer des vues indignes de son caractère (suppositions dont on voudrait encore aujourd'hui flétrir sa mémoire) , je ne pourrais me dis^ penser de les publier. Mais les anciens compagnons de sa gloire seront flattés de reconnaître dans le plan qu'il trace des dispositions dignes de la réputation militaire dont il jouissait; et les bons citoyens verront avec plaisir que ce jeune et vertueux républicain, qu'on n'accusera pas de jacobinisme, pisnsait, avec la saine partie
' (àarat.
du directoire et des deux conseils, qu'une république ne peut se maintenir que par l'énergie républicaine, et avec les hommes qui en sont susceptibles '.
Le corps législatif ne négligeait aucune circonstance pour relever l'esprit public et armer la vengeance nationale. Le massacre' de nos plénipotentiaires au congrès de Rastadt , après que le congrès fut dissous, remplit d'indignation l'Europe civilisée , et fit courir aux armes tqus les Français.
Les chaises curules des deux martyrs de la république, Roberjot au conseil des cinq-cents, Bonnier au conseil des anciens, furent réservées par un décret digne des plus beaux jours de l'ancienne Rome. Il fut. statué qu'elles seraient occupées par leur costume de représentant du peuple, recouvert d'un crêpe, et qu'ils continueraient d'être appelés pour déposer leur vote comme s'ils étaient encore existants.
Cet appel ne se faisait jamais que tous les députés, que tous les .citoyens des tribunes ne se levassent avec respect pour entendre le président prononcer ces mots terribles : assa^ssinés au con-
» Voyez Pièces justificalives.
GR*s DE Rastadt!... Que leur sang retombe sur les auteurs de l' horrible massacre ^ répondaient les secrétaires , et avec eux tous les représentants du peuple , tous les citoyens dont la salle était remplie.
Croirait-on qu'un écrivain qui se dit Français, que V^MteniràelàRevue chronologique de France^ ^ ait osé tout récemment encore accuser l'ancien directoire d'avoir revêtu d'un uniforme étranger des sicaires pour commettre ce lâche assassinat?...
La relation officielle des ministres plénipotentiaires répond à cette infâme calomnie, et, grâce aux renseignements recueillis sur les lieux par un homme dont le nom seul est une autorité, M. Koch, célèbre publiciste, et ancien membre de plusieurs assemblées législatives en Franfte , on connaît aujourd'hui les auteurs de ce forfait politique. La feue reine dé Naples était à Vienne lorsque le congrès de Rastadt fut dissous. Ce n'était pas assez pour cette femme cruelle de s'être baignée dans le sang de ses sujets, il lui fallait du sang français , et elle trouva dans le colonel des hussards de Stçklers un homme assez atroce pour la servir à souhait.
On voit maintenant pourquoi ce crime horri-
< Montg;aillard.
6o MÉMOIRES
ble , qui a profondément affligé l'archiduc Charles et toute la cour impériale, n'a pas été poursuivi.
Mais le jour de la vengeance arrive tôt ou tard, et le souvenir du crime tourmente ceux mêmes qui sont incapables de remords !...
Au moment de donner une bataille , les hussards de Steklers firent demander à nos braves s'il était vrai qu'en les combattant ils fussent déterminés à ne faire aucun prisonnier: Malheureux, DÉFENDEZ-VOUS, fiit la répousc , et le régiment fut exterminé.
Les ennemis du gouvernement républicain ne pouvant imputer au directoire exécutif des actes arbitraires , qui principalement caractérisent l'anarchie, sont obligés de se prévaloir des lois mêmes pour établir la nécessité du 1 8 brumaire.
Je pourrais me borner à la défense des actes du directoire exécutif; mais c'est le gouvernement tout entier qu'on attaque encore aujoiu™d'hui : c'est le gouvernement tout entier , ce sont les lois faites par Iç corps législatif, comme leur exécution, que j'ose défendre, et que l'histoire un jour mieux que moi saura justifier.
Deux lois ont principalement donné lieu aux plus virulentes déclamations : la loi qui créa un
DE GOHIER. 6i
emprunt forcé progressif, celle sur le^ otages. Voyons dans quel état se trouvait la république lorsqu'elles ont été rendues, et l'esprit qui les a dictées.
La défaite de nos armées avait excité de nouveau l'audace des ennemis de l'intérieur. La chouannerie, qui n'osait plus se montrer, leva sa tête hideuse, recommença à piller les diligences, à s'emparer des caisses publiques , à assassiner à domicile. Chaque jour nous apportait de nouveaux détails de leurs affreux exploits.
Le directoire , comme on l'a déjà fait observer, avait eu jusqu'alors dans ses mains une arme terrible : il pouvait déclarer en état de siège les communes qui se trouvaient le théâtre de mouvements séditieux.
Effrayé d'une mesure qui livrait une ville , un canton , tout un département au pouvoir discrétionnaire d'un chef militaire , qui enlevait tous les citoyens à leurs juges naturels , à la protection de toute magistrature populaire , le corps législatif ne crut pas devoir laisser à la disposition du directoire exécutif l'usage d'un pouvoir aussi. , dangereux.
Cependant il fallait bien mettre un frein à cette horde sanguinaire qui chaque jour , sur quelque point du territoire français, ensanglantait la ré-
publique; il fallait épargner à ta France le spectacle hideux d'enfants de la même patrie se déchirant entre eux ^ et neutralisant ainsi les. forces qui devaient être employées à la défense commune^
Dans toutes les relations qui nous arrivaient des départements infestés de brigandage , on remarquait que , tandis que les receveurs des deniers publics, les membres des administrations, des tribunaux , les acquéreurs de biens nationaux , que tous les républicains en un mot étaient sous le couteau des égorgeurs, les nobles seuls n'en avaient rien à craindre, qu'eux seuls pouvaient en sûreté sortir de jour et de nuit, et que si les autres citoyens franchissaient le seuil de leur porte , ils n'étaient pas sûrs de rentrer dans leur maison. On ajoutait que ces nobles protégés des brigands appartenaient pour la plupart à ces hommes horribles qui étaient la terreur de leur canton.
Bien différents des braves qui s'étaient insurgés dans la Vendée , et dont le courage et la valeur prouvaient encore qu'ils étaient Français , les chouans cherchaient les républicains, non jpour les combattre, mais pour les égorger. Ils étaient partout et nulle part; c'était dans l'ombre
' Expression de ^Combrousse , rapporteur de la commission du conseil des anciens.
qu'ils portaient leurs coups ; on ne les rencontrait que la nuit et le poignard à la main.
Les députés de ces malheureux départements crurent que le seul moyen de mettre fin à leurs brigandages était d'intéresser les nobles euxmêmes à les faire cesser, d'en faire en quelque sorte un plastron aux républicains , de leur faire partager la terreur qu'inspiraient les brigands ^ en les rendant responsables de leurs forfaits. Ils. demandent la loi sur les otages.
Cette loi n'est pas une de celles qui furent admises de confiance. Dans la discussion qui s'établit dans le conseil des cinq-cents , elle fiit combattue et défendue avec un égal talent , et ce fut sur les pressantes observations du représentant du peqple Berlier que le projet fiit adopté.
Portée au conseil des anciens, la résolution fiit renvoyée à l'examen d'une commission ; et le député Cornet, qui en avait demandé le renvoi, fiit le premier, après avoir entendu le rapport de Combrousse , à voter son acceptation. Les circotiêtances où nous nous trouvons sont graves ^ dit-il ; le salut de la patrie peut être compromis par un Jour de délai : que ce Jour ne soit pas accordé ^ J'y consens \
» Voyez les opinions de» différents orateurs tant du
C'est ainsi qn'aprè» de longues et mûres discussions dans les deux conseils la loi sur les otages fat décrétée sans que le directoire fut consulté!...
Fondée sur la nécessité d'une légitime défense, sur le principe sacré du bien public, cette loi si solennellement discutée ne serait-elle qu'une mesure révolutionnaire qu'on retrouve à regret dans le code d'une nation libre ? C'est ce que l'autorité chargée constitutionnellepaent de la faire exécuter n'avait pas le droit d'examiner. Pour la justification du directoire , il suffit qu'il n'en ait pas abusé.
Mais lorsque le directoire n'a aucun intérêt personnel à la défendre, dois-je la laisser, avec toutes les odieuses interprétations dont on la surcharge, planer sur le corps l^slatif qui l'a rendue?... Non; l'impartialité que je me suis imposée exige que j'expose les motifs qui ont déterminé des législateurs dont les intentions méritent d'être mieux connues.
Dans l'ordre civil, les pères sont responsables des délits de leurs enfants ; les maîtres , des délits de ceux qui sont attachés à leur personne. Quel est l'objet de cette responsabilité? D'inté-
conseil des cinq-cents que du conseil des anciens. Voyez la loi elle-même. (Moniteur^ séances des 22 et 24>^^sidor.)
resser les chefs de famille au maintien de l'ordre social, à user de leur autorité pour contenir ceux qui sont dans leur dépendance.
Résolus d'assurer la tranquillité publique , les représentants du peuple s'arment des mêmes principes pour mettre la société à l'abri du brigandage et de l'assassinat. Au lieu de déporter en masse les nobles, comme l'avait proposé, au 18 fructidor, Boulay de la Meurthe, ils se bornent à les associer aux dangers que courent les républicains. Ils disent aux chefs de familles nobles : t Partout où les hommes attachés »à la république, les acquéreurs de biens natio- » naux , sont sous le fer des brigands , tremblent » pour leur vie comme pour leurs propriétés, vous » seuls êtes à l'abri de ces cruautés !... Une loi nou- » velle va vous enlever ce nouveau privilège , non » moins anti-social que ceux qui sont l'objet de » vos regrets. Vous répondrez civilement de tous » les délits des hommes qui sont sous votre dépen- » dance , de ceux dont votre conduite équivoque «flatte les opinions pohtiques, et encourage les •coupables espérances!... »
En plaçant dans cette redoutable position les nobles jaloux de leur tranquillité, nos législateurs voulaient les forcer, par le sentiment de leur intérêt personnel , à employer tout leur as-
cendant sur les hommes égarés de leur caste, pour les réconcilier avec le régime des lois. Eh ! quelle arme puissante la loi sur les otages leur fournissait , si les misérables dont la guerre civile avait troublé la raison n'étaient pas aussi étrangers à leur famille qu'à leur patrie ! Le poignard, a dit Berlier, tombe des mains de l'assassin lui' même j quand il expose les hommes de son parti.
. Les parents, les amis, tous les avoués de la chouannerie, adressant aux voleurs de diligences, aux assassins à domicile , cette ôourte mais énergique remontrance , « Songez que les propriétés » de vos plus proches parents répondront de vos 'brigandages, et que leur déportation sera la » suite de vos assassinats ! ... » croit- on que les plus déterminés brigands eussent entendu ce langage de sang-froid;... qu'ils n'eussent pas eu horreur de leurs honteux exploits, lorsqu'on eût réussi à leur persuader qu'en arrêtant les diligences, qu'en s'emparant des caisses publiques, les propriétés de leurs proches en seraient responsables; qu'en levant un glaive assassin sur un fonctionnait'e public, un acquéreur de biens nationaux, c'était le chef de leur famille qu'ils condamnaient à la déportation?
Ce n'est pas seulement par l'objet majeur que
se proposèrent nos législateurs en rendant la loi sur les otages, mais par l'ensemble des dispositions qu'elle renferme, qu'il faut la juger, et non sur les déclamations de ceux qui s'en sont fait un titre pour détruire le gouvernement qu'ils voulaient renverser.
Écoutez-les : ils vous diront que cette loi sur les otages jeta l'épouvante dans toute la France, tandis qu'appliquée seulement aux départements, cantons et communes notoirement en état de troubles civils^ elle était destinée à en bannir la terreur qu'y répandaient le vol à main armée et l'assassinat; à y rappeler la sécurité et la paix !.
De quelles précautions, de quelles mesures l'application de cette loi ne devait-elle pas être précédée, lorsqu'elle était invoquée à grands cris par les habitants des lieux infestés par le brigandage!!!
Alors même, le corps législatif n'en pouvait ordonner l'application que sur la proposition du directoire, ni le directoire la proposer au corps législatif que dans les cas déterminés par la loi. Et certes, ni sous la présidence de Sieyes ni sous la mienne, on ne peut nous reprocher une proposition légèrement faite.
La demande, étant délibérée au conseil des
cinq-cents, était renvoyée au conseil des anciens, et, dans les deux conseils, communiquée aux députés du département dénoncé. Ce n'était qu'après ces sages préliminaires que la proposition , convertie en décret , imposait la plus redoutable responsabilité aux administrations centrales auxquelles l'exécution de la loi était confiée. Elles seules avaient exclusivement le droit de désigner les otages, de choisir le local où ils seraient retenus; elles seules, conjointement avec les administrations municipales, avaient la surveillance sur ces individus, garants de la sûreté publique , qu'elles garantissaient à leur toiu* de toute émeute populaire, de toute violence contre leur personne.
La loi prescrivait elle-même le respect aux malheureux qu'elle frappait à regret : les individus désignés pour otages devaient se rendre librement au local que l'administration leur désignait; il n'était pas permis de les arracher avec violence de leurs foyers; ce n'était qu'après les dix jours de délai qui leur étaient accordés que l'administration pouvait employer la force armée, s'ils refusaient de se dévouer au sacrifice momentané qu'exigeait la sûreté individuelle de leurs concitoyens.
Des commissaires du gouvernement , siégeant
auprès des administrations, surveillaient euxmêmes l'exécution de la loi , étaient personnellement responsables des abus qu'ils eussent négligé de nous faire connaître.
. La preuve que ce concours d'administrateurs, que ces nombreuses précautions préservaient en effet les otages de toute vexation, c'est que jamais aucune plainte de leur part n'est parvenue au directoire, c'est qu'aujourd'hui même pas un otage ne se plaint d'avoir été indignement traité. Et ce qui démontre que jamais cette loi n'a été exécutée dans toute sa rigueur, c'est qu'on ne cite pas l'exemple d'un seul otage que nous ayons fait déporter.
Garât avait donc bien raison de dire au conseil des anciens : Par la combinaison des articles de cette loi^ la peine n'atteint personne; elle me" ,nace beaucoup. Le glaive est suspendu ^ mais il ne tombe point...
Les parents d'émigrés , exposés à payer momentanément de leur liberté le malheur de leur appartenir, n'avaient du moins à craindre , sous le régime de la loi sur les otages , que de simples mesures administratives, auxquelles encore il n'était pas impossible que la plupart ne pussent échapper, puisque la loi leur accordait dix jours pour se rendre dans le local qui leur était dési^
jjtté ; dix jours coiiséquemment pour réclamer , s'ils avaient quelques observations favorables à faire >*aloir. En un mot, si cette loi terrible, dont il eut été sans doute heureux de pouvoir se passer, a fait verser des larmes, elle n'a pas du moins coûté une seule goutte de sang à la France, et elle en a beaucoup épargné.
Il convient bien au^ séides de celui qui en a inondé l'Europe de venir parler d'une loi dont eux seuls ont abusé pour favoriser l'usurpation, et qui n'a été rendue que pour empêcher le sang républicain de couler ! ! !
Nous verrons par quels moyens, aussi rassurants qu'expéditifs, le gouvernement consulaire s'empressa d'y suppléer; comment il sut en délivrer les départements, les communes, où le brigandage et les assassinats l'avaient fait promulguer.
Les corps administratifs étant chargés de l'exécution de la loi sur les otages, c'était une raison de plus pour ne laisser ou ti'introduire dans les administrations et parmi les commissaires du gouTemement que des citoyens dignes de la ooiiliance i)es administrés comme de celle du |(>oavieirmwiW^t. Dans aucun département, pas un chsMi^iM^I ne s'opéra sans que tous les membiw tiW U Réputation ne fussent consultés; et.
lorsqu'il y avait divergence dans leurs opinions, le directoire, en garde contre l'esprit de parti,ne se décidait qu'après ayoir pris les renseignements les plus exacts.
On ne voit point à cette époque, comme après le 18 brumaire, d'anciens et respectables fonctionnaires publics destitués sans cause. Partout où les lois étaient observées, on ne s'informait point de l'opinion des hommes chargés de les faire exécuter. Pour enlever à un citoyen quelconque son état, il /allait que le maintien de la tranquillité publique y fut intéressé. Au reste, s'il s'était glissé quelques erreurs dans les changements qui s'opérèrent après le 3o prairial, que certains hommes du 18 brumaire se rappellent les notes, les mémoires qu'ils ont présentés au directoire, et l'accusent s'ils l'osent!...
Les dilapidations de Schérer, ou plutôt des hommes qui , profitant de la faiblesse de cet administrateur inepte, mort pauvre, firent un scan^ daleux commerce du matériel de nos armées, avaient laissé nos magasins vides et nos places de guerre sans défense , nous avaient dépouillés des seules ressources que l'expédition de Bonaparte n'avait pu nous enlever.
Cependant la France était menacée d'être envahie par l'étranger , et se vit forcée de s'armer de nouveau contre ses propres enfants. L'insurrection s'apaisait ou se montrait, suivant que l'ennemi extérieur nous attaquait ou rentrait dans ses foyers. Semblables à ces torrents souterrains dont la communication se manifeste par leur explosion simultanée, la coalition vomissait-elle ses laves enflammées , les contrées infestées de la chouannerie étaient en feu. La guerre civile éclatait à l'instant où les puissances coalisées déployaient toutes leurs forces sur nos frontières. Ainsi c'était aux frontières qu'il fallait attaquer l'ennemi intérieur comme nos ennemis extérieurs y et pour cela il fallait des hommes et de l'argent.
