XIV DISCOURS PRÉLIMINAIRE
Voilà donc tout ce que j'ai à craindre !
Eh bien, c'est précisément tout ce que je ne crains pas. On me calomniera... C'est le sort des gens de bien ; ce sont eux seuls qu'on peut calonmier.
On troublera mon repos... Songez qu'il s'agit d'un vieillard près d'arriver à l'éternel repos, que toutes les puissances de la terre ne pourraient lui enlever.
On me persécutera... La persécution est un vernis qui fixe les couleurs d'une réputation sans tache. Réduit à opter entre une persécution à subir et des doutes injurieux à ma mé* moire, mon choix serait bientôt fait.
On me supposera des intentions perfides contre le gouvernement. . . Mon respect pour tout gouvernement établi , pour celui même de l'usurpateur tant qu'il a subsisté, me met à l'abri de ce soupçon ; et je proteste d'avance que j'entreprends seulement de justifier le gouvernement qui a existé avant celui dont je déplore les égarements , le gouvernement dont la garde
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. xv
m'était confiée, et dont je dois au moins défendre l'honneur , quand je n'ai pu le garantir des coups qu'on lui a portés.
Vos efforts, me criè-t-on, seront inutiles; le gouvernement directorial est jugé ! . . .
Oui , mais par une commission militaire. J'appelle de ce jugement au tribunal de la France. £t qu'on ne dise pas quelle a déjà prononcé, et qu'à ses yeux, comme à ceux des homn^es du i8 brumaire, le directoire exécutif n'était pas un gouvernement.
C'est ce paradoxe-là même que j'attaque. On a répété depuis long-temps que l'histoire n'était qu'une fable convenue : si l'on était tenté de s'armer ici contre moi de ce préjugé , j'en serais encore plus autorisé à chercher, avec mes lecteurs, de quel côté sont les fables, et qui a intérêt à les accréditer. Des mémoires sur le 18 brumaire sont devenus une nécessité de ma position. Entreprendre de les publier aujourd'hui, c'est rendre au gouvernement actuel un hommage de confiance qu'il ne repoussera pas.
ï MÉMOIRES
mination de Joubert à Tarmëe d'Italie. — 14. Décret sur l'assassinat de nos plénipotentiaires à Rastadt. — i5. Loi sur les otages. — 16. État de pénurie de la république moyens employés pour y remédier* — 17. Emprunt forcé
— 18. Réduction progressive des traitements des fonctionnaires publics. — 19. Création des billets du syndicat —20. Ministère de Bemadotte. -—21. Nomination et renvoi deMarbot. — 22. Liberté delà presse; sociétés politiques
— 23. Discours de Sieyes. — 24. Suppression des journaux —25. Démission de Bemadotte. — 26. Présidence de Gohier
— 27. Fête de l'anniversaire de la république. — 28. Départ de l'ambassadeur d'Espagne. — 29. Réponse du roi
'd'Espagne au manifeste de l'empereur de Russie. — 3o.Réunion des forces navales de la France et de l'Espagne .
— 3i. Victoires sur les armées des puissances coalisées. '—32, Réception des drapeaux pris à Bergen. — 33. Yicloire de Castricum. — 34- Capitulation du duc d'York. *— 35. Victoires de l'armée du Danube, commandée par Masséna. — 36. Réception des drapeaux. — 37. Les Français reprennent l'ofifensive sur tous les points. — 38. Pacification des départements de l'ouest. — 39. Réflexions sur la situation de la république.
Rien dans la nature n'est absolument stationnaire, et les corps politiques sont eux-mêmes enti*aînés dans ce 'mouvement successif qui crée, régénère, dégrade ou absorbe tout ce qui existe.
Le développement des formes que le temps setil produit est lent , imperceptible en quelque sorte, ne frappe les yeux du vulgaire que lors-
qu'une grande catastrophe en est le résultat imprévu. C'est l'histoire de toutes les révolutions, qui prennent toujours au dépourvu ceux qui seraient intéressés à les prévenir.
Il y a deux'Bortes de révohitions : les unes s'opèrent dans la naticm -et par la nation ; les autres, entreprises par quelques ambitieux, s'effectuent dans le sein même des gouvernements. •
Les premières sont un acte de la puissance du peuple, résolu à reconquérir: sa liberté, et qui est libre dès qu'il le» veut. .
Les secondes ne sont que la dégénération des premières. Elles arrivent lorsque le peuple , trop prompt à s'alarmer des obstacles qui entravent une administration nouvelle, cherche hors du pacte social les moyens de les faire cesser, s'abandonne à un fol enthousiasme, revêt d'une puissance inconsidérée Fhomme déjà trop puissant dans l'opinion.
La révolution d'un peuple que l'amour de la liberté électrise n'est redoutable qu'à ceux qui s'en déclarent -les ennemis , qu'aux nations assez irréfléchies pour croire qu'elles pourront la dominer.
Telle fut celle de 89, qui arma contre elle les gouvernements, que la plus solennelle proclamation aurait dû au contraire désarmer. Au lieu de
déclarer la guerre à une nation de tien te millions d'hommes qui s'imposait la loi de ne jamais dépasser son territoire pour aller froubler la paix de ses voisins , qui , respectant toutes les formes des autres gouvernements , n'exigeait que le libre exercice du sien, comment les puissances étrangères ne se sont-elles pas empressées de rechercher l'alliance d'un peuple tout à la fois si grand et si modéré!... Au lieu d'écouter les malheureux fugitifs- qui leur demandaient des armes pour combattre contre leur pays, comment ne leur ont'-elles pas dit : Retournez dans votre patrie ; devenez les défenseurs de la royauté constitutionnelle acceptée par votre roî, et à laquelle il vous ordonne de vous soumettre.
. Que de malheurs, que de crimes cette sage conduite eût épargnés à l'Europe! ! !. . .
Si les gouvernements étrangers ne se fussent pas immiscés dans notre révolution pour la combattre, ne nous eussent pas imposé là glorieuse nécessité de les vaincre , la France aurait acquis moins de gloire; mais, après avoir vaincu tous les peuples coalisés contre elle, elle n'eût pas fini par se voir écrasée sous le poids de ses victoires.
Le manifœte de Brunswick a été la première cause de tous nos malheurs, de tous les désas^
très imputés à notte révolution, et qui ne sont que l'ouvrage des puissances qui n'ont pas su la juger, qui ont méconnu la garantie que leur offrait l'assemblée constituante. En nous mettsa^t les armes à U main pour défendre nos frontières , l'imprudent étranger n'a pas prévu qu'il nous ouvrait les siennes; en pénétrant dans notre, territoire, il n^ pas réfléchi au risque qu'il apurait de remporter chez lui, d'inoculer" le germe de cette terrible révolution, qui, soùs'les pas même de la Sainte-Alliance , fermente encore aujourd'hui.
Les suites dont l'invasion de la France menace les destinées des peuples qui l'ont envahie,, et que leurs chefs ont eu l'imprudence d'y retenir trop long-temps, n'ont pas été assez calculées par eux.
La surabondance de civilisation ^ pour parler le langage des amis du pouvoir absolu , est si contagieuse , s'imprègne si fortement dans le cœur des hommes mêmes qui en paraissent le moins susceptibles, qu'un gouvernement despotique n'en peut tenir trop éloignés ses sujets , s'il veut qu'ils lui restent aveuglément soumis. '
La première assepiblée du peuple français savait qu'une invasion était souvent plus fatale à ceux qui la font qu'à ceux qui la subissent ; elle
savait que dans tous les temps l'esprit de conquêtes a changé la face des nations. C'est toujours en attaquant la liberté des autres qu'un peuple conquérant, s'il est libre, finit par perdre la sienne, et qu'il marche vers l'indépendance s'il est esclave.
