PRONONCÉ COMME PRÉSIDENT DU DIRECTOIRE
A LA FÊTE DE LA RÉPUBLIQUE Le l^"" vendémiaire an vi.
Grâces te soient rendues, souverain arbitre des destinées de l'univers; grâces te soient rendues, la France est république!
Depuis un grand nombre de siècles le despotisme avait éteint le génie de la liberté qui couvrit les bords de la Méditerranée de républiques florissantes. Si quelques peuples, en petit nombre, et à de longs intervalles, secouèrent depuis le joug d'un seul, ce fut pour se courber, presque à l'instant, sous la main d'un nouveau maître, ou sous la verge non moins avilissante de l'aristocratie et du fanatisme. L'esclavage, la superstition et l'ignorance avaient assujetti les nations ; presque nulle part sur notre continent, il n'existait de liberté réelle et d'égalité politique.
Depuis que des communications plus fréquentes avaient rapproché les peuples et que le flambeau de la philosophie commençait à les éclairer, leurs dominateurs, effrayés des progrès de la raison, avaient formé une ligue impie pour éteindre les lumières ou pour en empoisonner les effets. Réunissant ensuite les anneaux de la servitude que chacun d'eux tenait séparément dans sa main, ils en forgeaient dans l'ombre de leurs antres politiques une chaîne oppressive, qui devait bientôt environner le globe sans interruption. Leurs sanglants débats sur la portion du lien dont
chacun d'eux devait obtenir la garde, n'avaient fait que rendre plus unanime leur accord pour en aggraver le poids et en hâter l'achèvement. Ils croyaient leur ouvrage à son terme..., il allait être brisé !
Tout à coup, touché de nos misères, tu fais naître dans nos cœurs une ardeur devenue presque inconnue ; nos âmes s'agrandissent, ta voix puissante fait entendre le cri de la liberté ! Répété par le peuple français dans un concert unanime, ce cri ravissant remonte jusqu'à toi. Les enfants de l'antique Gaule ne sont plus des esclaves, ils sont redevenus des hommes! ils sapent avec un travail opiniâtre ce trône et ces dominations qui, par leur liaison et leur masse épouvantable, les écrasèrent pendant tant de siècles. A peine trois années se sont écoulées : la monarchie la plus ancienne, la plus puissante et la .plus durable en apparence, s'est écroulée avec fracas! et grâces te soient rendues, souverain arbitre des destinées de l'univers ; grâces te soient rendues, la France est république!
Cependant d'indignes Français, mélange bizarre de bassesse et d'orgueil, quittent leurs foyers et vont prendre les armes contre la patrie ; ils pressent les puissances d'embrasser leur querelle : celles-ci, désespérées de voir interrompue et brisée une chaîne qui leur coûta tant de soins, s'avancent avec des forces immenses, pour rétablir la monarchie, ou plutôt pour s'en partager les débris!... C'en est fait, la France tombe dans l'abîme!... mais elle est soutenue par ta main ! le cri de guerre retentit de toutes parts, de toutes parts on forge des armes, et notre vaillante jeunesse, animée par ton souffle divin, forme par enchantement des armées formidables; tu places dans le cœur de nos soldats ce bouillant courage qui sait tout braver et tout vaincre; tu accordes à leurs chefs cette valeur tranquille et ce coup d'œil sûr qui font tout prévoir et tout réussir. Le signal est donné, et bientôt les innombrables cohortes de nos ennenns sont dissipées par la baïonnette des républicains comme les colonnes d'une épaisse fumée par le vent de la tempête !
L'ambition et le brigandage, profitant du trouble insé-
parable de mouvements aussi profonds et aussi multipliés» avaient élevé momentanément le irône affreux de la terreur sur les débris de celui des rois. Les vrais amis de la liberté, dirigés par toi, le firent disparaître en un jour. L'olivier de la paix vint successivement orner nos trophées ; une constitution fut créée, et, malgré les efforts du royalisme et de Taristocratie, rendus vains dans la glorieuse journée du 13 vendémiaire, cette constitution, exécutée dans toutes ses parties, fixe le sort de la France; et c'est alors, surtout alors, que les patriotes éclairés durent s'écrier dans la joie de leur cœur :
Grâces te soient rendues, souverain arbitre des destinées de l'univers; grâces te soient rendues, la France est république !