Le 9 messidor, le directoire adresse un message aux deux conseils.
« Nos frontières sont menacées , portait ce » message ; il faut les défendre ; il faut assurer la » subsistance des armées , compromise depuis » trop long-temps ; il faut armer de nouveaux ba- » taillons ; il faut rendre l'offensive à nos braves » légions , et faire respecter à nos ennemis le sol » même de nos alliés.
» Il faut rassurer l'intérieiu* par l'organisation i d'une force imposante , et terminer cette guerre
» d^assassinats qui rougit la terre de la liberté du » sang des amis de la république.
» L'insuffisance et le défaut de la rentrée des » impositions se font sentir de la manière la plus » pénible , et jettent toutes les parties du service » dans un état de désorganisation dont les résul- 9 tats désastreux sont incalculables.
9 Cependant les circonstances impérieuses pu » nous nous trouvons exigent des secours extraor- » dinaires dont vous sentez déjà la nécessité. »
Le corps législatif s'empressa de répondre à l'appel du directoire. Le même jour, 9 messidor, Jourdan monte à la tribune , et , au nom de la commission des onze, propose au conseil des cinq-cents de déclarer en principe que les conscrits de toutes les classes seront mis en activité de service, et qu'il sera levé un emprunt de cent millions.
A l'unanimité la proposition est acceptée , et le 10 le conseil des anciens l'approuve.
Il ne s'agissait plus que d'organiser cette grande et importante levée , et de déterminer le mode de perception de l'emprunt.
Dès le 1 2 , l'organisation des conscrits est décrétée au conseil des cinq-cents sur le rapport du général Joardan, et sanctionnée le i4 sur celui du général Lavaux par le conseil des anciens.
Rien ne fut omis dans cette loi pour en accélérer l'exécution, et électriser le patriotisme des jeunes Français et de leurs parents. Les conscrits^ dans les départements même où ils se trouvèrent , ftirent organisés en bataillons , habillés , armés et équipés; et, pour que ces jeunes guerriers ne perdissent pas de vue que c'étaient leurs propres foyers qu'ils étaient appelés à défendre, le nom de leur département fut celui de leur bataillon, fut inscrit sur le drapeau aux couleurs nationales sous lequel ils devaient combattre.
t S'il en coûte aux pères et mères de se sépa- » rer de leurs enfants , fît observer le général La- »vaux, ils en seront dédommagés par la gloire vdont se couvrira le bataillon, et dont chaque » famille s'attribuera une part. Qui osera, ajoute » cet excellent citoyen , mettre le moindre retard » à payer la somme pour laquelle il sera cotisé à » l'emprunt? Si ce n'est pour l'amour de la patrie, • ce sera au moins l'intérêt personnel qui com- » mande la célérité. »
Le corps législatif ne se borna pas à créer des bataillons auxiliaires pour la défense de nos frontières. Dans les départements de l'ouest , qu'avait exemptés de la conscription la loi du 23 fructidor an 6 , le directoire fut autorisé à formel* des compagnies franches, chargées de la garde
des côtes et du maintien de la tranquillité extérieure dans ces départements. Elles furent aussitôt formées que décrétées; et la rapidité avec laquelle s'organisèrent les bataillons créés par la loi du i4 messidor, prouve qu'au nom de la patrie en danger la république pouvait compter sur autant de défenseurs qu'elle comptait de Français. Mais l'organisation de l'emprunt affecté à la dépense des mesures prescrites par cette loi , à l'approvisionnement des places, à l'armement et à l'équipement des conscrits appelés par les lois précédentes , loin d'être aussi prompte , comptait autant de contradicteurs et de malveillants que l'organisation des conscrits avait éprouvé de zèle et de bonne volonté.
En un mois, cent mille combattants furent mis sur pied; dans les cinq mois que les rênes de l'état furent remises en nos mains, le mode de perception de l'emprunt de cent millions ne put être définitivement arrêté! C'est qu'il est plus facile d'arrachei* des bras paternels de jeunes et valeureux conscrits que de faire sortir l'or des caisses des grands capitalistes.
On n'a pas moins déclamé contre l'emprunt forcé que contre la loi sur les otages , et l'on n'a
défaveur, appliqué daos le cas particulier, offrait, même sous ce point de vue , tout ce qui pouvait nous être le plus favorable, en rendant lés plus grands capitalistes copropriétaires des biens nationaux , avec tous les autres acquéreurs de ces biens ; en liant les fortunes les plus considérables à la fortime publique.
Mais, malheureusement, l'exécution de la loi fut arrêtée par une disposition dont on n'avait pas assez calculé tous les inconvénients. On se souvint du peu de succès qu'avait obtenu l'assemblée constituante, qui décréta un emprunt forcé du quart du revenu net , en s'en rapportant à la déclaration des contribuables. Cet emprunt ne produisit que quatre-vingt-dix millions , dont le recouvrement ne s'effectua qu'au bout de trois ans. Pour ne pas s'exposer de nouveau à êtrç le jouet de la mauvaise foi des déclarants , on adopta un système plus dangereux sans être plus efficace, on soumit à un jury taxateur ceux qui recelaient tout ou partie de leur fortune dans leur portefeuille.
En vain, pour repousser le vice de l'arbitraire d'une mesure qui devait plus particulièrement en être préservée, notre ministre des. finances adressa des instructions multipliées aux citoyens chargés de cette opération difficile: tousses ef-
forts ne purent parvenir à rassurer ceux que la loi frappait plus particulièrement. La taxe progressive , livrée à la discrétion d'un jury taxateur, fut regardée comme une déclaration de guerre par les grands capitalistes , par ceux surtout qui avaient de boifties raisons pour craindre qu'on exposât toute leur fortune au grand jour. Ceux qui étaient le plus en état d'apporter du secours à la république furent les plus sourds à l'appel qui leur était fait en son nom. L'emprunt ne fiit payé(^n partie) que par ces bons Français qui , dupes trop souvent de leur zèle , ont toujours été les premiers à voler au secours de leur pays, à payer les contributions, à sceller la liberté de leur sang '.
Suivant le septième rapport du ministre des finances , adressé le 1 4 brumaire au corps législatif par le directoire, les répartitions de lemprunt forcé s'élevaient jusqu'à ce moment à soixante -dix millions huit cent mille francs, et les recouvrements, tant en bons qu'en numéraire, à dix millions cent quatre-vingt-quatre mille francs seulement.
< La maison Perrégaux, à laquelle, depuis son établissement jusqu'à nos jours , la France n'a jamais fait un appel en vain, fut la première à verser son tribut patriotique dans la caisse du trésor.
8p MÉMOIRES
La conduite des premiers négociants , des premières maisons de banque , à l'époque où l'emprunt fat décrété , prouve que c'est moins encore à la malveillance qu'aux imperfections de la loi , qu'au défaut de stabilité de ses dispositions, qu'on doit s'en prendre , si l'emprunt ne fat pas promptementet complètement rempli. On n'obéit à une loi fiscale que lorsqu'il faut irrévocablement en subir la nécessité , et qu'aucun espoir d'y voir apporter quelque changement n'est permis.
En autorisant les réclamations contre les opérations du jury taxateur, pourvu que l'on payât seulement une partie de la taxe , c'était appeler les contribuables à réclamer contre l'exécution de la loi , convenir que les bases en étaient vicieuses, que tôt ou tard le mode de perception serait modifié ; et, lorsqu'il s'agit d'une taxe forcée, à quelque titre que ce soit, il est naturel d'attendre que les changements prévus aient eu lieu.
On y était d'autant mieux fondé, que la loi du 1 g thermidor (art. 33 ) se reconnaissait elle-même incomplète , déclarait qu'il restait à statuer sur les moyens de rembourser les sommes provenant de l'emprunt forcé , conformément à la loi du 1 messidor , qui affectait les biens nationaux invendus à ce remboursement.
DE GOHIEB. 81
C'était une nouvelle raison d'attendre que ce mode fut décrété. C'est surtout par la faculté de se remboii^er, par la sûreté de l'être,. qu'un prêteur se détermine à se dessaisir.
Le 2 brumaire , Doche de lille fait un rapport sur les moyens d'effectuer ce remboursement; propose, au nom de la commission des finances, de mettre de suite en vente une quantité suffisante de biens nationaux , dont les porteurs de récépissés eussent pu seuls se rendre adjudicataires.
Pour donner plus de facilités aux acquéreurs , et ne pas trop les circonscrire dans leurs acquisitions, partie du prix aurait pu en être payée en récépissés , partie en numéraire ; et le supplément du prix , payé en numéraire , auvait joui . d'une remise de cinq pour cent. Les ventes eussent été ouvcSrtes -pendant trois mois, à compter du jour de la publication de la loi. Enfin, pour déterminer les porteurs de récépissés à ne pas négliger d'en faire l'emploi, une dernière disposition portait que ceux qui n'auraient pas été employés à l'achat des domaines nationaux ne seraient remboursés qu'un an après la paix.
On ne pouvait proposer rien de plus favorable aux contribuables à l'emprunt forcé, rien de plus
propre à en accélérer la rentrée. Une fois le projet adopté, il n*eût plus fallu que trouver les moyens de délivrer la perception des entraves du jury taxateur. Une commission spéciale, nommée, à notre demande, par le conseil des cinq-cents, fut d'avis qu'on devait modifier la loi, sans cependant déroger aux principes sur lesquels elle était fondée; qu'il convenait de lever l'emprunt sur la classe aisée des citoyens, comme le portait la loi du 1 messidor, mais en écartant toute taxe arbitraire.
Thibault , au nom de cette commission , propose en conséquence, le i6 brumaire, de renoncer aux opérations du jury taxateur , contre lesquelles s'élevaient une foule de réclamations, et de remplir l'emprunt par une levée de vingt -cinq centimes sur les contributions foncières , personnelles , mobiliair^s , somptuaires, et sur les droits de patentes, sans toutefois y assujettir les cotes de la contribution personnelle qui n'excéderaient pas trois journées de travail ^ et les patentes de quarante francs et audessous.
Il n'est pas douteux que ce projet , qui affranchissait les citoyens le moins en état de payer l'emprunt, et préservait les autres de toute taxe arbitraire, eût été accepté, si la discussion n'en
eût pas été interrompue par l'événement du 1 8 brumaire'.
Celui présenté par Doche de Lille au nom de la commission des finances, qui assurait aux préteurs le remboursement , et qui eût complété la loi sur l'emprunt forcé , ne pouvait être rejeté que par des banqueroutiers , et ce n'est que chez les déserteurs du gouvernement républicain qu'il s'en est trouvé.
La suite de ces mémoires apprendra comment s'effectua, sous le gouvernement consulaire, le remboursement des sommes yersées à l'emprunt ; comment la fortune des grands capitalistes échappa aux dangers de cet emprunt forcé progressif; comment, enfin, les biens nationaux se trouvèrent dégagés de la garantie à laquelle Jes. assujettissait l'emprunt, garantie qui devait finir par transformer la masse entière des prêteurs en autant d'acquéreurs de ces biens.
En décrétant un emprunt forcé progressif, le corps législatif donna lui-même l'exemple des sacrifices qu'il exigeait des autres citoyens, et,
* Le projet était en discussion le 17 brumaire ; la délibération fut renvoyée au lendemain.
que d'urgents besoins commandaient à tous les Français.
Une loi du 2Q thermidor an 6 accordait un supplément d'indemnité de 3oo francs par mois à chacun de ses membres. Le conseil des cinqcents, après avoir renoncé par la résolution du 1 7 messidor à ce supplément , décrète , sur le rapport de Destrem, le 29, qu'à compter du i** thermidor an 7 tout traitement quelconque , payé directement ou indirectement par le trésor public, subirait, jusqu'à la paix, une réduction progressive, et que les représentants du peuple, les membres du directoire exécutif, les ministres, seraient, coname les autres fonctionnaires publics, passibles de cette réduction, dont les traitements n'excédant pas 600 francs furent seuls exceptés.
On forma quatre classes des autres.
Les traitements de 600 à 2,000 francs furent réduits d'un sixième , non compris les premiers 600 francs.
La réduction des traitements de 2,000 à 3,ooo francs fut également d'un sixième, mais sans déductk>B des premiers 600 francs.
Les traitements de 3,ooo à4,c\oo francs éprouvèrent la réduction d'un cinquième, et ceux de 4>ooo francs et au-dessus ,. d'un quart, sans déduction aucune.
Ces dispositions, si honorables pour le corps législatif , forent présentées y sous le régime consulaire, comme une monstruosité qu'il fallait se hâter de faire disparaître; et l'on ne s'en éton* nera pas , si l'on remarque que les représentants du peuple qui firent particulièrement preuve d'un patriotisme aussi désintéressé, k une époque dont on voudrait efPacer tout ce qu'elle ofïre de grand et de généreux , sont précisément les prétendus anarchistes ^iminés par les hommes si purs du 1 8 brumaire.
Suivant les clameurs des ennemis du gouvernement républicain , répétées par les échos des rochers de Sainte-Hélène, l'emprunt forcé avait fait fermer toutes les caisses et totalement anéanti le crédit national. Cependant, à peine est-il proclamé, que, sur la convocation de notre ministre des finances, la banque et le conàmerce se réunissent pour soutenir de leur crédit le crédit national. Les Perrégaux, les Fuli?biron, les Malet, les Germain, les Cévennes, les Sabathier, les Marmet, les Thibon, en un mot les plus fameux banquiers et négociants se rassemblent au diîectoire , pour se concerter avec lui sur les moyens de suppléer à l'épuisement de nos finances. Ce
fut chez moi que se tint la première assemblée. Ije ministre Lindet ayant exposé nos besoins et nos ressources à ces généreux citoyens , j'eus le bonheur d être le premier témoin du zèle avec lequel ils prirent unanimement la résolution d'attacher leur fortune à celle de l'état.
Les assemblées se continuèrent chez le ministre des finances, pour asseoir les bases de cette association civique, pour en régler toutes les opérations. On convint (le former un syndicat, et le 19 thermidor an 7, le jour même où fut adopté le mode de perception de l'emprunt forcé, 3o millions de bons , ou billets de ce syndicat , fiirent tenus à la disposition du gouvernement.
Quelle différence entre cet élan patriotique des premières maisons de France et les mesquines souscriptions si péniblement obtenues par le gouvernement consulaire, et annoncées avec tant d'emphase !
Une commission de commerce, formée de quinze principaux souscripteurs, fut chargée de s'entendre avec notre ministre pour régulariser l'émission et la rentrée de ces billets. La confiance qu'ils inspirèrent fut telle, que rien ne put l'ébranler, qu'elle ne se ressentit pas même des entraves qu'éprouvait la rentrée de l'em-, prunt forcé.
Ne serai t-ce pas aux éminents services qu'a rendus cette association patriotique, à la confiance qu'obtinrent les billets qu'elle émit dans le commerce , que l'on devrait la première idée de cette Banque de France dont le papier rivalise avec l'or qui remplit ses souterrains? origine précieuse, puisqu'elle aurait commencé par être le soutien de la France républicaine, avant de s'acquérir la confiance si méritée de tous les Français et même de l'étranger.
L'accueil que reçut l'émission des billets du syndicat inspira à notre ministre des finances un moyen de se procurer de nouveaux effets négociables non moins solides, en faisant souscrire à chaque receveur général , à chaque préposé, des lettres de change à échéances fixes, pour des sommes proportionnées à leurs recettes présumées. Le directoire regarda cette mesure comme un des plus sûrs moyens d'accélérer le recouvrement des impôts, d'assurer le paiement des fournisseurs , de raviver le commerce et la circulation du numéraire. Le troisième jour complémen-* taire de l'an 7, deux mois après la demande , Thibault en soumet le projet au conseil des cinqcents, qui en ordonne l'impression et le renvoi à la commission des finances, où le gouverne^ ment consulaire sut bientôt le retrouver.
Le directoire n'ignorait pas que c'était en mettant de l'ordre dans les finances, en maintenant le crédit national, qu'il parviendrait à raffermir la république contre les attaques de ses ennemis intérieurs et extérieurs; et il fut assez heureux poiu* être puissamment secondé par les efforts réunis de son ministre des finances et de son ministre de la guerre.
€Bemadotte,nous dit Bonaparte dans ses ijf^- • moires^ ne fut que quelques instants au minis- » tère de la guerre , et n'y fit que des sottises. » Ainsi s'exprime l'homme qui serait trop heureux si la postérité n'avait que des sottises à lui reprocher.
Jamais ministre de la guerre n'a recule portefeuille dans des circonstances plus critiques. L'état . déplorable dans lequel se trouvait la république le 3o prairial , lorsque les rênes de son gouvernement furent remises dans nos mains, n'était pas changé au 1 5 messidor. La guerre civile dans l'intérieur, Tétranger à nos portes, le découragement dans nos anciennes armées, le dénûment absolu de moyens pour en mettre sur pied de nouvelles, telle est l'esquisse du tableau que les archives du ministère confié à Bernadotte dé-
roulent à ses yeux, et qui ^ au lieu de l'effrayer, exalte son patriotisme, double l'énergie de son caractère.