L'invasion de l'Europe nous a envahis nousm^es : c'est au prix de notre liberté qu'elle a été envahie. Jamais Bonaparte n'eût osé entreprendre de nous asservir, ' si toutes les nations qu'il a soumises à nos armes avaiçnt su lui résister; c'est en devenant un conquérant superbe qu'il est devenu im audacieux usurpateur. Nos conquêtes, nos victoires nous ont coûté la république.
C'est cette grande catastrophe que j'ose décrire.
Les exploits militaires de Bonaparte "rentrent dans le domaine de l'histoire, dont un de nos hommes de lettres les plus distingués esquisse à grands traits le tableau '. Ceux qui entrepren-
■ L'ouvrage de M. Arnault,. orné de planches lithographiées, d'après les tableaux et les dessins des prcnaiors peintres de l'école française, est un monymeat élevé à la gloire nationale autant qu'au grand capitaine, et q»e la France doit favorablement accueillir. Mais le FnuiçaSft qui contemplera avec enthousiasme ce qu'a fUit Bon^paf^e,
nent cette noble tâche sont f^lus heureux que moi. C'est la gloire nationale qu'ils célèbrent : les malheurs de la France vont seuls m'occuper. Autour de leur héros, sur le champ de la victoire, ils ne retrouvent que des braves, que des hommes d'honneur, qu'enflamme l'amour de la patrie, alors même qu'il n'y a plus de patrie. Autour de l'usurpateur, dans son palais, je rencontrerai plus de courtisans , plus d'esclaves que de Français. Les compagnons de gloire de Bonaparte honorent le pays qui les a vus naître : ceux qui ont favorisé son usurpation, les soutiens de son despotisme, ont fait le malheur de la grande nation à laquelle ils appartiennent.
Il n'y a point de nation dont l'ensemble forme un tout parfaitement homogène; les in-^ dividus dont toutes se composent diffèrent pour la plupart d'opinions religieuses et politiques , de caractères et de principes. Chez tous les peu-
ce qu*ont fait avec lui les compagnons de sa gloire, doit se dire avec douleur : Ce que Bonaparte seul aurait pu, aurait dû faire, il ne l'a pas fait I.^. et peut-être faudra-t-il plu-r sieurs siècles pour produire , dans les mêmes circonstances où la fortune l'avait placé, un homme avec d'aussi vastes ipoyens, et qui sache mieux en profiter.
pies se trouvent des philosophes, et des êtres qui font abnégation de leur raison; des sages, et des fous; des citoyens, et des gens sans patrie; des religieux tolérants, et des fanatiques ; des brouillons, et des amis de la tranquillité publique; des hommes plus ou moins susceptibles de sentiments généreux , plus ou moins égoïstes , plus ou moins passionnés pour la liberté, plus ou moins façonnés à l'esclavage , dominés par des sentiments plus ou moins nobles, plus ou moins serviles. Arrive-t-il une révolution,... tous c^s âiknents sociaux si divers fermentent; les caractères les moins discordants se rapprochent, et les partis se forment. Alors la liberté triomphe ou succombe, suivant que le parti qui domine tous les autres en est l'ennemi ou le zélé partisan.
Quel que soit le nouveau gouvernement, il lui sera difi&cile de ne pas éprouver quelques secousses, jusqu'à ce qu'une fusion parfaite de tous les membres du corps politique ait consolidé sa régénération; et c'est par le temps et uiie prudence consommée dans ceux qui gouvernent que cette fusion peut s'opérer. Jusqu'alors ils ' ont sans cesse à lutter contre les obstacles que leur opposent les dissidents, vsHncus s^ps être soumis.
Malheureusement ces contrariétés isont presque toujours trop rigoureusement iptèrprétées ! Souvent on qualifie de conspiration ce qui n'est qu'une démarche imprudente; de propos séditieux, ce qui n'est que l'expir^ssion d'un mécontentement trop énergiquement prononcé; et lors même qu'il existe "une conspiration réelle, le moyen que Ton prend pour l'étoiiffer est devenu plus d'une fois Iç principe d'une conspiration nouvelle^ a servi l'audace d'une conspiration plus hïîureuse.
Telles furent les mesures adoptéçs'^u 1 8 fructidor an 5.
Il est constant que, dans le sein mênfe du corps législatif, s'était organisée la plus redoutable conspiration. Le danger était imminent, il n'y avait pas un moment à perdre, et l'-histoire rendra justice aux membres du directmre qui se jetèrent cour-ageuSfement au-devknt du péril pour l'arrêter : mais ce fut malheureusement en recourant à un coup d'état ; et toutes olbsures extraordinaires Jiors de la loi sapent les bases du pouvoir, qu'il faudrait toujours au contraire^onger à rafferpiir. ' . , ,
Le l8 fiructiddr, qui devait sauver larépublique.
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n'a fait qu'en retarder la «hute, a servi de point de départ pour y arriver.
Il est permis sans doute de saisir le bras levé pour nous frapper; mais, quelque terrible que fut la position où se trouvait le directoire, î! est fâcheux qu'il ait eu besoin de s'appuyer sur la force armée, lorsque toute sa force était dans la loi. En déjduant les projets de Pichegru , il traça la route qu'a suivie un plus heureux conspirateur ; et le corps législatif, en s écartant des règles judiciaires prescrites par la constitution, lui porta la dernière atteinte.
L'humanité fut aussi blessée que la justice par la déportation sans jugement de citoyeps de toutes •les classes, militaires , hommes de lettres , membres du directoire exécutif,représentants du peuple, qu'il fallait respecter s'ils étaient innocents , et envoyer en jugement s'ils étaient coupables.
'Qi|i oserait soutenir que, dans cette trop nombreuse liste de déportés, ne se soient pas trouvés quelques sificères amis de leur pays? Comment soupçonner qu'un Camot, entre autres, ait jamais conçu le projet de renverser le gouvernement dont il ptait membre , lors même qu'il écoutai^ avec trop de bonté peut-être, les hommes qiii n'étaient p^s aussi attachés que lui au triomphe de la liberté?... Comment confon--
dre C4amille Jordan avec les conspirateurs, lorsque cet ancien législateur, dont on ne peut pas plus révoquer en doute la bonne foi que nier les talents , a prouvé, par les écrits qu'il a laissés sur le 18 fructidor, que son âme candide ne soup» çonnait pas même qu'il y 0ût une conspiration' à cette époque
if
■ Au soutien de mon opinion sur GamiUe Jordan, je regarde comme une bonne fortune d'avoir à citer un tzait que nous a transmis un auteur aussi distingué par son attachement aux principes constitutionnels que par la constance et les talents avec lesquels il les défend.