Mais quoi ! malgré de nouveaux triomphes sur le reste de nos ennemis, quoique les plus acharnés aient enfin été réduits à entendre des paroles de paix; quoiqu'une étonnante amélioration intérieure eût constaté la bonté de la constitution républicaine, on tente encore de la détruire et de relever la monarchie? Ce n'est plus la force, c'est la ruse et la corruption que nos ennemis emploient, par une suite de leurs perfides combinaisons. Des traîtres, placés dans toutes les autorités, et jusqu'au sein des pouvoirs suprêmes, après avoir miné les bases de notre édifice social, ne cachaient plus leurs projets de subversion. Un instant de plus!... la constitution était renversée, la république anéantie, les républicains étaient égorgés, et la France, couverte de ruines et de cadavres, devenait la proie des guerres civiles!, Mais ton œil paternel était toujours ouvert sur nous. C'est au moment où l'État penchait vers sa ruine, que tu l'as replacé sur sa base. Tu fis éclater la juste indignation, des défenseurs de la patrie ; tu frappas les conspirateurs d'aveuglement et de terreur, tandis que tu éclairais la marche des amis de la liberté, et que tu leur inspirais une noble audace! Dans l'immortelle journée du 18 fructidor, tu confondis les traîtres, et les enveloppas dans les propres filets qu'ils avaient ourdis pour nous perdre. La constitution républicaine fut affermie par les
efforts mêmes qu'ils avaient tentés pour en opérer la ruine.
Grâces te soient rendues, souverain arbitre des desti-" nées de l'univers; grâces te soient rendues, la France est encore république !
Maintenant, achève ton ouvrage; consolide pour jamais cette république. Les ennemis de la constitution de l'an m sont cachés, mais ils veillent ; ses amis ne doivent donc pas s'endormir dans une fausse sécurité. Que notre patrie soit sans cesse protégée par toi, et que ta pensée nous dirige. Que la grandeur des mesures prises par le Corps législatif égale la sagesse de ses lois; que le Directoire exécutif mette une activité et une vigueur soutenues dans leur exécution et dans l'action du gouvernement; que toutes les autorités civiles et militaires y concourent avec fermeté; que nos cœurs soient toujours ouverts à la compassion et à l'humanité, mais qu'une sévère justice, qu'une justice bien entendue ne nous permette jamais d'atténuer l'effet desmoyens commandés par la loi et ordonnés par le gouvernement. N'oublions pas que si l'atrocité révolte tous les cœurs, la faiblesse attire leur mépris, et que pour empêcher quelques infortunes, malheureusement inévitables, elle plongerait de nouveau la France dans l'abîme de maux dont nous voulons effacer jusqu'au souvenir! mais surtout qu'éclairés par ta justice, des hommes égarés par leurs passions cessent epfm de prendre l'esprit de parti pour du patriotisme. Loin de nous ceux qui ne regarderaient les services rendus à la patrie que comme un titre pour s'en faire une propriété. Loin de nous ceux qui ne voient la république que dans ce qui les entoure, qui ne jugent de la prospérité de l'État que par le degré du pouvoir et de l'influence qu'ils y obtiennent, et de l'intérêt du trésor public que par leur propre intérêt !
Inspire, au contraire, à tous les Français des sentiments grands, élevés, généreux, désintéressés; fais régner parmi eux un esprit de paix, une mutuelle bienveillance, un grand attrait pour la vérité et la franchise, une grande aversion pour le mensonge et l'hypocrisie, un profond respect pour la vertu, une haine égale pour le vice, un amour ardent
pour la liberté, et un dévouement sans bornes à la cause de leur pays.
La France alors sera pour jamais libre, heureuse, triomphante et paisible. Puissent ces vœux ardents s'accomplir ! Puissent nos derniers neveux, également fiers et reconnaissants de l'indépendance qui leur aura été fidèlement transmise par leurs pères, célébrer encore, à l'ombre d'une constitution sage et solidement établie, les fêtes de la liberté, et du sein des jeux et des concerts qui doivent les embellir, élever mille et mille fois, dans l'effusion d'un cœur reconnaissant, ces acclamations de gratitude :
Grâces te soient rendues, souverain arbitre des destinées de l'univers ; grâces te soient rendues, la France est république.
Vive la liberté 1 vive la république! vive la constitution de l'an m.