Une correspondance active et brûlante avec toutes les autorités civiles et militaires ranime leur courage et leurs espérances. Ses adresses aux armées n'offrent point ce style sec et compassé dont la dignité ministérielle croit avoir besoin pour faire respecter ses ordres ; c'est un franc militaire qui s'entretient avec ses anciens camarades., qui les 'enivre du souvenir de leur gloire en les appelant au champ d'honneur ; qui , en faisant briller à leurs yeux l'éclat de leurs anciennes victoires, les prépare à de nouvelles.
Dans'ses adresses au& administrations, c'est un citoyen qui parle à ses concitoyens. Le langage qu'il leur tient les électrise , réveille en eux le sentiment de la liberté, qili ne s'éteindra jamais dans le cœur des Français , et il en obtient ainsi tout ce que le directoire a besoin pour la défendre'. La garde nationale s'organise avec un nou- . veau zèle ; des légions se forment dans les quatre départements entre Rhin et Moselle; des bataillons de vétérans prennent la place d'anciens régiments qui vont renforcer ceux chargés de la
' Voyez quelques unes de ces lettres, Pièces justificatives^
défense de nos frontières ; notre cavalerie s'accroît d'une remonte de quarante mille chevaux ; cent mille conscrits, habillés, équipés, armés, reçoivent, aux cris de P^ive la république j les drapeaux sous lesquels ils doivent combattre, et bientôt rivaliseront de courage avec ceux qu'ils vont rejoindre. Cette nouvelle armée, forte de cent mille hommes et de quarante mille chevaux^ dont les auteurs de la Biographie des contemporains font honneur à Bonaparte,. et qui, suivant leur expression, semble ^ à son avènement au pou-voir^ sortir de la terre comme par enchantement^ sans doute Bonaparte ne se servit ni de lois ni des autres moyens coactifs pour la cr^^r: l'activité, les travaux du directoire, voilà l' enchantement qui la lui a livrée, et que la flatterie refuserait en vain de reconnaître.
Tel est le résultat des sottises de Bernadotte, et dont Bonaparte a seul profité, puisque c'est avec le renfort envoyé à nos anciennes armées, avec les bataillons formés sous le ministère de ce général, qu'il a remporté la victoire de Marengo.
Le général Marbot avait remplacé Joubert dans le commandement de la 1 7* division. On ne pouvait confier à un zèle plus actif la tran-
quillitéet la jsurveillanee de la capitale, ni mettre plus sûrement à l'abri de tous les mouvements ^ populaires la représentation nationale et le gouvernement. Un événement ne tarda pas à le rendre suspect.
«Savez-vous, me dit un jour Sieyes en sor- » tant de la salle de nos délibérations, que Mar- » bot a paru à la société de la rue du Bac?
» — Vraiment? lui dis-je. .. Hé bien, tant
«mieux!...
» — Bernadotte lui-même nîest pas étranger à «cette société, reprit Sieyes...
» — Tant mieux encore!...
» — Comment, tant mieux! s'écria Sieyes avec «une dédaigneuse surprise...
» — Hé, oui, tant mieux! continuai-je toujours. » Loin d'être épouvanté de la grande découverte » que vous venez de faire , je voudrais qu'il prît » envie à tous nos ministres, au grave Cambacérès » lui-même , de se faire admettre à cette société. » C'est en y introduisant des têtes froides qu'on «neutraliserait plus facilement quelques têtes » chaudes qui s'y trouvent ; c'est par la présence «d'hommes sages, de vrais républicains, qu'on «imposerait plus sûrement à une douzaine de «fous, dont les extravagantes déclamations fe- » raient plus de pitié que de peur, si quelques
vmefmbres du gouvernement n'en paraissaient » pas eux-mêmes effrayés. Ah ! mon cher collègue, » que votre prévention contre tous les membres »de cette société peut faire de mal à la répu- • blique, peut vous en faire à vousf-même !»
Sieyes me quitte en proférant avec humeur, entre ses dents, quelques mots que je ne pus entendre. Quelques jours après, il circonvient Barras, et le 24 thermidor Marbot est remplacé par le général Lefebvre.
Était-elle donc si redoutable cette société qui faisait trembler Sieyes?... n'y avait-il aucun moyen de calmer ses frayeurs?
Après le 3o prairial , le corps législatif, voulant raviver l'esprit public et rendre les citoyens à l'entier exercice de leurs droits , ne crut pas qu'un gouvernement républicain pût subsister sans la liberté d'écrire et de. parler.
On n'avait pas oublié l'influence de l'ancienne société des jacobins sur les événements déplorables de notre révolution ; mais on se rappelait aussi la part qu'elle avait eue à l'énergie nationale , qui la fit triompher de tous ses ennemis , et l'on pensa que, dans jes circonstances où se trouvait la république , le rétablissement des so-
ciétés politiques ne pouvait avoir qu'un résultat heureux. En conséquence, la liberté de la presse et le droit qu'avaient les citoyens de se réunir pour s'occuper de leurs intérêts politiques furent proclamés...
Prévoyant l'effet que ne pouvait manquer de produire la détente , sans précaution aucune , de ressorts si puissants et trop long-temps comprimés , le conseil des cinq-cents , sur le rapport du citoyen Berlier , s'empressa d'adopter le projet de loi sur la répression des délits de la presse, dont ce représentant du peuple l'avait déjà entretenu.
L'examen de cette résolution au conseil des anciens prouva combien il était difficile de faire une bonne loi sur cette matière. Chargé d'en faire le rapport , Garât en discuta toutes les dispositions en présence des grands principes qui consacrent cette liberté précieuse , la première dans l'organisation politique , parcequ'elle est la garantie de toutes les autres.
Obligé de proposer le rejet du projet de loi , il établit , dans son éloquente discussion , non pas seulement les moti& qui ne permettaient pas de l'admettre, mais les dispositions qu'il fallait lui substituer pour qu'il fût admis.
« On ne vous accusera point , dit-il , de laisser
•échapper des regrets sur ce qu'on ne soumet » point les écrits périodiques , les journaux , à » d'autres lois que tous les autres ouvrages puvbliés par la presse. S'il est vrai qu'ils peuvent » avoir plus d'inconvénients , certes il est plus
• évident encore qu'ils peuvent avoir plus d'a- » vantages.
»I1 est de la sagesse des législateurs et de la t profondeur de leurs vues, d'excuser dans ces » compositions précipitées les erreurs qu'elles ne
• peuvent éviter, les passions qu'elles engendrent 9 et qu'elles exaltent , les perquisitions et les » soupçons qu'elles hasardent. . . Oui , il est de » notre devoir de laisser à la république ces agi- » tations , qui , loin d'être un principe de des- »truction, sont un principe de vie, et de vie im- » mortelle. Qu'est-ce que des législateurs , des di-
• recteurs, des fonctionnaires irréprochables peu- » vent redouter d'injustes accusations qui durent t un jour, et qui le lendemain s'évanouissent? des » nuages qui jettent quelque obscurité sur des »noms qui avaient de l'éclat!... Et quel est celui
• d'entre nous, quel est le républicain qui, au » milieu des larmes qu'il donnerait à une gloire
• méritée et perdue, ne s'écrierait pas, comme » autrefois les enfants généreux de l'Helvétie : Que » la France soit libre, et que nos noms périssent!
• Il faut que Ton sache, continue l'orateur, » que la loi ne protège ni la vanité ni la gloire... » Elle permet à la satire de pulvériser les vaines lou folles prétentions à l'esprit, au talent; elle » lui permet même d'attaquer les titres du génie*, » qu'elle ne peut détruire. La loi garde le silence » quand les Cotin sont traduits en ridicule , en » plein théâtre , par les Molière ; elle garde en- » core le silence quand les Molière y sont tra- » duits par les Cotin. »
Tous les représentants du peuple qui prirent part à la discussion témoignèrent un égal amoiu*, un égal respect pour la liberté de la presse. Baret, pour toute mesure, voulait seulement que tout auteur j imprimeur ^ ou distributeur d'un écrit quelconque , dans lequel un ou plusieurs individus, fonctionnaires publics ou simples particuliers, se trouveraient directement attaqués, fût tenu d'envoyer un exemplaire de cet écrit à tous ceux qu'il pouvait concerner, sous peine , à défaut de justifier de cet envoi , d'être pour-suivi et puni comme un lâche diffamateur.
Le 4 thermidor, le conseil des anciens rejette la résolution.
Le 6 , le conseil des cinq-cents nomme ime commission de ci^nq membres chargée de présenter un nouveau projet de loi , mais rapporte
en même temps l'article 95 de la loi du 1 9 fructidor , qui tenait la presse sous la censure du directoire.
Le 7 , un message du directoire dénonce aux deux conseils l'audacieuse licence des journaux, et représente combien il était urgent de la réprimer.
Malgré ce message , le conseil des anciens , avant d'avoir reçu un nouveau projet du conseil des cinq-cents , adopte la résolution qui enlevait au directoire le droit de répression sur les journaux, que lui avait accordé la loi du 1 9 fructidor.
Les journalistes , délivrés de toutes entraves , gardèrent moins de mesures que jamais , et les sociétés politiques ne crurent pas devoir rester en arrière des journaux , ni prendre un moindre essor. Cependant le ministre de la police générale, dans son rapport contre ces sociétés , convient que « leiu^ premiers pas furent mesurés; que lie courage et l'énergie ne dédaignèrent point t d'abord les conseils et le langage d'une prudence » éclairée. Les citoyens , ajoute-t-il , accouraient » en foule; et cet heureux concours prouvait aux • ennemis de la liberté que , malgré tant de sen- » sibles pertes , après de si longues persécutions »et les dégoûts les plus amers, les rangs des ré-
» publicains ne s'étaient point éclaircis ni leur » généreuse ardeur épuisée. »
Les résultats qu'on attendait de leur concert furent loin de se réaliser. Malheureusement parmi eux s'introduisirent des hommes qui y parurent comme un épouvantail. Ces grandes réunions politiques, qui n'auraient dû consterner que les ennemis de la révolution , épouvantèrent en effet, au lieu de rassurer, les citoyens faibles, qu'elles devaient rallier pour les combattre; et des membres du corps législatif ne purent euxmêmes se prémunir contre les alarmes que tes ennemis des sociétés politiques surent adroitement leiu* inspirer.
La salle du Manège, dans laquelle alors la société se rassemblait, faisait partie de l'enceinte extérieure du palais des anciens, était attenante au jardin des Tuileries. La commis sion des inspecteurs, qui y exerçait la haute police, fait en comité général un rapport sur les rassemblements nombreux qu'y attiraient les séances des nouveaux jacobins, et l'effroi qui en bannissait les paisibles habitués. Le 8 thermidor la salle du Manège fut fermée.
M. de Cornet , dans sa notice , nous apprend que, pour assurer l'exécution de cette mesure, on se borna à placer une sentinelle, avec la con-
signe de se retirer dès que l'on paraîtrait vouloir lui faire la moindre insulte, et que la sentinelle fut respectée. M. le comte ajoute : les jacobins transportèrent ailleurs leurs tréteaux*
Ce n'est pas ainsi que s'ei^primait l'ancien membre de la commission des inspecteurs ( qui est toujours le même M. Cornet ) , lorsqu'il parlait des sociétés politiques au nom du conseil des anciens. Au moment même où il leur ferme la salle du Manège , non seulement il les rassure sur le droit qu'elles ont de se rassembler, mais il proclame la restauration des réunions politiques comme une victoire que les républicains viennent de remporter. Il déclare qu*elles sont te temple ou doit être entretenu le feu sacré du patriotisme.
Il est vrai que l'arrêté ne s'accorde pas trop avec le rapport : car les anciens, qui avaient autant besoin que les autres citoyens d'être réchaufifés par le feu sacré du patriotisme, ne de- Taient pas, s'ils regardaient ces sociétés comme le temple où il devait être entretenu , en éloigner le foyer de leur enceinte; et cependant ils décident qu'aucune société particulière, s'occupant de questions politiques, ne peut tenir ses séances dans l'enceinte extérieure du conseil.
Cet arrêté avait été pris, en comité secret, dès le a thermidor; l'exécution en fut ajournée au 8,
veille de l'anniversaire du jour où la France fut délivrée de la tyrannie de Robespierre, et où la fameuse société sur laquelle il avait pris trop d'empire fut fermée. On voulait sans doute que cette mesure servît de prélude à l'anniversaire de cet heiu'eux jour , qui eût été bien plus heureux encore, si la plus odieuse réaction n'avait pas succédé à la plus affreuse tyrannie.
Le plus acharné des réacteurs , celui qui après le 9 thermidor ne cessa de poursuivre les républicains échappés à la sombre inquiétude de Robespierre , qui osait appeler la queue de ce monstre les hommes les plus marquants par leur énergie. Courtois, ne pouvait négliger une si belle occasion de signaler de nouveau ses fureurs. Aussi le citoyen Cornet est à peine descendu de la tribune, qu'il s'élance à la poursuite des jacobins que le conseil des anciens venait de mettre à la porte de la salle du Manège; qu'il dénonce le vaste plan d'une conspiration , dont le but n'est rien moins que de recréer une convention et de rappeler le règne de la terreur.
« Citoyens législateurs, s'écrie -t- il, les
» Hébert^ les Ronsin^ les Chaumette^ les Robes- » pierre, viennent de renaître de leurs cendres. Le » tribunal de Vendôme a tué Babœuf; miais Ba- «bœuf a laissé des héritiers. Le maître est moirt;.
jises exemples et ses pians respirent... Et quon une regarde pas comme une exagération de la » peur la civique dénonciation que je fais à cette
• tribune. Cassandre ne fiit pas crue chez les » Troyens, et Troie périt. Les Athéniens se défiè- »rent de leurs fidèles orateurs, et Athènes fut
• vendue à Philippe... Déjà tous les vieux maté-
• rîaux de l'ancien édifice qu'on regrette sont mar- » qués et mis en rang pour servir à sa reconstruc- »tion... Les mains qui doivent travailler à la
• nouvelle Babel sont toutes prêtes... On enrôle » pubhquement; on paie pour assister aux séances
• de la société.
» D'honnêtes hôtelleries sont ouvertes , où déjà
• la libéralité des grands :àp?iBhitèctes réconforte ^ » par d'abondantes libatioiis gratuitement prodi- » guées, les entrailles àjtérées des mercenaires qui
• travaillent, sous leurs ordres, au grand œuvre.
• Il suffit d'être du noyau pour avoir part à ces
• populaires largesses... Pour inspirer de la con-
• fiance aux plus pusillanimes, on produit avec
• affectation de prétendues listes qui contien-
• nent les noms de plus de deux cent cinquante
• membres des deux conseils... Des dépôt» d'ar- » mes, des munitions de guerre , seront bientôt
• à la disposition des chefs... Le directoire régésinéré offusque... Premier travail : déjà les têtes
DE GOHIER. loi
»de deux de ses membres ont été demandées; » l'une implicitement , l'autre formellement et » avec audace. Ce succès obtenu , les trois autres » directeurs, ou donneront complaisamment leur » démission , ou , en cas de reftis , on saura les y » forcer.
» Second travail : on offre un appât trompeur »à l'ambition des conseils... On suppose que les » membres de ces conseils doivent être des ambi- » tieux, et l'on feint de désirer que toute la puis- » sance , même celle qui tient à son exécution , «réside en eux seuls.... parcequ'on sait bien » que là où il y a sept cents têtes qui gouvernent, «personne ne gouverne... Des fers, des pleurs j 9 du sang y des bourreaux , des échafaudSj voilà le »but du gouvernement paternel que nous pré- » pare cette généreuse secte , digne postérité de » celle que thermidor a foudroyée!... Plusieurs • membres d'anciens comités révolutionnaires, hideux de forfaits, sont déjà réinstallés sur les 9 listes, jusqu'à ce qu'ils le soient sur leurs sièges , » pour la plus grande prospérité de la nation... » Leurs secrets sont écrits sur leurs fronts. . . et » jusque dans leur silence... Les mouvements »des chefs annoncent l'existence de la trame. «Quelques démarches, quelques paroles indis^- » crêtes en ont éclairé le tissu. Ainsi s'est décou-
• vert un ténébreux comité, dit d'instruction, » composé de trente-neuf frères. Ainsi s'est dé-
• couverte une autre réunion plus ténébreuse en- » core, vrai comité de recherches, de onze memt bres , l'élite des trente-neuf, ayant derrière elle
• une espèce de directoire, en qui réside tout tlsraél!...*
Après avoir fait une révélation qui pouvait jeter l'alarme dans toute la république, avoir dénoncé une suite de faits tous plus atroces les uns que les autres, et qui remplissent sept colon,nes du moniteur. Courtois est aussi bénin dans ses conclusions, qu'il est furibond dans tout le cours de sa diatribe.
« La conclusion de ma motion d'ordre, dit-il, » n'est que pour prémunir mes collègues contre
• les pièges qu'on pourrait leur tendre, et les invi- » ter à se tenir serrés autour de l'arche sacrée de » la constitution, seul point de salut qui reste aux
• répubhcains dans la cause actuelle...» Af(7ne^ecir.