«Au 18 fructidor, dit M. Kératry, on afficha qu'un » complot monarchique avait été tramé contre la république. p L'opinion générale fut que le directoire , embarrassé de » la présence de quelques hommes vertueux et d'une âme
• courageuse, avait été bien aise.de saisir un prétexte de
• les enlever à la patrie, dont ils étaient l'ornement et l'es-
• poir dans ces jours de calamité. Mon l'espectable ami , »M. Camille Jordan, fut de ce nombre, et je tiens de sa
• propre bouqlie une anecdote qui mérite d'être copflée anx » annales de notre étonnante révolution ; c'est que, fort de
• son innocence, malgré ses vœux pour le retour de l'ordre vet de tout ce qui pouvait le rendre à son pays, il pul^lia »en Suisse, contre cette fameuse journée, une brochure
• où il mit hors de doute la fausseté de l'accusation In-
• tentée contre lui et ses compagnons d'infortune.
•J'ai dévoré cet écrit, l'un des plus beaux de la langue
• française en polémique de cette nature, continue M. Ké-
Comment crotre qu'un Boissy d'Anglas et que bien d'autres citoyens qui sont aujoiu'd'hui les plus intrépides défenseurs des principes constitutionnels , seuls garants de notre liberté, aient été capables de se liguer contre çUe !
Au reste, n'y eût-il qu'un seul individu injustement déporté , c'est assez pour gémir sur ces déportations en masse , sans jugement, qui frappent sur l'innocent comme sur le coupable, et par cela même répandent un égal intérêt sur tous , appellent sur le crime même le sentiment de la commisération publique.
Qu'est-il résulté de cptte journée si favorablement inscrite dans les nVtes de la république ? C'est que , depuis ce temps , l'union qui constituait la force des deux grands pouvoirs cessa d'exister ; c'est qu^î la crainte de voir cette -^tne-
»ratry, et je puis dire qu'il était bien propre à présenter » dans un jour hideux la ruse directoriale. £h bien I le gé- »néral Pichegru, entre les mains duquel le livre tomba, «après ravoir parcouru , le rendit en souriant^ et attesta «qu'il était difficile de mieux réfuter une vérité! C'était «confesser l'existence du comité monarchique.
«Depuis lors divers hommes compris dans la loi dit -i8 «fructidor ont revendiqué l'honneur d'y avoir mérité^ iirJSk^ «inscription.» {La F ronce comme cinH' a faite , etc.,pai;;.»6 et î»7.)
sure effroyable se renouveler sema la défiance entre les grands corps de l'état, les arma les uns contre les autres ; c'est que Bonaparte, qui avait détaché le général Augereau poiu* cette expédition, s'est frayé, par l'un de ses lieutenants, le. chemin qui l'a si audacieusement conduit au but qu'il ne perdait pas de vue, et auquel, sans ce fatal exemple, il n'eût peut-être jamais osé se flatter de pouvoir atteindre.
Je n'ai garde de» prétendre justifier tous les journalistes déportés; mais la liberté de la presse, sauvegarde de tgutes les libertés , commandait impérieusement qu'on eût , comme l'avait d'abord arrêté le directoirer, soumis leurs ouvrages et leur conduite au jury établi pour les juger. Au lieu d'enchaîner ensuite cette liberté précieuse, il fallait l'assurer, par une loi sag§ et. en harmonie avec la constitution , contre les délits de la presse.
La liberté de la pensée est celle dont l'homme s'enorgueillit le plus , à laquelle il tient davantage; celle qui peut êlrei le* moins impunément froissée. Liée essentiellement à son être, et le constituant en quelque sorte , c'est de la nature qu'il tient Le droit comme la faculté de l'exprimer. C'est par l'exercice de cette faculté précieuse qui le distin|ue de tous les autres êtres animés , c'est
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par la communication qu'elle établit entre tous les hommes , que s'est formée la société et qu'elle peut se maintenir.
Mais il faut que cette communication soit sjfrancliie de toute contrainte , qu'elle se fasse sans intennédiaire ; que l'homme qui écrit soit aussi libre que celui qui parle , qu'il ne puisse être bâillonné par un censeur. Des despotes aussi ombrageux que Bonaparte peuvent seuls imaginer que de cette dégradation littéraire dépend l'harmonie d'un état bien constitué.
Il serait bien misérable le gouvernement qui poiu'rait être renversé par un journal 1 Ce ne sont point les journalistes qui font les révolutions , ce sont eux qui les annoncent , qui en révèlent les oauses aux gouvernements qu'elles menacent; mais i\ faut avouer qu'ils se chargeât ensuite volontiers de les justifier , si on n'a pas sikr les prévenir. :' r:
Ce ne sont point les journaux qui ont iMtle 1 8 brumaire ; mais le 1 8 brumaire a eu lie%^«|>arceque nous n'avons pas a^ez écouté les àvjèftissements que nous ont donnés les joiu'nsgux. Ceux qu'on nous dénonçait comme appartenants, au parti démagogique ne cessaient de nous dire que Sieyes était le plus grand ennemi de la liberté , que Sieyes conspirait. Le 1 8 bfunMiire
DE COHIER. i5
nous a prouvé que les journaux avaient raison , que Sîeyes était un conspirateur.
Ce n'est pas lorsque les journaux parlent et que le peuple chante , c'est lorsqu'ils 5e taisent et que la nation consternée garde un profond silence, que le gouvernement doit sérieusement réfléchir sur sa position ; ce n'est pas lorsque le mécontentement commence à éclater, Ynais lorsqu'il se concentre, que le gouvernement doit trembler. Les cris du peuple indiquant les msCtix qui tourmentent le corps politique et que l'on peut guérir : un triste et morne sSence cache la plaie gangreneuse qui ne se manifestera que lorsqu'il ne sera plus temps d'y remédier.
Le gouvernement qui entraverait la liberté de la pressa , au lieu d'établir de^ -lois contre ceux qui en abusent, qui , comme Bonaparte , ne laisserait aux auteurs des feuilles périodiques que la faculté de louer tous les actes de son adminifitration , ressemblerait au pilote qui voudrait que tous les baropaètres fussent insensibles aux impressions diverses de l'atmosphère , fassent toujours au beau fixe, et briserait ceux qui annonceraient les tempêtes. Les tempêtes n'arriveraient pas moins; mais le pilote surpris n'aurait pas le temps d'exécuter les manoeuvres nécessaires pour les braver, et, faute d'avoir été instruit à temps, le
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vaisseau courrait risque de sombrer sous voiles'.
Le mandat d'arrêt lancé contre les journalistes
portait qu'ils seraient jugés conformément à la
loi di| 28 germinal an 4; et, psff cela même, le
' Lorsque l'homme n'avait d'autre moyen d'exprimer sa pensée que la parole, jamais on n'eût imaginé qu'on eût pu s'attribuer le droit de lui dire : Tu ne parleras pas 9 si nous ne savons d'avance ce que tu veux nous révéler.
Lorsque, dans la^uite, les signes de la parole furent inventés, on ne connaît pas de gouvernement qui se soit attribué , sur ces premi|^s signes , la droit qu'il n'avait pas sur laparole qu'ils représentent; qui ail défendu d'exprimer par écrit ce qu'on pouvait se communiquer verbalement : les caractères de la presse , qui ne sodt également que les signe» représentatifs de la parole, devraient donc jouir de la même liberté* que la parole elle-même.
De toutes les attaques portées à la liberté de la presse, il n'en est point qui soit plus en contradiction avec ce premier droit que nous avons reçu de la nature, ni qui soit plus préjudiciable A la société, que la censure préalable , puisque non seulement elle arrête la pensée à sa source, mais qu'elle la corrompt, en fa transformant dans celle des censeurs, en rendant, si je puis m'exprimer ainsi, les écrivains de simples /7OAte-i;02.r àe ceux qui les censurent.
