A LA CÉRÉMONIE FUNÈBRE EXÉCUTÉE EN MÉMOIRE DU GÉNÉRAL HOCHE
Au Champ de Mifts, le 10 vendémiaire an vi.
Dès l'aube du jour le bruyant airain avait signalé la fête delà République; l'aurore ayant embelli l'orient de ses plus riches couleurs, le soleil s'était élancé dans la carrière. 11 semblait se complaire à verser son éclat radieux sur la scène aussi touchante qu'animée qui se préparait. Le peuple, ses magistrats et ses défenseurs s'étaient réunis pour célébrer cette belle journée par des actions de grâces, par des jeux et par des concerts. L'amour de la liberté transportait tous les cœurs, la plus douce satisfaction régnait sur tous les visages. La paix , la concorde , un délicieux abandon réunissaient cette foule innombrable dans une seule et même famille. Partout était l'image du bonheur, et l'âme ravie se croyait déjà transportée dans TÉlysée...
Hélas ! il est donc vrai : ce n'est qu'au sein de l'Éternel, dans le séjour de l'immortalité, que l'homme peut compter sur des plaisirs sans fin et sans mélange !
Quelle vapeur obscurcit déjà l'horizon? d'où partent ces tristes murmures qui se mêlent sourdement aux acclamations multipliées de la joie et de la gratitude A ce jour de fête va succéder un jour de deuil, et les chants de Tallégresse seront étouffés par les accents de la douleur.
L'un des plus fermes appuis de la république, le vainqueur de Wissembourg, de Quiberon et du Rhin, l'immortel pacificateur de la Vende'e, Hoche n'est plus!... Il n'est plus!...
Les citoyens consternés se demandent : Comment est-il tombé au milieu de son armée triomphante et dans la Heur de son âge, celui que tant de hauts faits et une profonde sagesse avaient rendu si fameux à l'époque où le commun des hommes n'est pas encore parvenu à la maturité?... comment est-il tombé?
Des travaux sans nombre, une activité sans bornes, une sollicitude toujours inquiète pour la gloire et la prospérité de la république ont dévoré ses forces; les maux dont la patrie était menacée par la trahison déjouée le 18 fructidor portent le dernier coup à son âme ardente et sensible!... Il succombe!... Il n'est plus!...
Il n'est plus!... ce cri lugubre a volé d'une extrémité de la France à l'autre... et à chaque instant il retentit sur mon cœur! Qui, plus que moi, doit en effet déplorer sa perte? Il fut le sauveur des miens.
0 toi qui fermas l'horrible plaie dont furent affligés si longtemps le pays qui m'a vu naître et celui qui m'honora de son suffrage, génie tutélaire, envoyé par le ciel dans nos contrées pour y éteindre le feu de la discorde et y tarir la source de nos larmes, reçois par mon organe l'hommage de mes compatriotes désolés!... ils connaissent leur infortune et, de toutes parts, dans les champs mélancoliques de la Vendée et sur les riantes collines de Maine-et-Loire , ton nom se prononce au milieu des sanglots et l'écho le répète en gémissant!
Mais c'est à la France entière que Hocbe appartient; tous ensemble faisons éclater nos regrets. Bardes républicains, entonnez les chants de la mort du héros; racontez ses exploits et ses bienfaits. Vous tous, enfants de la liberté, amants de la gloire, amis de l'humanité, soyez attentifs et frémissez!
L'un des plus fermes appuis de la république, le vainqueur de Wissembourg, de Q^iiberon et du Rhin, l'immortel pacificateur de la Vendée, Hoche n'est plus!...
Il n'est plus!... mais sa dépouille mortelle seule a péri. L'histoire et la tradition transmettront sa mémoire aux siècles futurs, et le récit de ses actions, souvent répété, charmera d'âge en âge les loisirs des philosophes et des guerriers amis de la liberté!
Et toi , souverain des êtres , auguste protecteur de notre indépendance, tu feras descendre quelquefois parmi nous cette grande âme que tu composas des qualités les plus brillantes du héros, et d£s vertus les plus précieuses du bienfaiteur de l'humanité. Si des dissensions civiles devaient malheureusement nous diviser encore, ou d'injustes voisins nous forcer à la guerre, à ta voix secourable. Hoche s'éloignera de ta présence , quittera les doux entretiens des législateurs qui fondèrent les républiques, des hommes vertueux qui les rendirent heureuses et des héros qui les illustrèrent. Il planera au-dessus d'une patrie qui lui sera toujours chère, même au delà du terme de la vie; son souffle pacificateur éteindra toutes nos haines, et la plus parfaite harmonie régnera où la discorde devait exercer ses fureurs. Son feu guerrier se glissera dans les veines de nos soldats ; son génie militaire inspirera les chefs , et nous devrons encore des victoires au héros descendu dans la tombe!
Ce n'est donc pas à de stériles regrets que nous devons lâchement nous livrer. Lorsque le premier tribut a été payé à la nature et que les derniers devoirs ont été rendus à la cendre des grands hommes, c'est en les imitant qu'on les honore.
Accomplissons les rites funéraires commandés par le devoir et par une trop juste douleur; mais avant notre séparation, bardes républicains, entonnez l'Hymne à la Liberté et le Chant du Départ ! Que les cris mille fois répétés de vive la république les accompagnent et retentissent avec eux depuis les Pyrénées jusqu'au Rhin, et depuis le Rhin jusqu'aux rives de l'Adriatique.
Au bruit de ces acclamations , soldats , saisissez vos armes, effacez vos étonnants exploits par des exploits plus étonnants encore, et forcez à la paix un orgueilleux ennemi. Législateurs, gouvernants, magistrats, redoublez d'activité,
de sagesse, d'énergie et de désintéressement pour accomplir dignement vos devoirs; citoyens de toutes les conditions, que la république soit votre idole, que la constitution de l'an ni soit pour vous l'arche sainte et le point de ralliement; soyez grands, justes et bons; appelez tous les peuples à la liberté par l'éclat de vos vertus et l'image de votre bonheur, et c'est alors, seulement alors, qu'elle sera dignement honorée, la mémoire du héros que nous pleurons aujourd'hui, et que nous chérirons à jamais I
REPONSES DE LAREVELLIERE