Après une discussion assez orageuse, le conseil se forme en comité général. De toutes parts on demande des preuves au dénonciateur, on le somme de nommer les auteurs des projets qu'il vient de révéler. Courtois répond par une pasquinade. « Je somme moi-même, dit-il, le député qui » a dîné hier chez Leclerc des Vosges, de se lever
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» et de répondre aux faits que je vais articuler. » Ce dîner était une fable. Tout le monde attend inutilement que le convive de Leclerc des Vosges se présente. Après un long silence, Courtois, bien sûr de ne pouvoir être démenti, déclare que, dans ce dtner , il avait été question d* assassiner deux membres du directoire^ de ressusciter le régime de la terreur^ d'établir une convention, et de proclamer ensuite la royauté !...
Le conseil, au lieu de sommer, à son tour.
Courtois de nommer le député qui refusait de répondre à^ son interpellation ( ce qui eut fort embarrassé le dénonciateur) , arrête, après d'assez longs débats, que sa prétendue motion civique demeurera déposée à la commission des inspecteurs; chaîne cette commission de réunir tous les faits j tous les renseignements qui prou^ vent r existence de cette conspiration ^ et d'en faire un rapport dans le plus court délai possible.
Pour donner plus de poids à ses révélations , Courtois déclara qu'il avait prévenu le directoire de tous les faits énoncés dans son opinion. Par le directoire, Courtois entendait sûrement le président Sieyes , seul membre du directoire avec lequel il fût en relation, et avec lequel il est bien probable que le projet de dénonciation avait été concerté.
« « i*ji
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Il serait difficile de rendre les impressions diverses que produisit la dénonciation de Courtois. Tous les républicains, même les plus modérés, en furent indignés , et elle releva l'audace de tous les ennemis de la révolution.
Le haro sur les jacobins a été et sera dans tous les temps un appel à la contre-révolution, dans la bouche de tous ceux qui veulent renverser Tordre constitutionnel, répidjlicain , ou monarchique. Aujourd'hui même, ne sont-ce pas de prétendus jacobins qui défendent les principes sur lesquels les trônes sont assis, et qui en assurent la solidité?
Telle fut la fausse attaque qu'employa Bonaparte lorsqu'il entreprit de substituer au régime républicain le gouvernement militaire, qui n'est autre chose que le despotisme en action. Il supposa avec Sieyes et Courtois que les jacobins avaient eux-mêmes résolu le renverseiyjent de la constitution, pour rétablir le régime de la terreur, et ce fut en effrayant tous les hommes faibles des deux conseils de ce fantôme hideux , en les appelant à combattre contre les prétendus fauteurs d un régime également abhorré de tous les partis, qu'on les déplaça du poste qu'ils devaient défendre ; qu'on les détermina à abandonner le pacte social qui seul pouvait maintenir la république
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et préserver la France des horreurs de l'effroyable despotisme, comme des furem^s d'mie insensée démagogie.
Le i3 thermidor, le citoyen Cornet fait un rapport au nom de la commission des inspecteurs, chargée de vérifier les faits dénoncés par Courtois ; et , au heu d'apporter des preuves au soutien d^ la dénonciation , le rapporteur propose un message pour demander au directoire les renseignements que n'avaient pu fournir toutes les recherches de la commission , quoique le dénonciateur lui-même en fît partie.
Le 1 7 , le directoire envoie au conseil des anciens le rapport du ministre de la police générale, contenant tous ceux que lui-même a pu se procurer , et d'où il résulte qu'en cumulant tous les reproches qu'on était en droit d'adresser à la société du Manège , la grande conspiration était une chimère.
Je suis loin d'excuser les transgressions^ les irrégularités j objets des plus sérieuses observations du ministre. Il est certain qu'une réunion de citoyens, étrangère à toute représentation du peuple, ne pouvait prendre le titre de société populaire, parler au nom du peuple; que l'organisation de commissions diverses, la nomination de rapporteurs, de régulateurs, d'annotateurs.
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à qui l'acte constitutionnel ne laissait que l'exercice de la parole, que le droit de s'entretenir de leurs intérêts les plus chers, ne se soient pas tous également renfermés dans les limites d'une sage liberté; que, dans des moments où la république était en péril , il en soit sorti des motions d'un patriotisme délirant? Et le plus souvent ces étincelles de démagogie ont été étouffées dans le sein de la société par ceux mêmes qu'on supposait plus susceptibles d'en être embrasés.
A la dernière séance tenue au Manège, le jour même où la société attendait l'arrêté qui les expulsait, une provocation à la révolte est proférée. On crie : Aux armes!... Aux armes!... Marchons contre nos oppresseurs !. . . Ces cris ne sont pas plus tôt entendus , que le provocateur est précipité de la tribune. Reconnu pour un ancien espion, nommé Lavalette, il est arrêté par les membres de la société, et conduit par eux à la commission des inspecteurs des anciens.
Un membre de la société propose une adresse ail corps législatif, pour demander la révision de la loi du 22 floréal, qui avait confirmé les élections des assemblées scissionnaires , à l'une desquelles on devait la nomination de Courtois. Dans le principe , il est certain que les opéra- ^ tions de simples fractions électorales étaient ir-
régulières, et ne devaient produire aucun effet; mais les députés élus ayant été admis par le corps législatif, et le 3o prairial ces élections ayant été respectées, une pareille motion ne pouvait tendre qu'à jeter une pomme de discorde dans la représentation nationale. Félix Lepelletier monte vivement à la tribune et la fait rejeter.
Toutes les fois, au contraire, qu'on proposait de seconder les efforts bien intentionnés des représentants du peuple, de s'engager par des serments solennels à défendre la constitution, à s'opposer au retour du régime qu'on les accusait de vouloir faire revivre , le Moniteur y qui n'était pas le joiu'nal des jacobins, nous apprend lui-même que ces propositions étaient reçues avec acclamation , que les serments étaient toujours prêtés unanimement et avec enthousiasme.
Aux yeux de Sieyes cet enthousiasmie , ces acclamations n'étaient que jongleries. A l'entendre, l'éminent danger de la république était tout dans la rue du Bac. Une motion sortie de ce lieu infernal lui paraissait plus redoutable et devait être plus redoutée que tous les canons des puissances ennemies braqués contre nous !... C'était de la guerre de la rue du Bac qu'il fallait, pardessus tout , s'occuper. Il ne se passait pas une séance au directoire que nos délibérations les
plus sérieuses ne fussent interrompues par quelque rapport des éclaireurs envoyés par Sieyes à la découverte. Sieyes, enfin, ne cessait d'entretenir des attaques formidables de la rue du Bac même le corps législatif, et particulièrement le conseil des anciens.
Le directoire ^ persuadé qu'une prompte organisation des sociétés politiques , loi promise depuis long-temps par les deux conseils , loi invoquée par les membres mêmes de la société qui , chaque jour , en rendait la promulgation plus pressante, pouvait seule calmer les frayeurs de leur collègue , prit , comme moyen unique de l'obtenir , la résolution de suspendre une réunion qui excitait tant de clameurs.
L'anniversaire du i o août en fit remettre l'exécution au 26 thermidor. Sieyes, qui , le 23, harangue le peuple fi:*ançais au Champ-de-Mars, et que cette résolution eût dû rendre plus circonspect , qui , la veille d'ordonner la clôture d'une société , devait au moins quelques égards aux membres qui la composaient, oublie toute convenance , désigne à l'animadversion publique non seulement les hommes auxquels le directoire allait fermer la tribune populaire , mais les républicains énergiques répandus dans toute la France , les afccuse d'organiser le régime de la
DE GOHIEB. i 1 1
terreur , et trouve le secret de transformer une fête républicaine en une séance de diffamation.
Les fêtes nationales , sous le gouvernement de la république, se célébraient avec une solennité digne du peuple qui y assistait. Un vaste amphithéâtre s'élevait au Champ-^e-Mars^ sur lequel se plaçaient les membres du directoire exécutif, entourés des autorités constituées , des gens de lettres , des orateurs , des savants dont alors l'institut ofifrait un si heureux assemblage. Les artistes les plus distingués de la capitale se réunissaient pour faire entendre , à des millions de spectateurs , une musique déhcieuse ; des voix savantes et harmonieuses chantaient les hymnes à la liberté, ces chefs-d'œuvre de nos poètes français, et que le Français n'entendit jamais qu'avec transport.
La pompe militaire relevait encore l'éclat dont s'environnait la puissance civile, et les guerriers qui assistaient à ces fêtes n'y paraissaimit que pour rassurer les citoyens ; leur présence n'était destinée qu'à leur montrer leurs défenseurs.
Le chef momentané du gouvernement de la république , le président du directoire exécutif devait, en ces jours solennels , du haut de la
tribune du Champ-de-Mars, annoncer à la France tout ce qu'on avait fait, tout ce qui restait à faire pour elle; nos efforts et nos succès, nos victoires, nos revers mêmes !... Mais, dans tous les cas, le discours de l'orateur du gouvernement devait être digne de la grande nation à laquelle il s'adressait, il ne devait parler de l'énergie des républicains que pour rassurer les amis de la république et frapper de terreur ses seuls ennemis.
Aux discours, aux chants civiques succédaient les jeux , les courses à pied , les courses à cheval, les courses des chars antiques , où l'adresse , l'agilité et la force se disputaient le prix ; et des évolutions militaires terminaient la fête en faisant briller aux yeux du peuple les armes qui devaient le défendre.
Malheureusement, dans ces solennités, le président n'était pas obligé de soumettre sa harangue au directoire, au nom duquel il parlait , et Sieyes, le 25 thermidor , abusa scandaleusement de la liberté qu'il avait de le faire parler.
Dans un moment où l'étranger menaçait nos frontières , où la moindre division pouvait nous devenir funeste , lorsque le peuple se pressait autour de ses magistrats pour être rassuré sur le sort de la patrie , et que toute notre force était dans notre union, Sieyes se lève et proclame
DÉ GOHIER. ii3
à la face des nations que la France^ est menacée du régime de 1793, que le projet de rétablir la terreur existe. Il suppose ijue les auteurs de cet horrible projet parcourent la France pour la désorganiser. Et quels seraient ces prétendus désorganisateiirs? les républicains les plus prononcés. A quels signes , à quek propos les reconnaîtrat-on ? à leurs cris contre les diîapidateurs , à leurs vociférations contre les traîtres !
« Leur but , s'écrie-t-il , n'est certes point la «justice. Ce qu'ils veulent, c'est enivrer le public » de défiance ; c'est portçr la confusion et le dé- » couragement dans les esprits ; c'est pousser les » Français au désespoir ; c'est maîtriser tout dans » le trouble ; c'est gouverner, en un mot, à quel- »> que prix que ce soit... Français , vous savez « comme ils gouvernent. »
Au reste, 'Sieyes se peint lui-même dans le tableau des faux républicains qu'il dénonce.
«Gardez-vous, dit-il dans sa délirante fureur^ »de regarder comme des républicains ceux qui, «dans le renversement d'un gouvernement, ne » voient que le droit de renverser, dans tous les » temps, tout ce qui embarrasserait leur ambition » individuelle ; ceux qui pensent qu'affermir e$t » toujours une lâcheté, détruire toujours une 9 gloire!,., qui déchireraient de leurs propres I, 8
ii4 MÉMOIRES
» mains le gouvernement qu'eux-mêmes auraient
• formé, parcequ'un gouvernement, fût- il leur » ouvrage, ne pourrait jamais accomplir à leur
• gré tous les projets de leur avidité, tous les dé-
• lires de leur fureur! •
Ah! sans doute, il fallait être en garde contre des brouillons d'une espèce si dangereuse! il fallait se garder de Sieyes , qui a trop prouvé , au 18 brumaire, qu affermir était à ses yeux une lâcheté, détruire une gloire!...
QujÇls faits pouvaient autoriser un président du directoire à se permettre une sortie aussi intempestive?... Était-ce là le langage que devait temr un premier magistrat du peuple à la tribune nationale du Champ-de-Mars, au moment où des milliers de citoyens venaient chanter avec nous des hymnes à la liberté ? Mais Sieyes était coupable ! ses cris étaient ceux d'un fiirieux qui se voit arracher son masque ! Ces terribles jacobins qui devaient mettre à feu et à sang toute la république lui restèrent fidèles, et Sieyes a trahi!...
Ce qu'il y eut de plus déplorable, c'est que l'impertinente harangue releva l'audace de tous les ennemis de la liberté. Fidèles échos de Sieyes , tous fij:^nt chorus avec lui ; tous crièrent plus haut que jamais sur ceux qu'il leur plaisait d^ap-
DE GOHIER. ii5
peler des jacobins; tous s'en firent un titre, pour achever de répandre la terreur dans tous les départements qu'ils infestaient. L'annonce de la clôture de la société de la rue du Bac , trois jours après cette furieuse diatribe, accrédita encore les sinistres projets qu'elle dénonçait, et qui n'étaient que la répétition des prétendues révélations de Courtois, que Sieyes avait lancé en enfant perdu sur les jacobins avant de les attaquer lui-même. ,
Il était impossible que les journaux laissassent sans- réponses des dénonciations faites avec tant d'éclat par le président du directoire exécutif. Dans les feuilles périodiques qui se paraient des couleurs du patriotisme , l'orateur du Champ-de- Mars fut dénoncé , stygmatisé comme un ennemi des républicains. Celle qui se distingua le plus par sa violence fut le Journal des hommes libres, qui , une fois privé de la surveillance de son fondateur, devint l'effroi des amis d'une sage liberté '.
' Lorsque cette feuille, yéritablement déinagogM|ue , fut surnommée le Journal des hommes tigres , fait observer la Biographie des contemporains^ M. Charles Duval-, ancien membre de l'assemblée législative et de la coQveotion, exilé par suite de la loi d* amnistie ^ avait cessé de coopérer à sa rédaction. M. Duval, ajoutent les biographes,
ii6 MÉMOIRES
Barras ne fut pas plus épargné que Sieyes; mais Barras, qui savait que la liberté de parler et d'écrire à tort et à travers contre ceux qui gouvernent tenait au régime républicain, affecta de mépriser ses détracteurs, et garda le silence. Sieyes seul jetait les hauts cris.
Le*29 thermidor, Béerenbrock, membre du conseil des anciens, dénonce le Journal des hommes tibres; Régnier appuie la dénonciation, et Garât luimême ne dédaigne pas de se faire le champion du patriotisme de Sieyes. Persuadé, d'après ses propres sentiments sans doute, qu'un auteur qui a défendu la liberté par ses écrits ne pourrait jamais devenir un traître, il relève avec indignation les imputations faites à l'un des premiers défenseurs des droits du peuple, et les feuilles qui les contenaient sont adressées au directoire pour appeler sur les coupables la vengeance des lois. •
n'était point un homme sanguinaire. Aucune proposition odieuse, aucune mesure de proscription, ne se rattache à son souvenir; et on lui doit plus particulièrement la justice de reconnaître qu'à l'époque du 7 thermidor an a (27 juillet 1794 ), il fut un de ceux qui attaquèrent avec le plus de courage et de force le tyran qui périt dans cette journée.» {F oyez tom. VI, art. Du val { Francois-Marie- ChaHes. )
Le 2 fructidor, le directoire annonce au conseil des anciens que le Journal des hommes libres est livré à l'accusateur public du département de la Seine; et, le 4? dénonce au conseil des cinq-cents les feuilles périodiques de tous les partis , et le presse de revenir sur les dispositions qui ont fait rejeter sa résolution relative aux délits de la presse.
« Les écrivains audacieux, porte ce second mes- » sage, se divisent toujours en deux bandes, dont » les suggestions , les inspirations produisent les » mêmes effets. Ils marchent séparés, mais ils se » rejoignent à un point désigné ; ils suivent deux «routes opposées, mais le tombeau de la consti- » tution est le lieu de leur commun rendez- vous, » La mort du gouvernement est le mot de rallie- »ment de leurs cohortes knpies.»
Le double message, loin de calmer les esprits, excita une fermentation générale. Le journal frappé, et tous ceux qui se voyaient menacés de l'être, royalistes ou jacobins, continuèrent d'at-» taquer, avec une égale fureur, le directoire , les deux conseils , toutes les autorités qui ne mar-' chaient pas à leur gré. Sieyes, plus tourmenté de ce débordement littéraire que de celui qui menaçait nos frontières, ne nous entretenait que de misérables rapsodies. Au lieu d'attendre trah-»
ii8 MÉMOIRES
quillement la loi sur la liberté de la presse, réclamée par notre dernier message , nos séances se passaient à délibérer sur des pamphlets, sur des placards injurieux, sur des affiches incendiaires, qui ne méritaient que notre mépris.
Cette guerre intestine contre tous les folliculaires absorbait un temps précieux, accroissait l'audace des conspirateurs, et remplissait ainsi le but que se proposaient les libellistes aux gages de l'étranger.
Pour en finir avec son président, le directoire se vit obligé de faire, si je puis m'exprimer ainsi, une macédoine de tous les pamphlétaires, de faire arrêter tous les journalistes, tous les mécontents que Sieyes avait faits.
L'article 1 44 ^^^ 1^ -constitution autorise le directoire^ s'il était infp'Ané qu'il se tramât quelque conspiration contre la sûreté intérieure et extérieure de Vétat , à décerner des mandats d'amener et des mandats d'arrêt contre ceux qui en étaient présumés les auteurs et les complices.
A défaut de la loi que nous avions demandée, le directoire , en vertu de cette disposition constitutionnelle , décerne des mandats d'arrêt contre les auteurs et imprimeurs du Bulletin officiel des armées coalisées ^ de la Parisienne , de ta Quotidienne ^ du Courrier de Paris ^ du Démocrate j du
Miroir^ de la Feuille du jour , du Nécessaire , des Hommes libres , du Grondeur , du Défenseur de la patrie faisant suite à CAmi du peuple , et ordonne d'apposer les scellés sur les presses et les cabinets des auteurs et imprimeurs de ces journaux.