Vouloir qu'avant d'imprimer on soumette à un examen quelconque ce qu'on'a intention de publier, est la mêm« chose que si l'on disait : Vous ne parlerez pas, vous n'écrirez pas avant que nous sachions ce que vous voulez dire, ce que vous prétendez exprimer. C'est évidemment attenter
directoire annonçait qu'il voulait du moins les préserver de toute mesure arbitraire : mais Boùlay de la Meurthe ayant fait adopter la déportation sans jugement comme un bienfait , on ne
à la faculté de penser ^ le premier droit de rhomme; cette faculté deyenant nulle si elle n'est pas réunie à celle d'exprimer librement sa pensée par quelque signe que ce soit.
Quel gouyernement, nous dit-on, pourrait résister à Tattaque continuelle que lui porteraient les journaux de tous les partis 9 si un régulateur sage n'en émoussait pas les traits les plus acérés, si l'anarchie littéraire n'était con* tenue par des hommes éclairés, amis de l'ordre!...
N'enteudrons-nous jamais que des raisonnements de Bonaparte sur l'exercice de toutes nos libertés?... D'abord, est-il facile de trouyer ces sages régulateurs^ des hommes assez éclairés pour pouyoir exercer un jugement sain sur toutes les matières qu'une littérature aussi riche que la notre pourra leur éffrir; assez yraiment amis de l'ordre pour non seulement ne laisser passer rien qui puisse le troubler, mais pour laisser subsister la critique qui lui serait le plus utile ?. . .
Vous ne pouyez, dans quelque gouyemement que ce soit, dans un gouyernement constitutionnel surtout, empêcher qu'il ne se forme diyers partis, auxquels on a tort d'attacher des qualifications odieuses. H importe à ceux qui gouvernent de connaître les yues dont tous sont animés, les principes qui les dirigent; de sayoir où ils veulent aller, ce qu'ils prétendent; et ce n'est que par les
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crut pas que des hommes de lettres dussent en être seuls privés.
Boulay ne trouvait pas que la liste des déportés fût encore assez nombreuse. Réuni en comité avec Sieyes , qu'une égale fureur de déportation tourmentait, il invoque , pour obtenir de nouvelles victimes, non plus les actes inciviques de ceux qu'il veut atteindre, mais le hasard de leur naissance, des titres indépendants de leur volonté , et que la constitution elle-même refu- 5ait de reconnaître ; en un mot , il prétend faire revivre la caste des nobles , pour avoir le droit de la dégrader et de la bannir, propose de dépouiller du droit de cité ceux qu'on tolérera sur le sol français , et de déporter les autres.
L'indignation générale força Boulay de la Meurthe de retirer cet odieux projet; mais ce fut pour lui en substituer, sur un second rapport , un autre qui , pour être moins odieux , n'en était pas moins tout aussi inconstitutionnel.
feuilles périodiques jouissant pleinement de la liberté de la presse qu'ils peuvent se procurer cette connaissance. Il leur importe conséquemment que tous aient leurs journaux, et que ces journaux ne passent pas par une filière' qui les dénature. J'ajouterai même que les plus violents , les plus indiscrets 9 sont ceux qui leur rendent le plus de services.
Hommes de l'ancien régime? hommes à privilèges, qu'aucune loi n'écarte aujourd'hui du gouvernement, à qui le nouveau mode d'élection livre en quelque sorte la chambre même des députés, pour votre propre intérêt, autant que pour celui du peuple, dont vous êtes si jaloux de devenir mandataires , ne prouvez donc pas que Sieyes et Boulay de la Meurtfae avaient raison.
La découverte d'une conspiration dans lé sein même de la représentation nationalpavait indigné tous les amis de la république. Detputes parts, les auteurs du 18 fiHictidor reçurent des adresses de félicitatîon. Mais l'énergie républicaine devint telle, ({u'elle inspira des craintes à ceux mêmes qu'elle devait rassurer. Le gouvernement trembla en voyant paraître dans les assemblées primaires ce qu'il appelait les homnles de 93, et crut la France menacée du règne de la terreur. Dans le dessein de le prévenir , il se réunit aux membres faibles des deux conseils qui partageaient ses craintes, et chercha, dans l'intervention des élections , un moyen d'obtenir des représentants du peuple qui pussent le rassurer.
Le mode auquel on eut recours fut un nouvel attentat à la constitution. La puissance élec- 1. 2.*
torale réside dans la réunion de tous tes membres du corps à qui seul appartient le droit d'éKre. Qu'on les divise , ce ne sont plus que de simples individus dont les rassemblements partiels sont absolument sans pouvoir. Ce fat cependant en morcelant ainsi les corps électoraux qu'on résolut de se rendre maître des élections. Le système des scissions fat adopté : on les autorisa, on les conseilla même, dans le cas où l'on s'apercevrait que le suffrage des électeurs parût se^ diriger ^r des individus que redoutait le gouvernement.
Qu'arriva-t-il ? C'est que partout où il y eut des ambitieux qui désespéraient de fixer le suffrage de la majorité-, les scissions farent appelées à leur secours. L'unité des corps électoraux fat ainsi rompue, et Ton peut dire qu'il n'y eut plus vraiment d'élection. L'assemblée partagée en deux parts, en trois même quelquefois , chacune d'elles présenta ées députés , et , pour comble de scandale, le vœu d'une minorité factieuse triompha le plus souvent.
On fit plus: parmi les élus de la même assemblée, les uns furent admis, et les autres écartés.
Des opérations aussi monstrueuses révoltèrent Les coups d'état qu'une nation jalouse de sa
liberté pardonne le moins sont ceux qui la paralysent dans l'exercice des droits qu'elle s'est réservés, ceux surtout qui, en frappant les élections dans leur base, lui imposent des mandataires qu'elle n'a pas élus et rejettent ceux qu'elle a prétendu élire. Le fatal résultat des scissions, blessant également tous les partis, accrut le nombre des ennemis du directoire , et refroidit le zèle de ses plus chauds partisans. Des récla^ mations générales se firent entendre, et trop tard furent entendues.
Les deux conseils, ouvrant enfin les yeux, virent que, pour calmer les esprits, tranquilliser • les républicains, et ôter tout espoir à ceux qui ne Tétaient pas, il fallait, renonçant à tout système de bascule, s'attacher sincèrement à la constitution , qu'il fallait même revenir sur les opérations majeures qui lui avaient porté atteinte»
Treilhard avait été appelé au directoire avant que l'année de l'interstice prescrite par la constitution fut révolue. Le corps législatif, voulant prouver qu'il était véritablement déterminé à rentrer dans la ligne constitutionnelle et à s!y maintenir, annula sa nomination. •
Porté sur toutes les listes des candidats de-
puis la création du directoire exécutif, je fus élu pour le remplacer. Ex - ministre de la justice, j'avais alors l'honneur de présider le tribimal de cassation.
Les deux conseils pouvaient sans doute mettre à la place de Treilhard, dans les circonstances critiques où se trouvait la république, un homme plus initié que moi dans l'art difficile de gouverner; mais les législateurs, qui comptaient pour quelque chose les services civils, crurent qu'ils pouvaient honorer de leur choix l'ancien avocat d'un barreau distingué, qui, dans les plus hautes magistratures, où le suf&age de ses concitoyens l'avait élevé, n'avait cessé de se montrer un des plus zélés défenseurs de leurs droits '.
Nommé le 3o prairial , je fus installé le i " messidor.