Quoique les journalistes eussent transgressé toutes les bornes , le corps législatif , ayant rapporté l'art. 35 de la loi du i^^fructidor, qui soumettait la liberté de la presse à la censure du directoire , il me parut que c'était étrangement torturer l'article i44 de la constitution, invoqué pour sévir contre eux. Entièrement de l'avis de Garât , qu'fV fallait que les chefs d'un gouvernemêjtt fussent plus occupés du bonheur du monde que de leur vanité; qu'au lieu de repousser toutes les vérités , ils devaient appeler toutes les attaques mêmes qui pouvaient les éclairer^ je répétai à mes collègues la profession de foi sur la liberté de la presse que, dès les premiers jours de la révolution , j'adressai aux nobles bretons qui se plaignaient de la licence des écrits publiés contre leurs privilèges.
« Qu'on m'apporte , leur dis-je , le libelle dans • lequel je sois le plus indignement traité; et, au » bas de l'outrageant écrit , je me féliciterai de ce »que la presse n'est plus employée seulement
ISO MÉMOIRES
• à nous, transmettre des idées servilement con-
• venues et arrêtées entre un homme de la po- »jice et le mïillieureux soumis à sa férule; de
• ce. que la voix de l'humanité et de la philoso- »phie pourra librement se faire entendre; de ce
• que le génie, enfin, n'aura plus d'autre censeur
• que la raison. •
L'arrêté , pris à une simple majorité , adressé au conseil des cinq-cents le 17 fructidor, veille d'une journée mémorable qu'il était bien propre à rappeler , fut reçu comme l'avant-coureur de quelque coup d'état, excita des réclamations générales. Après une discussion qui se prolongea pendant deux séances , le conseil arrête que la commission relative aux délits de la presse ^ra son rapport dans trois jours, et que les séances s'ouvriront tous les jours à dix heures , jusqu'au moment où les lois nécessaires pour assurer le service de l'an 8 , et celles sur la presse et les sociétés politiques , seraient rendues.
Dès le 21 , Berlier propose un projet de loi sur les sociétés politiques, dont l'impression est ordonnée.
Les cris d'alarme de Sieyes , ses violentes poursuites contre quiconque osait écrire ou parler , augmentèrent encore le nombre de ses ennemis, firent croire de plus en plus à ses si-
nistres projets. Des représentants du peuple, les • plus marquants, fatigués dp la lutte que ses continuelles provocations introduisaient dans le corps législatif, et ne concevant pas quel pouvait être son but , invitèrent les n;iembres du directoire à s'assembler chez l'un de nous , pour savoir définitivement à qui on en voulait et ce qu'on voulait.
La conférence eut lieu chez le directeur Barras.
« Votre président, nous dit celui qui por-
• tait la parole , a dénoncé solennellement à l'a » France entière une foule de désorganisateurs , » qui ont formé la coupable entreprise de sub- » stituer le régime de la terreur au régime des «lois, et ne cesse de tenir le même langage.
» Veuillez nous déclarer quels sont ces hommes » atroces. Il est d'autant plus urgent de les con- » naître , que la manière dont on les signale expo- » serait infailliblement les hommes les plus atta-
• chés à la république à des méprises dangereuses » qui compromettraient non seulement leur per- » sonne, mais le gouvernement lui-même.
» Ces audacieux perturbateurs , a-t-on dit, ces » ennemis de tout ordre social, sont ceux-là mêmes »qui déclament le plus contre les dilapidateurs, » qui protestent avec plus d'énergie de leur atta- » chement à la république î
laa MÉMOIRES
■ Quels sont les hommes plus indignés que
• nous de toutes les dilapidations, qui crient «plus haut contre leurs auteurs? quels citoyens «prononcent plus énergiquement que nous les » cri$ de vive la république, qu'on semble vouloir
• confondre avec les vociférations des hommes
• féroces qui auraient formé le projet de la dé- » truire ?
» — C'est à moi , reprit Sieyes, que ce discours
• s'adresse; c'est à moi d'y répondre.» Et alors, au lieu de chercher à dissiper les inquiétudes que son discours au Champ-de-Mars avait inspirés , Sieyes battit la campagne , déclama avec véhémence contre les ennemis du gouvernement, sans en désigner aucun; conclut de l'effervescence de quelques membres des sociétés populaires, de l'attaque de quelques journalistes, non seulement qu'on en voulait à sa personne , mais qu'on avait conçu le projet de renverser le directoire. «Ce que j'ai dit, àjouta-t-il, je le > pense; je le dirais encore... Les hommes que »j'ai signalés sont connus; il n'y a point de mé- » prises à craindre.
9 — Si vous les connaissez si hïûn , lui répli- » qua-t-on, encore une fois nommez-les-nous, et » réunissons-nous pour déjouer leurs projets.
» —Et comment nous réunir au sein de tous les
» éléments de la discorde, continua Sieyes, quand » tous les jours des représentants du peuple ap- »plaudissent eux-mêmes à leurs vociférations,. » c[uand c'est l'énergie des membres les plus inn fluents des deux conseils qu'ils invoquent dans «leurs fureurs?
» — Ainsi , reprennent vivement les députés qui » assistaient à cette séance , c'est nous que vous » accusez ! Quand nous vous demandons le nom » de ces hommes dangereux, que vous avez peints »des plus horribles couleurs, vous osez, sans »les nommer, nous «dire que toute leur force est ndans notre énergie, et vous nous enveloppez » ainsi nous-mêmes dans la vague de vos dénon- Dciations!
»Nous étions venus dans l'intention d'avoir » une franche explication avec tous les membres » du directoire, et particulièrement avec son pré-
• sident; mais nous voyons à regret que nous^ » ne pouvons pas plus espérer de sa franchise » que de sa confiance; l'énergie des représentants
• du peuple, qui devrait le rassurer, l'épouvante!
» Que cependant le directoire réfléchisse bien » que , s'il tarde à se rallier aux hommes éner- » giques, les seuls sur lesquels il puisse compter,
• nous saurons, avec eux et sans lui, sauver la «république; que nous confondrons ses enne-
• mis, sous quelque masque qu'ils se présentent, » à quelque rang qu'ils soient élevés ! »
En prononçant ces derniers mots, les regards se fixèrent sur Sieyes, qui baissa les yeux et garda le silence.
Tous les autres membres du directoire, qui' s'étaient flattés que Sieyes profiterait de cette conférence pour effacer les impressions fâcheuses d'un discours dont il n'avait pas assez calculé les conséquences , furent justement alarmés de la manière dont elle se terminait, prirent l'engagement formel de se rallier plus que jamais à la représentation nationale, n'hésitèrent pas à se prononcer contre toute atteinte qu'on oserait lui porter, et protestèrent de ne jamais dévier de la ligne que suivraient les plus énergiques de ses membres.
Mais c'eut été à Sieyes à calmer les esprits, que son fatal discours avait exaspérés. Les députés se retirèrent plus mécontents qu'ils n'étaient entrés, plus convaincus que jamais de la malveillance de notre président , de ses projets sinistres.
Cette conviction, qii'accrut encore la conduite ultérieure de Sieyes, fut telle, qu'un des plus braves défenseurs de la république, le général Jourdan, monta le P7 fructidor à la tribune, et proposa de déclarer la patrie en danger.
Épouvanté par ce cri d'alarme, «Voyez-vous
• enfin, me dit Sieyes, où l'on nous conduit? » Qui peu,t calculer les suites de cette proclama- » tion séditieuse, l'arme favorite des jacobins, et » qui , à toutes les sanglantes époques de la ré- » volution , fut toujours le signal et le prétexte
• de leurs fureurs?
» — Qui l'a provoquée ? lui dis-je avec peut-être » trop d'amertume. . . Le danger de la patrie ! . . . » N'est-ce pas vous qui , le premier , l'avez pro-
• clamé , en annonçant ie régime de la terreur , »en jetant l'effroi dans toute la France?...
» — Ne me parlez donc plus, mon cher collègue, » reprit Sieyes , de mon malheureux discours au »Champ-de-Mars?... Quelle que soit la cause des » événements qui s'annoncent , songeons qu'ils » menacent le directoire tout entier , et que , s'il
• ne prend un grand parti , c'en est fait de nous
• et de la république.
» — Je le crois comme vous, lui répondis-je.Maîs
• qu'entendez-vous par un grand parti? en est-il » un autre que celui de nous rallier franchement » à ces républicains dont l'exaltation vous effraie,
• et qu'on peut calmer plus facilement que vous
• ne l'imaginez peut-être ?
» Je sens autant que vous tout le danger de la » déclaration qu'on provoque et les suites incal-
culables qu'elle pourrait entraîner ; mais le nom de celui qui la propose me rassure. Le brave Jourdan est un ami de la république, et si c'est là un jacobin , soyons jacobins comme lui. Regagnons la confiance de tous les républicains, en faisant cause commune avec eux. XiC danger de la patrie est dans notre désunion , et le jour où les deux grands pouvoirs ne feront qu'un , Jourdan lui-même montera à la tribune et déclarera que la république est sauvée !...
f S... Ainsi, il faut, selon vous, nous livrer entièrement aux jacobins, gouverner sous leur bon plaisir!...
• G... Je suis bien loin de penser qu'en nous réunissant aux républicains , il faille nous dessaisir des rênes du gouvernement, que la constitution a remises dans nos mains. Imposons, au contraire , à tous le« factieux , quels qu'ils soient , par une volonté inébranlable de faire respecter les lois, dont l'exécution nous est confiée.
»S... Fort bien! mais les jacobins ne veulent point de gouvernement. Pouvons-nous être tranquilles , quand la majorité des cinq-cents est prête à relever leur sanglant étendard. . . quand notre ministre de la guerre lui-même est un de leurs premiers coryphéés&l
• G... Ah! Sieyes, y pensez-vous?... Comme la »peur égare vos sens et vous rend injuste!... » Pouvez-vous croire qu'il y ait dans le conseil
• des cinq-cents des hommes tels que votre ima- »gination vous les présente? En est-il un seul » dont l'indignation n'ait pas éclaté toutes les fois » qu'on a osé parler de l'affreux régime dont vous » seul croyez le retoiu* possible ?...
• Et Bernadotte*ne nous a-t-il pas donné assez » de gages de son zèle et de sa fidélité ? Si pos
• armées sont en état de reprendre l'offensive , à
• qui le devons -nous? Si cent mille conscrits
• viennent se ranger sous nos drapeaux, à quel » appel répondent-ils ?
» S... Je n'ai point oubhé ce qu*a fait Berna- » dotte ; mais , si la fatale déclaration met les
• armes à la main des jacobins, je sais aussi tout » ce qu'il pourrait faire à la tête d'un parti qui
• veut tout dominer.
• G... Et qui est le premier à se soumettre...
• Une sentinelle mise à la porte de la salle du Ma-
• nége, parla commission du conseil des anciens,
• a suffi poiu* en exclure ces terribles jacobins!
• un mot du directoire dissout leur réunion dans »> la rue du Bac !
• S... En existent-ils moins, quoique momen-
• tanément dispersés?...
G... Pour achever de calmer vas frayeurs ,
• faut-il donc, si on ne les . extermine pas, les «déporter?
• S... Ou se résoudre à l'être, si nous ne suc- »combons point sous leurs poignards... Un coup
• d'état«..
»G... Un coup d'état!... LTexperience ne vous a » donc pas appris les dangers d'uij coup d'état , n lors même qu'il semble eommandé par le salut
• dv peuple!... Un coup d'état est le crime du
• pouvoir!... c'est le délire de la puissance qui •; ébranle les colonnes sur lesquelles repose l'édi- •fice social, au risque de s'ensevelir sous ses
• ruines... '
• S... Le 18 fructidor n'a-t-il pas sauvé la ré- » publique ^
» G... Jetons les yeux sur les événements qui » l'ont suivi... Un coup d'état appelle infaillible- » ment un autre coup d'état. Après avoir déporté
• des représentants du peuple, on attente à la
• liberté des élections, pour n'avoir pas de dé- » pûtes qu'il faille déporter encore ; et , en mar-
• chant ainsi', de coup d'état en coup d'état, on » parvient à déconsidérer le gouvernement qu'il » fallait s'attacher à faire respecter.
• S... Dans la position où nous nous trouvons, » croyez-vous donc que nous puissions nous ga-
» rantir de la crise qui nous menace ? la république » peut-elle être sauvée sans un^oup d'état?...
»G... Sans un coup d'état, et ce grand honneur » nous est réservé ! . . .
» Laissons, mon cher collègue, tous ces moyens » que la tyrannie seule peut employer. Sans les
• craindre, poursuivons les factions: mais que le » glaive de la justice seul en fasse raison ; que » notre respect poiu* la liberté des personnes , » que l'emploi de toutes nos forces à la défendre, » intimident ceux qui seraient tentés d'y porter
• atteinte et* rassurent tous les gens de bien. En » un mot, encourageons les faibles, calmons l'ef-r »> fervescence de ceux dont on leur fait peur , et »ne déportons personne. »
Sieyes, voyant qu'il s'était imprudemment démasqué aux yeux d'un homme qui n'était pas disposé à servir ses fureurs , essaya de me persuader qu'il n'avait parlé ainsi que pour s'assurer de mes principes ; que l'horreur qu'il avait de la déportation lui avait inspiré le désir de savoir si je la partageais ; que tous les éléments et les hommes du «18 fructidor existant aujourd'hui , et ne voulant être ni le Carnot ni le Barthélémy du directoire , il n'avait parlé de déporter que pour acquérir la certitude qu'il n'avait pas à craindre de l'être un jpur...
i3o MÉMOIRES
Un retour si inopiné de la part de Sieyes ne servit qu'à me fafre connaître de plus en plus la fausseté de son caractère. Je jugeai dès lors qu'implacable dans sa haine , Sieyes n'abandonnerait jamais ses projets de déportation. Mais je crus trop facilement que nous serions toujours assez forts pour les déjouer. Je méprisai notre ennemi, et j'aurais dû, au contraire, le saisir par le côté faible qu'il me présentait.
Jourdan n'avait certainement pas l'intention de substituer un régime odieux à celui de la république : mais , en proclamant la patrie en danger, il voulait la sauver des d^gers dans lesquels nos dissensions intestines pouvaient l'entraîner; démasquer les hommes odieux qui cherchaient à rendre suspects les meilleurs citoyens ; appeler l'attention du corps législatif sur la faction formée , pour la plupart , des réacteurs du 9 thermidor , et qui s'agitait jusque dans le sein même du conseil, dont la sagesse devait étouffer toutes les factions. Ainsi que le général Joubert, Jourdan était convaincu qu'il fallait, pour triompher de nos ennemis intérieurs et extérieurs, toute l'énergie des républicains. Il voyait avec une peine extrême l'autorité , .qui aurait dû s'en entourer, les désigner à toute la France comme les seuls hommes qu'elle eût à craindre. Jourdan,
DE GOHIER. i3i
en un mot, voulait mettre fin à cette guerre déplorable entre des républicainis et leurs plus intrépides défenseurs, et qui a fini par tuer la république.
Spectateur de cette lutte mémorable , dont on était loin de prévoir les résultats , je gardai le silence lorsque j'aurais dû parler. Personne n'ignorait qu'il y avait au directoire un homme qui n'était occupé qu'à semer le trouble et la division entre toutes les autorités , à entourer les représentants du peuple , et surtout le conseil des anciens , de soupçons et de terreurs ; mais on n'avait encore recueilli aucune preuve de ses perfides desseins. Si , en me présentant à la commission des sept , d'où la motion de Jourdan était sortie , j'avais dit aux membres dont elle était composée, « On demande des preuves au » soutien de la déclaration de la patrie en danger ; » voilà les propositions qui m'ont été faites : que » le conseil se réunisse en comité général ; et de- » mandez que , sur mon invitation, Sieyes y cbm- 9 paraisse avec moi , pour s'expliquer sur les faits » que je viens de vous révéler, » le conseil n'eût pu se dispenser de se déclarer en permanence pour aviser au parti qu^il avait à prendre dans une circonstance aussi grave ; et Sieyes , épouvanté des suites que cette marche eût dû né-
i32 MÉMOIRES
cessairement entraîner, se fût cru trop heureux de pouvoir échapper en donnant sa démission.
•Bonaparte i à son retour d'Êigypte, trouvant à la place de Sieys un membre du directoire plus courageux, plus franchement républicain , n'eût pas osé poursuivre ses projets, se serait vu obligé de les ajourner encore une fois indéfiniment; et la république était sauvée.
Mais , ennemi des coups d'état , abhorrant le rôle de dénonciateur , je ne pensai pas que je dusse révéler un entretien particulier , qui pouvait n'être que l'indiscrète boutade d'un esprit trop prompt à s'alarmer; et ce gouvernement prétendu anarchique n'a succombé que parcequ un des membres qui le composaient n'a voulu employer que des mesiu*es d'accoripl avec l'honneur et la constitution.
La proposition de Jourdan , isolée des documents que je pouvais seul fournir, ne servit qu'à diviser les membres du CQûseil , qui jusqu'alors s'étaient toujours réimis dskXi^ le cas où il s'agissait de prendre de grandes mesiu^es.
Ce qu'il y avait de rassurant pour les ainis de la liberté, c'est que, dans cette fameuse discussion, ceux qui combattaient la motion de Jourdan ne semblaient différer ni de motifs ni de principes avec ceux qui parlaient pour la faire
DE GOHIER. i33
adopter. Tous les discours annonçaient le même but, le maintien de la république, l'horreur pour tout régime qui lui serait contraire.
J'entends parler de dictature , dit le Lucien • Bonaparte d'alors. Quoi!... ce mot a pu être If prononcé par des républicains!... Qui pourrait » la proposer ? qui voudrait s'en investir ? Est-il » un de vous qui pût supporter ou la honte de » cette proposition , ou la honte de ce joug ? n Est-il un seul qui ne s'armât du poignard de » Brutus y et qui ne punît le lâche et ambitieux en- » nemi de la liberté de sa patrie ! »
L'opinion de Boulay de la Meurthe n'est pas moins remarquable; elle fit d'autant plus d'impression , qu'on n'avait pas oublié les principes qu'il venait de manifester dans son discours sur la fête du 1 8 fructidor.
Après éavoir déplor lui-même la nécessité des mesures prises en Fan 5, à cette époque, et parlé du danger qui nous menaçait en ce moment au dedans et au dehors , • Il est une circonstance » rassurante et décisive qui n'avait pas lieu avant )»le 1 8 fructidor, ajoutait-il; c'est la composition «du corps législatif, dont l'ensemble est telle- »ment républicain, qu'il ne peut y avoir de dif- »férence d'opinions dans son sein que siu* les » moyens d'assurer le triomphe de la liberté ; c'est
i34 MÉMOIRES
> celle du directoire exécutif, dont tous les mem- » bres sont également attachés à cette cause. Que »le concert se maintienne entre les deux prin- » cipaux pouvoirs , et il ne peut y avoir aucun es- »poir pour les ennemis de la république.
» Le meilleur moyen de consolider ce concert »est de s'attacher fortement à la constitution, «qui est la règle commune et fondamentale. »
Ah ! Boulay , que n'avez - vous persisté à défendre ces principes, si dignes d'une plume aussi exercée que la vôtre!... que n'êtes-vous resté fidèle à cette constitution , qui devait être la règle commune et fondamentale !
Il est vrai que vous, ne seriez pas aujourd'hui un homme qualifié !... le comte Boulay de la Meurthe ne figurerait pas dans l'armoriai de la France napoléonisée : mais je n'aurais pas la douleur de ne pouvoir inscrire glorieusement votre nom dans les annales des derniers temps de la république, que vous aviez , ainsi que moi, juré de défendre'!...
' On assure que fioulay de la Meurthe arrose de ses larmes les pages qui ont senri à organiser le despotisme !.. . Puissent-elles servir de leçon à ses jeûnes fils, que leurs talents précoces font déjà remarquer dans un barreau qu'illustrent les plus grands talents, et où se trouvent des hommes dont le patriotisme aussi sage qu'éclairé ne se démentira jamais.
DE GOHIEH. • i35 ^
Les défenseurs de la proposition de Jourdan ne montraient pas lïioins d'horreur pour le régime odieux dont on épouvantait la France.
« On a parlé du retour des excès de gS, comme » suite de la déclaration des dangers de la patrie, » disait Bertrand du Calvados... Qu'y a-t-il donc » de commun entre les crimes de quelques bri- Bgands, soutenus par une municipalité usurpa- »trice et dominant un corps unique, dominé lui- » même par les partisans de cette municipalité, » et un corps législatif, dont l'un propose et l'au- »tre sanctionne les lois, et un directoire qui les • fait exécuter ?... ' #
» Qu'y a-t-il de commun entre les éléments qui » composent ces trois autorités, et ceux qui com- » posaient la convention nationale, réunissant »tous les pouvoirs, sans pacte social, sans con- » stitution ? 9
Et, en effet, tant que les trois pouvoirs créés par la constitution de l'an 3 existaient , qu'avaiton à craindre des entreprises des jacobins? Qu'on déclarât ou non la patrie en danger , aucune action ne pouvait s'ensuivre ni en résulter que par le concours des trois pouvoirs, l'un d'eux iso lément ne pouvant rien. Il eût donc fallu , pour faire revivre la terreur, commencer par anéantir ces trois pouvoirs , comme on l'a fait pour éta-
i36 MÉMOIRES
blir la tyrannie; et l'auteur de la proposition professait hautement les mêmes principes que celui qui la combattait, en s'étayant des serments prêtés à la constitution.
Jourdan pensait , comme Daunpu , qu'on ne pouvait s'écarter du pacte social , 4 laisser attent ter à ce dépôt sacré , sans être entraîné , à » travers un torrent de crimes et de calamités • • non pas à la république mieux organisée , non t pas à UQ, gouvernement mixte , non pas à une «transaction avec les principes républicains, »mais à la contre -révolution la plus complète »et la plut absolue. »
La déclaration de la patrie en danger n'ayant été rejetée que par la crainte qu'elle n'amenât quelque mesure qui pût porter atteinte à la constitution , que ces deux représentants du peuple regardaient comme le seul moyen de salut y alors plus que jamais, Jourdàn n'eut qu'à s'applaudir de l'issue d'une discussion qui fournit aux républicains l'occasion de se prononcer contre le régiine dont on voulait effrayer la France, et qu'on supposait l'objet de leurs regrets et de leurs vœux.
L'annonce du renvoi de Bernadotte, avant même que l'appel nominal fut terminé, jeta de nouveau le trouble dans l'assemblée. On ne peut
DE GOHIER. i37
se figurer l'impression que cette nouvelle inattendue fit sur tous les membres du conseil.
De toutes parts des cris se "firent entendre... «C'est le prélude de quelque coup d'état, » disaient ceux qui voyaient d'où le coup partait... «C'est du moins,, disaient les plus modérés, »la preuve certaine que la guerre est déclarée » aux républicains ! Songeons tous à nous dé- » fendre... »
« Jurons qu'on ne nous enlèvera de dessus nos » chaises curules qu'après nous avoir donné la »mort! » s'écrie Jourdan.
« Nous pouvons différer d'opinion sur les » moyens de sauver la patrie, •mais d'intention et » de but , jamais, disait un •de ceux qui avaient » combattu sa proposition ; je périrai avant qu'il D soit porté atteinte à la liberté d'aucun de mes • collègues. »
ToaSj tous! déclare l'assemblée en se levant tout entière.
« Il faudra , s'écrie Augereau , m efaire tomber »la tête, avant de commettre un attentat sur un » seul d'entre nous ! »
« Je viens réunir ma déclaration à celle de T» mes collègues , dit à son tour Lucien Bona- » parte. Je viens répéter avec Augereau que si » une main sacrilège *you]2àt se porter sur les r^
» présentants du peuple, il faudrait penser à leur » donner à tous la mort, avant que de violer le » caractère d*un seul. . . »
Un mouvement unanime accueille sa déclaration.
f J'ai demandé la parole, ajouta-t-il, pourrap- » peler une loi rendue siu* la proposition de • Français de Nantes, qui a prévenu les craintes » qui vous occupent ; c'est celle qui met hors de 9 la loi quiconque porterait atteinte à la sûreté i>de la représentation nationale. Cette loi y n'en 1^ doutez pasj si un attentat se machinait , serait 1^ exécutée. »
Lucien ne pensait pas alors que c^était sa tête et celle de son frère qu'il plaçait sous le glaive armé de cette loi !
iVinsi se termina un incident qui eût bien autrement alarmé le conseil, s'il eût su de quelle manière Bernadotte avait reçu sa démission.
Le directoire exécutif, persuadé que la vérité est toujours trop lente à parvenir à ceux qu'elle intéresse, qu'un bon gouvernement doit aller au-devant d'elle , et ne peut se ménager trop A^ moyens de connaître les besoins et les vœux de ceux qu'il gouverne , donnait ime audience pu-
DE GOHIER. i39
blique par décade. Chaque membre du directoire, le président seul excepté, tenait à son tour cette audience, à laquelle étaient admis, sans au- .cune distinction, tous ceux qui avaient des réclamations à former.
C'était mon tour le 28 fructidor.
Sieyes saisit l'instant où je donnais audience, et où le directeur Moulins était absent par raison de santé, pour mander le ministre de la guerre.
Après avoir demandé quelques éclaircissements sur le projet de former une armée dans les environs de Maëstrich, sous le nom ^ armée du nord y qu'un arrêté de la veille le chargeait d'organiser, Sieyes félicite Bernadotte sur son infatigable activité , sur les résultats heureux de l'enthousiasme qu'il savait communiquer dans les administrations comme dans les camps. «Nous ne » sommes point étonnés, ajoute l'astucieux prési- » dent , qu'avec vos talents militaires vous ayez » toujours conservé le désir d'aller, en sortant » du ministère , commander l'uiie de ces armées » que vous avez remplies du beau feu qui vous » anime. »
Bernadotte répond qu'après les avoir entièrement organisées , rétabli l'ordre dans toutes les parties de son département, et rendu compte de sa gestion , sa plus belle récompense , en sor-
i4o MÉMOIRES
tant du ministère, sera Tordre d'aller rejoindre ses anciens compagnons d'armes.
Bernadotte ne se doute pas qu'en faisant cette réponse, elle sera prise pour l'offre de sa démission !... A peine est-il sorti de la salle de nos séances que l'acte et la lettre d'envoi en sont arrêtés, signés; et le lendemain matin le ministre, à so nréveil, reçoit ce message:
Parlt, a8 fructidor an 7.
« Le directoire exécutif, citoyen ministre, d'a- » près le vœu que vous lui avez si souvent ma- » nifesté de reprendre votre activité aux armées, » vient de vous remplacer au ministère de la » guerre. Il charge le général de division Milet- » Mureau du portefeuille de la guerre par intérim. » Vous lui en ferez la remise. Le directoire vous
• recevra avec plaisir pendant le séjour que vous » ferez à Paris, poiu: conférer sur tous les objets
• relatifs au commandement qu'il vous destine. »
Signd SiBYEs, président.
A cette lettre était joint l'arrêté suivant : La démission donnée par le citoyen général Bernadotte de ses fonctions de ministre de la guerre est acceptée.,, *
DE GOHIER. i4i
Dans des moments de crise, rien de plus impolitique que le renvoi d'un ministre qui a la confiance du peuple ; rien de plus fâcheux , pour un gouvernement, que sa démission volontaire.
Bernadotte n'avait pas donné la sienne. La destitution jésuitique qui la suppose l'indigna , et c'était l'effet qu'elle devait produire sur un caractère tel que le sien. Le comble de l'outrage était de donner son portefeuille fmr intérim, de le lui enlever avant de lui avoir nommé un successeur. Une pareille mesure suppose des motifs bien graves , et l'on a vu ceux qui troublaient l'imagination du directeur Sieyes.
L'accusé de réception ne se fit pas attendre.
«Je reçois à l'instant, répond Bernadotte au » directoire, votre arrêté d'hier 28, et la lettre ri obligeante qui l'accompagne. Vous acceptez la » démission que je n'ai pas donnée. »
Bernadotte explique ensuite que, s'il a pu parler de retourner aux armées , 6'était lorsqu'il se voyait dans l'impuissance d'améliorer la cruelle situation de ses frères d'armes, lorsqu'il était profondément affligé de l'insuffisance des moyens mis à la disposition du département de la guerre.
a Voilà les faits , ajoutait-il ; j'ai dû les rétablir » pour l'honneur de la vérité , qui n'est pas en no- »tre pouvoir, citoyens directeurs"; elle appar-
i42 MÉMOIRES
• tient à nos contemporains, à l'histoire, qui nous » attend... t
Bemadotte terminait sa lettre par demander le traitement de réforme , dont il avait , dit - il , autant besoin que de repos \
3o fructidor an 7.
« Vu la lettre du citoyen Bernadotte , général »de division, du 27 de ce mois, par laquelle il
• demande sa réforme :
» Le traitement de réforme est accordé au ci-
• toyen Bernadotte, général de division.»
Signé SiETBS , président.
Le même jour la république perd un bon général et un excellent ministre.
Le directoire ayant levé sa séance avant la fin de mon audience , je n'appris que le lendemain ce qui s'y était passé ; et ce fut par un secrétaire de Bernadotte, qui vint me demander de sa part les motifs de l'étrange conduite qu'on avait tenue à son égard.
Moulins fut également instruit par le même secrétaire.
* Gomme cette demande était honorable pour Bernadotte!... Les ministres à cette éppque ne sortaient pas du ministère avec des fortunes colossales.
Nous nrous rendons de suite à la salle de nos séances. «Est-il vrai, dis-je au président, que p Bernadotte ne soit plus ministre de la guerre ? » »Nous avons reçu sa démission,» répondit Si ey es.
«Il n'est pas vrai qu'il l'ait donnée, » reprît Moulins.
«Et quand cela serait, ajoutairje, pouviez- Dvous l'accepter en l'absence de deux de vos » collègues , dont vous n'ignoriez pas que le mimistre a toute la confiance?... »
«Vous savez, mes collègues , observe Barras, » que trois membres du directoire peuvent pren- » dre une décision , et que dans ce cas , comme
• si les cinq étaient réunis , la majorité fait la loi.»
« Je comprends , dis-je à Barras : c'est à Sieyes » et à Roger Ducos que nous devons le renvoi » de Bernadotte. Mais ne pouviez-vous pas vous » opposer à la mise en délibération ? Était-ce là »une de ces affaires courantes sur lesquelles 9 trois membres du directoire , en l'absence des » deux autres, peuvent délibérer ? La nomination , »le renvoi d'un ministre!... ne sont-ce pas là des
• résolutions majeures sur lesquelles tous les » membres du directoire doivent être consultés? »
Barras en convint : « mais au président seul, con- » tinua-t-il , appartient le droit de déterminer les » objets sur lesquels le directoire doit délibérer. »
Voyant que la justice était sacrifiée à la forme, et qu'il n'y avait aucune espérance de pouvoir revenir contre les arrêtés pris en notre absence , uoHs nous levâmes, Moulins et moi... » Vous sortez? » nous dit avec inquiétude Sieyes.
cf Vous n'avez pas besoin de nous pour déli- »bérer, lui répondis-je, et nous avons de grands » devoirs à remplir. »
Ces devoirs étaient ceux de la nedonnaissance.
Des honneurs ou de l'argot consolent le ministre justement. disgracié: des preuves éclatantes d'estime sont fors(eule récompense digne de celui qui a bien servi son pays... elle ne lui manque jamais!... C'était la seule que nous pussions offrir à Bernadotte.
En nous rendant chez l'ex-ministre, rien ne fut oublié pour donner à notre démarche un caractère officiel. Revêtus de notre costume, escortés de notre garde d'honneur, ce n'étaient point de simples particuliers qui se présentaient pour consoler un ami disgracié , mais les mem- J)res d'un gouvernement qui , en se rendant chez Fex-ministre , venaient reconnaître les services dont le directoire tout entier n'eût jamais dû perdre le souvenir.
« Vous avez donc,- nous dit Sieyes le lende- » main , rendu une pompeux visite à Berna-
» dotte !. . . ' — La plus pompeuse qu'il nous a été » possible, lui répondis-je, et nous espérons bien » que vous ne nous mettrez pluiB dans le cas d'en » faire de pareilles à l'avenir. » Sieyes n'était pas cependant encore entièrement satisfait. Le président du département de la Seine avait la réputation d'être pour le moins aussi exalté républicain que Bernadotte. Le destituer purement et simplement parut un parti trop violent : celui de l'é-s loigner de Paris, en flattant son ambition, fut préféré. L'ambassade de La Haye lui fut proposée.
Lachevardièreredise l'ambassade. Il refuse également d'aller à Saint-Domingue revêtu du caractère de commissaire général du gouvernement.
La majorité qui avait destitué Bernadotte l'ayant fait remplacer, les autres administrateurs donnèrent leur démission ; et le département se trouva ainsi totalement renouvelé.
On verra, au 1 8 brumaire, l'avantage que la république a retiré de cette nouvelle organisation.
Tels fiu*ent fe*, derniers exploits de la présidence de Sieyes. *
Présidence de Gohier.
L'esprit qui dominait la majorité du directoire aux derniers instants de la présidence de Sieyes I. * 10
i46 MÉMOIRES
était si difFérent de celui qui régnait à nos frontières, qu'on eût pu se demander s'il existait deux gouvernements dans la république.
Tandis que l'éïiergie républicaine était calomniée, poursuivie dans les administrations; qu'elle faisait destituer les ministres , écarter de Paris les généraux, et ne pouvait préserver les représentants du peuple eux-mêmes de qualifications odieuses ; cette même énergie, l'honneur comme la force de la république, réfugiée à nos armées, s'y montrait <lans tout son éclat et y opérait des prodiges.