' L'auteur de la F^ie civile j politique et militaire de Bonaparte prétend qu'à la suite d'une conversation assez vive avec un général anglais , à Sainte-Hélène , on Tavaît entendu se dire tout haut à lui-même : Lorsque l'avocat Gohier^ l'apostat Sieyes, le procureur Rewbel, et le fripier Moulins y s'étaientfaits rois, je pouvais bien mejaire consul!,..
Je ne puis croire que Bonaparte, fils d'un honnête et estimable Corse qui se fût honoré du titre d'avocat, que Bonaparte , qui avait eu le bon esprit de rejeter l'illustration d'une famille étrangère dont la flatterie voulait le faire
Merlin présida à ma réception. Avant son arrivée, Sieyes me recommanda de bien me garder, dans le discours que j'allais prononcer, de
descendre , ait tenu le propos que lui prête son prétendu historien.
Quand^ dans i'apogée de sa gloire^ il ne dédaigna ni Talliance de Le Clerc, ni celle même de Murât ^ il est impossible qu'il ait eu l'indiscrétion de donner au général Moulins, qui n'était ni fripier ni âlsde fripier, une qj^alification que les services militaires de l'un de ses deux beaux-^frères avaient honorée.
Il savait aussi mieux que personne que les membres du directoire n'étaient que de simples mandataires de la république, et que lui seul ambitionna le titre dont les attributs du consulat lui avaient déjà transmis toute la puissance.
Au reste, les événements du 18 brumaire ont prouvé que , de tous les gouvernants , les plus dangereux ne sont pas les avocats , mais ceux qui , façonnés au joug du despotisme, ne sont malheureusement que trop disposés A l'introduire dans le gouvernement dont les rênes leur sont confiées.
Au reste, je regarderai toujours comme ma plus cbèrc illustration l'Honneur d''appartenir au barreau de Rennes, à un barreau qui n'a pas cessé de se distinguer par son attachement aux principes constitutionnels, dans lequel l'innocence persécutée a toujours trouvé d'intrépides défenseurs, et d'où sont sortis des hommes que les premières magistratures s'honorent àc compter au nombre de leurs menribres.
donner quelque éloge aux anciens directeurs.
Je répondis à Sieyes, en le remerciant de sa bénévole recommandation, dont je ne tardai pas à connaître le motif, qu'occupé tout entier des grands intérêts qui allaient m'étre confiés , je savais d'avance que je devais me pénétrer de mes devoirs , et ne flatter personne , mais qu'il m'était du moins permis d'exprimer l'espoir que mon zèle serait secondé par le patriotisme et les talents dS ceux dont j'étais appelé à partager les travaux.
Les hommes dont les fureurs avaient entaché la journée du 18 fructidor ne purent laisser celle du 3o prairial dans les termes de la constitution, à laquelle son premier acte rendait un pur hommage. Sous prétexte que Merlin etLaRéveillère-Lépeaux avaient favorisé les scissions, Boulay de la Meurthe et ceux qui marchaient à sa suite vinrent au directoire, et demandèrent impérieusement leur démission.
Rien ne pouvait excuser ce nouvel attentat.
Quand ces deux directeurs auraient partagé l'erreur du dangereux système des scissions, étaitce un motif pour en établir une au sein jnême de la puissance executive, pour y opérer .u» nou-
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veau déchirement? Au reste, le généreux dévouement avec lequel ces deux membres du directoire se sacrifièrent , dès l'instant qu'ils virent que leur présence dans le gouvernement pouvait en troubler l'harmonie, atteste assez qu'ils n'y avaient porté que les vœux désintéressés dç citoyens vraiment attachés à la république.
Le général MouUns et Roger-Ducos furent nommés à leur place. MouUns fut installé le 9 messidor, et Roger-Ducos le 1 3. Moulins avait commandé en chef dans la Vendée; et, dans cette guerre malheureuse où des Français avaient à combattre des Français, ce général, aussi généreiyc que brave, avait prouvé qu'il savait allier le civisme au courage, et qu'il était plus jaloux de conquérir ^es Vendéens à la république, que de foudroyer ceux qu'un fanatisme aveugle empêchait de la reconnaître.
Roger-Ducos, ancien député à la convention nationale , exerçait dans son département ( celui des Landes ) les fonctions honorables de juge de paix lorsqu'il fat porté au directoire. C'était un homme de bien, mais dont Sieyes s'etopara trop facilement. Élu, ainsi que Cambacérès et moi, député du département de la Seine par l'as-
semblée mère tenue à l'Oratoire , l'adoption des élus de l'assemblée scissionnaire fixa sur sa personne les sufîfrages vengeurs de la majorité méconnue.
Sieyes avait remplacé le directeur Rewbel, dont les fonctions avaient expiré le i •* prairial.
Tout le directoire, à l'exception de Barras, fut' ainsi renouvelé.
Voyons maintenant quelle était la situation de la république à cette époque;
Quels événements l'avaient amenée dans l'état déplorable où nous l'avons trouvée;
Quelle tâche était imposée à ce nouveau directoire, et comment il l'a remplie...
Bonaparte, loin d'être satisfait de la réception solennelle qu'on lui fit à son retour d'Italie, loin de la regarder comme un hpmmage digne de la renommée qu'il s'était acquise , ne vit dans l'éclat dont elle fut environnée que l'aflfectation du directoire à paraître dans toute sa pompe devant celui qui devait fixer tous les regards.
Pour flatter sa vanité , c'était sur un char de triomphe qu'il fallait le présenter seul au peuple;
pour satisfaire soa ^ambition , c'était sur un pavois qu'il fallait l'élever.
Insensible à toutes les fêtes qu'on lui donna , il n'y parut pas pour appeler sur lui les regards insignifiants d'une multitude qui admire et se tait, mais pour inspirer aux gouvernants les hauts desseins qu'il supposait au peuple sur sa personne , quand ce bon peuple ne cessait de faire entendre sur son passage les cris de vive Bonaparte, En un mot, le vainqueur d'Italie ne s'était pas rendu auprès du directoire pour recevoir des fêtes, mais dans l'espoir d'être admis à partager la puissance qu'il avait défendue au 1 8 fi:iictidor.
Lorsqu'on le' vit refuser tous les commandements qui lui étaient offerts, on ne put se dissimuler à quelle espèce de commandement il aspirait. Ce qui acheva de déceler ses profonds desseins, c'est que, pressé par le directoire, il osa le menacer de sa démission.
Le mot ne fut pas plus tôt prononcé, que Rewbel, sans attendre la réponse de ses collé" gués, lui présenta la plume.
Ce trait énergique de Rewbel rappelle Bonaparte à lui-même , lui fait connaître qu'il est deviné , qu'en ce moment plus que jamais il doit dissimuler les projets ambitieux que rien ne pou-
vaît le déterminer à abandonner. Obligé d'en ajourner l'exécution , Bonaparte cherche un moyen de disposer le peuple à entendre l'insolent propos qu'il osera lui tenir un jour : Uéiat, c'est moi ; la France a plus besoin de moi que je nai besoin de la France.
L'expédition d'Egypte est résolue.
Dans cette vaste entreprise, Bonaparte voit tout à la fois la possibilité de se créer un empire en asservissant un peuple déjà abruti par la servitude , et l'espoir , en enlevant à la république ime partie de ses braves défenseurs, en la livrant toute désarmée auxnatiôns conjurées contre elle, de forcer un peuple libre à le rappeler , à voler au-devant des chaînes qu'il lui prépare !