C'est dans ces circonstances qu'au 1*' vendémiaire an 8 les sceaux de l'état me furent remis', et que l'honneur de présider ia fête de l'anniversaire de la république me fut déféré. Quel jour!... Quels sentiments son inauguration devait graver dans le cœur de toys les Francs !..-
Rien ne fut oublié pour lei^reîidre à leur premier enthousiasme, sans lecp&yîPtine nation ne reste libre que le temps dont on a besoin' pour lui forgei* 'dei^ .fersr La pompe avec lacjûelle se solennisaient toutes nos fêtes républicaines fut encore àgran^e de tout ce qui pouvait imprimer un grand caractère à la plus auguste de toutes. Un génie infernal était parvenu à semer le
DE GOHIER. i4;7
trouble et la division parmi nous : il fallait empêcher le faisceau républicain de s'atténuer par cette division; il fallait resserrer les liens qui devaient retenir tous ceux par ^ui et pour qud la révolution avait été faite ; il fallait s'emparer des esprits les plus exaltés, rassurer ceux qui avaient la faiblesse de les craindre, et leur rendre à tous le calme et l'espérance; il fallait, en un mot, fondre toutes les passions dans une seule, celle de l'amour sacré de la patrie.
Un autel à la Concorde fut élevé au Champ-de- Mars, avec cette simple et énergique inscription: Paix à thommejustey à l'observateur fidèle des lois.
C'est sur cet autel que les Français furent appelés à venir déposer le fardeau de tous leurs douloureux souvenirs ; à y sacrifier les ressentiments, les haines, toutes les passions capables d'énerver le gouvernement républicain, de troubler la tranquillité, de compromettre la sûreté, le bonheur du peuple. C'est aux pieds de cet autel que Siéyos vint ajouter un serment solennel à touô ceux qu'il a violés.
Je fus chargé de remettre un drapeau à un bataillon de conscrfti^^qui se trouvait à la fête. Je savais d'acv^a^.àjéifi quel enthousiasme il serait reçu par cette Êtive jeunesse, qui fut et sera toujours le palladium de la liberté française.
i48 MÉMOIRES
Pénétré de tout ce que l'intérêt national me commandait, et dont un des plus éloquents orateurs des cinq-cents avait si énergiquement tracé Je tableau ; déplorant avec Français de Nantes le malheureux système qui, au lieu d'accroître nos forces, ne tendait qu'à les désunir , je monte à la tribune nationale du Champ-de-Mars , et ce n'est point pour dénoncer à toute la France des dangers chimériques et détourner ses regards des seuls qui la menacent. Je sais que c'est à des Français que je parle, à des Français qui devaient être également fiers du titre d'hommes libres , et qui s'en étaient montrés jaloux à toutes les époques.
f Les forces de la république, leurdis-je, sont i»dans la réunion des républicains. S'il y a du
• péril, il n'est pas dans le nombre de ses enne- »mis, mais dans les passions qui divisent ses
• amis; il n'est pas à nos Irontières', mais au » milieu de nous!... Marchons vers l'autel de la •Concorde... C'est là que nous devons porter »le dernier coup à tous ceux qui voudraient «nous asservir!... L'enthousiasme de la vertu va » remplir tous les cœurs ; l'amour de la patrie va » réchauffer toutes les âmes, et les Français réunis » seront encore l'efiroi de ceipi qui oseraient les » attaquer^ feront encore l'étonnement et l'admi- » ration de l'Europe !.• . »
DE GOHIER. i49
Le drapeau que je devais remettre aux jeunes conscrits ne fut pas plus tôt aperçu, qu'ils accourent au pas de charge , en faisant retentir les airs des cris de Vive la république !
€ C'est ainsi , leur dis-je, c'est avec cet enthou- » siasine que l'étendard dont la patrie honore » votFjB courage fut reçu par les braves que vous » allez réjoindre. Le nom de conscrits a plus d'une »fois semé la terreur dans les rangs ennemis... «Partez... allez remplir vos glorieuses desti- »)nées!... Tels d'entre vous sont inconnus qui » doivent remplacer les héros que nous avons
• perdus, et remplir le monde de leur gloire!...
• C'est devant ce drapeau, l'oriflamme de la ré- » publique triomphante, que doivent expirer les «derniers efforts de la coalition. Si vos frères » d'armes ont eu l'honneur de voler les premiers
• à la défense de la patrie , l'honneur non moins
• insigne de terminer cette, guerre impie vous »est réservé!... »
Des évolutions militaires terminent la fête, que rend encore plus intéressante, surtout pouF les pères de Êimille, le nombreux bataillon de conscrits partant pour les frontières. Pour la première fois, ces jeunes Français paraissent en armes, et leur belle tenue rivalise déjà avec nos anciennes phalanges qu'ils égaleront en courage.
i5o MÉMOIRES
Tous les regards s'attachent sur cette brillante jeunesse, qui s'arrache des bras paternels pour aller combattre et vaincre. C'est l'espoir de la patrie, et qui ne sera pas trompé !...
Pourra-t-elle donc moins compter sur la fidélité des Français qui, devant l'autel de la Concorde, ont juré de rester unis pour la défendre?... Quand la victoire saluera le triomphe des principes constitutionnels , la république sera-t-elle encore en danger?...
/ A notre retour du Champ-de-Mars , l'ambas-
sade d'Espagne nous fuj présentée. M. d'Azara prenait congé du directoir«^F*t M. de Jtfiisquis venait le remplacer.
•Monsieur l'ambassadeur, vous avez vu pendant » votre séjour auprès de nous , dis-je au premier, «combien le directoire exécutif était jaloux de » cultiver l'amitié de sa majesté le roi d'Espagne; » il n'oubliera jamais le zèle que vous avez mis » à. resserrer , par la réunion de leurs forces ma- » ritimes , l'alliance des deux nations amies. L'inp térét des deux peuples demandait cette réunion » contre l'ennemi commun. Vous emportez avec »vous, monsieiu* l'ambassadeur, la satisfaction 1 d'avoir, dans votre honorable mission, utilement
DE GOHIER. i5i
• servi votre pays et mérité l'estime du nôtre. » Ce peu de mots, adressés à M. d'Azara, n'étaient point du nombre de ces flatteries qu'on retrouve dans tous les protocoles diplomatiques. A l'empressement du roi d'Espagne à mettre à notre disposition toute sa marine , après la fatale bataille navale d'Aboukir , et au moment où éclatait une nouvelle coalition , pouvions-nous méconnaître les services de son ambassadeur?
C'est par la conduite de son gouvernement qu'un diplomate doit être apprécié.
Paul I*', qui, au lieu de s'occuper du bonheur de son peuple et des dangers qui environnaient sa personne , prétendait régenter toutes les autres puissances de l'Europe , osa s'adresser au . roi d'Espagne et lui déclarer la guerre , s'il ne rompait l'alliance qu'il avait contractée avec la république française.
J'accepte la guerre, lui répond le digne chef d'une nation brave.
Mais écoutons le roi d'Espagne lui-même dans sa réponse au manifeste de l'empereur de Russie.
tf La religieuse exactitude avec laquelle J'ai » taché et je tacherai d'entretenir l'alliance que • j'ai contractée avec la république française , et
» les liens d'amitié et de bonne intelligence qui «subsistent entre les deux pays, et qui se trou-
• vent cimentés par l'analogie évidente de leiu*s » communs intérêts politiques, ont excité la ja- » lousie de quelques puissances, particulièrement B depuis que s'est formée la nouvelle coalition ,
• dont l'objet ^ bien plutôt que le chimérique et
• apparent désir de rétablir l'ordre^ n'est que de
• le troubler^ en despotisant les nations qui ne se
• prêtent pas à leurs vues ambitieuses.
» Parmi celles-ci , la Russie a voulu particu- »lièrement s'avancer à mon égard. Son empe-
• reurj^non content de s'arroger des titres qui, » en aucune manière , ne peuvent lui apparte- » nir, et de manifester ainsi ses vues, vient, pour » n'avoir pas éprouvé dé ma part la condes- » cendance qu'il en attendait , d'expédier un dé-
• cret de déclaration de guerre , dont la publi- » cation seule suffit pour démontrer le fond de » son manque de justice... .
».J'ai vu sans surprise cette déclaration ; et, en
• renvoyant de ma cour et de mes états le char- » gé d'afifaires de Russie , M. le conseiller But-
• zow, j'ai été moins dirigé par des motifs de » ressentiment que par les considérations impé- » rieuses de ma dignité.
' 9 En conséquence de ces principes , je suis loin
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»de vouloir relever ce que le manifeste russe » contient d'incohérent et d'offensant pour moi , » ainsi que pour toutes les puissances de l'Eu- »rope...
» Je regarde comme au-dessous de moi de ré- • pondre à ce manifeste , n'ayant de compte à ren- » dre qu'au Tout-Puissant, avec le secours duquel i> j'espère repousser toute agression injuste, que » la présomption et un système de fausses combi- 9 naisons pourraient diriger contre moi et mes su- » jets, poui: la protection et la sûreté desquels je » prends encore les précautions les plus efficaces : » et, en leur faisant connaître cette déclaration de «guerre, yV les autorise à agir hostilement contre » la Russie j ses possessions et ses habitants. »
Saint-Ildephonse , le 9 septembre 1799.
Signé de la main du roi,
La république française pouvait -elle jamais oublier une conduite si grande , si généreuse ! Non ;... mais son gouvernement étant renversé, tous les souvenirs , tous les principes seront sacrifiés à l'usurpation. Ce ne sera point contre les Cosaques du Don que la brave nation espagnole sera obligée de défendre son territoire. Bonaparte s'emparera du manifeste de l'autocrate
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russe , et se chargera de punir le plus brave des alliés de sa fidélité , de son attachement au gouvernement qu'il a détruit.
En nous présentant M. de Musquis , il n'était pas nécessaire que notre ministre des relations extérieures nous prévînt que le nouvel ambassadeur était un ami des Français. Le roi d'Espagne , un allié si grand , si fidèle , pouvait-il en placer un autre auprès de noa»i?.;, ' Et ce n'est pas une simple ambassade ordinaire qui va nous prouver son inébranlable résolution de faire cause commune avec nous , un ambassadeur extraordinaire ^ le commandant de toutes ses forces navales ^ vient lui-méine nous déclarer que le roi d'Espagne les remet toutes , sans -aucune réserve , à notre disposition.
« Outre que l'armée combinée à Brest, nous dit • l'amiral Massaredo, est déjà. par elle-même si » respectable , le roi mon souverain a encore au » Férol et à Cadix des forces considérables dont il
» peut faire usage... Mettons-les toutes en mouve- » ment avec l'énergie qui caractérise l'une et l'au- » tre nation , pour soutenir des entreprises dignes »de leur grandeur, et que ce mouvement et ses » eflFets bien accomplis forcent l'Angleterre à une
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» paix honorable , solide et durable , conformé- «ment aux vœux des deux gouvernements, et; » ainsi que l'exige le bien de l'humanité. »
La flotte combinée , réunie à Brest , consistait en quarante vaisseaux de ligne , dont huit à trois ponts , sans compter un nombre considérable d'autres bâtiments de guerre , tels que felouques , corvettes et avisos.
Les désastres d'Aboukir se trouvaient ainsi réparés en partie par la confiance que le directoire exécutif avait su inspirer à son puissant allié.
Nous sera-t-il plus difficile de rappeler la victoire sous les drapeaux de la république, que de nous créer une nouvelle marine?
Jusqu'alors le directoire n'avait eu que de désolantes communications avec les deux conseils. Ses messages, peu rassurants pour l'intérieur, n'offiraient que le tableau des dangers extérieurs qui menaçaient la France , n'étaient remplis que des calculs eflrayants des forces réunies contre elle. Ici , c'était le prince Charles s'avançant sur les bords du Rhin à la tête d'une armée nombreuse; là, une nuée de (]losaques prêts à fondre sur l'intrépide Masséna , qui , en se préparant à
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une action générale, était chaque jour obligé de soutenir un combat particulier. I^e féroce Suwarow se croyait déjà maître de l'Helvétie, et se disposait à faire son entrée triomphale dans la France.
D'un autre côté, au moment où la trahison livrait la marine batave aux Anglais , une armée formidable était descendue en Hollande et marchait sur sa capitale. La république française, attaquée sur toutes ses fi'ontières , était obligée de défendre encore celles de ses alliés. Les troupes françaises et bataves n'excédaient pas vingt mille hommes , et elles avaient vingt-cinq mille Anglais et plus de quinze mille Russes à combattre.
Au moment où tantde forces réunies semblaient devoir nous accabler , l'aspect épouvantable sous lequel se présentaient toutes les puissances coalisées change tout -à -coup, et n'ofifre plus à ceux qu'elles croyaient avoir glacés d'effroi qu'une perspective de succès et de gloire.
L'armée anglo-russe apprend la première que la supériorité du nombre ne suffit pas pour triompher de la valeur des Français ; qu'il est plus facile de s'emparer d'une flotte par la trahison, que de les vaincre les armes à la main.
Le jour même où nous célébrons l'anniversaire de la fondation de la république y au mo-
ment où le directoire se met en marche pour se rendre au Champ-de-Mars , une dépêche do général Brune lui annonce que l'armée gallo-batave est victorieuse ; qu elle a battu l'armée an^^ russe , plus forte qu'elle du double ; que , dans ce combat , qui avait commencé à cinq heures do matin et n'avait fini qu'à quatre bonnes du soir, les plus braves de l'armée anglo-russe étaient restés sur le champ de bataille ou £ûts prisonniers , et que le reste de l'armée n avait échappé qu'en se précipitant dans ses retraDdbemeals.
L'annonce de cette pranÎCTe victoire netait qu'un prélude de. celles que nous assorait Taudacieuse intrépidité de nos braves.
Le général en chef. Brune , qui nlgnoiait pas les alarmes qu'on avait cherché à répandre sur les dispositions des troupes bataves, sur Ve^prit de ceux qui étaient à leur tête, sfemprewe de nous annoncer que les deux armées tétaient:
également signalées par leur ooura^; ^pie les Dumonceau et les Dandels s'étaient^ k la journée de Bergen, montrés dignes de coiulatlrf à dÂk des Yandamme et des Goovion !
lie chef de brigade Clément fut chargé de noc» apporter les drapeanx conquis a cette 0i«Kira}>le
% Jti -.«ftx.j^BLiÉik^>B..^i.
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journée ; et la solennité avec laquelle ils furent reçus, les nombreuses acclamations dont ils furent salués par tous ceux qui pouvaient à peine les apercevoir, et qui encombraient les cours , les avenues du palais directorial , firent assez con- . naître avec quel enthousiasme le peuple français voyait la victoire revenir sous les drapeaux de la république.
Je ne retracerai point les discours pronot^cés à cette séance, et qu'on retrouve partout; ra^is je ne dois pas laisser ignorer que g^ÉMè^ le-^sUèn , le ministre de la guerre , Dubois ^^K^^H^ ? ^^^ ^^ délicatesse de rappeler au dvjjfljle^ que c'était son prédécesseur qui avait préparé les palmes du triomphe; et l'intérêt qu'inspire toujours un guerrier qui parle des combats où il à; signalé sa valeur ne me permet pas de priver mes lecteurs du plaisir d'entendre le brave Clément lui-même nous parler de la bataille de Berge»* rrr: :
« Citoyens directeurs, nous dit^âl^ Itft armées
• française et batave viennent de nï^BjlF^ à l'Eu- » rope ce que peuvent la valeur et Je^ patriotisme j» réunis. Elles ont vii sortir enfin de leurs rétran- » chements les nombreuses phalanges deistinées à «l'envahissement de la Hollande, eltés les ont
• vaincues! ' !/ ^ .
»La malveillance cp^oyait nous épo^Vaiit^reu
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«exagérant la valeur des Russes!... Sans doute, »ils sont braves; ils savent afîronter la mort: • mais les Français ont l'intrépidité de l'homme » fier de la liberté !
• Vingt- cinq pièces de canon enlevées à la « baïonnette , plus de trois mille morts et blessés » restés sur le champ de bataille , le général en » chef russe, dix-sept cents de ses grenadiers faits » prisonniers , grand nombre de prisonniers an- » glais, presque tous du régiment des gardes du » roi d'Angleterre , sept drapeaux enfin que j'ai » l'honneur de vous présenter, tout atteste que la » victoire de Bergen a été complète!... »
Clément cite ensuite des traits qui n'étonneront point des Français."
« Quatre canonniers ennemis servaient une » pièce , un soldat de la 48* demi-brigade en teri> rasse deux, et attelle les deux autres au canptt. » dont il s'empare!...
» Le général en chef russe offre sa bourse à » celui qjui le fait prisonnier : Je ne me bats point » pour de l'argent^ répond fièrement le grenadier^. » mais pour la gloire !. . . Marchons. . .
» Après la bataille , les vainqueurs, oubliant la » fatigue et la faim, formaient des brancards de » leurs armes , pour ti'ansporter les Anglais bles- » ses, et disaient gaiement à leurs officiers : S au-
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9 ver un Anglais f c'est arracher des prisons d'An- » gleterre un de nos malheureux camarades. »
Le directoire ayant , sur ma proposition, arrêté que les drapeaux conquis par les armées française et batave seraient partagés entre les deux républiques, Clément, élevé au grade de général de brigade , fut chargé de reporter ceux dont nous faisions hommage au directoire exécutif bataye , et la séance se termina par les cris de privent les armées française et batave ! Vive la république!
La bataille de Castricum suivit de près celle de Bergen , et fut plus fatale encore à l'armée anglorusse. Le nombre des prisonniers surpassa celui des prisonniers faits au premier combat. On se battit depuis sept heures du matin jusqu'à huit heures du soir. La majeure partie des officiers anglo-russes furent mis hors de combat. La fuite de l'ennemi fut tellement précipitée, qu'il laissa , derrière lui son artillerie , partie de ses bagages , ses magasins de guerre et de bouche; qu'il fut même obligé d'abandonner un grand nombre de femmes et d'enfants, débarqués avec les Anglais , qui probablement se regardaient déjà comme maîtres de la Hollande. L'armée ennemie n'ar-
réta la poursuite des républicains qu'en se cou- Trant d'une inondation.
Deux jours après cette victoire, l'ennemi battit en retraite , et demanda à capituler.
L'armée anglo-russe , deux fois vaincue , entièrement découragée , n'était plus à craindre
pour la Hollande.
La république batave n'avait plus à redouter d'être envahie par elle; mais , dans l'impuissance même de soumettre la Hollande , elle pouvait lui causer des dommages incalculables , obstruer sa navigation intérieure, couper ses digues et la submerger. Toutes ces considérations déterminèrent le général en chef des armées française et batave à accorder au duc d'York une capitulation bien autrement favorable qu'il n'avait lieu de l'espérer. Brune lui permet de se rembarquer avec le reste de ses stipendiés russes , et d'évacuer le pays qu'il s'était flatté de conquérir. Et, lorsqu'il pouvait peut-être s'emparer de toute l'armée ennemie , il se contente d'exiger que huit mille prisonniers de guerre français et. bataves ^ faits antérieurement à l'expédition et détenus en Angleterre^ seraient rendus , indépendamment du I. 1 1
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cartel d'échange établi, qui continuerait d'avoir son exécution.
Tels furent les résultats de cette grande expédition , qui devait en peu de temps envahir la république batave , et menaçait même le territoire de la république française.
Tandis que Brune chassait les Anglais de la Hollande , la délivrait de l'armée anglo-russe , Masséna, aux prises avec le prince Charles et Suwarow, combattait avec un succès plus éclatant encore des forces bien autrement formidablés. Le barbare Russe s'annonçait déjà comme le rédempteur, le libérateur, le sauveur de la Suisse ' . Et ce n'était pas seulement contre les troupes qu'il fanatisait et conduisait au combat, son redoutable knout à la main, que Masséna avait à se défendre , mais contre toutes celles des puissances coalisées. De l'issue de la lutte terrible qui s'étabUt entre les braves que commandait le général en chef de l'armée du Danube , et
' « A six heures du soir, Suwarow , dans son costume ordinaire, portant de grandes culottes ouvertes sur les côtés, en chemise, et tenant, en place du bâton de commandant, le fameux knout, entra à Altorf à cheval.. ., manda le président et te curé , leur dit , en agitant son knout , qu'il était le rédempteur , le libérateur et le sauveur de la Suisse, et les somma de faire, lever le peuple
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le rassemblement de toutes les forces de la coalition, dépendait le sort delà France.
Trois armées, composées de soldats aguerris, conduites par des généraux expérimentés, la plupart environnés de grande réputation , avaient pris des positions réputées inexpugnables.
La ligne de la Unth et de la Limath était , sous le double rapport de la défensive et de l'offensive , la position la plus forte que l'armée austro-russe put occuper en Helvétie.
Tandis que trois mille soldats transportent à bras et sur leurs épaules les plus gros bateaux pour franchir la Limath , deux cents nageurs , le sabre aux dents, la pique à la main, fendent les ondes de la Linth, s'élancen^t sur la rive que défendent les avant-postes ennemis, s'en emparent,
en iqs^e pour Taider à délivrer Zurich...» Rédacteur, no 1396.
Une lettre extraite du Publiciste, qu'on suppose adressée par Suwarow aux députés d'un comité contre-révoJutionnaire de Gênes, peint parfaitement les ridicules forfanteries de l'atroce yainqueur de Prague, auquel un ukase de Paul I** ordonnait de rendre les mêmes honneurs militaires qu'au souverain, même en présence de l'autocrate.
Voyez cette lettre , Pièces justificatives.
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et forment l'avatit-garde de Tarmée, dont ils favorisent le passage.
Ainsi commence , le 3 vendémiaire an 8, à cinq heures du matin , l'audacieuse attaque de l'armée du Danube contre les trois armées qu'elle a à combattre, et qu'elle a résolu de vaincre.
Pendant quinze jours , Français et ennemis se battent avec un égal acharnement, mais non avec le même succès. Les bataillons coalisés vaincus aussitôt qu'attaqués , chaque jour est pour les républicains marqué par un triomphe, chaque jour enfante de nouveaux prodiges de valeur!
Le sort des combats menace les jours du héros qui commande l'intrépide armée du Danube.
Renversé de son cheval, Masséna marche à la tête des grenadiers , et charge en soldat un ennemi dont il triomphe comme général!...
Ce Suwarow,* dont le stupide orgueil transformait en triomphes ses rêves iosensés, qui devait dans quelques jours prendre M&s^éna et son armée ^ fuit épouvanté devant les phalanges républicaines, n'agite plus son redoutable knout sur les Russes que pour frapper les malheureux blessés qui l'arrêtent dans leur déroute, va dans les antres du Tyrol cacher l'opprobre de sa défaite, et ne reparaît plus.
Je ne suivrai point le vainqueur dans tous les
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détails de ses victoires, c'est dans le rapport même du général qu'on les retrouvera et qu'il faut les lire '. Les grands résultats de cette bataille de quinze jours, sur une ligne de. plus de Soixante lieues de développement , suffisent , au reste, pour nous apprendre quels ont été les exploits de l'armée du Danube, de quelle gloire elle s'est couverte.
Trois armées battues, dispersées; les Russes exterminés, les Autrichiens vaincus et mis en fuite; d'autres guerriers que je regretterais de nommer, parceque je suis Français, qui dans nos rangs auraient partagé nos triomphes , mis hors de combat, repoussés loin du pays qu'ils auraient dû défendre ; vingt mille prisonniers, cent pièces de canon, quinze drapeaux, tous les bagages des ennemis en notre pouvoir; neuf de leurs chefs tués ou pris ; l'Helvétie Ubre , nos frontières assurées ; le Rhin plus fier que jamais de leur servir de limites : tel est le tableau que cette mémorable quinzaine offre à la France , menacée d'être envahie par la plus redoutable, la plus puissante coalition.
Que , dans le dessein de ravaler un gouvernement contre lequel on a conspiré, d'éloquents orateurs, voués, ainsi que nous, aujourd'hui^
' Voyez le rapport , Pièces justificatives, 1. . 11.
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à la défense des principes constitutionnels, ne viennent phis proclanief à la tribune nationale des distinctions propres à rapetisser la gloire de nos défenseurs. Non , ce n'est pas seulement par horreur d'une invasion étrangère de notre sol, pour défendre simplement notre territoire , que se sont battus les immortels vainqueurs de Zurich, mais pour l'affranchissement du peuple de toute domination absolue , pour la cause sacrée de la liberté , si digne d'électrjser l'héroïsme français ' !... Avec quels transports la nouvelle d'une victoire si complète, si décisive, fiit reçue , non pas
■ Le soi français n*a point changé : le peuple qui l'habite est et sera toujours le peuple le plus brave. Cependant les frontières de notre belle France n'ont pas toujours été défen dues avec le même succès. Sous un gouvernement accusé de faiblesse, elle a repoussé tous les efforts des puissances réunies contre elle , et elle a été envahie sous le gouvernement le plus fort par ces mêmes puissances. Pourquoi ?... cVst que, d*abord, l'énergie de la liberté combattait avec elle 9 et que c'«st après l'avoir perdue qu'elle a été ensuite obligée de se défendre. Un p^ys Ijbre peut recevoir un échec 9 mais jamais il ne deviendra 1^ proie d'un vainqueur ; et de quelqvies forteresses que s'entoure une nation esclave , quelque nombreuses que soient ses armées, tôt ou tard elle sera soumise, si elle p'a à craindre que de changer de maître. Le peuple qui peut s'enquérir si le vainqueur lui fera supporter double charge^ payer doublé impôt, est déjà vaincu.
seulement des deux conseils et du directoire, mais de tous les Français, également impatients de savoir quelle serait l'issue des efforts combinés des puissances armées contre eux !
L'arrivée des drapeaux mit le comble à l'enthousiasme des Français. I^e jour où ils furent présentés au directoire, une quantité prodigieuse de citoyens suivit le cprtége qui les transporta de l'hôtel du ministre de la guerre au palais directorial. Dès le matin , un public nombreux se porta en foule au Luxanbourg. A peine les portes furent-elles ouvertes que tes salles et les cours se trouvèrent remplies ; et ce n'était point une vaine curiosité, ce n'était pas même le désir ordinaire de voir les drapeaux d'un ennemi vaincu, qui faisait accourir ainsi la multitude : le peuple , par les cris cent fois répétés de Vive la république / prouva qu'il aimait à voir dans cette ample moisson de trophées la preuve d'une défaite complète des armées de la coalition , la certitude que la république était délivrée de tous ses ennemis, qu'il n'avait plus à craindre pour la liberté. Je l'avouerai , le plus beau moment de ma vie - est celui où ces nombreux trophées de la valeur républicaine furent présentés au directoire , où
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j'eus l'honneur de les recevoir !... Je crus la république sauvée!... Pouvais-je m'imaginer que Bonaparte serait assez hardi pour conjurer sa perte , alors que les républicains l'avaient délivrée de toutes les puissances qui s'étaient armées contre elle?... Pouvais-je soupçonner que déjà, dès le 8 brumaire, sa coupable réunion à Sieyes était effectuée ?...
Aux trophées de la victoire succédèrent, dans la même séance , ceux dont le courage invincible sut illustrer même ses revers. Les drapeaux conquis par Macdonald vinrent nous ofifrir une nouvelle preuve que la valeur française, quelque nombreux que soit l'ennemi, ne se laisse pas impunément atteindre. La retraite de l'armée de Naples fut aussi glorieuse que, ses exploits avaient été grands.
Avec vingt drapeaux russes et autrichiens, Léopold Berthier nous présenta celui dont la reconnaissance nationale avait honoré cette brave armée. Ce drapeau fut salué avec des transports d'autant plus vifs, qu'en ce moment même l'armée d'Italie reprenait l'offensive sous le commandement du vainqueur de Naples, redevenait victorieuse sous Championnet.
La coalition ne put se relever des coups que lui avait portés l'immortelle quinzaine de Zurich ; et l'on peut dire que dès ce moment elle fut dissoute !...
Russes et Autrichiens, ne faisant plus une seule tentative sans être écrasés , cherchent chacun de leur côté leur salut, se séparent pour mieux nous échapper.
Suwarow, poursuivi sans relâche, forcé d'abandonner les douze canons qui lui restent, se retire le premier du théâtre de leurs défaites , précipite sa marche, pour sauver les débris que la fuite seule pouvait dérober aux baïonnettes françaises.
L'archiduc Charles, resté seul pour faire tête aux armées de l'Helvétie et du Rhin, voudrait vainement se maintenir sur la rive droite du fleuve, qu'il s'était flatté de pouvoir impunément franchir. Le Rhin n'a plus pour lui de positions inexpugnables ; Masséna et Lecourbe les occupent ou les défendent, couvrent cette ligne immense, et donnent la main à l'armée d'Italie, qui reprend elle-même son attitude victorieuse.
Un rapport du général Championnet annonce au directoire les résultats favorables des disposi* tions qu'il a faites.
Après divers avantages remportés par les divisions Victor et MuUer, le général Lemoine avait, le 29 vendémiaire, chassé l'ennemi de Villanova; et, malgré la précipitation avec laquelle le corps du général Kléneau avait abandonné la rivière du Levant, son arrière-garde s'était vue forcée de mettre bas les armes.
J^e 2 brumaire, quatre mille Français, sans cavalerie et sans artillerie, attaquent, sous les ordres du général Saint-Cyr, dans les plaines de Pastoranna, de Bezaluzzo et JBorco, cinq mille Autrichiens, ayant sept pièces de canon et douze cents chevaux, les culbutent, les mettent en pleine déroute, font mille prisonniers, leur prennent trois pièces de canon , et les rejettent derrière la Bormida.
Les jours suivants, les divisions Lemoine, Victor et Grenier, dans les combats de Mondovi , de la Stiu^a, de Pignerol et de Fossano, n'obtiennent pas de moins brillants succès.
Les résultats de ces combats, où la valeur française s'est de nouveau signalée sur l'ancien théâtre de sa gloire, furent quatre mille prisonniers, seize bouches à £eu, la place de Mondovi, et l'occupation du pays situé >aitre la Stura et le Tanara.
Les Autrichiens obUgés d'évacuer le pays si-
tué entre la Bormida et la Scrivia , l'aile droite de l'année d'Italie bloquait Tortone et Serravalle, et se préparait à chasser l'ennemi des positions qu'il occupait du côté d'Alexandrie.
Le traité passé entre le général Brune et le duc d'York, en Hollande, rendait disponible une armée victorieuse. Rentrée en France, les lauriers de Bergen et de Castricum ne firent plus qu'un même faisceau avec ceux moissonnés si glorieusement par les vainqueurs de Zurich. Les Hollandais, qui ne se laissent pas vaincre en procédés magnanimes, voulurent qu'une division batave suivît les braves qui étaient accourus à la défense de leurs frontières, et que les forces des deux républiques fussent toujours constamment réunies contre l'ennemi commun.
Quarante mille chevaux, renforçant notre cavalerie, lui fournissaient les moyens d'enlever au reste des ennemis que nous avions à combattre l'espoir de nous éviter par la fuite.
L'expédition de TÉgypte avait porté des coups également funestes à nos armées de terre et de mer; il nous avait fstllu tout à la fois créer de nouvelles armées et une nouvelle marine, former de nombreux bataillons , et remplacer les vaisseaux que nous avions perdus. L'union inalté^ rable que nous avions su maintenir avec l'Es**
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pagne vint à notre secours : l'allié le plus fidèle réunit ses forces maritimes aux nôtres. Quarante vaisseaux de ligne,' dont huit à trois ponts, douze frégates, neuf corvettes, sans compter les avisos , afifourchés dans la rade de Brest , offraient , dès le 23 thermidor, le spectacle ravissant du pavillon français flottant de concert avec les couleurs espagnoles; et nos ports, naguère bloqués par les Anglais, se trouvaient aussi libres que nos frontières.
Une marine formidable , six cent mille hommes sous les armes, électrisés par l'amour de la liberté et la victoire ; tel était le tableau rassiu*ant qu'offrait la France républicaine au 18 brumaire.
Ce ne fut pas seulement à réparer les désastres de la fatale bataille navale d'Aboukir, à former de nombreux bataillons qui nous délivrèrent de nos ennemis extérieurs, que s'étendirent les soins du directoire. Des mesures aussi vigoureuses que sages furent employées contre le déplorable fléau de la guerre civile. Déjà d'heureux succès avaient couronné. nos eflForts : les insurrections du midi étaient apaisées; répondant à l'appel du gouvernement, le peuple en masse avait chassé les
brigands qui y avaient porté le trouble et organisé l'assassinat. '
Dans les départements de l'ouest, les insurgés, poursuivis par les troupes de ligne réunies aux compagnies franches organisées pour maintenir la paix dans l'intérieur, après plusieurs échecs , commençaient à regagner leurs foyers; et, pour achever de pacifier ces malheureux départements, nous avions choisi le général Hédouville, que Bonaparte Itii-même reconnut pour l'homme particulièrement propre à cette honorable mission , et qui, en effet, l'a parfaitement remplie.
Croit-on qu'il nous fallût un 1 8 brumaire pour achever d'apaiser nos troubles, pour terminer ime guerre intestine abandonnée de l'étranger , assez occupé lui-même à se défendre ? Des Français pouvaient-ils continuer à se déchirer entre eux, quand les chefs de la coalition qui les avait armés étaient eux-mêmes prêts à mettre bas les . armes?... quand le besoin d'un armistice se faisait sentir dans le camp de l'archiduc Charles!... quand de toutes parts, à Londres comme à Vienne, des cris pour une pacification générale se faisaient entendre!... quand le peuple anglais s'indignait de solder des Russes pour se faire battre!... quand.
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dans la chambre des lords , le digne héritier du ministre qui a le mieux connu les intérêts de son pays, lord HoUandy réunissait sesyœuxàceux de sa nation et demandait la paix? Bonaparte sentit si bien lui-même l'excellence de notre position, que, se prévalant avec empressement dli triomphe de l'usurpation pour s'approprier ceux des défenseurs du gouvernement qu'il venait de renverser, il osa s'exposer à recevoir la seule réponse que pouvait obtenir un usurpateur !...
Ce n'est donc point la république aux abois , mais la république triomphante que la trahison lui a livrée !... Toutes les autorités rentrées dans la ligne constitutionnelle et y marchant d'un pas ferme, ce n'était point la France anarchiste, mais la France constitutionnellement républicaine qu'elle mit sous son sceptre de fer!... Ce n'est point ime constitution tombée en désuétude et dans le mépris que Bonaparte a renversée, mais une constitution en pleine activité, que la nation entière avait acceptée , et qu'elle seule pouvait à son gré maintenir ou changer; une con- . stitution que les hommes mêmes qui l'ont détruite regardaient comnob la base fondamentale de notre liberté , et qu'ils n'ont pu effectivement détruire sans l'ensevelir avec elle !...
Quelle différence entre la situation de la repu-
blique àcette époque, et celle dans laquelle l'usurpation l'a plongée!... Qui aurait osé nous présager, au 3o prairial , d'aussi grands succès en si peu de temps !... Qui nous eût dit : C'est à l'apogée de vos triomphes que vous succomberez !