Pour prévenir les premiers obstacles que devait naturellement rencontrer cette aventureuse entreprise, et donner le change aux Anglais , on annonce que le directoire n'a pas abandonné son projet d'une descente en Angleterre , tentée sans succès par le général Hoche , mais si heureusement effectuée dans le onzième siècle pîar un Français qui a honoré le trône de la Grande-Bretagne, et de nos jours par le général Humbert. L'armée destinée pour l'Egypte est donc qualifiée d'armée d'observation d'Angleterre ,. et Bonaparte en ' est proclamé le chef.
Peu inquiet de ce cpie deviendra la France q^'il va quitter , Bonaparte ne songe qu'à se munir de tout ce qui doit Faider à envahir \ë pays qu'il veut soumettre : et tout ce qu'il exige , il l'obtient. Il semble qu'à tout prix le directoire veuille se débarrasser d'un guerrier si dangereux.
Il ne veut partir qu'à la tête d'une brillaBte armée, et l'on met quarante mille hommes, Célite de nos braves , sous ses ordres. On dégarnit nos places pour lui remettre une artillerie formidable ; et la. majeure partie de notre marine , vaisseaux de guerre, bâtiments de transport , sont mis à sa disposition. iVrgent , munitions de toute nature, dépenses de to\ite espèce, achèvent l'épuisement de nos finances , et ne laissent à la république d'autres ressources que celles qu'elle avait le droit d'attendre de l'attachement que les Français avaient pour elle!
Enfin y Bonaparte, jaloux de s'entourer de l'éclat que donnent les sciences et la société de ceux qui les cultivent, met jusqu'à l'institut à contribution; et c'est à l'immortel bataillon que ce corps illustre lui fournit que nous devons les seuls avantages que nous ayons retirés de tout le sang qui a rougi les eaux du Nil. Les plus éclatantes victoires ne laissent après elles que des ruines, des cadavres!... I-«es conquêtes que
3o MÉMOIRES
font les Sciences sont les seules qui restent!...
Jamais expédition ne se fit avec plus de luxe , à plu# grands frais. Des flottes nombreuses, telles qu'on n'en avait pas encore vues dans la Méditerranée, cinglent vers l'Egypte, débarquent dans le port îtf Alexandrie César et sa fortune; et après so^ débarquement, nos vaisseaux de guerre, au lieu de marcher à la rencontre de l'escadre an- • glaise qui les poursuivait , ou de chercher è. l'éviter s'ils ne croyaient pas devoir s'exposer à la combattre, retenus par Bonaparte, s'embossent dans la rade foraine d'Aboukir, et déviennent la proie des flammes et de la manoeuvre audacieuse de Nelsoti !...
La nouvelle de l'arrivée de Bonaparte en Egypte, et de la destruction de la flotte qui l'avait transporté, devint, comme on devait bien s'y attendre, le signal d'une coaUtion nouvelle, plus terrible que toutes les autres, et qui s'annonça par des actes de fiireur inouis jusqu'alors.
Nos plénipotentiaires au congrès de Rastadt, assassinés, après qu'il fut dissous, par le régiment autrichien qui aurait dû leur servir d'escorte, furent les affreux préliminaires de la guerre à mort dont se vit menacée la république, dans des circonstances où le directoire se trouvait dénué de tous moyens pour la soutenir.
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L'Italie, qui nous avait appelés à son secours, qui voulait être libre avec nous et par nous, fatiguée des atteintes portées à ses institutions politique^ pai: les agents français envoyés pour les faire respecter, ennuyée de ne pouvoir ob-» tenir une organisation stable et indépQpdante, avait perdu toute son énergie, n'était plus une alliée pour nous; et, par une fatalité qui mit le comble à notre malheur, la direction des seules forces qui restaient à la république, pour faire face à toutes celles de l'Europe coalisée contre elle, fut confiée à l'homme le plus incapable !...
Schérer , aussi mauvais général qu'il avait été mauvais administrateur, fut mis à la tête de nos armées; et des généraux aussi instruits que bra*ves se trouvèrent sous ses ordres. N'étant pas même en état d'apprécier leurs conseils , Schérer marcha de défaites en défaites, s'enfuit depuis la mer Adriatique jusqu'au Mont-Cenis, et abandonna enfin les débris de son arrtiée , plus découragée encore que vaincue, aux généraux dont son impéritie avait paralysé Içs efforts, sans avoir abattu ie covu'age. ■;
Mais, au moment même où il remet au général Moreau le commandement de celle dltalie, réduite à trente mille hommes, Moreau est Kvré au choc impétueux de l'armée austro-russe , forte
5a MÉMOIRES
de quatre-vingt mille, commandée par Suwarow , et perd labataiile de Cassano, douze mille hommes et cent pièces de canon.
L'armée de Rome , sous les ordres de Championnet , la moindre en nombre , mais grande en eiploits, avait marché sur N a pies et s'en était emparée, malgré toutes les forces d'un des plus habiles généraux autrichiens , le général Mack , que Championnet fut obligé de protéger après Favoir vaincu.
Mais bientôt, succombant lui-même sous les intrigues d'une superfétation de commissaires civils envoyés à la suite de son armée, le vainqueur de Naples, pour avoir méconnu des proclama tions, des arrêtés de ces commissaires, en con-
tradiction avec l'ordre qu'il voulait établir dans le pays qu'il avait conquis , avec les mesures qu'il voulait prendre pour prévenir le pillage , est destitué, arrêté, et livré à im conseil de guerre, comme s'il s'était mis en révolte ouverte contre le gouvernement qu'il avait si glorieusement servi ; et son araiée, destinée à renforcer celle de Moreau, ne fait sa jonction qu'après avoir laissé dix mille de ses braves sur les bords de la Trébia , malgré le courage et les talents de Macdonald , à qui le-commandement en avait été remis.
La citadelle de Milan s'était rendue à Suwa-
row; rarchiduc Charles s'était emparé de Zurich, et Jourdau , après avoir fait des prodiges de valeur dans les divers combats qu'il avait eus à soute- ' nir , fait quatre mille prisonniers, pris deux pièces de canon à la bataille de Stokach, avait été obligé de repasser le Rhin.
Masséna , secondé par Lecourbe , aussi invincible que lui , était sans cesse harcelé par des forces supérieures; et, quoiqu'il sortît toujours^ vainqueur de tous les combats particuliers qui se renouvelaient chaque jour , toutes les armées des puissances coalisées s'avançaient sur lui. Aussi ferme que les rocs de lllelvétie, où elles se disposaient à le combattre , il se préparait sans crainte, mais non pourtant sans inquiétude , à l'attaque générale qu'elles allaient lui livrer , à cette fameuse bataille de Zurich, qui devait décider du sort de la France.
Pour faire tête à trois cent mille hommes , commandés par des généraux expérimentés , et dont les succès éphémères relevaient encore la force morale, à peine nous restait-il cent cinquante mille combattants, en comptant même l'armée que nous avions en Hollande , dont les côtes étaient aussi menacées que nos frontières.
Dans cette pénurie de moyens de toute espèce , ce n'était pas seulement la guerre exté- I. 3
rieure qui nous menaçait, on avait encore armé une fois la malheureuse Vendée ; on était par- ^ venu à introduire de nouveau dans toute la France la guerre civile avec toutes ses fureurs.
Telle était la situation de la république au 3o prairial an 7 , à 1 époque où le directoire fut renouvelé. Toutes les puissances de l'Europe , que le nom de Bonaparte faisait trembler, n'eus- •sent pas osé se coaliser contre nous sans l'expédition de rÉgypte , sans l'absence du vainqueur dltalie , sans celle des braves qu'il avait emmenés avec lui.
Avec le petit nombre de ceux qu'il nous avait laissés, le grand nombre de nos ennemis nous affligea sans nous effrayer. Nous ne fîmes pas à nos défenseurs l'injure de douter que nous pouvions les vaincre sans Bonaparte ; et en débar^ quant en France Bonaparte apprendra que nous les aurons vaincus. Mais le retour de Bonaparte et l'entrée de Sieyes au' directoire ne tardèrent pas à prouver aux Français que la république n'avait pas triomphé de ses plus dangereux ennemis.
Merlin ayant donné sa démission^ la présidence, par rang d'éleolion, passa à Sieyes, qui
de suite se trouva à )a tête du directoire, dont il avait refusé d être membre dès le principe de son organisation.
Dans la position où se trouvait la république , cette remarque donna lieu à de sérieuses réflexions!... Quel fiit le motif de son refus lors^ qu'il fut élu la première fois?... quelles sont ses intentions aujourd'hui ? se demandèrent ceux qui ne partageaient pas la grande opinion des séides de ce prêtre. Qui a pu le déterminer à accepter sa seconde nomination?... Que dis*-je, à accepter! à la solliciter avec instance, à mettre en campagne tous ses amis pour le prôner , pour le faire élire!
Lorsque toute l'Europe se coalisait contre nous, l'armée prussienne , prête à passer le Rhin , s'arrête tout-à-coup comme par enchantement. L'enchantement n'était que le résultat de moyens assez communs et toujours puissants, en diplomatie , que l'ancien directoire sut employer à propos
par les conseils de l'sunbassadeur S , qui,
persuadé que la guerre serait aussi fatale à la puissance qu'il représentait qu'à la France même, indiqua les personnages influants sur le cabinet prussien, et les seuls moyens de se les rendre favorables.
Les amis de Sieyes ne manquèrent pas d en
faire honneur à la sagesse de sa diplomatie , à l'ascendant qu'il avait su prendre sur le roi de Crusse et sur tous ceux qui avaient sa confiance. A entendre ses trop dévoués proxénètes, sa nomination serait infailliblement suivie d'un traité de paix offensif et défensif avec la Prusse , qui , sans lui, eût grossi le nombre de nos ennemis!... De ce choix enfin dépendait le salut de la république!
Sieyes est nommé ! ... Le traité de paix avec la Prusse n'a pas lieu , et la guerre intestine dans le gouvernement et la perte de la république ont été la suite de cette désastreuse nomination!...
Sieyes, qui avait débuté d'une manière si brillante dans la lutte qui s'établit entre les ordres privilégiés et le peuple , qu'on avait l'insolence d'appeler le tiers-état, Sieyes, à qui un mot échappé au Démosthène français, et mal compris peut-être, avait acquis une haute réputation , n'était pas l'homme qu'on a cherché depuis en vain dans le coûts de la révolution.
Le cynisme, dans toute l'habitude de ses actes politiques , offre un tel contraste avec la régularité des principes de sa métaphysique spéculative , que sa conduite et ses écrits semblent ne pas appartenir au même personnage... Écritil , c'est un zélé défenseur des droits du peuple ;
agit-il, c'est l'administrateur qui le niéprise le plus.
Dans le cercle de sa société intime, ce fiut'^ dépréciant tous les hommes et les choses qûlt parvînt à inspirer, à ceux qui Fécoutaient comme un oracle , l'idée de son étonnante supériorité ; et , lorsque lui seul entravait les opérations du gouvernement, il ne cessait de dire que lui seul voulait gouverner et seul en était capable.
Dissimulé pour paraître profond, il cachait sous une fausse modestie l'orgueil le plus -effréné. On n'avait de talents à ses yeux que lorsqu'on les faisait servir à exalter les siens. S'il discutait , c'était moins pour s'instruire que pour persuader qu'il avait toujoiu's raison. Malheur à qui osait le contredire, à qui ne se montrait pas l'admirateur de ses hautes conceptions!... Il fallait se résoudre à être son séide ou à devenir son ^ nnemi.
Égaré par son excessif amour-propre , il imaginait que toute la Francie avait les yeux sur lui ; il se croyait le point de mire de tous les ennemis de la révolution , et se défiait également de tous ceux qui s'en disaient les amis. Ne rêvant que conspiration, tout en s'occupant de celle doht il formait le plan , tourmenté par la peur, qui exaspère toujours les passions deThomme qui gou-
verne, il redoutait également les poignards des royalistes et le fer des jacobins.
^Après la peur, la passion de l'argent était celle qui le dominait surtout. Il n'a été vraiment connu qu'à l'époque où, après avoir servi de marchepied à l'ambition de Bonaparte, il est venu lui demander son salaire.
D'après sa conduite au directoire , et les indiscrets propos de ses plus intimes confidents, Sieyes a été soupçonné d'intelligence avec l'étranger. Pour moi , quelque opinion que j'aie de son immoralité , je ne puis le croire aussi coupable. Au reste, rien n'est plus propre à le faire connaître que la première entrevue que nous eûmes ensemble. Voici le premier mot qu'il m'adressa , en m'abordant, quelques jours après ma nomination :
« Nous voilà membres d'un gouvernement qui j»est, nous ne pouvons nous le dissimuler, meunacé de sa chute prochaine. Mais, mon cher » collègue , quand la glace se rompt , des pilotes » habiles savent toujours échapper à la débâcle ; » un gouvernement qui succombe n'entraîne pas » toujours dans sa perte ceux qui se trouvent à » la tête^
» J'espère bien , lui *dis-je , que nous avons en- »core le moyen de soutenir le nôtre, et je ne
»màs pas veau ici pour assister à ses funé- » railles. »
Je n'attribuai le propos de Sieyes qu'à la faiblesse d'un prêtre facile à s'effrayer ; je fus seulement fâché d'entrevoir dans ce premier début le germe d'un calcul intéressé et plus qu'inconvenant dont je ne l'aurais pas soupçonné!...
Les changements qui s'opèrent dans un gouvernement en entraînent nécessairement dans le ministère de celui qui l'a précédé.
lie 4 messidor, la nomination de François de Neufchateau ayant été révoquée , dans la persuasion qu'il avait été un des provocateurs des scissions, Quinette, administrateur des domaines, fut appelé au ministère de l'intérieur'.
' La promotion à de hauts emplois fait ordinairement un ingrat, et beaucoup d'ennemis à Tautorîté chargée de nommer.
Parmi les malheureux candidats au ministère de Tintérieur, deux surtout, gendre et beau-père, sont morts rancune tenante contre moi. « Vous avez un concurrent rewdoutable, dis- je au premier. — Quel est - il ? rr— Votre » beau -père. — C'est un vieux lou qui o*est p^ .même » capable de gouverner sa maison!» Le beau-père, à qui l'annonçai les prétentions de son gendre, haussa les ép^u-
4o MÉMOIRES
Pendant que j'étais au tribunal de cassation , j'avais eu l'occasion de connaître et d'apprécier le^ talents et les principes du citoyen. Bourguignon, qui y remplissait les fonctions du ministère public. Sur jnon indication, le 4 messidor, Bourguignon , substitut du commissaire du direc-toire exécutif près le tribunal de cassation, fut nommé ministre de la police générale.
Dans la position déplorable où se trouvait la France, l'armée avait besoin d'un ministre qui pût lui rendre sa force morale et ranimer l'enthousiasme du soldat par celui des chefs qui le commandaient: Le général de division Bernadette me parut singulièrement propre à remplir cette grande et noble tâche.
Le i4 messidor, Bernadotte, sur ma proposition, est appelé au ministère de la guerre, et Milet-Murreau , général de brigade, qui avait le portefeuille par intérim , est promu au grade de général de division.
Personne ne sachant encore cette nomination convenue, Jdseph Bonaparte m'aborde en me disant qu'il avait un ministre de la guerre à nous
les. «Mon gendre, me dît-il, est un Jeune présomptueux
» qui a la plus haute opinion de ses moyens , que malheu-
«reusement pour lui personne ne partage. » Le directoire
.fut d*aTls que les deux concurrents s'étaient rendu justice.
DE GOHIER. 4i
proposer. * N'achevez pas, lui dis-je, notre dioix » est fait. — J'en suis fâché , ajouta-t-il : celui dont* » je voulais vous parler est un franc républicain » et qui vous est particulièrement attaché ; en un »mot, c'est mon beau-frère... — Et si vos vœux • avaient été prévenus? lui dis-je en riant... Jo- 9 seph, quand on a un beau- frère tel que Berna- » dotte, on ne fait pas de démarches. »
I^ même jour, 1 4 messidor, le citoyen Bourdon, commissaire de la marine à Anvers, administrateur distingué, est nommé ministre de la marine en remplacement du vice-amiral Bruix, commandant alors la flotte française.
Trois autres ministres du précédent directoire, celui des relations extérieures, celui des finances et celui de la justice, conservèrent leur portefeuille jusqu'au 2 thermidor, et il ne dépendit pas de nous qu'ils ne le conservassent plus longtemps; mais Talleyrand, poursuivi d'une manière effroyable, menacé même devoir rapporter le décret qui l'avait rayé de la liste des émigrés, fut obligé de céder à l'orage, et noiïs pria d'accepter sa démission.
Le 2 thermidor, Sieyes nous proposa l'honnête et bon Wuriemhergeois Reinhard^ ministre de la république française près la république helvétique, et il insista tellement, que le porte-
feuille des relations extérieures lui fut remis, préférablement à des Français du premier mérite, et qui avaient rempli avec distinction d'importantes missions diplomatiques. Sieyes, qui tenait comme tous les autres membres du directoire àTalleyrand, ne voulut pas sans doute qu'il fût remplacé.
Ramel ne put tenir également contre les ennemis que lui avait suscités l'opération qui lui fera le plus d'honneur dans l'histoire, le passage, sans secousse, du papier-monnaie à l'argent monnayé.
Le citoyen Robert Lindetest, le 2 thermidor, nommé ministre des finances, et je m'honore d'avoir eu une grande part à ce choix. Cet ancien membre du comité de salut public est ce même Robert Lindet qui, chargé de la partie des subsistances , répondait à ceux de ses collègues qui lui présentaient des arrêtés à signer de confiance : Je suis ici pour nourrir les citoyens, non pour les envoyer à féchafaud, ^
Dès le 7 prairial, le directoire exécutif d'alors avait retiré au citoyen Lambrechts,. ministre de la justice 9 par raison de Àa^té, le portefeuille par intérim de la marine, pour le remettre à Talleyrand. Le 2 thennidor, on supposa que sa santé af£aibUe de plus en plus ne lui permettait
pas de garder même celui de la justice , et le républicain Câmbacérès fut chargé de ce portefeuille. Les principes constitutionnels qu'il avait manifestés dans l'assemblée électorale de l'Oratoire, et son élection annulée par le triomphe des scissions, déterminèrent le directoire à l'honorer de 3a confiance.
En le nommant ministre de la justice, nous n'avions garde de penser à la haute fortune qui en serait la suite, et surtout d'imaginer iju'un jour Bonaparte en ferait un prince!
Ce n'est pas le seul grand personnage , le seul prince sorti du ministère formé à la suite du 3o prairial!... Sans un coup de canon de trop' ...,
' Les auteurs de la Biographie des contemporains ne sont pas les seuls à penser que la correspondance entre Bemadotte et Napoléon^ publiée en 18 13, et les divers documents authentiques qu'ils ont eus sous les yeux ^ prou^ vent que ce n'était point contre la France, mais seulement contre le despotisme de Napoléon, que le prince royal de Suëde croyait avoir pris les armes.
J'adopte avec d'autant plus de plaisir cette version, qu'elle est parfaitement conforme au sentiment intime dont je l'ai vu pénétré dans des circonstances que je n'oublierai jamais , et c'est pour moi un motif de regretter encore davantage qu'après avoir si glorieusçment commandé les armées françaises , en avoir créé de si redoutables à la
je dirais avec fierté : Le brave aux talents , aux vertus guerrières duquel des peuples du Nord sont venus offrir une couronne, est ce même général Bernadotte qui a rendu de si grands services à la république française dans les trop courts instants de son ministère!
Puisse son élévation sur le trône qu'ont rendu si célèbre les héroïques folies d'un roi trop vanté, être aussi heureuse pour les peuples qu'il gou: verne, que l'élévation consulaire de son ancien collègue Cambacérès l'a été pour sa famille !
Le 2 thermidor ne fut pas seulement l'époque de la retraite des ministres Lambrechts, Ramel et Talleyrand; on laissa à peine au ministre de la police générale, nommé le 4 messidor,* le temps d'organiser ses bureaux.
Les divers ouvrages du citoyen Bourguignon sur notre législation civile et criminelle, dont \'un (son Mémoire sur le jury) a été couronné par l'institut, ont prouvé que ce savant magistrat est un de nos meilleurs jurisconsultes. Rien n'annonçait que sa surveillance fût en défaut. Paris était tranquille, et sa correspondance , en
coalition, notre ancien ministre, devenu prince royal de Suède , ait cru pouvoir s'armer contre elles , même pour combattre l'ennemi de la liberté de son pays.
entrant au ministère, caractérisait un administrateur aussi sage que ferme. Ce n'était pas assez pour Sieyes. Bourguignon n'était pas jacobin , mais il ne voyait que par ses yeux; et Sieyes voulait qu'un ministre de la police ne vît que par
les siens.
Bourguignon, qui n'avait que l'ambition de servir loyalement son pays , ne se fit pas demander deux fois sa démission.
L'intrigue de Sieyes , qui avait un homme tout à lui à qui il destinait la police, ne réussit •qu'à moitié. Barras, qui s'était réuni au président pour le renvoi de Bourguignon qu'il ne connaissait pas , proposa Fouché qu'il croyait mieux connaître; et, le 2 thermidor, la majorité du directoire nomma Fouché, persuadée qu'il ne serait pas plus l'homme de Sieyes que Bourguignon '.
Tels sont les hommes qui ont composé le ministère après le 3o prairial; tels furent les ministres dont le directoire exécutif composa son gouvernement.
' Du ministère de la police, Bourguignon passa à Tadministration de l'enregistrement et des domaines , d'où Bonaparte le transporta à la cour d'appel du département de la Seine, dont il est encore aujourd'hui conseiller lionoraire.
Comment a-t-il gouverné?...